‹ Histoire de Normandie (volume 5)Chapitre 9 sur 20 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

iJu temps du pape Alexandre ii , plusieurs royaume» de Funivers furent en proie à de grandes calamités ^ et plusieurs peuples rivalisèrent de fureurs pour accroître leurs maux. Leshabitans deTOccident eurent beaucoupàsouflrrir,et,supporlantdegravesinfortunes, éprouvèrent les plus aflFreux désastres. Henri, roi des Français, et Edouard, roi des Anglais, monarques accomplis , étant venus à mourir , les Français et les Anglais eurent long-temps sujet de pleurer leur perte, parce qu'ils n'obtinrent pas après ces princes de maîtres qui leur ressemblassent par les vertus et par l'excellence des mœurs. Les pères de la patrie ayant été enlevés du milieu des humains, eurent pour successeurs des tyrans qui abusèrent de la domination royale. Alors, souillée par la cruauté et le parjure de Herald , l'Angleterre tomba en ruines, et , privée des maîtres héréditaires qu'elle avait vu naître , elle fut livrée en proie aux brigands étrangers , qui étaient attachés à Guillaume vainqueur : ce qui offre aux historiens sincères le sujet d'un aflSigeant récit de ruines et de malheurs.

Quelques philosophes éloquens se procurèrent facilement d'amples matériaux pour composer plusieurs ouvrages : en effet, ils se trouvèrent long-temps à la

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cour du roi Guillaume ; ils eurent connaissance de ses exploits ainsi que des événemens divers et glorieux de son règne; ils n'ignorèrent pas ses projets et ses plans secrets et profonds, et participant à ses richesses ils s'élevèrent fort au-delà du point que leur assignait leur naissance. Les églises qu'il bâtit lui-même ou qui furent bâties de son temps, à la gloire de Dieu , tant en Neustrie qu'en Angleterre , portent un louable témoignage de sa dévotion et de sa libéralité pour le culte divin , en même temps qu'elles donnent à ta postérité un exemple digne d'être imité. Il fit construire aussi avec piété un grand nombre de couvens; il augmenta beaucoup ceux qui avaient été élevés pa? lui ou par d'autres personnes -, il les enrichit joyeusement de dons de toute espèce ; il les protégea de tous ses moyens contre leurs adversaires. C'est ce que , entre autres , attestent clairement les deux monastères de Gaen, dont l'un est composé de moines, et l'autre de religieuses. Favorable au roi éternel, Guillaume bâtit ces deux maisons dans son duché. 11 fit choix de l'un pour sa sépulture , et de l'autre pour celle de son épouse.

Quand il eut terminé la guerre , soumis vaillamment ses ennemis, et pris dans Londres le diadème royal , il fonda en l'honneur de la Sainte-Trinité un monastère à Senlac , où s'était livrée la grande bataille : il l'enrichit, comme il convient à la royale munificence, de beaucoup de biens et de fonds. Goisbert, moine religieux de Marmoutiers, y fut par lui établi abbé •, sous ce digne précepteur , l'ordre monastique et la discipline régulière jouirent de tous leurs avantages et de toute leur vigueur. Ce couvent de Marmoutiers

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avait été commence par le très-saint Martin, archevêque de Tours|; là, par l'inspiration de Dieu, la loi religieuse des hommes pieux prospéra et multiplia. De nos temps, Albert et Barthélemi , Bernard et Hilgot, puis Guillaume de Nantes , furent abbés de ce monastère ; leur sainteté et leurs vertus rendirent de grands services, et, fameux de loin comme de près, ils brillèrent d'un grand éclat chez leurs voisins et chez les étrangers. Après la mort de Goisbert, Henri, prieur de Cantorbéry, fit les fonctions d'abbé , et tint honorablement le monastère de la Bataille'. A samort,Rodu]fe d^Rochester, prieur et moine de Caen, lui succéda. 11 fit tous ses eflForts pour son salut et pour celui de ses confrères, par le zèle de sa sainteté et par ses salutaires doctrines; dans sa respectable vieillesse, il témoigna encore la plus grande ardeur pour les exercices spirituels; enfin. Tan vingt-cinq du règne de Henri, roi des Anglais ', ce religieux vieillard passa heureusement de ce monde à son créateur.

Couronné dans Londres, le roi Guillaume fit de sages dispositions avec prudence , avec clémence et avec équité : les unes pour l'avantage ou la dignité de la ville, les autres en faveur de la nation , et beaucoup pour l'utilité des églises. 11 fit quelques lois qui furent appuyées sur de très-bonnes raisons. Personne ne réclama jamais en vain de ce prince un jugement équitable; il ne condamna jamais qui que ce soit sans qu'il eût été injuste de l'absoudre. 11 ordonna aux grands de se comporter dignement et avec gravité, et de joindre l'activité à la justice, ayant constamment de*

' Abbatia de Bello : Tabbaye de la bataille.

* En 1195.

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vant les yeux l'éterijel monarque qui les avait fait vaincre. Il leur disait qu'il ne fallait pas opprimer les vaincus, qui, par la profession du christianisme, étaient les égaux des vainqueurs , parce qu'après les avoir soumis justement, l'iniquité les forcerait à la révolte. Il défendit les réunions séditieuses , le carnage et la rapine, contenant les armes par les lois, comme il avait contenu les peuples par les armes. Grâces à ce prince, les impôts et tous les revenus publics parvinrent au fisc sans trop grever les contribuables ; les voleurs , les brigands , les malfaiteurs ne trouvèrent aucun asile dans ses terres ; il fît ouvrir au commerce des ports et des routes et les mit à l'abri des insultes. Ainsi les commencemens de ce règne furent entièrement dignes d'éloges , et le résultat de tant d'activité brilla clairement à l'avantage des sujets, qui reconnurent à des signes certains le mérite de la persévérance dans le bien et dans de bonnes intentions.

Sorti de Londres, le roi passa quelques jours à Berting ', lieu voisin de la ville, pendant que l'on y terminait quelques fortifications * pour se mettre à l'abri de l'inconstance d'une population nombreuse et fière* Edwin et Morcar , fils du comte Elfgar , les plus puissans de tous les Anglais par leur naissance et leurs richesses, vinrent trouver le roi, lui demandèrent pardon pour ce qu'ils auraient pu dire contre lui , et se remirent eux et leurs biens à sa clémence. Ensuite le comte Coxon ' , renommé pour sa bravoure et son

' Barking ou Berkhamsted.

* La tour de Londres fut faite à rimiution de la Tieille tonr de Rouen , dit la Pommeraye dans une note latine inédite sur le texte d'Orderic Vital , pag. 5o6.

^ Kox , comte Sazont

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mérite, Turchilde Limes , Sirvard et Alfred, fils d'Edelgard , arrière-petit-fils du roi Edouard ; Ederic , surnommé Guilda , c'est-à-dire le Sauvage , petit-fils d'Ederic, prince redoutable, surnommé Stréone, c'està-dire conquérant , et plusieurs autres personnages nobles et puissans par leurs richesses , firent la paix avec Guillaume, et, ayant prêté serment, se maintinrent avec honneur dans toutes leurs possessions. Parti de Berting, le roi parcourut diverses parties du royaume, et partout ordonna des choses utiles pour lui et pour les habitans du pays, il plaça en garnison dans les châteaux les plus vaillans de ses Français, et leur distribua des revenus considérables , pour qu'ils bravassent volontiers les fatigues et les périls de leur position. 11 bâtit une forteresse imposante dans les murs de Winchester , ville célèbre par ses richesses et sa force , et en même temps contiguë à la mer -, il y laissa Guillaume , fds d'Osbern , le premier homme de son armée , et le fit son lieutenant pour toute la partie septentrionale du royaume. 11 confia Douvres et tout Je pays de Kent à son frère*, qui se faisait remarquer par une grande libéralité et par toute l'habileté mondaine. Ainsi ces deux seigneurs furent chargés du .soin de l'Angleterre, et le roi leur adjoignit Hugues de Grandménil, Hugues de Montfort, Guillaume de Varennes, et d'autres braves guerriers. Quelques-uns méritèrent des éloges pour leur conduite à l'égard des vaincus; quelques autres au contraire, manquant (Je sagesse, les opprimèrent d'une manière excessive.

Le roi ayant ainsi réglé les affaires de son royaume,

" Odon , eVéque de Bayeux.

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se rendit à Pevensey. Beaucoup de chevaliers de l'armée anglaise vinrent l'y trouver. On y paya largement la solde à tous ceux qui se rattachèrent à lui. Ayant levé l'ancre au mois de mars , le roi Guillaume arriva heureusement sur sa terre natale et amena avec lui, d'une manière honorable , l'archevêque Stigand , Edgar- Adelin , parent du roi Edouard , les trois illustres comtes, Edwin, Morcar et Gualleve ' , Egelnod, gouverneur de Cantorbéry , et plusieurs autres seigneurs d'une haute noblesse et d'une grande beauté. Dans cette circonstance , il employa une adresse bienveillante afin que ces seigneurs ne pussent, après son départ, rien entreprendre qui lui fût nuisible. En effet , privée de ces princes , la nation eût eu moins de facilité pour se révolter. 11 leur fit voir en Normandie quelles étaient les richesses et les honneurs dont il jouissait, tout en les retenant auprès de lui comme otages, parce que leur autorité et leur salut exerçaient une grande influence sur leurs proches et sur leurs compatriotes.

A l'arrivée du roi Guillaume, qui se présentait avec la plus grande gloire , toute la Normandie se livra aux transports de la joie. Quoique l'on se ressentît encore de l'hiver et que le carême durât encore , Içs évêques et les monastères commencèrent les fêtes de Pâques , partout où se présentait le nouveau roi 5 on ne négligeait rien de ce qu'il est d'usage de faire dans ces cérémomes hotiorifiques ; on y ajoutait même tout ce qu'on pouvait inventer de nouveau. Tout ce zèle fut aussitôt fécoinpensé par des dons de toute espèce, tels que des

' GuaUevuSy Waltheof.

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manteaux, de Tor, et beaucoup d'autres libéralités en faveur des autels et des serviteurs du Christ. Celles des églises qu'il ne put visiter de sa personne témoignèrent leur joie des présens qu'elles recurent.

On célébra la Pâque au couvent de la Sainte - Trinité à Fécamp, où se réunit une grande affluence de prélats , d'abbés et de nobles personnages. Radulphe, comte de Mantes, beau-père de Philippe roi des Français , et beaucoup de seigneurs de France s'y trouvèrent. Ils considéraient avec curiosité les enfans de la Bretagne anglaise , portant les cheveux longs ; ils admiraient les vétemens tissus en or ou relevés en bosses de même métal , que portaient le roi et les seigneurs de sa suite ; ils prodiguaient les éloges à la beauté des vases d'or et d'argent et aux cornes de buffle revêtues d'or à leurs extrémités ^ les Français remarquaient beaucoup de choses de ce genre qui tenaient à la magnificence royale , et de retour chez eux les citaient comme des nouveautés admirables. Après avoir célébré la solennité de Pâques , Je roi fit dédier la basilique de Sainte-Marie sur Dive ' et y assista respectueusement avec un grand concours de seigneurs et de particuliers, le jour des calendes de mai ( i*' mai). Il fit proclamer par un héraut plusieurs édits très-avantageux au peuple. Ensuite, le jour des calendesde juillet (premier juillet), il fit faire la dédicace de Sainte-Marie de Jumiège, et assista avec respect à la célébration des saints mys»' tères. Il fit à ces églises de grands dons aux dépens de ses domaines, et les honora dévotement de sa pré-

' Dans le bourg de Saint-Pierre -sur-Dive.

