LIVRE QUATRIÈME
Ou temps du pape Alexandre ii , plusieurs royaume» de Funivers furent en proie à de grandes calamités ; et plusieurs peuples rivalisèrent de fureurs pour accroître leurs maux. Leshabitans deTOccident eurent beaucoup à souffrir , et, supportant de grav esinf ortunes , éprouvèrent les plus affreux désastres. Henri, roi des Français , et Edouard , roi des Anglais , monarques accomplis , étant venus à mourir , les Français et les Anglais eurent long-temps sujet de pleurer leur perte, parce qu'ils n'obtinrent pas après ces princes de maîtres qui leur ressemblassent par les vertus et par rexccUence des moeurs. Les pères de la patrie ayant été enlevés du milieu des humains, eurent pour successeurs des tyrans qui abusèrent de la domination royale. Alors, souillée par la cruauté et le parjure de Herald , l'Angleterre tomba en ruines, et, privée des maîtres héréditaires qu'elle avait vu naître , elle fut livrée (»n proie aux brigands étrangers, qui étaient attaché8 h Guillaume vainqueur : ce qui offre aux historiens sincères le sujet d'un affligeant récit de ruines ot (lu malheurs.
Quelques philosophes éloquens se procurèrent facihmiout d'amples matériaux pour composer plusieurs (Mivranos : on effet, ils se trouvèrent long-temps à la
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rendu , fut réparé, et en huit jours complètement fortifié. Là, un grand nombre de chevaliers qui burent de l'eau et mangèrent de la chair d'animaux trop jeunes , moururent de dysenterie ; quelques autres s'en ressentirent jusqu'à la fin de leurs jours. Le duc y laissa une garnison ainsi que ses malades , et se mit en route pour soumettre ceux qu'il avait vaincus. Les habitans de Cantorbéry, ville voisine de Douvres, accoururent au devant du vainqueur, lui jurèrent fidélité, et lui donnèrent des otages.
Herald ayant été tué, Stigand, archevêque de Cantorbéry , Edwin et Morcar, illustres comtes , et plusieurs autres grands seigneurs anglais , qui ne s'étaient pas trouvés à la bataille de Senlac , établirent pour roi Edgar-Clyton % fils d'Edouard, roi des Huns, et petit-fils d'Edmond Irnéside, c'est-à-dire, Côte de Fer. Ils menaçaient d'abord de combattre courageusement pour leur patrie et leur nation contre les ennemis étrangers. Cependant le duc Guillaume ayant appris les réunions fréquentes de cette assemblée, s'avança avec des forces imposaQtes , prit position à peu de distance de Londres , et envoya cinq cents cavaliers en avant. Us forcèrent à se réfugier dans leurs murs les troupes qui de la ville s'étaient avancées contre les Normands. La mort de leurs enfans et de leurs amis fut pour tous les citoyens le motif d'une profonde douleur. Les cavaliers ajoutèrent l'incendie au massacre, et mirent le feu à tous les édifices qui se trouvaient en deçà de la rivière. Le duc passa la Tamise, et arriva devant la place de Guarengefort % L'archevêque Stigand et quelques au<:res nobles an-
* Edgar-Elheling , ou rillustre. •— ' Walliagford.
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glais sj rendirent. Renonçant à Edgar, ils firent la paix avec Guillaume et le reconnurent seigneur. Bien accueillis par lui, ils conservèrent leurs anciennes dignités et leurs biens. Cependant les gens de Londres suivant d'utiles conseils se soumirent au duc, et lui conduisirent autant d'otages et les personnes qu'il voulut. Edgar- Adelin * , qui avait^été établi roi par les Anglais, sentant bien qu'il ne pouvait résister, se soumit humblement, lui et ses Etats, au duc Guillaume. Cet Edgar, jeune homme doux et sincère, était parent du roi Edouard-le-Grand, car il était fils de son neveu : il embrassa tendrement le vainqueur, qui le traita honorablement toute sa vie et comme l'un de ses enfans.
