II
34 ORDERI'C VITAL.
Richard de Beaufou ' , par Richard de Saint-Scholasse et par phisieurs autres seigneurs de Normaiidie, qui étaient réunis dans la forêt de Lions à la cour du duc, sur la rivière de Lieure ' , devant l'église de Saint- Denis ^. Ce fut l'an de l'Incarnation du Sauveur ïo5o que fut ainsi confirmée la charte de donation en faveur de l'église d'Ouche.
La même année Robert de Grandménil chaînes l'habit séculier et prit la robe monacale , sous la discipline de Théoderic , abbé d'Ouche. Ainsi que nous l'avons dit ci-dessus , ce seigneur était fils du vaillant baron Robert de Grandménil et d'Hadvise, ûUe de Giroie. Dès son enfance, il étudia les lettres avec succès et brilla parmi ses condisciples par la ténacité de sa mémoire : parvenu à l'âge de l'adolescence, il abandonna le délassement des lettres, pour courir aux travaux des armes, et fut pendant cinq ans écuyer du duc Guillaume. Ce prince Téleva convenablement aux dignités militaires et l'honora noblement de plusieurs faveurs. Ayant considéré la fragilité des choses humaines , il préféra Tabjection dans la maison du Seigneur à la vanité des tentes des pécheurs ^ , pour y fleurir un moment comme l'herbe. 11 se rappelait souvent les dangers de la milice séculière , auxquels son père et nne innombrable quantité d'autres personnes avaient été en butte, quand, attaquant l'ennemi, ils tombaient
' On a dit depuis Beaufour, par euphonie, comme Echaufonr pour Ëchaufon; Barflcur pour Rarfleu , etc.
' Flumen Loiry. Ce nom a beaucoup de ressemblance avec Saint- Laurien ou Loneq, chapelle dans la commune de Saint-Denis-le- Thibout.
^ Saim-Deni$-le-Thiboui. — 4 Psaume lxxxiii, y. m.
dans les piëges qu'ils avaient tendus aux autres. En effet, Robert son père, de concert avec Robert de Toëni , combattit contre Roger de Beaumont : dans ce combat , Roger fut tué avec ses fils Elbert et Elînance , et Robert reçut une blessure mortelle dans les entrailles. Rapporté du champ de bataille, il vécut encore trois semaines et distribua ses terres à ses fils Hugues et Robert. 11 mourut le i4 des calendes de juillet ( i8 juin) , et fut inhumé en dehors de Téglise de Sainte-Marie de Norrei. Cet événement causa beaucoup d'émotion à son fils Robert , qui fit tous ses efforts pour s'exercer dans une meilleure milice. C'est ce qui le détermina à fonder un couvent dans ce lieu , comme nous l'avons dit plus haut, pour son salut et celui des siens, et à lui donner librement tout son patrimoine , du consentement de son frère Hugues.
Son oncle Guillaume , fils de Giroie , lui fit changer d'avis : il fit avec Hugues, son frère , l'acte dont nous avons parlé, et se rendit à Ouche , où , suivant la règle de saint Benoît , il fit dévotement sa profession monacale. Il éprouva beaucoup de peine pour subvenir à l'indigence de l'église , et fut souvent obligé de ravir des biens de ses parens , qui étaient dans une grande opulence : il en fit pour leur salut une charitable distribution aux fidèles, qui avaient besoin de secours. Ayant donné à sa mère Hadvise soixante livres rouennaises, il parvint à lui soustraire sa dot, c'est-à-dire, Noyer-Ménard , Vieux-Ménil, le Tanet, ainsi que Ménil-Dode % qu'il donna à l'église
• Peut-être IcTanet {.Tanacetum) est-il Saint- Anbin, ou Saint-Jeanflu-Thcnnei , cl Ménil-Dode , Mënil-Eude. Il a déjà etc question de ces deux noms dans le commencement de ce livre.
d'Ouche. Il procura en outre à cette église, du don de sa mère , un grand psautier orné de diiTérentes peintures, dont, jusqu'à ce jour, les moines occupés à psalmodier se servent fréquemment pour chanter les louangesdeDieu.Emma, femme d'Edelred, roi des Anglais, avait présenté ce volume à son frère Robert, archevêque de Rouen, et Guillaume, fils de ce prélat, l'avait enlevé familièrement de la chambre de son père, et Tavait apporté à Hadvise, son épouse bien-aimée, à laquelle il cherchait à plaire de toutes les manières. Robert de Grandménil procura encore beaucoup d'autres biens à son église , et se rendit agréable à ses frères, tant par les orncmens qu'il donna à Téglise que par les choses utiles dont il les fit jouir.
