‹ Histoire de Normandie (volume 5)Chapitre 12 sur 20 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Imitateurs fidèles de nos ancêtres , nous devons sans cesse éviter la dangereuse oisiveté, et nous livrer avec ferveur aux études utiles et aux salutaires exercices : Tame occupée de ces choses se purifie des vices, et se trouve glorieusement armée, contre tous les crimes , d'une sagesse pleine de vie. Tout homme oisif, comme dit Salomon, est en proie à ses désirs. Et, comme il le dit encore , les désirs tuent le paresseux. Celui-là est paresseux et oisif qui, manquant de bonne volonté, se livre de lui-même aux vices. On juge que la paresse accable misérablement Fhomme qui ne mé*dite pas jour et nuit , c'est-à-dire , dans le bonheur comme dans l'adversité , les saintes lois du Seigneur , et qui n'essaie pas de résister, en luttant fortement , aux pièges et aux attaques de Satan , afin de mériter le prix de sa vocation céleste. De coupables désirs donnent , sans nul doute , la mort à celui qui , engourdi dans la prospérité , ^e laisse entraîner au crime et se plonge , par la voie oblique de ses propres passions, dans le gouffre de la perdition. Aussi nos ancêtres condamnent , comme véritablement ennemies, la paresse et Foisiveté de Tame, et engagent par les paroles et par l'exemple leurs sectateurs à se livrer aux avantages du travail et de l'étude. Sur ce point

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de la sérénité du doux printemps , je reprendrai dans les livres suivans le récit des faits sur lesquels je ne me suis pas suffisamment étendu ou dont il me reste à parler et j'éclaircirai complètement , avec laide de Dieu et dans un style véridique, les causes de la guerre et de la paix entre nos concitoyens.

HISTOIBE DE NORMANDIE *, LIV. V. agS

se sont peu à peu augmentées, grâces à la grande sollicitude des Pères, par les soins de fondateurs pauvres mais pieux, cependant ils ont refusé de ployer leur génie au travail , de dicter ou d'écrire le résultat de leurs réflexions. Enfin, moi Vital, moi Anglais, qui ai, dès Tâge de dix ans, été conduit ici de Textrêmefron" tière de la Mercie , étranger barbare et inconnu , mêlé à des peuples remplis d'esprit , je m*efibrce de mettre par écrit, avec l'inspiration de Dieu, en faveur des Normands, les exploits et les événemens qui concernent la Normandie. Déjà secondé par Dieu même , j'ai publié deux livres, dans lesquels j'ai parlé en peu de mots de la restauration de notre maison, et de trois de nos abbés , ainsi que de certains événemens du temps ^ j'ai dû parler avec vérité , puisque je me suis diligemment enquis à ce sujet auprès des vieillards les plus chargés d'années.

Je commencerai mon troisième livre à partir de Tan de l'Incarnation du Sauveur 1076 : je parlerai de mon abbé', du couvent d'Ouche, et des affaires qui ont eu lieu pendant le cours de douze années , c'està-dire, jusqu'à la mort du roi Guillaume'. J'éprouve du plaisir à commencer ce travail à Tannée dont il s'agit, qui est celle où je suis sorti du sein maternel pour voir la lumière, le i4 des calendes de mars ( 16 février) : le samedi de la pâque suivante, je renaquis dans la sainte fontaine du baptême, par le ministère du prêtre Orderic, auprès d'Ettingham, dans l'église du confesseur saint Eatt , située sur la rivière de Saverne. Cinq ans après, je fus remis par mon père , pour être instruit dans les lettres, au noble

' Mainier qui aiourut en 1089. — • Le 9 «epwmbre 1057.

agT, OBDERIC VITAL.

non seulement les chrétiens , mais aussi les poètes gentils sont parfaitement d'accord. En effet, Virgile s'exprime ainsi :

QuUl labor, aut benefaela Cuvant ?

Labor omnia vincit

Jmprobus , et duris urgens in rébus egestas '.

Ovide aussi nous instruit contre Vénus , si nous vou- Ions résister à nos passions ^ il dit :

Otia corrodant mentes et corporafrangunt.

Facfugias monitis otia prima meis.

Otia siJoUaSy periere Cupidinis arctis,

Contemptœque jacent y et sine luce, faces *.