Comme Dieu dispose de toutes choses , la paix se rétablit en Angleterre dans l'espace de trois mois. Tous les prélats et tous les grands du royaume traitèrent avec Guillaume et le prièrent de prendre le diadème royal , comme c'est l'usage chez les princes anglais. C'est ce que desiraient vivement les Normands qui , pour procurer à leur prince le bandeau des rois , s'étaient exposés à tant de dangers , sur la mer et dans les batailles. Les habitans de l'Angleterre, désormais soumis par la permission de Dieu, desiraient aussi cette cérémonie, parce que, jusqu'à-» lors, ils avaient coutume de n'obéir qu'à un roi qui eût été couronné. Dans ce temps-là Adeired' était le métropolitain d'Yorck. Il aimait beaucoup l'équité et il était dans la maturité de l'âge : sage, bon, éloquent, il brillait de l'éclat d'un grand nombre de vertus, et, marchant sur les traces des Pères , il travaillait cons-
^ Edg«r-£theliDg. — * Bdnde , oa Echelred.
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tamment à parvenir auprès du Roi des rois. Quant à Stigand, archevêque de Cantorbéry, il ëtait trop livré aux affaires du siècle 5 il avait même été interdit par le pape Alexandre, pour quelques crimes.
Enfin Fan de l'Incarnation du Seigneur 1067, le jour de la Nativité du Sauveur, les Anglais se réunirent à Londres pour installer le roi , et Ton disposa autour du monastère* des troupes normandes, pourvues d'armes et de chevaux, pour veiller à la sûreté générale, de peur qu'on ne commît quelques actes de per» fidie et de sédition. Puis, en présence des prélats, des abbés et des grands de tout le royaume d'Albion , et dans la basilique dite de Westminster, consacrée à saint Pierre, prince des Apôtres, et où repose inhumé le vénérable roi Edouard, l'archevêque Adelred sacrale ducdesNormands, Guillaume, roi des Anglais, et lui imposa sur la tête le diadème royal.
Cependant, à l'instigation de Satan, ennemi de tout bien, un événement fâcheux pour l'une et l'autre nation , présage de calamités futures , survint à l'improviste. Pendant que le prélat Adelred demandait aux Anglais , et Geoffroi, évêque de Coutances , aux Normands , s'ils consentaient à ce que Guillaume régnât sur eux , pendant que tout le monde donnait avec joie son consentement d'une voix unanime et dans des langues différentes, tout à coup les troupes qui étaient placées au dehors pour la sûreté des Normands, ayant entendu les acclamations du peuple dans l'église et les sons d'un langage inconnu, croyant qu'il arrivait quelque chose de sinistre, mirent imprudemment le feu aux maisons voisines. L'incendie fit promptement dea^
• Westminster.
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progrès; et le peuple , qui se réjouissait dans Téglise , passa promptement de Fallégresse au trouble. Dans Texcès de l'inquiétude , une multitude dliommes et de femmes de diverses dignités et qualités sortirent en toute hâte de la basilique ; les prélats et un petit nombre de clercs et de moines , effrayés et tremblans, restèrent seuls devant Tautel, et eurent à peine le temps de terminer la consécration du roi qui n était pas moins épouvanté. Presque tout le monde courut au feu qui était excessivement violent , les uns, pour s'employer avec ardeur à l'éteindre, les autres, çt c'était le plus grand nombre, pour profiter du trouble et commettre des vols. Les Anglais appréciant la cause de cet accident inattendu , furent fort irrités \ et depuis , les Normands leur furent toujours suspects, et, comme ils les croyaient sans foi, ils désiraient vivement trouver l'occasion de la vengeance. Le roi Guillaume gouverna courageusement et avec habileté, dans l'adversité comme dans le bonheur, les Etats qu'il avait soumis à son pouvoir *, il mérita beaucoup d'éloges pour la manière avec laquelle il régna pendant vingt ans huit mois et seize jours. Guillaume de Poitiers, archidiacre de Lisieux, a supérieurement parlé du mérite de Guillaume, de son excellente conduite , de ses prospérités , de ses exploits^ et de toutes les choses admirables qu'il a faites. Son livre est remarquable par l'élégance du style et par la profondeur des pensées. 11 fut long-temps chapelain de ce monarque , et il s'appliqua à retracer avec netteté , dans un long récit, tous les événemens qu'il avait vus let auxquels il avait assisté ] il est fôcheux que , empêché par plusieurs accidens, il n'ait pu conduire son livre
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jusqu'à la mort du roi. Gui, évéque d'Amiens, composa un poème métrique, dans lequel, à l'imitation de Virgile et de Stace , qui chantèrent les exploits des héros , il fit la description de la bataille de Senlac , blâmant et condamnant Herald, mais louant beaucoup et glorifiant Guillaume.
