‹ Histoire de Normandie (volume 5)Chapitre 4 sur 20 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

J^ commencerai d'abord mon travail à partir de la vigne du Dieu des armées , que de sa main pui$r santé il cultive et protège contre les embûches de Béhémoth. Dans cette contrée qui fut jadis appelée Neustrie, et que nous nommons Normandie, cette vigne répandit ses provins en faveur des cultivateurs laborieux , et offrit à Dieu des fruits abondans , que recueillaient les hommes qui se maintenaient dan$ la sainteté. Ces bons agriculteurs construisirent dans cette contrée un grand nombre de monastères, dans

lesquels les sarmens de cette vigne , c'est-à-dire , les vrais chrétiens se réunirent entre eux pour combattre plus sûrement, jusquà la fin, les entreprises insidieuses des ennemis du salut.

Le bienheureux prélat Ouen , qui fleurit du temps de Dagobert, roi des Francs, et de Clovis son iBls, par ses grandes vertus, tant séculières que spiritueDes, fonda à Fécamp un couvent de religieuses , et un autre de moines , dans la ville de Rouen , où il reposa enterré l'an 678 de l'incarnation du Sauveur , et y resta déposé pendant cent soixante-cinq ans , jusqu'à la dévastation de Rouen par les Normands.

Au temps de ce pontife , saint Wandrille réunit à Fontenelles un nombreux essaim de cénobites , et le bienheureux Philibert , intrépide porte - enseigne de cette illustre armée, brilla de tout son éclat à Jumiège.

Dans les temps antérieurs , c'est-Ji-dire , pendant que Chilpéric et Childebertson neveu commandaient aux Francs et protégeaient les innocens contre les pervers par Tassistance de leur autorité royale, Evroul, originaire de Bayeux, dirigé par les ens^eignemens d'ujçi ange , fonda un monastère : il réforma les habitans du pays qui, auparavant, se livraient aux rapines et aux brigandages, et les appela dans les sentiers d'une meilleure vie , en leur prodiguant la nourriture de sa doctrine et l'évidence de ses miracles. C'est ainsi que le Seigneur , étendant partout ses bienfaits , propagea sa vigne au moyen de bons cultivateurs, et répandît abondamment la douceur du salut dans le cœu4* des habitans des Gaulés.

Le royaume des Francs s'étant , par la faveur de

Dieu, élevé beaucoup au-dessus des nations voisines , et s'étant fort agrandi par suite des fréquens triomphes de ses rois, Pépin, Gharlemagne et Louis-le- Débonnaire, la cupidité, l'orgueil et les passions s'étaient emparées outre mesure de tous les hommes , grands, médiocres etpetit3, et les précipitèrent dans les lacs de la perversité , contre l'auteur de leur salut, dont ils n'accomplissaient plus fidèlement les commandemens. Tout l'ordre des clercs et des laïques, égaré par tant de calamités, perdit son ancienne Vigueur, et, cédant aux attraits du monde , laissa ternir sa primitive splendeur et son austérité passée. Cependant la bonté divine pardonna long-temps aux pécheurs, et, de mille manières, les engagea à la pénitence 5 elle pardonna avec clémence à ceux qui, dans leur résipiscence, rompirent les filets de la perversité ^ mais elle fit tomber les fléaux de sa colère sur ceux qui persévérèrent dans le crime.

Du temps de Charles surnommé le Simple, roi des Français , Bier * , qui portait le surnem de Côte-de- Fer , fils de Lobroc , roi des Danois , sortit , comme le glaive du fourreau, pour la destruction des nations, accompagné de Hasting , son précepteur, et suivi d'une innombrable multitude de jeunes gens. Qpmme un impétueux ouragan, il descendit inopinément par mer sur les côtes de France, brûla en un moment les forteresses, les villes et les monastères des saints , et, de concert avec «es complices, exerça durant trente ans sur les chrétiens son insatiable fureur. Alors Rouen et Noyon, Tours et Poitiers , et les autres principales villes des Français, devinrent la proie des

* Ou platôt Bioern.

$ OK0EE1C TITAL.

fiaiDme». Le§ peuples, sans défense, forent mis à mort , les moines et les clercs disperses, et les corps des saints furent abandonnés sans culte dans leurs tombeau x au milieu des églises détruites , ou transp<»tés dans des lieux lointains par leurs pieux adorateurs.

Mais , par le jugement équitable de la divine bonté, cette même nation, qui avait porté la désolation dans la Neustrie , devait peu de temps après lui rendre la consolation. En elFet. près de trente ans après les ravages de liasting , le duc RoUon , suivi d'une vaillante jeunesse danoise, pénétra aussi dans la Neustrie , et, par ses continuelles attaques, s'efforça de détruire la puissance des Français. 11 en vint aux mains avec eux, tua Rolland leur porte-enseigne, et mit en fuite Renaud , duc d'Orléans , ainsi que Farmée française qu'il avait battue. Pendant quatre ans il assiégea la ville de Paris -, mais , comme Dieu la protégeait, il n'y put entrer. Il assiégea Bayeux et s'en empara , tua Béranger qui en était comte, et prit pour épouse sa fille Popa, dont il eut Guillaume, surnommé Longue- Epée. Dans cette afiaire, et beaucoup d'autres actions belliqueuses , il écrasa les Français et dévasta continuellement par la rapine et l'incendie presque toute la France , jusqu'en Bourgogne. Les Français ne pouvant plus résister à tant d'attaques et se réunissant tous pour demander la paix , le roi Charles donna en mariage à Rollon sa fille nommée Gi^le, ou Gisèle , et lui céda en toute propriété et pour toujours tout le territoire qui s'étend depuis la rivière d'Epte jusqu'à l'Océan.

Eu couséc|uence , Tan de rincarnation du Seigneur 91a, le duc HoUon fut baptisé par le seigneur Francon, archevéiiue des Rouennais. Il méprisa les idoles qu'il

avait jusqu'alors adorées , et embrassa dévotement la foi chrétienne : toute son armée en fit autant. Cinq ans après son baptême, il mourut.

