II
4l8 ORDERIC VITAL.
Icment à Saint-Evroul ; il pria humblement l'abbé dom Mainier d'admettre dans le couvent d'Ouche , à l'état monacal, quelque clerc propre au service de Dieu, qui priât fidèlement le Seigneur pour son salut et celui de sa femme. C'est ce qui eut lieu -, car , par la permission de Dieu , un certain écolier de Rheims , nommé Jean, demandait alors à se faire moine : conduit à la Cour du roi , il promit ses prières à Raoul, et lui assura le mérite des travaux qu'il allait entreprendre pour le Christ. Le sénéchal, rempli de joie à cette promesse , baisa humblement les pieds de Jean devant tout le monde. Ensuite les moines recurent Jean volontiers, et se réjouirent beaucoup de l'avoir admis -, car il était habile dans l'art de la grammaire , et il s'occupa de bonnes études sans relâche jusqu'à la vieillesse. Le chevalier dont nous avons parlé donna à Saint-Evroul , et pour toujours, afin de pourvoir à la nourriture de Jean, cinq moulins, savoir : trois à Jor, le quatrième au lieu que l'on appelle Heurtevent, et le cinquième à Mont- Pinçon 5 deux gerbes de la dîme des vilains de Vaudeloges % la moitié de la dîme d'Epané , et deux acres de pré à Hermanville *.
Quelques années après, ce même Raoul mourut le jour des ides de février ( i3 février), et son corps fut porté à Ouche, où les moines l'ensevelirent dans leur cloître. Ses deux fils Hugues et Raoul se trouvèrent à cette cérémonie avec leur mère Adelise, et se concédèrent à Saint-Evroul, eux-mêmes, ainsi que tout ce que leur père avait donné , en présence de beaucoup de témoins qui s'étaient réunis pour assister à l'inhu-
' F'aldrefloQiœ, — * Ermentrudis Filla.
HISTOIRE DE T^ORMil^DIE ^ LIV. Y. 4^9
tnation d'un si grand baron. Près de trente ans après, Hugues de Mont-Pinçon alla visiter ses frères spirituels d'Ouche ; il amena avec lui son fils aîné Raoul et sa femme Mathilde , qui était fille de Hugues de Grandménil , et qui pleurait sa sœur Adeline , morte récemment. Alors Hugues renouvela la fraternité que dès son enfance il avait contractée avec les moines , et les supplia de prier pour son frère Raoul, qui était mort dans son pèlerinage à Jérusalem. Le jeune Raoul fut comme ses parens totalement associé aux moines : conduit dans le chapitre par Gauthier-le- Chauve, chevalier éloquent, il embrassa ses frères, et concéda à Saint-Evroul tout ce que son père et son aïeul avaient donné. Enfin Hugues de Mont-Pinçon., déjà sexagénaire , mourut à Rouen , le jour des nones de mars ( 7 mars ). Par l'ordre de sa femme et de ses fils , son corps fut transféré à Saint-Evroul. Les moines ses frères Tensevelirent honorablement dans le chapitre ; et ses fils Raoul , Guillaume et Arnoul se concédèrent eux-mêmes ainsi que tous les biens qui avaient été donnés à l'église d'Ouche par leurs ancêtres. Raoul , qui était Taîné , épousa la fille de Ranulfe , chancelier du roi Henri -, il mourut peu de temps après, et fut inhumé près de son père dans le chapitre du couvent d'Ouche. Guillaume posséda alors le patrimoine de son père en Normandie. Quant à Arnoul, il se rendit dans la Pouille, pour y jouir des biens de Guillaume de Grandménil son oncle. Leur mère Mathilde ayant perdu son mari, s'éprit d'amour pour un jeune aventurier nommé Mathiel, avec lequel elle entreprit le voyage de Jérusalem, laissant en Normandie ses parens et ses amis ^ mais , chemin faisant,
la moit, dans son avidité, ne tarda pas à les dévorer dans la même année, car Matbiel mourut comme il allait dans la Fouille, et Mathilde à Joppé, comme elle se disposait à revenir.