Jean de Worcester, moine depuis son enfance , Anglais de nation , respectable par ses mœurs et sa science, a parlé convenablement, dans ses additions aux chroniques de l'Ecossais Marien ' , tant du roi Guillaume que des événemens qui se sont passés sous lui et sous ses fils Guillaume-le-Roux et Henri , jusqu'à nos jours. Marien était moine dans le couvent de Saint-Alban, martyr, près de Mayence ; c'est là que, selon ses moyens, suivant Eusèbe de Césarée, Jér rôme , et d'autres historiens , il travailla avec bonté et offrit charitablement aux enfans de l'Eglise qui , par eux-mêmes , ne peuvent pas faire tant de recherches , les doux fruits de ses longues études et des grands travaux qu'il entreprit dans les régions lointaines. Après avoir soigneusement consulté les auteurs anciens et modernes , il donna sa Chronograp/iiej dans laquelle il recueillit tout ce qu'il y a d'important depuis le commencement du m'onde, où Dieu pétrit Adam du limon de la terre 5 et, parcourant tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament , ainsi que les histoires des Romains et des Grecs, il supputa les années dans les temps des rois et des consuls jus-» qu'au jour de sa mort, et assura ainsi le succès de ses annales historiques. Jean de Worcester, qui le suivit, écrivit les événemens d'environ cent années,
' On Marianiis Scoius , comme on Tappelle généralement.
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et, par l'ordre du vénérable Vulstan, pontife et moine, les ajouta aux chroniques dont nous venons de parler ; on y trouve , sur les Romains, les Francs , les Allemands et les autres nations, beaucoup de choses qui lui ont paru dignes d'être racontées succinctement. En conséquence , il a compris dans ses chroniques les juges , les rois et les pontifes des Hébreux, depuis Moïse jusqu'à la subversion de Jérusalem, quand, sous Titus et Vespasien, le royaume des Juifs fut justement détruit. On y lit les noms de tous lés consuls, des dictateurs, des empereurs et des pontifes des Romains, et de tous les rois aussi qui régnèrent en Angleterre depuis que Hengist et Horsa firent, au, grand détriment des Gallois, la guerre à Wortigern, roi de la Grande-Bretagne. On y fait aussi mention des évêques qui gouvernèrent l'Eglise d'Angleterre , depuis que le pape Grégoire y envoya, entre autres , Augustin et Mellitus, prêcher la parole de Dieu : pieux personnages par lesquels Dieu conduisit à la connaissance de la vérité Adelbert , roi de Cantorbéry, Edwin , roi de Northumbrie , et d'autres princes de la même nation. C'est dans ces ouvrages que Sigebert, moine de Gemblours, a puisé beaucoup de belles choses, surtout en ce qui concerne les insulaires de l'Océan , tout en ne négligeant pas déparier des Goths, des Huns, des Perses, et d'autres peuples barbares. J'ai fail| usage avec plaisir de ces écrits, afin que les lecteurs avides de connaissances pussent en profiter, parce qu'ils en retireront de grands avantages pour leur instruction, et que d'ailleurs il est difficile de se procurer les chroniques. Publiées par les modernes, elles ne sont pas encore r^-
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pandues dans l'univers. J'en ai vu une copie à Worcester en Angleterre , et une autre à Cambrai , dans la Lorraine. Fulbert, sage abbé du couvent du Saint- Sépulcre , qui est bâti au nord de Cambrai , m'a com» muniqué cet ouvrage. Ce couvent fut bâti aux frais de Libert , évéque de la même ville , qui a mérité l'honneur d'y être dignement enseveli.
Fatigué de mon travail , je sens le besoin du repos. Aussi je me dispose à terminer ainsi ce premier livre de l'histoire ecclésiastique, que j'ai tracée d'une plume véridique , relativement aux princes et aux saints personnages ' voisins et contemporains. Dans les livres suivans, je parlerai plus longement du roi Guillaume, et je rapporterai tous les changemens fâcheux qui s'opérèrent tant en Angleterre qu'en Normandie , écrivant sans adulation, car je n'attends ni des vainqueurs, ^i des vaincus , les honneurs d'aucune récompense,
f Didascali.
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