IV
Il4 OfLDERIC VITAL.
tua ou conduisit en captivité tous ceux qu'elle trouva dans la place. De là , fière de son triomphe , elle se rendit le même jour à Joppé, et, semblable aux sauterelles, couvrit de sa multitude la face de la terre. Le comte Etienne et quelques autres, qui étaient regardés comme les plus nobles, furent dirigés sur Ascalon. Cette troupe assiégea en silence Joppé pendant deux jours^ et le troisième se retira avec perte et déshonneur : car les sentinelles de la citadelle de Joppé découvrirent sur les montagnes les étendards des troupes qui venaient de Jérusalem , et elles annoncèrent au Roi, en le félicitant, qu'ils approchaient du fort des Bourguignons. Baudouin rassembla aussitôtla troupe des fidèles ; et les fortifiant par une exhortation courageuse leur dit : u Voici le temps désiré par les « braves soldats, où les illustres champions feront « leurs preuves pour la vengeance de ceux qui leur « sont chers , et qui sera terrible pour les nonchalans « les lâches , les perfides et les hommes sans cœur, a Vous voyez devant vos portes un peuple exécrable, « odieux au Seigneur et à tous les fidèles. Allons , « hommes courageux , levez-vous avec éclat contre « les ennemis de tout bien. Pour venger Dieu, ara mons-nous virilement, faisons une sortie à Fap- « proche de nos compagnons, et, forts par la foi dans « la protection de Dieu , marchons au combat. Rappe- « lez-vous au fond du cœur les injures et les dom- « mages que vous avez éprouvés, et que l'étranger « sente tout le poids et l'activité de vos bras. 11 a mis « à mort le comte Etienne , Harpin , et plusieurs autres « grands barons -, il nous a enlevé d'excellens cheva- « liers et plusieurs de nos chefs : je le dis les larmes
HISTOIRE DE NORMANDIE; L1V. X. lit
« aux yeux, le mo.nde entier n'en pourrait pas offrir « de plus vaillans. Que la récente douleur de la mort « de vos amis vous enflamme , et vous porte avec fuie reur à la perte de l'ennemi. Rappelez-vous le vaille lant roi David et ses capitaines Joab et Abisaï , Ba- « naïas et Urie-Hethéen, Jonathas et J udas-Machabée, « et tant d'illustres guerriers de votre nation. Sor- <* tons d'ici , commençons le combat ; et les troupes de « Jérusalem , qui viennent nous secourir, chargeront « l'étranger d'un autre côté. Que le grand Emmanuel , « fils de la sainte Vierge Marie, notre Roi , qui marche « devant nous, et qui est l'invincible défenseur de « son Eglise, vous prête son assistance ! »
Cependant les gens de Jérusalem s'approchèrent du château, et leurs drapeaux parurent. aux yeux des Turcs. De leur côté , le roi Baudouin et les gens de Joppé adorèrent la sainte croix du Seigneur, et la portant avec eux, s'élancèrent aussitôt en armes, et commencèrent à porter des coups terribles sur les ennemis désarmés. Alors les étrangers, voyant qu'on les attaquait de tous côtés , pris au dépourvu et manquant de résolution , épouvantés par Dieu même , prirent la fuite ; et , semblables à l'armée d'Holopherne , souffrirent une égale infortune. Dans cette circonstance, le roi Baudouin et les Chrétiens poursuivirent les Païens jusque sous Ascalon, et, tombant sur les traînards, firent un grand carnage , et délivrèrent tous les prisonniers que les barbares menaçaient dans leurs fers . Cependant les plus illustres qui avaient été envoyés devant à Ascalon furent perdus, et les porteurs de nouvelles ne nous ont rien appris de certain à leur égard, excepté sur le compte de Harpin.
1 l6 ORDERIC VITAL.
C'est ainsi qu'après beaucoup d'angoisses , les Chrétiens triomphèrent an nom du Christ, rentrèrent à Jérusalem) chargés des dépouilles des Païens, et, comblés de joie , rendirent grâces au Dieu triomphateur. Ensuite ils mirent Ramla dans un meilleur état de défense qu'il n'était auparavant, et rétablirent dévotement, au nom du Seigneur, la chaire épiscopale avec des revenus convenables. Je ne saurais mettre par écrit quel fut Je nombre des morts, parce que je n'assistai pas à cette bataille : ceux qui s'y trouvaient s'occupèrent moins 4e compter que de tuer, et d'emporter ayee eux les dépouilles des morts.
