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qui , à cause des péchés du peuple , iai^e quelque temps régner les hypocrites, jugea à propos, après avoir châtié ses enfans, de rendre un temps serein à l'administration des princes légitimes. Par la permission de Dieu , la mort ou l'expulsion délivra l'Angleterre des tyrans dont nous venons de parler, qui avaient mis à mort saint Edmond, roi des Estangles, ainsi que plusieurs autres hommes pieux, et livré aux flammes les églises des saints et les habitations des chrétiens. Alfred , fils du roi Adelvulf , l'emporta avec l'aide de Dieu, et fut le premier qui réunit dans sa main tout le royaume d'Angleterre. Après lui , son fils Edouard , que l'on surnomme le vieux , régna longtemps avec distinction , et après sa mort laissa le trône à ses trois fils Edelstan , Edmond et Edred. Ils régnèrent tous trois dans leur ordre ^ chacun d'eux mérita des éloges et s'appliqua à faire le bien de ses sujets.
Du temps du roi Edred, un certain Turketel , clerc de Londres, alla lui demander l'abbaye de Croyland , et le roi lui accorda volontiers sa demande. Ce clerc était du sang royal , et cousin d'Osketel , métropolitain dTorck. 11 possédait de grandes richesses et de vastes propriétés, dont il faisait peu de cas en comparaison de l'éternelle demeure. Gomme nous l'avons dit, il avait demandé Groyland au roi, non pour augmenter ses revenus , mais parce qu'il savait que des hommes pieux habitaient cette solitude , qui est partout entourée de marais et d'étangs, et parce qu'il était décidé à renoncer à tous les attraits du siècle pour se livrer au culte divin. Après avoir mis sagement ordre à ses affaires, Turketel se fit moine à
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Croyland-, il accrut par son zèle fe nombre des religieux, devint leur mahre et leur abbë , par la permission de Dieu et l'élection des gens de bien. Il devint l'ami le plus intime des saints prélats qui gouvernaient alors l'Eglise de Dieu , tels que Dunstan , archevêque de Cantorbëry, Adelvold , évêque de Winchester, et Osvald, d'abord évêque de Worcester et ensuite archevêque d'Yorck. Leurs conseils furent toujours la règle de sa conduite. Gomme nous l'avons dit, Turketel était un homme très-généreux 5 il possédait soixante manoirs du patrimoine de ses pères : pour le repos de leurs âmes , il donna à l'église de Croyland les six terres de Wenliburg, de Beby, de Wiritorp, d'Elmenton, de Coteham et d'Oghinton. Cette donation fut confirmée par le sceau du grand roi Edgar, fils du roi Edmond. L'archevêque Dutistan, avec ses suffragans , fortifia le don des biens dont nous avons parlé en faisant un signe de croix sur la charte, et excommunia, sous l'éternelle malédiction , quiconque enlèverait à l'église de Croyland tout ou partie des biens désignés , à moins qu'il ne fît une digne satisfaction.
Long-temps après, Turketel étant mort le 4 des ides de juillet ( I!» juillet), Egelric, son neveu, lui succéda, et, ayant terminé le cours de sa vie, il laissa l'abbaye de Croyland à un autre Egelric qui était de sa famille. A sa mort, Osketel, moine d'une grande noblesse , devint abbé de cette église. Sa soeur Leniova possédait la seigneurie d'Enolfsbury, où était alors déposé le corps de saint Néot, abbé et confesseur -, mais on n'y faisait point encore un service digne d'un si grand homme. C'est ce qui détermina cette dame