Père Guérin, en considérant attentivement ces choses et plusieurs autres du même genre, je me suis déterminé à mettre au jour avec simplicité un travail utile et agréable aux fidèles de la maison de Dieu , et à observer avec vigilance les maximes que j'en recueillerais , afin que , lorsque le Seigneur procédera au jugement dernier,, je ne sois pas condamné pour avoir caché mon talent dans la terre , comme le serviteur négligent. J'ai désiré obéir d'abord aux ordres du vénérable abbé Roger, et ensuite me conformer aux vôtres, en commençant, sur l'état de l'église d'Ouche , cet opuscule que nos prieurs se sont mutuellement engagés à faire , mais qu'aucun d'eux n'a jusqu'à présent entrepris. Chacun a mieux aimé garder le silence que parler, et préféré un tranquille loisir aux soins dévorans qu'exige la recherche des choses passées. Quoiqu'ils eussent lu volontiers tout ce qu'ont fait nos abbés et leurs frères ; quoiqu'ils eussent voulu voir se former ce recueil de choses qui

* Georg, , liv. i. — * De Remed. Amoris,

HISTOIRE DE NORMAIïDIE ; LIY. V. 296

ter , dans les discussions des prélats , dans les combats sanglans des princes , que dans les dogmes des théologiens ou dans la sobriété et les prodiges des ermites. Le temps de TAnte-Christ approche : de^ vant lui, comme le Seigneur Ta dit au bienheureux Job y les miracles cesseront, et la rage des vices s'emparera, outre mesure, de ceux qui s'aiment charnellement. Maintenant , vénérable abbé , je poursuivrai hardiment, au nom du Seigneur, ce que j'ai entrepris , me confiant avec bonté sur votre habileté qui corrigera les erreurs qui auraient pu échapper à mon ignorance.

L'an de l'Incarnation du Seigneur 1076, i3* de Findiction , le roi Guillaume célébra à Fécamp la sainte fête de Pâques , et, par les mains de l'archevêque Jean, il offrit pour la consacrer à Dieu sa fille Cécile. Elevée avec grand soin dans le monastère de Gaen, et instruite en divers genres de science , elle y fut consacrée à la sainte et indivisible Trinité, y resta vierge sous la vénérable abbesse Mathilde , et ne cessa d'être fidèle au joug des saintes règles. Cette abbesse étant morte après quarante -sept ans de gouvernement, Cécile lui succéda ; et , pendant près de quatorze ans , mérita beaucoup d'éloges pour sa manière de diriger ses religieuses ; puis elle quitta ce siècle l'an de l'Incarnation du Seigneur 11217^ le 3 des ides de juillet ( i3 juillet). Ainsi, depuis le moment où elle fut offerte à Dieu par son père, comme religieuse, elle servit dignement le ciel pendant cinquante-deux ans dans toute la piété de l'ordre, de l'habit et de la foi. Sa mort eut lieu Tan vingt-sixième du règne de son frère Henri.

prêtre Siward , sous lequel je passai cinq années à apprendre mes premiers rudimens. Parvenu à Tâge de onze ans , pour Famour de Dieu , je quittai ma patrie ; jeune et tendre exilé , je passai d'Angleterre en Normandie , et je fus destiné à combattre pour le monarque éternel. Ensuite, reçu par le vénérable père Mainier, revêtu des insignes de la robe monacale, lié par un pacte indissoluble à la pure association des moines, j'ai déjà, depuis quarante-deux ans, porté avec joie le joug léger du Seigneur , et j'ai marché avec mes contemporains gaîment , et selon mon pouvoir, dans la voie de Dieu, selon les institutions de ma règle. J'ai travaillé à apprendre les usages et le service de l'Eglise, et toujours j'ai appliqué mon esprit à quelque chose d'utile.

Si nos pontifies et les autres chefs du monde jouissaient d'une assez grande sainteté pour que Dieu daignât opérer pour eux et par eux les miracles qu'avaient coutume de faire nos anciens pères, et qui, racontés dans les livres, pénètrent avec suavité le cœur des lecteurs ; certain que les prodiges des anciens maîtres rendent leur gloire respectable aux hommes du temps présent , je m'exercerais moimême à bannir toute langueur, et je transmettrais par écrit, à l'avide postérité , des choses dignes d'être rapportées.