Harpin de Bourges fut conduit en captivité à Babylone, et y fut retenu plusieurs jours dans les prisons de l'émir. Là, se souvenant des martyrs qui, pour le nom du Christ , avaient jusqu'à la mort livré d'innombrables combats, il invoqua souvent le Seineur, et, reconforté par lui, il fut mis en liberté, et lui rendit de pieuses actions de grâces. Voici comme il obtintsadélivrance : des marchands de Constantinople vinrent à Babylone avec des marchandises de diverses espèces, et, suivant les lois des nations, payèrent aux ministres du gouvernement les droits établis, et restèrent assez long-temps dans la ville. Comme ils étaient Chrétiens, et d'ailleurs fort riches, ils fréquentaient les basiliques du Christ, visitaient les galetas des fidèles indigens , et portaient des consolations à ceux qui étaient dans les fers. En conséquence Harpin eut un entretien avec eux. Il les chargea de ses dépêches , et manda ce qui suit à l'Empereur Alexis : « Harpin de Bourges , votre serviteur, est re- 1 « tenu dans les fers à Babylone , où il souffre de
H1ST0JHE DK NORMANDIE; LIV . X. 117
« grandes afflictions et gémit depuis long-temps -, il « requiert humblement de la magnificence de Votre « Majesté impériale qu'elle lui compatisse et le se- « courre , et qu'elle obtienne de l'émir son affran- « chissement des angoisses de la prison. »
Quand il apprit ces choses, l'Empereur eut une pieuse compassion du noble Français, et manda bientôt à l'émir de lui rendre à l'instant même Harpin, sinon qu'il ferait saisir dans tout l'empire de Constantinople tous les marchands et tous les sujets de Babylone. L'émir, effrayé d'un ordre dicté par tant d'indignation, tira aussitôt Harpin des fers , le retint quelques jours avec lui, lui fit voir des choses extraordinaires ] et enfin , après lui avoir donné des bijoux précieux et d'autres présens, le renvoya comblé d'honneurs vers l'Empereur. Ainsi mis en liberté, Harpin alla à Constantinople auprès d'Alexis , lui rendit grâces de son assistance efficace , et ensuite , chargé de ses présens , retourna en France.
Il alla trouver le pape Pascal , lui raconta ses pénibles aventures et ses souffrances , et lui demanda avec sollicitude des conseils pour sa conduite. Cependant l'habile pontife, ayant entendu le récit des grands malheurs de Harpin , lui parla en ces termes : « Il « faut soigneusement prendre garde que celui qui a a été lavé par le bain, et que l'on a ensuite revêtu « d'habits propres , blancs comme la neige , ou bien « d'étoffes de soie, ne s'expose à marcher pendant la « nuit par un chemin bourbeux, de peur qu'il ne tombe « dans la fange, et que, honteusement souillé., il n'ait « à rougir devant ceux qui le regarderont. Que ce « miroir, mon cher fils, vous serve à vous considé-
*lô ORDERIC VITAL.
« rer , et profitez de cet exemple pour vous corriger, te Vous êtes purifié par la pénitence et la confession-, « votre pénible voyage et les combats du martyre a vous ont couronné des insignes de la vertu. Dans « les angoisses de la prison , vous avez pour vos pé- « chés satisfait à Dieu ; vous avez, au milieu des souf- « frances , appris à pratiquer la patience , la chasteté « et les autres vertus. La vie présente est une nuit « obscure qui est entièrement enveloppée des ténè- « bres de l'ignorance. L'homme ne sait s'il est digne « d'amour ou de haine , et il ne saurait prévoir ce que « lui réserve le lendemain. La vie du siècle est un « chemin fangeux que vous devez éviter de tous vos « efforts, de peur de vous y salir, et de perdre la « couronne de souffrances qui fait votre gloire. En « conséquence gardez-vous d'imiter le chien qui re- « tourne à son vomissement, et le pourceau qui se « vautre dans l'infection du bourbier. Désormais ne « portez plus les armes contre les Chrétiens ; mais, « comme un vrai pauvre du Christ, méprisez le faste « mondain. C'est ainsi que, marchant sur les traces « du Sauveur, abandonnant votre propre volonté « pour les œuvres de la justice , dans l'espérance des « récompenses éternelles, vous arriverez au séjour <t de la suprême vocation avec les fidèles, dans le sein « d'Abraham. »
Harpin reçut ensuite la bénédiction du pape : avec sa permission il gagna la France; et là, reçu honorablement par les siens , il ne resta pas long-temps avec eux. En effet, d'après le conseil du pape, ou plutôt du Christ lui-même , il abandonna le siècle, et, se
rendant à Cluni pour s'y faire moine , il persévéra jusqu'à la mort dans le service de Dieu.