Son fils Guillaume qui , après lui , gouverna vingtcinq ans le duché des Normands , rétablit en son ancien état le monastère de Jumiège, que saint Philibert avait bâti , mais qui avait été détruit par Hasting. L'an de l'Incarnation du Seigneur 942 , sous le règne de Louis , roi des Français , le duc Guillaume fut tué dans une embûche que lui tendit Arnould , comte de Flandre. Richard son fils, qui était alors âgé de dix ans, devint duc des Normands, et, durant cinquante-quatre ans, gouverna le duché avec courage, au milieu d'événemens tantôt prospères et tantôt malheureux. Entre autres bonnes choses qu'il fit, on doit citer la construction de trois monastères : l'un à Fécamp en l'honneur de la Sainte-Trinité ^ le second sur le Mont de Tombe' en l'honneur de saint MicheU'Archange-, et le troisième à Rouen en l'honneur de saint Pierre apôtre et de saint Ouen archevêque. L'an de l'Incarnation du Seigneur M96 , Richard -le-Vieux étant mort, Richard Gunnoridje % son fils, lui succéda, et gouverna religieusement le duché de Normandie pendant trente ans. U rétablit le monastère de Fontenelles , que saint Wandrille avait élevé et qui avait été détruit par Hasting. Sa femme Judith , sœur de Geoffroi, comte des Bretons , fonda à Bernai un couvent en l'honneur de Marie, sainte mère de Dieu.

Richard Gunnoride étant mort , le jeune Richard son fils lui succéda , et mourut après avoir à peine joui du duché pendant un an et demi.

' Le Mont-Saint-Michel. — ' Fils de Gonnor, ou Gunnor.

10 ORDERIG VITAL.

Robert son frère obtint ainsi la principauté de ' Normandie , et pendant sept ans et demi gouverna glorieusement. Imitateur de ses pères, il commemça la construction de l'abbaye de Cerisi. Frappé de la crainte de Dieu , il renonça aux terrestres honneurs , et , dans un pèlerinage volontaire , alla visiter le sépulcre du Seigneur qui est dans Jérusalem 5 à son retour , il mourut à Nicée , ville de Bithynie , Fan de rincarnation du Seigneur io35.

Guillaume son fils, qui était âgé de huit ans, prit possession du duché de Normandie, qu'il gouverna courageusement pendant cinquante-trois ans, malgré la perfidie de ses ennemis jaloux. Il s'attacha à suivre l'exemple de ses ancêtres en ce qui concerne le culte de Dieu , et, protégé par le Seigneur, il les surpassa tous en richesse et en puissance. Il fit bâtir à Caen deux monastèriy, l'un pour des moines en l'honneur de saint Etienne premier martyr, l'autre pour des religieuses en l'honneur^de la sainte Trinité.

Les barons de Normandie , voyant la grande ferveur qui animait leurs princes pour la sainte religion, s'attachèrent à les imiter-, et s'excitèrent, eux et leurs amis , à faire de pareils établissemens pour le salut de leurs âmes. Chacun s'emprçssait de prévenir les autres dans l'accomplissement des bonnes œuvres , et de les surpasser dignement par la libéralité des aumônes. Il n'était pas d'homme puissant qui ne se crût digne de la dérision et du mépris , s'il n'entretenait convenablement dans ses domaines des clercs ou des moines, pour y former la milice de Dieu.

En conséquence , Roger de Toëni fondais ceuvent

de Châtillon ' ,. dans lequelfleurit , en méritant beaucoup de louanges, Gilbert, qui en fut abbé , homme éminemment honnête et sage.

Goscelin d' Arques fut le fondateur hors des murs de Rouen , sur le mont de la Sainte-Trinité , d'un couvent qu'on appelle ordinairement Sainte -Catherine , et que gouverna le vénérable abbé Isambert, si remarquable par sa sagesse et sa religion.

Guillaume, comte d'Eu, inspiré par Lesceline, sa pieuse épouse , fit bâtir l'abbaye de Sainte-Marie sur le ruisseau de Dive ', dont l'Allemand Ainart, homme non moins célèbre par sa sainteté que par sa science, eut long-temps le gouvernement.

Du temps du duc Robert i®', Gislebert, comte de Brionne, entreprit avec trois mille hommes une expédition dans le Vimeux , mais elle ne répondit pas à ses désirs^ car Ingelran, comte de Ponthieu, marcha contre lui avec une vaillante armée , le battit , le mit en fuite , fit beaucoup de prisonniers parmi les fuyards , en tua et blessa un certain nombre. Dans cette circonstance, un certain chevalier nommé Herluin , effrayé du danger et cherchant son salut dans une fuite rapide , fit vœu à Dieu que s'il échappait des périls qui le menaçaient , il ne combattrait plus désormais que pour Dieu seul. Par la permission deDieu il évita honorablement la mort, se souvint de sou

' Conches.

• Le coavent de Saim-Pierre-sur-Divc. La Dive est une rivière et non nn simple ruisseau. Orderic Vital appelle généralement cette maison le couvent de Dive. Cette de'signation induirait en erreur, puisque Dive est un petit port et un bourg h Tembouchure de la rivière du même nom , tandis que le monastère dont il s^agit e'tait situé à Saint-Pierre-sur- Dive, petite ville k quelques licncs plus haut.

vœu et abandonna le siècle : il fonda dans ses terres , au lieu qu'on appelle Le Bec, une abbaye en Thonneur de sainte Marie, mère de Dieu. Les pasteurs de cette sainte église élurent ce seigneur , à cause de sa noblesse et de sa religion , et le mirent à la tête du couvent qu'il avait commencé. C'est de son temps que Lanfranc, Anselme et plusieurs autres profonds philosophes se rendirent aux écoles du Christ ; et que Guillaume fils de Giroie, Hugues comte de Meulant et plusieurs autres seigneurs distingués , quittèrent la milice séculière' pour la milice chrétienne. Là, jusqu'à ce jour , un grand nombre de clercs et de laïques vivent sous l'habit monacal , et , combattant contre le diable , servent le ciel en méritant de grands éloges.

Onfroi de VeuUes , fils de Turold * de Pont- Audemer , commença à Préaux la construction de deux couvens , l'un de moines et l'autre de religieuses. Roger de Beaumont son fils aima beaucoup ces ëta« blissemens ^ il les enrichit avec joie sur ses propres revenus.

Guillaume, fils d'Osbern, fit élever sur ses terres deux monastères, l'un à Lire et l'autre à Cormeilles, où il repose inhumé. Cependant plusieurs autres seigneurs normands, chacun selon sa puissance, construisaient en divers lieux des maisons de moines ou de religieuses.

