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larmée romaine, portant le drapeau de saint Pierre, il subjugua la fertile Campanie. Frère et ami des moines d'Ouche , auxquels avant son départ il avait , comme nous l'avons dit, fait beaucoup de dons, il les pria de lui envoyer un fidèle délégué , pour recevoir les présens qu'il leur préparait. Dès que son père Guillaume eut appris cela , il s'offrit volontiers à remplir cette mission, pour l'avantage de la sainte Eglise. L'abbé Théoderic en fut à la fois joyeux et attristé : joyeux, à cause de la grande dévotion dont ce seigneur était animé, et qui lui faisait entreprendre un voyage si pénible ) attristé , à cause de la grande consolation qu'il perdait, dans celui qui était sans cesse disposé à toute espèce de bonnes œuvres. Enfin l'homme de Dieu, le prieur Robert et tout le couvent , recommanflèrent au Ciel le seigneur Guillaume et lui donnèrent pour l'accompagner Gonfroi, moine très-habile, Roger de Jumiège, écrivain distingué ", et douze autres honorables serviteurs. Ayant passé les Alpes, il gagna Rome , et de là continuant son chemin , il trouva dans la Fouille son fils et plusieurs autres hommes , tant amis et alliés que parens. Us se réjouirent beaucoup à sa vue , le retinrent quelque temps avec eux d une manière honorable , et lui donnèrent beaucoup et de grands présens, destinés à l'entretien de l'église pour laquelle il mendiait. Comme il voulait secourir sans retard ses frères indigens , il détacha le moine Gonfroi avec de fortes sommes; mais, parles dispositions secrètes d'un jugement de Dieu, il en arriva autrement qu'il n'espérait; car Gonfroi se rendit à Rome, et résolut d'y passer l'hiver dans le monas-
' Calligraphc.
HISTOIRE DE ISORMANDIE ^ LIV. III. 5l
1ère de l'apôtre saint Paul. Des Romains , excités par la cupidité pour l'or qu'il portait , l'empoisonnèrent. Ainsi mourut ce vénérable pèlerin dans la profession de la foi du Christ, le j our dqs ides de décembre ( 1 3 décembre). Peu de temps après, Guillaume se disposa à repartir en emportant beaucoup d'argent ; mais , arrivé à la ville qui a été appelée Gaëte du nom de Cayète , nourrice du Troyen Enée , il fut pris d'une maladie mortelle. Alors il appela auprès de lui les deux chevaliers Ansquetil du Noyer, fils d'Ascelin, et Théodelin de Tanesie ', et leur dit : « Vous voyez « que vos douze compagnons , qui sont venus gaî- <c ment de Normandie avec nous , sont morts daiis « ce pays ; moi-même à présent je suis attaqué d'une <( grave maladie , qui me pousse impatiemment vers V. ma fin. Maintenant, Ansquetil, je te confie, en <( présence de Théodelin qui en est témoin, l'arec gent que j'ai reçu , afin que tu le portes sans « fraude au seigneur abbé Théoderic, à Robert « mon neveu et aux autres moines de Saint-Evroul , <i pour lesquels je suis loin de mon pays natal. Vous « êtes tous deux hommes de Saint-Evroul-, vous « devez être fidèles à son égard : ne soyez tentés c( par aucune cupidité. Examinez sagement que vous K survivez seuls par les mérites de saint Evroul à (( tous vos compagnons défunts , sans doute pour lui « rendre fidèlement ce service. Faites de ma part «c les derniers adieux aux moines d'Ouche que j'aime « en Jésus-Christ, comme moi-même, et suppliez-les « avec zèle de prier fidèlement pour moi le Seigneur « tout-puissant. » En disant ces choses et beaucoup
* Probablement Tanie , dans le département de la Manche.
Si dîlDERIC VITÀt.
d'autres , il leur montra de l'or , des manleaut précieux, un calice d'argent, ainsi que d'autres objets d'un grand prix , en fit le compte exact , et remit le tout à Ansquetil. Peu après , le mal ayant fait des progrès , ce noble héros mourut dans la confession du Christ , le jour des nones de février (5 février) , et fut honorablement enseveli dans l'église de Saitit-Erasme , évêque et martyr , oii est le siège épiscopal. Ensuite Ansquetil et Théodelin se rendirent en France , et arrivèrent heureusement chez eux. Quelques jours après ^ Ansquetil fit le voyage d'Ouche , annonça aux frères la mort du seigneur Guillaume et de ses compagnons , mais garda un profond silence sur l'argent qui lui avait été confié , et qu'il avait déjà méchamment dépensé pour son usage. En apprenant la mort du fondateur de leur église, les cénobites furent profondément contristés-, ils offrirent fidèlement à Dieu, par lequel toutes choses vivent, des prières, des messes et d'autres bons offices pour son ame ^ leurs successeurs s'attachent encore aujourd'hui à observer avec ferveur ces saintes pratiques. Comme Ansquetil regagnait sa demeure , Théodelin , son compagnon , vint à Ouche, et s'informa des moines s'ils avaient reçu quelque chose de la Fouille. Ayant découvert qu'on ne leur avait donné que de fâcheuses nouvelles de la mort de leurs amis , il en éprouva un grand étonnement, et raconta toute la vérité sur ce qui lui était arrivé d'heureux et de malheureux pendant son pèlerinage. Aussitôt l'abbé Théoderic manda Ansquetil , et lui redemanda l'argent qui lui avait été confié. Ansquetil commença par nier ] mais ayant été convaincu de mensonge par Théodelin , il fut forcé
de reconnaître la vérité, u De Fargeot , dit-il y que <c vous 19e demandez et que j'^ reçu de mon seigneur <( Quillaume , j'en ai détourné une partie qui a été « employée pour mon usage ^ 1q reste je l'ai laissé à a Rheims, par le conseil de mon seigneur Raoul « Male-Couronne , que j y ai rencontré. » Les moines ayant appris cela , l'envoyèrent deux fois à Rheims, d'abord avec Rainauld , moine du Sap, ensuite avec Foulques ' qui se rendit auprès de l'archevêqUe Gervais pour réclamer le dépôt. Ce métropolitain reçut parfaitement le moine de Saint-Evroul, et le servit, autant qu'il était possible , dans l'affaire qui était l'objet de son voyage. Pendant que ce prélat était évéque du Mans , et qu'il allait souvent à la cour de Guillaume , duc des Normands , avec lequel il était très-bien , il avait souvent été reçu honorablement au monastère d'Ouche et traité en ami, ainsi que toute sa maison. A la vue du moine Foulques, il voulut rendre bons traitemens pour bons traitemens. Comme il y avait déjà long-temps qu'Ânsquetil avait fait le dépôt de ce qu'il redemandait, et qu'il l'avait d'ailleurs fait à la légère , il ne recouvra de ce qu'il avait apporté de la Pouille qu'un petit nombre d'objets de peu de valeur. Ce ne fut pas sans peine qu'il obtint le calice d'argent , deux chasubles , une dent d'éléphant, une serre de griffon et quelques autres choses. Les moines ayant considéré les mauvaises actions d'Ansquetil , le mirent en jugement au
' Fulco, Les mou Foulcon et Faulcon qui sont plus rapproches du latin ont été consenrés en Normandie dans le nom de quelles communes, telles que Saint-Julien-l<-Foulcon , dans le Calvados, Aunou-le- Faulcon , dans l'Orne.
tribunal de Saint-Evroul , où se présentèrent pour le protéger , Richard d'Avrattches , fils de Turstiin , et plusieurs autres seigneurs ; mais, sur les justes plaintes des religieux , il fut décidé par tin jugement équitable que le coupable perdrait tout le fief qu'il tenait de Saint-Evroul. Enfin , par Tentremise des amis des deux côtés , il fut décidé qu'Ansquetil , confessant publiquement son crime , rendrait hommage à l'abbé Théoderic , qu'il supplierait humblement les moines d'avoir pitié de lui, et que , pour réparation du dommage qu'il avait occasioné par sa négligence, il concéderait^ en présence de plusieurs témoins, à Saint- Evroul le tiers du bourg d'Ouche , qu'il tenait de la succession de son père. Il déposa sur l'autel, comme don qu'il faisait , un manteau de soie qui servit à faire la chape du chantre. En conséquence les moines , touchés de pitié , lui pardonnèrent avec clémence toutes ses fautes , et lui promirent avec bonté tout le reste de son fief, au-delà de ce qu'il avait offert par les conseils de ses amis. Peu de temps après, il repassa dans la Fouille où il fut tué.
L'antique ennemi ne cesse d'essayer de troubler la tranquillité de l'Eglise par les aiguillons de diverses tentations , de soumettre anix mondaines vanités tous ceux qu'il trouve veillant prudemment dans la simplicité de la foi catholique , et de tourmenter avec atrocité ceux qui pratiquent avec ardeur toutes les vertus. C'est pourquoi , voyant s'élever , avec l'aide de Dieu , un monastère régulier dans la forêt d'Ouche, et l'abbé Théoderic rendre les plus grands services , par la parole et par les actions, aux âmes des jeunes gens et des vieillards du pays , brûlant de cette jalon
HISTOIRE DE NORMAKDIE5 UV. IIJ. 55
sie , qui lui i^ chasser du paradis le premier homme , après lui avoir fait maoger du fruit défendu , le malÎA esprit souleva insolemment le prieur Robert contre son abbé , après le départ de Guillaume Giroie , et pendant une longue dissension , inquiéta gravement les esprits de ses subordonnés. Ainsi que nous l'avons suffisamment expliqué ci-dessus, ce Robert était d'une illustre noblesse , puisqu'il était frère de Hugues de Grandménil : il conservait toute la légèreté de «espre-^ mières années , une force ioâomptabie et l'ambition du siècle. A la vérité il ne méritait que des éloges som le rapport de la chasteté et de certaines autres^ saintes vertus , mais comme dit Horace :
JVihil est ex omni parte beatum.
Il était fort répréhensible par quelques vices. En effet , soit qu'il désirât de bonnes choses , soit qu'il en voulût de mauvaises , il était violent et emporté pour les obtenir ; s'il voyait ou entendait des choses qui lui déplussent , il était prompt à s'irriter \ il avait beaucoup plus de goût pour les rangs supérieurs que pour les derniers rangs , et se montrait toujours plus disposé à commander qu'à obéir. IJ avait toujours les mains tendues pour recevoir et pour donner, et toujours la bouche ouverte pour exprimer sa fureur par des expressions déplacées. Gomme il brillait de l'éclat d'une haute naissance , ainsi que nous l'avons dit , et qu'il avait fondé le monastère aux dépens de son patrimoine , comme il l'avait peuplé de frères réunis de toutes parts pour le service de Dieu , et qu'il Tavait pourvu de toutes les choses nécessaires, il ne pouvait dans cette maison naissante se jdoyer au joug de la
discipline régulière. Il reprochait souvent en secret à son père spirituel de s'occuper beaucoup plus des choses religieuses que des affaires séculières. Quelquefois il disputait ouvertement avec lui et se permettait de blâmer quelques-uns de ses règlemens, faits avec simplicité sur des objets purement extérieurs. Le serviteur de Dieu se retirait souvent à sa retraite de Seès ; il y demeurait six ou huit semaines , y faisait en paix l'œuvre de Dieu , et , selon son pouvoir , travaillait avec activité au sahit des hommes. C'est ainsi qu'il attendait l'amendement du frère qui l'outrageait , et qu'il remplissait le précepte de Fapôtre qui dit : « Lais- <c sez passer la colère. » Ayant vu que l'aigreur et les scandales ne cessaient pas , et qu'au contraire ils augmentaient au détriment des frères , il voulut remettre à Guillaume, duc d^s Normands, le bâton pastoral ainsi que toute Tabbaye. Le duc , ayant fkit usage de conseils judicieux, remit le règlement de cette affaire à Maurille, archevêque de Rouen , qu'il chargea de rechercher soigneusement les causes de ces dissensions et de décider, de l'avis des personnes sages, ce qu'il était équitable de faire.
L'an io56 de l'Incarnation du Sauveur, pendant que le pape Victor était assis sur le siège apostolique , Henri , surnommé le Bon , empereur des Romains , fils de Conon ( Conrad ) , vint à mourir , et eut pour successeur son fils Henri, qui régna cinquante ans. La même année , l'évêque Maurille , le philosophe Fulbert , son conseiller, Hugues ,évêque de Lisieux, Ansfi-oi, abbé de Préaux, Lanfranc , prieur du Bec , et plusieurs autres personnages d'une profonde sagesse, se réunirent au couvent d'Ouche , et y célébrèrent , le 3 des calen-
des de juillet ( 29 juin ) , la fête des saints apôtres Pierre et Paul. Après avoir entendu et discuté comme il convenait les causes de la discorde , il fut décidé que Fabbé Théoderic serait maintenu daus sa prééminence comme par le passé, et que le prieur Robert se conformerait à la pauvreté du Christ, et obéirait humblement pour Tamour de Dieu et en toute chose à son père spirituel. C'est ce qui lui fut prescrit dans une longue remontrance. Les prélats dont nous venons de parler étant retournés chez eux , le troupeau d'Ouche vécut quelque temps en paix -, mais au bout d'un an on apprit la mort de Guillaume Giroie , les dissensions reparurent de nouveau, et la discorde , si contraire au salut des corps et des âmes , revint troubler violemment les cénobites. Théoderic ^ qui était ami de la paix , fut désolé de toutes parts ; car, à Seès , il ne pouvait être utile au salut des âmes ni conduire à sa perfection le monastère commencé par Roger et son épouse, qui étaient alors occupés de beaucoup de soins séculiers et vivement attaqués par leurs ennemis. Dans le couvent d'Ouche , il ne pouvait non plus , autant qu'il le voulait , faire ses affaires ni celles des autres, à cause des tracasseries qu'il avait à souffrir de la part de quelques moines influens.
Enfin , après avoir long-temps réfléchi sur ce qu'il devait faire pour agir selon Dieu , il résolut de tout abandonner et d'aller à Jérusalem , visiter le sépulcre du Seigneur. Ensuite , le 4 des calendes de septembre ( 29 août ) , il quitta Seés , où il avait fait un assez long séjour , et se rendit k Ouche : ayant convoqué ses frères en chapitre , il leur fit part de sa vo-
58 ORDEBIC VITAL.
lontë , leur donna de bons conseils et Tabsolution , les bénit et les recommanda à Dieu. Il partit ensuite pour Lisieux, où il remit le soin des âmes à Févêque Hugues , dont il ëtait très-aimë , et , maigre les pleurs de ses nombreux amis , il entreprit pour le Christ le saint pèlerinage. Herbert de Montreuil, premier moine qu'il avait lui-même admis dans Tëglise d'Ouche, raccompagna dans son voyage , ainsi que le clerc Guillaume , surnomme Bonne-Ame , fils de Radbod , évéque de Seès , qui gouverna ensuite pendant près de trente-six ans la métropole de Rouen.
A cette époque, il existait sur la limite des territoires des Bavarois et des Huns un honorable hôpital , que des chrétiens fidèles et puissans des provinces voisines avaient fondé pour recevoir les pauvres et les pèlerins. Cet hospice avait alors pour chef un Normand nommé Angot, qui avait été choisi par les gens du pays. 11 était cousin de Roger de Toëni , qu'on appelait l'Espagnol, et il avait porté les armes sous Richard et Robert, ducs des Normands^ mais dans la componction que lui faisait éprouver la crainte de Dieu, il avait abandonné les affaires du monde, et leur avait préféré, par amour pour le Christ, le pèlerinage et la pauvreté volontaire, pour toute sa vie. Dès qu'il vit l'abbé Théoderic et ses compagnons, il les reconnut parfaitement, les retint quelques jours d'une manière amicale, comme des compatriotes qu'il aimait, et leur prodigua les plus tendres soins.
Cependant un religieux, évêque des Bavarois, partant pour un pèlerinage, arriva dans l'hôpital, et fut, selon l'usage, retenu quelques jours avec toute sa suite par l'hospitalier Angot. Celui-ci recommanda
HISTOIRE DE HORMANDIE ^ UV. III. Sq
avec instance au prélat lé vénérable Théoderic et ses serviteurs. Illtii raconta en détail quelle était la sainteté de Tabbé devant Dieu , et son élévation chex les hommes, dans sa patrie. Le prélat, ayant eu connaissance des vertus de Tabbé , rendît grâces à Dieu : il Taccueillit avec bonté, comme il convenait pour un tel homme , et le conduisit jusqu'à Antioche avec beaucoup d'égards. Là , les pèlerins furent d'avis différent sur la continuation du voyage ; quelques-uns voulaient se rendre à Jérusalem par la route de terre, comme ils avaient commencé -, tandis que les autres , redoutant la barbarie des peuples, résolurentde s'embarquer. Le pontife , Tatbbé et plusieurs autres furent de ce dernier avis. Pendant que le prélat cherchait vm vaisseau et des matelots habiles , et qu'un certain abbé , religieux du couvent de Saint-Siméon , retenait honorablement chez lui Théoderic et ses compagnons, Herbert, moine d'Ouche, était tourmenté du désir d'accélérer son voyage , et préférait le chemin de terre pour arriver aux saints lieux , à la navigation qui y conduisait. En conséquence , son abbé lui donna la permission d'aller par où il voudrait. Ayant pris la route de terre , il parvint jusqu'à Laodicée avec une troupe de piétons -, il y tomba gravement malade , pendant que ses compagnons poursuivaient leur voyage. Aussitôt qu'il eut quitté le lit, il ne porta pas davantage le pied en avant : et abandonnant les contrées orientales , il regagna au plus vite l'occidentale Normandie.
