‹ Histoire de Normandie (volume 4)Chapitre 10 sur 30 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Imitateurs fidèles de nos ancêtres , nous devons sans cesse éviter la dangereuse oisiveté, et nous livrer avec ferveur aux études utiles et aux salutaires exercices : l'ame occupée de ces choses se purifie des vices, et se trouve glorieusement armée, contre tous les crimes , d'une sagesse pleine de vie. Tout homme oisif, comme dit Salomon, est en proie à ses désirs. Et, comme il le dit encore , les désirs tuent le paresseux. Celui-là est paresseux et oisif qui, manquant de bonne volonté, se livre de lui-même aux vices. On juge que la paresse accable misérablement l'homme qui ne médite pas jour et nuit , c'est-à-dire , dans le bonheur comme dans l'adversité , les saintes lois du Seigneur, et qui n'essaie pas de résister, en luttant fortement , aux pièges et aux attaques de Satan , afin de mériter le prix de sa vocation céleste. De coupables désirs donnent , sans nul doute , la mort à celui qui , engourdi dans la prospérité, se laisse entraîner au crime et se plonge , par la voie oblique de ses propres passions, dans le gouffre de la perdition. Aussi nos ancêtres condamnent, comme véritablement ennemies, la paresse et l'oisiveté de l'ame, et engagent par les paroles et par l'exemple leurs sectateurs à se livrer aux avantages du travail et de l'étude. Sur ce point

1§1 OBDERIC VITAL.

non seulement les chrétiens , mais aussi les poètes gentils sont parfaitement d accord. En effet, Virgile s'exprime ainsi :

Quid labor, aut benefaeta jouant ?

Labor omnia vincit

Jmprobus, et duris urgens in rébus egestas ».

Ovide aussi nous instruit contre Vénus, si nous vou- Ions résister à nos passions ; il dit :

Otia corrodunt mentes et corpora frangunt*

Fac fugias monitis otia prima meis.

Otia sitollas, periere Cupidinis arcus,

Contemplœque jacent , et sine luce, faces ".

Père Guérin, en considérant attentivement ces choses et plusieurs autres du même genre, je me suis déterminé à mettre au jour avec simplicité un travail utile et agréable aux fidèles de la maison de Dieu , et à observer avec vigilance les maximes que j'en recueillerais , afin que , lorsque le Seigneur procédera au jugement dernier, je ne sois pas condamné pour avoir caché mon talent dans la terre , comme le serviteur négligent. J'ai désiré obéir d'abord aux ordres du vénérable abbé Roger, et ensuite me conformer aux vôtres, en commençant, sur l'état de féglise d'Ouche, cet opuscule que nos prieurs se sont mutuellement engagés à faire , mais qu'aucun d'eux n'a jusqua présent entrepris. Chacun a mieux aimé garder le silence que parler, et préféré un tranquille loisir aux soins dévorans qu'exige la recherche des choses passées. Quoiqu'ils eussent lu volontiers tout ce qu'ont fait nos abbés et leurs frères ; quoiqu'ils eussent voulu voir se former ce recueil de choses qui

• Georg., liv. 1. — » DeRemed. Amoris.

se sont peu à peu augmentées, grâces à la grande sollicitude des Pères, par les soins de fondateurs pauvres mais pieux, cependant ils ont refusé de ployer leur génie au travail , de dicter ou d'écrire le résultat de leurs réflexions. Enfin, moi Vital, moi Anglais, qui ai, dès l'âge de dix ans, été conduit ici de l'extrême fron" tière de la Mercie , étranger barbare et inconnu , mêlé à des peuples remplis d'esprit, je m'efforce de mettre par écrit, avec l'inspiration de Dieu, en faveur des Normands, les exploits et les événemens qui concernent la Normandie. Déjà secondé par Dieu même , j'ai publié deux livres , dans lesquels j'ai parlé en peu de mots de la restauration de notre maison, et de trois de nos abbés , ainsi que de certains événemens du temps; j'ai dû parler avec vérité , puisque je me suis diligemment enquis à ce sujet auprès des vieillards les plus chargés d'années.