A leur exemple , Hugues de Grandménil ' et Robert, vivement zélés, firent vœu de construire un couvent aux dépens des biens qu'ils possédaient héréditaire* ment, non seulement pour leur propre salut, mais

' Ou Thérouldc. — ' On ëcrivaii alors Grenteménil,

HISTOIRE DE WORMAUDIE : LIV. III. »-ib-.

aussi pour le sàlut des âmes de leurs prëdëce^àeurâT En conséquence, comme ik avaieiit résolu de placer cet établissement près de Graiplihénil dans leur terre de Norrei', et que déjà ils faisaient commencer le travail, on rapporta à leur oncle Guillaume , fils de Giroic , qu'ils avaient entrepris la construction d'un couvent. Ce seigneur avait été chevalier très-vaillant, fidèle à ses amis, mais terrible à Fennemi; il avait beaucoup de fils, de neveux et de firères trèsbraves et justement redoutés de leurs ennemis, tant de près que de loin. Guillaume surnommé Talvas * , fils de Guillaume de Bellême , invita à ses noces Guillaume Giroie, qui s'y rendit sans soupçonner aucune perfidie. Sans autre forme de procès, il lui fit crever les yeux et porta la cruauté jusqu'à lui faire enlever, par une honteuse mutilation , les tendons des oreilles et les organes de la génération. Un si grand crime rendit Talvas odieux à tout le monde. Quelque temps après, il fut dépouillé de ses honneurs par son propre fils, nommé Arnoul.

Guillaume Giroie aima toute sa vie l'Eglise de Dieu \ il honora beaucoup les moines, les clercs et les autres hommes voués à la religion. {1 avait fait deux fois le voyage de Jérusalem pour visiter le sépulcre du Seigneur : la première fois, lorsqu'il jouissait de la santé et du bonheur ^ la seconde , après l'outrage que nous avons rapporté. Ce fut au retour de son second pèlerinage qu'il abandonna le siècle et qu'il

' JVuceretum , Notre^Dane de Norrei , près de Falaise.

* n est mal à propos nomme Tallenas par quelques auteurs ( par la substitution de Vn h Vu ancien), et entre autres dans le Recueil des Historiens de France, tom. iv, pag. 575.

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se rendît ati Bec, pour y prendre l'habit monacal. Il fit pieusement don à cette abbaye de l'église Saint-Pierre d'Ouche ' . Ce fût en conséquence de cette donation que l'abLé Herluin envoya à Ouche , avec trois antres moines, le moine Lanfranc, qui depuis devint archevêque de Cantorbéri : cet abbé y fit rétablir par eux le service de Dieu qui y était déchu. Ce lieu étant devenu désert, le lierre en y croissant dérobait à la vue la misère de l'église 5 il n'y restait plus que deux vieillards, Restould et Ingran, qui, dans cet illustre ermitage ^ au milieu de Findigetice, servaient le Seigneur autant qu'ils le pouvaient.

Quelque temps après, Guillaume Giroie qui, comme nous Favons dit , connaissait le vœu que ses neveux avaient fait de bâtir une abbaye , alla les trouver et leur dit : « Mes chers enfans, je me réjouis grandece ment de ce que Dieu tout -puissant a daigné ins- « pirer à vos cœurs le désir de bâtir une maison en « son nom. Vous voyez que ce lieu où vous avez a commencé à bâtir n'est pas propre à être habité par « des moines, puisque l'eau y manque, et que les « bois en sont éloignés. Assurément, sans ces deux « objets^ il ne peut y avoir de monastère; Si vous K voulez écouter mes avis , je vous ferai connaître un u endroit plus convenable. 11 est un lieu dans le pays « d'Ouche, quijadisfut habité par un saint abbé, par ♦c Evroul , l'ami de Dieu , qui y réunit un nombreux ic troupeau de moines, et de là, après avoir opéré (( beaucoup de miracles , passa heureusement dans le « sein du Christ. C'est là qu'il faut rétablir son cou-

■ LVglise de Saint-Evroul qui fui pendant quelqfûe temps un prieuré dépendant de l'abbaye du Bec.

HISTOIRE DE NORMANDIE', LIV. III. j5

^ vent qui fut détruit par les païensi Vous y trouverez « une grande abondance d'eau. Je possède dans h « voisinage une forêt à Faide de laquelle je fournir « en sujQ&sance tout ce qui peut être nécessaire à Vt* « glise. Venez, voyez cet emplacement; et, s'il vou. (( plaît, bâtissons-y ensemble une maison à Dieu, <( réunissons-y des hommes fidèles qui intercèdent « pour nous, et donnons-leur de nos biens et de nos K revenus légitimes de quoi pouvoir toujours vaquer « librement aux louanges de Dieu. » A ces mots , Hugues et Robert donnèrent de justes éloges à l'avis de leur oncl^ ] ils allèrent avec lui visiter les lieux dont il leur avait parlé. A leur arrivée, on présenta à Robert le livre de la vie du saint père Evroul. Il le lut avec attention et le fit connaître à Hugues et à ceux qui l'accompagnaient. Que dirai -je de plus? L'emplacement d'Ouche convint aux deux frères. Mais comme ce lieu avait été cédé à l'abbaye du Bec , et que quelques moines de ce couvent , ainsi que nous l'avons dit , y étaient établis , ils donnèrent en échange à l'abbé Herluin et aux moines du Bec une terre nommée la Rousserie , et par ce moyen atFranchirent le local d'Ouche.

L'an io5o de l'Incarnation du Sauveur, le projet de rétablir le monastère d'Ouche étant arrêté , Guillaume et Robert fils de Giroie , Hugues et Robert fils de Robert de Grandménil, allèrent trouver Guillaume, duc de Normandie, lui firent part de leur volonté , et le prièrent de les seconder de son autorité prépondérante, dans l'entreprise salutaire qu'ils tentaient. Ils mirent sous sa protection , d'un commun accord, le lieu ainsi affranchi, dont il est question,

\6 ORDERIG VITAL.

n qu'on ne pût exiger, ni pour eux ni pour qui

ce soit, ni des moines, ni de leurs hommes,

ne redevance ni revenu , ni aucune autre chose

e bénéfice des prières. Ce fut avec grand plaisir

le duc accueillit ce témoignage de leur bonne

onté et qu'il confirma la charte qui contenait les

jnations faites à saint Evroul par ces seigneurs , et ia fit souscrire de Mauger , archevêque de Rouen , et des évêques ses sufFragans.

Ensuite Hugues et Robert ayant obtenu du duc la liberté de faire choix d'un abbé , ils se rendirent à Jumiège et demandèrent au seigneur Robert , qui en était abbé , le moine Théoderic * , pour le placer à la tête de leur abbaye.