HISTOIBS DE NÔRMAIIDIÈ; UV. IV. l6l

sence pendant qu'on y célébrait les mystères sacrés. Maurille fit humblement cette dédicace avec les évéques ses suffragans ^ peu de temps après , la douzième année de son épiscopat , il fut obligé de garder le lit. S'étant acquitté de tous les devoirs d'un religieux serviteur de Dieu , il se rehdit auprès de son créateur qu'il avait servi long-temps, le 5 des ide§ d'août (9 août) -, son corps fut porté et honorablement enterré devant le crucifix dans l'église épiscopale que lui-même avait dédiée à sainte Marie mère de Dieu, cinq ans auparavant (i**^ de l'indiction). Richard, fils d'Herluin, chanoine de cette église, composa son épitaphe , qui fut tracée en lettres d'or sur une lame de cuivre ^ la voici :

« Citoyens humains, ne refusez pas une larme au « moine Maurille votre pontife. Né à Rheims, ce fut « Liège , mère des études , qui l'abreuva à la tri- « pie fontaine de la philosophie. Ce fut pour vous « qu'il conduisit jusqu'à sa perfection cet édifice que u d'autres que lui avaient commencé-, il éprouva une <( vive allégresse à le combler de présens. Bienheu- « reux Laurent, quand les sobres serviteurs du Christ u célébraient la veille de ta fête , Maurille quitta ce (( monde et alla dans les cieux célébrer ces fêtes glo- « rieuses. »

Après la mort de son prélat, l'église de Rouen choisit pour archevêque Lanfranc, abbé de Caen : ce choix fut approuvé très-volontiers par le roi Guillaume , par les grands et par tout le peuple -, mais ce^ homme dévoué à Dieu, et rempli d'humilité, refusa le fardeau d'une si grande dignité et fit tous ses efforts pour porter à ce point de grandeur Jean , évêqued'A- II. II

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vraiiches. Pour que cette opération se fît canonique ment , Lanfranc alla à Rome et obtiat du pape Alexandre son consentement à Tordinatiou du prélat ^ et, ce qui était à la fois honorable pour lui-même et pour la Normandie , il apporta le saint pallium et le consentement qu'il avait demandé.

Ainsi Jean fut tiré du siège d'Avranches , qu'il avait occupé sept ans et trois mois, et devint archevêque de la métropole de Rouen. Il était animé d'uoe grande ardeur de vertu en paroles et en actions , et comme Phinée, il avait un zèle excessif contre les vices. Pour ce qui concerne la dignité du sièclç , il brillait de l'éclat d'une grande noblesse. En effet, il était fils de Radulphe , comte de Bayeux , qui était frère utérin de Richard-le-Vieux, duc des Normands. Il gouverna courageusement et activement sa métropole pendant dix ans, et travailla avec constance à enlever aux prêtres impudiques les concubines qu'ils entretenaient : tandis qu'il leur adressait ces défenses en plein synode sous peine d'anathême, il fut poursuivi et frappé de pierres pendant qu'il fuyait de T^glise, et s'écria avec force : u mon Dieu, les gentils « ont envahi ton héritage. »

11 fut remplacé par un Italien nommé Michel, trèssavant dans les lettres , vénérable par le zèle qu'il avait pour la religion , et qui fut promu par une élection légitime au trône épiscopal d'Avranches. Ce pasteur, digpe d'éloges , fleurit plus de vingt ans , et , vieillard bienheureux , mourut dans le temps du duc Robert. A sa mort , Turgis lui succéda ' , et déjà depuis trente ans il gouverne son église \

' En io9{. — * Ce qui suppose que ce passage fut écrit en iia4*

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Cependant les Anglais étaient opprimes par le faste des Normands , et éprouvaient les plus graves outrages de la part des gouverneurs qui méprisaient les avis de leur roi. Les officiers inférieurs qui gardaient les places fortes opprimaient cruellement les habitans du pays, tant nobles que de moyenne condition , et les accablaient de vexations et d'outrages. L'évêqne Odon luimême, et Guillaume, filsd'Osbern, lieutenant du roi, dans l'emportement de leur orgueil excessif, ne daignaient pas prêter raisonnablement l'oreille aux plus justes réclamations des Anglais , ni se servir pour eux des balances de l'équité. En effet, ils protégeaient leurs hommes d'armes qui employaient la violence pour commettre des vols et pour ravir des femmes-, on n'employait la rigueur que contre ceux qui, atteints de ^'raves offenses , osaient élever des plaintes. Les Anglais gémissaient profondément sur leur liberté ravie; et chacun employait toutes les ressources de son imagination pour trouver les moyens de secouer un joug intolérable et jusqu'alors inaccoutumé. En conséquence , les conjurés s'adressèrent à Suénon , roi des Danois , et lui offrirent le trône d'Angleterre , que ses aïeux , Suénon et Canut , avaient autrefois conquis. Quelques-uns s'exilèrent volontiers afin de s'affranchir ainsi de la puissance des Normands ; d'autres allèrent implorer le secours de l'étranger pour rengager la lutte avec les conquérans. Plusieurs , qui étaient dans la fleur de leur belle jeunesse, gagnèrent les contrées lointaines et s'offrirent courageusement pour combattre dans les troupes d'A- Joxis, empereur de Constantinople. Ce prince était doué d'une grande sagesse et d'une adwirable géné-

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rosité. C'est contre lui que Robert Guiscard, duc de la Pouille , avait pris les armes avec toutes ses forces pour soutenir Michel, que les Grecs, indignés de son despotisme , avaient chassé du trône impérial. Les eiîlés anglais furent reçus favorablement par l'empereur grec , qui les opposa aux légions normandes , dont il était pressé vivement. L'auguste Alexis commença à fonder pour les réfugiés, au-delà de Byzance , une ville que Ton appela Chevetot ; mais comme les Normands ravageaient le pays , Alexis ramena ses hôtes dans la ville royale , et leut donna son principal palais avec de grandes sommes d'argent. C'est de là que les Saxons-Anglais gagnèrent l'Ionie , furent , ainsi que leurs successeurs , fidèlement attachés au saint Empire, et sont restés jusqu'à ce jour pourvus de grands honneurs dans la Thrace et toujours chers à César, au sénat et au peuple.

Accablés de vexations de toute espèce de la part des Normands et portés ainsi à la révolte, les Anglais envoyèrent des députés à Boulogne, et prièrent le comte Eustache de venir en toute hâte avec une flotte bien pourvue d'armes et de soldats pour s'emparer de Douvres. Ils avaient eu autrefois contre lui de grands motifs de haine ; mais comme ce comte et le roi étaient devenus ennemis, et que d'ailleurs ils savaient par expérience combien il était guerrier habile et heureux, ils se raccommodèrent avec lui , et firent tous leurs efforts pour lui livrer les fortifications de Douvres, contre les intérêts de Guillaume. Dès qu'il eut reçu le courrier des gens de Kent , Eustache , dont la flotte était prête, s'embarqua , et , dans le calme de la nuit , traversa rapidement le détroit afin de surprendre la place

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OÙ Ton était loin de Tattendre. Il avait avec lui beaucoup de chevaliers ; mais il n amena que quelques chevaux. Tout le voisinage s'arma, et surtout une troupe de gens de Kent qui firent tous leurs efforts pour bien seconder Eustache. L'évêque deBayeux et Hugues de Montfort , qui étaient principalement chargés de la défense de Douvres , avaient passé la Tamise et emmené avec eux la plus grande partie de leurs troupes. Si le siège eût duré deux jours , il fut accouru un plus grand nombre d'ennemis des contrées voisines -, mais tandis que les assiégeans s'efforçaient d'emporter la place par une attaque vigoureuse , la garnison ne perdit pas de temps pour la défendre , et se porta avec ardeur aux lieux qui pouvaient être menacés. On combattit de part et d'autre avec une grande opiniâtreté pendant quelques heures de la journée 5 mais Eustache , ayant conçu de la méfiance sur le succès de son entreprise et craignant qu'une attaque de ses ennemis ne le forçât à fuir honteusement , fit donner le signal de la retraite vers les vaisseaux. Les assiégés ouvrirent aussitôt leurs portes, et, sortant vaillamment, mais avec précaution , tombèrent sur les traîneurs. Les fuyards , persuadés que l'évêque de Bayeux venait d'arriver à l'improviste avec une troupe nombreuse , furent saisis d'une telle frayeur qu'ils se précipitèrent du haut des rochers escarpés , et perdirent ainsi la vie plus honteusement que sous le glaive de Tennemi. Dans cette déroute , il périt beaucoup de inondé par des genres de mort fort différons ; la plupart , ayant jeté leurs armes , se tuèrent en tombant sur la pointe des rochers^ quelques-uns périrent par leurs propres armes en se précipitant avec leurs com-

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pagnons; beaucoup d'autres, blessés mortellement ou broyés par la chute, roulaient vivans encore jusque dans les flots de la mer. Il y en eut même un grand nombre qui , tremblans et trop inquiets stir leur salut , se jetant sans précaution sur les bâtimens , et les faisant enfoncer sous le poids de la multitude, périrent submergés. La cavalerie normande en prit on tua autant qu'elle en put trouver. Quant à Eustache , il fut sauvé par la vitesse de son cheval, la connaissance qu'il avait des chemins , et le bonheur qu'il eut de trouver un vaisseau tout prêt. Son neveu, jeune et très- noble chevalier, fut fait prisonnier. Un grand nombre d'Anglais s'échappa en se dispersant par des chemins détournés, parce que la garnison, peu: nombreuse , ne put suivre tant de monde fuyant par tant de routes diverses.

Peu de temps après , le? comte Eustache se réconcilia avec le roi Guillaume, et dès lors lui resta longtemps attaché par les liens de l'amitié. Ce comte était d'une grande noblesse , issu de la famille de Charlemagne , célèbre roi des Francs. Sa puissance n'était pas inférieure à sa noblesse , puisqu'il était prince souverain des trois comtés de Boulogne, de Guines et de Térouane. Il avait pris pour femme Tillustre et pieuse Itta, sœur de Godefroi , duc de Lorraine, de laquelle il eut trois fils , Godefroi , Baudouin et Eustache , et une filJe qui épousa Henri iv, empereur des Allemands.

Tandis que la plupart des Anglais, regrettant la perte de leur ancienne liberté qu'ils desiraient recouvrer , préparaient des révoltes, plusieurs hommes de la même nation se montrèrent fidèles à Dieu et res-

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peclèreill le roi qu'il avait établi, d'après ce prc^cepte de l'apôtre, qui dit : « Craignez Dieu; honorez « le roi*. » Ainsi le comte CoxOn% ttès-dislingué parmi les Anglais pour son origine et sa puissance , remarquable d'ailleurs par la pMidence singulière et l'honnêteté de son esprit , était fidèlehietit attaché au roi Guillaume et servait sa cause avec beaucoup de zèle. Ses voisins étaient fort éloignés de partager ses dispositions; eu effet, ils étaient fauteurs ou complices des entreprises les plus criminelles. C'est pourqtioi ils le provoquaient de toutes manières, l'assiégèaient de prières, de menaces et de protestations, afin dé le déterminer à quitter le parti des étratigers, et à se reiidrè aux vœux des hommes de bien de sa nation et de sa famille. Tandis que son esprit , fermement attaché à la probité , ne s'écartait pas de la droiture , ses c;€rmpatriotes irrités lui tendirent des embûches, et l'assassinèrent à cause de l'intégrité de sa bonne foi. C'est aitiëi que cet homme excelJènt prouva par sa mort que la majesté du Seigneur doit être toujours chère à des sujets fidèles.

Alors Adelred , primat d'Yorck, et quelques autres potitifes s'occupaient activement des intérêts du roi , parce que , connaissant les avis du sage , ils voulaient suivre Féquité : « Mes enfans, dit-il , craignez Dieu et « le roi. » En même temps quelques-uns des plus sages parmi les citoyens des villes , quelques chevaliers tfis^ tingués par leurs nomset leurs richesses, et beaucoup d'hommes du peuple prenaient vivement parti pour les Normands contre leurs propres compatriotes.

Cependant le roi Guillaume , resté en Normandie ,

: ' 1" Épîlrc de saint Pierre , clinp. n , v.. 17. — ' Kox.