Je commencerai mon troisième livre à partir de Tan de l'Incarnation du Sauveur 107 5 : je parlerai de mon abbé', du couvent dOuche, et des affaires qui ont eu lieu pendant le cours de douze années, c'està-dire, jusqu'à la mort du roi Guillaume". J'éprouve du plaisir à commencer ce travail à Tannée dont il s'agit, qui est celle où je suis sorti du sein maternel pour voir la lumière, le 14 des calendes de mars ( 16 février) : le samedi de la pâque suivante, je renaquis dans la sainte fontaine du baptême, par le ministère du prêtre Orderic , auprès d'Ettingham , dans l'église du confesseur saint Eatt , située sur la rivière de Saverne. Cinq ans après , je fus remis par mon père , pour être instruit dans les lettres, au noble

1 Mainierqui mourut en 1089. — • Le 9 »cptembre loS;.

aç4 ORDERIC VITAL.

prêtre Siward, sous lequel je passai cinq années à apprendre mes premiers rudimens. Parvenu à l'âge de onze ans , pour 1 amour de Dieu , je quittai ma patrie ; jeune et tendre exilé , je passai d'Angleterre en Normandie , et je fus destiné à combattre pour le monarque éternel. Ensuite, reçu par le vénérable père Mainier, revêtu des insignes de la robe monacale, lié par un pacte indissoluble à la pure association des moines, j'ai déjà, depuis quarante-deux ans, porté avec joie le joug léger du Seigneur, et j'ai marché avec mes contemporains gaîment, et selon mon pouvoir, dans la voie de Dieu, selon les institutions de ma règle. J'ai travaillé à apprendre les usages et le service de l'Eglise , et toujours j'ai appliqué mon esprit à quelque chose d'utile.

Si nos pontifes et les autres chefs du monde jouissaient d'une assez grande sainteté pour que Dieu daignât opérer pour eux et par eux les miracles qu'avaient coutume de faire nos anciens pères, et qui, racontés dans les livres, pénètrent avec suavité le cœur des lecteurs -, certain que les prodiges des anciens maîtres rendent leur gloire respectable aux hommes du temps présent , je m'exercerais moimême à bannir toute langueur, et je transmettrais par écrit, à l'avide postérité , des choses dignes d'être rapportées.

Mais comme nous Sommes dans un temps oà la charité du plus grand nombre se refroidit et où l'iniquité abonde , les miracles , indices de sainteté , ont cessé, et les crimes ainsi que les sujets de deuil se multiplient de toutes parts. Les historiographes trouvent plus abondamment une matière à exploi-

ter, dans les discussions des prélats, dans les combats sanglans des princes , que dans les dogmes des théologiens ou dans la sobriété et les prodiges des ermites. Le temps de l'Ante-Christ approche : devant lui , comme le Seigneur l'a dit au bienheureux Job , les miracles cesseront, et la rage des vices s'emparera, outre mesure, de ceux qui s aiment charnellement. Maintenant, vénérable abbé, je poursuivrai hardiment, au nom du Seigneur, ce que j'ai entrepris , me confiant avec bonté sur votre habileté qui corrigera les erreurs qui auraient pu échapper à mon ignorance.