Vers cette époque, il arriva aux Chrétiens en Syrie d'autres événemens très-graves. L'illustre duc Marc Boémond entreprit une expédition contre les Turcs. Daliman fondit inopinément sur lui avec une grande armée, tua beaucoup de Chrétiens, et fit prisonnier Boémond avec Richard-de-la-Principauté , ainsi que quelques autres nobles et preux chevaliers, qu'il retint long-temps enchaînés en prison. Mais Tancrède, chef de l'armée, ayant appris le malheur de Boémond , qui était son seigneur et son parent , fut profondément affligé : il ne se borna pas, comme les femmes , à de vaines larmes et de stériles lamentations ; il rassembla de tout le pays voisin toutes les troupes fidèles, fortifia en grande diligence Antioche, les bourgs et les châteaux voisins ; et tant que le duc fut dans les fers , il se défendit dignement contre les attaques de l'ennemi , et il étendit même noblement ses frontières. Dès que l'empereur Alexis eut appris que Boémond était tombé dans les mains des Turcs, il envoya, plein de joie, des ambassadeurs avec de grands présens à Daliman $ il le pria instamment de recevoir une forte rançon pour Béomond, et de le lui remettre pour cent mille philippes. 11 en agit ainsi, non pas pour délivrer le duc captif, et , en lui rendant la liberté , le mettre en état d'être de nouveau le défenseur delà chrétienté, mais pour le retenir à perpétuité , enchaîné dans ses propres cachots : car il était resté violemment affligé de ce que Boémond avait Usurpé sur lui Antioche. 11 est certain que cette ville est la métropole de l'Empire de Constantinople -, mais
les Turcs l'avaient enlevée de vive force à l'Empereur quatorze ans avant que les Cisalpins ne la reprissent et ne tuassent Cassien. Alexis réclama toujours ses droits; mais la valeur des Normands lui opposant un insurmontable obstacle, il ne put accomplir ses désirs. Il employa toutes sortes de moyens et de ruses ; mais il travailla vainement, soit par les prières, soit par l'argent, auprès des Chrétiens et des Païens, et ses démarches étant demeurées inutiles, la ville resta aux mains des vainqueurs, à ceux-là même qui, ayant avec une valeur extraordinaire vaincu les Agarins, l'avaient conquise, et ensuite, soutenus parla puissance de Dieu, l'avaient admirablement défendue. Au surplus, Daliman refusa la demande de l'Empereur, et résolut de garder à jamais dans les fers Boémond, que les Turcs appelaient le petit dieu des Chrétiens. Honneur suprême pour sa loi , qui lui semblait d'un prix inestimable.
Du temps des Turcs , un certain Grec était le patriarche d'Antioche : il se montrait intraitable aux Normands victorieux. En effet, ceux-ci, devenus maîtres de la ville , résolurent de soumettre au rit latin le clergé et le peuple : ce que les Grecs, qui tenaient aux anciens usages, eurent la témérité de regarder comme inconvenant. Après la prise de Boémond , le bruit courut parmi le peuple que ce même prélat se disposait à livrer traîtreusement Antioche à l'Empereur. Lorsqu'il eut appris qu'un tel bruit se répandait sur son compte , il éprouva une vive colère*, et je ne sais si ce fut parce qu'il était indigné de voir soupçonner la pureté de sa conscience, ou s'il éprouva quelque remords de l'accusation y et quelque crainte d'une
entreprise aussi criminelle , qu'il se retira dans un ermitage après avoir quitté son évêché, et n'osa plus désormais revenir auprès de ceux dont il abhorrait les usages. Les Normands, maîtres de la ville, se réjouirent beaucoup du départ du Grec -, ils firent connaître tous les détails de cette affaire à Boémond dans sa prison, et lui demandèrent son avis sur le remplacement du patriarche. Il ordonna de tirer de Févêché de Maschenia pour le patriarchat d'Antioche le sutfïragant Bernard, qui avait été chapelain de Haimar % évêque du Puy,lequel, en mourant, avaitrecommandé son amiàsonami. En conséquence, par l'ordre du duc , le clergé et le peuple élurent Bernard et l'établirent pontife dans la chaire de l'apôtre saint Pierre. Ce patriarche était imbu de la connaissance des lettre»; mais, quand il fut connu de «es sujets, il leur devint odieux, parce qu'il était avare, et que, conformément au caractère dur des Goths , dont il descendait, il se montrait d'une sévérité excessive. 11 gouverna long-temps l'Eglise de Dieu; et, jusqu'àla décrépitude, il conserva son siège. De son temps, comme on Fa dit, et comme on le dira encore plus claire* ment, la tempête des malheurs exerça ses ravages.