Le prélat, Théoderic et Guillaume Bonne-Ame, ainsi que leurs compagnons , s'embarquèrent au port Saint-Siméon, et, sillonnant les nters, arrivèrent à l'île
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de Chypre 5 ils y trouvèrent, sur le rivage de la mer, une abbaye fondée par le confesseur saint Nicolas, archevêque de Myrc. Lorsqu'ils furent entrés dans l'église, et qu'ils eurent prié Dieu, comme la grâce céleste l'inspire à chacun, Théoderic se leva en pleurant abondamment ^ accablé par le mal de la vieillesse, par la fatigue de la mer et par d'autres incommodités, il s'assit tout agité dans l'église. L'évêque, son fidèle compagnon , lui ayant demandé ce qui lui était arrivé , il répondit : « J'avais résolu , mon père , d'aller visiter « la terrestre Jérusalem, mais je crois que le Seigneur « veut disposer autrement de moi : je souffre grande- (i ment de tout mon corps, et je pense que ye verrai a la Jérusalem céleste plutôt que la Jérusalem ter- « restre. » L'évêque lui répondit : <c Mon très-cher « frère, je m'en vais tout de suite vous chercher un (i logement. Pendant ce temps-là, reposez-vous ici. » Le prélat s'empressa de chercher l'asile dont son ami avait besoin. Cependant Théoderic s'approcha de l'autel, et pria long-temps le Seigneur, que depuis son enfance il servait si fidèlement. Puis se prosternant devant l'autel vers l'Orient , il arrangea décemment; ses vêtemens autour de lui, se coucha sur le côté droit comme pour dormir, et posa sa tête sur le marbre des degrés. Il plaça ensuite ses mains sur sa poitrine en forme de croix, et le jour des calendes d'août ( i" août), rendit ainsi son ame fidèle au Dieu qui l'avait créée.
Cependant le prélat ayant disposé le logement, alla trouver un serviteur de l'homme de Dieu, et l'envoya dans l'église auprès du saint personnage. L'ayant trouvé mort dans l'éghse, il revint tout ef-
HISTOIRE DE NORMANDIE^ LIY. III. 6l
frayé vers Févéque , et lui raconta en tremblant cet ëvënement inattendu. L'évêque ne croyant pas que rhomme de Dieu fût mort si promptement, dit : « Ce bon vieillard est très-fatigué des souffrances <( de la mer, et du poids de la chaleur : c'est pour « cela que la fraîcheur de l'église, jointe au froid « du marbre, l'a fait céder aux douceurs du sommeil. « Allons maintenant le visiter. » Aussitôt le prélat et ses clercs se portèrent vers l'église. Dès qu'il eut touché son frère avec soin , il le trouva glacé par la mort, et resta plongé dans la stupeur et la tristesse. 11 fit réunir aussitôt dans l'église tous les pèlerins qui s'étaient déjà dispersés en divers lieux pour dîner, et raconta fidèlement aux habitans du lieu la vie édifiante du pèlerin qui venait d'expirer. Ces gens se réjouirent d'apprendre les actions de sa vie pieusç ] ils offrirent avec bonté leurs services aux autres pèlerins. Ensuite le prélat rendit avec ses clercs les derniers devoirs au défunt, et le fit inhumer par ses compagnons devant les portes de l'église. Ils creusèrent avec leurs bâtons une fosse au lieu que le pontife avait indiqué; puis, en sa présence, ils s'approchèrent du marbre où Théoderic était étendu, et se mirent en devoir de le porter au tombeau. Par la permission de Dieu, le corps devint si pesant, qu'on ne put le déplacer en aucune manière du lieu où il s'était endormi. Témoin de cet événement, ainsi que tous ceux qui étaient présens, l'évêque fut fort étonné, et s'occupa long-temps avec ses compagnons , non moins surpris, de ce qu'ils devaient faire dans une telle circonstance. Enfin, éclairé par une inspiration divine, il s'exprima en ces termes : a Cet homme a été d'une
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f( grande sainteté, et sa vie, comme il parait mainci tenant avec évidence , a été agréable à Dieu. C'est u pourquoi on doit l'ensevelir, comme je le pense, u dans un lieu plus digne de lui, et nous devons <c dorénavant le traiter avec un respect plus éclatant, « autant qu'il sera en notre pouvoir. Je vais donc a avec mes clercs offrir à la divine majesté le sacrifice u de la messe pour l'ame du défunt-, quant à vous^ (t préparez-lui près de l'autel une sépulture convena- « ble. » Us s'occupèrent d'obéir avec empressement aux ordres de l'évéque. La messe étant terminée , et la fosse préparée avec soin , ils soulevèrent sans peine le corps pour l'inhumer et l'ensevelirent décemment au pied de l'autel. C'est là que depuis , beaucoup de personnes affligées de la fièvre et d'autres maladies ont recouvré la santé parles mérites d^Théoderic.
Les moines d'Ouche furent profondément contristés, quand ils apprirent la mort de leur révérend père, par le récit de ses compagnons revenus en Normandie-, ils célébrèrent fidèlement à Dieu un service pour son ame, et encore aujourd'hui ils solennisent tous les aqs sa mémoire, le jour des calendes d'août ( i" août).
On observe encore avec beaucoup de soin les institutions religieuses , que lui-même avait puisées dans la doctrine des vénérables abbés , Richard de Verdun, Guillaume de Dijon, et Théoderic de Jumiège, et qu'il avait fidèlement transmises à la nouvelle église. Ces règlemens sont enseignés avec beaucoup de soin aux novices qui se disposent à vivre dans la religion.
L'an de l'Incarnation du Seigneur loSg , les moines d'Ouche élurent pour abbé Robert de Grandménil ,
HISTOIRE DE TIORMANDIE ; UV. 111. 63
considérant avec raison que son élection leur serait avantageuse de plus d'une manière, à cause de la noblesse de son origine , de son zèle ardent pour les intérêts de la maison , de son activité et de son habileté pour conduire ses entreprises. Les religieux le conduisirent à Evreux aussitôt que sa nomination eut été coniSrmée par le consentement de tout le couvent; ils le présentèrent au duc Guillaume , et lui firent connaître l'élection des moines et leurs vœux. Le prince y acquiesça , et fit donner la puissance extérieure de l'abbaye au nouvel élu , par la crosse d'Ives de Seès. Guillaume , évéque d'Evreux, lui confia spirituellement le soin intérieur des âmes , par la bénédiction pontificale , le II des calendes de juillet (21 juin). Robert étant ainsi devenu abbé , s'occupa avec beaucoup de diligence des affaires du monastère ^ il fournit suffisamment aux serviteurs de Dieu, à l'aide des richesses de ses parens , tout ce qui pouvait leur être nécessaire : non seulement il ne diminua rien des sages observances que son pieux prédécesseur avait instituées , mais il les augmenta suivant la raison et le temps , en se déterminant par l'autorité des anciens ou par l'exemple de ses voisins. Pendant qu'il avait été néophyte, il était allé k Cluni avec la permission du vénérable Théoderic : c'était le temps où l'abbé Hugues, cet honneur spécial des moines de notre siècle, y présidait la phalange monastique. A son retour de Cluni, au bout de quelque temps, il ramena avec lui, par la munificence du magnanime Hugues, l'illustre moine Bernefrid , qui peu de temps après devint évêque, et le retint quelque temps honorablement, pour
qu'il introduisît dans le couvent d'Ouche les règles de Gluni. Ce fut auprès de lui que vint se convertir Mainier , fils de Gunscelin d'Echaufour qui, quelques années après, gouverna le couvent et le gouverna utilement pendant vingt-un ans et sept mois.
A cette époque Raoul, surnommé Male-Couronne , arriva à Ouche^ et y demeura quelque temps avec l'abbé Robert, qui était son neveu. Ce seigneur, comme nous en avons fait mention ci-dessus, se livra aux lettres dès l'enfance, et, parcourant les écoles de la France et de l'Italie, parvint à acquérir avec distinction la connaissance des choses les plus secrètes. En effet , il était noblement instruit dans l'astronomie , de même qu'en grammaire et en dialectique, ainsi qu'en musique ; il possédait même si complètement la science de la médecine , que , dans la ville de Salerne , où florissaient depuis les temps anciens de célèbres écoles de médecins , il ne trouva personne qui pût l'égaler dans cet art , si ce n'est une certaine dame trèssavante. Quoiqu'il excellât par une si grande connaissance des lettres, il ne s'abandonna pas cependant à Foisiveté : il se livra long-temps aux travaux de la chevalerie , et donna de fréquentes preuves de sa vaillance et de son habileté dans les affaires militaires, où il se distingua parmi ses rivaux. Les habitans de Montreuil rapportent de lui encore aujourd'hui beaucoup de choses , qui nous semblent merveilleuses , et qu'ils ont vues eux-mêmes, ou qu'ils ont apprises de leurs pères pour lesquels il fut plein de bonté-, car il avait fait de savantes expériences sur les maladies et d'autres accidens inattendus. Enfin redoutant la ruine du monde chancelant, et par une sage précaution
faisant un retour sur lui-même, après avoir foulé aux pieds le luxe du siècle, il se rendit à Marmoutiers qui dépend de Saint-Martin de Tours, et, durant sept ans, combattit pour les règles monacales sous le vénérable abbé Albert. Après qu'il eut été confirmé dans cet ordre , il vint à Ouche avec la permission de son abbé , pour y seconder son neveu, qui venait d y être mis à la tête de la nouvelle église. Comme ce héros , qui se sentait gravement chargé de beaucoup de péchés, avait enfin, à force de prières, obtenu la maladie de la lèpre , son neveu lui confia une certaine chapelle , fondée en l'honneur de Saint- Evroul; il y resta long-temps, ayant auprès de lui le moine Goscelin, pour le service de Dieu et sa propre consolation. Il y rendit beaucoup de services, par les conseils pieux qu'il donnait à ceux qu'attiraient vers lui et sa sagesse et sa noblesse.
D'après ses conseils , l'abbé Robert invita Hugues , évêque de Lisieux , père des moines et leur maître fidèle , à faire le 2 des nones de mai ( 6 mai ) la dédicace, de la chapelle dont nous venons de parler en l'honneur des saints confesseurs Evroul, Benoît, Maur et Leufroi. On assure que cette église avait été bâtie dès le temps de saint Evroul , qui avait coutume de s'y réfugier en abandonnant tous soins extérieurs, lorsqu'il voulait avec plus d'ardeur s'attacher aux célestes contemplations. Ce lieu est agréable et trèspropre à la vie solitaire -, car la petite rivière de Charentone coule dans une vallée inculte, sur les limites des évêchés de Lisieux et d'Evreux ^ sur le sommet d'un mont s'élève une forêt, qui reçoit le souffle des vents sous ses épais ombrages ^ un verger entoure Té- II. 5
glise sur le penchant des coteaux, entre la rivière et la foret. Devant les portes de Téglise , coule ]a fontaine d*Ouche, qui a donné son nom à toute la contrée circonvoisine.
U ne faut pas qu on s'étonne qu'un évêque de Lisieux ait fait une dédicace dans l'évêché d'Evreux. A cette époque trois généreux prélats gouvernaient chacun une cité importante et des paroisses limitrophes. Hugues, fils de Guillaume, comte d'Eu, était évêque de Lisieux; Guillaume, fils de Gérard Fleitel, dictait les lois ecclésiastiques aux habitans d'Evreux, et Ives, fils de Guillaume de Bellême , prodiguait aux gens de Seès les soins du salut éternel. Ces trois prélats se distinguaient alors en Normandie, par leur ferveur pour le culte divin, autant que par leur parfait accord; et ils étaient unis par les nœuds dune telle amitié y que chacun d'eux, pourvu que le temps ou la raison ne s'y opposassent pas, vaquait sans liti^^e et sans exciter l'envie à toutes les œuvres divines . dans le diocèse de son voisin.
Par l'inspiration de Satan, qui ne cesse jamais de nuire au genre humain , il s'éleva une excessive animosité entre les Français et les Normands. Henri, roi des Français, et Geoffroi Martel , vaillant comte d'Anjou, pénétrèrent avec une puissante armée sur le territoire normand, et commirent les ravages les plus funestes au peuple. Cependant Guillaume, courageux duc des Normands, ne tarda pas à se venger à diverses reprises de ces injurieuses attaques : il prit beaucoup de Français et d'Angevins , en tua un certain nombre , et pendant long-temps en retint plusieurs dans les îqv^. Celui qui voudra connaître tous les combats et les
ravages qui eurent lieu de part et d'autre , doit lire les livres de Guillaume, surnomme Calcul , moine de Jumiège, et de Guillaume de Poitiers, archidiacre de l'église de Lisieux, qui ont mis beaucoup de soin à écrire les exploits des Normands , et qui ont présenté leurs ouvrages à Guillaume, alors roi des Anglais, auquel ils desiraient se rendre agréables.
Dans ce temps, Robert, fils de Giroie, se révolta contre le duc Guillaume, et, s'étant joint aux Angevins , fortifia puissamment ses châteaux , savoir, Saint- Céneri " et La Roche d'Igé '. Il tint bon quelque temps contre le duc qui vint l'assiéger avec une armée normande. Comme la puissance des mortels est fragile, et qu'elle se flétrit en peu de temps, de même que les fleurs du foin , le héros dont nous avons parlé , après beaucoup de belles actions, se trouvait pendant l'hiver assis gaîment auprès du feu 5 il vit dans la main de sa femme Adélaïde, qui était cousine du duc, quatre pommes, dont il prit deux en riant familièrement, et , sans savoir qu'elles étaient empoisonnées , les mangea malgré elle. Le poison fit de rapides progrès, et cinq jours après , le 8 des ides de février (6 février), il mourut au grand regret des siens. A sa mort Ernauld, fils de Guillaume Giroie, succéda à Robert son oncle ^ -, il encouragea la garnison de Saint-Céneri , à force de prières et de bons avis, et lui prescrivit de défendre courageusement son héritage paternel , contre
' Castrum Sancti Serenici.
' La Roche d'Igë ou la Motte d'Igé {Rupes Jalgiensis), que les auicars de la Collection des historiens de France , tom. xi , pag. aaS, et nu , pag. 607 , placent mal à propos près de Neaf-Châtel en Sonnois.
' On lit ailleurs , mais mal h propos, son père.
le duc Guillaume. Ce duc habile calma lanimosité d'Ernauld par des paroles séduisantes, et le détermina par ses promesses à faire la paix avec lui. Sur Tavis de ses amis il y consentit, et jura fidélité. Le prince lui rendit alors les terres de Montreuil, d'Echaufour, de Saint-Céneri , et enfin tout l'héritage de ses pères. Ensuite l'abbé Robert profita de la paix qui venait d'être conclue , pour demander au duc l'autorisation de transférer au monastère d'Ouche le corps de son oncle, qui restait inhumé à Saint-Céneri , depuis trois semaines. Le prince conservant encore l'aigreur de la haine, fit d'abord un refus, puis s'en désista , rougissant de sévir contre un homme mort. Bientôt l'abbé, plein d'activité, transféra à Ouche, dans un tronc d'arbre, les restes de Robert Giroie , et lui fit donner une sépulture honorable dans le cloître des moines. Tous ceux qui étaient présens à cette cérémonie furent fort étonnés de ce que ce corps, privé de la vie depuis trois semaines , n'exhalait aucune mauvaise odeur. Quelques personnes prétendent que la force du poison qui l'avait fait périr avait desséché toutes les humeurs du cadavre, et que c'est pour cela qu'il ne pouvait exhaler aucune odeur fétide capable d'ofienser l'odorat.
Ernauld étant rentré dans ses droits naturels , les moines d'Ouche furent comblés de joie , et, secondés par lui , ne craignirent pas de résister à des voisins insolens, qui opprimaient injustement ceux qui étaient désarmés. Du temps de l'abbé Théoderic et de Robert son successeur, Baudric et Wiger de Bauquencei et leurs hommes se conduisaient avec insolence envers les moines, et non seulement refusaient
de leur obëir comme à leurs seigneurs, mais encore les fatiguaient de tracasseries , eux et les hommes de leur dépendance. Aussitôt que Robert eut pris les rênes de l'abbaye , il crut indigne de lui de souffrir plus long -temps ces outrages. Il prit conseil de ses frères , et pour punir l'arrogance des rebelles les livra à son cousin Ernauld, afin qu'il contint militairement, tant qu'il vivrait , l'opiniâtreté de ces gens qui dédaignaient de se soumettre pacifiquement à la douceur des religieux. Mais Ernauld les accabla de charges nombreuses et diverses , et leur imposa à eux et à leurs hommes la garde de ses fortifications d'Echaufour et de Saint-Céneri. C'est ce qui les détermina à demander instamment à l'abbé Robert et aux moines la faveur d'être de nouveau soumis à leur pouvoir, promettant toute soumission et tout amendement. L'abbé et ses moines se rendirent à ces prières et sollicitèrent Ernauld de rendre Baudric et Wiger au servage de l'église , qui est une vraie liberté pour les hommes humbles et doux.