Maintenant je veux exposer clairement au lecteur quel, fut, comment et combien de temps vécut sous la règle monacale Jean dont j'ai déjà cidevant un peu parlé. 11 avait beaucoup d'esprit, et était infatigable à Tétude ] pendant près de quarante-huit ans il vécut sous Thabit monastique, et travailla sans reliche à éclaircir les mystères qui sont cachés dans les livres sacrés. Reçu jeune encore par Tabbé Mainier , il entra dans le bercail de Dieu ; promu au sacerdoce , il combattit sous Serlon et Roger, et apprit aux autres , tant par les paroles que par l'exemple , à batailler virilement. 11 mourut dans la confession du Christ, du temps de Tabbé Guérin, le lo des calendes d'avril ( a3 mars ). Long-temps il fut chargé des fonctions de sous-prieur , et souvent même il remplit celles d'abbé , pour proclamer la loi divine. Par l'ordre de l'abbé Roger , il aUa trouver à Rome le pape Urbin avec Foulques qui avait été déposé*: dans ce voyage, il éprouva de cruelles maladies et de grandes adversités. Dans sa vieillesse , il souffrit plus de sept ans les douleurs de la pierre , et gémissant de sa longue maladie il ne quitta pas le lit. Toutefois, se levant tous les jours pour l'office divin , il rendit grâces àEHeu, et bien préparé, comme je le pense, il mourutau commencement d'une nuit affreuse. Comme il avait luimême fait beaucoup de vers, l'Anglais Vital son disciple en composa sur lui , et fit ce poème au milieu des larmes, le jour de sa mort, après son inhumation.
« Mars avait accompli le cours de trois semaines, « et Jean quitta la terre au milieu des ténèbres d'une « nuit que désolaient les vents et les pluies. Né à « Rheims, il était Français d'origine-, il eut pour père a Ilvert, et pour mère Poncie. AflSigé dès son enfance « d'avoir pour père un cordonnier, il se rendit libre, et « parvint aux honneurs de la célébrité. Dès ses pre-- « mières années il se livra aux études utiles, et s'em- « pressa de quitter le sol rhémois , ainsi que sa « famille. Pa$sé à l'étranger, il gagna Ouche, se « réunit à ses moines, et fut moine comme eux pen^ « dant près de dix lustres , durant lesquels il se ren- « dit célèbre. Doué d'un esprit vif, il versifiait facile- <c ment, et , comme il le voulait , écrivait en vers ou « en prose. Il fuyait l'oisiveté, lisant les écrits de nos « ancêtres , et prenant tout ce qu'ils renfermaient de « documens utiles. Il mérita de grands éloges, pour « avoir veillé dans le culte du Christ; nuit et jour « il s'appliquait à prier Dieu ; en actions comme en « paroles il était un modèle de piété. Il découvrit avec « ferveur tous les secrets de la loi divine. Dans d'ace gréables entretiens il expliquait }eè choses mystère rieuses à ses disciples. Semblable à l'abeille, sa bou- « che recelait l'aiguillon et le nectar. Aussi piquait-il « de son dard les orgueilleux, et versait-il le miel aux « innocens. Ses conseils pleins de douceur calmaient « la tristesse et la maladie. Il enseignait les ignorans , c( et réprimait avec vigueur les étourdis. Concis avec ^ « adresse , et prévoyant avec convenance , il réduisait « en peu de vers les plus grands sujets. Dans sa dé- « votion, il composa beaucoup devers en l'honneur « du Christ et de Marie la Vierge mère. Les saints
4^ a ORDERIG TITAL.