Le seigneur Robert accéda volontiers à la juste demande de ces nobles hommes, et leur donna le moine qu'il connaissait le plus propre au soin pastoral. Les deux frères, pleins de joie , le présentèrent au duc, qui le reçut avec les respects convenables, et , lui ayant donné le bâton pastoral suivant l'usage , le mit à la tête de l'église d*Ouche.

Hugues , évêque de Lisieux , se rendit à Ouche , avec son archidiacre Osbern et d'autres prêtres ; il y conduisit le vénérable moine Théoderic, et , le 3 des nones d'octobre (5 octobre), qui" était un jour de dimanche , il le consacra solennellement. Ayant été ordonné , il ne se laissa pas emporter au mouvement de l'orgueil : il enseignait , par ses paroles et par ses bonnes oeuvres , le chemin de la religion à tous ses subordonnés. Nourri dès Fenfancç dans la maison du Seigneur, il avait constamment appris à mener une

' Ou Thierri de Mathonville.

HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. Ilf. 17

vie religieuse , en mettant à profit les instructions qu'il recevait. 11 était assidu aux saintes prières, aux veilles et à Tabstinence. Il exposait tellement son corps à la rigueur du froid, qu'il passait souvent des hivers entiers sans porter de pelisse. Un certain jour que, selon sa coutume, il voulait offrir à Dieu le saint sacrifice, il trouva posée sur l'autel une pelisse d'uiie blancheur admirable. Comme il ne put douter qu'elle y avait été mise, non par les mains des hommes , mais par la main des anges , il rendit grâces à Dieu , et , plein de reconnaissance , il la revêtit et termina le service divin. Nous avons su de moines véridiques, qui habitaient alors à Jumiège, que ce miracle y eut lieu pendant que Théoderic était encore moine cloîtré. 11 avait été baptisé par Théoderic, abbé de Jumiège, qui l'éleva dans l'école du Christ sous le joug monacal, et lui conserva toujours beaucoup d'amitié. Lorsqu'il fut parvenu à l'âge viril, et mérita par ses bonnes œuvres les plus grands éloges, cet abbé le prit pour son vicaire , au grand avantage des âmes de ses frères ^ devenu ensuite maître des novices , il fut chargé du prieuré du monastère ; puis , comme nous l'avons dit, cet homme du Seigneur fut tiré de Jumiège , du temps de l'abbé Robert. Il gouverna l'abbaye d'Ouche, récemment mise en culture spirituelle, depuis l'an io5o de l'Incarnation du Seigneur ( indict. 4 ), qui répond à la dix-neuvième année du règne de Henri, roi des Français , et à la quinzième du gouvernement de Guillaume , duc des Normands. Pour l'établissement de la nouvelle maison , Théoderic amena avec lui de Jumiège, par la permission de son abbé , son neveu Rodolphe , le chantre Hugues II. a

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et quelques autres frères qui lui convenaient. Ce fut avec eux et par eux qu'il établit avec ferveur l'observance des règles, une austérité modeste et l'ordre convenable dans le culte divin. Il admit à la conversion les hommes de divers âges et de divers rangs qui vin* rent le trouver^ il les soumit avec beaucoup de soin à la règle du saint père Benoît ; entre autres, il amena humblement à suivre une meilleure vie dans l'écolg du Christ , Gonfroi, Rainaud , Foulques , ou Foulcon , fils du doyen Foulques , et quelques autres savans gramïnairiens. 11 traita avec bonté le vieillard Riculphe et Roger , prêtres de campagne , le jardinier Durand , Goisfred, Olric, et quelques autres simples disciples -, et , comme ils ne pouvaient pas comprendre la profonde doctrine des Ecritures , il les nourrit doucement du lait de ses pieuses exhortations , et , par l'exemple de ses saintes actions , il les corrobora salutairement dans la foi et la religion. Herbert et Berenger , Goscelin et Rodulphe , Gislebert et Bernard , Richard et Guillaume, et plusieurs autres jeunes gens d'un bon naturel furent formés avec grand soin par lui, dans la maison du Seigneur , à l'art de bien lire , de chanter et d'écrire , et à plusieurs autres travaux utiles qui conviennent aux serviteurs de Dieu , empressés d'acquérir la vraie science. Cependant les paysans voyant un si grand zèle de sainteté dans ces champs stériles , et si long-temps déserts , commencèrent à éprouver une grande admiration. Il en résulta que quelquesuns y rencontrèrent leur salut, tandis que d'autres n'y trouvèrent que leur perte. En effet, quelques personnes, témoins de la vie des religieux, s'attachèrent à les imiter , tandis que d'autres qui leur portaient envie

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leur suscitèrent beaucoup de persécutions : mais chacun reçut la récompense qu'il méritait au jugement de Dieu , équitable envers tous. Les nobles et les hommes de condition médiocre accouraient là par une inspiration divine, pour se recommander dévotement à la prière des serviteurs de Dieu, et, à la vue de tant de dons de la charité , bénissaient le Seigneur, qui nourrit ses serviteurs même sur le sol le moins fertile.

L'église d'Ouche s'élevait ainsi par les mérites di\ saint père Evroul , et croissait de toutes parts pour l'honneur de Dieu, grâce au zèle et aux travaux des Giroie. Roger de Mont-Gomeri, vicomte d'Exmes, commença à devenir jaloux de ses compatriotes, parce qu'ils avaient plus que lui la ferveur de l'amour de Dieu , et songea en lui-même à faire un pareil ouvrage pour le salut de son ame. C'est ce qui le décida à s'attacher Gislebert abbé de Ghâtillon , ainsi que ses moines qui avaient commencé à s'établir à Norrei, mais qui, lorsque Hugues et Robert eurent changé d'avis , comme nous l'avons dit , n'avaient pas voulu les suivre , les accusant de légèreté , parce qu'ils avaient établi ailleurs leur monastère. Roger de Mont-Gomeri alla trouver les moines et leur fît don de Troarn pour y bâtir une abbaye 5 il en renvoya douze chanoines que son père, nommé aussi Roger, y avait autrefois établis. Après avoir expulsé ces clercs, parce qu'ils se livraient à la gourmandise , à la débauche, aux autres voluptés de la chair et aux plaisirs du siècle , il plaça à Troarn des moines attachés à la régularité de la discipline. Sous les ordres de leur père Gislebert , les moines entrèrent dans la voie étroite

de Ja r<?ligion, au sein de l'église de Saint-Martin de Troarn , et en confièrent la conservation à leurs successeurs : ceux-ci se sont attachés jusqu'à ce jour à y mériter toutes sortes de louanges , sous les savans abbés Gerbert , Durand et Arnulphe.