Mais comme nous Sommes dans un temps où la charité du plus grand nombre se refroidit et où l'iniquité abonde , les miracles , indices de sainteté , ont cessé, et les crimes ainsi que les sujets de deuil se multiplient de toutes parts. Les historiographes trouvent plus abondamment une matière à exploi-

ter, dans les discussions des prélats, dans les combats sanglans des princes , que dans les dogmes des théologiens ou dans la sobriété et les prodiges des ermites. Le temps de TAnte-Christ approche : devant lui , comme le Seigneur Ta dit au bienheureux Job , les miracles cesseront, et la rage des vices s'emparera, outre mesure, de ceux qui s'aiment charnellement. Maintenant , vénérable abbé , je poursuivrai hardiment, au nom du Seigneur, ce que j'ai entrepris , me confiant avec bonté sur votre liabileté qui corrigera les erreurs qui auraient pu échapper à mon ignorance.

L'an de l'Incarnation du Seigneur 1076, i3* de l'indiction, le roi Guillaume célébra à Fécamp la sainte fête de Pâques , et, par les mains de l'archevêque Jean, il offrit pour la consacrer à Dieu sa fille Cécile. Elevée avec grand soin dans le monastère de Caen, et instruite en divers genres de science , elle y fut consacrée à la sainte et indivisible Trinité , y resta vierge sous la vénérable abbesse Mathilde , et ne cessa d'être fidèle au joug des saintes règles. Cette abbesse étant morte après quarante -sept ans de gouvernement, Cécile lui succéda ; et, pendant près de quatorze ans, mérita beaucoup d'éloges pour sa manière de diriger ses religieuses ; puis elle quitta ce siècle l'an de Fincarnation du Seigneur 1 127^ le 3 des ides de juillet ( i3 juillet). Ainsi, depuis le moment où elle fut offerte à Dieu par son père, comme religieuse, elle servit dignement le ciel pendant cinquante-deux ans dans toute la piété de l'ordre , de l'habit et de la foi. Sa mort eut lieu Tan vingt-sixième du règne de son frère Henri.

Pendant que le roi Guillaume restait en Neustrie et prenait toutes les précautions nécessaires pour mettre, avec l'aide de Dieu, ses Etats en sûreté contre ses ennemis , les prélats d'Angleterre , Lanfranc de Cantorbéry, Thomas dTorck , et Rémi de Lincoln, se rendirent à Rome, et furent reçus avec les plus grands honneurs par le seigneur pape Grégoire vii et par le sénat romain. Ils offrirent abondamment, àTavidite romaine, les présens considérables de Topulence anglaise , et se firent admirer à Rome autant par leurs largesses que par leur éloquence et leurs sciences tant sacrée que profane. Le pape et le clergé romain accueillirent avec un extrême plaisir les messages du roi Guillaume, dont les prélats que nous venons de citer avaient été porteurs en même temps que des présens 5 ils accordèrent volontiers les privilèges demandés et qu'autrefois leurs prédécesseurs avaient donnés.

L'an de Flncarnation du Seigneur 1077, i5* de l'indiction, les prélats revinrent gaiment de Rome. A leur arrivée , le roi et tous les Normands se livrèrent à tous les transports de la joie. Alors on dédia en Normandie avec une grande satisfaction plusieurs basiliques; à cette cérémonie assistèrent le roi ainsi que la reine avec leurs fils Robert et Guillaume, et un nombreux concours de grands et de peuples. Les églises mères des évêchés de Bayeux , d'Evreux et du couvent du Bec furent dédiées en l'honneur de Marie, mère de Dieu , toujours vierge.

La même année , l'église du couvent de Caen fut dédiée en l'honneur de saint Etienne, premier martyr ) le roi et les grands lui firent de riches présens ,

glise , tomba sur le crucifix , lui frappa les pieds et c les mains et arracha, d^une manière singulière, les 1 clous de fer de la croix. Un brouillard ténébreux aveugla l'assistance épouvantée; une flamme étince* : lante parcourut l'édifice et tua huit hommes et une I femme. Elle brûla sur tout leur corps et la barbe et ff les cheveux des hommes et des femmes , et répandit i partout la plus fétide odeur. Une femme , nommée I Marie , resta non sans un grand effroi dans un coin de l'église , et vit tout ce peuple comme inanimé , ; étendu sur le pavé.