Tout le monde apprit que Boémond était enchaîné dans les fers des Païens. La totalité des Chrétiens le pleura, et les Païens même l'honorèrent dans sa prison. L'Eglise entière priait Dieu pour qu'il daignât le tirer de la main de ses ennemis. Comme le Dieu propice qui a créé toutes choses , sait punir par des tribulations ses serviteurs pour leurs péchés, de même il secourt admirablement ceux qui le sup-
* Adhénur.
iaa 0RDER1C VITAL.
plient et l'invoquent avec humilité ; il se sert même de leurs ennemis pour leur donner l'espoir d'être secourus. C'est ce qu'éprouvèrent, sous Pharaon, Abraham et Joseph chez les Egyptiens ; Tobie et Ra-r guel sous Salmanassar, Sennacherib et Assarhaddon chez les Assyriens; Daniel, les trois enfans de la transmigration sous Nabuchodonosor, et Evilmérodach chez les Chaldéens-, Esdras, Néhémie et Mardochée avec sa nièce Esther, sous Cyrus, Darius et Artaxerce chez les Perses et les Mèdes. C'est aussi ce dont ont fait l'heureuse épreuve les apôtres et les autres saints prédicateurs qui souvent commençaient par passer pour des étrangers et des mendians méprisables quand ils arrivaient subitement dans les contrées étrangères habitées par les barbares : peu après , les miracles éclatans qu'ils opéraient et le tonnerre de leur langue les faisaient paraître admirables, et soumettaient au joug de la loi sacrée les peuples jusqu'alors indociles à toutes bonnes actions. Ainsi , celui qui a dit : « Mon père jusqu'à ce jour ne cesse » point d'agir, et j'agis aussi, » visita récemment dans la prison, et réjouit abondamment du doux nectar de sa bonté , les guerriers dont je parle dans mes écrits, afin d'instruire la postérité, et pour faire admirer l'œuvre de Dieu. En effet, les mortels expient sous les verges de l'oppression les crimes de l'humaine fragilité , et , gémissant sous les coups du Ciel, sont forcés d'implorer, les larmes aux yeux, la clémence du Créateur. Dieu, qui est notre roi, et qui sauve ceux qui espèrent en lui, exauça puissamment les prières de l'Eglise son épouse, et vint au secours de Boémond enchaîné et de ses compagnons , en employant l'a-
HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. X. l'ÏS
dresse et le secours de la fille de son ennemi, comme autrefois dans Béthulie il prêta son assistance au peuple souffrant, en employant le courage de Judith, veuve courageuse qui trancha la tête du superbe Holopherne.
Daliman avait une fille nommée Mélaz , fort belle, très-sage , exerçant un grand pouvoir dans tonte la maison de son père , jouissant de richesses considérables, et possédant beaucoup d'esclaves pour son service. Cette princesse ayant entendu parler de la bravoure des Français, les aima ardemment, rechercha leur amitié , à tel point que, payant généreusement les geôliers , elle descendait fréquemment dans les prisons, s'y entretenait ingénieusement avec les captifs de la foi chrétienne et de la vraie religion, et, après de sages conversations , sortait en poussant de profonds soupirs. Elle préféra la douceur de ses rapports affectueux avec eux à toute la tendresse de ses parens, et fournit abondamment à ces infortunés tout ce qui était nécessaire à leur nourriture et à leur habillement. Quant au père de Mélaz, occupé d'un grand nombre d'affaires, il ignorait ce qui se passait, ou peut-être n'y apportait pas d'attention , à cause de la confiance qu'il avait dans la sagesse de sa fille bien-aimée.
Au bout de deux ans , il s'éleva une guerre plus que civile entre Daliman et son frère. En effet , Soliman , dans l'excès de son orgueil , prit les armes contre Daliman, et ayant réuni une grande troupe de soldats, il franchit la limite des Etats de son frère qu'il eut l'insolence de provoquer au combat. Cependant Daliman, forcé par une telle attaque , se procura des se-
1*4 OROERIG VITAL.
cours de toutes parts , et, tout fier du nombre de ses anciens trophées, aspira au carnage des batailles: le moment de combattre étant arrivé , bien disposé il alla camper avec ses légions. Pendant ce temps-là , Mélaz eut un entretien particulier avec les Chrétiens, et leur parla en ces termes : « J'ai dès long-temps « entendu vanter par beaucoup de personnes l'habi- « leté militaire des Francs; j'en voudrais aujourd'hui « faire 1 épreuve dans la conjoncture imminente où se « trouve mon père, afin que
« Quodprobat audit us , probet experienlia visus » '.