L'an de l'Incarnation du Seigneur 1075, i3 e de l'indiction , le roi Guillaume célébra à Fécamp la sainte fête de Pâques, et, par les mains de l'archevêque Jean, il offrit pour la consacrer à Dieu sa fille Cécile. Elevée avec grand soin dans le monastère deCaen, et instruite en divers genres de science , elle y fut consacrée à la sainte et indivisible Trinité , y resta vierge sous la vénérable abbesse Mathilde , et ne cessa d'être fidèle au joug des saintes règles. Cette abbesse étant morte après quarante -sept ans de gouvernement, Cécile lui succéda ; et , pendant près de quatorze ans , mérita beaucoup d'éloges pour sa manière de diriger ses religieuses ; puis elle quitta ce siècle l'an de l'Incarnation du Seigneur 1 127, le 3 des ides de juillet ( i3 juillet). Ainsi, depuis le moment où elle fut offerte à Dieu par son père, comme religieuse, elle servit dignement le ciel pendant cinquante-deux ans dans toute la piété de l'ordre, de l'habit et de la foi. Sa mort eut lieu l'an vingt-sixième du règne de son frère Henri.

Pendant que le roi Guillaume restait en Neustrie et prenait toutes les précautions nécessaires pour mettre, avec laide de Dieu, ses Etats en sûreté contre ses ennemis , les prélats d'Angleterre , Lanfranc de Cantorbéry, Thomas d'Yorck, etRemi de Lincoln, se rendirent à Rome, et furent reçus avec les plus grands honneurs par le seigneur pape Grégoire vu et par le sénat romain. Ils offrirent abondamment, à l'avidité romaine, les présens considérables de l'opulence anglaise , et se firent admirer à Rome autant par leurs largesses que par leur éloquence et leurs sciences tant sacrée que profane. Le pape et le clergé romain accueillirent avec un extrême plaisir les messages du roi Guillaume, dont les prélats que nous venons de citer avaient été porteurs en même temps que des présens -, ils accordèrent volontiers les privilèges demandés et qu'autrefois leurs prédécesseurs avaient donnés.

L'an de l'Incarnation du Seigneur 1077, i5 e de Findiction, les prélats revinrent gaîment de Rome. A leur arrivée , le roi et tous les Normands se livrèrent à tous les transports de la joie. Alors on dédia en Normandie avec une grande satisfaction plusieurs basiliques; à cette cérémonie assistèrent le roi ainsi que la reine avec leurs fils Robert et Guillaume, et un nombreux concours de grands et de peuples. Les églises mères des évêchés de Bayeux , d'Evreux et du couvent du Bec furent dédiées en l'honneur de Marie , mère de Dieu , toujours vierge.

La même année , l'église du couvent de Gaen fut dédiée en l'honneur de saint Etienne, premier martyr ; le roi et les grands lui firent de riches présens ,

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et donnèrent des sommes d'argent considérables. Ces dédicaces d'églises furent faites avec solennité par Jean , archevêque de Rouen, et par les évêques de Normandie ses sufïragans. Indépendamment dune admirable multitude de gens, les respectables métropolitains Lanfranc et Thomas y assistèrent.

Le vénérable abbé Herluin éprouva beaucoup de joie de la dédicace de- l'église du Bec; ayant vu ce qu'il desirait vivement dans le siècle , il ne daigna pas rester plus long-temps parmi les hommes. L'an de l'Incarnation du Seigneur io34 > à l'âg e de quarante ans, il avait abandonné la milice du siècle , changé de vie et reçu l'habit de la sainte religion des mains d'Herbert, évéque de Lisieux. Trois ans après, il fut ordonné par le même prélat et institué abbé. C'est alors que commença d'exister le monastère du Bec. Enfin l'an de l'Incarnation du Seigneur 1078 , à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, et h quarante-quatrième année de sa profession, le 7 des calendes de septembre (26 août), il mourut et fut honorablement inhumé dans le chapitre des moines. Peu de jours après sa mort, Anselme, qui était prieur du même lieu , fut élu abbé. L'année suivante , à la féte de saint Pierre, que l'on appelle la Chaire 1 , il fut consacré abbé dans l'église du Bec par le seigneur Gislebert, évéque d'Evreux. A l'âge de vingt-sept ans, il s'était soumis au joug monacal, et avait vécu trois ans moine cloîtré sans être promu à aucune dignité. Ensuite, après Lanfranc, il fut prieur durant quinze années, et pendant quinze autres années abbé

' La Chaire de saint Pierre était fele'e h Antiochc le 23 février, et à ttome le 18 janvier.