« qa'il aimait entendirent souvent retentir les chants « qu'il leur adressait. Il écrivit en vers la vie de saint « Evrodl pour son métropolitain Raoul, son père « chéri. Plusieurs de ses confrères conservent des « fruits de ses méditations. Tout illustre qu'il était « par Téclat des vertus ]es plus pures , il n'en fut pas « moins l'objet de l'envie et du courroux. Qui a pu sans « pécher attaquer une telle vie? Fils d'une mère sans « père et d'un père sans mère % il traversa le cours de « la vie sans recevoir les atteintes du. péché. Blessé « et désolé des crimes des humains , frappé du fléau « divin, ses pleurs coulèrent avec amertume; gé- « missant sous les tortures cruelles de la strangurie, « la douleur lui arracha pendant sept années de fré- « quens soupirs. Ainsi la chair pécheresse, soumise « pour ses fautes à de dures punitions , reçoit à bon « droit les coups de celui qui la guérit. Aussi mé- « rita-t-il d'être atteint de la verge de son père « et de son maître. Perdant haleine , il demandait « avec larmes que son esprit, après la mort, pût a mériter de contempler le visage calmé de son cé- « leste juge. Ce saint moine quitta les ténèbres ainsi <c que les tempêtes du monde , et de la mort, au mott ment où la nuit était égale au jour. Que le Christ <c lui accorde la lumière et le repos éternels dans le <c séjour de cette lumière et dans l'asile délicieux de c( ce repos ! »
L'an de l'Incarnation du Seigneur 1076, pendant
' Unus hahensmatrem sine pâtre, patrem sine matre»
Les jeux de mots que renferme ce vers ne sont pas trop intelligibles ; U Mère est peut-^tre TEglise, le Père l'abbe' d^Ouche. .
que le médecia Goisbert visitait en France ses compatriotes et ses amis; comme il prodiguait les secours de son art aux indigens et à ceux qui le réclamaient, il alla trouver plusieurs de ses amis et de ses connaissances, qu'il avait auparavant fidèlement aides de son talent , les engagea avec bonté à tirer de leur superflu quelques aumônes pour leur salut éternel , et les. invita surtout à donner aux moines de Saint-E,vroul ce qui, chez eux , ne convenait pas à des personnes laïques. Il dirigea ses pas vers Pierre de Maule % fils d'Ansold, riche Parisien. Il s'adressa à lui, au milieu des entretiens de la familiarité et de l'amitié , et le pria de faire don des églises de Maule aux moines, d'Ouche. Comme Pierre était gai , magnifique et disposé aux entreprises difficiles , soit en b^en soit en mal , il se rendit aisément aux avis de Goisbert, et confirma une charte de donation en présence de ses seigneurs. Voici le texte de cet acte tel qu'il le passa :
<( La brièveté de la vie mortelle , le peu de fidélité « des hommes , le changement des temps , la déso- « lation des royaumes nous avertissent journellement « que la fin du monde approche. C'est ce que la vé- « rite nous a enseigné en disant aux disciples : Quand n vous verrez ces choses s'accomplir , le royaume de « Dieu approchera. La fourmi prudente doit , avec « d'autant plus de soin, redoubler de prévoyance a et d'attention qu'elle sent mieux les approches de « l'hiver. Alors elle cache eu sûreté ses grains , afin c( que , ne trouvant plus d'herbe pendant le froid , « elle se procure abondamment de la farine» U est
' Mauiia^ au sud-ooeit de la TÎUe de Meulan.
« dit en certain lieu, relativement à ceax qni tardent « à faire leur salut : prenez garde que vôtre fuite « n ait lieu un jour de sabbat ou pendant Thiver. En « conséquence, considérant ces choses, moi Pierre, « quoique indigne et pêcheur, désirant prendre mes « prëcautionspouTravenir,je veux amener les abeilles •c de Dieu à produire leur miel dans mes vergers , afin « qu'elles remplissent leur corbeille du produit de « leurs rayons , et pour qu'ensuite elles rendent grâ- « ces au Créateur , et se souviennent quelquefois de « leur bienfaiteur. C'est pourquoi je donne sponta- « nément au bienheureux Evroul , sur les biens que « j'ai possédés jusqu'ici, certaines terres , quoique « peu considérables , afin que les frères qui habitent « Ouche aient quelque chose pour sustenter leur « corps, et faire plus volontiers mention de moi. « Puisqu'il faudra bon gré