Boémond répondit : « Heureuse et honorable dame , « s'il plaît à la béatitude de Votre Majesté qu'il nous « soit permis de marcher au champ de bataille avec « nos armes de chevaliers , sans nul doute nous fe- « rons voir clairement, l'épée et la lance à la main , « quels sont les coups que portent des bras francs , « et nous en ferons l'épreuve à vos yeux sur vos en- « nemis. »
La jeune princesse reprit en ces termes : « Promet- « tez-moi, par votre foi de Chrétiens, que, dansl'af- « faire qui nous occupe , vous agirez en tout selon « mes avis, et que vous ne vous permettrez pas de « rien entreprendre contre mes ordres. Confirmez- « moi cette promesse par serment, et ensuite je ne « tarderai pas à vous manifester les secrets de mon « cœur. » Boémond le premier promit sur sa foi ce que demandait Mélaz, et il 4fut imité par tous ses autres compagnons. Alors la princesse, pleine de joie, s'exprima ainsi : « Maintenant je suis sûre de vous ,
* L'expérience prouve aux ycax cc qae l'oreille a entendu.
HISTOIRE DE NORMANDIE; L1V. X. Iîi5
« parce que vous êtes loyaux , comme je le pense , et a que vous ne violerez votre foi en quoi que ce « soit. Courez au secours de mon père qui est déjà « sur le point de combattre au champ d'honneur , et * employez vivement à son service la valeur qui vous « anime. Si vous êtes victorieux , ce que Dieu veuille ! « cessez de poursuivre nos ennemis en fuite ; revenez « ici promptement avec vos armes , et ne les déposez « pas que je ne vous l'ordonne. Cependant je ferai « descendre tous les geôliers du sommet de la tour « aux portes inférieures, et je leur ordonnerai de res- « ter avec moi dans la cour comme pour vous attendre. « A votre retour, je les chargerai de vous enchaîner « comme à l'ordinaire : alors portez virilement sur « eux vos mains vigoureuses, saisissez-Jes tous sans « tarder, et renfermez-les à votre place dans la pri- « son. A cette vue , je m'enfuirai loin de vous comme « devant des loups féroces. Quant à vous , emparez- « vous de la forteresse $ conservez-la soigneusement « jusqu'à ce que vous puissiez faire avec mon pèrê « une paix convenable. La citadelle a des portes éle- « véeapar lesquelles vous pourrez , au moyen de de- « grés de pierre , descendre dans le palais , et vous « emparer de tous les trésors et des appartenons de « mon père. Toutefois, si dans sa colère, il veut me « punir de ces fautes, je vous en prie, mes amis , vous « que j'aime comme mon cœur, accourez prompte- « ment à mon secours. »
En parlant ainsi , elle arma les chevaliers , et les mit aussitôt en liberté. Auparavant , elle avait trompé et corrompu les geôliers ; et, après les avoir instruits de cette affaire, leur avait dit entre autres choses : « J'é-
I2Ô ORDEWC VITAL.
« prouve pour mon père une grande terreur en voyant « marcher contre lui une si grande multitude de na- « dons; comme il est guerrier intrépide i il a dé- « daigné de solliciter l'assistance des prisonniers. « Cependant sachez qu'il m'a confié lui-même le « pouvoir de fournir des armes aux Chrétiens , et de « les envoyer au combat pour notre défense. S'ils « viennent à bout de vaincre les troupes de l'ennemi , « l'honneur et l'avantage seront pour nous. S'ils « succombent et meurent sous le glaive de nos ad- « versaires , nous n'éprouverons aucune douleur « du sort funeste de ces étrangers , dont toute la « nation des Agarins déteste les usages et les céré- « monies. »
En entendant ces discours, les geôliers obéirent, et louèrent beaucoup la sage prudence de la princesse. Aussitôt elle fit tomber les fers des captifs , les tira de la prison , et les envoya bien armés au combat. Au moment de leur arrivée* ils trouvèrent l'action déjà vivement engagée , et pleins de confiance poussèrent le cri de guerre des Normands : Que Dieu nous aide! A ces cris et à la charge formidable des chevaliers , les troupes de Soliman s'ébranlèrent. 11 y avait dans l'armée quelques Chrétiens qui, ayant reconnu le fameux duc Boémond, furent comblés de joie, abandonnèrent Soliman , et se réunirent à leurs frères.