21)0 OROERIC VITAL.

du Bec, après Herluin, qui le premier avait occupé ce poste. C'est là qu'il fut pris pour succéder au vénérable Lanfranc sur le siège archiépiscopal de Cantorbéry, qu'il occupa seize ans au milieu de beaucoup de désagrémens. La dix-septième année de son archiépiscopat , la quarantième de sa profession monacale , et la soixante-dix- septième de son âge , le 1 1 des calendes de mai ( 2 1 avril ) , la quatrième férié avant la Cène du Seigneur, ce prélat quitta le monde.

Comme les hommes sans expérience se laissent trop séduire par le leurre de la prospérité , et que sous le souffle variable de l'infortune ils sont facilement agités ça et là comme de frêles roseaux , Dieu , modérateur de toutes choses , a eu soin de mêler le bien au mal pour rabattre et régulariser salutairement les entreprises mobiles des mortels. Aussi, pendant que le roi Guillaume éprouvait un grand orgueil des pompes de ce siècle , et que le peuple de Normandie se livrait à un luxe extraordinaire , et ne prévoyait pas ce qui pouvait par la suite résulter d'un tel amas de crimes, tout à coup un terrible fracas de tonnerre retentit dans le sanctuaire de la cathédrale de Lisieux, et, sous les coups redoublés de la foudre, le peuple fut renversé sur le pavé de ce temple. Un certain jour de dimanche , comme on célébrait le matin les mystères de la sainte messe , et qu'un prêtre mîtré nommé Herbert se trouvait à l'autel , il parut tout à coup un éclat très-brillant, qui fut à l'instant suivi d'un bruit formidable et d'une forte détonation. La foudre atteignit , brisa et renversa la croix qui était sur la tour; puis descendit effroyablement dans l'é-

glise, tomba sur le crucifix, lui frappa les pieds et les mains et arracha, d'une manière singulière, les clous de fer de la croix. Un brouillard ténébreux aveugla l'assistance épouvantée-, une flamme étincelante parcourut l'édifice et tua huit hommes et une femme. Elle brûla sur tout leur corps et la barbe et les cheveux des hommes et des femmes , et répandit partout la plus fétide odeur. Une femme , nommée Marie , resta non sans un grand effroi dans un coin de l'église , et vit tout ce peuple comme inanimé , étendu sur le pavé.

Cet événement arriva avant la Nativité de saint Jean-Baptiste. Bientôt après Hugues, évêque de Lisieux, tomba malade. Au mois de juillet, le mal s'étant accru, le prélat sentit que la mort inévitable approchait ; il vit clairement que comme serviteur de Dieu , il fallait se rendre à la cour de son Seigneur, et il se prépara en grande crainte à rendre compte de son administration. Purgé par la confession et la pénitence , lavé par la prière et par des torrens de larmes, heureusement instruit par la communion du salutaire mystère , il fit une exhortation aux clercs et aux laïques qui se trouvaient auprès de lui, leur donna l'absolution et sa bénédiction. Au dernier moment, principalement affligé d'une certaine affaire, il implora tous les assistons ainsi qu'il suit : « Je sais que je vais dans ce moment en- « trer dans la voie de toute chair ; mais je m'at- « triste surtout de ce que je suis loin de mon siège « et ne vois pas l'épouse à laquelle , par l'ordre de « Dieu , j'ai été uni légitimement pendant près de « quarante ans. C'est pourquoi je vous prie tous ,