Le vénérable abbé Théoderic observait avec une constante ferveur les règles de la vie monastique , et cherchait tous les moyens d'être utile par ses discours et par ses œuvres à la congrégation qui lui était confiée^ Il était Normand de nation, originaire du pays de Talou ^ sa taille était moyenne , sa voix douce , sa figure vermeille. Il était instruit dans les lettres sacrées, et il s'exerça au culte divin, depuis Tenfance jusqu'à la vieillesse. Mais comme l'ivraie s'élève avec importunité dans la moisson de froment, pour être ensuite, au temps de la récolte, extirpée complètement par les moissonneurs diligens, et jetée aux flammes qui ne l'épargneront pas , de même des eiifans pervers viennent se mêler au troupeau des hommes pieux; mais, au temps fixé, ils sont découverts par le juge équitable , et livrés sévèrement au supplice qu*ils méritent. Sous cet abbé existait, au milieu du troupeau d'Ouche, un certain moine, nommé Romain, qui,
HISTOIRE DE NORMANDIE J LIV. III. 3j
pousse par Tinstinct du dëmon, volait les linges, les^ culottes et les autres objets de cette nature. Inter-^ rogë fréquemment par le père Théoderic pourquoi il commettait ces crimes , il niait formellement tous ses vols, qu'il avouait souvent peu de temps après. Une certaine nuit qu'il était couché dans son lit, il fut saisi par le démon , qui le tourmenta violemment. Les moines Fayant entendu crier horriblement, se rendirent auprès de lui, le poussèrent, Faspergèrent d'eau bénite, et parvinrent avec beaucoup de peine à le délivrer un moment des tortures diaboliques 5^ revenu à lui , il comprit que les vols dont il s'était rendu coupable avaient pu seuls donner au diable un tel pouvoir sur lui-même , et promit que dorénavant il se garderait de semblables méchancetés. Peu de temps après, il revint comme le chien à son vomissement 5 ce qui força Fabbé Théoderic à lui faire couper son capuchon , et à le renvoyer du monastère. Chassé du collège de ses frères, il entreprit, dit-on, le voyage de Jérusalem^ mais nous ignorons entièrement quelle fut sa fin. Un certain prêtre , nommé Ansered, demeurait dans le territoire du lieu qu'on appelle Le Sap, et menait une vie dissipée de plusieurs manières. S^étant trouvé fort incommodé par la maladie, il pria les moines d'Ouche de lui donner l'habit de saint Benoit ^ Fayant reçu, il fut conduit au couvent et mis à Finfirmerie. Entré en convalescence , il retournait, autant qu'il le pouvait, à Fétourderie de sa vie séculière. Comme dit un certain sage en pareille circonstance :
Cœlum , non animum mutant qui trans mare curruni ' . ' llorace , lîv. I, épit. xn , v. vj.