mal gré abandonner ces (c choses, et qu'après la mort rien ne sert à personne a que le bien qu'il a fait pendant sa vie , j'ai concédé « et concède au bienheureux Evroul les objets sui- « vans , et, pour mon salut , je les confirme à perpé- « tuité , en vertu de mon droit héréditaire , avec la « garantie de ma signature. Je donne, dans le village « que l'on appelle Maule, deux églises, savoir, l'église « de Sainte -Marie, et l'église de Saint -Yincént; les « cimetières , et tout ce qui appartient au presbytère. « Je donne aussi une terre d'une charrue, quatre « hôtes , une terre pour être habjtée par des moines , « une pommeraie, un cens de trois demi-arpens,que « Gaultier l'aveugle et son neveu Hugues, surnommé « Le Mousseux, ont donné à la bienheureuse Marie, « dans la vigne de La Ménière : je concède à perpé-
K tuitë ces objets au couvent de Saint-Evroul , amssi « libres que je les ai tenus jusqu'à ce jour. Si quelle qu'un de mes hommes juge à propos de faire quelle que don aux saints et aux moines, tout ce qui c( aura été donné sans préjudice de mon service et « sans diminution de mes droits, je l'approuve voie lontiers ainsi que mes fils, en telle teneur et con- « cession si ferme, que si quelqu'un d'eux venait « à perdre son fief pour quelque crime, l'Eglise « de Dieu néanmoins ne perde rien de ce qu'elle en « possède. Toutes ces choses sont concédées par ma « femme Windesmoth et par mes fils Ansold , Thi- « haut et Guillaume, qui promettent pieusement de « défendre, selon leur pouvoir et tant qu'ils vivront, « cette aumône contre les entreprises de qui que ce « soit. Mes hommes , voyant ma bonne volonté à Té- « gard des serviteurs de Dieu , déterminés par cet « exemple salutaire, se confient à la bienveillance « des moines et leur font de leurs biens plusieurs « dons avec joie. En effet, tous les chevaliers de (( Maule ont demandé instamment à être associés au ic couvent, à la vie et à la mort, et sont devenus fidè- « lement les frères des moines , afin qu'aidés de leurs « prières, ils puissent mieux résister aux attaques des <c démons. En conséquence, Hugues, fils d'Odon, « qui l'emporte sur ses compatriotes par les richesses a et le mérite , a donné à l'église de Sainte-Marie, et a aux moines de Saint-Evroul , toute la dîme d'une « terre qu'il possède à Maule , savoir , du blé , du a vin, du moulin, du four, des porcs, des moutons , ic de la laine , des oies , du chanvre , du lin , et de « tout ce qui est sujet à être décimé. Si par hasard
4!l6 ORDERIC VITAL.
et ses hommes travaillent une autre terre, les moines et auront entièrement la dîme , de la même manière « que Hugues Taurait perçue. Odon Pains son fils « ne voulait pas d'abord faire sa concession *, mais ean suite , ayant été pris par les Normands auprès de « Meulan, il s'est racheté. Forcé donc par la puissance « divine, il a concédé entièrement à Sainte-Marie toute « la dîme ci-dessus, de concert avec sa femme Elisa- « beth et ses fils Hugues et Simon ^ puis ils ont dé- <c posé la donation sur Tautel en présence de moi, « de mon fils Ânsold , de Pierre encore enfant , et « de plusieurs autres. Les moines donnèrent à Pains « dix livres de deniers et à sa femme vingt sous, a Âdelelme de Gazaran confia aux moines son fik « Âmauri avec la dîme de Piseux*, et la concéda à « cette église à perpétuité pour la somme de sept lift vres , si l'enfant mourait au-dessous de sept ans.
« Par la suite , cet enfant grandit, et parvint même « jusqu'à la vieillesse. Il posséda long-temps la dîme (( de Piseux ; en mourant il l'abandonna à bon droit « aux moines qui, pour l'obtenir, l'avaient nourri « et soigneusement instruit. Hugues, surnommé Fres- « nel, fils de Gualon , avant de se faire moine, donna « trois hôtes à Sainte -Marie. Etienne, fils de Gisle- « bert, donna aux mêmes moines une terre d'une « demi-charrue à Goupillières ; et quoiqu'il ne dé- (( pendît pas de mon fief, j'ai corroboré cependant sa « donation dans cette charte de ma propre main. (( C'est pourquoi je concède et confirme tout ce qui « a été donné aux moines par moi ou par mes amis 5 « stipulant avec bienveillance, j'accorde à Saint-*
* Puscoîœ.