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ne négligeait pas de pourvoir au maintien d'une longue tranquillité, avec une grande sollicitude : de Tavis des hommes sages , il rendit en faveur des pauvres comme des riches, des lois justes et d'équitables jugemens^ il établit dans toutes les provinces de la Neustrie des juges et des gouverneurs excellens. 11 délivra d'injustes exactions, par les privilèges et les garanties royales qu'il donna, les monastères sacrés et les fonds dont on leur avait fait donation. Il annonça par la voix du héraut la paix dans toutes ses terres , tant aux étrangers qu'aux hommes du pays , en même temps qu'il proclama rigoureusement des peioes justes et graves contre les brigands, les séditieux et tous les perturbateurs de la tranquillité publique. Pendant ce temps-là, il lui venait d'outre-mer des rapports de diverse nature , qui mêlés de bien et de mal l'inquiétaient beauccMip. La malveillance des Anglais, secondée par l'effort des Danois et des autres nations barbares , menaçait les Normands d'un massacre général. En conséquence, Guillaume confia le gouvernement de la Neustrie à Mathilde sa femme, et à son fils Robert, qui était encore fort jeune ; il leur donna pour conseil dans l'administration de l'Etat plusieurs hommes capables, pris parmi les prélats religieux , et les grands les plus habiles. Ensuite dans la sixième nuit de décembre , il se rendit à l'embouchure de la rivière de Dieppe , au dessous de la ville d'Arqués ^ dès la première veille d'une nuit très-froide , il profita d'un vent de sud pour mettre à la voile, et dès le matin il arriva heureusement au rivage opposé, dans un port que l'on appelle Winchelsea. Déjà les vents d'hiver rendaient la

mer très-orageuse; mais ce jour-là l'Eglise de Dieu célébrait la fête de saint Nicolas , évêque de Myre , et dans la Normandie chacun priait fidèlement pour son pieux monarque. Aussi la toute -puissance de Dieu , qui conduit heureusement tous les hommes partout,, et toujours ceux qu'il veut choisir, dirigea le bon prince vers le port du salut, parmi les tempêtes de l'hiver. Dans ce voyage, le roi amena avec lui Roger de Mont-Gomeri , qu'à son départ pour la première expédition d'outre-mer, il avait laissé avec la duchesse son épouse pour gouverner la Normandie. Il lui donna d'abord Chester' et Arundel, et quelque temps après le comté de Shre-wsbury. -.■

A l'arrivée du roi , les Anglais s'empressèrent de lui faire une digne réception , et il fut accueilli également bien par les moines et par les séculiers. 11 célébra à Londres la nativité du Seigneur , et témoigna avec beaucoup d'adresse les plus grands égards aux prélats et aux seigneurs du pays. Il accueillait chacun avec d'affectueuses caresses , leur donnait gracieusement le baiser de bienvenue , et montrait à chacun la plus grande affabilité. Il accordait de bonne grâce tout ce qu'on lui demandait-, écoutait avec empressement les renseignemens et les avis qu'on lui donnait. C'est par cet artifice que souvent on ramène ceux qui seraient tentés de s'éloigner. Tantôt il usait à l'égard des Gallois d'autant de soins et d'adresse ; tantôt il avertissait les Anglais de se tenir toujours et partout en garde contre les pièges et les ruses de leurs ennemis. Toutes les villes et les contrées où il s'était rendu, ou qu'il avait fait occuper, lui obéissaient au moindre

' Chichester, lelon quelques autres historiens.

signal. Quant aux cantons' de l'ouest et du nord du royaume, l'orgueil et l'audace y étaient au comble; et même sous le roi Edouard et ses prédécesseurs, ces pays n'avaient obéi aux rois d'Angleterre qu'autant que cela leur convenait.

Exeter tenta là première de venger la liberté; mais attaquée vaillamment parles plus vaillans athlètes, elle fut obligée de se soumettre à la servitude. Cette ville est riche et ancienne 5 elle est située dans une plaine, fortifiée avec beaucoup de soin, distante d'environ deux milles du rivage de la mer, où l'on arrive par le plus court trajet, soit de l'Irlande, soit de la Petite-Bretagne. Elle était au pouvoir de citoyens furieux , dont la multitude considérable se composait déjeunes gens et de vieillards , tous ennemis obstinés des hommes d'origine française. Ils avaient appelé , dans leur ardeur belliqueuse, de nombreux défenseurs des contrées voisines 5 ils retenaient tous les marchands étrangers qui leur semblaient propres à la guerre ^ ils restauraient leurs murailles et leurs tours, et faisaient tout ce qu'ils croyaient nécessaire à leur défense. Ils engageaient , par des députations , les villes voisines à conspirer avec eux, et se préparaient, de tous leurs moyens, à résister. à un prince étranger avec lequel jusque là ils n'avaient eu aucun rapport. Aussitôt que Guillaume eut acquis la certitude de ces entreprises , il manda aux principaux de la ville de venir lui jurer fidélité. Ceux-ci répondirent en ces termes : « Nous ne prêterons point serment au roi , « et nous ne le recevrons point dans notre ville ; « mais nous lui paierons le tribut selon l'ancienne « coutume. » Alors le roi leur répondit : « Ce n'est

« point ma coutume de recevoir des sujets à de telles a conditions. 9 II entra aussitôt avec son armée sur leur territoire , et fit marcher en avant un corps d'An- 4^ lais. Les principaux de la ville , ayant appris larrivée des troupes de Guillaume , allèrent au devant de lui , lui demandèrent la paix, lui promirent d'ouvrir les portes de la ville , de faire tout ce qui leur serait commandé , et donnèrent autant d'otages que le roi en voulut. Dès leur retour auprès de leurs concitoyens, qui craignaient beaucoup d'être punis du crime de leurs préparatifs de résistance, ceux-ci continuèrent à se disposer à la guerre , et s'encouragèrent de toutes sortes de manières à combattre leur ennemi. Le roi ayant appris ces choses , comme il s'était arrêté à quatre milles de la place, fut saisi de colère et d'étonnement. En conséquence, il s'avança en toute hâte avec cinq cents cavaliers, afin de visiter le terrain et les murailles, et de voir ce que faisaient les habitans. Les portes étaient fermées, d'épais bataillons couvraient les remparts et tout le tour des murailles. Enfin , le roi fit approcher l'armée , et , près d'une des portes, il fitcrever lesyeux àl'un des otages. Rien ne put fléchir l'opiniâtreté de ce peuple furieux, ni la crainte , ni la pitié pour les autres otages ; et il se dis-* posa avec toute l'obstination de la fureur à défendre ses foyers. Le roi fit investir la ville sans aucun retard 5 il l'attaqua avec toute l'audace possible , et pendant plusieurs jours s'appliqua sans relâche à combattre les citoyens sur leurs murailles , et à saper les fortifications au dessous d'eux. Enfin les magistrats, forcés par la vigueur avec laquelle lennemi les attaquait , se décidèrent fort à propos, et descendirent jusqu'à

l']^ ORDERIC YITAL.

la prière. La plus belle jeunesse .et les vieillards se rendirent auprès du roi , avec les prêtres portant les livres sacres et les ornemens de l'église. Aussitôt Je prince , adouci , employa la clémence envers ceux qui se prosternaient humblement à ses pieds : il pardonna au peuple qui confessait son crime , comme s'il eût ignoré que ces gens lui avaient résisté insolemment, et avaient usé d'outrages et de cruauté envers les chevaliers qu'il avait envoyés de Normandie, et que la tempête avait jetés dans leur port. Les habitans d'Exeter furent comblés de joie et rendirent grâce à Dieu de ce que, après tant de courroux et de menaces terribles , ils avaient l'espoir de traiter de la paix avec le roi étranger. Guillaume leur laissa leurs biens ; il s'assura des portes de la ville en y mettant une garde forte et fidèle, afin d'empêcher que le gros de Tarmée ne se jetât tout à coup dans la place , et ne pillât violemment les citoyens. Il fit, dans l'intérieur des murs, ie choix d'un local pour y élever un château, et y laissa Baudouin de Meules % fils du comte Gislebert, avec quelques autres de ses principaux officiers qui devaient présider à la confection des travaux nécessaires et assurer la possession de la ville. Il se rendit ensuite dans le pays de Cornouailles. Après avoir rétabli partout la tranquillité , il donna relâche à son armée, et retourna à M'^inchester pour célébrer les fêtes de Pâques.

L'an de l'Incarnation du Seigneur 1068 , le roi Guillaume envoya en Neustrie des délégués d'une grande distinction , et ordonna à Mathilde sa femme de venir

' De MoUs.

le rejoindre. Elle s'empressa d'obéir aussitôt aux ordres de son mari , et passa la mer avec un grand concours d'hommes et de femmes nobles. Parmi les clercs qui remplissaient auprès d'elle les fonctions du culte divin, on remarquait le célèbre Gui, évêque d'Amiens, qui déjà avait mis en vers le récit de la bataille de Herald contre Guillaume. Adelred , métropolitain d'Yorck , qui avait sacré le mari , donna aussi l'onction à Mathilde , qu'il associa aux honneurs de la royauté , le jour de la Pentecôte de la seconde année du règne de Guillaume. Décorée du diadème royal , la princesse , avant le terme d'une année , mit au monde un fils nommé Henri, que le roi établit héritier de tous ses domaines en Angleterre. Aussitôt que ce prince eut acquis l'âge de l'instruction , il se forma dans les lettres , et , après la mort de ses parens , il se Jivra courageusement aux exercices militaires. Enfin , dans tout l'éclat des titres que lui assuraient ses mérites , il occupa plusieurs années le trône paternel. La même année, Edwin et Morcar, jeunes gens distingués , fils du comte Elfgar , se révoltèrent ; leur rébellion eut de nombreux imitateurs , dont les entreprises audacieuses troublèrent violemment le royaume d'Albion. Quand le comte Edwin avait traité avec Guillaume , et lui avait assuré la soumission de son frère , ainsi que de prè3 du tiers du royaume d'Angleterre , le roi lui avait promis sa fille en mariage *, mais ensuite par la décision frauduleuse des Normands , trop jaloux à la fois et trop avides , le roi refusa à ce noble jeune homme la princesse qu'il desirait et qu'il attendait depuis long-temps. Edwin en courroux se détermina.

avec son frère, à déployer rëtendardde la rébellion : ils furent bientôt suivis de la plupart des Anglais et des Gallois. Ces frères étaient attachés avec ferveur au culte de Dieu , et respectaient beaucoup les hommes vertueux. Leur beauté était remarquable 5 leui* famille noble et considérable^ leurs Etats vastes et puissans, et leur popularité immense. Les clercs et les moines faisaient pour eux de fréquentes oraisons, et des troupes de pauvres ne laissaient point passer un jour sans prier pour eux.

Le comte Elfgar avait bâti le couvent de Coventry , et l'avait largement doté de revenus considérables , pour la nourriture des moines qui y étaient établis. Godiova , comtesse pleine de religion , donna tous ses biens à cette église , et ayant fait venir des orfèvres , leur remit tout ce qu'elle avait d'or et d'argent pour faire des ornemens sacrés , des croix , des images de saints et d'autres objets admirables, dont elle fit don dévotement. Ces vertueux époux dévoués à Dieu , et recommandables par leurs sentimens religieux, eurent une belle famille digne des plus j^rands éloges, savoir: Edwin, Morcar, et une fille nommée Aldit *, qui épousa d'abord Witfrid, roi des Gallois, après la mort duquel elle s'unit à Herald , roi des Anglais.

Au moment où les Normands versaient le plus de sang et accablaient les Anglais sous le poids d'intolérables vexations, Bliden, roi des Gallois, vint au secours de ses oncles, et amena avec lui une multitude de Bretons. Un grand nombre des principaux Anglais et Gallois se réunirent en conseil, et se plai-

' Elle est nommée Edgiva dans le livre précèdent.