Ce prêtre changea seulement d'habit, mais ii conserva ses habitudes. L'abbé Théoderic s'ëtant aperçu combien étaient répréhensibles la vie et les habitudes de cet homme, apprit d ailleurs qu'il détestait la vie religieuse. En effet, il avait écrit à son père et à sa mère d'élever des difficultés , et de le retirer da monastère. Théoderic craignit que les vices d'Ânsered ne corrompissent ses frères ^ il voulut accomplir en lui le précepte de Fapôtre , qui dit : « Eloignes <( le mal de vous-même ^ )> et ces autres paroles : « Si <i l'infidèle se retire , laissez-le aller. » Ainsi il lui permit de se retirer du cloître et de relouraer au siècle. Bientôt, accumulant péchés sur péchés, il se lia avec une femme de peu de considération ; mais comme elle ne suffisait pas à ses passions, il inspira de l'amour à une autre femme nommée Pomula , et convint avec elle de la conduire à Saint-Gilles. U voiblait ainsi cacher à ses parens et à ses amis Tobjet de son amour. 11 désigna à cette femme le lieu où ih devaient se rejoindre 5 ils partirent en même temps, et il alla se réunir à quelques pèlerins qui se rendaient à Saint-Gilles. Cependant, à l'insu de son amant, la femme manqua à ses engagemens, et se lia avec un autre clerc. Ansered étant parvenu au lieu qu'il avait désigné à sa maîtresse, et ne l'y ayant pas trouvée > il dit à ses compagnons de voyage : « U faut que « je retourne chez moi , parce que j'ai oublié une tt chose qui m'est très-nécessaire ; quant à vous , ne « perdez pas de temps dans votre voyage ; je ne tar- (i derai pas à vous suivre. » Comme il entra de nuit dans la maison de cette femme , il la trouva au lit avec le clerc : elle fit aussitôt connaître cette arrivée
HISTOIRE DE PiORMAN0I£ ^ LIV. III. Sg
à SOU amant , qui , ayant saisi une hache, frappa Ansered à la tête, et le tua. Il le mit ensuite dans un sac et le traîna au loin *, puis le couvrit de terre pour le dérober à la vue : on le trouva plusieurs jours après. Les animaux lavaient dépouillé et lui avaient mangé une cuisse et une jambe *^ il sortait de son corps une odeur si fétide, que personne ne pouvait en approcher. Ce fut cette odeur qui, en se répandant au loin, le fit découvrir. Son père et s^ mère, qui Faimaient tendrement , le recueillirent et Tensevelirent hors du cimetière de l'église. Voilà de quelle mort fut puni celui qui aima mieux retourner aux vanités, du siècle, que mener parmi les serviteurs de Dieu la vie régulière qui pouvait le conduire au royaume céleste.
Un autre prêtre , nommé Âdélard , ayant , à cause de ses infirmités , pris Thabit monacal , donna en perpétuelle possession à Dieu , à Saint -Evroul et à ses moines , FégUse du Sap avec la dîme qu il tenait en fief. Lorsqu'il eut recouvré la santé, il se repentit de ce qu'il avait fait, et résolut de retourner au monde. Aussitôt que l'abbé Théoderic eut entendu parler de ce projet , il lui fit lire la règle de saint Benoît , et lui dit : tt Voilà la loi sous laquelle vous avez voulu tom- « battre. Si vous pouvez l'observer , entrez ; si vous a ne le pouvez pas , sortez librement. » 11 ne voulait retenir de force aucun homme de ce genre. Adélard , malheureusement endurci dans son opiniâtreté , sortit du couvent et reprit Thabit séculier qu'il avait d'abord quitté. Lorsqu'il voulut se faire rendre l'église du Sap qu'il avait donnée aux moines, Hugues de Grandménil , qui possédait alors le fief du Sap, ne permit pas
4o ORDERIC VITAL.
cette rétrocession. 11 fut donc obligé de se retirer à Friardel chez ses parens , car il était d'une bonne famille : il y vécut près de quinze ans. Depuis ce moment , il ne jouit jamais d'une bonne santé ; il souffrit beaucoup d'infirmités continuelles ; enfin , quand il vit la mort qui le menaçait , il craignit les supplices éternels , pour la punition du crime de son apostasie. Il supplia l'abbé Mainier, qui gouvernait l'abbaye , le quatrième depuis le vénérable Théoderic, de lui rendre l'habit de saint Benoît , qu'il avait abandonné pendant ses péchés. 11 le reçut, vécut encore trois semaines et termina sa vie monacalemcnt. Son infirmité était si grave, qu'il ne pouvait se passer des services d'une femme : c'est pourquoi il ne put être apporté vivant au monastère qu'il avait abandonné.