« vous que j'ai autrefois aimés, nourris, élevés et « honorés, de me tirer de ce lieu, et de me con- « duire à mon épouse très-chère. J'ai terminé Fête glise de Saint- Pierre, prince des Apôtres, que a mon vénérable prédécesseur Herbert avait com- « mencée ; j'ai mis beaucoup de soin à l'orner; je l'ai « dédiée honorablement; je l'ai abondamment enri- « chie de prêtres, de vases nécessaires au service « divin , et de toutes les autres choses propres à aug- « menter son éclat. Je la recommande en suppliant « au céleste maître ; je désire reposer dans son sein « et y attendre le second avènement du Sauveur. » A ces mots , chacun se leva soudain ; on plaça le prélat sur un brancard pour le transporter; et du bourg que l'on appelle Pont-l'Evêque, on le conduisit à Lisieux , où il fut porté comme un père bien aimé, par des prêtres illustres et d'honorables laïques. Enfin, pendant que l'on tâchait de gagner la ville, la mort accélérant sa venue, on se rendit dans une plaine couverte d'herbe , et on y attendit en plein air , au milieu des prières et des larmes , la mort du prélat. Le soleil , qui était parvenu au signe du cancer, brillait du plus vif éclat , et de ses rayons épars couvrit coram e d'un voile le pontife expirant 1 . Le noble évêque Hugues, placé dans ce lieu agréable et bien éclairé , s'étendit; et s'étant remis à Dieu dans les mains des siens, rendit l'ame le 16 des calendes d'août (17 juillet).

Ainsi mourut un homme dont la perte en ce siècle

' Ce sont deux vers :

Sol eral in cancro radians splendore corusen , Spanis ponliftccm vclat radiis morientem.

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est irréparable, Hugues notre père, la perle des prêtres et l'honneur de la patrie \

Que le Christ , ce pontife souverain, dont il fit les fonctions sur la terre jusqu'à sa dernière heure, lui soit toujours propice ! Le Pont-l'Evêque est éloigné de quatre lieues de la ville de Lisieux. Le long du chemin , dans le champ où l'évéque mourut, on érigea une croix qui , jusqu'à ce jour, a été appelée la croix de l'JEvéque. Le corps fut apporté à Lisieux; mais, à cause de la difficulté qui s'éleva entre les chanoines et les religieuses , l'inhumation fut différée pendant dix-huit jours. Les clercs voulaient l'ensevelir dans l'évêché ; mais les religieuses s'y opposaient fortement , et disaient : « Notre père Hugues a construit « cette abbaye en l'honneur de sainte Marie, notre « Dame $ il nous a réunies ici pour servir Dieu , et « nous a élevées dans la crainte du Seigneur, comme « un père dirige ses filles. Songeant à la mort, il avait « fait choix du lieu de sa sépulture dans cette église <c qu'il avait fondée. Soit puni de mort éternelle celui « qui veut enlever à ses filles le tombeaude leur père. »

On se rendit à Rouen , à la cour du roi, et chacun des deux partis exposa ses sujets de plainte-, le jugement royal fut favorable au sexe le plus fragile. Guillaume ordonna à l'archevêque Jean de se rendre en toute hâte à Lisieux, et d'y ensevelir comme il convenait le corps de l'évêque, dans l'oratoire de Sainte- Marie. Cet archevêque, fier et arrogant, et qui depuis long-temps nourrissait dans son cœur une haine cou*

1 Deux autres vers :

Sic obiit nostro vir non reparabilis œvo ,

Gemma sacerdotum , patriœquc decus paterHugo.

3oa ORDERIG VITAL.

pable contre l'évéque de Lisieux , plein de fureur , méprisa les ordres du roi , et ne voulut pas aller inhumer son co-évêque. Il revenait de la cour du roi , traversant la ville sur sa mule, et parlait fort haut de l'événement présent -, il était très -près de son logis lorsque , par la permission de Dieu , il fut saisi d'une douleur violente qui , devant la foule assemblée , le renversa par terre : il vécut encore deux ans , mais sans pouvoir parler. Alors Gislebert, évéque d'Evreux, se rendit à Lisieux avec un nombreux concours de fidèles, et, en présence de Robert, comte d'Eu, frère de Hugues , il inhuma le corps du prélat , comme il convenait, dans le chœur des religieuses. On plaça sur le mausolée de ce grand pontife une pierre décente , et Ton grava en lettres d'or sûr des lames de cuivre Fépitaphe suivante en vers adonaïques, qui consistent en un dactyle et un spondée :