Dans ce temps, Rog^r, fils aîné d'Engenulf de L'Aigle, fut tué. Engenulf et sa femme Richverède , vivement affligés de cette mort , allèrent à Ouche, demandèrent et obtinrent les bontés et les prières deà moines, pour leur propre salut ainsi que pour celui de leur fils Roger , dont ils offrirent le cheval , qui était de grand prix, à Dieu et aux religieux, pour le salut de l'ame de ce jeune homme. Gomme ce cheval était excellent, Ernauld en fit la demande et remit Baudric, ses hommes et la terre de Bauquencei sous l'ancien pouvoir du couvent. C'est ce qui fut accordé : Ernauld reçut de l'abbé Robert le cheval de son cousin Roger
et rendit au domaine de Téglise Baudric et toute la terre de Bauquencei dont il est question. Baudric , satisfait d'être soustrait au service onéreux d'Ernauld , fit don au monastère du domaine qu'il possédait dans la terre de Saint-Evroul et livra en outre amicalement et de bonne grâce une terre dont il était propriétaire sur le douet de Villers ' et la terre du normand Mica et Bénigne. Alors Baudric, ayant joint les mains, prêta serment de fidélité à l'abbé Robert , lui promit , pour lui et ses hommes, soumission et justice, et demanda instamment que son fief ne sortît plus dorénavant du domaine des moines. C'est ce qui fut ratifié par eux , et, jusqu'à ce jour, tant lui que son fils Robert n'ont servi que les moines pour la terre de Bauquencei. L'abbaye d'Ouche se trouve dans le fief de Bauquencei, et ce Baudric était d'une grande noblesse. En effet, Gislebert, comte de Brionne, neveu de Richard duc des Normands , donna sa nièce en mariage à Baudric le Teuton, qui était venu avec son frère Wiger en Normandie, pour y servir le duc. 11 sortit de cette union six fils et plusieurs filles , savoir : Nicolas de Bâqueville • Foulques d'Aunou * , Robert de Courci , Richard de Neuville , Baudric de Bauquencei , et Wiger de la Fouille. Ils se distinguèrent par leur grande bravoure sous le duc Guillaume , furent comblés par lui de richesses et de dignités, et laissèrent à leurs héritiers de vastes possessions en Normandie.
Baudric , qui posséda avec son frère Wiger le fief
* Le douet de Villers-en-Ouche doit être la petite rivière de Charentone.
* Aunoa, surnomme' le Faulcon/du nom de ce seigneur, est une commune du département de TOrnc, dans les environs d'Argentan.
de Bauquencei, donna sa sœur Elisabeth en mariage à Foulques de Bonneval , chevalier distingué , et lui accorda pour dot l'église de Saint-Nicolas ' que son père avait bâtie, avec le terrain adjacent. Foulques, songeant à Tavenir, ofFrit à Dieu dans le couvent d'Ouche, pour y devenir moine, son fils Théoderic que l'abbé Théoderic avait tenu sur les fonts sacrés , en présence de l'abbé Robert , pour le salut de son ame et des âmes de ses amis, etconcéda à Saint-Evroul l'enfant lui-même et l'église de Saint-Nicolas , dont nous venons de parler. Baudric, Wiger et Guillaume de Bonneval, ainsi que leurs parens, ratifièrent avec plaisir . ces dons -, eux et beaucoup de personnes qui étaient présentes, assistèrent comme témoins légitimes à cette concession , pour la plus grande sûreté de l'Eglise. Là, se trouva Roger, fils de Tancrède de Hauteville , qui se rendait en Italie , où il conquit depuis , avec l'aide de Dieu , une grande partie de la Sicile , attaqua , battit et dompta les Africains , les Siciliens , et d'autres peuples qui ne croyaient pas au Christ et qui dévastaient cette île. Le jeune Théoderic , enlevé au monde pour être donné à Dieu , vécut cinquantesept ans sous l'habit monacal , et , montant légitimement de grade en grade jusqu'au sacerdoce , combattit pour Dieu avec beaucoup d'honneur.
Dans le même temps , Gui , surnommé BoUeim , arrière petit-fils du vieux Giroie, vivait honorablement avec sa femme Hodierne dans le Corbonnois % et jouissant de grandes richesses , il se distinguait beaucoup dans les rangs de la chevalerie. Us avaient plusieurs fils,
* Probableraeat Saint-Nicolas des Laitiers.
^ Contrée des environs de Mortagne.
^a ORDERIC VITAL.
Normand et Gaultier, qui se livrèrent aux travaux de la chevalerie -, GebfFroi et Guillaume surnommé Grégoire, qui, instruits dans les lettres, prirent l'habit sacerdotal. Ce Gui , inspiré par Dieu, et à la persuasion de Fabbé Robert son cousin, aima beaucoup les moines d'Ouche 5 il éloigna du monde et de lui-même son fils Guillaume qui avait alors près de neuf ans , et le jour de la Toussaint le livra à Dieu, pour servir dans l'église d'Ouche sous le joug monacal. Alors Guillaume le Prévost, chevalier illustre, oncle de l'enfant, fit don à Saint-Evroul de l'église des Augerons , avec toute la terre du lieu , et se voua fidèlement au même patron , vers la fin de ses jours, lui et une partie de sa fortune. La grâce de Dieu accorda au jeune Guillaume de bonnes mœurs et le rendit actif à s'instruire dans les bonnes études : ce qui lui mérita de ses supérieurs le surnom de Grégoire. Elevé soigneusement. dans le giron de sa sainte mère Eglise, retiré loin du fracas du monde et des charnels plaisirs, il brilla noblement dans les sciences utiles, qui conviennent si parfaitement aux dignes fils de l'Eglise : car il fut lecteur et chantre habile , distingué dans l'art de l'écriture et bon enlumineur de livres. Les ouvrages de ses mains nous servent encore beaucoup , pour la lecture ainsi que pour le chant , et par ces profitables exercices nous enseignent à éloigner l'oisiveté. Assidu dès l'enfance aux prières et aux veilles , il s'est livré modérément jusqu'à la vieillesse aux jeûnes et autres macérations de la chair, toujours observateur exact de l'ordre monastique , toujours ardent à reprendre les transgresseurs des saintes règles. Il avait confié à sa mémoire tenace les Epîtres de saint Paul, les Pro-
HISTOIRE DE NORMANDIE 5 LIV. III. 'j'i
verbes de Salomon et plusieurs autres traités de la Sainte-Ecriture 5 il les a employés dans ses entretiens journaliers, pour exhorter ceux avec lesquels il conversait. Livré à de telles études, il a déjà passé cinquante-quatre ans dans l'ordre monacal, et pour pouvoir parvenir, au moyen d'une bonne fin, à la jouissance de l'éternelle tranquillité , il continue , comme de coutume , la pratique de ses bonnes œuvres , sous Fabbé Roger.
Pendant que le monastère d'Ouche s'était renforcé glorieusement d'un surcroît de quarante moines, et que l'ordre monastique y était régulièrement observé , selon les règles de la loi divine , sa renommée se répandait au loin , volant de tous côtés , et portant tout le monde à l'amour de cette église. Toutefois certaines personnes étaient atteintes par la contagion de l'envie, et restaient blessées du trait déchirant de leur propre méchanceté. L'abbé Robert , naturellement généreux et bienfaisant, n'en accueillait pas moins de bonne grâce ceux qui accouraient de toutes parts à la conversion , et fournissait dignement aux frères tout ce qui leur était nécessaire pour la subsistance et l'habillement. Comme les revenus de l'église d'Ouche, qui était située dans une contrée stérile, étaient loin de suffire à la libéralité de ce père, il recevait souvent des parens illustres dont il était issu , comme nous l'avons dit , autant de secours qu'il en voulait, pour assister les moines , avec le consentement amical de sa famille.
Considérant que l'ancienne église, qui avait été bâtie par saint Evroul , était petite et d'un travail grossier , l'abbé Robert se détermina la première année
j4 ORDERIC VITAL.
de son gouvernement à bâtir une grande et belle église en Thonneur de Marie, sainte mère de Dieu ; et il voulut qu'elle fût décorée de beaucoup d'autels , en l'honneur des saints. Les reliques de plusieurs saints du temps de saint Evronl avaient été déposées dans l'ancienne église 5 mais, par l'effet d'un grand laps de temps, on ignorait leurs noms, leurs gestes et le lieu où ils étaient placés : c'est ce qui porta Robert à comprendre tout le vieil édifice dans la nouvelle église , qu'à cet effet il fit assez grande pour pouvoir ainsi contenir toujours honorablement les ossemens ou les mausolées des bienheureux qu'elle recèle. Les tempêtes des tribulations s'étant élevées , il fut forcé de suspendre son entreprise , qu'aucun de ses successeurs n'osa continuer dans la proportion , l'ordre et l'emplacement qu'il avait adoptés.
L'an de l'Incarnation du Seigneur loSg', Henri, roi des Français, après beaucoup de belles actions qui honorèrent glorieusement son règne , demanda une potion à Jean, médecin de Chartres, qui par suite d'un accident fut surnommé le Sourd. Le prince attendait de ce remède une plus longue vie et une meilleure santé. Comme il céda plutôt à sa fantaisie qu'à l'ordonnance de son médecin , il demanda de l'eau à son chambellan, pour calmer la soif qui le tourmentait , pendant que la médecine qui parcourait ses entrailles le faisait beaucoup souffrir -, avant qu'elle eût produit son effet, il se mit à boire à Finsu du médecin, et par malheur il mourut le lendemain, à la grande affliction de beaucoup de personnes. 11 laissa le sceptre des Français à Philippe son fils, qui était en-
' Henri i" mourut le 4 août 1060.
core dans Tincapacité de l'enfance, et le recommanda à Baudouin , duc des Flamands , pour qu'il le protégeât ainsi que le royaume. Cette tutèle appartenait convenablement à un si grand prince , puisqu'il avait épousé Adèle, fille de Robert, roi des Français, de laquelle il avait eu Robert le Frison , Mathilde , reine des Anglais , Odon , archevêque de Trêves , et quelques autres grands personnages.
La même année, Frédéric, fils du duc Gothelon, qui fut appelé le pape Etienne , vint à mourir, et eut pour successeur Gérard, qui prit le nom de Nicolas. Cette année est la troisième de Henri iv , fils de l'empereur Henri Conrad et de l'impératrice Agnès : il fut le quatre-vingt-septième depuis Auguste, et régna cinquante ans.
L'an de l'Incarnation du Seigneur io63, le pape Nicolas mourut 5 Alexandre , évêque de Lucques , lui succéda. Dans ce temps-là, Sigefroi, évêque de Mayence, Gontier, évêque deBamberg, et plusieurs autres prélats ou nobles se rendirent à Jérusalem, avec de nombreux compagnons.
Dans ce même temps , il s'éleva de grandes difficultés entre Guillaume duc de Normandie et ses seigneurs. Dans l'excès de leur ambition et de leur cupidité , ils voulaient se supplanter les uns les autres , et il en résultait de graves séditions, par diverses causes , mais toujours au détriment des malheureux. Quelques hommes d'un cœur cruel s'en réjouissaient; mais les amis de la paix et de la piété en étaient vivement contristés. Roger de Mont-Gomeri et sa femme Mabille prirent plaisir à voir naître ces troubles, cherchèrent à capter la bienveillance dû duc par leurs adu-
lations , et employèrent un art perfide à le porter plus fortement à la colère contre ses voisins. Le duc , naturellement violent , donnant une trop libre carrière à son courroux, dépouilla et força, sans preuves, de s'exiler pour long-temps quelques chevaliers des plus illustres, tels que Radulphe de Toëni, Hugues de Grandménil, Ernauld d'Echaufour, et leurs barons. En même temps , Robert, abbé d'Ouche , fut mandé à la cour du duc, et, le jour fixé, reçut l'ordre de répondre sur divers griefs, dont il était faussement accusé. En etfet, Rainier, moine de Châtillon', le même qu'il avait établi prieur d'Ouche, et qu'il avait toujours sans défiance appelé, comme un ami fidèle, à ses plus intimes conseils, l'avait accusé auprès du duc de quelques plaisanteries et de quelques paroles légères, dirigées contre la personne de ce prince. Quand Robert vit le duc irrité contre lui , et toute sa propre famille, animée de fureur, cherchant à lui nuire , il reconnut facilement, d'après l'avis de ses amis, que le duc voulait le frapper, même dans ses membres. De l'avis de Hugues , évêque de Lisieux , il aima mieux éviter la colère qui le menaçait , que de s'exposer à un mal irréparable. C'est pourquoi la troisième année de son gouvernement, le 6 des calendes de février ( 27 janvier 1061 ) , il se retira après avoir chanté le samedi à yêpresïaintienne Peccatamea^ Domine; et montant à cheval avec les deux moines Foulques et Ours, il passa en France, et se rendit ensuite auprès du pape Nicolas , auquel il raconta ce qui lui était arrivé.
Cependant le duc de Normandie , par le conseil du vénérable Ansfroi, abbé de Préaux, de Lanfranc prieur
' Conches.
du Bec , et d'autres personnes ecclésiastiques , demanda à Rainier , abbé de la sainte Trinitérdu-Mont à Rouen , de lui donner Osbern , prieur de Cormeille, et, sans que celui-ci s'y attendit, il lui confia le soin de l'abbaye d'Ouche , dans un synode tenu à Rouen , sous la crosse de Farchevéque Maurille. L'évêque Hugues conduisit ensuite Osbern à Préaux, par l'ordre du duc , et là soudainement , à l'insu des moines de Sainl-Evroul , le consacra abbé, le mena à Ouche, et l'imposa de par le prince aux moines affligés. Ils furent en proie à un grand embarras. En effet, leur abbé vivait encore, et c'était lui qui avait fondé leur église, et qui les avait introduits dans la vie monastique ; il était chassé sans preuves , non par le jugement d'un concile , mais par la tyrannie d'un prince en fureur ' : en conséquence , ils hésitaient à recevoir un autre abbé , et cependant ils n'osaient le refuser ouvertement , à cause de la violence du duc. Enfin, sur les remontrances du prélat dont nous venons de parler , ils préférèrent souffrir la violence , et se montrèrent obéissans au chef qu'on leur donnait , plutôt que de rester sans joug , d'offenser la puissance de Dieu , et d'exciter par leur résistance un surcroît de malveillance qui pourrait tourner à la destruction du nouvel établissement.
Cependant Ernauld d'Echaufour se vengeait cruellement de l'outrage qu'on lui avait fait en le dépouillant. 11 ravagea pendant trois ans tout le pays de Lisieux, soit par le pillage et Tincendie, soit en enlevant des hommes et les frappant de mort. Une certaine nuit , il arriva à Echaufour avec quatre chevaliers, et,
' Pcr tyrannidemfurentis marchisi.
ayant pénétré secrètement dans le bourg avec ses hommes, il jetatout à coup de grands cris. Aussitôt que les soixante chevaliers du duc Tentendirent , ils pensèrent qu'il était accompagné d'une forte troupe, et, saisis d'effroi, ils prirent la fuite en lui abandonnant le château qu'ils devaient garder. Ernauld y mit le feu et causa un grand dommage à ses ennemis. II brûla aussi le bourg d*Ouche , et chercha long-temps, pour le tuer, l'abbé Osbern, en parcourant avec ses satellites tous les coins de l'église , et frappant partout avec des épées nues. Osbern était absent par la permission de Dieu. Quelques jours après, le célérier Herman alla troiiver en particulier Ernauld. Il le reprit avec douceur de ce qu'il s'efforçait de détruire une abbaye que son père avait fondée pour le salut de son ame. Ernauld reçut pieusement les remontrances du serviteur de Dieu, se ressouvint de la piété de son père, déplora ses entreprises criminelles contre Je couvent de Saint-Evroul , et , plein de repentir , promit de s'amender comme il le devait. Peu de temps après , il se rendit à Ouche, déposa un gage sur l'autel pour racheter ses mauvaises actions, implora la miséricorde , et rendit la sécurité à l'abbé Osbern. Le célérier lui avait insinué adroitement et selon la vérité que cet abbé n'avait pas usurpé par cupidité la place de son cousin , mais que forcé par le prince et pressé par ses. supérieurs, il avait pris malgré lui le gouvernement de l'église désolée.
Enfin, l'abbé Robert trouva à Rome le pape , et lui raconta exactement la cause de son voyage. Ce pape reçut avec bonté son compatriote (car ce pontife était né en France) -, il entendit patiemment ses plaintes , et
Jui promit de le protéger fidèlement dans la position difficile où il se trouvait. Cependant Robert se rendit auprès de ses parens en Fouille , où ils avaient conquis par la force des armes plusieurs villes et places fortes. Après avoir eu avec eux une entrevue , il se rendit en Normandie, muni de lettres apostoliques, et accompagné de deux cardinaux clercs. Il alla hardiment à Lillebonne, où le duc Guillaume tenait alors sa cour. Le[duc, ayant appris que l'abbé Robert était arrivé avec les légats du pape, pour réclamer Tabbaye d'Ouche, pour accuser Osbern substitué par son ordre , et pour le faire considérer comme usurpateur des droits d'autrui , entra dans une violente colère et dit : w Qu'il recevrait volontiers les légats du « pape , comme père commun des fidèles, lorsqu'ils « lui parleraient de la foi et de la religion chrétienne 5 « mais, que si quelque moine se permettait une en- « treprise contre son pouvoir , il le ferait pendre sans (( ménagement par son capuchon, au plus haut chêne « de ]a foret voisine. » L'évêque Hugues, ayant entendu ces paroles, en fit part à Robert, et l'engagea à éviter la présence de ce prince irrité. L'abbé s'éloigna en toute hâte et se retira dans le pays de Paris chez le vénérableHugues, abbé du monastère de Saint- Denis , apôtre des Gaulois. Il habita quelque temps honorablement chez ce religieux qui était son cousin, chez quelques amis et plusieurs parens, qui appartenaient aux premières maisons de France. Il écrivit ensuite à l'abbé Osbern pour qu'il se trouvât avec lui dans ]e pays Chartrain, devant les cardinaux romains, afin que leur différend , soigneusement examiné par ces personnes ecclésiastiques,. amenât un jugement
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définitif, conforme à ce que prescrivent les saints canons. 11 lui désigna le jour et le lieu où ils pourraient avoir une entrevue. Osbern reçut la lettre et répondit qu'il irait volontiers en cour de Rome 5 mais s'étant déterminé pour un autre parti , il ne se rendit point au lieu ni dans le temps désignés. C'est ce qui fit que Robert expédia des lettres, au moyen d'un certain homme attaché à la maison de Saint-Evroul , lequel avait été pris par Ernauld : elles avaient pour objet d'excommunier, de l'autorité du pape, l'abbé Osbern comme intrus, et d'inviter impérieusement tous les moines du couvent d'Ouche à se ranger de son côté.