Du temps de Guillaume , duc de Normandie, Ives , fils de Guillaume de Bellême, gouvernait Févéché de Seès ; ses frères , Guerin , Robert , Guillaume étant venus à manquer, il obtint la ville de Belléme de la succession de son père , par droit héréditaire. 11 était instruit , beau de corps , spirituel et éloquent , gai et même facétieux. Il aimait les clercs et les moines comme un père ses enfans, chérissait surtout, et vénérait, parmi «ses meilleurs amis, l'abbé Théoderic. Il avait souvent avec lui des entretiens familiers. En effet, la ville de Seès n'est éloignée de l'abbaye d'Ouche que de sept lieues. Roger de Mont-Goméri , vicomte d'Exmes, avait épousé Mabille, nièce de ce prélat : ce qui loi avait fait obtenir une grande partie des possessions de Guillaume de Belléme. Par l'inspiration et le conseil d'ives , Roger donna à l'abbé Théoderic l'église de Saint-Martin de Seès , et le pria instamment ,
de concert avec Mabille , d y faire construire un monastère. Le travail fut commence avec une grande activité , au nom du Seigneur. Le prêtre Roger, moine d'Ouche , Morin et Engelbert , y furent établis par Théoderic, ainsi que plusieurs autres de ses disciples. Il visitait souvent lui-même ce lieu ; quelquefois il y passait trois ou quatre semaines , et s'appliquait de tous ses efforts à conduire à sa perfection l'ouvrage quil avait commencé pour Tamour de Dieu et l'avantage de ceux qui le suivent. Quant à Mabille, elle était iière et mondaine , rusée et bavarde , et même extrêmement cruelle. Toutefois elle aimait beaucoup Théoderic , l'homme de Dieu , et ne laissait pas de lui obéir en certaines choses , quoiqu'elle se montrât toujours trèsdure envers les autres religieux. EiJe présenta à Roger et aux autres moines de Seès, pour être lavé dans la sainte fontaine du baptême, son fils aine Robert de Bellême, dont la cruauté a été de nos jours si terrible contre le malheureux peuple.
La vraie charité rend celui chez lequel elle règne agréable aux bons et formidable aux méchans : aussi l'abbé que nous avons souvent nommé était à bon droit chéri des gens de bien et redouté des pervers. Charmé de la douceur de la contemplation intérieure, il évitait autant qu'il le pouvait tous les soins du dehors , et se livrait avec une fervente assiduité au culte divin. Toujours occupé de prières il ne négligeait pas les travaux manuels qui étaient de sa compétence. Il écrivait bien , et il a laissé aux jeunes religieux d'Où-» che d'illustres monumens de son talent. Le livre des Collectes, le Graduel et V Antiphonier^ furent écrits de sa propre main dans le couvent même. 11 obtint
4^ ORDËRIC VITAL.
par de gracieuses demandes , de ses compagoons qui étaient venus avec lui de Jumiège , plusieurs précieux volumes de la divine loi. Son neveu Radulphe copia ÏEptateuque ', ainsi que le Missel dans lequel on chante journellement la messe au couvent. Son compagnon Hugues fît une copie de l'exposition sur Ezéchiel , du Décalogue , et de la première partie des livres moraux. Le prêtre Roger est celui auquel on doit une copie de la troisième partie des livres moraux, des Paralipomènes , et des livres de Salomon. Le respectable père dont je viens de parler procura à notre bibliothèque, par ces écrivains et par quelques autres antiquaires qu il forma à ce travail , duraut les huit années qu'il gouverna le couvent , tous les livres de FÂncien et du Nouveau Testament, ainsi que tous les ouvrages d» très-éloquent pape Grégoire.
C'est de cette école que sortirent plusieurs excellens copistes*, tels que Bérenger, qui depuis fut promu à Tévêché de Venosa , Goscelin et Radulphe , Bernard, Turquetil , Richard et plusieurs autres, qui remplirent la bibliothèque de Saint-Evroul des traités de Jérôme et d'Augustin, d'Ambroise et d'Isidore , d'Eusèbe et d'Orose , et de divers docteurs -, leurs bons exemples aussi encouragèrent les jeunes gens à les imiter dans un pareil travail. L'homme de Dieu, Théoderic, leur donnait des instructions et les avertissait souvent d'éviter entièrement l'oisiveté de l'esprit , qui a coutume de nuire beaucoup au corps ainsi qu'à l'ame. Il avait l'habitude de leur parler en ces termes : a Un certain frère demeurait dans un cer-
* Le» sept premiers livres de TAncicn Teslairienl.