Soliman avait un jeune fils fort orgueilleux nommé Marciban. Dès qu'il apprit que Boémond se trouvait là , il le chercha dans la bataille en l'appelant par son nom, et désira en venir avec lui à un combat singulier. Enfin les deux guerriers se rencontrèrent en présence de Daliman , et se portèrent de rudes coups 5
mais le guerrier normand renversa le turc , et , ayant tiré l'épée , il lui coupa la tête. Comme Daliman criait : « Epargnez, épargnez ce jeune homme, il est mon « neveu, » le héros chrétien, ayant reconnu la chose , cacha la joie de son cœur sous la tristesse de son vi- . sage , et répondit ainsi avec un rire moqueur : « Par- « donnez-moi, seigneur, ce que j'ai fait par ignorance; « car je n'ai pas cru trouver là votre neveu, mais un « ennemi , dont j'ai tranché la vie pour vous plaire. »
Après un grand carnage de part et d'autre, l'armée de Soliman fut anéantie, et toute la journée ses fuyards furent poursuivis par l'ennemi. Cependant les Chrétiens, comme il était convenu, revinrent sans tarder, et trouvèrent devant la tour leur maîtresse qui les attendait avec des archers. Aussitôt elle dit aux geôliers : « Sans nul doute , les Français sont loyaux, et ils gar- « dent parfaitement leur parole. Allez au devant « d'eux, recevez leurs armes, reconduisez-les dans « leur prison , jusqu'à ce que mon père , à son retour, « récompense dignement leur valeur. » Les Turcs quittèrent la princesse , et voulurent exécuter ses ordre». Mais les Français les enveloppèrent, les prirent et les renfermèrent dans la prison, puis enfermèrent soigneusement les portes avec des barres , et, sans tumulte apparent, s'emparèrent de tous les points de la tour, et sans effusion de sang se trouvèrent au comble de leurs vœux. En effet, la ville était vide de guerriers , puisqu'ils en étaient sortis pour combattre : les femmes seules et les enfans gardaient en tremblant les maisons. Dans la citadelle il se trouvait une prison où Ton conservait un trésor considérable, divers effets précieux et beaucoup de richesses.
t uB 0RDER1C VITAL.
Cette tour était continue au palais principal du Roi.
La nuit suivante, Mélaz introduisit les Chrétiens de la citadelle dans le palais, leur fit voir toutes les chambres ainsi que les lieux les plus secrets, et leur dit ce qu'ils devraient faire à l'arrivée de Daliman. Le lendemain le vainqueur arriva avec ses satrapes , ses généraux et les grands de son Empire. Sa fille accourut au devant de lui joyeuse et réunie à ses jeunes amies, « Salut, lui dit-elle, triomphateur glorieux. » Daliman furieux lui répondit: «Tais -toi, méchante courti- « sane, je ne me soucie pas de tes feintes salutations, « je compte pour rien tes adulations fallacieuses. Par la « divine couronne de Mahomet qui ma donné la vkr « toire , je te ferai mourir demain ainsi que tes amans. « Tu as fourni des armes pour ma honte à mes enne- « mis , avec lesquels tu seras brûlée par les flammes « dévorantes comme une criminelle traîtresse. » Ce prince ignorait encore que ses archers étaient enchaînés dans l'obscurité de la prison, que les Français au contraire étaient libres et glorieux au sommet de la citadelle, et qu'avec l'aide du Christ ils se préparaient à lui résister. La jeune princesse, tremblante et pâle , s'enfuit de la présence de ce furieux ; triste et effrayée elle chercha une retraite dans sa chambre.
Quelques heures après, Daliman furieux s'étant assis sur son tribunal , et n'ayant avec lui que ses principaux seigneurs ( car le peuple , les écuyers et les autres guerriers étaient dispersés dans leurs logemens et s'occupaient de leurs chevaux, de leurs armes et de leurs autres affaires ), jee prince ordonna qu'on se rendît à la chambre de sa fille, et que l'on amenât devant lui cette traîtresse téméraire. Pendant
quelle était en présence du tyran en fureur, et que seule, sans secours, plongée dans l'opprobre, elle entendait les plus terribles menaces, Boémond vit, du haut de la tour par une fenêtre, l'intérieur du palais , et s'affligea en contemplant sa libératrice désolée paraître en jugement, « Voilà, dit-il, notre « protectrice accablée d'angoisses; il s'agit mainte- « nant de sortir d'ici, et de la secourir de toutes nos « forces. » Aussitôt Boémond et ses compagnons descendirent doucement par les degrés de la tour dans le palais ; ils entourèrent en armes Daliman, tous ses généraux et ses officiers, fermèrent exactement les portes, et s'emparèrent de tous les points fortifiés autour d'eux. Toute l'assistance éprouva une égale inquiétude, et ne sut ce qu'elle devait faire. En effet, les portes étant fermées, les Turcs ne pouvaient prendre la fuite , entourés qu'ils étaient de chevaliers armés; d'ailleurs, privés d'armes et en petit nombre, il leur était impossible de résister aux hommes les plus vaillans , et qui avaient pour eux le nombre et les moyens d'attaque. Dans ce moment les Chrétiens pouvaient tuer tous les Païens-, mais à cause du serment qu'ils avaient fait à la princesse , ils n'osaient sans son ordre frapper personne , ni l'offenser en aucune manière. Tous les chevaliers la regardaient donc et attendaient ses ordres, parce qu'ils évitaient de violer leurs promesses.