«t Evroul ce que mes hommes lui ont donné , sauf <( toutefois mes droits et mon service. Je désire a que si quelque homme envieux ou pervers tente « par l'instinct du démon de porter atteinte à nos do» c< nations , il vienne soudain à récipiscence de cet « acte insensé, afin qu'au jour dujugement,ilnesoit « pas , pour le crime de sa coupable entreprise et a de son sacrilège , condamné par le juge équitable tt avec les réprouvés et ceux qui meurent de mort « violente. »
Le noble homme dont nous venons de parler confirma de sa souscription la charte transcrite ci-dessus, et remit à Tabbé Mainier , en présence de plusieurs bons témoins, l'investiture de tous ces objets. Ses fils y assistèrent , Ansold , Thibaut , Guillaume , ainsi que ses gendres Gauthier de Poissi , Baudri de Dreux, les seigneurs de Maule, Hugues et Etienne, le prêtre Gaultier, le chevalier Gaultier surnommé La Côte, Richer le prévôt, et Foulques , tous deux fils de Foulcher, Hugues et Odon, tous deux fils de Galon, Hervée, fils d'Everard, et une grande partie de la paroisse de Maule. Cependant l'abbé Mainier ordonna le prieur Goisbert, qui bientôt après termina une petite église commencée par Godefroi, prêtre d'une grande simplicité et d'une grande innocence. Peu après , les moines se rétablissant bien à l'intérieur et à l'extérieur, et les bons paroissiens se félicitant de ces avantages , on entreprit de bâtir la nouvelle église de Sainte -Marie, après avoir détruit l'ancienne 5 et, selon l'opportunité des circonstances, on la termina élégamment en vingt ans, sous les prieurs Goisbert, Guitmond , Roger et Hugues,
Beaucoup de moines sont restes à Onche jusqu'à ce jour, et ont pieusement travaillé au culte divin.
Pierre, seigneur deMaule, parvint jusqu'à la vieillesse : grâces au zèle de ce magnifique patron, Té-glise de Maule s'accrut avec beaucoup d avantages. Pierre était fort aimé de ses sujets et de ses voisins , parce qu'il était plutôt doué d'une aimable simpli^ cité que d'une astucieuse finesse. Il aimait les aumônes et en faisait très-souvent ; mais il craignait le jeûne, et, comme il en avait horreur, il Téloignait de lui le plus qu'il pouvait. 11 promettait facilement beaucoup de choses , et donnait souvent à vil prix dés objets d'importance ; il était à la fois avide et prodigue. Peu lui importait d'où lui venait une chère excellente, et il ne s'occupait pas si les objets qu'on lui fournissait en abondance étaient le fruit du vol ou le prix de l'achat. Il ne faisait aucun cas des moyens bons ou mauvais dont on se servait pour acquérir les choses \ aussi ne fut - il jamais dans l'opulence. Sa femme Guindesmoth ' lui donna quatre fils, Ansold, Thibaut, Guérin et Guillaume, et autant de filles savoir, Hubeline, Eremburge, Odeline et'Hersende. 11 eut par elles beaucoup de petits-enfans qui , parcourant les vicissitudes d'ici-bas, subirent différens événemens , par la permission de Dieu qui dispense et régit toutes choses. Enfin Pierre accablé de vieillesse mourut le 2 des ides de janvier (12 janvier) 5 il repose enseveli dans le cloître des moines , le long du mur méridional de l'église. Jean de Rheims composa sur lui cette épitaphe :
' Plus haut elle est appelée Windesmoth , ce qui cil le même nom ; GiUllelmus et Willelmus.