* Lihrarii,
HISTOIRB DE VOAIUKOIK; UV. 111. |3
« tain monastère; il était coupable de beaucoup d'ina fractions aux institutions nonastiqoes ; mais il était fc écrivain , il s'appliqua à Técriture et copia vokm- « tairement ua volume considéraMe de la divine loi* «c Après sa mort, son ame fut ccMidnite pour être exa- « minée devant le tribunal du juge équitable. Comme « les malins esprits portaient contre elle de vives ac- « cusations et Êdsaient Texposition de ses pédés in- « nombrables, de saints anges , de leur côté , présen- « taient le livre que le frère avait copié dans la maison « de Dieu , et comptaiait lettre par lettre Ténorme vo* tt lume , pour les compenser par autant de péchés. tt Enfin une seule lettre en dépassa le nmnbre , et tons <( les efforts des démons ne purent lui opposer aucun « péché. C'est pourquoi la clémence du juge suprême <c pardonna au frère , ordonna à son ame de retourner « à son corps , et lui accorda avec bonté le temps de « corriger sa vie. Pensez fréquemment àcet événement, tt mes très-chers firères , et purgez vos cœurs de tous « désirs frivoles et nuisibles ; sacrifiez continuellement a au Seigneur votre Dieu les ouvrages de vos mains, te évitez de tous vos efforts Toisiveté comme un mortel tt poison , parce que , comme le dit notre saint père 6e* (( noit , Toisiveté est Tennemie de lame. Rappelez-vous tt souvent aussi en vous-mêmes qu'il est rapporté dans tt les vies des Pères, par un docteur éprouvé ^ que tout tt moine qui travaille au bien n'est tourmente que par « les tentations d'un seul démon , tandis que mille tt démons attaquent l'homme oisif, et , par les innomtt brablestraitsdestentationsdontilslepercentdetous « côtés , le forcent de haïr le cloître monacal , et loi « font désirer les pernicieux spectacles du siècle, ainsi
« que la jouissance des voluptés coupables. Puisque a vous ne pouvez nourrir les pauvres par d'abon- « dantes aumônes, puisque vous ne possédez pas les « biens terrestres , puisque vous ne pouvez élever des (( temples magnifiques, comme les rois et les autres (( grands du siècle , puisque vous êtes renfermés dans (c la régularité du cloître et privés de toute puissance, <c suivez du moins Fexhortation de Salomon : cona servez vos cœurs par une surveillance assidue , et « sans cesse employez tous vos efforts pour plaire à « Dieu. Priez, lisez, psalmodiez, écrivez, livrez-vous à « toutes les ocèupations de ce genre , et par elles armez- « vous sagement contre les tentations des démons. » C'est par de tels avertissemens que Théoderic formait ses disciples. Il attaquait , il priait , il réprimandait , il excitait avec vigilance aux bonnes œuvres , auxquelles il était le premier à se livrer, tant en priant qu'en écrivant , et en faisant beaucoup d'autres actions utiles. Pour ces occupations il était blâmé par quelques moines qui préféraient les soins mondains aux divins offices. Quelle douleur ! ils le blâmaient d'autant plus qu'il méritait davantage d'être vénéré ; ils disaient : « Un tel homme n'est pas propre à être abbé , (1 puisqu'il est étranger aux soins extérieurs et qu'il « les néglige. Qui fera vivre ceux qui prient , si ceux « qui labourent viennent à manquer? Celui-là est « vraiment insensé qui préfère lire et écrire dans un (c cloître , à chercher les moyens de procurer la sub- « sistance de ses frères. » Quelques orgueilleux disaient ces choses et d'autres semblables, et outrageaient par tant d'injures le serviteur de Dieu. Mais Guillaume, fils de Giroie, l'honorait beaucoup à cause
de sa sainteté , et par une sévérité coliYenafale com* primait la yiolence des rebelles que je ne veux pas nommer ici. Il soutenait au dedans comme au dehors de courageuses discussions contre toutes les attaques que Ton dirigeait vers Thomme de Dieu. Quelqnd temps après^ Théroïque Guillaume résolut de se rendre dans la Fouille , pour l'avantage de Téglise d'Ouche. Quand il fut parti, comme il tardait beaucoup à revenir , Thomme de Dieu , Théoderic , resté en Normandie , fut profondément désolé.