276 OlDERIC YITAL.
à se rendre à Witfaelesey, où elle appela son frère Osketel ain» que quelques moines de Croyland, et remit le corps de saint Néot , qu'elle avait apporté respectueusement avec elle , à des moines qu'elle croyait plus dignes de le conserver. Us reçurent avec salisfaction ce présent qui leur était fait par Dieu même, et le placèrent honorablement dans la partie septentrionale de leur ^lise , auprès de Fautel de sainte Blarie mère de Dieu. C'est la que, jusqu'à ce jour, il a reçu des fidèles un culte de vénération , et sa fête y est célébrée le a des calendes d août (3 1 juillet). Osketel étant mort le 12 des calendes de novembre (21 octobre), Goderic lui succéda. Quand il fut entré dans la voie de toute chair, le i4 des calendes de février ( 19 janvier), Brithmer fut mis à la tête de l'abbaye. Alors existait le couvent de Pégeland dont était abbé Wulfgeat , homme noble. La sainte Pega, sœur de saint Guthiac, y avait long-temps combattu pour le Seigneur. Après la mort de son vénë- .rable frère , elle fit tous ses efforts , par amour pour le Christ , pour avancer la fin de sa carrière par l'austérité de ses travaux. Elle se rendit à Rome, pria pour elle et les siens dans l'église des saints apôtres , et y termina glorieusement sa vie le 6 des ides de janvier (8 janvier). Elle repose ensevelie dans l'église qui fut bâtie en son honneur par les fidèles. Cette vénérable sainte a obtenu beaucoup d'illustration par les pieux secours qu'elle accorde miraculeusement à ceux qui la prient avec foi.
Quand Brithmer , abbé de Croyland , fut mort , le 7 des ides d avril (7 ayril) , Wulfgeat , abbé de Pégeland, demanda au roi Edouard, fils d'Ethelred, la per-
sion de réunir les troupeaux des deux couvens, et de n'en faire qu'un monastère sous un seul abbé et sous une seule loi, pour la plus grande gloire de Dieu. C'est ce que le prince s'empressa d'accorder avec bonté. Wulfgeat, en conséquence, prit long -temps soin de Groyland , et mourut le jour des noues de juillet (7 juillet). Ulfketel , moine de l'églisie de Burg, reçut du roi Edouard le gouvernement de Croyland et s'en chargea sur l'ordre de Leofric son abbé. Ce religieux fut à la tête de Croyland pendant vingt-quatre ans , et commença la construction de la nouvelle église, parce que l'ancienne menaçait ruine. Par l'inspiration de Dieu , il fut secondé dans cet ouvrage par Wallève', comte de Northampton, fils de Siward, duc de Northumbrie , lequel fit don à Saint-Guthlac d'une terre nommée Bernée. Peu de temps après i\ eut la tête tranchée par le fait de la méchanceté des ^Normands, qui lui portaient envie à cause de son mérite , et il périt à Winchester , à la grande doukur de beaucoup de personnes , la veille des calendes de juin (3i mai). A là prière de sa femme Judith , et parla permission du roi Guillaume , son corps fut transporté à Croyland par l'abbé Ulfketel.
Peu de temps après , cet abbé , qui était anglais et odieux aux Normands , fut accusé par ses rivaux, déposé par l'archevêque Lanfranc et envoyé au couvent de Glaston. Ensuite Ingulf, moine de Fontenelles, reçut du roi Guillaume l'abbaye de Croyland , et la gouverna pendant vingt-quatre ans , malgré de grandes contrariétés. Il était anglais d'origine, il avait été secrétaire du roi, et avait fait le voyage de Jérusalem,
» Ou Guallève : c'eit toujours Waltheof, fili de Siward.
A son retoar , il s'était rende à FonleiieBcs et j a^ait reco rbabit monacal de la nain dn saruA Gerfcert , abbé de ce monastère , sous lequel s'étant înstrait dans la règle , il aTait été nommé prîenr. Le roi , qui TaTait connu antérieurem^it , le demanda à son abbé, et le mit à la tête des moines de Crorbnd. Lorsqnlt fut diargdde ce soin, il ne né^îgea pas de s'employer aaprès da roi Guillanme , dont il réclama la bonté en favenr de son prédécesseur. En conséquence, Ulfketel , aTec la permission du roi , retooma k Borg, c està-dire , k son église ? et , quelques années après , y mourut le 7 des ides de juin ( 7 joîn ).