« Onze cents ans après la venue du céleste agneau, « Pierre , la fleur des seigneurs , mourut aux environs « des ides de Janus. Magnifique, très-joyeux et même « facétieux , il montra plus de zèle pour les banquets « que pour la guerre. Elevé parmi les nobles , il fut « leur héritier. Il vécut honoré sur cette terre, sous « laquelle il repose inhumé ; et pour bâtir un tem- « pie à .la mère du Christ , il fit don de ce lieu. Le c< douzième jour du mois de Janus le soleil pour lui « se couvrit de nuages •, puisse , grâces aux prières « de Marie, le soleil de la justice être toujours bril- « lant pour lui ! Paris pleure sa mort. Que le Paradis « s'ouvre pour lui parla faveyr des saints auxquels « il ouvrit cet asile !' »
Ansold, fils de Pierre, différa beaucoup de son père en certSiines choses par le caractère : ses vertus furent plus grandes ou du moins égales, pour parler plus modérément. Doué d'un esprit supérieur , magnanime, fort de corps et grand de taille, Ansold posséda au plus haut degré le mérite guerrier, exerçant dignement l'autorité, équitable dans ses jugemens, prompt et éloquent dans la discussion , et presque égal aux philosophes. Il fréquentait les églises , prêtant aux sermons sacrés une oreille attentive et judicieuse. Il connaissait les événemens passés , tels qu'ils sont mentionnés par les anciens écrivains ; il les récherchait avec subtilité dans leurs doctes rapportis et confiait à sa mémoire fort tenace la vie des pères dont il avait entendu le récit. Détestant les narrations mensongères, ainsi que les atrteurs qui altèrent la parole "de Dieu , et ceux qui aspirent à des gains honteux, il réfutait publiquement leurs méchans
sophismes, qu'il découvrait de peur que les gens simples n'y fussent trompés. Sa pieuse mère Guindesmoth fut constamment honorée par lui, et il lui obéit en toutes choses comme le doit un enfaat fidèle à sa tendre mère. Elle avait amené avec elle, du pays de Troyes , sa noble famille -, dévote à Dieu elle survécut dans le veuvage à son mari pendant près de quinze ans. Heureuse femme qui jusqu'à la vieillesse fut pieusement entretenue par ses fidèles enfans dans la maison de son mari , et y mourut après avoir reçu le viatique à la vue de son consolateur le plus fidèle ! Elle fut portée au tombeau respectueusement par son cher fils , et son corps fut honorablement enseveli au sein de l'église auprès du compagnon de sa couche. Le chevalier dont il s'agit se distingua , tout le temps de sa jeunesse, par de bonnes actions ^ ayant abandonné ses amis , ses alliés , et même ses chers parens , il exerça sa valeur naturelle chez les étrangers. 11 passa en Italie ^ il se lia avec le vaillant duc Guiscard, pénétra dans la Grèce, et combattit nobJement dans la bataille où Alexis , empereur de Constantinople , fut vaincu et mis en fuite. Quelque temps après , sur les instantes prières de son père , il rentra en France ^ et il épousa une jeune dame noble et bien élevée , nommée Adeline , fille de Raoul , surnommé Malvoisin ' , châtelain de Mantes. Par sa firugalité ce digne chevalier portait à l'honnêteté tous ceux avec lesquels il avait des rapports 5 il pouvait même servir d'exemple aux personnes régulières par les modestes soins de son économie. Jamais il n'a mangé de pommes dans un verger, de raisins dans une
Probablement Mevoisin. C'est le nom d'une commune des environ».
vigne , ni de noisettes dans les bois. Ce n'ëtait qu'aux heures canoniques qu'il prenait ce qu'on lui servait à table, disant qu'il ne convenait qu'aux bêtes brutes de se nourrir de ce que le hasard présentait, sans considérer ni le temps ni le lieu. Satisfait du mariage légal , il observait la chasteté ^ il ne se répandait pas comme Un laïque en propos verbeux contre les passions obscènes , mais les blâmait en docte ecclésiastique , et ouvertement. Il vantait dans les autres les jeûnes et toute continence de la chair, et se con-* tenait lui-même fermement comme il convient à un laïque. Les rapines n'excitaient nullement son envie > et il mettait beaucoup de soin à conserver ce qu'il avait acquis par son travail 5 il payait légitimement aux ministres de Dieu les dîmes, les prémices et les aumônes , dont ses prédécesseurs avaient fait la donation. Non seulement il ne donnait rien aux étrangers , aux farceurs, ni aux filles publiques, mais même il leur refusait sa société et sa conversation. Il eut de sa femme légitime, qu'il avait épousée très-jeune , et qu'il avait religieusement formée à la modestie , sept fils et deux filles, dont voici les noms : Pierre, Raoul, Guérin, Lisiard, Gui, Ansold et Hugues, Marie et Guindesmoth, sur lesquels l'histoire pourra en son lieu raconter beau-^ coup de choses.