HISTOIRE DE NORMAiNpiE; UV. IV. 1^5

gnirent généralement des outrages et de la tyrannie ([ue les Normands et leurs partisans faisaient ressentir d'une manière accablante à l'Angleterre désolée. Ils envoyèrent dans toutes les contrées du royaume des députés pour soulever contre Tennemi tous ceux que l'on pouvait rejoindre, soit à découvert, soit en secret. L'accord fut tmaniqie, et pour recouvrer la liberté, on conspira avec audace-, et la conjuration contre les !Normand$ se prononça avec énergie. De grands troubles s'élevèrent dans les contrées audelà de l'Humber. Les révoltés s'établirent dans les forêts , dans les marais , sur les rivages de la mer et dans quelques villes fortifiées. La fureur fut portée jusqu'à l'ardeur la plus vive dans la ville d'Yorck , et la sainteté même de son prélat ne put la calmer. La plupart s'établirent sous des tentes , et , pour ne pas s'amoUir , dédaignèrent d'habiter dans des maisons : c'est ce qui fit que quelques-uns d'eux furent appelés Sauvages par |es JVormands. En conséquence de ces mouvemens , le roi visita avec sollicitude les lieux les plus inaccessibles de son royaume , et fortifia les positions avantageuses , pour arrêter la marche de l'ennemi. Les provinces anglaises avaient très-peu de ces fortificadons queles Français appellent des châteaux ; c'est pourquoi les révoltés, quoique belliqueux et entreprenans , avaient peu de moyens de résister à leurs ennemis. Le roi éleva un fort près de Warwick, et en confia la garde à Henri , fils de Roger de Beaumont. Alors Edwin et Morcar sentant, ainsi que leurs partisans, que l'issue de la guerre était douteuse, sollicitèrent du roi leur grâce qu'ils obtinrent , du moins en apparence. Le roi construisit un fort à Not-

tingham , et en remit la défense à Guillaume Péverel ' , Dès que les habitans dTorck apprirent ces évënemens , ils se hâtèrent , dans la crainte qu'ils éprouvaient , de se rendre , pour prévenir Temploi de la force , et remirent au roi les clefs de leur ville ainsi que plusieurs otages. Toutefois , comme leur foi lui était suspecte, le roi éleva dans la ville même un fort dont il donna la garde à des troupes d'élite. Ce fut alors qu'Archill , le plus puissant de la Northumbrie, fit un traité avec le roi et lui remit son fils en otage. L'évêque de Durham obtint les bonnes grâces de Guillaume , intervint comme médiateur en faveur de Malcom , roi des Ecossais , et lui porta eu Ecosse les conditions acceptées. Quoique Malcom eût été sollicité par les Anglais , et que pour les secourir il eût préparé une puissante expédition, cependant, ayant appris qu'il était question de paix , il resta tranquille et renvoya avec joie ses députés , accompagnés de révêque de Durham , pour prêter serment de fidélité au roi Guillaume. C'est ainsi que ce prince entendit bien ses intérêts , et se rendit agréable à son peuple en préférant la paix à la guerre -, car la nation écossaise , quoique très-brave dans les combats , recherche toutefois le loisir et le repos , et n'airne pas à être inquiétée par ses voisins , plus occupée qu'elle est de se livrer aux exercices de la religion chrétienne qu'à ceux des armes. A son retour de cette expédition, le roi bâtit des forts à Lincoln, à Huntingdon et a Grimsby , et les plaça sous la garde de ses plus vaillans guerriers.

' Dans qnelqnes manuscrits, il est appelé i't/verA/fuj , qui Traisemblablemcnt signifierait Piperai.

Dans ces temps-là, quelques Normandes étaient en proie aux feux des passions les plus dévorantes, et , par de fréquens courriers, sollicitaient leurs maris de revenir promptejaQent , ajoutant que , si leur retour n était pas prochain , elles se pourvoiraient d'autres époux. Elles n'osaient pas encore se rendre auprès d'eux , à cause du peu d'habitude que l'on avait alors des voyages par mer, ni passer en Angleterre, où l'on était continuellement sous les armes , et où chaque jour on entreprenait de nouvelles expéditions qui ne se faisaient pas sans une grande effusion 4e sang de part et d'autre. Cependant, au milieu de tant de motifs de guerre , le roi voulait retenir près de lui ses chevaliers -, à cet effet , il leur offrait d'une manière amicale des terres avec leurs revenus, ainsi qu'une grande puissance , et leur promettait de plus grands biens encore , quand tout le royaume serait délivré de ses ennemis. Les anciens barons et les meilleurs guerriers éprouvaient de leur côté toutes sortes d'inquiétudes en voyant le roi sans cesse au milieu des dangers de la guerre ainsi que leurs frères, leurs amis et leurs compagnons les plus intimes ; d'un autre côté ils craignaient, s'ils venaient à partir, d'être regardés publiquement comme des traîtres infidèles et comme de lâches déserteurs. Mais que feraient ces honorables athlètes, si leurs femmes, entraînées par le libertinage, allaient souiller par l'adultère le lit conjugal , et marquer leur lignée de la tkche ineffaçable de l'infamie ? D'après ces motifs , Hugues de Grandménil, qui possédait le comté des Géwisses, c'est-à-dire, du pays de Winchester, et son beaufrère Onfroi du Tilleul, qui avait reçu la garde du ri. 11

fort de Hasting dès le premier jour de sa construction , partirent , ainsi que plusieurs autres seigneurs, et abandonnèrent tristement, et malgré eux, leur prince accable de travaux chez un peuple étranger. Ils allèrent donc servir en Neustrie le libertinage de leurs dames ^ mais ils ne purent jamais par la suite, ni eux ni leurs héritiers , recouvrer les biens qu'ils abandonnèrent ainsi , après les avoir acquis.

L'Angleterre était accablée de calamités de tout genre , et succombait sous le poids des maux que lui faisaient éprouver ses propres enfans , non moins que les étrangers. L'incendie , le brigandage, les meurtres journaliers attaquaient , frappaient , renversaient et brisaient , pour ainsi dire , les peuples malheureux. L'infortune rassemblait dans les mêmes filets et vaincus et vainqueurs que réunissait l'adversité, précipitant sans distinQtion la chute de tous , sous le glaive ou par l'atteinte de la famine et de la peste , selou que le Tout-Puissant arbitre en décidait pour chacun. En considérant tous les obstacles qu'il trouvait sur cette terre, Guillaume convoqua les chevaliers qu'il avait à sa solde, et leur permit avec bonté de retourner chez eux , chargés des présens qu'ils avaient reçus de la munificence royale pour leur service militaire.

La troisième anpée de son règne, le roi Guillaume donna le comté de Durham à Robert de Comines, qui entra en toute confiance dans la ville avec cinq cents hommes d'armes. Dès la première nuit , les citoyens se réunirent et massacrèrent ce seigneur et tous les siens, à Texception de deux qui se dérobèrent par Ja fuite au sort qui les menaçait. Ces braves gens ne pu-

HISTOIRE DE NORMANDIE^ LIY. lY. 179

rent se défendre , ayant été trahis par la ruse et accablés par la multitude.

Peu de temps après , Robert, fils de Richard , chargé de la garde d'Yorck , fut tué avec un grand nombre des siens. Désormais les Anglais reprirent courage contre les Normands, par lesquels ils voyaient vexer outre mesure leurs confrères et leurs amis. La foi, lessermens, le salut des otages leur parurent peu de chose dans leur courroux, lorsqu'ils virent la perte de leurs patrimoines et le meurtre de leurs parens et de leurs compatriotes.

Marins le Suève , Gaïus Patrice ' , Edgard Archill et plusieurs autres seigneurs puissans et factieux se réunirent , rassemblèrent les forces de leurs concitoyens et de leurs voisins , et ne craignirent pas d'attaquer les fortifications que le roi avait élevées dans Yorck. Guillaume , surnommé Mallet , gouverneur du château , annonça au roi qu'il serait obligé de se retirer si les assiégés ne recevaient un prompt secours. Le roi accourut au plus vite, fondit sur les assiégeans, et n'épargna personne. Beaucoup d'entre eux furent pris , un plus grand nombre tués , et le reste mis en fuite. Le roi passa huit jours dans la ville, y construisit une seconde forteresse , et y laissa pour la garder le comte Guillaume , fils d'Osbern. Le roi satisfait retourna à Winchester, et y célébra les fêtes de Pâques. Après son départ , les Anglais se réunirent de nouveau pour attaquer les deux citadelles; mais le comte Guillaume les ayant chargés vivement avec ses troupes dans une certaine vaUée , les révoltés eurent le dessous : plusieurs furent pris ou tués, les autres

* Gospatric , ainsi qu'il est nomme page i83.

l80 ORDERIC VITAL.

ne firent que différer par la ftiite le moment de leur mort.

Sans cesse occupé par les révoltes qui s'élevaient de toutes parts, le roi Guillaume renvoya en Normandie Mathilde, sa femme, qu'il aimait tendrement, afin qu'à l'abri des troubles qui agitaient l'Angleterre, elle pût vaquer en paix aux exercices religieux et conserver intacts au jeune Robert les Etats qui lui appartenaient. Cette princesse était cousine de Philippe, roi des Français -, elle tirait son origine des rois de France et des empereurs d'Allemagne, et ne brillait pas moins par l'excellente noblesse de son sang que par la pureté de ses mœurs. Son illustre époux eut d'elle plusieurs enfans de l'un et de l'autre sexe, qu'ils avaient vivement désirés, savoir, Robert et Richard, Guillauraele-Roux et Henri, Agathe et Constance, Ad élise, Adèle et Cécile, dorit la destinée a été fort différente dans ce monde si mobile, et a fourni aux philosophes éloquens l'ample matière de volumes considérables. Quant à la reine , elle fut comblée à la fois de toutes les faveurs, puisqu'elle réunissait la beauté, la naissance, la science, l'éclat des mœurs et des vertus, et, ce qui est plus digne encore d'un éloge immortel, une foi robuste et un amour ardent pour le Christ. Pendant que son mari subissait les épreuves les plus rudes dans la carrière des armes, elle multipliait journellement ses aumônes, au-delà de tout ce que l'on peut dire.

Les deux fils de Herald, roi d'Angleterre, vivement affligés de la mort de leur père et de l'expulsion des siens, s'étaient réfugiés chez Dirmet, roi d'Irlande. Soutenus par ce prince et par les grands de sou

HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. IV. l8r

royaume, ils abordèrent à Exeter avec soixante-six vaisseaux charges de troupes. Puis, quittant le rivage de la mer, ils pénétrèrent dans Tintérieur, ravagèrent le pays avec audace, et, dans leur fureur, s'efforcèrent de commettre les plus grands ravages par le fer et par le feu. Aussitôt Brienn*, fils d'Eudes , comte de la petite Bretagne, et Guillaume Gualdé marchèrent en armes à leur rencontre , et, dans deux combats livrés le même jour, réduisirent cette horrible multitude à un si petit nombre de fuyards , que ce qui en resta se jeta sur deux bateaux et alla remplir l'Irlande de deuil; et si la nuit n'eût pas mis fin au combat, il n'aurait pas échappé un seul homme pour annoncer ce désastre. Ce fut justement qu'un tel présage frappa ces princes qui cherchaient à venger le tyran dont ils étaient les fils, et ceux qui leur prêtaient assistance dans cette entreprise.

Pendant ces événemens, Gisa% femme de Godwin, et mère de Herald , emporta en secret de grands trésors , et , dans la crainte que lui faisait éprouver le roi Guillaume , passa en France pour n'en pas revenir.

Dans ce temps-là, Suénon, roi de Danemarck, équipa avec grand soin une flotte considérable sur laquelle il fit monter des Danois et des Anglais : il mit à la tête de l'expédition ses deux fils, Osbern son frère , deux évêques et trois comtes des plus distingués, et les envoya contre l'Angleterre. Ce monarque avait été fortement déterminé tant par l'argent et les prières constantes des Anglais , que par

' Ou Brian. /

' Gicba , souTent aussi nommée Gidda, Qita y Edilba ou Edithe.

l8a ORDERIC VITAL V

la ruiae des siens qui avaient péri récemment dans le combat livré par Herald ; il n'était pas moins porté à désirer le trône par ses droits de proche parent, puisqu'il était neveu du roi Edouard, et, par Emma, frère utérin de Hardicanut. Sa puissance était considérable ; il rassembla toutes les forces de ses Etats , auxquelles il réunit de grands secours qu'il tira de ses amis et des contrées voisines. 11 fut secondé par la Pologne, la Frise et la Saxe. La Leutécie* aussi envoya des troupes auxiliaires pour se joindre aux forces anglaises. Cette contrée était habitée par un peuple nombreux qui, retenu encore dans les erreurs du paganisme , ne connaissait pas le vrai Dieu : embarrassé dans les filets de l'ignorance , il adorait Godève% Thur, Fréya, d'autres faux dieux et même les démons. Ce peuple est très-habile dans les combats de terre et de mer. Suénon l'avait vaincu ainsi que son roi et les avait soumis à sa puissance. Enorgueilli par ses nombreux triomphes , et pour augmenter encore sa puissance et sa gloire, Suénon envoya donc, comme nous l'avons dit, une grande flotte en Angleterre contre le roi Guillaume. Les Danois furent repoussés de Douvres par les troupes royales, qui marchèrent à leur rencontre ; ils allèrent de là descendre à Sandwich, d'où ils furent encore repousses par les Normands. Ayapt trouvé la facilité de débarquer auprès d'Ipswich , ils se dispersèrent pour ravager le pays. Mais les habitans s'étant réunis , en tuèrent trente et forcèrent le reste à prendre la fuite. Sortis ensuite de Norwich pour une semblable excursion, ils fu-

C'est probablement le pays des Lettons, actuellemcni Lithuanie. ' Odin.