Cependant Tabbé Inguif s'appliqua autant qu'il le put à servir le monastère qui lui avait été confié ^ mais, par la permission de IMeu , il eut beaucoup k sooffirir. Une partie de son église ainsi que diverses pièces, le vestiaire , lès livres et beaucoup d^autrcs choses nécessaires furent la proie d'un incendie inattendu, liui-méme , retenu par de graves douleurs de goutte, languit long-temps avant de mourir. Toutefois il ne cessa, par l'activitë de son esprit, d'être utile à ses subordonnés. 11 fit transférer du chapitre dans l'église le corps du comte Guallève , et fit chauffer de Icau pour laver sesossemens ; mais,qQand on eut levé le (!Ouvercle du sarcophage , on trouva le corps tout iîntior comme le jour où il avait été inhumé, quoiqu'il y eût seiKe ans qu'il fût mort, et la tête du comte était ri^unio au tronc. Les moines et quelques laïques qui fêtaient présens à cette cérémonie virent comme un iU rouge qui indiquait la décollation. Le corps fut transporlé ihm Téglisc et eut(Mré honorablement auprès de Timlrl. Il îi'y fait souvent des miracles : c'est ce que
HISTOIRE DE NORMàNDlE: LIV. IV. '^79
dëclareiit avec vérité les malades qui , lorsqu'ils l'invoquent avec foi, recouvrent fréquemment le bonheur de la santé qu'ils désirent.
Enfin , le 16 des calendes de décembre ( i6 novembre), Tabbé Ingulf étant mort, Goisfred fut son successeur, et rendit de grands services, par sa bonté et son honnêteté pleine de zèle, àFéglise de Croyland et à ses habitans. Français et né à Orléans , il avait dès Tenfance suivi les écoles des arts libéraux et s'était profondément pénétré de Tinstrucdon de son âge. Ayant pris le monde en aversion , et brûlant d^ l'araour des cieux , il revêtit l'habit monacal dans le couvent que le saint abbé Evroul avait bâti à Ouche du temps de Childebert roi des Francs. Comme ce lieu offre plus de religion que de richesse séculière , le novice Goisfred préféra s'y soumettre au joug monastique, qu'il porta long -temps sous l'abbé Mainier, qui jouissait de la, réputation d'une grande ferveur. Eprouvé dans divers emplois, ii mérita^ quinze ans après sa profession , d'être promu au ministère du priorat. Enfin , l'an 1 109 de Tlncarnation du Seigneur , il prit le gouvernement de l'église de Croyland , d'après les ordres du roi Henri. Il y commença la nou* velle église qui est un très-bel ouvrage , fit plusieurs autres constructions , et durant les quinze années qu'il remplit les fonctions d'abbé, il s'occupa, avec l'aide de Dieu, à consommer l'œuvre de sou propre salut et de celui de ses subordonnés.
Ce fut la troisième année de son gouvernement que commencèrent à se manifester les miracles du tombeau du comte Guallève. A la nouvelle de ces miracles, les Anglais éprouvèrent une grande joie. Les
a8o ORDEBJG VITAL.