Cet événement arriva avant la Nativité de saint Jean-Baptiste. Bientôt après Hugues, évéque de Lisieux, tomba malade. Au mois de juillet, le mal s'étant accru, le prélat sentit que la mort inévitable approchait ; il vit clairement que comme serviteur de Dieu , il fallait se rendre à la cour de son Seigneur, et il se prépara en grande crainte à rendre compte de son administration. Purgé par la confession et la pénitence, lavé par la prière et par des torrens de larmes, heureusement instruit par la communion du salutaire mystère , il fit une exhortation aux clercs et aux laïques qui se trouvaient auprès de lui, leur donna Tabsolution et sa bénédiction. Au dernier moment, principalement aflligé d'une certaine affaire, il im]dora tous les assistans ainsi qu'il suit : « Je sais que je vais dans ce moment en- « trer dans la voie de toute chair ; mais je m*at« « triste surtout de ce <{ae je sois loin de moii si^e « et ne vois pas Tépoose à laqueUe, par Tordre de « Dieu , j'ai été oni léffùmemeai pendant prèi de • quarante ans. Cest pourquoi je tous prie tons ,

!ig8 ORUERIG VITAL.

du Bec , après Herluin , qui le premier avait occupé ce poste. C'est là qu'il fut pris pour succéder au vénérable Lanfranc sur le siège archiépiscopal de Cantorbéry, qu'il occupa seize ans au milieu de beaucoup de désagrémens. La dix-septième année de son archiépiscopat , la quarantième de sa profession monacale , et la soixante-dix- septième de son âge , le 1 1 des calendes de mai (21 avril ) , la quatrième férié avant la Gène du Seigneur, ce prélat quitta le monde.

Gomme les hommes sans expérience se laissent trop séduire par le leurre de la prospérité , et que sous le souffle variable de l'infortune ils sont facilement agités çà et là comme de frêles roseaux , Dieu , modérateur de toutes choses , a eu soin de mêler le bien au mal pour rabattre et régulariser salutairement les entreprises mobiles des mortels. Aussi, pendant que le roi Guillaume éprouvait un grand orgueil des pompes de ce siècle , et que le peuple de Normandie se livrait à un luxe extraordinaire , et ne prévoyait pas ce qui pouvait par la suite résulter d'un tel amas de crimes, tout à coup un terrible fracas de tonnerre retentit dans le sanctuaire de la cathédrale de Lisieux, et, sous les coups redoublés de la foudre, le peuple fut renversé sur le pavé de ce temple. Un certain jour de dimanche , comme on célébrait le matin les mystères de la sainte messe , et qu'un prêtre mîtré nommé Herbert se trouvait à l'autel , il parut tout à coup un éclat très-brillant, qui fut à l'instant suivi d'un bruit formidable et d'une forte détonation. La foudre atteignit , brisa et renversa la croix qui était sur la tour; puis descendit effroyablement dans l'é-

HISTOIRE DE NORMANDIE", LIV. V. 3oi

est irréparable, Hugues notre père , la perle des prêtres et l'honneur de la patrie \

Que le Christ , ce pontife souverain, dont il fit les fonctions sur la terre jusqu'à sa dernière heure, lui soit toujours propice ! Le Pont-FEvêque est éloigné de quatre lieues de la ville de Lisieux. Le long du chemin , dans le champ où l'évéque mourut, on érigea une croix qui , jusqu'à ce jour^ a été appelée la croix del'pvéque. Le corps fut apporté à Lisieux; mais, à cause de la difficulté qui s'éleva entre les chanoines et les religieuses , l'inhumation fut différée pendant dix-huit jours. Les clercs voulaient Fensevelir dans l'évêché; mais les religieuses s'y opposaient fortement, et disaient : «Notre père Hugues a construit « cette abbaye en l'honneur de sainte Marie, notre « Dame -, il nous a réunies ici pour servir Dieu , et <( nous a élevées dans la crainte du Seigneur, comme « un père dirige ses filles. Songeant à la mort, il avait «c fait choix du lieu de sa sépulture dans cette église « qu'il avait fondée. Soit puni de mort éternelle celui « qui veut enlever à ses filles le tombeaude leur père, w On se rendit à Rouen , à la cour du roi, et chacun des deux partis exposa ses sujets de plainte*, le jugement royal fut favorable au sexe le plus fragile. Guillaume ordonna à l'archevêque Jean de se rendre en toute hâte à Lisieux, et d'y ensevelir comme il convenait le corps de l'évéque, dans l'oratoire de Sainte- Marie. Cet archevêque, fier et arrogant, et qui depuis long-temps nourrissait dans son cœur une haine cou*

' Deux autres vers:

Sic obiit nostro vir non reparabilis cetfo ,

Gemma sacerdotum , patriœgue deeui paterHugo»

3oO ORDERIG VITAL.