Qui pourrait rapporter quelles furent les tribulations auxquelles se trouva livrée l'église d'Ouche , à Vintérieur et à l'extérieur ? Robert, son fondateur et son chef, fut injustement chassé de son siège , obligé d'errer dans les contrées étrangères , et de voir la puissance séculière substituer à sa place un homme étranger, qui, quoique habile et religieux, et même ardent pour les intérêts du monastère, soupçonneux cependant et craintif, n'osait se confier aux frères du couvent. Il en résulta qu'ayant connu l'excommunication dont avait été frappé l'abbé remplaçant, exhortés d'ailleurs par Robert leur père, qui prescrivait à ses fils de venir le rejoindre avec la permission du pape , quelques moines, quittant la Normandie, accompagnèrent leur, abbé, et se rendirent auprès du siège apostolique. Presque tous les religieux voulaient partir 5 mais les enfans et les infirmes furent obligés de rester malgré eux , parce qu'ils étaient retenus et surveillés exactement. Quant aux autres qui étaient
HISTOIRE DE 1SORMÂ.NDIE ', LIV. III. 8î
plus forts et qui se donnaient plus de liberté , ils s'exilèrent volontairement , pour suivre leur père. Voici quels sont leurs noms : Herbert et Hilbert de Montreuil, et Béranger fils d'Ernauld, copiste distingué. Ces trois moines- élevés avec soin dès l'enfance dans la maison du Seigneur, et formés par de bonnes études , furent ,toute leur vie utiles au culte divin 5 Renauld le grand , habile dans Fart de la grammaire , Thomas d'Angers , fameux par sa noblesse , Robert Gamaliel , chantre illustre , Turstin , Rainauld , Chevreuil , et Gaultier le petit. Us abandonnèrent la Neustrie, leur pays natal , et partirent pour la Sicile , s'exposant à souffrir les vicissitudes des événemens ; quelques-uns revinrent peu après, tandis que plusieurs autres servant leur pasteur jusqu'à ia fin , terminèrent leur carrière en Calabre.
Cependant le seigneur Mainier, que l'abbé Robert, après son premier départ , avait établi prieur du monastère , s'étant rendu peu de jours après à l'abbaye du Bec, s'était le premier de tous occupé avec Lanfranc, prieur de cette maison , de la substitution d'un autre abbé , et par conséquent avait implacablement offensé celui entre les mains duquel il avait fait profession. Effrayé des menaces de Robert, et honteusement mis en butte aux reproches de ses partisans , il se rendit à Cluni , de l'avis et avec la permission de l'abbé Osbern : et là il se soumit avec ferveur, durant un an, à toute la rigueur de ce monastère , sous Hu-' gués son vénérable abbé.
L'église d'Ouche fut violemment désolée par ces événemens : elle fut dépouillée aussi de plusieurs propriétés qu'elle possédait : car quelques chevaliers Jï. 6
voisins, qui étaient les hommes ou les parens des Gi roie , voyant l'expulsion des héritiers naturels , suscitèrent beaucoup de tracasseries aux moines de Saint- Evroul, et leur firent essuyer de grands dommages. En effet , chacun s'emparait d'une terre , d'une église ou d'une dîme. Le nouvel abbé, qui était étranger, ne connaissait pas tous les biens de l'abbaye ^ et il hésitait d'ailleurs à demander à des hommes dans lesquels il avait peu de confiance , des renseignemens sur les objets que Robert fils de Helgon , Giroie fils de Foulques de Montreuil , ou Roger Goulafi-e , et quelques mauvais voisins avaient usurpés. En conséquence , l'église d'Ouche perdit beaucoup de biens , que jusqu'à ce jour elle n'a pu recouvrer.
Le pape Nicolas étant mort, Alexandre lui succéda. Ce fut auprès de lui que l'abbë Robert se rendit avec onze moines de Saint*Evroul, et il lui raconta en détail tout ce que lui et les siens avaient eu à souffrir d'injures. Le pontife les accueillit avec bonté , leur prodigua ses paternelles consolations, et leur confia dans la ville de Rome l'église de l'apôtre saint Paul , afin qu'ils pussent s'y fixer et y observer leurs règles , jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé une habitation convenable. Robert réclama l'assistance de Guillaume de . Montreuil son cousin, et le trouva disposé et très-empressé à venir à son secours. Ce chevalier était porteenseigne du pape; il avait conquis la Campanie et soumis à l'apôtre saint Pierre les habitans de cette contrée, que divers schismes avaient séparés de l'unité catholique. 11 donna à son cousin, dépouillé par FeiEil, ainsi qu'à ses moines, la moitié des revenus d'une antique ville que l'on appelle Aquina. Robert
passa ensuite auprès de Richard , prince de Gapoue , fils d'Ansquetil de Quarel. U en reçut beaucoup de caresses ^ mais ses gracieuses promesses ne furent suivies d'aucun fait. Quand Robert s'aperçut qu'il était le jouet de protestations frivoles, il reprocha à Richard d'avoir dégénéré de sa race, qui lui était bien connue , et , le quittant aussitôt , il porta ses pas vers Robert Guiscard , duc de Galabre. Ge prince reçut l'abbé avec de grands honneurs, comme son seigneur naturel, et le pria instamment de se fixer auprès de lui , et pour toujours , avec ses moines. Son père Tancrède de Hauteville était originaire du Gotentin : de deux femmes légitimes qu'il avait épousées , il eut douze fils et plusieurs filles. U abandonna à lun d'eux, nommé Goisfred, les terres de son patrimoine, et prévint tous les autres qu'ils eussent à se procurer hors du pays, parla force ou par leur industrie, ce dont ils manqueraient. Ges jeunes gens, non pas ensemble, mais à diverses époques, passèrent dans la Fouille sous l'habit de pèlerin et portant le sac et le bâton , afin de n'être pas arrêtés par les Romains . Parvenus tous à la fortune par diverses voies, ils devinrent tous ducs ou comtes, soit dans la Pouille, soit en Galabre, soit en Sicile. G'estsur leurs exploits etleursentreprises courageuses que le moine Geofiroi, surnommé Maie-Terre, a récemment écrit un bon ouvrage , d'après l'invitation de Roger, comte de Sicile. Robert Guiscard fut le plus habile et le plus puissant de ses frères ; il posséda long-temps la principauté de la Pouille après la mort de ses frères Drogon et Onfroi-, il conquit le duché de Galabre après avoir courageusement vaincu, les armes à la main , les Lombards et les Grecs qui ,
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fortifies dans leurs villes iet leui^ grandes places, voulurent défendre leurs droits antiques et leur antique liberté. Ayant passé la mer dlonie avec une petite mais vaillante troupe de Normands et de Cisalpins, il envahit la Macédoine , livra deux batailles à Alexis, empereur de Constantino pie, et, l'ayant vaincu par mer et par terre, il mit en fuite ses nombreuses armées. Le héros dont nous parlons accueillit honorablement, comme nous l'avons dit, l'abbé Robert ainsi que ses moines ^ il lui donna l'église de Saint-Euphémîe située sur le rivage de la mer Adriatique, où l'on voit encore aujourd'hui les ruines d'une ville antique qui s'appelait Brixia, iet l'engagea à y construire un couvent, en l'honneur de sainte Marie, mère de Dieu. Ce duc, ainsi que quelques autres Normands , donnèrent à cette église de grands biens et se recommandèrent aux prières dès fidèles qui s'y étaient réunis ou qui s'y réuniraient, afin de combattre pour le Christ. C'est là que Frédesensis , femme de Tancrède de Hauteville, est ensevelie ; Guiscard son fils donna à cet effet à leglise un grand fonds de terre. Ce prince confia à l'abbé Robert le couvent de la Sainte-Trinité dans la ville de Venosa -, et l'abbé fit choix de Béranger , fils d'Ernauld Helgon , moine d'Ouche , et le présenta au pape Alexandre pour qu'il lui confiât Tabbaye de Venosa. Après avoir reçu la bénédiction du pontife , Béranger gouverna honorablement son abbaye , tant qu'Alexandre, Grégoire et Didier furent assis sur le siège apostolique 5 ensuite du temps du pape Urbain , le peuple l'élut évêque de la même ville. Issu d'une noble parenté, il combattît pour le Christ à Oiiche , depuis son enfance , sous l'abbé Théoderic ,
et se distingua beaucoup par son habileté dans Fart de lire , de chanter et d'écrire. Ayant ensuite , comme nous l'avons dit, suivi son abbé dans l'exil, choisi par lui pour le soin pastoral , il trouva le petit troupeau de vingt moines qui lui fut remis , fort occupé de vanités mondaines et fort paresseux à s'acquitter du culte de Dieu -, mais ensuite , aidé par la grâce divine , il en porta le nombre à cent. Il leur inspira noblement un zèle si grand pour toutes les vertus, que plusieurs évêques et abbés furent pris parmi eux et servirent la sainte mère Eglise dans des postes élevés pour l'honneur du vrai roi et le salut des âmes. Ce duc magnanime confia à l'abbé Robert un troisième couvent dédié à saint Michel archange et bâti dans la ville de Mella : cet abbé le remit à Guillaume , fils d'Ingran, qui était né à Ouche et y avait été fait clerc, mais avait été élevé au monacat à Sainte-Euphémie. Dans ces trois monastères d'Italie on suit le chant de l'abbaye d'Ouche, et on y observe encore aujourd'hui les règles de cette maison , autant que le lieu et la volonté des habitans le permettent.
Deux sœurs utérines de l'abbé Robert demeuraient à Ouche dans la chapelle de Saint-Evroul et avaient cru devoir renoncer au monde, en prenant le voile sacré et s'attacher à Dieu seul, dans toute la pureté du cœur et du corps. Lorsqu'elles apprirent que leur frère Robert jouissait dans la Fouille d'un certain pouvoir séculier et qu'elles virent qu'en Normandie elles seraient dédaignées et sans appui , elles passèrent en Italie , abandonnèrent le voile de la sainteté et embrassèrent le monde avec ardeur ; puis toutes deux épousèrent des maris , qui ne se doutaient pas
qu'elles eussent ëtë consacrées à Dieu. Roger, comte de Sicile, prit Judith en mariage, et un autre comte, dont je ne me rappelle pas le nom , épousa Emma. Ainsi toutes les deux , pour Tamour du monde , quittèrent le voile , emblème de la sainte religion ; mais comme elles avaient détruit leur première foi, toutes deux restèrent stériles dans le siècle , et n ayant joui qu'un moment de la félicité temporelle , elles offensèrent leur céleste époux.
Après le départ de Fabbé Robert , son oncle Raoul surnommé Male-Couronne, voyant s'élever contre ses parens toutes les fureurs d'une cruelle tribulation, et des étrangers exercer le pouvoir dans la maison d'Ouche , que ses frères et lui avaient construite à Dieu, abandonna la chapelle de Saint-Evroul où nous avons dit qu'il s'était retiré , et se rendit à Marmoutier , où il avait fait sa profession monacale ; peu de temps après, au bout de sept années d'exercice dans l'ordre religieux , il mourut glorieusement le quatorze des calendes de février ( 19 janvier) de l'année 1068.
Dans ce même temps Geoffroi-Martel , comte trèsbrave des Angevins , après avoir fait beaucoup de belles actions dans les affaires du siècle , mourut en 10612. Comme il n'avait pas d'enfans, il laissa ses Etats à Geoffroi, son neveu, fils d'Alberic % comte de Gâtinois. Il fut pris par artifice quelque temps après, par son frère Foulques, surnommé Réchin , qui s'empara du comté et le retint en prison durant trente ans , dans le château que l'on appelle Ghinon.
En ces temps-là , Guillaume , duc de Normandie , se faisait de plus en plus remarquer par ses qualités
' Ou Aubri.
et sa puissance , et surpassait tous ses voisins en générosité comme en magnificence. Il épousa la généreuse Mathilde, fille de Baudouin, duc des Flamands, et nièce de Henri , roi des Français , par une sœur de celui-ci. II en eut par la faveur de Dieu des fils et des filles , savoir , Robert et Richard , Guillaume et Henri, Âdelise et Constance, Cécile et Adèle. Les historiographes éloqnens ne manquent pas de matière pour s'étendre à cet égard , s'ils veulent , en renonçant à l'oisiveté et se livrant à l'étude, faire connaître à la postérité les divers événemens qui concernent ces grands personnages. Quant à nous qui ne fréquentons pas les cours du siècle , mais qui résidons au fond des cloîtres monastiques, après avoir fait une courte mention des choses qui nous concernent, reprenons le fil de notre discours.
La guerre s'étant élevée entre les Normands et leurs voisins, les Bretons et les Manseaux, le duc Guillaume résolut, de l'avis de ses conseillers, de rétablir la paix entre les grands de ses Etats et de rappeler les bannis. En conséquence, ayant pris le parti de la douceur, d'après les supplications de Simon de Montfort *, de Valeran, de Bretcuil et de quelques autres amis et voisins très-puissans , il rappela Radulphe de Toëni, et Hugues de Grenteménil*, qu'il avait dépouillés de leurs héritages, comme nous l'avons dit, et bannis de Normandie avec leurs partisans, et leur restitua leur patrimoine. Après avoir fait la guerre pendant trois ans, Ernauld obtint aussi une trèvé du duc et se rendit dans là Fouille, où il trouva se» amis et ses parens qui jouissaient de grands biens. Il en revint
• Moiu-Fort sar Rîle. — ' Ou Gran^lmënil.
quelque temps après avec des sommes d'argent considérables, et rapporta au duc un manteau précieux.
Quand les tempêtes qui avaient apporté de si grands malheurs à l'église d'Ouche furent un peu calmées , Qsbern qui était à la tête de la maison, qui avait éprouvé toutes les agitations de l'inquiétude, et qui au fond avait de grands remords de conscience , à cause de l'anathéme apostolique qui l'avait frappé , rappela de Cluni , sur l'avis et du consentement des frères , le seigneur de Mainier, que l'abbé Robert avait établi prieur , et le mit à la place de Foucher qu'il déposa. Ce même Osbern, fils d'Erfast, était originaire du pays de Talou , très-instruit dans les lettres depuis son enfance , éloquent dans ses discours, et propre par la force de son esprit à toutes sortes d'arts , tels que la sculpture , l'écriture, les travaux manuels., et beaucoup de choses de ce genre. C'était un homme d'un stature médiocre, d'un âge avancé, ayant la tête bien garnie de cheveux noirs et blancs; il était sévère pour les sots et les insolens, miséricordieux envers les faibles et les pauvres , et convenablement libéral envers les particuliers et les étrangers. Plein d'ardeur pour la profession monastique , il s'appliquait de tous ses moyens à procurer à ses frères tout ce dont ils pouvaient avoir besoin , spirituellement et corporellement. Il savait contenir à merveille les jeunes gens et les forçait trèsbien à lire, à psalmodier ainsi qu'à écrire, en employant comme il fallait les réprimandes et les corrections. 11 fabriquait lui-même des écriloires pour les enfans et les ignorans, préparait des tablettes cirées , et ne négligeait pas de faire remettre tous les jours par chaque individu la lâche de travail qu'il lui avait
imposée. C'est ainsi qu'en chassant Toisivelé, il avait ]'art d'appliquer utUement Fesprit de la jeunesse, et lui préparait pour l'avenir les moyens d'acquérir les richesses de la science. Chanoine de Lisieux , sous le prélat Herbert , Osberu , voulant ensuite se lier par des nœuds plus étroits , quitta l'habit séculier et se retira , pour perfectionner ses mœurs selon le bon plaisir de la volonté de Dieu , au nouveau couvent que Goscelin d'Arqués avait fondé sur le mont de la Sainte-Trinité de Rouen , et dans lequel se distinguait alors d'une manière incomparable le vénérable abbé Isembert, homme d'un grand mérite. L'abbé Rainier, successeur d'isembert, l'envoya à Cormeilles , après qu'il eut fait ses preuves dans l'ordre , pour établir le régime monacal en ce lieu , où l'illustre héros de ce temps, Guillaume, fils d'Osbern, et sénéchal de Normandie , avait commencé de fonder une abbaye en l'honneur de sainte Marie , mère de Dieu. L'abbé Robert ayant été chassé de son abbaye , comme nous l'avons suffisamment expliqué , Osbern, qui manquait des connaissances nécessaires , fut appelé msJgré lui au gouvernement de l'église d'Ouche , dont il s'acquitta avec soin et succès, autant que pouvait le permettre la cruauté de cette époque d'injustice , pendant l'espace de cinq ans et trois mois.