peuples d'Angleterre accoururent frëquemmcnt vers la sépulture de leur saint compatriote, dont ils apprenaient que Dieu avait déjà glorifié la vie par de nombreux miracles. Us venaient le prier tant pour le plaisir de la nouveauté que pour leurs propres besoins. Un certain moine normand , nommé Audin , ayant vu ces choses , en fut très-irrité : il se permit de rire aux dépens des pèlerins , insulta avec dérision au comte Guallève , en disant qu'il n'avait été qu'un méchant traître , et qu'il avait mérité par son crime d'avoir la tête tranchée. L'abbé Goisfred , ayant entendu ces propos, réprimanda doucement Audin comme étranger , lui disant qu'il ne devait pas se faire le détracteur des œuvres divines , parce que Dieu a promis d'annoncer sa présence aux fidèles jusqu'à la consommation des siècles , et ne cesse de promettre à ceux qui se repentent du fond du cœur qu'il leur ouvrira , pour s'y désaltérer , la source de son inépuisable miséricorde. Tandis que l'abbé tâchait *par ses paroles de mettre un frein à la témérité de l'insensé, qui proférait de plus en plus des injures déplacées , ce clerc fut tout à coup , en présence de l'abbé , frappé d^un grand mal dans les entrailles, et, peu de jours après, il mourut dans l'église de Saint-Alban , premier martyr des Anglais , où il avait fait sa profession monastique. La nuit suivante, comme l'abbé Goisfred reposait dans son lit , -et s'occupait à méditer dans son esprit sur les événemens qu'il venait de voir, tout.à coup il eut une vision , et se vit debout au tombeau du comte Guallève , entouré des saints de Dieu , Barthélemi l'apôtre et Guthlac l'anachorète , revêtus d'aubes éclatantes. Il paraissait que Tapdtre , tenant la tête du
HISTOIRE DE NORMANDIE; LIT, IT. fàSl
comte remise en sa place , disait : « 11 n'est pas dëca- « pité. » Guthiac , au contraire , qui se tenait à ses pieds , répondit : « Il fut comte » L'apôtre termina ainsi la phrase commencée : « Et maintenant il « est roi. » L'abbé ayant entendu ces choses, et les ayant rapportées aux frères, les combla de joie, et glorifia le Seigneur, qui ne cesse en aucun temps de manifester sa bonté à ceux qui croient en lui. Après avoir passé quinze ans dans le gouvernement de Croyland , le vénérable abbé et prêtre Goisfred mourut le jour des nones de juin (5 juin). Son successeur fut Guallève, moine anglais du monastère de Croyland, frère de Gospatric , homme d'une grande noblesse 'en Angleterre. Les miracles étant devenus plus fréquens à Croyland, les moines en furent comblés de joie, et, autant qu'ils le purent , honorèrent avec satisfaction le corps d'un si grand comte , dont ils ordonnèrent à l'anglais Vital de composer l'épitaphe en vers héroïques. Celui-ci s'empressa de leur obéir , et leur fitpart de ce fruit de ses méditations :
« La pierre que vous voyez recouvre un homme a d'un grand mérite. Fils intrépide de Siward, comte « danois, Fexcellent comte Guallève repose ici ense- « veli. Il vécut avec honneur, redoutable sous les arec mes et par le courage; cependant, au milieu des ric( chesses corruptibles et des honneurs , il aima le « Christ, et s'attacha à lui plaire; servit TEglise; il « aima avec respect le clergé , et principalement les (1 moines de Croyland , fidèles à sa mémoire. Enfin , « frappé du glaive par des juges normands , ce fut le « dernier jour de mai que ses membres furent confiés a à la terre. La marécageuse Croyland se réjouit de
a8a ofiUERic vital.
« posséder le tombeau d'un seigneur qui » tant qu'il « vécut, laima a¥ec un grand respect. Que le Tout- « Puissant donne à son ame rëternel repos dans la ci- « tadelle des cieux ! »
Le roi Guillaume fut blâmé par beaucoup de monde d'avoir fait périr le comte Guallève. Par un équitable jugement de Dieu , ce monarque eut à souffrir beau* coup de maux par les nombreuses entreprises qui se formèrent contre lui , et depuis ce moment il ne jouit pas d'une longue paix. A la vérité, comme il était plein de courage , il fit courageusement face à tous ; mais il n'eut pas la joie, comme auparavant, de voir les événemens réussir au gré de ses vœux, ni la victoire le couronner aussi fréquemment. Eneffet, pendant les treize années qu'il vécut encore, il ne mit en fuite aucune armée et ne prit de vive force aucune ville. L'arbitre tout-puissant dispose tout juste0).ent ; il ne laisse aucun forfait impuni : tout crime reçoit sa peine , soit dans le présent, soit dans l'avenir.