Il convient maintenant de dire quelque chose sur la personne et les qualités de Giroie , fils d'Eraauldle-Gros , de Courserault , qui avait pour père le Breton Abbon, dont la famille fit beaucoup de bien aux moines d'Ouche. Il appartenait à des maisons trèsnobles de France et de Bretagne, et se distingua luimême par ses vertus et son courage , du temps de Hugues-le-Grand et de Robert roi des Français. Sa sœur Hildiarde eut trois fils et onze filles, lesquelles mariées à des hommes honorables, donnèrent le jour à plusieurs fils qui , dans la suite , se rendirent redoutables par les armes à leurs ennemis en France, en Angleterre et dans la Fouille. Entre autres exploits remarquables, Giroie fit avec Guillaume de Bellême une guerre vigoureuse à Herbert, comte du Maine. Guillaume, vaincu, était obligé de prendre la fuite quand Giroie parut avec les siens , soutint vigoureusement toutl'etFortde l'ennemi , jusqu'à ce qu'il parvint enfin à faire lâcher pied à Herbert et à ses troupes, et, remportant la victoire , mérita jusqu'à ce jour l'éloge de ceux qui connurent ses exploits. Un chevalier trèspuissant en Normandie, nommé Helgon, offrit à Giroie sa fille unique en mariage, et lui donna Montreuil * et Echaufour avec tous les domaines situés auprès de ces deux places* Helgon étant mort peu de temps après , Giroie jouit de tous ses biens , et la jeune

' Mon treuil l'Argile.

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fille qui lui avait été fiancée mourut, avant le mariage, d'une mort prématurée. Guillaume de Bellême conduisit Giroie à Rouen et le présenta à Richard duc de Normandie. Ce prince généreux, ayant reconnu le mérite de Giroie , l'honora beaucoup et lui concéda à titre héréditaire toutes les possessions de Helgon; à son retour Giroie épousa Gisèle , fille de Turstin de Bastebourg, de laquelle il eut sept fils et quatre filles , dont voici les noms : Ernauld , Guillaume , Foulques, Raoul Male-Couronne, Robert, Hugues et Giroie -, Héréburge, Hadévise, Emma et Adélaïde.

Quoique le héros que nous avons souvent nommé possédât abondamment en ce monde, famille, richesses et terres , il n'en aima pas moins fidèlement le Dieu qui donne tous ces biens, et n'en honora pas moins l'Eglise, son culte et ses ministres. En effet, il bâtit de ses propres deniers six églises, au nom du Seigneur : deux à Vernuces % dont une en l'honneur de sainte Marie mère de Dieu, l'autre en l'honneur de saint Paul docteur du peuple, dans la terre nommée Glos^ -, la troisième dans le Lfieuvin, en Thonneur de saint Pierre prince des apôtres -, la quatrième à Echaufour , en l'honneur de l'apôtre André ; la cinquième à Montreuil, en rhonneur de Saint-Georges martyr, et la sixième à Haute-Rive, en l'honneur du confesseur saint Martin. Protégé par de tels patrons, Giroie vécut longtemps, honorablement dans le siècle, et par leurs mérites obtint, comme nous le croyons, après sa mort, le pardon de ses péchés et le bienheureux repos dans la société des fidèles. Giroie étant mort, ses fils se trouvaient presque tous en bas âge ; deux seulement ,

' On ccrit aujounl'Jmi Verncossc, — * Glos laFcrricrc, pics de L'Aigle,

Ernauld et Guillaume portaient les armes. Cependant Gislebert , comte de Brionne, se fiant sur sa valeur, et voulant étendre les limites de ses possessions, eut l'audace de se jeter avec une vaillante armée sur ces jeunes orphelins, et tenta de leur enlever Montreuil de vive force. Ils s'empressèrent de [réunir leurs parens, et leurs soldats, se présentèrent courageusement en rase campagne , battirent Gislebert , firent un grand carnage de ses troupes et les mirent en déroute. Dans l'ardeur de leur vengeance ils lui enlevèrent de vive force le bourg que Ton appelle Le Sap. Cependant le duc Robert réconcilia les seigneurs , s'intéressa aux orphelins, les félicita de leur valeur,'et, pour rendre la paix durable , leur fit céder ce bourg par le comte Gislebert. Quelques années après , le comte chercha à nuire aux fils de Giroie : il tenta de leur reprendre Le Sap , qu'il leurjavait cédé, d'après les conseils du duc Robert; mais, quoiqu'il fût suivi d'une nombreuse armée, il trouva la mort, grâce à leur courage et à leurs forces.

Tous ces frères furent braves et généreux , habiles et courageux dans la guerre , terribles à Tennemi , doux et affables pour leurs égaux. Ils s'élevèrent par divers événemisns , et néanmoins ils finirent par décheoir, car telle est la condition humaine. Il serait trop long , il m'est d'ailleurs impossible de rapporter les différentes actions de chacun d'eux: cependant, pour l'instruction de la postérité , je parlerai en peu de mots de leur fin.

Ernauld , qui étaitl'aîné , homme brave et vertueux, s'amusantun jour auprès de Montreuil, et luttant avec \m jeune homme , fut jeté par hasard sur l'angle d'un

HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. III. a3

banc, se cassa trois côtes et mourut trois jours après. GuHIaume , le second dans Tordre de la naissance, vécut long- temps , et dirigea toute sa vie ses autres frères. Il était éloquent et gai, libéral et courageux, agréable à ses subordonnés et redoutable à ses ennemis. Aucun de ses voisins n'osait attaquer ses terres en aucune manière , ni exiger de ses gens aucune redevance injuste. Il exerçait les droits épiscopaux sur ses terres de Montreuil et d'Echaufour , et aucun archidiacre ne se permettait de vexer par ses visites aucun des prêtres de ces deux seigneuries. Giroie, son père, ayant obtenu , comme nous l'avons dit , les terres de Helgon * , s'informa des habitans du lieu à quel évéché ilsappartenaient -, ils assurèrent qu'ils ne relevaient d'aucun évêque. Alors il s'exprima en ces termes : « C'est une grande injustice : loin de moi l'idée de « vivre sans pasteur et hors du joug de la discipline ec- « clésiastique. w Ensuite il rechercha quel était le plus religieux des évêques du voisinage. Ayant reconnu les vertus de Roger, évêque de Lisieux, il lui soumit toutes ses terres; il engagea en outre Baudri de Bauquencei* et ses gendres, Vauquelin du Pont-Echenfrei et Roger du Merlerault , à soumettre également au même évêque leurs terres, également indépendantes. C'est pourquoi l'évêque Roger, voyant que ces seigneurs faisaient un acte d'humilité volontaire, les en félicita, et leur accorda le privilège que les clercs de leurs terres n'iraient point plaider hors de leur juridiction , et n'auraient point à souffrir de l'injustice des visites des

' La commune de Heugoa , canton de La Fer te-F rêne] , département de l'Orne. — ' Balgenzaium ; on écrit aujourd'hui Bocquencé, ou Bauquencei. Ce mot a «'té mal à propos traduit très-sonrent par Baugenci.

archidiacres. Guillaume Giroie tint beaucoup à ce privilège , et l'obtint même de Fëvêque Hugues , ea faveur des moines d'Ouche.