HISTOIRE DE NORMANDIE; UV. IV. i83

rent attaqués par Radulphe de Guader% qui en tua beaucoup par le glaive , en fit noyer un grand nombre et força ce qui restait à s'embarquer honteusement, pour regagner la pleine mer. Le roi Guillaume ëtait alors dans la forêt de Dan, et , suivant son habitude , s'y livrait aux plaisirs de la chasse. Aussitôt qu'il apprit l'arrivée des Danois, il expédia des ordres pour Yorck , afin de prévenir ses troupes de se tenir sur leurs gardes et de l'appeler même si, par hasard, la nécessité l'exigeait. Ceux qu'il avait chargés de la défense de cette place , lui mandèrent qu'ils n'auraient pas besoin d'être secourus avant un an.. Déjà Adelin , Guallève , Sigvard et quelques autres Anglais très-puissans s'étaient réunis aux Danois. On était déjà parvenu à l'embouchure de l'Hiimber, rivière considérable ; là Adelin , s'étant séparé de la troupe aUiée, était allé butiner avec quelques-uns des siens. Chargés tout à coup par les gens du roi qui sortirent de Lincoln, ils furent tous pris, à l'exception dé deux chevaliers qui s'échappèrent avec Adelin ; et le bâtimentqui les avait apportés, abandonné par les hommes préposés à sa garde , fut mis en pièces.

Les Danois marchèrent vers Yorck, et furent trèsbien accueillis par les habitans du pays. Guallève, Gospatric, Marius-le-Suève, Elnocin, Archill, et quatre lils de Charles étaient les porte-enseignes , et précédaient les Norwégiens et les Danois. La garnison sortit étourdimcnt pour aller à leur rencontre, et livra, dans les murs de la place, un combat désavantageux. Comme elle était trop faible pour résister à tant de monde, tous les soldats furent tués et faits prison-

' Ou (le Gaél.

l84 ORDERIC VITAL.

niers ^ les forts abandonnés ouvrirent leurs portes. Pendant que le roi jouissait de la sécurité, on lui rapporta cet événement malheureux, et , grâces aux amplifications de la renommée, la terreur exagéra ce nombre des ennemis qui l'attendaient, disait-on, avec confiance pour le combattre. Le roi ne fut pas moins troublé par la douleur que par la colère et se disposa en toute hâte à marcher contre les Danois à la tête de son armée. Dans la crainte que ceux-ci éprouvèrent de se mesurer avec un si grand guerrier, ils se retirèrent sur THumber, et se fortifièrent sur la rive qui touche à Lindisfarney. Guillaume y marcha avec sa cavalerie y trouva quelques brigands dans des marais presque inacessibles, les fit passer au fil de Tépée et détruisit leurs retraites. Les Danois se sauvèrent sur Tautre rive, attendant Foccasion de pouvoir se venger eux et leurs camarades.

Dans le même temps , les Saxons occidentaux d« Dorset et de Sommerset se réunirent à leurs voisins pour attaquer Montaigu; mais, par la permission de Dieu , ils ne purent réussir dans leur entreprise , car les troupes de Winchester , de Londres , de Salisbury, arrivèrent conduites par Geoffroi, évêque de Coutances. Ils tuèrent plusieurs Saxons , mutilèrent une partie des prisonniers, et mirent en fuite le reste. Les Gallois et les habitans de Chester allèrent assiéger la forteresse que le roi avait fait construire à Shrewsbury \ ils furent soutenus par les habitans de la ville que commandait Edric Guilde , homme puissant et belliqueux , et par quelques autres Anglais très-insolens. Les habitans du comté d'Exeter en firent autant dans la ville, et dans toute la Cornouailles

HISTOIRE DE NORMANDIE^ UV. IV. l85

les habitans se soulevèrent. On appelle Cornes de Bretagne , c'est-à-dire Cornouailles, les dernières contrées des Anglais vers l'occident et l'Irlande. Les habitans d'Exeter étaient favorables au parti du roi, parce qu'ils se souvenaient encore des rigueurs dont ils avaient été l'objet. Aussitôt que le roi connut ces événemens, il fit marcher au secours des places menacées , les deux comtes Guillaume et Brienn. Avant qu'ils fussent parvenus à Shrewsbury, l'ennemi, après avoir brûlé la place , s'était retiré. De son côté , la garnison d'Exeter avait fait une sortie à l'improviste, et chargeant impétueusement les assiégeans, les avait mis en déroute. Guillaume et Brienn s'étant portés à la rencontre des fuyards en firent un grand carnage , et punirent ainsi leur témérité.

Cependant le roi , qui se trouvait à StafTord, anéantit les chefs des rebelles avec une grande activité. Dans tous ces combats , le sang coula de part et d'autre , et le peuple, tant armé que désarmé, fut misérablement accablé de tous les genres de calamités. La loi de Dieu fut partout violée , et la rigueur des règles ecclésiastiques fut fort relâchée pour tout le monde. Partout les malheureux étaient mis à mort -, les cœurs étaient excités et corrompus par les aiguillons de la cupidité et de la colère 5 et de part et d'autre les enfers recevaient une proie immense condamnée par Dieu, dont les jugemens sont toujours très -équitables. Le roi Guillaume, à son retour de Lindisfarney , laissa son frère utérin, Robert, comte de Mortain, et Robert, comte d'Eu, pour arrêter la marche des Danois. Ceux-ci restèrent cachés quelque temps.

l86 ORDERIC VITAL.

Dès qa ils crurent que tout était en sûretë autour d'eux, îb sortirent pour prendre part aux festins des habitans dans les maisons qu'on appelle des fermes : les deux comtes tombèrent sur eux à Timproviste, mêlèrent le carnage aux festins, et poursuivirent sans relâche leurs ennemis tremblans, qu'ils menèrent battans jusqu'à leurs navires. On annonça de nouveau que les mêmes brigands se rendaient à Yorck, pour célébrer la Nativité du Seigneur et se disposer au combat. Le roi arrivant en toute hâte de Notthingham , se trouva arrêté par la rivière de Pontefract, qui n'était pas guéable, et où il n'y avait pas de bateaux. Quoiqu'on lui persuadât de revenir sur ses pas, il n'y consentit point; il répondit qu'il n'était pas à propos de faire un pont, de peur que l'ennemi ne les chargeât soudain et ne trouvât, dans leur occupation même , une circonstance favorable pour les égorger. On fut retenu là pendant trois semaines. Un brave chevalier , nommé Lisois de Moutiers , se mit à sonder la rivière , et chercha un gué soit en remontant, 8oit en descendant ; enfin et avec la plus grande difficulté , il trouva un lieu guéable, et passa avec soixante vaillans cavaliers, sur lesquels fondit une multitude d'ennemis ; mais la défense fut si vigoureuse, que les Danois furent repoussés. Le lendemain , Lisois étant revenu fit part de sa découverte, et sans nul retard Tarmée effectua son passage. On traversa les forets, les marais , les montagnes et les vallons par des sentiers Icllomeul étroits , qull n'y pouvait pas même passer dt*u\ hominos do front. C'est ainsi qu'on s'approcha d'Yori k ; mais ou ap|>rit rn même temps que les Danois avaient pris lu fuite. Aussitôtle roi envoya des oiBcicr*

HISTOIRE DU TîORMANDfE-, LIV. IV. 187

et des chefs avec un grand corps d'hommes d'armés pour rétablir les forteresses de la ville, en même temps qu'il laissa d'autres troupes sur les rives de l'Humber, pour faire tête aux Danois. Quant à lui , il se rendit dans des lieux couverts de bois et presque inaccessi^ blés , où l'ennemi se tenait cache ^ il s'attacha à le poursuivre sans relâche et dispersa ses camps sur une surface de cent milles. Dans l'exercice de sa vengeance , la plupart tombèrent sous le glaive 5 il détruisit les retraites de ceux qui restaient, dévasta les terres , et brûla les maisons avec ce qu'elles renfermaient. Jamais Guillaume n'avait montré tant de cruauté : il céda honteusement à ce vice , et ne daigna pas mettre un frein à ses ressentimens , frappant avec une même fureur les innocens et les coupables. Dans la colère qui le transportait, il fit réunir les moissons , les troupeaux , les alimens et les ustensiles de toute espèce , et les fit complètement brûler : ainsi toutes les ressources alimentaires furent également anéanties dans tout le pays au-delà de THumber. Il s'en suivit, en Angleterre , une disette si grave et si étendue , les calamités de la famine furent si affreuses , pour une population simple ou désarmée, que, de ces chrétiens de tout âge et de l'un et l'autre sexe , il périt plus de cent mille individus. Je n'ai point hésité, dans cette relation, à faire l'éloge de Guillaume dans beaucoup de circonstances •, mais je n'ose le louer dans ce cas, où il frappa également et fit périr, dans la détresse de la famine , les bons et les méchans. En effet , je vois s'éteindre dans cet affreux désastre , et l'enfant innocent, et le jeune homme brillant au printemps de son âge, et le vieillard couvert de cheveux blancs; et

l88 ORDERIG VITAL.

touché d'une profonde pitié , j'aime mieux m'associer à la douleur et aux tourmens de ce peuple infortuné que d'applaudir à Fauteur de tant de meurtres, et de me faire violence pour prodiguer de criminelles adulations. Sans hésiter, j'affirme que ce ne serait pas impunément que Ton pardonnerait cette meurtrière férocité. Le juge tout -puissant voit également les grands et les petits ; ce vengeur sévère examinera les actions de tous et punira les crimes, afin de mettre partout en évidence les lois divines qui sont éternelles.

Pendant le cours de la guerre , Guillaume , étant à Winchester, ordonna d'apporter la couronne et les autres ornemens royaux, ainsi que les vases nécessaires ; il fit rentrer l'armée d^ns les forts et se rendit à Y orck pour y célébrer la Nativité de notre Sauveur. Il apprit qu'une nouvelle réunion d'ennemis s'était formée et se tenait cachée dans un endroit écarté du pays , qui était défendu de tous côtés par la mer et par les marais. Un seul point solide, large de vingt pieds seulement, conduisait à cette retraite. Les Danois y avaient réuni beaucoup de butin ^ ils y vivaient dans une grande sécurité , et ne croyaient pas qu'aucune force pût leur nuire. Toutefois , dès qu'ils apprirent que les troupes du roi approchaient, ils décampèrent la nuit au plus vite. Le roi, plein d'ardeur , poursuivit ces ennemis jusqu'à la rivière de Tées, et rompit les chemins, dont la difficulté fut telle que lui-même fut souvent obligé d'aller à pied. 11 passa quinze jours sur cette rivière. Là, firent leur paix Guallère , qui était présent, et Gospatric, qui ne s'y trouva pas, mais qui fit prêter serment par ses envoyés. Après avoir

vécu avec eux peu de temps auparavant , les Danois se trouvaient exposés à de grands dangers , ballottes qu'ils étaient par les flots et les vents, comme des pirates vagabonds. Ils n'étaient pas moins en proie à la famine qu'aux tempêtes. Il en périt une partie par le naufrage 5 ceux qui survécurent , ne soutinrent leur existence que par les plus vils alimens , non seulement la foule des soldats , mais encore les princes , les comtes et les pontifes. Les viandes qui , toute corcompues et pourries qu'elles étaient , avaient servi à leur nourriture , vinrent à leur manquer tout-à-fait. Ils n'osaient plus sortir pour butiner ni même gagner le rivage , par la crainte qu'ils avaient des habitans. Enfin les faibles restes de la grande flotte retournèrent en Danemarck , et racontèrent tristement à Suénon, leur roi, tous les malheurs qu'ils avaient éprouvés, l'extrême vigueur de l'ennemi , et la perte de leurs compagnons.