« Ci-gît Hugues , évéque de Lisieux , illustre par u ses honneurs , noble par son pontificat et par le sang « de ses pères. U fut doué d'une grande pureté de « mœurs ; il reçut le double don de l'esprit et du « sentiment ; sa piété lui attira beaucoup de gloire. « Lorsqu'il mourut , Philippe régnait en France et « Guillaume en Angleterre. Le lendemain le soleil « entra au signe du lion. Que Dieu lui accorde les « joies du ciel ! Ainsi soit-il. »

Gislebert, surnommé Maminot, médecin et chapelain du roi, fut choisi pour gouverner l'église de Lisieux -, il fut consacré par Michel , évéque d'Avranches , en présence de l'archevêque Jean , qui , comme nous l'avons dit, était devenu muet. Gislebert était fils de Robert de Courbépine , chevalier dis-

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tingué ; il occupa vingt-trois ans l'évêché de Lisieux, et gouverna parfaitement les affaires de l'église. Trèshabile dans Fart de la médecine , il ne put toutefois , pendant son pontificat , se donner assez de soins à luimême. Il excellait dans la science des lettres et dans l'éloquence ; il ne se lassait pas d'accroître ses richesses et ses délices ; il tenait fortement à ses volontés, et prenait trop de soin de sa personne -, l'oisiveté et le repos faisaient l'objet de ses vœux , et souvent il se plaisait à jouer aux dés et aux autres jeux de hasard. 11 était paresseux et négligent pour le culte ecclésiastique , mais plein d'ardeur et d'activité pour chasser et prendre des oiseaux. Toute sa vie il fut attaché aux exercices et aux affaires du siècle , et c'est ainsi qu'il vécut jusqu'à la décrépitude de l'âge. Je pourrais raconter plusieurs de ses actions ; mais j'arrête ma plume , parce que j'ai été promu par lui au sousdiaconat , avec plus de trois cents autres ecclésiastiques, autant qu'il m'en souvient. Comme j'ai rapporté de lui certaines choses qui sont répréhensibles , il convient que je fasse connaître ce qu'il a fait de louable et digne d'être imité. 11 faisait volontiers aumône aux pauvres -, il était honorable et savait distribuer ses largesses avec magnificence. Dans ses jugemens il recher* chait habilement la vérité, aspirait à défendre courageusement la vertu , et rendait gratuitement la justice à tous ceux qui s'adressaient à lui ; il accueillait avec douceur ceux qui lui confessaient humblement . leurs fautes, et donnait avec zèle aux véritables pénitens de sages et salutaires conseils. C'était avec piété et sollicitude qu'il conférait les ordres sacrés , qu'il faisait les dédicaces et procédait aux autres cérémo-

3o4 ORDERIC VITAL.

nies du même genre. Mais, dans ces choses, il se montrait lent, et avait peine à s'y déterminer : il ne voulait pas les commencer à moins qu'il ne fût pressé par les instantes prières de beaucoup de personnes. L'église de Lisieux possédait à cette époque d'honorables personnes , des archidiacres et des chanoines illustres , tels que Guillaume de Glandeville, doyen et archidiacre, Richard d'Angerville et Guillaume-le-Poitevin, archidiacres' 5 Goisfred Trégaville, trésorier, Turgis, chantre, Radulphe son fils, et plusieurs autres que Hugues avait élevés et pourvus d'emplois honorables. Son successeur se les attacha et les instruisit avec succès dans l'arithmétique , l'astronomie, la physique et d'autres sciences profondes ; il en fit ses amis, et se plaisait à les réunir avec bonté et familièrement à sa table et à ses conversations.