11 avait amené avec lui, d'après la permission de son abbé, un moine de son église, qui était très-sage et religieux , nommé Witmond ' , dont il ne négligea ni les avis ni l'assistance , tant qu'il fut à Ouche. Ce moine était très-habile dans l'art de la grammaire et de la musique, ce que nous attestent encore au-
' On Guimond.
jourd'hui les antiennes et les répons qu'il avait faits. Il donna plusieurs chants , pleins de douceur , dans Tantiphonaire et le Recueil de versets ' ; il termina l'histoire du saint père Evroul , en y ajoutant neuf antiennes et trois répons -, on lui doit quatre antiennes sur les psaumes pour les vêpres , et dans le second nocturne les trois dernières ; il est encore Fauteur du huitième et du douzième répons, sur ces dernières antiennes , d'une autre antienne pour les cantiques et les secondes vêpres, et dune très-belle pour le cantique de FEvangile. Le chantre Arnulfe, disciple de Fulbert , évêque de Chartres , avait composé cette histoire d'Evroul', pour Fusage des clercs, d'après les exhortations de Fabbé Robert ^ il Favait d'abord enseignée à deux jeunes moines, Hubert et Radulphe, envoyés à Chartres par cet abbé. Cependant Rainauldle-Chauve mit au jour un répons à la gloire du Seigneur, lequel se chante à vêpres, et sept antiennes qu'on trouve encore écrites dans le recueil des antiennes d'Ouche. Roger du Sap et quelques autres frères très-studieux firent aussi plusieurs hymnes dictées par une pieuse dévotion, en Thonneur de saint Evroul , et les déposèrent dans la bibliothèque d'Ouche , pour l'instruction de la postérité.
L'abbé Osbem tourmenté d'un excessif chagrin , à
' Tropharium*
^ Ce fut vers U fiv du vu* siècle que fiit composée la première Vie connue de saint Evroul ( Ebrulfus ), fondateur et abbé d'Ouche (Uticnm) , mort en 5g|9. Vossius croyait cette Vie du vi* siècle : Baillet peasaût qa'tlle n^éuit que du tiii'. L^autenr était certainement moine d'Ouchc. Ordiîric Viul Ta £ait entrer dans le sixième livre de son histoire. Mabillon l'a donnée en entier, avec des notes et des additions, dans le tom. !*•■ de son Recueil , pag. 354 ^ 36t .
cause de ranathéme apostolique auquel il était forcé de se soumettre, prit l'avis des hommes sages , et résolut d'expédier un envoyé à Rome, pour y demander humblement la bénédiction du siège apostolique. Il fit écrire des lettres de supplication par Witmond , moine plein de sagesse , et les fit copier avec un grand soin par le jeune Bernard, surnomméMatthieu , dont l'écriture était fort belle. Voici le texte de cette lettre.
« Au Seigneur apostolique Alexandre, vicaire du « bienheureux Pierre , père très-excellent de tout « l'univers :
« Son inférieur à une grande distance, certain abbé, « nommé Osbern, du couvent de Saint-Evroul, dans (( son pays de Normandie , salut véritable, soumission « très-humble, et selon son pouvoir prières dévotes.»
« Seigneur père , puisque, avant et sur tous les pré- « lats de l'Eglise , il vous appartient d'étendre votre « sollicitude. sur l'univers de toute la chrétienté, de « rechercher avec un zèle ardent ce qui est profita- « ble aux âmes, et de rappeler par votre autorité ceux « qui s'écartent de votre concorde, je dois donc, <( moi, abbë inconnu, demeurant toutefois dans le « giron de votre surveillance, recourir à vous comme (( à un consolateur plein de clémence , m'adre3ser à « vous à haute voix et de toutes les forces de mon « ame, diriger vers vous mes prières, implorer vos « consolations, afin que par votre grâce, et selon (( la rectitude de votre autorité, vous daigniez me (( tirer de certaine agitation de laquelle j'ai beau- <( coup à souSnr. L'abbaye de Saint-Evroul ,' que je (( tiens maintenant , fut occupée avant moi par l'abbé
« Robert, cousin de Guillaume, chevalier Normand, « votre féal; ayant éprouvé quelques contrariétés, il (( la quitta et partit. Cependant le prince de la proc( vince,et les prélats de TEglise me constituèrent abbé « en sa place. Gomme ils me rassurèrent, et me ras- « surent encore dans mes craintes à cet égard, comme « ils m'ordonnèrent régulièrement et selon Dieu , j'ai <( lieu de croire qu'ils ne m'ont pas trompé. Je sais <( seulement, d'après ma conscience, que ce n'est ni « par prières , ni par argent , ni par l'effet de l'amitié « ou de la condescendance, ni par aucun esprit de « ruse , mais seulement pour l'exécution du précepte « d'obéissance, autant que je le peux, que j'ai pris le « titre et la charge d'abbé , et qu'en les recevant j'ai « été exempt de toute supercherie. L'abbé Robert, <( dont nous venons de parler, s'étant éloigné de nous « à une grande distance, est devenu le père d'un cer- « tain monastère, dans la province de Galabre. C'est « là que, mû contre moi de colère et de haine, il (( m'accuse et me menace , disant que j'ai envahi au « mépris de Dieu la place qu'il occupait. Cette dissen- « sion est cause que les âmes des sujets sont partout « en péril, et que, flottant entre les partis, je reste « dans l'hésitation. En effet, comme mes prélats m'as- «• surent que je suis régulièrement en place, et m'or- « donnent de persister Je n'ose me montrer désobéis- « sant; je crains beaucoup le courroux et la haine « du frère qui m'accuse, étant surtout l'un et l'autre u prêtres et moines. En effet , pendant que la voix « apostolique , tonnant horriblement , dit à chacun : <t tout homme qui hait son frère est un homicide , qui (( est-ce qui osera dire combien est grand l'homicide
HISTOIRE DE hormandie ; Liv. III. 93
« que consomme un moine-prétre qui hait son frère , « et si dans cet état il ose sacrifier à Fautel, qui peut « ignorer que son ame est damnëe ?
« C'est pourquoi , seigneur apostolique, très-ré vé-
« rend père de toute la chrétienté , prosterné jusqu'à
« terre aux pieds de votre miséricorde , dans mes gé-
« missemens mêlés de larmes, je vous prie du fond
(( du cœur, vous qui , mis en la place du bienheureux
(( Pierre, devez avec une grande vigilance nourrir les
« brebis du Seigneur, et les garder des embûches des
« loups , je vous supplie de mettre promptement , par
« l'efFet de Famour de Dieu , et par un jugement de
« votre équité, un terme à la calamité de la discorde
(t cruelle, qui existe entre moi et Robert, ce frère
« dont je vous parle. Faites disparaître aussi entière-
u ment toute cette fluctuation qui agite mon cœur.
« Ainsi, par le commandement de votre autorité,
« faites réunir en présence de juges capables et légi-
a times, pour y discuter équitablement l'affaire,. et
« moi-même et les auteurs de mon ordination, et
« Robert qui m'accuse. Si l'on trouve que c'est à bon
« droit que j'occupe l'abbaye , j'y resterai jusqu'à la
« fin-, si c'est à tort , je la quitterai. Que si vou3 em-
u ployez votre grâce à cet effet, et qu'ainsi vous rem-
(( pHssez votre devoir d'une manière digne d'éloges,
« vous nous procurerez à tous deux, vous assurerez
« à deux frères les douceurs de la paix. Effectivement
u qu'il m'arrive, soit de rester, soit de partir, la co-
« 1ère de mon frère se reposera, calmée certainement
« par le résultat du jugement-, et moi, libre d'incer-
« titude; je pourrai désormais me livrer avec sécu-
« rite au service de Dieu.
« gouvemear des gouverneurs de TEglise , père <c des pères, vous qui avez ëté constitue le refuge de (( tous ceux qui éprouvent des tribulations! par le a bienheureux pouvoir de lier et de délier que vous <c exercez sur tous les habitans de la terre , prêtez IV « reille à ces paroles de mon cœur , et en tant que «t l'expression en est droite, accordez-moi ce qu'elles a demandent. Afin que vous soyez convaincu que je « parle avec simplicité , j'appelle comme témoin de (( ma conscience ce Dieu qui sait toutes choses , et « qui voit que je parle de cœur, comme de bouche. <( Enfin, pour terminer, je demande instamment, près- « terne et suppliant , que vous veuillez , pieux sei- « gneur, dans votre bonté paternelle , m'adresser par « le même envoyé que j'ai dirigé vers vous, et dans « de» lettres munies de votre sceau, une réponse qui « m'indique en quel sens et comment vous avez pris a mes paroles, ce qu'en conséquence vous allez faire, « en quel temps et en quel lieu : si par votre réponse a vous faites cesser mon incertitude, je n'aurai qu'à « me réjouir d'avoir élevé la voix vers un consolateur (( plein de clémence.
« Adieu , père glorieux , directeur très-excellent , « chef suprême de l'Eglise sur la terre î Adieu! veil- (( lez sur tous les bercails du Seigneur ! Plaise à Dieu (c que vous agissiez ainsi afin d'arriver avec sécurité tt au jugement dernier. Ainsi soit-il ! »
Guillaume, prêtre de Saint- André d'Echaufour, porta cette lettre , et la présenta dans Rome au pape Alexandre. Ce vénérable pontife la lut en présence du sénat romain ' , l'examina prudemment après une
* C'est ainsi qa^Orderic Vital dësigne les cardinaux re'unîs.
HISTOIRE DE NORMÂ.MDIE ^ LIV. III. qS
discussion approfondie, et, à la prière de Tabbé Robert qui était présent, donna Tabsolution à Osbern, et renvoya le porteur des dépêches dont nous venons de parler fort satisfait, et lui donna sa bénédiction apostolique. Quant à Robert, il craignait que la violence du duc Guillaume ne s'opposât à son retour en JVormandie ^ il se trouvait retenu, comme nous Tavons dit, dans la Calabre par Guiscard et les autres Nor* mands, qui avaient usurpé de riches domaines. Aussi le courroux qui l'avait animé contre Osbern s'adoucit, et il devint lui-même auprès du pape un bienveillant intercesseur en faveur de celui que précédemment il avait cruellement poursuivi par d'adroites accusations. Après avoir terminé sa mission, le prêtre Guillaume retourna heureusement vers ceux qui l'avaient envoyé, et, par le rapport qu'il fit des choses qu'il avait vues ou entendues à Rome, combla de joie les religieux d'Ouche.
Rassuré en conséquence , Osbern mérita beaucoup d'éloges pour la manière dont il s'occupa, à l'intérieur comme à l'extérieur, des soins de l'église qui lui avait été confiée. 11 n'admit à la conversion que quatre néophytes, à cause des tempêtes auxquelles les persécutions l'avaient mis en butte ; mais il instruisit diligemment et utilement dans les sciences sacrées ceux qui avaient été admis par ses prédécesseurs, et qu'il avait trouvés dans le couvent. Il institua un anniversaire au 6 des calendes de juillet ( 26 juin), en faveur des pères et des mères, ainsi que des frères et des sœurs de tous les moines du monastère d'Ouche. C'est pourquoi il y a un très -long registre, où l'on inscrit le nom de tous les frères ,*
96 ORDERIG VITAL.
quand, appelés par Dieu, ils viennent se réunir à Tordre. Ensuite on écrit au dessous ]es noms de leurs pères et de leurs mères, de leurs frères et de leurs sœurs. Ce registre est conservé près de Fautel toute Tannée, et Ton fait en présence du Seigneur une soigneuse commémoration des personnes inscrites, pendant que le prêtre dit dans la célébration de la messe : Ardmas famuhrum faimUarumque tuarum, etc. , « daignez unir à la société de vos élus les âmes de (( vos serviteurs et de vos servantes , dont on voit les (( noms inscrits devant votre saint autel. » L'anniversaire dont nous parlons se célèbre le 6 des calendes de juillet ( 26 juin). On sonne long-temps soir et matin toutes les cloches pour Toffice des morts \ on ouvre sur Tautel, après Tavoir délié , le livre des morts, et Ton offre fidèlement à Dieu des prières , d'abord pour les défunts, ensuite pour les parens et bienfaiteurs vivans, et enfin pour tous les fidèles. La messe du matin est chantée avec solennité par Tabbé, assisté de tous les ministres, revêtus de leurs habiJlemens sacrés. L'aumônier réunit ce jour-là au couvent autant de pauvres qu'il y a de moines \ le célerier leur donne dans l'infirmerie le pain, le vin et la boisson qui leur sont nécessaires; et, après le chapitre, tout le couvent s'occupe des pauvres, comme dans la Gène du Seigneur. Cette institution de Tabbé Osbern est encore aujourd'hui pratiquée avec soin dans l'église d'Ouche, qui Ta transmise avec zèle aux religieux
de Noyon, de B % et autres qui suivent nos
règles.
' Balcherenses, Nous n^ai^ons pu découvrir de quel monastère H s*agit ici.
HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. III. g^
L'homme de Dieu que nous avons souvent nommé , aimait beaucoup , comme nous Favons dit ci-dessus , les pauvres et les malades*, il leur fournissait libéralement tout ce qui était nécessaire à leurs besoins. C'est ce qui le porta à statuer que les moines d'Ouche nourriraient à perpétuité et pour l'amour de Dieu, sept lépreux, et leur donneraient tous les jours par les mains du cellérier, sept portions égales à celles des frères du couvent, tant en pain qu'en boisson. Cette fondation fut volontiers observée parOsbern et par son successeur Mainier , tant qu'ils vécurent et gouvernèrent la maison : mais comme la volonté des hommes est sujette à varier , leur successeur Serlon changea cette institution -, et depuis , Roger qui leur succéda, réduisit à trois, au nom du Seigneur, le nombre des infirmes.
L'an de l'Incarnation du Sauveur 1064, après la mort de Herbert-le-Jeune , comte du Mans, le duc Guillaume passa la rivière de Sarthe avec une forte armée, et reçut avec clémence un grand nombre de Manceaux qui se soumirent à son pouvoir. Tant qu'il vécut, c'est-à-dire , pendant vingt-quatre ans , ils lui restèrent légitimement soumis. Le jeune comte , en effet, après la mort de Herbert-Ie-Vieux, son père (que Ton appelle communément Herbert Eveille-Chien, à cause des vexations très-graves qu'il eut sans cesse à souffrir des Angevins , ses voisins perfides) ; le jeune Herbert, par le conseil de sa mère Berthe, s'était, lui et ses Etats, mis sous la protection du vaillant duc des Normands. Il avait donné en mariage à Robert, fils de ce prince, sa sœur Marguerite, à laquelle il avait transmis son héritage, c'est-à-dire, le comté du II. 7
Maine , dans le cas où il mourrait sans enfans. Gaultier comte de Pontoise, fils du comte Drogon, qui avait fait avec Robert-le-Vieux, duc de Normandie, le voyage de Jérusalem pendant lequel il mourut comme pèlerin, avait épousé Biote, fille de Hugues, comte du Mans, laquelle était la ùnte du côté paternel de Herbert-le-Jeuue : il prétendait à tout le comté du Mans, et en occupait même une partie. Geofiroi de Mayenne, Hubert de Sainte-Suzanne, quelques autres seigneurs attachés à Gaultier, occupaient avec opiniâtreté la ville même, qui est la capitale de la province 5 car ils craignaient vivement de subir le joug normand , qui est toujours très-lourd pour ceux auxquels il est imposé. En conséquence , pendant que le magnanime duc attaquait les rebelles avec activité, et, comme le veut le sort de la guerre, causait de grands dommages à l'ennemi et en éprouvait à son tour, le comte Gaultier et sa femme Biole vinrent à mourir en même temps par les machinations de Tinimitié, après avoir reçu, à ce qu'on dit, un poison mortel, qu'on eut l'art de leur faire prendre. Dès qu'ils eurent cessé d'exister, le duc, plus assuré du succès, attaqua les révoltés avec de grandes forces , et prit possession avec une grande joie de la ville du Mans , dont les citoyens se soumirent sans résistance. Le seigneur Ernauld , évêque de cette ville, vint honorablement au devant du duc , avec les clercs et les moines marchant en grande pompe, et portant les croix et les bannières.
Cependant Geoffroi de Mayenne jaloux du bonheur du duc , chercha tant qu'il put à lui nuire , soit en lui suscitant des ennemis , soit en ourdissant des trames dangereuses. C'est pourquoi le duc , après avoir sup-
porte quelque temps son insolence , pour lui fournir les moyens de se corriger sans entraîner la ruine de personne, voyant qu'il persévérait dans son opiniâtreté , leva une grande armée, prit la place forte d'Ambrières ", et mit le feu à Mayenne à la suite d'un long siège. Après avoir soumis ces deux forteresses, il abattit l'audace de Geoffroi, et contraignit à lui rendre hommage ce seigneur, qui , le plus brave des Manceaux , persuadait aux autres orgueilleux de résister comme lui. Quand il fut dompté , presque tous ses complices et les fauteurs de sa rébellion furent frappés de terreur et se virent forcés de craindre et de servir le prince Guillaume , que la main de Dieu protégeait. Le duc envoya la belle Marguerite à Stigand, seigneur puissant de Mésidon % pour être élevée par lui; mais, avant d'avoir atteint l'âge nubile, elle fut heureusement soustraite aux séductions du siècle , et reposa inhumée à Fécamp, où brille glorieusement le monastère de la sainte et indivisible Trinité.
En même temps Robert de Gacé , fils de Rodolphe, qui était fils de l'archevêque Robert, mourut sans enfans : le duc Guillaume son cousin réunit son héritage à son domaine. Alors il donna à Geoffroi-le- Mancel, frère du vicomte Hubert, la terre de Robert de Guitot ' , qui était exilé à cause du meurtre du comte Gislebert. C'est de ce Geoffroi que le seigneur Osbern, abbé de Saint-Evroul, achetales terres que l'on
' Ambrièrcs ( département de la Mayenne )j et non pas Uambières, comme on lit dans plusieurs auteurs.