« VOUS que j'ai autrefois aimés, nourris, élevés et « honorés , de me tirer de ce lieu , et de me con- « duire à mon épouse très-chère. J'ai terminé Féc( glise de Saint- Pierre, prince des Apôtres, que « mon vénérable prédécesseur Herbert avait com- <c mencée ; j'ai mis beaucoup de soin à l'orner ; je l'ai « dédiée honorablement; je l'ai. abondamment enri- « chie de prêtres, de vases nécessaires au service a divin , et de toutes les autres choses propres à aug- « menter son éclat. Je la recommande en suppliant « au céleste maître ; je désire reposer dans son sein <c et y attendre le second avènement du Sauveur. » A ces mots , chacun se leva soudain *, on plaça le prélat sur un brancard pour le transporter-, et du bourg que l'on appelle Pont-l'Evêque, on le conduisit à Lisieux , où il fut porté comme un père bien aimé, par des prêtres illustres et d'honorables laïques. Enfin, pendant que l'on tâchait de gagner la ville, la mort accélérant sa venue, on se rendit dans une plaine couverte d'herbe , et on y attendit en plein air , au milieu des prières et des larmes , la mort du prélat. Le soleil , qui était parvenu au signe du cancer , brillait du plus vif éclat , et de ses rayons épars couvrit comme d'un voile le pontife expirant*. Le noble évêque Hugues, placé dans ce lieu agréable et bien éclairé, s'étendit*, et s'étant remis à Dieu dans les mains des siens, rendit l'ame le i6 des calendes d'août (17 juillet).

Ainsi mourut un homme dont la perte en ce siècle

* Ce sont deux vers :

Sol erai in cancro radians splendore coruscn , Sparsis ponlificem velat radiis morientem.

HISTOIRE DE «ORMÂ^MDIE ^ LIV. Y. 3o3

f sigué ^ il occupa vingt-trois ans rëvéchë de Lisieux y gouverna parfaitement les affaires de l'église. Trèsbile dans Fart de la médecine , il ne put toutefois y t ^^^ndant son pontificat , se donner assez de soins à lui* Q^rméme. Il excellait dans la science des lettres et dans i^^^loquence ; il ne se lassait pas d'accroître ses richesi§fKs et ses délices ; il tenait fortement à ses volontés, et ^^iwrenait trop de soin de sa personne ^ l'oisiveté et le P^epos faisaient l'objet de ses voeux , et souvent il se ^^aisait à jouer aux dés et aux autres jeux de hasard. 1^ 4â était paresseux et négligent pour le culte ecclésias- [ue , mais plein d'ardeur et d'activité pour chasser ;t prendre des oiseaux. Toute sa vie il fut attaché lux exercices et aux affaires du siècle , et c'est ainû 'il vécut jusqu'à la décrépitude de l'âge. Je pourrais raconter plusieurs de ses actions ^ mais j'arrête ^ma plume , parce que j'ai été promu par lui au sousk •''diaconat, avec plus de trois cents autres ecclésiasti- B ^ues , autant qu'il m'en souvient. Gomme j'ai rapporté ff de lui certaines choses qui sont répréhensibles , il con- ;y vient que je fasse connaître ce qu'il a fait de louable et digne d'être imité. Il faisait volontiers aumône aux pauvres ^ il était honorable et savait distribuer ses largesses avec magnificence. Dans ses jugemens il recher*' i chait habilement la vérité, aspirait à défendre cou-» rageusement la vertu, et rendait gratuitement la justice à tous ceux qui s'adressaient à lui ; il accueillait avec douceur ceux qui lui confessaient humblement leurs fautes , et donnait avec zèle aux véritables pénitens de sages et salutaires conseils. C'était avec piété et sollicitude qu'il conférait les ordres sacrés , qu'il faisait les dédicaces et procédait aux autres cérémo*

3oa ORDERIC VITAL.

pable contre Tëvéque de Lisieux , plein de fureur , méprisa les ordres du roi , et ne voulut pas aller inhumer son co-ëvéque. Il revenait de la cour du roi , traversant la ville sur sa mule , et parlait fort haut de rëvënement présent ; il était très -près de son logis lorsque , par la permission de Dieu , il fut saisi d'une douleur violente qui , devant la foule assemblée , le renversa par terre : il vécut encore deux ans , mais sans pouvoir parler. Alors Gislebert, évéque d'Evreux^ se rendit à Lisieux avec un nombreux concours de fidèles, et, en présence de Robert, comte d'Eu, frère de Hugues , il inhuma le corps du prélat , comme il convenait, dans le chœur des religieuses. On plaça sur le mausolée de ce grand pontife une pierre décente , et Ton grava en lettres d'or srîr des lames de cuivre l'épitaphe suivante en vers adonaïques, qui consistent en un dactyle et un spondée :