L'an de l'Incarnation du Seigneur 1079 , l'archevêque Jean mourut après avoir gouverné son église pen- . dant douze ans, et fut inhumé dans le baptistaire de son église , vers le nord. Son tombeau fut construit en pierre blanche , sur laquelle on grava habilement Tépitaphe qui suit :

« Cité de Rouen, ton métropolitain repose ici. Sa a mort t'a fait tomber du haut de ta grandeur. La « puissance de l'Eglise s'affaiblit ; la ferveur des or- « dres sacrés se refroidit , malgré les soins que la re- « ligion a pris pour les établir. Ce prélat, remettant « en vigueur les décrets des canons négligés trop longtt temps , prescrivit aux prêtres de vivre chastement. « De son temps , les grâces de Dieu cessèrent d'être

1 Ou Guillaume de Poitiers , né à Préaux , près de Pont-Audemcr. Orderic Vital parle de cet auteur dans le livre IV, ci-dessus.

« vénales , et c'est ainsi qu'il rendit à l'Eglise les plus <t grands services. Cet homme, que recouvre une sima pie pierre , fut éloquent , grave , sage et sobre. Sep- « tembre était parvenu à son neuvième jour lorsque ce Jean se dépouilla de la chair. Puisse-t-il obtenir le « véritable repos! Ainsi soit-il ! »

L'archevêque Jean étant mort, Guillaume, abbé de Caen, fut élu canoniquement , et conduit de son monastère, où il servait Dieu régulièrement comme un digne moine, à l'église de Rouen, qui fut confiée à ses soins. Il fut consacré par le grand Gislebert, évêque d'Evreux , dans l'église de Sainte-Marie mère de Dieu , et fut le quarante - sixième archevêque de Rouen depuis saint Nicaise, que saint Denis, premier pontife de Paris, avait donné pour évéque auxRouennais. Guillaume était bon, gai et doux. 11 garda pendant trente-deux ans le troupeau que Dieu lui avait confié. Il enrichit la basilique métropolitaine de tous les ornemens nécessaires au culte divin, et rebâtit avec élégance le cloître de l'évêché et les bâtimens convenables. Ce fut lui qui transféra glorieusement le corps de l'évêque saint Romain de sa propre église à la cathédrale ; il le plaça avec respect dans une châsse d'or et d'argent , recouverte de pierres précieuses avec beaucoup d'art. Il fit célébrer la fête de cette solennité dans tout son diocèse, le 10 des calendes de novembre ( a3 octobre ) -, il ordonna par décret général que l'on fît annuellement hors la ville une station au corps du saint pontife , et il invita presque tous ses paroissiens à s'y trouver, par des avis, des absolutions et des bénédictions. Gomme un tendre père , ce prélat se montra toujours affable aux moines , aux clercs ri. 20

3o6 ORDERfC VITAL.

et à tous ses subordonnés. 11 s'occupa sans cesse des psaumes, des hymnes , des cantiques spirituels et des mystères sacrés. La fraude et la haine étaient loin de son cœur : il ne cherchait à blesser personne et faisait secourir les indigens autant qu'il le pouvait. Chantre très-habile , il avait reçu de la nature une très-belle voix. Très- instruit dans les matières ecclésiastiques , il prêchait la parole de Dieu avec beaucoup de clarté et de convenance. Par sa patience et sa bonté , il faisait le charme de ceux qui vivaient avec lui ; il remettait sans jalousie une grande partie de son fardeau à ses doyens et aux archiprêtres , et admettait avec empressement les gens de bien à participer à sa fortune.

L an de l'Incarnation du Seigneur 1080 , le roi Guillaume passa les fêtes de la Pentecôte à Lillebonne , et y convoqua l'archevêque Guillaume, touslesévêques, les abbés, les comtes et les autres grands de la Normandie. Les ordres du roi furent exécutés. En conséquence, la huitième année du pontificat du pape Grégoire vu , on tint à Lillebonne un concile célèbre ; on s'y occupa utilement, par la sagesse du roi et de l'avis de ses barons, de ce qui concernait l'état de l'Eglise et du royaume. Je vais insérer ici les statuts de ce concile tels qu'ils ont été recueillis avec sincérité par ceux qui étaient présens , afin que la postérité puisse savoir quelles furent , sous le roi Guillaume , les lois en Normandie.