Guillaume épousa Hiltrude , fille de Fulbert de Beine , qui , du temps du duc Richard , avait bâti le château de L'Aigle *, il en eut Ernauld d'Echaufour. Il épousa ensuite Emma, fille de Vaulquelin du Tanet, qui mit au monde Guillaume , que l'on surnomma de^ puis dans la Fouille le bon Normand.

Ce seigneur obtint l'amitié de Richard et de Robert, ducs de Normandie, à cause de la foi qu'il garda toujours à ses seigneurs, Robert de Bellême,Talvas, Geoffroi, et à d'autres grands qui étaient ou ses supérieurs ou ses amis. Il en résulta quelquefois pour lui beaucoup de désagrémens et même de dangers. En effet, il détruisit de lui-même le château de Montaigu qui lui appartenait y afin d'obtenir ainsi la mise en liberté de son seigneur GeofFroi de Mayenne , que Guillaume Talvas avait fait prisonnier, et dont il ne voulait rompre les fers qu'à la condition qu'il raserait cette for-, teresse, qu'il craignait beaucoup. Geoffroi, étant sorti des prisons de Talvas, reconnaissant du dévouement qu'il avait trouvé dans le baron Giroie, lui fit bâtir sur la Sarthe le château de Saint-Céneri'. Je pourrais rapporter beaucoup de faits sur ce Guillaume; mais, occupé de soins plus importans , je suis forcé de passer à d'autres choses. Dans la suite de cet écrit, je parlerai plus au long de sa fin. Maintenant, comme je l'ai, promis , je dirai quelque chose de ses frères.

Foulques , qui était le troisième , eut la moitié du fief de Montreuil. Une concubine lui donna deux fils,,

' Il oit aussi flesigiic sous le nom de SaiiU-ScIcrin,

Giroie et Foulques. Après la mort du duc Robert, il fut tué avec son compère, le comte Gislebert, qui l'accompàf^nait. Robert posséda long-temps le château de Saint-Cëneri , avec le territoire circonvoisin. Le duc Guillaume lui donna en mariage Adélaïde sa cousine , dont il eut un fils nomme Robert, qui maintenant sert dans les armées de Henri, roi des Anglais. Après un grand nombre de belles actions, de grands débats s'étant élevés entre les Normands et les Angevins , il défendit le château de Saint-Céneri contre le duc Guillaume ' ; il y fut assiégé dans la vingt-cinquième année du règne de ce prince. Ayant mangé une pomme empoisonnée qu'il avait enlevée de force à sa femme, il mourut cinq jours après \

Radulphe^, le cinquième frère, fut surnommé le Clerc, parce qu'il était fort instruit dans les lettres et dans les autres arts. On l'appela Male-Couronne, parce que dans sa jeunesse il ne s'occupait que d'exercices militaires et d'autres frivolités. 11 fut très -savant en médecine , et posséda à fond les secrets de beaucoup de choses : c'est pourquoi encore aujourd'hui les vieillards parlent de lui avec admiration à leurs fils et à leurs petits-fils. Enfin, ayant abandonné les séductions du monde, il se retira à Marmoutiers, s'y fit moine sous l'abbé Albert , et pria Dieu avec ferveur de couvrir son corps de la maladie incurable de la lèpre , afin que son ame fût purifiée des ordures du péché. Cette pieuse prière fut exaucée. Il mourut heureusement, près de six ans après sa conversion.

Le sixième frère , noniTfié Hugues , fut , à la fleur de son âge , enlevé par la fortune jalouse. Un jour qu'il

* Octobre 1060. — ' Le 6 février 1061. — ' Ou Raoul.

î6 ORDERIG VITAL.

revenait du château deSaint-Scholasse' avec ses frères et beaucoup de soldats, il s'arrêta pour s'exercer à la lance avec ses amis, derrière l'église de Saint- Germain, dans le territoire d'Echaufour^ son écuyer lança étourdiment un trait , et le blessa grièvement. Comme il était très-doux , il appela cet homme à lui , et lui dit en secret : a Sauve-toi vite , parce que tu m'as « fait une blessure grave. Que Dieu ait pitié de toi! « Fuis avant que mes frères ne s'aperçoivent de cet « accident , pour lequel ils ne manqueraient pas de «( te tuer. » Ce noble jeune homme mourut le même jour. Giroie, le plus jeune de tous, étant encore dans la première fleur du printemps de sa jeunesse, se permit d'enlever du butin sur les terres de l'église de Lisieux : de retour à Montreuil , il y mourut dans ua accès de folie.

Ainsi une même mort , quoique de différentes manières , enleva tous les fils de Giroie : aucun d'eux ne put parvenir jusqu'à la vieillesse.

Héremburge ^ , l'aînée des filles, fut donnée en mariage à Vauquelin du Pont-Echenfrei -, de cette union naquirent Guillaume et Radulphe , qui secondèrent puissamment, dans la Fouille et la Sicile, Robert Guiscard , duc de Calabre.

Hadevise fut mariée à Robert de Grandménil , qui la rendit mère de Hugues , de Robert , d'Ernauld , et de trois filles : devenue veuve elle épousa Guillaume, fils de l'archevêque Robert, duquel elle eut Judith, qui devint femme de Roger , comte de Sicile.

Emma, troisième fille de Giroie, fut accordée à

' Actuellement commune du département de TOrne. ' Elle est appelée plus haut He'réburgc.

Roger du Merlerault ' -, de ce mariage sortirent Radulphe , et Guillaume , père de nos voisins Râdulphe et Roger.