L'an de l'Incarnation du Seigneur 1 106 , à la fin de février, lorsqu'une comète parut à l'Occident étalant sa longue crinière , Boémond ' , fameux duc , vint en France après la prise d'Antioche , épousa Constance , fille de Philippe , toi des Français , et célébra
' Buamundut,
43a ORDERIG VITAL.
à Chartres des uoces brillantes , dont la comtesse Adèle fit dignement les honneurs et la dépense. C'est alors qu'eut lieu le troisième départ des occidentaux pour Jérusalem : une énorme réunion de plusieurs milliers d'hpmmes, qui menaçaient de fouler aux pieds la couronne de Byzance, marcha contre la Thrape '. Au reste, les équitables dispositions de Dieu trompèrent les efforts de ces hommes qui voulaient envahir le bien d'autrui, et cette orgueilleuse troupe d'ambitieux n'obtint rien de ce dont ils s'étaient inutilement flattés. La même année, trois semaines après l'apparition de la comète , Ânsold de Mâule , piqué de l'aiguillon de la crainte de Dieu , se rendit humblement à la cour de sainte Marie , et, les larmes aux yeux, satisfit volontairement à Dieu , pour quelques difficultés qu'il avait eues avec les moines. Ensuite, en présence de tous ses barons qui s'étaient réunis dans le dortoir du couvent, il con-^ céda à FEglise de Dieu et à sainte Marie de Maule , tout ce que Pierre , son père , Hugues et Pains, Ansf ase et Robert , fils de Hubeline , Hervée , fils de Héroard , Odon, fils de Galon, Foulques et Richer , tous deux fils de Foulcher , et quelques autres de ses hommes, de quelque condition qu'ils fussent, avaient donné ou donneraient, pourvu que son service n'en souffrît pas. Il établit pour condition que , si quelcfu'un d'eux venait à perdre son fief pour quelque crime, l'église ne serait nullement privée de son aumône. Le même Ansold concéda la dîme que sa ^œur Hersende avait eue en mariage, et qu'avant sa mort elle avait cédée à la bienheureuse Marie , par la
* Contra Thraces, On lit ailleurs contra Turcos.
HISTOIRE DE NORMAl^DIE*, LIV. Y. 4^3
verge qu'elle avait mise aux mains de Jean , moine et prêtre, afin que cette dîme parvînt libre à l'église , après la mort de Pierre son neveu. Il donna à Sainte- Marie l'aire où se dressaient les meules dans la forêt de Bole, de manière que chaque meule produisît deux deniers pour l'entretien des luminaires de l'église, et que quiconque frauderait ce droit payât cinq sous. Auparavant, cette infraction était punie d'une amende de soixante sous; mais, comme la loi ecclésiastique est plus douce que la loi séculière , on fit grâce de cinquante-cinq sous, et on n'en demanda que cinq. Odeline, femme d'Ânsold|de Maule, ainsi que ses deux fils, , Pierre et Raoul, déposèrent la donation de ces biens sur l'autel de sainte Marie auprès du missel : tous les chevaliers de Maule furent présens à ce spectacle.
Alors Ansold établit son fils aîné , Pierre , héritier de tous ses biens ; il reçut la foi et hommage des chevaliers de Maule, dont Goislen de Mareil ' fut chargé d'être l'interprète et l'écrivain. Là se trouvèrent présens, Guillaume frère d' Ansold, Robert son neveu, Guibold chevalier, fils de Raoul Mal voisin, Hugues de Mareil , Odon Pains , fils de Hugues , Gislebert , fils d'Aimon , Odon fils de Gualon, et ses fils Pierre et Arnoul , Foulques , fils de Foulcher , et ses deux neveux Josfred et Odon , Grimold , fils d'Alman, et Gaultier fils de Foulques.
Le chevalier dont nous avons souvent parlé régit légitimement pendant dix-huit ans son patrimoine après h mort de son père , protégea fidèlement les moines en toutes choses , et profita chaque jour avec avidité de leur entretien pour l'édification de ses mœurs. 11
' Marolium.