« Ci-gît Hugues , évéque de Lisieux , illustre par (( ses honneurs , noble par son pontificat et par le sang « de ses pères. U fut doué d'une grande pureté de <c moeurs ; il reçut le double don de l'esprit et du « sentiment ; sa piété lui attira beaucoup de gloire. « Lorsqu'il mourut , Philippe régnait en France et (( Guillaume en Angleterre. Le lendemain le soleil « entra au signe du lion. Que Dieu lui accorde les « joies du ciel ! Ainsi soit-il. »

Gislebert, surnommé Maminot, médecin et chapelain du roi , fut choisi pour gouverner l'église de Lisieux ^ il fut consacré par Michel , évéque d'Avranches , en présence de l'archevêque Jean , qui , comme nous l'avons dit , était devenu muet. Gislebert était fils de Robert de Gourbépine , chevalier dis-

HISTOIRE DE NORMANDIE 5 LIV. V. 3o5

« vénales , et c'est ainsi qu'il rendit à l'Eglise les plus « grands services. Cet homme, que recouvre une sim- « pie pierre , fut éloquent , grave , sage et sobre. Sep- « tembre était parvenu à son neuvième jour lorsque « Jean se dépouilla de la chair. Puisse-t-il obtenir le « véritable repos ! Ainsi soit-il ! »

L'archevêque Jean étant mort, Guillaume, abbé de Caen, fut élu canoniquement , et conduit de son monastère , où il servait Dieu régulièrement comme un digne moine , à l'église de Rouen , qui fut confiée à ses soins. Il fut consacré par le grand Gislebert, évêque d'Evreux , dans l'église de Sainte-Marie mère de Dieu , et fut le quarante - sixième archevêque de Rouen depuis saint Nicaise, que saint Denis , premier pontife de Paris, avait donné pour évêque aux Rouennais, Guillaume était bon, gai et doux. 11 garda pendant trente-deux ans le troupeau que Dieu lui avait confié. Il enrichit la basilique métropolitaine de tous les ornemens nécessaires au culte divin, et rebâtit avec élégance le cloître de l'évêché et les bâtimens convenables. Ce fut lui qui transféra glorieusement le corps de l'évêque saint Romain de sa propre église à la cathédrale -, il le plaça avec respect dans une châsse d'or et d'argent, recouverte de pierres précieuses avec beaucoup d'art. Il fit célébrer la fête de cette solennité dans tout son diocèse, le lo des calendes de novembre ( 23 octobre ) -, il ordonna par décret général que l'on fît annuellement hors la vilie une station au corps du saint pontife , et il invita presque tous ses paroissiens à s'y trouver, par des avis, des absolutions et des bénédictions. Comme un tendre père , ce prélat se montra toujours affable aux moines , aux clercs n. 20

3o4 ORDERIG VITAL.

nies du même genre. Mais, dans ces choses, il se montrait lent, et avait peine à s'y déterminer : il ne voulait pas les commencer à moins qu'il ne fût pressé par les instantes prières de beaucoup de personnes. L'église de Lisieux possédait à cette époque d'honorables personnes , des archidiacres et des chanoines illustres , tels que Guillaume de Glandeville , doyen et archidiacre, Richard d'Angerville et Guillaume-le-Poitevin, archidiacres'*, Goisfred Trégaville, trésorier, Turgis , chantre, Radulphe son fils, et plusieurs autres que Hugues avait élevés et pourvus d'emplois honorables. Son successeur se les attacha et les instruisit avec succès dans l'arithmétique , l'astronomie , la physique et d'autres sciences profondes -, il en fit ses amis, et se plaisait à les réunir avec bonté et familièrement à sa table et à ses conversations.