Adélaïde , la quatrième fille , épousa Salomon de Sable , et devint mère de Renaud , dont le fils, nommé Lisiard, sert maintenant avec succèsHenri, roi des Anglais, contre les Angevins. Ce que nous avons dit de la famille des Giroie doit suffire. Retournons maintenant à notre sujet, dontnous nous sommes un peu écartés.

La première année de la fondation de Tabbaye d'Ouche, Guillaume et Robert, fils de Giroie, Hugues et Robert, leurs neveux, se réunirent à Ouche, avec leurs fils, leurs neveux et leurs barons. Occupés de la prospérité du couvent qu'ils avaient entrepris de fonder , ils résolurent unanimement de se donner, à leur mort, à Saint-Evroul, pour être enterrés dans son église-, ils décidèrent aussi qu'ils ne donneraient ni ne vendraient ni dîmes , ni église, ni rien qui appartînt à l'église, sans l'avoir auparavant offert à acheter aux moines d'Ouche. Cet accord fut librement confirmé par le prêtre Foulcoin , par Osmond Basseth , par Louvet et Foulques , fils de Frédelende, par Eudes -le- Roux, par Richard , fils de Galbert, par Robert de Torp, par Giroie des Loges et par leurs barons. Alors les fondateurs du monastère examinèrent quelle était la quantité de leurs biens, et en accordèrent une bonne partie, selon leurs moyens , à l'église qui était commencée.

Voici quelles sont les propriétés que Robert , Hugues et Ernauld , fils de Robert de Grandménil , donnèrent à l'église d'Ouche, pour le salut de leurs âmes :

' On prononce Mëleraut.

•j8 orderic vital,

à Norrei , FéglUe avec toute la dîme et la terre du presbytère, avec une terre labourable de trois charrues, et la terre que Ton appelle Soulangi , à Ouillie ' , avec tout le bénéfice que tient Tezcelin Le Clerc , avec la dîme des moulins de cette ferme ; Angloischeville avec son moutier ; l'église de Villers * avec unhôte^; dans le lieu qu on appelle Oth ^ , le moutier et la terre du presbytère , avec un hôte et la dîme des moulins. Ils donnèrent aussi dans le moutier de Guéprei la part qu'y tenait Robert leur père ^ en outre , la dîme de Buinna ^ , et à Beaumais , le tiers du mouHn avec sa dîrae^ le bénéfice du prêtre Foulcoin , savoir Téglise et la dîme de Grandménil^ , et la dîme du moulin d'Olivet 7 ; un hôte à CoUeville avec la dîme de toute la ferme ; la dîme de la cire et des deniers de Saint-Pierre d'Entremont ; en outre , l'église du village que Ton appelle Fougi, et la partie de la dîme de Coulonces, que tenait Robert leur père. Hugues donna la terre de Quilli, sur la demande spontanée des seigneurs de cette terre, qui était un aleu-, la dîme de toutes les charrues et des bestiaux •, la dîme de Mont-Chauvé , tant des droits de péage que du blé ^ l'église de Louvigni avec la terre du presbytère ; en outre la terre que Ton appelle Noyer-Menard ; dans le lieu que Ton

' Soulangi et Ouillie-le-Taisson sont deux communes voisines, au dessons de Falaise.

' Concessionnaire d'une ferme sous une redevance annuelle. » Villers-Canivet.

* Probablement la terre d'O près d'Argentan.

* Buinna ; pcut-eire Bons.

* On dit aujourd'hui Grand- Menil , dans rarrondisscment de Lisieux. 7 II y a lieu de croire qu'il faudrait lire Oi'iletum et non Olit/etufn :

alors ce scrnit OuilIic-le-Taisson, sur la rivièro deLaison.

HISTOIRE DE IVORMAÎSDIE; UV. III. 29

nomme Ménil-Bernard * , une terre d'une charrue et la terre de la ferme du Tanet -, en outre le moutier de Mancel avec la terre du presbytère; au Sap, la dîme du droit de péage, la ferme qu'on appelle Ménil-Dode, l'église de Limoth , avec la terre du presbytère, et la . portion que tenait Hadvise leur mère, à Vieux-Ménil. Hugues fit don à Neuf-Marché du quart du moutier de Saint-Pierre, et de la dîme sur la moitié du droit de péage du lieu et des moulins -, à Cirfontaine, du moutier et du tiers delà dîme avec toutes les prémices et cinq jardins potagers.

Guillaume fils de Giroie , du consentement de ses fils Ernauld et Guillaume , et de ses frères Robert et Raoul Male-Couronne , donna le moutier d'Echaufour, la dîme du droit de péage de cette terre avec la terre du prêtre Adelelme, et la dîme de toute la forêt d'Echaufour , tant en argent qu'en porcs , et l'usage de la forêt pour toutes les choses nécessaires à la maison -, en outre tous les moutiers de son domaine, dont un, en l'honneur de saint Georges, se trouve à Montreuil; deux à Vernuces, l'un en l'honneur de sainte Marie, l'autre en l'honneur de saint Paul; deux au Sap, l'un en l'honneur de saint Pierre, l'autre en l'honneur de saint Martin. Il donna tous ces biens avec les dîmes et les terres qui en dépendaient. Il y ajouta les dîmes des droits de péage et toutes lesusances , tant des forêts, que des autres objets qui étaient dus à Echaufour, à Montreuil et au Sap.

Quand Théoderic eut été , par la grâce de Dieu , ordonné abbé du couvent d'Ouche , il acheta d'Ernauld, fils de Guillaume Giroie, du consentement

* C'est sans douie le Mtfnil-Berard.

3o CADfiBIC VITAL.

de Robert son oncle . et par Tordre do comte Giiillaame, la terre de Baaqoencei, comme elle arait été tenue par Baadri , archer da même comte, et la parde de la terre d'Echaofoar qui est située entre le ]Soirea« et la Charentone , et de plus , les Essarts de Henri et la dlme du moulin dTcbaufour. Emauld fit don en outre au couvent d'Ouche de la terre de Haute-Rive, et de se» appartenances, avec tous ses moutiers et terres de prêtres, et en outre de la terre de Dortbmos'. Enfin Guillaume son frère , fils du Guillaume dont nous venons de parler, d'accord avec son frère Giroie et ses cousins , Giroie et Foulques , donna tous les moutiers qu'il avait en son pouvoir, moyennant une forte somme d'argent , qu'il reçut de Théoderic. Un de ses moutiers était situé au Ménil-Bernard et érigé en l'honneur de Saint-Sulpice ; un autre à Roiville, en l'honneur de Saint-Léger -, un autre à Monnai, en l'honneur de Sainte-Marie. II donna en outre la métairie de Monnai, que tenait Robert, et de son consentement. Parmi les autres donations , on remarquait le moutier de Tcrnant, et dans les Essarts un moutier en l'honneur de Saint-Pierre -, un autre aux Augerons, avec toute sa ferme, et un autre au Bois-Hébert.