De même que la vie des méchans déplaît beaucoup aux gens de bien , de même la conduite de ces derniers a coutume d'être insupportable aux gens de mauvaises mœurs. Cest pourquoi comme les bons enflammés par Tesprit divin s'appliquent de mille manières à ramener les hommes pervers ; ainsi les méchans, poussés par une méchanceté diabolique, font de fréquens efforts pour détourner les justes vers la dépravation. Quoiqu'ils ne puissent y réussir entièrement, quelquefois cependant ils parviennent à les troubler dans la voie de Dieu , et à les rendre plus négligens dans l'accomplissement des saintes œuvres où ils ne cessent de les tourmenter. C'est ainsi que , pendant que l'église d'Ouche s'élevait, et, accrue par ces bonnes œuvres , brillait devant Dieu et les hommes , quelques scélérats entreprirent de réunir contre elle plusieurs causes d'inimitié , de faire naître le trouble et de l'affliger dans tout ce qui avait été donné aux serviteurs de Dieu pour leur nourriture , leur habillement et leurs pieuses agapes-, mais le Christ qui est le véritable époux de rEglise, tandis que les flots de la mer se soulevaient en fureur pour engloutir le vaisseau de l'Eglise,
46 ORDERIG VITAL.
parut avec un éclat merveilleux pour délivrer ses serviteurs , en déjouant les entreprises de leurs ennemis.
J'expliquerai avec vérité , mais plus tard, ce qui à cetfe époque concerne Mabille, fille de Guillatime Talvas.
Pendant que la loi monastique était régulièrement observée dans ces commencemens , par ces moines d'Ouche , et qu'on rendait tous les services de la charité à ceux qui se présentaient, comme c'est encore aujourd'hui la coutume, cette princesse, qui haïssait les fondateurs du couvent , essayait de lui susciter beaucoup de désagrémens, dont son méchant esprit était sans cesse occupé. Elle, son père et toute sa famille nourrissaient une haine durable contre les Giroie. Comme Roger de Mont-Gomeri , son mari, aimait et honorait les moines, elle n'osait employer ouvertement sa méchanteté à leur nuire. Elle venait sans cesse au couvent avec une multitude de soldats comme pour y recevoir l'hospitalité, et se rendait ainsi fort à charge aux moines qui , placés dans un lieu stérile , subissaient toutes les afflictions de la pauvreté. Un jour qu'elle s'était établie dans le monastère avec cent soldats , le seigneur abbé Théoderic lui en fit des reproches, lui demanda pourquoi elle venait avec tant de pompe chez dé pauvres cénobites , et la pria de mettre un terme à ces visites déplacées. Mabille , enflammée de colère , lui répondit : a Je reviendrai avec un nombre de « troupes plus considérable que celui que j'ai amené. )> L'abbé reprit : a Croyez-moi , si vous ne renoncez pas « à cette prétention , vous éprouverez des choses qui « ne vous feront pas plaisir. » C'est ce qui arriva -, car
HISTOIRE DE NORMANDIE ; LIV. IIl. 4?
la nuit suivante elle éprouva des souffrances qui c(»nmencèrent à la tourmenter beaucoup. Aussitât elle ordonna qu'on remportât de ce lieu. Pendaht qu'elle se hâtait^ épouvantée, de fuir de la terre de Saint-Evroul , et qu'elle passait devant la maison d'un certain bourgeois, nommé Roger Snisuar, elle fit prendre une petite fille à la mamelle , et lui donna à sucer sa mâchoire, où s'était réunie la plus grande partie de sa douleur. L'enfant suça le mal et mourut peu après , tandis que Mabille convalescente retourna chez elle. Elle vécut ensuite près de quinze ans ; mais elle n'osa jamais revenir à Ouche , après y avoir été , comme nous l'avons dit , châtiée du fléau de Dieu. Elle se garda bien désormais de s'occuper des habitans du couvent, soit pour les servir, soit pour leur nuire, tant qu'elle vécut dans les félicités , mêlées d'amertume, de cette vie. Cependant elle aima l'abbé Théoderic, et, comme nous l'avons dit par anticipation, elle lui confia, beaucoup plus qu'à l'église d'Ouche, le couvent de Saint-Martin.