Au mois.de janvier, le roi Guillaume se mit en route et quitta la Tées pour se porter à Haugustald ' , par un chemin qui jusqu'alors avait été impraticable pour les armées , et où souvent, même à l'approche du printemps , la profondeur des vaUées et les points les plus élevés sont inondés par les neiges. Mais le roi y passa au milieu des plus fortes gelées de l'hiver , et sa constance pleine de gaîté, fortifia le courage de ses soldats. Ce ne fut pas sans de grandes difficultés que l'on termina ce voyage , pendant lequel on perdit un grand nombre de chevaux. Chacun était inquiet pour son propre salut, et s'occupait peu de ses chefs ou de ses amis. Dans ces conjonctures difficiles, le roi

' Peut-être Knaresborongli.

tgo OBDËRIC VITAL.

erra quelque temps, n'ayant pour toute escorte que six cavaliers , et passa une nuit entière sans savoir quelle route il devait tenir. De retour à Yorck , il rétablit plusieurs châteaux , et fit quelques dispositions pour lavantage de la ville et du pays. Puis il prépara une expédition contre les peuples de Chester et du pays de Galles, qui, entre autres offenses, avaient récemment mis le siège devant Shrewsbury. L'armée qui avait souffert beaucoup jusque-là, craignait d'avoir plus encore à souffrir dans cette marche. En effet, on redoutait la difficulté des chemins, la rigueur de i'hiver, le manque de vivres , et la cruauté d'un ennemi redoutable. Les Angevins , les Bretons et les Manceaux prétendaient qu'on les accablait dans les places d'un service intolérable, et, se plaignant avec obstination , demandaient au roi leur renvoi. Us disaient, pour justifier leurs désirs, qu'ils ne pouvaient servir un seigneur dont les entreprises étaient sans exemple et Isans modération , et qui ordonnait sans cesse des choses inexécutables. Dans cette position difficile, le roi employa la fermeté de Jules -César : pour retenir les mécontens il ne daigna pas descendre aux prières et aux promesses. 11 poursuivit avec courage le chemin où il s'était engagé , ordonna à ses fidèles bataillons de le suivre , et dit qu'il mépriserait, comme des lâches sans courage et sans vigueur , les déserteurs qui l'abandonneraient. Après de pénibles fatigues , il promit le repos aux vainqueurs , et dit que ce n'était que par les travaux que l'on pouvait parvenir aux honneurs. Il s'achemina donc, toujours infatigable, par un chemin jusqu'alors inaccessible aux chevaux, à travers des montagnes escarpées, de profondes vallées,

des rivières et des courans dangereux , des gouffres et des ravins impraticables. Pendant que l'armée fit ce trajet , elle eut beaucoup à souffrir des pluies excessives et des grêles. Souvent toute Tarmée était obligée de se nourrir de la chair des chevaux qui périssaient dans les marais. Le roi lui-même marchait souvent à pied avec agilité à la tête de Tarmée , et secondait de ses propres mains les travailleurs les plus actifs. Enfin il conduisit Tarmée en bon état jusqu'à Ghester , et comprima royalement tous les mouvemens hostiles qui infestaient le pays des Merciens. Il bâtit un fort à Ghester, et, à son retour, un autre à Stafford, et les pourvut l'un et l'autre abondamment de vivres et de défenseurs. Arrivé à Salisbury, il distribua largement des récompenses aux chevaliers pour les dédommager de toutes leurs souffrances. Il donna des éloges à ceux qui en avaient mérité , et les congédia avec beaucoup de remercîmens. Pour témoigner son indignation aux déserteurs, il les retint quarante jours au-delà du départ de leurs camarades , et châtia ainsi un délit qui méritait une plus sévère punition.

Le roi Guillaume célébra la Résurrection du Seigneur dans la ville de "Winchester , où les cardinaux de FEglisQ romaine le couronnèrent solennellement. D'après sa demande , le pape Alexandre avait envoyé auprès de sa personne , en le considérant comme son plus illustre fils , trois légats spéciaux , Hermenfroi , évéque de Sion, et deux cardinaux chanoines ^ il les retint auprès de lui pendant l'espace d'une année presque entière , les écoulant et les honorant comme les anges de Dieu. Ils se comportèrent ainsi dans divers lieux et dans plusieurs négociations, et .reconnurent

IQI ORDERIG VITAL.

quelles étaient les contrées qui avaient besoin de Fautorité et de l'ordination canonique.

L'an de Tlncarnation du Seigneur 1070 , on tinta Windsor un concile important ettrès-utile : il fut présidé par le roi et les cardinaux. Stigand, déjà frappé d anathême, y fut déposé. Ce prélat était souillé de parjures et d'homicides, et n'était point parvenu par la bonne porte au siège épiscopal : soutenu par les deux évêques de Norfolk et de Winchester, il y était monté par les infâmes degrés de l'ambition et de la supplantation. On déposa aussi quelques suffragans qui s'étaient montrés indignes du pontificat par leur vie criminelle et leur négligence des soins pastoraux. Deux prélats normands, chapelains du roi , Vauquelin et Thomas , furent nommés , le premier au siège de Winchester , le second à celui d'Yorck , pour remplacer , l'un l'archevêque déposé , l'autre l'évêque décédé. Ces nouveaux prélats étaient prudens , remplis de douceur et d'humanité , respectés de tout le monde , craignant et aimant Dieu de tout leur cœur. On remplaça quelques autres évêques par des prêtres appelés de la France, tous lettrés, de bonnes mœurs, et zélés pour les choses divines.

Le roi Guillaume se montra louable en, beaucoup de choses par le zèle qu'il manifesta pour ce qui était honnête. 11 aima surtout dans les ministres de Dieu l'observation de la vraie religion, de laquelle dépendent la paix et la prospérité du monde. C'est ce que la renommée n'a cessé d'attester en tous lieux 5 c'est ce que les bonnes œuvres prouvent partout évidemment. En effet, quand un pasteur venait à quitter le monde , après avoir terminé le cours de sa vie , et

HISTOIRE DE >ORMA]!9DlE^ UV. IV. xgi

que l'église de Dieu pleurait «on veuvage, le prince, dans sa sollicitude, envoyait des délégués prudens au siège abandonné , et faisait dresser un état de tout ce qui appartenait à Téglise, de peur que ses biens ne fussent dissipés par des tuteurs profanes; ensuite il convoquait les prélats, les abbés et d'autres sages conseillers , et prenait conseil d'eux , avec grand soin, afin de savoir quelle était la personne la plus propre à tenir la maison de Dieu pour les choses tant di* vines que séculières. Enfin ce monarque bienveillant établissait maître et chef de l'évêché ou de l'abbaye celui que le conseil des sages préférait pour le mérite de ses vertus et la sagesse de sa doctrine. Guillaume tint à ces principes durant cinquante^six ans, pendant lesquels il gouverna le duché de Normandie ou le royaume d'Angleterre. C'est ainsi qu'il légua à la postérité de bons exemples et des habitudes religieuses. Il avait en toutes choses horreur de la simonie; aussi, dans le choix des abbés ou des évéques, il ne considérait pas tant la fortune et la puissance que la sainteté et la sagesse des personnes. 11 mit à la tête des monastères d'Angleterre des chefs dont les vertus étaient éprouvées, et qui, tant par leur zèle que par l'observance rigoureuse des règles monastiques, firent revivre la ferveur qui s'était déjà attiédie, et la ramenèrent à sa première force qu'elle paraissait avoir perdue.

Augustin, Laurent et les autres premiers prédicateurs des Anglais étaient des moines : ils établirent pieusement dans, leurs évêchés ce que l'on ne voyait guère ailleurs , des cénobites pour y remplir les fonctions de chanoines. Ils élevèrent des monastères beaux II. i3

et nombreux, et donnèrent des institutions régulières aux nouveaux convertis, prêchant de parole et d'exemple. C'est ainsi que Tordre monacal fleurit magnifiquement en Angleterre , pendant plus de deux cents ans , et que la religion chrëtienne contint heureusement les rois anglais Hédelbert, Edwin, Oswald, Offa et plusieurs autres qu'elle éleva salutairement au sommet des vertus , jusqu'au moment où Edmond, roi de l'Estanglie , tomba martyr sous le glaive des païens , avec deux autres rois d'Angleterre. Alors , Oskitcr et Gudrum , liamund et Halfdens, Inguar et Huba , rois des Danois , envahirent l'Angleterre avec leurs troupes , brûlèrent les églises des moines et des clercs, et égorgèrent le peuple de Dieu comme un faible troupeau.

Quelques années après, Elfred roi des Géwisses ', fils du roi Edelvulf, se révolta contre les païens, et, grâce à l'assistance de Dieu , tua , soumit ou chassa tous les ennemis, et le premier de tous les rois réunit seul dans ses mains la monarchie de toute l'Angleterre. Il surpassa, comme je le crois, tous les rois anglais qui l'avaient précédé ou qui le suivirent , tant par sa valeur et sa libéralité que par sa prudence. Après avoir occupé le trône honorablement pendant vingt-neuf ans , il laissa son sceptre à son fils Edouardle- Vieux. C'est ainsi que, le royaume étant pacifié, des princes religieux et les évêques se remirent à rétablir les couvens. Comme tous les moines sur la surface entière de l'Angleterre avaient été tués ou mis en fuite pendant la persécution des Gentils , on envoya le jeune Osvald, recommandable par ses ver-

' Elfrcd-le-Grand , roi des Saxons de Pouesi.

HISTOIRE DE lïOKMÂIlDIE ; LIV. IT. ig5

tus , ail monastère de Fleuri , que Lëodebod d'Orléans avait bâti en France , sur les bords de la Loire , du temps de Glovis fils de Dagobert, roi des Francs. Ce lieu est surtout respectable par la possession des os dé saint Benoit, père et maître des moines, que le moine AiguJf envoyé par Tabbé Mummol rapporta de la province de Bénévent dans le pays d'Orléans. Ceci arriva après là dévastation du monastère du Mont-Gassin, qui avait été prédite par saint Benoit lui-inéme, avec beaucoup de larmes, au moine Théoprobus, comme on le lit dans le deuxième livre des dialogues que l'illustre pape Grégoire adressa avec tant d'éloquence à Pierre le sous-diacre.

A la mort du roi Glépon , avant que son fils Antarith fût propre à gouverner , et que toute la nation des Lombards, se trouvant sans monarque, eût été soumise à trente-trois ducs , des brigands furieux de cette nation pénétrèrent de nuit dans le couvent dii Mont-Gassin , et le ravagèrent : heureusement, par la protection de Dieu, tous les moines s'échappèrent sans accident , sous la conduite de Bonitns leur àbbé. La désolation dura cent dix ans dans ce monastère , jusqu'à ce que Pétrônax , évêque de Brescia , se rendit au Mont-Gassin, et, avec l'aide du pape Zacharie , rétablit ce noble monastère , qui , depuis cette époque et jusqu'à ce Jour, reçoit journellement de magnifiques accroissemens. Pendant que la calamité dont nous avons parlé durait encore, et que le Mont-Gassin manquait de cultivateurs pour la vigne du Seigneur, la maison de Fleuri , grâce à la volonté de Dieu , s'en- " richit du précieux corps de l'illustre père Benoît, dont les religieux Cisalpins célèbrent la translation tous

1 g6 ORDEHIC VITAL.

les ans avec solennité et dévotion, le 5 des ides de juillet ( n juillet )• C'est là que le jeune et respectabJip Osvald se rendit poui*se faire moine , s'instruire dans . les règles monacales , soumettre sahitaireiti^^ent sa vie à k' volonté de Dieu , et conduire* les zélateurs de cet ordre sur les traces d«s Apôtres, dans la voie de la vocation supérieure. C'est en e6Ret ee qui arriva.