L'an de l'Incarnation du Seigneur 1079, l'archevêque Jean mourut après avoir gouverné son église pendant douze ans, et fut inhumé dans le baptistaire de son église , vers le nord. Son tombeau fut construit en pierre blanche , sur laquelle on grava habilement l'épitaphe qui suit :

a Cité de Rouen, ton métropolitain repose ici. Sa a mort t'a fait tomber du haut de ta grandeur. La a puissance de l'Eglise s'affaiblit-, la ferveur des or- <c dres sacrés se refroidit , malgré les soins que la re- <i ligion a pris pour les établir. Ce prélat, remettant « en vigueur les décrets des canons négligés trop long- « temps , prescrivit aux prêtres de vivre chastement. « De son temps , les grâces de Dieu cessèrent d'être

■ Ou Gnillaume de Poitiers , ne à Preaax , près de Pont-Audemer. Orderic Vital parle de cet auteur dans le livre IV, ci-dessus.

HISTOIRE DE IHORMANOtB; LIV. V. 807

munications. Ceux qui dédaigneront de Tobservôr , ou qui Tenfreindront en quelque point que ce soit^ seront remis, pour être jugés, à la justice del'évéqt^^ ainsi qu'il a été statué antérieurement. Si quelqu'un se montre désobéissant à son évéque , celui-ci le dénoncera au seigneur sur la terre duquel habite le dé* linquant, afin qu'il soit remis à la justice épiscopale; Si le seigneur refuse de le faire , le vicomte du roi requis par l'évêque le fera sans aucun délai.

IL Les évéques exerceront la justice canonique contre ceux qui retiennent des épouses de leur pa« rente ou les épouses de leurs parens ^ car le roi né soutient ni ne protège aucun de ceux qui sont dans ce cas : au contraire , il avertit et seconde les évéques, afin que la loi de Dieu soit strictement observée.

III. Les prêtres, les diacres, les sous - diacres , les chanoines et les doyens n'auront absolument aucune femme chez eux. Si quelqu'un est reconnu pour être retombé dans la même faute , et s'il a été d'abord accusé par les officiers de l'évêque ^ c'est devant lui qu'il devra se défendre. Si quelqu'un des paroissiens ou des seigneurs Taccuse le piretnier , il lui sera accordé un délai , afin qu'il puisse s'entretenir avec son évêque ; si un clerc veut se purger de l'accusation , il sera libre de le faire dans la paroisse où il est attaché , en présence de plusieurs des paroissiens , devant les délégués de l'évêque , qui le jugeront. S'il ne peut se justifier, il perdra son église sans pouvoir y rentrer. Lé roi statue ainsi sur ce point, non pour ôter à perpétuité à ses évêques l'exercice de leur justice , mais parce que les évêques ont fait moins qu'ils n'eussent dû dans ce temps, et jus-

3o6 ORDERIC VITAL.

et à tous ses subordonnes. 11 s'occupa sans cesse des psaumes, des hymnes , des cantiques spirituels et des mystères sacres. La fraude et la haine étaient loin de son cœur : il ne cherchait k blesser personne et faisait secourir les indigens autant qu'il le pouvait. Chantre très -habile , il avait reçu de la nature une très-belle voix. Très -instruit dans les matières ecclésiastiques , il prêchait la parole de Dieu avec beaucoup de clarté et de convenance. Par sa patience et sa bonté , il faisait le charme de ceux qui vivaient avec lui; il remettait sans jalousie une grande partie de son fardeau à ses doyens et aux archiprétres , et admettait avec empressement les gens de bien à participer à sa fortune.

L'an de rincarnation du Seigneur 1080, le roi Guillaume passa les fêtes de la Pentecôte à Lillebonne , et y convoqua Farchevôque Guillaume, touslesévêques, les abbés , les comtes et les autres grands de la Normandie. Les ordres du roi furent exécutés. En conséquence, la huitième année du pontificat du pape Grégoire vu , on tint à Lillebonne un concile célèbre ; on s'y occupa utilement, par la sagesse du roi et de l'avis de ses barons, de ce qui concernait l'état de l'Eglise et du royaume. Je vais insérer ici les statuts de ce concile tels qu'ils ont été recueillis avec sincérité par ceux qui étaient présens , afin que la postérité puisse savoir quelles furent , sous le roi Guillaume , les lois en Normandie.

I. La Paix de Dieu^ que l'on appelle vulgairement la Trè^fe de DieUj sera observée exactement de même que le prince Guillaume l'avait d'abord établie ; eUe sera renouvelée dans chaque paroisse avec les excom-

HISTOIRE DE NORMANDIE^ LIV. V. Sog

en procession à l'église dont ils dépendent , et, pdur rilluminer , il sera offert à Fautel pour chaque maison une denarate ' de cire ou sa valeur. Celui qui refusera de le faire , sera contraint par son prêtre à fournir cette redevance, sans amende d'argent.