Le pape Benoit était assis sur le siège apostolique ^ les Sarrasins passaient tons les ans sur leur flotte d'Afrique dans la Fouille et levaient impunément , dans toutes les villes du pays , toutes les contributions qu'ils voulaient, sur les lâches Lombards et les Grecs qui habitaient la Calabre. A cette époque , Osmond surnommé Drengot , entendant Guillaume Repostel se vanter insolemment à la cour de Normandie d'avoir déshonoré sa fille , le tua sous les yeux du duc Robert , dans une forêt où l'on chassait. Ce crime le força de fuir la présence du prince. 11 se retira d'abord en Bretagne , puis en Angleterre , et enfin à Bé-
48 ORDERIG VITAL.
névent avec ses fils et ses neveux. Il fut le premier Normand qui s'établit en Fouille. Il reçut une ville du prince de Bénévent , pour s'y fixer lui et ses héritiers. Ensuite, un certain Drogon, chevalier normand y se rendit en pèlerinage à Jérusalem avec cent autres chevaliers. A son retour , le duc Waimaich ' le retint quelques jours à Salerne avec ses compagnons 9 par pure humanité et pour les rétablir de leurs fatigues. Alors vingt mille Sarrasins descendirent sur les côtes d'Italie , et vinrent avec de grandes menaces demander le tribut aux citoyens de Salerne. Pendant que le duc et ses gens faisaient la collecte du tribut dans la ville , les Sarrasins descendirent de leur flotte et s'établirent dans une plaine couverte d'herbe, qui est située entre Salerne et la mer , pour faire leur repas avec joie at sécurité. Les Normands ayant su cet événement et voyant le duc occupé à recueillir l'argent propre à se concilier la bienveillance des barbares, firent amicalement des reproches aux habitans de ce qu'ils se rachetaient avec de l'argent, comme des veuves sans protection , an lieu de se défendre en hommes courageux, par la force du fer. Aussitôt ils coururent aux armes, tombèrent à Fimproviste sur les Africains, qui attendaient avec sécurité le tribut, et, après en avoir tué plusieurs mille , forcèrent le reste à fuir honteusement vers les vaisseaux. Les Normands revinrent chargés de vases d'or et d'argent, ainsi que de beaucoup d'autres dépouilles précieuses 5 ils furent vivement sollicités par le duc de résider avec honneur à Salerne ; mais comme ils avaient un vif désir de revoir leur patrie ,
' Gaaimar.
ils n'obtempérèrent pas à cette demande. Cependant ils promirent ou de revenir eux-mêmes ou d'envoyer promptement une ëlite de jeunes Normands. Âpres qu'ils eurent touché le sol natal , ils racontèrent à leurs compatriotes tout ce qu'ils avaient vu ou entendu, fait ou souffert. Ensuite quelques-uns d'eux, voulant s'acquitter de leurs promesses , retournèrent en Italie par le même chemin, et par leur exemple déterminèrent à les suivre un grand nombre de jeunes gens dont le cœur était léger. En effet , Turstin surnommé Citel , Ranulphe , Richard , fils d'Ansquetil de Quarel , les fils de Tancrède de Hauteville , Drogon et Onfroi , Guillaume et Herman , Robert surnommé Wiscard ', Roger et ses six frères, Guillaume de Montreuil % Ernauld de Grandménil et beaucoup d'autres quittèrent la Normandie et se rendirent en Pouille non pas ensemble, mais à différentes époques. Parvenus dans ce pays , ils se mirent d'abord à la solde du duc Waimalch et des autres princes voisins , pour les servir contre les païens. S'étant ensuite brouillés avec eux, ils attaquèrent ceux qu'ils avaient précédemment défendus et soumirent bientôt à leurs armes puissantes Salerne, Bari, Capoue, toute la Campanie et la Calabre -, ils conquirent aussi en Sicile Palerme, Catane, le château de Jean, avec d'autres villes et plusieurs belles forteresses, que leurs successeurs possèdent encore aujourd'hui.
Parmi les Normands qui passèrent le Tibre , Guillaume de Montreuil , fils de Guillaume Giroie, se distingua principalement, et devenu chef des troupes de
' Robert Gniscard.
* Montreuil l'Argile.