Le roi Guillaume désirant étendre ses frontières et voulant soumettre les Bretons à l'obéissance , comme ils avaient autrefois dépendu de Rollon, de Guillaume Longue- Epée et des autres dues normands > marcha à la tôte d'une grande armée , mit le siëge de^ vant la ville de DoL effraya les assiégés par de grandes menaces, et affirma par serment qu'il ne quitterait |)as la place sans l'avoir prise. Enfin , par l'ordre de Dieu qui gouverne tout , la chose arriva autrement qu^fl ne le présumait. Pendant que le roi se tenait avec orgueil sous ses tentes et se glorifiait de sa puis-^ sauce et de ses richesses, il apprit qu'Alain Fergant , comte de Bretagne , s'avançait au secours des assié-
gés , avec de nombreux corps de troupes : effrayé, il
fit la paix avec la garnison qui ignorait encore que
Ton marchait à son secours , et se retii*a sans retard ,
mais non sans une grande perte de bagages. Lors
L^de la retraite faite en toute hâte, on abandonna les
I tentes, les couvertures, les vases, les armes et
z toutes sortes d'effets dont la perte , qui causa beau-
^ coup de douleur , fut évakiëe à quinze mille livres
B Sterling. Ensuite le prudent monarque , considérant
^ qu'il ne pouvait vaincre les Bretons par les armes ,
1 prit adroitement un autre parti, plus avantageux pour ^ loi et pour ses successeurs. Il conclut avec Alain Fer-
2 gant un traité d'amitié , et lui donna honorablement f en mariage, à Caen, sa fille Constance. Elle vécut resf pectaUement avec son mari pendant près de quinze
ans , et s'attacha toujours à témoigner beaucoup d'affection à ses sujets et à tous ceux qui vécurent auprès d^eUe. Effectivement, elle aspira toujours au nectar de la paix , elle aima le» pauvres , elle honora de son respect tous les serviteurs de Dieu , qu'elle affligea toutefois beaucoup en mourant sans çnfans. Les amis de l'équité seraient comUés de joie en Bretagne , s'Us avaient pour maîtres de dignes héritiers de cette illustre famille qui, dans leur bonté naturelle, tiendraient les balances de la justice chez les Bretons indomptés, et les forceraient de marcher s(*lon les règles de la raison et de la divine loi. Après la mort de Constance , le comte Fergant épousa la fille du comte des Angevins, de laquelle il eut un fils nommé Conaii, auquel depuis peu Henri, roi des Anglais, a donné sa fille en niariage, pour cimenter la paix entre eux.
Vers ce temps-là, le révérend Ainard, premier abbé de Saint-Pierre-sur-Dive , fut forcé de garder le lit , et , ayant accompli ce qu'il appartient de faire à un serviteur de Dieu , il mourut le 19 des calendes de février ( 1 4 janvier ) '. Il était Allemand de nation^ pleinement imbu de toutes sortes de sciences et trèshabile dans Fart de versifier, de chanter avec modulation, et de composer des chants gracieux. Cest ce que Ton pourrait prouver par l'histoire de Kilian, évoque de Wurtzbourg, et de la vierge Catherine, et par plusieurs autres chants pleins d^élégance qu'il composa à la louange du Créateur. Dès sa jeunesse, brûlant du zèle de la religion , il alla trouver le vénérable abbé Isembert et se soumit avec plaisir et pour l'amour de Dieu au joug de sa discipline : ce fut dans le couvent de la Sainte -Trinité, que Goscelin d'Arqués avait bâti sur la montagne de Rouen , vers l'orient , qu'Ainard embrassa la profession monastique. De là , par la permission divine , l'an de l'Incarnation du Seigneur 1046, il fut tiré de cet asile par les chefs de cette église et placé sur le chandelier , pour éciairer de ses lumières ceux qui étaient dans la maison. Ordonné abbé du couvent de Saint-Pierre-sur-Dive que la comtesse Lesceline , femme de Guillaume comte d'Eu, avait fait bâtir, il lui donna ses soins, et, pendant trente ans d'une bonne vie consacrée à l'instruction , il le gouverna avec succès 5 devenu vieux et plein de jours, il accomplit le cours de cette vie. Le vénérable Durand , abbé de Troarn , inhuma son corps dans l'église de Sainte-Marie, et composa des vers mémorables pour être gravés sur la pierre de
* En 1077.