Quelques années après, Osvald fut envoyé de Fleuri, comme abbë , aux Anglais qui le réclamaient. Comme il n'excellait pas moins par la bonté que par les mérites de toute espèce, il fut mis à la tête de tous les couvens d'Angleterre. Dunstan et Adelvold , h*otQni^s vénérables , le secondèrent de toutes leurs forces , et commencèrent par former des institutions régulières dans les villes de Glaston et d'Abingdon. Ces doctetirs furent fidèlement servis par les rois anglais Adelstan, Edred, Edmond, et principalement par Edgar, fils de ce dernier prince. Sous son règne Diinstan fitt nommé ikiétropolitain de Cantorbéry , et AdelVold intronisé évêque de Winchester. Quant à OsVald, il gouverna d'abord l'évéché deAVorcester et ensuite l'archevêché d'Yorck. A leurs prières Abbon, sage et religieux oénobite de Fleuri, fut envoyé outremer et forma à la* réglé monastique Ramsey et les autres monastères d'Angleterre, delà même manière qu'on les gouvernait à cette époque en France. Il échauffa chez les prélats dont nous venons de parler le zèle de la sainteté et l'amour de toute honnêteté 5 il les éclaira par l'exposition des dogmes qu'il enseigna, et dés miracles qu'il leur fit opérer, et rendit ainsi les plus grands services aux hommes instmiis ainsi qu'au vulgaire.

HISTOIRE DE NORMANDdLK; UV. IV. vy^

Alors le prélat Adelvold irétablit , sous le irègne d'Edgar, dans Je lieu que roia appelle Bur^ , le monastère de Medesbamsted , quis le pontife SeTwrott* avait bâtidn temps de VuUex, roitde Mercie , «t^en»richit oonsidërablemeut la ba&^que, bAtie en i'hofOr neur de ^aint Pierre , prince idés Apôtses. Entiiuitetoa bâtit dans plusieurs contrées les^mona&tères de Torney, d'Ely et plusieurs autres, et l'on y établit conveimblement des moides, des clercs et des dreligieuses.lDe grands .revenu3 furent large ment accordés à chacune de CCS maisons , afin de fournir à ceux qui les babi' taient des alim^ns et des habits suffisans , de peur^qàe Je défaut des choses nécessaires ne les fit vaciller dans Texercice du cal te divin.

C'est ainsi ;^u ^n Angleterre Tordre monastique fut ,r0levé dans un grand nombre de ;Couyens : une glorieuse armée «de moines fut pourvue des armes de -la vertu contre Satan , et noblement instruite à combattre avec persévér:ance dans les guerres du Seigneur, jusqu'à cequ'il obtînt la victoire. Quelque temps après, quand l'ivraie .se fut par trop multipliée , une violente tempête, destinée à:dégager le bon grain, s'éleva idu Mord contre les Anglais , sons le règne d'Edelred , fils d'Edgar. Suénonxoi des Danois, idolâtre insensé , débarqua avec une puissante flotte chargée de païens , «t comme un violent tourbillon frappa soudain les peuples pris au dépourvu. Le roiEddred effnayié s'enfuit en Normandie avec ses fils Edouard et ËJfred , ainsi qu'avec la.reiue Emma. Su énoin, .persécuteur crueldes chrétiens, ne .tarda pas, d'apcès l'oVclire de Dieu, à être frappié de mort par saint Edmond : Edelred alors ayant appris la mort de son ennemi, rentra dans sa paU'ie.

igB ORDERIG I^ITAL.

Ensuite Canut, roi des Danois, connaissant les divers accidens qui étaient arrives à son père, se réunit à Lacman, roi desSuèves, et àOIaiis, roi des Norwégiens, et passa en Angleterre avec une armée considérable. Après une grande effusion de sang, le roi Edelred étant mort, son fils Edmond Irneside monta sur le trône d'Angleterre , qu'il posséda , ainsi que ses fils Herald et Hardichanut , pendant plus de quarante ans.

Dans ce temps-là, la métropole de Cantorbéry fut assiégée et brûlée, et l'archevêque Saint-Elfag souffrit le martyre, au milieu des supplices auxquels Je livrèrent les Danois païens. Alors plusieurs villes furent livrées aux flammes , et plusieurs églises , tant épiscopales que monacales , furent détruites ainsi que leurs livres et leurs ornemens. Le troupeau des fidèles, dispersé en différens lieux par l'effet de si grandes tempêtes, fut horriblement déchiré de toutes manières par la dent des loups auxquels il se trouvait livré.

J'ai développé au long cette digression qui , si je ne me trompe , n'est pas inutile ; j'en ai recueilli les détails dans nos anciennes annales, afin que le lecteur studieux puisse voir clairement la cause pour laquelle les Normands trouvèrent les Anglais à peu près sauvages et ignorans , tandis qu'autrefois les pontifes romains les avaient soumis aux meilleures institutions. En effet, Grégoire et Boniface avaient envoyé aux Anglais d'habiles docteurs pourvus de livres et de tous les ornemens ecclésiastiques : ils les avaient instruits et formés au bien, comme des enfans chéris. Le pape Vitalien fit passer ensuite en Angleterre , sous les règnes d'Osvius et d'Egbert , deux hommes très-sages , l'archevêque Théodore et l'abbé Adrien :

HISTOIRE DE IlORBIANDIE ^ LIY. lY. I 99

grâce à leur habileté et à leur zèle, le clergé d'Angleterre , profondément imbu de l'érudition tant grecque que latine, prit une admirable force. Us eurent pour successeurs Fabbé Albin et Tévéque Adelin qui brillèrent avec éclat , et qui , par leur religion' et leurs mérites, instruisirent beaucoup de monde .ils léguèrent à la postérité , dans leurs éci;its , de louables monumens de leur vertu. Le savant Bède a donné de justes éloges à ces hommes et à beaucoup d'autres \ et les a montrés égaux aux plus parfaits, dans la connaissance des arts libéraux et des choses mystiques. En jetant une ^ive lumière sur ces matières, il a rompu , pour les enfans deFEglise, le pain salutaire de TAncien et du Nouveau Testament -, dans ses livres d'explications , il a éclairci plus de soixante points obscurs et a mérité ainsi une éternelle mémoire , taqt chez ses compatriotes que chez les étrangers.

Quand les pierres précieuses eurent été placées sur les murs de ia céleste Jérusalem, et que les moissons de blé eurent été déposées diligemment dans les greniers du véritable Joseph , les pierres furent étendues sur les places , et les pailles jetées au fumier furent honteusement foulées aux pieds des passans. Ainsi, par la juste punition du Dieu tout -puissant, les élus du Seigneur passèrent de cette vie transitoire à l'éternité , pendant que les Danois , comme nous l'avons déjà dit , privés de toute crainte divine et humaine, exerçaient leurs longues fureurs en Angleterre. La loi de Dieu fut l'objet d'innombrables prévarications consommées avec témérité. Les œuvres des hommes , qui tendent toujours au crime , devinrent d'abominables actions , dès qu'on leur eut enlevé ceux

aoo oaubRiG vital.

qui les gouvernaient avec la verge de la discipline. Alors la dissolution introduisit le relâchement chez les clercs et les laïcs , et porta F un et l'autre sexe à toutes sortes de débauches. L abondance de la nourriture et de la boisson entretenait la luxure -, la légèreté et la mollesse poussaient facilement chacun au crime. Après la destruction des monastères , la discipline monastique s'affaiblit, et la rigueur canonique ne se releva pas de sa chute, jusqu'au temps de l'invasion des Normands.

Pendant un long-temps, la vie monastique avait disparu chez les peuples d'outre-mer, et l'existence des moines différait peu de celle des séculiers. Us trompaient par leur habillement , et par le titre de leur profession , adonnés qu'ils étaient a la débauche , à l'usure et aux plus hideuses prévarications. Les institutions du roi Guillaume ramenèrent les ordres religieux à l'observance des règles, et, les soumettant à leurs bienheureuses coutumes, les firent honorer. Quelques abbés furent institués par le roi , et il envoya plusieurs cénobites s'instruire dans les monastères de France. Placés en Angleterre par les ordres du roi , ils établirent la discipline et prêchèrent d'exemple l'excellence de la vie religieus^e. Dans ce couvent du bienheureux Pierre , prince des Apôtres , qui avait été bâti par Augustin, premier docteur des An^'lais, l'illustre abbé Stellaud se distingua par la science et les vertus. Ce prélat, né en Normandie d'une famille illustre , fut élevé régulièrement au mont de Saint- Michel Archange en Péril de mer * , et placé , par les

* Le Mon t-Sainl- Michel était autrefois appelé' le Moiit-Saini-Michel- •a^Périi de mer : liions Sancti MichaeUa in periculo mari*.

HISTOIRE DE NORBIANOIE ^ LIV. lY. 30 1

Normands, sur le siège de Caittprfcéry, pourTamé' lioratton des mœurs. On en fit de méfiie dans les autres monastères pour les nominations des supérieurs. Ces changemens, utiles à un grand nombre, furent £1cheux à quelques personnes , tant parmi les supérieurs .que parmi les inférieurs.

L'église de Gantorbéry, dans laquelle siégea Augustin, et qui, d après le décret du pape Grégoire , avait été constituée la preniièrede la Grande-Bretagne, fut, Jors de la déposition de Stigand, confiée à Lanfranc abbé de Gaen , par le choix favorable du roi et de tous les grands. Sorti d'une noble famille de la ville de Pavie en Italie , il avait étudié , dès les années de son enfance, dans les écoles des arts libéraux , et s'était adonné avec ardeur et dans une intention tou(e laïque à l'étude des lois séculières que Ion enseignait dans sa patrie. Très-jerine encore, il avait souvent, dans ]es plaidoiries, triomphé des adversaires les plus en crédit , et les torrens de son éloquence avaient vaincu même les vieillards les plus habiles dans l'art de l^ien dire. Parvenu à l'âge mûr, ses décisions étaient reçues avec empressement par les juris- (H>nsultes , les ipiges et les préteurs de sa ville. Gomme il était occupé à la philosophie dans une contrée étrangère, de même qu'autrefois l'académicien Platon, une flamme éternelle embrasa son ame, et l'amour de la vraie sagesse éclaira son cœur. 11 remarqua avec l'Ecclésiaste ce qu'il n'avait pas encore appris par Fusage des lectures religieuses, que les biens de ce monde ne sont que vanité. C'est pourquoi , repoussant le monde avec un souverain mépris , il se livra avec ardeur à ia profession de la religion et se sou-

«102 ORDEHIC VITAL.

mit au joug de la règle. II fit choix du codvent du Bec en Normandie , à cause de la situation et de la pauvreté du lieu : sa prudence et ses soins vigilans ne tardèrent pas à l'eririchir et à Télever à une splendeur remarquable. Pendant que sa discipline , à la fois sévère et douce , gouvernait le collège de ses frères, et que , par d'humbles et utiles conseils, il dirigeait le saint abbé Herluin, nouveau moine étranger ; pendant qu'il se mortifiait par Féloignement des vices et du monde , et travaillait de toutes ses forces aux choses intérieures et supérieures. Dieu, qui voit toutes les pensées, lui prescrivit de poser la lumière sur le candélabre et d'illuminer, comme il convenait, la vaste maison du Seigneur. Facile à l'obéissance, tiré du repos claustral, il devint maître et fit briller, dans ses instructions, toutes les richesses des lettres philosophiques et divines. Il était trèshabile à résoudre les questions les plus épineuses des uns et des autres. Ce fut sous un tel maître, que les Normands récurent les premières notions de la littérature 5 et c'est de l'école du Bec que sortirent tant de philosophes éloquens dans les sciences divines et dans celles du siècle. En effet, auparavant et du temps des six premiers ducs de Neustrie , aucun Norrti'and ne se livrait aux études libérales, et l'on ne pouvait trouver de docteur, jusqu'à l'époque où Dieu, qui pourvoit à tout, fit aborder Lanfranc sur les rivages de la Normandie. La réputation de son savoir fut bientôt connue dans toute l'Europe. Ce qui fit que de France , de Gascogne , de Bretagne et de Flandre, on accourut en foule à ses le-

çons.