' Bourg du département du Calvados , oii Stigand fonda le prieuré de Sainte -Barbe-en- Auge, dans le xi« siècle.
' Wilot.'
100 ORDEBIC VITAL.
appelle le Douet-Artus ' , le Tronguet , et Le-Ménil- Rousselin. Le duc Guillaume y consentit et confirma l'acquisition en présence des seigneurs de Normandie, Guillaume fîlsd'Osbern , Richard d'Avranches , fils de Turstin, Roger de Mont-Gomeri, et plusieurs autres dont il est fait mention dans la charte.
Robert de Guitot, long-temps après cet événement, se réconcilia avec le,duc , et , ayant recouvré ses fiefs, réclama de Saint-Evroul la terre dont nous avons parlé : mais peu après, la guerre d'Angleterre, où il fut blessé au genou, étant terminée , il fut frappé d'une maladie mortelle. Sentant sa fin approcher , il donna de bon cœur aux fidèles de Dieu et pour la rédemption de son ame , toute la terre qu'il avait revendiquée , comme nous l'avons dit. Ce don fut fait à Douvres % en présence d'Odon, évéquedeBayeux, de Hugues de Grandménil, de Hugues de Montfort, de Hugues fils de Foulcauld, et de plusieurs autres personnages, de condition tant grande que médiocre. Comme ce chevalier avait près de quarante neveux, tous fiers de leurs titres , ils se firent cruellement la guerre , et l'héritage de Robert de Guitot ne put jamais jusqu'à ce jour rester paisible. En effet, Mathiel et Richard son frère, le Noir et Rualod le Breton, gendre de le Noir, l'attaquèrent en différens temps , et commirent beaucoup de méchantes actions, qui furent accompagnées de grands désastres. Chacun d'eux contesta cette possession à Saint-Evroul; mais par le jugement de Dieu, qui protège puissamment son église, ils furent forcés de mettre un terme à leurs injustes
' Ductus F.rtu.
' Commanc rurale près de Caen.
chicanes. Effectivement, Mathiel, sous le grand duc Guillaume, Richard et quelques autres prétendans, sous le duc Robert et ses frères Guillaume-lerRoui et Henri , s'efforcèrent avec beaucoup de menaces de dépouiller l'église de Dieu des biens qu'elle avait acquis 5 mais le Roi des rois ayant porté secours aux siens , ils ne purent venir à bout de Yexxvà^ entreprises perverses. . .
Ernauld d'Echaufour, fils de Guillaume (îiroîë, étant heureusement revenu de la Fouille , alla trouver le duc Guillaume , lui présenta un manteau magnifique et lui demanda humblement la remise de son héritage. Le duc ayant égard à la noblesse def ce personnage et à sa grande valeur , se rappelant d'ailleurs que ses soldats avaient bravement attaqué les Manceaux , les Bretons et les autres ennemis , adoucit son ressentiment , lui pardonna ses attentats , lui accorda une trêve , lui promit de lui rendre son patrimoine , et , jusqu'au terme prescrit , lui donna toute liberté , toute sécurité , pour aller et venir sur ses terres. Dans cette circonstance , Ernauld se réjouit beaucoup dé lia promesse du duc -, mais c'était envain, comme il ne tarda pas à s'en éclaircir. En effetMabille, fille de Talvas , prépara des alimens et un breuvage empoisonnés -, elle engagea Ernauld à son retour de la cour du duc, lorsqu'il repassait en France, à prendre chez elle des rafiraîchissemens -, mais un de ses amis , complice du crime, le lui fit connaître. Comme Ernauld s'entretenait à Echaufour avec quelques-uns de ses amis, il fut invité avec de grandes prières de se mettre à table, par les gens de la susdite dame 5 comme il se souvenait de l'avis de son ami , il se garda bien
102 OADERiC VITAL.
de S y rendre et refusa positivement les alimens et les boissons, dans lesquels il craignait de trouver la mort. Cependant Gislebert , frère de Roger de Mont-Gomeri, qui accompagnait Ernauld, ignorant le piëge que l'on avait tendu , prit la coupe , et sans descendre de cheval but le vin : dévoré par le poison , il mourut | trois jours après à Rémalard. Ainsi cette femme perfide , pensant détruire le rival de son mari , fit mourir son frère unique, qui, dans l'âge de l'adolescence, se faisait remarquer par une grande honnêteté et par sa valeur de chevalier. Peu après, Mabille gémissant d'avoir été déçue dans ^a première tentative, en fit de nouvelles et de non moins criminelles, pour parvenir à consommer l'attentat qui faisait l'objet de ses vœux. A force de prières et de promesses , elle séduisit le chevalier Roger , surnommé Goulafre , qui était le chambellan d'Ernauld , et fit consentir le perfide satellite à ses désirs criminels. Puis elle prépara des breuvages de mort que Roger présenta à son seigneur Ernauld , à Giroie de Courville et à Guillaume , surnommé Goiet ' de Montmirail. Ainsi dans Courville , un seul poison fut présenté à la fois à trois grands personnages ^ mais Giroie et Guillaume , qui se firent porter chez eux , et qui purent à leur gré faire ce qui était nécessaire , se guérirent avec le secours que Dieu prêta aux remèdes des médecins. Quant à Ernauld qui était exilé , et qui dans la maison d'autrui ne pouvait suffisamment prendre soin de sa santé , il fut malade pendant quelques jours, et, comme le mal s'aggravait de plus en plus , il mourut le jour des calendes de janvier ( i*'' janvier ). La veille de sa mort, étant
' Guillanme Gouct.
HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. III. Io3
seul au fit dans sa chambre, il vit clairement, et non en songe, un beau vieillard qu'il prit pour Tëvéque saint Nicolas, et qui lui donna les avertissemens suivans : « Mon frère , ne t'inquiète pas de la ft santë de ton corps, parce que, sans nul doute, « tu mourras demain; mais fais tous tes efforts pour « trouver les moyens de sauver ton ame, lors de « l'examen du juge équitable et ëternel. » A ces mots , le vieillard disparut soudain , et aussitôt le malade envoya à Ouche , pour demander la visite des frères de cette abbaye. Ils lui envoyèrent sans retard à Courville Foulques de Warlenville. C'est là que le chevalier dont nous parlons avait passé pendant trois ans le temps de son exil chez Giroie , seigneur du lieu , son parent et son ami -, c'est de ce fort qu'il allait venger Foutrage de son ëloignement, par une guerre opiniâtre et avec l'aide des habitans de Corbon ' , de Dreux, de Mortagneel de tous ceux qu'il pouvait appeler à son secours. Foulques étant arrivé en toute hâte , le malade s'en réjouit beaucoup ; puis après avoir raconté la révélation qu'il avait eue la veille, et renonçant au siècle , il se fit moine avec une tendre dévotion de cœur -, il pleura ses péchés , se réjouit en Dieu et mourut le même jour. Son corps fut transporté à Ouche , et enseveli honorablement dans le cloître des moines , par le seigneur abbé Osbern et par les moines de Saint-Evroul.
Après la mort d'Frnauld, toute la noblesse des Giroie tomba pour ainsi dire en ruine , et aucun de leurs descendans n'a pu jusqu'à ce jour recouvrer l'éclat de sa race. Ernauld avait pris pour épouse Emma , fille
* AiTundissemcnt cl canton de Morlagae, dëpartcmenl de l'Orne.
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deTurstin Halduc, de laquelle il avait eu Guillaume et Rainauld, Pétronille et Gève, et d'autres fils et filles. Ils devinrent orphelins dès leurs plus jeunes années, pendant que leur père était encore dans tout l'éclat de sa jeunesse-, placés dans des maisons étrangères , comme nous l'avons déjà annoncé , ils furent exposés dès l'âge le plus tendre à souffrir la pauvreté et toutes sortes de calamités. Leur mère se retira chez Eudes son frère , sénéchal du duc de Normandie, et qui par ses richesses et sa puissance tenait le premier rang dans le Cotentin , parmi les seigneurs du pays : elle vécut honnêtement dans le veuvage pendant près de trente ans , soit chez son frère , soit chez quelques autres de ses amis. Par sa chasteté , sa douceur et ses antres bonnes qualités, elle mérita beaucoup de louanges 5 vers la fin de sa carrière, elle quitta l'habit séculier, et reçut avec beaucoup de dévotion le voile sacré de la main de Roger, abbé de la Sainte-Trinité de Lessai.^
Guillaume d'Echaufour , fils aîné d'Ernauld , avait à peine atteint l'âge de l'adolescence, qu'il se rendit à la cour de Philippe, roi des Français, dont il devint écuyer, et qu'il servit si bien qu'il fut par lui armé chevalier. Il partit ensuite pour la Pouille , où il avait des parens d'une grande distinction-, bien accueilli par eux, il augmenta sa bonne réputation par plusieurs actions d'éclat : il y prit pour femme une femme noble de Lombardie, et obtint la possession de trente châteaux sous Robert , comte de Loritello ' , neveu de Robert Guiscard. D'une seconde femme ileut une nombreuse lignée de l'un et l'autre sexe ^ puis ,
' Voyez Giannone , Hist. de Kaples , liv. x , chap. 5.
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oublié des Normands , il vécut près de quarante ans chez les Lombards.
Rainauld, le plus jeune des fils d'Ernauld, trois mois avant la mort de son père , fut remis à l'abbé Osbern qui le fit élever avec soin dans l'église d'Ouche, sous la discipline régulière : il fut surnommé Benoît par ce religieux à raison de s2l douceur. Son père , en l'offrant à Dieu pour l'état monastique, donna à Saint- Evroul une terre d'une charrue, près de Saint-Germain , dans la paroisse d'Echaufour : notre église l'a perdue dès long-temps, dans les désastres qu'Ernauld et ses héritiers eurent à souffrir, ainsi que nous l'avons rapporté. Rainauld était âgé de cinq ans, lorsqu'il subit le joug monacal, qu'il porta courageusement dans le malheur comme dans la prospérité, pendant cinquante-deux ans et sous quatre abbés. Il apprit parfaitement la science de lire et de chanter, et l'enseigna volontiers , quand il fut parvenu à l'âge viril, à ceux qui s'adressèrent à lui. Il fut remarquable par le don de la mémoire, qui lui faisait raconter exactement tout ce qu'il avait vu ou entendu 5 il charmait souvent ses compagnons par le récit agréable qu'il savait faire des choses qu'il avait apprises , ou dans les livres divins ou dans les conversations des savans. Sans cesse il s'appliqua à plaire, par son affabilité et ses bons soins, aux novices qui avaient de la douceur, de la modestie et le désir de s'instruire. Mais il avait pris le parti de tenir courageusement, en les contredisant avec hardiesse, contre les orgueilleux, les artificieux et les partisans des nouveautés. Par la permission de l'abbé Roger, et pour l'avantage de l'église d'Ouche, il se rendit deux
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fois dans la Fouille , et il y trouva son frère Guillaume et beaucoup d'autres de ses parens, qui possédaient de grandes richesses dans cette contrée étrangère. Il passa près de trois ans en Calabre avec Guillaume abbé de Sainte-Euphémie , fils d'Onfroi du Tilleul -, à son retour il apporta en don à Saint-Evroul une chape de pourpre* blanche, dont cet abbé, qui était son cousin, lui avait fait présent. Rainauldfut dès Tenfance fidèle aux observances monastiques , auxquelles il s'attacha parfaitement jour et nuit, dans le service divin. Nous l'avons vu souvent psalmodier d'une manière si infatigable, qu'à peine les autres religieux trouvaient, quand il se taisait, le temps de dire un verset dans le chœur ; mais comme il est écrit que les justes^ont exposés à de grandes tribulations , aussi éprouva-t-il de nombreuses adversités , dans le malheur des guerres et des troubles, tant intérieurs qu'extérieurs. Comme il était ferme et sévère pour les hommes téméraires , et qu'il dédaignait de flatter les hypocrites , il fut souvent en butte à leurs attaques multipliées. L'œil de Dieu voit toutes choses-, et dans ses jugemens équitables le ciel condamne ce qui paraît aux hommes digne de louange : il frappa Rainauld des infirmités corporelles dès son enfance; et pour justifier encore plus le juste, il ne cessa d'augmenter la faiblesse de son corps. Dans sa jeunesse, comme il avait peu de modération , et que pour toutes sortes de travail il paraissait plus fort que les autres frères, il faisait usage de tous ses moyens : pendant qu'il portait de la terre, il fut atteint d'une hernie, et n'ayant pas voulu cesser de travailler, le mal finit par devenir in-
' Le mot purpura désignait soavent une étoAc ce non une couleur.
curable. Pendant sept années, il soufirit de si grandes douleurs qu'il ne pouvait pas même porter là main à la bouche , ni faire la moindre choae sans Tassistance d autrui. Dieu suprême, qui guérissez ceux qui sont contrits de cœur, ayez dans votre clémence pitié de ce religieux ! Purgez-le de toute espèce de crime ! Enlevez-le à l'affligeante prison de la chair ! Admettez-le à la société de vos serviteurs dans le repos de l'éternité !
Deux filles d'Ernauld , après la mort de leur père , aimèrent mieux plaire à Dieu par la bonté de leurs moeurs que se montrer dans le siècle , avec la beauté corruptible du corps. C'est ce qui les détermina toutes deux à consacrer à Dieu leur virginité , et à se faire religieuses, loin du monde qu'elles méprisaient. Pétronille prit le voile dans le couvent de Sainte-Marie d'Angers, et observa avec soin les saintes règles, selon l'usage des autres vierges. Déjà, depuis dix ans, elle habitait le cloître, quand la réputation de sa sainteté et l'exemple de ses vertus la firent connaître au loin. Quant à sa sœur Gève , elle fit son salut , et rendit de, grands services dans le couvent de la Sainte- Trinité, que la reine Mathilde avait fondé à Caen : ce fut sous l'abbesse Béatrix qu'elle se distingua longtemps par ses pieuses actions et ses sages instructions.
Telles sont les choses que j'avais à dire sur les fondateurs de notre église et leur famille. Maintenant je reprends le fil de mon histoire.
Guillaume, illustre marquis de Normandie ', voyant que les habitans de Beauvais faisaient tous leurs efibrts pour ravager les frontières du duché , confia à plu?*
• Nonnanniœ mar<:hio.
sieurs de ses barons , pour le défendre , le château de Neuf-Marché, après en avoir expulsé pour une légère offense Geoffroi , qui en était l'héritier naturel. L'entreprise des barons ne réussit guères qu'une année , à cause des habitans de Milli , de Gerberoi , et d'autres lieux voisins qui infestaient le pays. Enfin le magnanime duc confia ce fort, en lui accordant la moitié de son revenu , à Hugues de Grandménil , qui tenait le premier rang par son intrépidité et sa générosité, ainsi qu'à Gérold qui était grand sénéchal : il suivit en cela le conseil de Roger de Mont-Gomeri, qui était très-jaloux de la valeur de son voisin, et cherchait à lui nuire et à lui susciter des désagréraens , de quelque manière que ce fût. Hugues accepta avec plaisir la défense de la place dont il s'agit, et, avec l'aide de Dieu , dans le cours d'un an , fit prisonniers les deux principaux seigneurs du Beauvaisis , et rétablit dans le pays une tranquillité parfaite, après avoir partout battu les autres ennemis.
Quatre chanoines occupaient l'église de rapôtre saint Pierre à Neuf-Marché ; mais ils s'acquittaient avec négligence du service de Dieu et vivaient trop dans le monde. C'est ce qui détermina le généreux Hugues à concéder la moitié du revenu que lui produisait l'église aux moines de l'abbaye de Saint-Evroul, à la condition que des religieux succéderaient à chacun des chanoines qui viendrait à manquer, par décès ou par tout autre événement : ce qui fut accepté. En conséquence , deux chanoines qui étaient du parti de Hugues s'étant retirés, ils furent remplacés par des moines, qui jusqu'à ce jour ont possédé le revenu dont il est question ci-dessus. Ce lieu fut occupé par
Robert-Ie-Chauvc , par Radulphe de La Rousserie , par Jean de Beaunai % et par d'autres hommes valeureux. En un certain temps , il s'éleva de grands débats entre Hugues de Grandménil et Raoul , comte de Mantes , beau-père de Philippe , roi des Français. Hugues en vint courageusement aux mains avec Raoul ; mais comme ses forces étaient moins considérables que celles de son ennemi, il fut obligé de se retirer. Dans cette retraite Richard de Heudricourt, noble chevalier du Vexin , reçut une blessure : il fuyait à toute bride, et tentait de passer à gué la rivière d'Epte, quand un chevalier qui le poursuivait l'atteignit d'un rude coup de lance dans le dos. Transporté bientôt à Neuf-Marché par ses frères d'armes , et craignant la mort, il suivit les avis de Hugues à la maison duquel il avait toujours été attaché par le service militaire, et, sans tarder, fit vœu qu'il combattrait dans l'exercice des vertus, sous les lois monacales. Il se rendit donc chez les moines d'Ouche, et se mit sous la direction de l'abbé Osbern. Par un don de Dieu, qui par divers moyens retire les pécheurs du gouffre de la perdition, Richard se rétablit un peu, sans toutefois recouvrer toute sa santé , et vécut près de sept ans dans le couvent, rempli de ferveur et servant l'Eglise de plusieurs 'manières. Après sa blessure il apporta volontairement à Saint-Evroul , le produit du patrimoine qu'il possédait dans le Vexin, parce qu'il n'avait ni femme ni enfant. Il obtint l'entière concession de cette donation de Foulques, son oncle, de Herbert l'échanson qui était un seigneur considérable, et de ses autres parens. Quoique sa plaie ne se
' Bcaunai ( j9c/a/7iam) dans l'a rronclisscmenl de Dieppe.
fût jamais fermée, et qu'il en coulât journellement, comme le rapportent ceux qui l'ont vu, autant de matière qu'en pourrait contenir la coquille d'un oeuf d'oie , il s'appliquait avec ardeur à suivre la règle du couvent, et s'acquittait gaîment des fonctions qui étaient de son ressort. 11 allait où l'ordre lui en était donné , soit à pied , soit à cheval , et rendait à l'église de constans services selon ses moyens, et non moins par ses actions que par ses paroles* Aussi Fabbé Osbern l'aimait plus que les autres moines, et se fiait à lui tout autant qu'à soi-même 5 pour ce qui concernait la nouvelle église, qu'il avait résolu de commencer, il lui confia le soin, les dépenses et la surveillance de la taille des pierres.