Enfin Mélaz, rassurée, se mit à rire -, et s'asseyant parmi les Français, comme si elle eût été leur souveraine, elle dit à Daliman : «Mon cher père, c'est « injustement que vous êtes irrité contre moi, que « vous m'effrayez par d'excessives menaces , et que
l3o ORDF.RIC VITAL.
« vous m'accablez d'outrages pour le secours salu- « taire que je vous ai donné habilement dans vos in- « téréts, et avec une grande bonté; car les Français, « étant survenus dans Ja bataille , ont fortifié votre « parti et avancé la destruction de vos ennemis. Con- « sidéfez quelle est la loyauté des Chrétiens : ils vous « out fidèlement secondé dans le combat, et, sous « leurs coups, l'ennemi a tourné le dos. Ils ont eu te suffisamment les moyens de s'échapper, comme •*u cela est évident même pour les moins clairvoyans ; « mais ne voulant pas vous quitter sans prendre « congé de vous , ils sont revenus d'eux-mêmes , et « demandent avec confiance à votre générosité le « prix de leur valeur. Déjà ils ont la main à la garde « de leur épée , déjà ils peuvent nous égorger s'ils « le veulent, déjà ils sont maîtres de la citadelle, « du palais et de toutes les richesses qui s'y trouvent, « et vos gardes enchaînés n'oseraient murmurer « contre eux. Dans ces circonstances, mon père, « songez à ce que vous devez faire, et prenez des * avis salutaires des conseillers qui vous assistent. »
À ces mots la princesse se mit à la tête des Chrétiens. Cependant Daliman, s'étant retiré à l'écart, se consultait avec les siens. Enfin s'asseyant, il dit : « Avant tout, ma fille, nous voulons avoir votre « avis. » La princesse fit cette réponse : « Je ne tar- « derai pas à vous dire ce que je crois sage. Faites la « paix avec les Chrétiens; et tant que vous vivrez, « qu'il existe entre vous un traité d'amitié inviolable, u Mettez en liberté tous les captifs qui sont sur le « territoire de votre domination, et qu'eux, de leur « côté, vous rendent tous vos sujets qui sont en leur
Histoire de Normandie ; liv. x. i3i
« pouvoir. Accordez un digne prix de leurs glorieux « services à Boémond et à ses frères d armes, par le « secours favorable desquels vous avez obtenu la vie- « toire. Sachez, en outre, que je suis chrétienne, que « je veux être régénérée selon les Mystères de la loi « du Christ, et que je ne saurais demeurer ici plus « long-temps avec vous. La loi des Chrétiens est « sainte et honnête, tandis que la vôtre n'est remit plie que de vanité et souillée de toutes sortes d'or- « dures. »
En entendant ce discours, les Turcs furent vivement irrités, et manifestèrent leurs sentimens par leurs regards farouches et par leurs gestes emportés* Mais, arrêtés par Dieu même , ils ne purent par des actions accomplir les méchans projets de leurs cœurs profanes. Pendant qu'ils s'occupaient de leurs affaires, Mélaz, ayant pris à part les Chrétiens, leur dit : «Courage, preux chevaliers, éprouvés par beau- « coup d'accidens et de malheurs, vous qui êtes ve- « nus volontairement des pays lointains, et avez, « par votre valeur persévérante , échappé à tant de « dangers et de calamités; agissez à cette heure vi- « rilement au nom de votre Dieu, que vous m'assu- « rez être tout-puissant. Vous avez besoin maintenant « de tout votre courage et de vos armes pour termi- « ner louablement ce que vous avez commencé avec « vigueur. Mon père est violemment en courroux, « et il emploie tous ses efforts avec ses amis pour ma- « chiner notre perte* Jusqu'ici vous avez parfaite- « ment observé les conditions que je vous ai preste crites-, désormais je vous tiens quittes des pro- « messes que vous m'avez faites avec serment. For-
l32 ORDERIC VITAL.