I. La Paix de Dieu, que l'on appelle vulgairement la Trêve de Dieu, sera observée exactement de même que le prince Guillaume l'avait d'abord établie ; elle sera renouvelée dans chaque paroisse avec les excom-

munications. Ceux qui dédaigneront de l'observer , ou qui l'enfreindront en quelque point que ce soit , seront remis, pour être jugés, à la justice de l'évéque, ainsi qu'il a été statué antérieurement. Si quelqu'un se montre désobéissant à son évéque , celui-ci le dénoncera au seigneur sur la terre duquel habite le délinquant , afin qu'il soit remis à la justice épiscopale. Si le seigneur refuse de le faire, le vicomte du roi requis par l'évéque le fera sans aucun délai.

II. Les évéques exerceront la justice canonique contre ceux qui retiennent des épouses de leur parenté ou les épouses de leurs parens ; car le roi ne soutient ni ne protège aucun de ceux qui sont dans ce cas : au contraire, il avertit et seconde les évéques, afin que la loi de Dieu soit strictement observée.

III. Les prêtres, les diacres, les sous - diacres , les chanoines et les doyens n'auront absolument aucune femme chez eux. Si quelqu'un est reconnu pour être retombé dans la même faute , et s'il a été d'abord accusé par les officiers de l'évéque , c'est devant lui qu'il devra se défendre. Si quelqu'un des paroissiens ou des seigneurs l'accuse le premier , il lui sera accordé un délai , afin qu'il puisse s'entretenir avec son évéque ; si un clerc veut se purger de l'accusation, il sera libre de le faire dans la paroisse où il est attaché , en présence de plusieurs des paroissiens, devant les délégués de l'évéque, qui le jugeront. S'il ne peut se justifier, il perdra son église sans pouvoir y rentrer. Le roi statue ainsi sur ce point, non pour ôter à perpétuité à ses évéques l'exercice de leur justice , mais parce que les évéques ont fait moins qu'ils n'eussent du dans ce temps, et jus-

3û8 ORDERIC VITAL.

qu'à ce que , voyant leur changement de conduite, il puisse leur rendre, comme bienfait, ce que pour un temps il a retiré de leurs mains.

IV. Aucun laïque n aura rien , ni dans les revenus de l'autel, ni dans les sépultures, ni dans le tiers des dîmes ; il ne recevra rien du prix de leur vente. Que le prêtre ne fasse aucun service , si ce n est de porter un message de son seigneur ; mais qu'alors il retourne le même jour au service de son église et à ses prières -, que si son seigneur l'exige, il aille avec lui, mais seulement en Normandie , et vivant aux dépens de son seigneur : cependant un autre prêtre prendra soin du service de l'église.

V. Les prêtres ne seront forcés ni par violence ni par menace de fournir rien aux évêques ou à leurs officiers au delà de leurs justes revenus. On n'exigera d'eux aucune amende d'argent pour les femmes qu'ils entretiendraient.

VI. Les archidiacres visiteront, une fois par an, dans leur archidiaconat , les vétemens , les calices et les livres des prêtres leurs sutTragans , après que les évêques auront désigné, dans chaque archidiaconat, trois lieux seulement où les prêtres du voisinage seront convoqués pour cette visite.

VII. Quand l'archidiacre viendra pour visiter ces objets, il recevra pour lui cinquième, s'il convient, pendant trois jours, les vivres nécessaires de la part des prêtres qui seront assemblés.

VIII. Si un prêtre a forfait dans les forêts du roi ou de ses barons, l'évêque ne recevra rien de l'amende.

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