Sur les instances, et d'après les exhortations de Richard, l'abbé Osbern inspira le désir dé le connaître, pour l'agrément de son entretien, à l'éloquent Robert, à Herbert de Séran % à Foulques de Chaudri ^, et à d'autres chevaliers et roturiers du Vexin : il reçut pour le domaine de Saint-Evroul la terre d'Heudricourt, du consentement et à la satisfaction des seigneurs et des voisins. A son retour il tomba malade : quelques jours après le mal ayant fait des progrès , il se fit conduire au chapitre , et se fit lire publiquement la lettre que , comme nous avons dit ci-dessus , il avait adressée au pape Alexandre, II en agit ainsi pour prouver à tout le monde qu'il n'avait pas soustrait l'abbaye à l'abbé Robert , mais qu'il en avait pris le gouvernement malgré lui, et même contraint par la violence. Il fortifia ensuite ses frères par ses exhortations, et les pria de lui pardonner ses erreurs et
* Serranz. -— ^ Caldreiuni»
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de se souvenir de lai. S'ëtant ainsi confessé et ayant reçu la sainte communion du corps du Seigneur, après avoir gouverné l'église d'Ouche pendant cinq ans et trois mois, il mourut le 6 des calendes de juin (27 mai) entre les mains de ses frères, qui chantaient pieusement pour lui des litanies.* Le lendemain, Vital, abbé de Bernai, arriva pour inhumer son ami , et l'ensevelit dans le cloître , auprès de l'église de saint Pierre , prince des apôtres , d'où son successeur Mainier le transféra dix-sept ans après dans le nouveau chapitre , avec les ossemens de Witmond son compagnon.
L'an de l'Incarnation du Seigneur 1066, on vit une étoile qu'on appelle comète paraître au mois d'avril pendant près de quinze jours, du côté du nord-ouest: ce qui, comme l'assurent les savans astrologues , qui ont approfondi les secrets de la physique, désigne une révolution. En effet, Edouard, roi des Anglais, fils d'Ethelred et d'Emma , fille de Richard-le- Vieux , duc des Normands , venait de mourir peu de temps auparavant. Herald', fils du comte Godwin, avait usurpé le trône des Anglais -, déjà trois mois s'étaient écoulés depuis que ce prince , souillé de parjures , de cruautés et d'autres iniquités, s'y maintenait au détriment de beaucoup de personnes ; car son injuste usurpation avait excité de grandes dissensions dans la nation, et occasionnait la mort des fils et des maris, objets d'un deuil considérable pour beaucoup de mères et d'épouses. Il est bon de savoir qu'Edouard avait fait la concession entière du royaume d'Angleterre à Guillaume , duc des Normands , son proche parent ;
' Harald ou Uarold , fils de Godwin.
ÎIT. ORDERIC VITAL.
qu'il Favait fait héritier de tous ses droits , avec l'aveu des Anglais eux-mêmes , et qu'il avait informé le duc de ses dispositions, d'abord par Robert, souverain pontife de Cantorbéry, et ensuite par Herald luimême. Cet Herald avait prêté serment de fidélité au duc Guillaume , à Rouen , en présence des seigneurs de Normandie 5 devenu ainsi l'homme du prince , il avait juré tout ce qu'on lui avait demandé sur les très-saintes reliques. Guillaume avait conduit avec lui Herald dans l'expédition qu'il dirigeait contre Conon*, comte des Bretons^ en présence de l'armée , il lui avait fait don d'armes brillantes , de chevaux et d'autres objets d'un grand prix. Cet Anglais était remarquable par sa taille, par ses belles manières , par la force du corps et la hardiesse du caractère , par l'éloquence , par les grâces de l'esprit et par d'autres bonnes qualités. Mais à quoi lui servirent tant de dons sans la bonne foi , qui est la base de toutes les vertus? De retour dans sa patrie, le désir qu'il avait de régner lui fit trahir la foi par lui jurée à son seigneur. 11 parvint à circonvenir le roi Edouard, qui, accablé par le mal, était près de mourir-, il lui fit part de tout ce qui était relatif à son voyage, à son arrivée en Normandie et à sa mission. 11 ajouta, par une frauduleuse assertion, que Guillaume de Normandie lui avait donné sa fille en mariage et transmis , comme à son gendre, ses droits sur tout le royaume d'Angleterre.
A ce rapport, le prince malade éprouva beaucoup d'étonnement ^ cependant il crut Herald et lui accorda ce que cet adroit tyran lui demandait. Quel-
' CoDan.
HISTOIRE DE NORMAWDIfi 5 LIV. Il^> 1 1 3
que temps après , le roi Edouard , de pieuse mémoire , mourut à Londres la vingt-quatrième année de son règne , le jour des nones de janvier (5 janvier)^ il fut inhumé dans le nouveau monastère * qu'il avait bâti dans la partie occidentale de la ville et ùit dédier la semaine précédente, près de l'autel que le bienheureux apôtre Pierre avait illustré par de grands miracles, du temps de Tévéque Mélitus. Le jour même de l'inhumation, pendant que le peuple était baigné de larmes aux obsèques de son roi chéri , Herald se fit consacrer par le seul archevêque Stigand , que le pape avait suspendu de ses fonctions pour certains crimes : n'ayant pu réunir le consentement des autres prélats , ni des comtes et des grands , il avait ravi furtivement les honneurs du diadème et de la pourpre. Les Anglais ayant appris la téméraire usurpation dont Herald s'était rendu coupable, entrèrent dans une grande colère , et quelques-uns des plus puissans seigneurs , déterminés à une courageuse résistance , se refusèrent entièrement à toute marque de soumission. Quelques-uns ne sachant comment fuir la tyrannie qui déjà pesait grandement sur eujc, considérant d'ailleurs qu'ils ne pouvaient le renverseï^, ni tant qu'il vivrait , ni tant qu'il régnerait , ni lui substituer un autre monarque pour l'avantage du royaume, soumirent leur tête au joug et augmentèrent ainsi la puissance de l'attentat qui commençait. Bientôt Herald souilla par d'horribles crimes le trône qu'il avait méchamment envahi.
Les comtes Edwin et Morcar i , fils d'Algar premier
' Westminster , monastère de Fottest.
* Morkar.
Il4 ORDERIC VITAL.
comte du pays , s'attachèrent intimement à Herald ; ils employèrent tous leurs efforts pour le seconder , d'autant plus quil avait épousé Edgive ' leur sœur, mariée précédemment à Gritfrid, puissant roi des Gallois : ce dernier en avait eu Bliden*, qui lui succéda, et une fille nommée Nest. Alors Tostic \ fils du comte Godwin, voyant le succès de l'attentat de son frère Herald , et le royaume d'Angleterre accablé par toutes sortes d'oppressions , s'en affligea beaucoup, résolut de s'y opposer, et même de combattre ouvertement. C'est pourquoi' Herald lui enleva avec violence le comté de son père que Tostic, comme aîné, avait long -temps possédé sous le roi Edouard, et le força de s'exiler. Tostic, en conséquence, gagna la Flandre, recommanda sa femme Judith à son beau-père Baudouin, comte des Flamands, puis se rendit en toute hâte en Normandie , et fît de grands reproches au duc Guillaume de ce qu'il laissait un parjure occuper son trône ^ il lui promit qu'il obtiendrait la couronne s'il voulait passer en Angleterre, avec une armée de Normands. Ces deux princes s'aimaient beaucoup depuis long -temps-, ils avaient épousé les deux sœurs , ce qui entretenait beaucoup leur amitié. Cependant le duc Guillaume reçut avec joie son ami à son arrivée ^ il le remercia de son reproche amical , et , animé par ses exhortations , il convoqua les grands de la Normandie et les consulta publiquement sur l'affaire importante qu'il s'agissait d'entreprendre.
' Dans le liv. iv ci-après, cette princesse est appelée Aldit, et Griifrid, Guitfrid.
' Ou Blidel. — » Tosiig.
HISTOIRE DE NORMANDIE ^ LIV. III. Il5
Dans le même temps, la Normandie ^tait illustrée par plusieurs sages prélats et par plusieurs seigneurs distingués. Maurille , de simple religieux devenu métropolitain, occupait comme évêque le siège de Rouen j Odon, frère utérin du duc Guillaume, était évéqne de Bayeux 5 Hugues , frère de Robert , comte d'Eu , était à Lisieux 5 Guillaume, à Evreuxj Geoffroi, à Goutance *, Jean , fils de Raduphle , comte de Bayeux, à Avranches , et Ives , fils de Guillaume de Bellême , à Seés. Tous ces prélats se faisaient remarquer par l'excellence de leur illustre origine, par leurs sentimens religieux , ainsi que par beaucoup d'autres mérites.
Dans l'ordre laïque , on voyait en première ligne Richard comte d'Evreux, fils de l'archevêque Robert^ le comte Robert, fils de Guillaume , comte d'Eu 5 Robert comte de Mortain , frère utérin du duc Guillaume 5 Raoul de Couches , fils de Roger de Toëni , porte-enseigne des Normands 5 Guillaume, fils d'Osbern ', cousin du duc et son grand sénéchal ^ Guillaume de Varenne -, Hugues d'ivri , grand échanson -, Hugues de Grandménii -, Roger de Monbray * 5 Roger de Beaumont^ ^ Roger de Mont-Gomeri -, Baudouin et Richard, fils de Gislebert, comte de Brionne et plusieurs autres, fiers de leurs dignités militaires, et jouissant d'une grande influence par leur mérite et par la sagesse de leurs opinions. Ils n'eussent cédé ni en vertu ni en sagesse au sénat romain , et s'appliquaient à l'égaler par la constance de leurs travaux , et en triomphant de l'ennemi tant par le génie que par le courage.
• Ou Osbert. — ' De Molbraio.
* Beaumont-Ie-Roger , qai tire son surnom de ce conite.
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Le duc les réunit tous en une assemblée générale. Sur le rapport de cette grande aOaire , les sentimens différèrent parce que les esprits difféi^aient aussi. Les plus emportés , désirant favoriser Famlûtion du duc , engageaient leurs compagnons à marcher au combat et le louaient d'entreprendre sans retard cette grande expédition ; les autres le dissuadaient de se hasarder dans un si pénible travail et faisaient entrevoir beaucoup de difficultés et de désagrémens pour ceux qui manifestaient trop d'audace et se précipitaient vers la mort -, ils opposaient les dangers de la mer et la difficulté dé se procurer une flotte , et prétendaient que ce petit nombre de Normands ne pourrait triompher de la multitude d'Anglais qu'ils auraient à combattre. Enfin, Guillaume envoya à Rome Gislebert, archidiacre de Lîsieux , et demanda conseil au pape Alexandre sur les événemens qui se présentaient. Le pape, ayant appris ces détails, fut favorable aux prétentions légitimes du duc , lui ordonna de prendre hardiment les armes contre le parjure , et lui envoya le drapeau de l'apôtre saint Pierre, dont la vertu devait le défendre de tout danger.
Cependant Tostic reçut du duc la permission de retourner en Angleterre , et lui promit avec fermeté son assistance, tant par lui-même que par tous ses amis : mais comme il est écrit que l'homme pense, et que Dieu ordonne, il en arriva bien autrement qu'il ne l'espérait. En effet, il s'embarqua dans le Cotentin , mais il ne put parvenir en Angleterre. Herald avait couvert la mer de vaisseaux et de chevaliers afin qu'aucun de ses ennemis ne pût, sans un grand combat , pénétrer dans le royaume qu'il avait frauduleu-
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sèment usurpé. En conséquence, Tostic se trouva dans un grand embarras , ne pouvant s'ouvrir un passage avec si peu de monde contre tant d'ennemis , pour porter la guerre en Angleterre , ni retourner en Normandie à cause des vents contraires. Il souffrit en outre beaucoup de la fureur de ces vents opposés , Fouest , le sud et d'autres vents ayant soulevé les mers , où il erra long-temps ayant à craindre beaucoup de dangers , jusqu'à ce que , après de grandes fatigues, il arriva chez Herald, roi de Norwège , que l'on surnommait Uarafage. 11 en fut reçu honorablement, et, voyant qu'il ne pouvait s'acquitter des promesses qu'il avait faites au duc Guillaume , il prit un autre parti et dit à Haraiage : a Magnifique « monarque , je supplie votre sublimité , je me prétf sente devant elle et j'ofire fidèlement à Votre Maie jesté ma personne et mes services , afin que je puisse a par votre secours recouvrer de la succession de mon « père les biens et les honneurs qui me sont dut». « Mon frère Herald, qui me devait a bon droit lobéis- « sance en ma qualité daine . a us<-^ de Jiaude poui « me dépouiller, et a même porté 1 audacejuM^u a uoui « per.au prix d'un parjure, le i-o^rauixi*; d Au^ieu;ii<. « Vous dont je couuau» leb loice& iat^ «muec e' à* « mérite, secourez - iuoj puissamuieu- J* vou «:i « prie, comme élani ueveui vuti* kHHuui- iiuiiiJii-. « pv la |;uerre Jor^uei. u* moi i>rriiu- li-.A* ^ « des pour vous ir uiui\j' u* . lup^^i^^n '. .. « deMUoi Jl jUtIre ^uf ^ou- »^i*' ^^< •i:^<.«. ^•
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guerre , et mil six mois à équiper , avec diligence et complètement , la flotte qui devait le porter. Le prince exilé excita le tyran à une telle entreprise, et même avec beaucoup d adresse , parce qu'il craignait d'être pris pour un espion et qu'il voulait se servir de lui pour se venger, de quelque manière que ce fût, de l'outrage que son frère déloyal lui avait fait éprouver en le bannissant.
Néanmoins le marquis des Normands faisait les préparatifs de son départ, ignorant les malheurs qu'avait essuyés son précurseur, entrsdné vers le Nord , loin du but de sa course : on préparait diligemment en Neustrie beaucoup de vaisseaux avec leurs agrès; les clercs et les laïques rivalisaient de soins et de dépenses pour les constructions. Par une levée générale en Normandie , on rassembla de nombreux combattans. Au bruit de l'expédition , accoururent des contrées voisines les hommes qui étaient disposés à la guerre-, ils préparèrent leurs armes pour combattre. Les Français et les Bretons , les Poitevins et les Bourguignons, d'autres peuples aussi du voisinage des Alpes ' accoururent pour prendre part à la guerre d'outre-mer -, et aspirant avec avidité à la proie que leur offrait l'Angleterre , bravant les divers événemens et les divers dangers, ils s'offrirent à les affronter par terre et par mer.
Pendant ces préparatifs, Osbern, abbé d'Ouche , mourut comme nous l'avons dit ; les religieux prièrent le duc de lui donner un successeur avant son départ. Le prince réunit un conseil général de tous les grands à Bonneville ^ -, ensuite , sur l'avis de l'évêque Hugues
* Cisafpini. — ' BonneTÎllc sur Touque ( Calyados ).
HISTOIRE DE NOBMiNDlE^ HV. IH. tig
et d'autres sages personnages , iï choisit le prieur Mainier, lui remit avec le bâton pastoral le soin des affaires temporelles , et prescrivit à Hugues d'ajouter ce qui était de sa compétence, en ce qui concernait les soins spirituels : ce dont il s'acquitta volontiers.