X. Un laïque ne donnera ni n'ôtera à Féglise son prêtre , à moins que ce ne soit du consentement de l'évêque. Cependant, si le prêtre mérite d'être reçu, l'évêque ne le repoussera pas, comme il ne le retiendra pas s'il mérite d'être écarté.

XI. Dans les cimetières des églises qui sont au sein des cités , des châteaux ou des bourgs , les évêques auront de nouveau tout ce dont ils jouissaient du temps du comte Robert, ou du consentement du roi Guillaume.

XII. Quant aux cimetières qui sont situés dans les marches , si la guerre a lieu et si quelqu'un s'y fait une demeure pendant la durée de la guerre , et réside, pour cette cause, dans ce lieu sacré, l'évêque ne pourra poursuivre contre lui aucune amende autre que celle à laquelle il aurait endroit avant son séjour en ce lieu. Quand la paix sera faite , ceux qui avaient fui à cause de la guerre , seront forcés de sortir de l'asile sacré et replacés sous les lois épiscopales. Mais ceux qui auront de toute antiquité habité ces cimetières continueront d'y rester tranquilles comme par le passé.

XIII. Les églises des campagnes conserveront Tétendue de cimetière qu'elles possédaient du. temps du comte Robert , ou jusqu'à ce concile 5 les évêques y jouiront des droits dont ils étaient en possession

' Denerata , valeur d'un denier.

3lO ORDERIC VITAL.

du temps du comte Robert, ou du consentement du roi Guillaume , à moins que ces ëvéques , du consentement du même roi , n'aient donné quelque quittance.

XIV. Si, après ce concile, quelque nouvelle église s'établit dans un village , Févêque placera le cimetière à la commodité des seigneurs et des paroissiens. Si la nouvelle église s'établit loin des habitations, elle aura autour d'elle cinq perches de cimetière.

XV. Si l'on donne une église à des moines, le prêtre qui occupe cette église jouira de tout ce qui lui revenait avant que les moines la possédassent , et d'autant mieux qu'il est associé à des hommes plus saints. S'il vient à manquer par mort ou autrement , l'abbé cherchera un prêtre convenable , et le présentera à l'évêque , soit par lui-même , soit par un délégué ; s'il est recevable , l'évêque le recevra. Si le prêtre veut vivre religieusement avec les moines , il avisera à ce que l'église , où il sera entré avec la permission de l'évêque, soit traitée convenablement tant en vêtemens qu'en livres et autres objets nécessaires au service de l'église , selon les moyens dont elle dispose. Si le prêtre ne veut pas vivre avec les moines, l'abbé lui fournira , des biens de l'église , de quoi vivre convenablement et de manière qu'il puisse faire décemment le service de son église. Si l'abbé n'y consent pas , il y sera contraint par l'évêque selon les convenances. Le prêtre sera justement soumis à son évêque, et lui payera les redevances épiscopales. Le surplus sera consacré par l'abbé à l'usage de son monastère. La même chose sera observée dans les églises des chanoines.

XVI. La violation de l'église et du parvis, comme il a été déterminé ci-dessus, et toutes actions propres à interrompre le service divin , seront punies d'amende pécuniaire par les évéques. Il en sera de même de toute voie de fait sur le chemin de l'église.

XVII. La même peine sera, infligée à quiconque poursuivra avec colère une autre personne , soit dans l'église , soit dans le parvis.

XYIII. Si un laïque laboure ou bâtit dans le parvis sans la permission de l'évêque , même peine.

XIX. Si un clerc fait un larcin ou un vol , ou frappe quelqu'un , ou le blesse , ou le tue ; s'il accepte un duel sans la permission de son évêque , s'il enlève des objets donnés en nantissement , s'il attaque (Quelqu'un , s'il saisit quelque chose injustement , s'il met . le feu , soit lui , soit qn homme à ses gages , soit un habitant du parvis, même peine.

XX. Si un clerc commet un adultère ou un inceste , semblable peine.

XXL Si un prêtre forfait à son ministère , semblable peine.

XXII. Les prêtres qui négligeront de se rendre au synode encourront la même peine.

XXIII. Celui qui n'assistera pas au synode , et ne fera pas la tournée dans les termes prescrits, sera puni de la même manière.

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