HISTOIRE DE KORMANDIS ; LIV. IV. !2o3

Pour connaître tout le génie admirable et les la-* lens de Lanfranc , il faudrait être Hërodien dans la grammaire , Ai'i^tote dans la dialectique , Qcéron dans la rhétorique , Augustin et Jérôme , et quelque» autres docteurs de la loi et de la grâce , dans ies saintes Ecritures. Lorsqu'Âthènes était florissante et se faisait remarquer par Texcellence de ses instructions y elle eût honoré Lanfranc en tout genre d:éloquence et de discipline , et eût désiré s'instruire ett recevant ses sages préceptes. Ce cénobite fut rempli de zèle pour atteindre les sectes avec le glaive de Ik parole , si elles attaquaient la foi catholique. Dansle»^ conciles de Rome et de Verceil , il frappa du tranchant de Téloquence spirituelle Béranger de Tours , et quelques personnes considérées comme hérésiarques , et dont on condamnait le dogme qui ne tirait de rhostie du salut qu# la mort pour les âmes. Lanfranc exposa très- saintement et prouva très-véridiquement que lé pain et le vin que Ton sert sur la table du Seigneur devenaient, après la consécration, la vraie chair et le vrai sang du Sauveur. Après les plus profondes discussions, Béranger fut vaincu en public à Rome ainsi qu'à Tours , et forcé d'anathématiser lui-même toute son hérésie, et de signer sa profession de pure croyance. Ensuite cet hérésiarque blasphémateur, affligé et rougissant d'avoir été obligé de jeter à Rome , de ses propres mains , dans le feu pour ne pas être brûlé lui-même, les livres qui contenaient ses dogmes pervers, parvint à corrompre un de ses disciples , à force d'argent et de tromperie , afin qu'il cachât 'chez lui ses derniers écrits et les trans^)it dans les pays étrangers , pour

donner de Tappui et de TapprobatioM à sq» vieijles erreurs, Blies rendre plus durabJes à 1 avenir. Ce fut pour détruire ces pernicàeuses doctrines que Lanfranc mit au jour un livre clair» bien écrit et soutenu d^autorités sacrées : cet ouvrage ^st remarquable par la force du raisoupemexit, aboudjint dans les preuves qu'il offre sur TËucbarist^ aux kitelligences saines , ricbe d'éloquence et nullement ennuyeuiL par «a proliiLité. Un ^aad nombre d'églises réclamèrent, avec un zèle incroyable, La«ifra»e pour leur abbé ou leur pontife; Rome même, Jb capitale du monde chrétien, le sollicita par ^des lettres nombreuses , et s'eiforca de le retenir par les iprières et même par la ;force. Ainsi brilla honorablement .pour tous, odui que la vertu et la sagesse décoraient spécialement.

Quand Tévécjue ()e Sion eyt , eomme nous Tav^ons tlit, déposé Stigand, il appela Lanfranc au gouvernement pontilScal, et, daas un concile d'évéques et d abbés normands, lui fit cooaiaitre la demande de TEglise de Dieu. Lanfranc , troublé , craignit de se charger d'un si grave fardeau , et demanda un délai pour délibérer, tenant pour indubitable quil ne pourrait concilier à la fois le recueillement d'un moine et les travaux d'un archevêque. L'abbé HeHuin lui commanda d'aceept€^r , et il avait l'habitude de lui obéir 'Comme au Christ; la reine, ainsi que le prince «oni^s, le prièrent de leur côté -, les vieiliards aussi ^ qui se trouvaient réunis, le pressèraent vivement. ^H ne m détermina pas avec précipitation, parce que ses actions et ses paroles ^tai^Ht ^constamment dirigées par la prudence. Il craignait de blesser robéiss;tnc]& , eu

HISTOIRE DK KORMANDIB^ LIV. IV. 2o5

même téttips que ceux qui le priaient , le secondaient et Texliortai^nt. Tout affligé , il passa la mer pour aller porter ses etèoses^ espérant parvenir au comble de ses tœnr à son retour. Le roi accueillit avec respect et avec joie eelui <!|tti venait le seconder dans la cul* tvite du cfal'istâaitisme , et, combattant avec humilité et majesté celui dolit les excuses lui opposaient de la résistance, il parvint à le vaincre.

L*an de l'Incarnation du Seignenr 1070 , Lanfiranc, premier abbé de Caeir,, fut donné , par Tordre de Dieu même, pomr instituteur aux Anglais : après une honorable élection et une consécration fidèle, il fut intronisé archevêque de l'église de Cantorbéry , le 4 des ca-^ lendes^de septembre (29 août). Son ordination eut potrr témoins beaucôup'de prélats et d'abbés, un nombreux clergé et une grande multitude de peuple. Présens comme absotis, les-habitans de toute l'Angleterre eussent été au comble de la joie, et, dans leur allégresse, auraient rendtr grâces à Dieu, s'ils avaient pu connaiti^e dèslofis lotit le bien que le ciel leur accordait.

Dans Féglise de Gaen , Guillaume fils de Radbôd , évêqn^ ée Seës, succéda à Lanfranc. Ce fut , je crois , neuf atfô après que lé roi Guillaume lui confia le gouvernement de la métropole de Rouen. Guillaume était cousifi de Guillaume évêqtie d'Evreux, fils (de Girard Fleitel : la puissance de cette famille fut trèsgrande en Normandie du temps des Richard. Chanoine et archidiacre, il fut soumis aii prélat Mauriile, et, de plus en plus fervent dans Tamour de Dieu , il alla en pèlerinage avec Théoderic, abbé d'Ouche, et visita respectueusement dans Jérusalem le glorieux

2o6 ORDERIC VITAL.

tombeau du Sauveur. Â son retour, craignant de perdre le fruit de ses anciens travaux , il eut le courage de se soustraire entièrement aux attraits du monde, et s'attacha avec empressement , dans le couvent da Bec , à la milice divine. Il en fut tiré avec Lanfranc pour l'instruction des novices qui venaient de toutes parts servir le Christ dans la ville de Caen : il ne mérita pas moins d'éloges, comme leur père que comme leur maitre. A la mort de Guillaume, évêque d'Evreux% Baudouin, chapelain du duc , lui succéda, et gouverna régulièrement l'évéché pendant plus de sept ans. Il eut pour successeur, après son décès, Oislebert , fils d'Osbern , chanoine et archidiacre de Lisieux ; pendant plus de trente ans celui-ci gouverna utilement son église , dont il augmenta les biens de plusieurs manières, et qu'il régla avec habileté. Ives, évêque de Seès, ayant cessé de vivre , Robert, fils de Hubert de Rie, devint son successeur, présida l'évéché durant près de douze ans , et , toujours fervent dans le culte de Dieu , chérit tendrement les religieux.

Dans ce temps , avec l'aide de la grâce de Dieu, la paix régnait en Angleterre, et un peu de sécurité ramenait le cultivateur, aussitôt queies brigands avaient été repoussés. Les Anglais habitaient tranquillement avec les Normands dans les bourgs , les places fortes et les villes 5 leurs familles mêmes se réunissaient par les liens du mariage. Vous eussiez vu quelques lieux et quelques foires des villes se remplir de marchandises françaises et de marchands , et les Anglais qui ,

' Ordcric Vitçil ne fait pas mention de Michel , parce qne probaUemont il ne siégea que fort pea de temps.

HISTOIRE DE lïOBMANDIE ^ LIV. IV. 207

rëcemment vêtus de l'habit du pays , paraissaient ridicules aux Français , changer leurs .habitudes pour prendre les costumes étrangers. Personne n'osait plus se livrer au brigandage ; chacun cultivait ses champs avec sécurité, et applaudissait gaîment, mais pour peu de temps , à ce que faisait son voisin. On construisait^ des églises et l'on en réparait : les orateurs sacrés s'appliquaient à rendre à Dieu les devoirs de leur état. L'activité dont le roi était pénétré le faisait veiller à tout ce qui était bien et exciter l'ardeur de chacun autant qu'il le pouvait. 11 essaya quelque temps d'apprendre la langue anglaise afin de pouvoir , sans interprète , entendre les plaintes de ses sujets, et rendre affectueusement à chacun la justice qu'exigeait son droit autant que la raison ; mais son âge , peu propre à l'étude , ne lui permit pas ce travail. 11 se trouvait nécessairement entraîné vers d'autres occupations, par l'embarras des affaires de toute espèce dont il était chargé.

Gomme l'ennemi du genre humain, semblable à un lion rugissant, rôde partout, cherchant à dévorer ce qui tombe sous la dent de sa férocité , de même un grand trouble s'éleva entre les Anglais et les. Normands , et la perfide Erinnys causa cruellement le^ malheur de beaucoup de personnes. En effet , le roi Guillaume ayant eu mal à propos recours au conseil des méchans, fit un grand tort à sa gloire^ en faisant renfermer frauduleusement le comte Morcar dans. Tîle d'Ely , où il. l'assiégea malgré leur liaison , et quoi-, qu'il n'entreprît ni ne machinât rien de répréheasible. Des conseillers perfides s'entremirent dans cette affaire, et firent un coupable usage de la fraude en en-

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gageant le comte à se rendre au roi , et le monarque ^ recevoir pacifiquement le comte comme un fidèle ami. En effet, Morcar eût pu se défendre iong-temps à cause de la difficulté de Faccès'da lieu où il se trouvait , et même dans le cas où la force eût triomphé de lui , s'embarquer et gagner l'Océan en suivant le cours de la rivière *, mais, trompé par de fausses insinuations , il eut la simplicité de les croire. Il sortit de son île avec des intentions pacifiques, pour se rendre auprès du roi. Le roi , craignant que Morcar ne voulût se venger des outrages que lui et ses compatriotes avaient injustement reçus , et qu'on ne se servît de lui pour faire naître d'implacables révoltes dans le royaume d'Albion , le fit jeter dans les fers sans crime prouvé et le retint en prison toute sa vie , en le confiant à la garde de Roger, comte de Beaumont. Dès que le comte Eldwin, jeune homme d'une grande beauté , eut appris cet événement , il préféra la mort à la vie , à moins qu'il n'obtînt la liberté de son frère Morcar , qui avait été injustement enlevé , ou qu'il n'eût vengé cet attentat par une large effusion de sang normand. Il passa six mois à chercher des secours chez les Ecossais et les Gallois ou Anglais. Cependant trois frères qui étaient admis à sa familiarité, et principalement chargés de sa garde , le trahirent en faveur des Normands, et le tuèrent pendant qu'il se défendait courageusement avec vingt cavaliers. La marée fut dans cette circonstance favorable à Guillaume , pour Texëcution de ce crime, en forçant Edwin à s'arrêter près d'un ruisseau qui ne lui laissa aucun moyen de fuir. Quand on apprit en Angleterre le sort de ce jeune prince , non seulement les Anglais,

HISTOIRE DE KORMAHIHX "^ UV. IT. I09

glais , mais encore les Normands et les Français éprouvèrent une profonde douleur , et pleurèrent vivement en lui un compagnon , un ami, et, pour ainsi dire, un parent. Comme nous Favons dit plus haut , il appartenait à une famille religieuse ] il était doué de beaucoup de mérite , quoique placé au milieu des plus grands embarras des affaires du monde. Sa beauté le faisait remarquer parmi des milliers d'individus , et il était plein d'une tendresse affectueuse pour les clercs, les moines et les pauvres. Le roi Guillaume ayant connu la trahison qui avait fait périr le comte de Mercie , fut touché de compassion : il pleura et dans sa sévérité exila les traîtres qui, pour obtenir ses bonnes grâces , lui apportaient la tête de leur maître. C'est jusque-là que Guillaume de Poitiers a écrit son histoire ^n imitant le style de Salluste, et raconté avec habileté et éloquence les actions du roi. Cet auteur, de faoïille normande, était né au bourg de Préaux , et eut une sœur ' qui fut abbesse des religieuses de Saint-Léger \ On l'appela GuiUaume de Poitiers, parce que ce fut dans cette ville qu'il s'abreuva largement aux fontaines philosophiques. De retour dans son pays il se distingua avec éclat , comme le plus savant de ses voisins et de ses condisciples. Devenu archidiacre, il seconda beaucoup dans les affaires ecclésiastiques les évéques de Lisieux , Hugues et Gislebert. Avant de devenir clerc , il s'était montré intrépide à la guerre , et avait combattu pour le prince terrestre. 11 pouvaitd'autant plus certainement

' Emma.

' Il y avait à Picaux, près de Ponl-Audcmer, deox abbajcs : Sainl- Pierre, abbave d'hommes, et Saiot-Léger , abbaye de femmet.

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