il s'ëleva entre les fils du roi une discussioii diabolique qui depuis produisit de nombreux diffërens et beaucoup de crimes. Les deux frères Guillaume-le- Roux et Henri étaient d'accord avec leur père, et, croyant que leur pouvoir devait être ëgal à celui de Robert , trouvaient qu'il était injuste que leur frère obtînt seul les biens de leur père et se montrât son ëgal, en s'entourant d'une armée de cliens. En conséquence , ils se rendirent à L'Aigle dans la maison où était descendu Robert chez Roger Galcège. Us se mirent, suivant l'usage des chevaliers, à jouer aux dés sur une terrasse. Ensuite ils firent un grand bruit et jetèrent de l'eau sur Robert et ses amis qui se trou- ■ Taîent au dessous d'eux. Alors Yves et Alberic de ' Grandménil dirent à Robert : « Pourquoi donc souf- « fres-tu cet outrage? Est-ce que tu ne vois pas tes « frères qui se sont élevés au dessus de ta tête et ' «i qui , par mépris pour toi , nous couvrent d'or- '' m dures ? Ne vois-tu pas ce que cela signifie ? Les « moins clairvoyans s'en apercevraient. Si tu ne « punis pas promptoment l'outrage que l'on te fait , «tu es perdu , et tu ne t'en relèveras jamais. » A ces propos, Robert furieux se leva, et courut à la ' chambre où étaient ses frères. Au bruit qui s'éleva , . le roi accourut de son appartement , et, par son autorité royale , calma pour un temps la fureur de ses fils. La nuit suivante , Rpbert avec sa suite quitta la cavalerie du roi , gagna Rouen et tenta de s'emparer furtivement du château. Mais Roger d'Ivri , échailson de Guillaume , et qui gardait la tour, ayant vu' quel était le dessein de ceux qui lui tendaiiîutTin piège , la fortifia en toute diligence pour la mettre à l'abri de
!i86 ORDKRIC VITAt.
Seigneur. Us disaient sans cesse et gaiment à leurs confrères, tant par leurs discours que par leur exemple infatigable, « venez avec nous à Béthel.»
Robert, fils du roi , fat, comme on lé rapporte , la cause et le foyer des tempêtes qui agitèrent , ainsi que nous Tavons dit , les Manceaux et les Normands. Avant la bataille de Senlac , et depuis , dans une de ses maladies, le roi Guillaume avait nomme Robert, son (ils alnë , pour lui succéder -, il lui avait fait rendre hommage et fidélité par tous les grands. Ils s'empressèrent d'obéir k ses ordres. Après la mort de sa femme Marguerite , le jeune prince , animé par Fambition de son âge et poudsé par les conseils préjudiciables dé ses amis, réclama de son père ce qu'il lui devait , c'est-à-dire la souveraineté du Maine et de la Neustrie. Le père , plein de prévoyance , d'après diverses considérations , refusa ce qu'on lui demandait et en*gagea son fils à attendre un temps plus favorable pour obtenir ce qu'il desirait. Robert fut profondément blessé du refus de son père et disputa à ce sujet avec arrogance. Ce jeune prince était causeur et prodigue, hardi , vaillant dans les armes, habile k tirer de l'arc , ayant la voix claire et nette, la langue éloquente, la figure pleine , le corps gras , et la taille petite : ce qui l'avait fait surnommer Gambaron et Courle- Botle ".