Le même jour, le duc ordonna au seigneur Lanfranc , prieur du Bec , de venir le trouver : il lui confia l'abbaye qu'il avait fondée à Caen , en l'honneur de saint Etienne , premier martyr. Ainsi Lanfranc devint le premier abbé de Caen; mais, peu de temps après , il fut élevé au siège archiépiscopal de Cantorbéry. II était né Lombard , profondément instruit dans les arts libéraux, doué de bienveillance , de générosité , et de toutes sortes de vertus , sans cesse appliqué à faire l'aumône et à se livrer aux bonnes études. Du jour où il reçut à Bonneville , comme nous l'avons dit, le gouvernement de l'église, il se distingua noblement en servant les fidèles dans la maison de Dieu , durant vingt - deux ans et neuf mois«
Le vénérable Hugues, évêque deLisieux, conduisit à Ouche , par l'ordre, du duc , le magnanime client de Dieu Mainier , qu'il bénit selon les statuts des canons devant l'autel de l'apôtre saint Pierre , le 1 7 des calendes d'août ( 16 juillet). Mainier ayant pris le nom et la charge d'abbé , mérita des éloges tant qu'il vécut, gouverna la maison avec utilité pendant vingtdeux ans et sept mois, et, avec l'aide de Dieu, fitbeaucoup de travaux , tant à l'intérieur qu'à l'extérieur , pour le monastère qui était confié à ses soins. 11 parvint par sa douceur , son adresse et ses bonnes raisons, à calmer les moines qui avaient été un peu agités
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lors de son élection. En effet, ils avaient élu pour les gouverner deux moines distingués par leur religion, et par Tune et l'autre science , Rainauld de La Roche et Foulques de Warlenville, et c'est ce qui les avait fortement éloignés de Tabbé qui, sans leur consentement, leur était imposé par l'évéque et leurs voisins. Souvent, dans de telles affaires, ce sont les plus méchans qui font naître les troubles-, car, pendant que les pervers s'efforceqt avec violence dé faire prévaloir leur opinion , la régularité de Tordre et les bons avis > sont rarement écoutés. Mais le Dieu tout-puissant protège fortement sOn Eglise dans toutes ses adversités, corrige ceux qui sont dans Terreur et prodigue avec clémence les consolations nécessaires, comme il veut et par qui il le veut. En effet , ce fut sa providence , comme on le viï ensuite évidemment, qui porta IMbinier au gouvernement du couvent d'Ouche , qui était jdacé dans un^ territoire stérile au milieu de voisins scélérats. Mainier était né dans le château voisin qu'on appelle Echaufour; il était très-savant ea grammaire, en dialectique et en rhétorique, adroit et sévère pour extirper les vices, ardent à communiquer et à prescrire les vertus à ses frères. Observateur assidu de la règle monastique , il enseignait à ceux qui lui étaient confiés la voie de la vie , par ses paroles et par ses œuvrer ^ il excita vivement beaucoup de personnes à travailler dans la vigne du seigneur des armées, fut le premier au travail, et toujours le compagnon pli^ji^ de sollicitude de ses collaborateurs. Mainier commença la nouvelle église en Thonneur de Marie ^ mère du Seigneur , de Tapôtre saint Pierre, et du saint confesseur Evroul : on y voit sept autels
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consacrés à la divine majesté, en Thonneur des saints. L ancienne église qu'Evroul avait construite en l'honneur du prince des Apôtres, dans le temps où le sceptre des Français fut aux mains de Ghilpëric et de son neveu Childebert , avait été en grande partie détruite par le temps ^ et elle ne suffisait plus à la réunion des moines qui s^augmentait jour* nellement. Un édifice en pierre est un travail fort difficile à Ouche , parce que la carrière de Merlerault , d'où on transporte la pierre de taille , en est éloignée de six milles. C'était donc pour les chefs de l'entre-* prise une très-grande difficulté que de réunir les chevaux y les bœufs et les charrettes pour le transport de tant de pierres , et des autres matériaux nécessaires à un si grand ouvrage. L'abbé dont il est question, pendant tout le temps de son gouvernement , n'eut pas un moment de repos; par sa constante sollicitude pour toutes choses , il rendit beaucoup de services à ses subordonnés et à la postérité. Avec l'aide de Dieu, et avec les secours et les largesses de ses frères et de ses amis, il termina une église belle et vaste, propre à célébrer fort à l'aise le service de Dieu , un cloître et un chapitre, un dortoir et un réfectoire, une cuisine et un cellier , et les autres pièces nécessaires à l'usage des moines. L'archevêque Lanfranc, assistant à la dédicace de l'église de Caen , douze ans après la guerre d'Angleterre , remit à l'abbé Mainier quarante-quatre livres de monnaie anglaise et deux marcs d'or ; illui envoya ensuite de Cantorbéry quarante livres stèrlings, par Roger du Sap, dont il connaissait la science, et qui était son ami. Ce fut avec ces dons que l'on éleva la tour, et que Ton construisit le dortoir des moines.
laa ORDËRIG VITAL.
La reine Mathilde donna une précieuse mitre et une chape pour le service de Dieu , et cent livres rouennaises pour faire un réfectoire. Guillaume de Ros , clerc de Bayeux, qui y jouissait d'un triple honneur (car il était chantre, doyen et archidiacre ) , donna quarante livres sterlings aux moines d'Ouche : quelque temps après , ayant quitté librement les pompes du siècle, cet ecclésiastique se fit moine à Caen, et, avant d'avoir passé un an dans la vie monastique , il fut choisi pour gouverner le monastère de Fécamp. Son nom est inscrit dans notre registre général , à cause des bienfaits dont nous lui sommes redevables. Aussi a-t-on alloué en sa faveur, comme pour un moine profès , des messes , des oraisons et des aumônes. C'est ainsi qu'avec les dons de plusieurs personnes , s'éleva la construction de la nouvelle église , et que le travail commencé, tant de cet édifice que des autres bâtimens, se termina honorablement du temps du gouvernement de l'abbé Mainier. Quatre-vingt-dix moines de diverses qualités et conditions , dont les noms sont inscrits dans le volume de la description générale, quittèrent l'habit séculier dans l'église d'Ouche , et se déterminèrent à marcher, par les pénibles sentiers du salut , dans la voie et selon Fexemple des hommes de bien. Quelques-uns, du vivant de ce père, obtinrent le prix de leur bonne vie 5 d'autres restèrent long-temps dans la bonne voie, supportèrent virilement les longues fatigues de l'église militante , et s'appliquèrent à plaire à Dieu par la dévotion , et à servir les hommes par l'exemple des saintes œuvres. Quelques seigneurs d'une haute noblesse accordèrent des secours au monastère, et obtinrent de leurs
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parens, de leurs amis et de leurs connaissances, des dîmes , des églises , et des ornemens ecclësiastiques pour le service des frères. Je ne saurais décrire entièrement tous les dons que chacun fit à cette maison -, cependant je désire , aidé par Dieu , en faire connaître quelques-uns à la postérité, pour l'avantage général et autant que j'aurai le pouvoir de le faire*
Le premier des moines, Roger de Haute-Rive , se rendit dans le Vexin, par Tordre de l'abbé Mainier,. et s'y mit en possession d'Heudricourt que , comme nous l'avons dit , Richard avait donné à Saint-Evroul ; il trouva cette terre inculte et privée presque entièrement de cultivateurs. Il commença par y construire un oratoire avec des branchages , en Thonneur de saint Nicolas, évêque de Myre ; c'est pour cela que le village qui y est établi , est encore appelé par les habitans la chapelle Saint-Nicolas. Il arriva souvent, ainsi qu'il avait coutume de nous le dire lui-même, que pendant les nuits, lorsqu'il chantait matines dans cette chapelle de rameaux, un loup s'établissait en dehors, et par ses hurlemens répondait aux psalmodies. Cet homme vénératle, secondé par la puissance divine, s'attacha par les nœuds de l'amitié l'échanson Herbert, qui après la mort de Herbert son cousin (lequel était frère de Richard dont nous venons de parler) céda à Saint-Evroul la moitié du revenu de son fief. Roger, travaillant avec le secours de ce patron bienveillant, cultiva ce lieu qui depuis long-temps était désert, à cause dé la guerre et des autres calamités. Roger du Sap, qui lui succéda au bout de quelques années, commença à bâtir une église en pierre. Le chevalier Herbert avait beaucoup de
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pouvoir dans tout le Vexin. Entouré d'un nombreux cortégede fils , de parens puissans et d'alliés très-opulens d'ailleurs , il s élevait au dessus de presque tous ses voisins. Sa femme nommée Rollande, fille d'Odoii de Ghaumont, lui donna Godefroi et Pierre, Jean et Guallon, et plusieurs filles qui eurent une grande postérité. Le père et les frères dont nous venons de parler furent des chevaliers d'un grand mérite, et, autant du moins qu'il le parut à l'extérieur, fort reli-* gieux, et probes envers Dieu et les hommes. Roilande fut toute sa vie douée d'une honnêteté parfaite : elle survit encore aujourd'hui à son mari et à ses enfans, depuis long-temps enlevés au monde. Ce fut par leur bienveillance et leur protection que la chapelle Saint-Nicolas fut bâtie et rendue jusqu'à ce jour propre à l'habitation des moines , qui vivent régulièrement et chérissent la psûx.
A cette même époque, Foulques, fils de Radulphe de Chaudri, aima beaucoup le vénérable Roger, à cause des bonnes qualités qui le distinguaient. Il lui présenta son fils pour le tenir sur les fonds de baptême : ce qu'il fit avec beaucoup de plaisir. Gomme leur connaissance et leur amitié s'accrurent peu à peu , Foulques donna à son compère l'église de Saint-Martin de Parues ' , dans laquelle se réunissaient aux jours prescrits les fidèles de sept villages voisins , pour rendre leurs vœux au Seigneur , et pour entendre , comme il convient , les louanges et les préceptes de Dieu. Il manda Tabbé Mainier. Quand ce père fut arrivé à Parues, Foulques, du consentement de son frère Guasselin, donna à Saint^Evroul l'église , toutes les redevances
■ Dans le Vexin , près du Monl-Jnvoult , sur le Cudroad.
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auxquelles elle avait droit, dans le même lieu une terre d'une charrue, la dime de sa charrue, la pro-* priëté de deux maisons . et un moulin nommé Barre* Chemin , de plus Farchidiaconat qu'il tenait de ses prédécesseurs auxquels Tavait cédé Tarchevéque de Rouen, et la seigneurie sur tous les hôtes qui résidaient à Parnes, à la condition que s'ils forfaisaient au couvent , il ne les punît pas à leur domicile \ mais partout ailleurs. Les habitans de Parnes se félicitaient beaucoup d'être soumis aux moines , espérant qu'avec leur protection , ils seraient mis à l'abri des insultes des Normands de leur voisinage , dont les vexations étaient fréquentes. Par la suite , sous le prieuré de Goisbert le médecin , Foulques fit don de tout le cimetière, pour commencer la nouvelle église. Alors on jeta les fondemens de l'édifice, qu'une succession d'obstacles pendant trente-quatre ans, n'a pas encore permis de terminer. Ce chevalier était courageux et magnanime, et très -ardent dans toutes ses entreprises 5 prompt à s'enflammer de colère , et terrible les armes à la main ; disposé à ravir audacieusement le bien d'autrui , comme à prodiguer imprudemment le sien, afin de idériter le frivole éloge de magnifique. Il prit pour femme Ita, fille de Hérémard de Pontoise, de laquelle il eut Gauthier, Mainier, Hugues, Gervais, Hérémard et Foulques, ainsi qu'une fille nommée Luxovie. Dès leur enfance, Mainier et Foulques furent liés par la règle monacale-, les quatre autres suivirent la carrière des armes.
Foulques , dont j'ai déjà peint le caractère inconstant, aimait beaucoup les moines et les défendait courageusement contre leurs ennemis , et quelquefois
aussi il les vexait cruellement. A Parues , le vieux Roger et Goisbert le médecin , Robert-le-Chauve et Haimeric , Jean et Isambert, et plusieurs autres servirent Dieu dans la vie monastique. Quelques-uns d'eux, tels que Bernard surnommé Michel, Rainauld , Tbéoderic , Gaultier-le-Chauve et Guillaume de Caen , qui fut surnommé Alexandre , vécurent dans une grande religion , et ayant terminé leur carrière y furent inhumés avec respect.Tout ce que Foulques avait donné aux moines leur fut confirmé par Robert FEloquent de Chaumont, qui était le seigneur principal. Peu de temps après, comme il enlevait avec violence le butin qu'il avait fait sur la terre de Saint- Ouen , il tomba de cheval tout armé ^ son casque entra en terre, il se rompit le cou et mourut misérablement. Son corps fut enseveli près d'Allières par Fabbé Mainier, dans le chapitre des frères de Fiavigni, qui y demeuraient. Alors ses fils, Otmond de Chaumont, Guazon de Poix ', et Robert de Beauvais confirmèrent à Saint -Evroul tout ce qui avait été donné ou concédé par leurs prédécesseurs, ainsi que nous lavons rapporté. C'est ainsi que l'église de Parnes fut accordée aux moines d'Ouche : cette église fut bâtie anciennement en Thonneur de Saint-Martin, archevêque de Tours : on y conserve avec respect depuis long-temps le corps de saint Josse, confesseur du Christ. Je dirai en peu de mots quel était ce saint, et d'où il était originaire; je puiserai avec véracité quelques détails dans un volume écrit sur sa sainte vie.
Le bienheureux Josse était fils de Judicael, roi des
• DePexeio,
Bretons, et frère d'un autre Judicael, roi aussi. Pendant qu'on le cherchait pour lui confier le trône, il se rendit en pèlerinage à Rome avec onze autres pèlerins , après avoir abandonne les études qu'il faisait au couvent de Lanmelmon. Haimon, duc de Ponthieu , l'ayant reconnu pour un noble personnage , le retint à son passage, et le fit ordonner prêtre chape- • lain. Sept ans après, Josse servit Dieu dans l'ermitage de Braïc, sur la rivière d'Autie', où il vivait d'oiseaux de différentes espèces, et de petits poissons qu'il prenait à la main , comme des animaux privés. N'ayant qu'un seul pain , qu'il allait diviser à quatre pauvres, malgré les murmures de son disciple Oalmare, il reçut de Dieu, par la rivière d'Autie, quatre; petites barques chargées de provisions de toute espèce. Ensuite il bâtit un oratoire en l'honneur de saint Martin à Runiac, sur la rivière de Canche% et s'y fixa pendant quatorze ans. Un jour qu'un aigle avait enlevé onze poules , et finit par emporter le coq lui-même , l'homme de Dieu se mit en prières, et fit un signe de croix : aussitôt l'aigle revint, rendit le coq sain et sauf et mourut aussitôt.
Un jour que Josse se trouvant avec le duc Haimon cherchait dans une épaisse forêt une habitation qui lui convint, le duc, fatigué par la chasse et par la soif, s'endormit : l'homme de Dieu enfonça en terre le bâton dont il se servait , fit sa prière à Dieu , et une fontaine jaillit aussitôt. Les malades y viennent avec vénération, et dès qu'ils y ont bu, ils sont soudain
guéris.
Le serviteur de Diea construisit de ses propres
' Braïcum , probablement la Broie. — " Quantia^
I*ï9 ORDERFC VITAL.
mains dans la forêt, deux oratoires en bois; il dédia Tuu à Pierre , le porte^tef des cieax , et Tantre à rëloquent Psto). De là il partit ponr Rome, et en apporta beaueonp de reliques de saints. La jeune Joliule, ayeogle de naissance , fnt ayertie dans une vision qu'elle devait se laver la fignre avec Feau dans laquelle Josse lavait ses mains. Dès qu'elle Peut fait elle recouvra la vue. Cet événement se passa au retour de lliomme de Dieu , et Ton éleva une croix de bois en ce lieu, qui de là fut appelé La Croix. Cependant, lorsque Josse était en route pour Rome, le duc flaimon fit construire dans Fermitage une église ea pierre . qu'à l'arrivée de l'homme de Dieu il fit dé£er en Thonneur de saint Martin. Il donna en outre pour doter cette église une ferme de ses propriétés, avec tous les accessoires qui en dépendaient. C'est là qae Josse , ce fidèle athlète de Dieu, condbottit long-temps pour le ciel , et , terminant hettrensement le cours de sa sainte vie, se rendit auprès du Christ, le jour des ides de décembre ( 1 3 déeeadire ).
Ses deux neveux Wînodi et Amoch lui succédèrent en ce lieu , et prirent rhabitude de laver et de nettoyer le saint corps, qui resta long -temps sans se corrompre. Drochtric , successeur d'Haimon y ayant connu ce miracle , hésita à le croire. Voulant dans son audace s'en assurer, il fit ouvrir le saint tombeau de vive force, et y ayant porté ses regards insolens , il s'écria saisi d'efiroi : « Ah ! « saint Josse ! » Aussitôt il devint sourd et muet , et , jusqu'à sa mort , il éprouva une grande faiblesse dans toutes les parties de son corps. La femme de ce duc , effrayée du malheur de son mari , éleva ses
gëmissemens vers Dieu, et, pour le salut de son ame , donna à saint Josse les deux villages de Grespiniac et de Nétreville '. Ces évënemens se passèrent du temps de Dagobert, fils de Clotaire -le- Grand , roi des Francs. Isembard de Fleuri , à la demaùde de Tabbë Herbald, écrivit au moine Adelelme que le corps de saint Josse fut découvert de la manière que voici, l'an de rincarnation du Seigneur 977 , sous Lothaire , fils de Louis, roi des Français. Un certain paysan nommé Etienne , qui gagnait sa vie à travailler dans un moulin, averti en songe par un certain homme dont les habits étaient éclatans, alla au lieu où était le saint ^ et, abandonnant sa femme et ses enfans , il se fit clerc. Conformément aux avertissemens de sa vision , il se mit à chercher dans l'intérieur de Téglise, et, de l'avis de Pridien Sigenaire , il découvrit le tombeau à la droite de l'autel Saint-Marlin , et trouva le corps de saint Josse, dont tous les mortels avaient jusqu'alors ignoré l'emplacement. Chacun s'étant réjoui de cet événement et chantant les louanges de Dieu, on déterra le mausolée avec le saint corps. La renommée fit connaître partout cette découverte : une grande multitude de peuple accourut de toutes parts pour voir lever le corps , et lui ofirit des vœux et des présens. Il s'opéra là beaucoup de miracles, et un grand nombre de maladies diflTérentes y trouvèrent leur guérison. Enfin, le huit des calendes d'août (aS juillet), le corps de saint Josse fut déposé avec vénération sur l'autel de Saint-Martin.
Cette même année on commença en ce lieu à jeter les fondemens d'un monastère -, on entreprit d'y réta-
* Crispiniacum; Netreuilla.