Tous ces biens furent donnés librement avec toutes leurs dîmes et les biens des prêtres, pour le rachat des amcs des donateurs, tant par le même Guillaume, que par les seigneurs de ces moutiers, savoir, Roger Goulafro de Ménil-Bernard, Hcrfroi de Roiville, Robert de Monnai, Ucrfrcd de Tornant, Guillaume prêtre des Esvsaris , Guillaume Prévôt des Augerons, Roger Faitol de Bois-Hébert.

• C> nom uV»l pat connu, Pcui-ciw »^Agii-iI d^Ommoi.

HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. III. 3l

Le même Guillaume donna au même monastère , pour la rédemption de l'ame d'Emma sa, mère, une terre d'une charrue située à Vernuces. 11 donna en outre la moitié du revenu des moulins, d'accord avec son frère Ernauld-, tout ce qu'il avait dans son domaine, la terre de Varri, et le bois de Landigou ; la terre de Burvand à Vernuces , les deux pêcheries de Ternant , et à Montreuil trois fours et un domaine. Ensuite Guillaume fils de Vanquelin du Pont-Echenfrei donna l'église de Sainte-Marie et tout ce que le prêtre Osbern tenait en sa possession, avec la dîme du droit de péage -, la dîme des moulins et des charrues qu'il avait là et ailleurs on qu'il pourrait avoir ; il y ajouta ce qu'il possédait à Roiville.

Ensuite Robert fils de Helgon , du consentement et avec le concours de ses seigneurs , savoir , Guil- 'laume Robert , leurs fils et leurs neveux , vendit aux moines d'Ouche l'église de Saint-Martin sur le ruisseau de Bailleul, et dans le même lieu la terre du presbytère, avec une autre terre de huit charrues, qu'ils achetèrent bon prix. 11 donna la moitié du moutier de Sap-André, avec la terre du presbytère, et la moitié de sa terre d'E toute ville. Robert, fils de Théodelin, fit don de l'autre partie du même moutier, avec la moitié du revenu.

L'abbé Théoderic acquit de Guillaume et de Robert fils de Radulphe, surnommé Fresnel, moyennant dix-huit livres, l'église de Notre -Dame -du -Bois ', construite dans les temps anciens par les moines du couvent d'Ouche , de même qu'un certain moine nommé Placide Favait tenue précédemment. En outre,

* Aujourd'hui Saint-£yroul-Notre-Damc-da-Bois.

3*2 'ORDERIC VITÀt.

Hubert Deuncius vendit au même abbé Fëglise du même lieu et quelques arpens de terre. Guillaume fils d'Osbern le sénéchal , seigneur de ces biens, en fit la concession. Ensuite Robert, fils de Giroie , accordant et confirmant tout ce que ses frères , ses neveux et leurs hommes avaient donné à Tabbaye d'Ouche, lui donna de son côté, et sur ses biens, Saint- Céneri, Saint-Pierre delà Pôté-des-Nids, et toutes les dîmes qui appartenaient à ces deux terres , la moitié du bois de Saint-Céneri , les pêcheries sur la Sarthe pour le plaisir des moines , et Sainte-Marie du Mont- Gandelain , toute la dîme de Cirai et de tous les fiefs qu'il pourrait acquérir. Ensuite, de son consentement, Radulphe , fils de Godefroi , son homme d'armes, donna l'église de Radon. En apprenant ces donations, un certain homme d'armes, vertueux et bon, nommé Wadon de Dreux, fit don de l'église de Saint- Michel sur Avre, dans le pays d'Evreux , avec le consentement de ses seigneurs , de ses enfans , de ses parens et de ses amis.

Telles sont les donations que Guillaume , Robert, leurs neveux Robert et Hugues et leurs autres parens firent au couvent d'Ouche. Ils en présentèrent la charte à la confirmation de Guillaume , duc de Normandie. Il reçut favorablement leur demande et permit avec bonté que ces donations , dont il vient d'être question , eussent leur effet. H favorisa l'église d'Ouche d'un privilège spécial, afin qu'elle fut à jamais libre et exempte de toute juridiction étrangère. II permit aux frères de procéder par eux-mêmes à l'élection de l'abbé , sauf toutefois l'observation de la discipline régulière , c'est-à-dire à la condition que

les votes des électeurs ne seraient pas corrompus, soit par Tamitié, soit par la parenté, soit par l'argent. Enfin le prince dont il s'agit ajouta à la fin de l'acte les paroles suivantes, destinées à le fortifier : a Moi Guil- (( laume, comte des Normands, ai fait écrire cette « charte de donation ] je l'ai fait confirmer, sous peine (( d'excommunication , par les mains de l'archevêque (( de Rouen , des évéques , des abbés , dont les noms (( et les signatures sont ci-après , afin que les stipu-*- « Jations qu'elle renferme subsistent dans leur ence tier ^ de façon que si quelqu'un était tenté de les (( enfreindre, ou leur voulait porter dommage, soit <c par lui, soit par d'autres, dans quelque intention a que ce soit , il sache que , par l'autorité de Dieu et (( par la chrétienté de tous les saints , il sera , à moins (( qu'il ne s'amende, excommunié et maudit éter- <( nellement. » Le duc Guillaume signa d'un signe de croix la charte ci-dessus , qui fut souscrite ensuite par Mauger, archevêque de Rouen, fils de Richard Gunnoride, duc des Normands ; par Hugues, évéque de Lisieux, fils de Guillaume, comte d'Eu ; par Odon, évéque de Bayeux , frère utérin du duc Guillaume ^ par Guillaume , évêque d'Evreux , fils de Gérard Flertel ' ^ par Gislebert , abbé de Châtillon ' 5 par Guillaume Robert et Radulphe, fils de Giroiej par leurs neveux Hugues de Grandménil , Robert et Er-* nauld-, par Guillaume, fils de Vauquelin-, par Radulphe de Toëni, par Radulphe Taison, par Roger* de Mont-Gomeri-, par Guillaume, fils d'Osbern> par

' Ailleurs il est appelé Flctel , et aussi Fleitei. ■ Conciles.

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