Un jour que le roi préparait une expédition conlre le Corbonnois, et qu'il se trouvait logé chez Gunhier dans la ville de Richer, que l'on appelle L'Aigle à cause d'un nid d'aigle qu'on y trouva dans un chêiie , pendant que Fulbert en faisait construire la forteresse,
' G imbarom et Brevis ocrea ; Courlc-Bone cl Courte- Heu se.
trou, comte de Mortagne. Ce comte ayant souvent pillé les terres de l'église de Chartres, qui est dédiée à la Vierge Marie, avait souvent été réprimandé à ce sujet , par Févêque et par son clergé , et même excommunié comme incorrigible. Par punition divine, il perdit Touïe , et resta sourd jusqu'à sa mort. Le roi Guillaume le gagna à prix d'argent, et le mena avec lui au siège de Rémalard qui était dans sa mouvance. Il fortiGa quatre châteaux des environs , et y plaça des troupes pour tenir en bride les assiégés. Cependant, un certain jour, Aimeric de Villerei conduisait le maître d'hôtel du roi des Français , qui retournait vers son tnaître et se rendait avec trois chevaliers à son château , où les ennemis du roi s'étaient mis en sûreté-, par hasard, quatre chevaliers (les troupes du roi étant venus à sortir , marchèrent à sa rencontre et lui fermèrent l'accès de son château. Us le frappèrent et le tuèrent. Ils placèrent ensuite sur un cheval le cadavre de cet infortuné partisan, comme celui d'un porc qu'ils auraient égorgé, et le jetèrent devant les chaumières du comte Uoger contre lequel il avait long-temps fait la guerre. Goulfier, fils d' Aimeric , effrayé de la catastrophe de son père, fit la paix avec le roi , et lui resta fidèle ainsi qu'à ses héritiers pendant environ cinquante ans.
De nombreuses infortunes menacent les enfans de la terre : si on les racontait toutes avec soin, on en remplirait de grands volumes. Comme je souffre beaucoup du froid de l'hiver, je vais me livrer à d'autres occupations , et , fatigué de mon travail , je crois convenable de terminer ici ce présent livre. Au retour H. 19
l88 ORDERIG VITAL.
Tattaque des méchans , et fit partir sur-le-champ des dépêches pour annoncer proroptement au roi leur entreprise^ Dans l'excessive colère qui Faniroa , Guillaume ordonna de saisir tous les factieux. Dès qu'ils eurent connaissance de cet ordre, ils éprouvèrent une grande terreur ^ quelques - uns furent pris ; les autres s'enfuirent, et gagnant les pays étrangers, s'y mirent en sûreté.
Alors Hugues de Château-Neuf ', neveu et héritier d'Albert Ribault , reçut le premier les exilés, et, pour dépeupler la Neustrie , leur ouvrit Château-Neuf , Rémalard% Sorel et quelques autres places. 11 était gendre du comte Roger , ayant épousé Ma bille , sœur de Robert de Beliéme , qui avait suivi le fils du roi avec Raoul de Couches et plusieurs autres. Leur mauvaise entreprise les ayant forcés à fuir, ils commencèrent l'exécution de leur trame détestable. Ils abandonnèrent leurs places et leurs riches propriétés , pour un vain espoir et de frivoles promesses. Le roi s'empara de leurs biens et se servit de leurs revenus pour récompenser les hommes qu'il arma contre eux.
Ces troubles agitèrent cruellement les habitans du pays et du voisinage, qui tous prirent les armes soit contre le roi, soit en sa faveur. Fradbais et Bretons, . Manceaux, Angevins et autres peuples flottaient dans l'incerlltude et ignoraient quel parti la justice leur prescrivait de suivre. Comme la guerre menaçait de toutes parts , le roi , plein de courage , rassembla son armée , et marchant à l'ennemi , fit la paix avec Ro-
' Cliâleau-Neuf en Thjmerais.
* Raimolast. On a depuis écrit Regmalard; et aujourd'hui Rémalard.
HISTOIRE DE NORMANDIE *, LIV. Y. apii