« tifiez maintenant la citadelle , le palais , la muraille « qui l'entoure, et tous les appartemens tant grands « que petits. Faites partout d'exactes recherches; a gardez les avenues de peur que personne n'entre « ou ne sorte sans que vous le voyiez. Si mon père « venait à quitter ces lieux , il réunirait tous les peu- « pies d'alentour, et, après un siège cruel , vous « pousserait à une honteuse reddition ou à une perte « certaine. Renfermez-le donc avec tous les siens dans u une même chambre-, forcez-le, par une rigueur « nécessaire, à conclure la paix; mais, autant que « vous le pourrez , défendez à vos mains l'effusion du « sang. Vous, seigneur Boémond , qui avez une grande « expérience en tout , et dont tout l'univers loue la a maturité et la prudence, je vous recommande la « prévoyance et la direction de tout ce que je vous « dis. Désormais je serai votre sœur inséparable, et « je supporterai le bonheur comme l'infortune avec « vous dans la foi dn Seigneur Jésus-Christ. »
En conséquence, Boémond, plein de joie , enferma de force Daliman, et ceux qui se trouvaient avec lui, dans une certaine chambre qu'il confia à la garde d'hommes armés. Ensuite il plaça en divers lieux quelques autres chevaliers, prescrivit à chacun ce qu'il aurait à faire, et gouverna ainsi, pendant près de quinze jours , le palais du prince avec tout ce qui s'y trouvait. 11 laissa entrer les épouses, leurs femmes de service et les eunuques sans défense, et leur fit fournir une suffisante quantité d'alimens et des autres choses qui leur étaient nécessaires. Daliman gémit profondément de ce que son palais s'était changé pour lui en une prison, et de ce que sa fille était devenue
HISTOIRE DR NORMANDIE; LIV. X. l33
un maître qui contraignait rudement ses volontés. Aussi maudissait-il fortement son dieu Mahomet, et damnait-il exécrablement ses sujets et ses voisins qui le laissaient, au milieu de son royaume, traiter si mal par un petit nombre de captifs et d'étrangers. Les seigneurs renfermés avec lui lui persuadèrent de faire la paix avec les Chrétiens, afin qu'il pût au moins vivre encore quelque temps. Enfin la peur amollit la dureté du cœur de Daliman. Après une entrevue, il demanda la paix à Boémond, lui permit de se retirer en liberté avec les siens, et brisa les fers de tous les captifs qui gémissaient sous sa puissance ; puis il lui promit sa fille en mariage.
Quand l'adroite Mélaz eut appris ces choses de Boémond , elle lui répondit : « On dit facilement tout ce « qu'on veut; mais toutes ces choses ne paraissent « pas croyables. Prenez en bonne part les promesses « flatteuses mais ambiguës de mon père; toutefois « gardez avec vigilance ce que vous tenez, jusqu'à « ce qu'étant bien affermis, vous puissiez triompher « dans une sécurité certaine. Envoyez de toutes « parts des courriers bien connus à Antioche; que « Ton vous amène une troupe bien armée de vosche- « valiersqui, vous entourant honorablement, vous « conduisent sans embûche dans votre pays, et vous « mettent à portée d'éviter les perfidies de tous les « malveillans. » Ce conseil plut à tous les Chrétiens. En conséquence Richard-de-îa-Principauté et Sarcis furent envoyés de la Mésopotamie à Antioche, et racontèrent ces événemens aux habitans comblés de joie. Alors Tancrède, chef de l'armée, rassembla aus-
l34 ORDERIC VITAL.
sitôt, par des commissaires qu'il envoya, les chevaliers et les captifs païens , et les adressa aux seigneurs que nous venons de nommer, pour qu'ils les emmenassent avec eux. Alors la fille de Cassien, émir d'An-* tioché , fut rendue après avoir été tirée de la prison des Chrétiens , avec une grande affliction. Interrogée pourquoi elle pleurait ainsi, elle répondit que le sujet de ses larmes provenait de ce qu'elle ne pourrait puis manger de cette excellente chair de porc dont usent les Chrétiens. £n effet, les Turcs et plusieurs autres nations sarrasines ont horreur de cettê viande, quoiqu'ils dévorent avidement la chair des chiens et des loups , et prouvent ainsi qu'ils ne connaissent pas les lois de Moïse et du Christ , et qu'ils ne tiennent ni aux Juifs ni aux Chrétiens.
Cependant Boémond avait de fréquentes conversations avec Daliman ; et , comme il était modeste et sage , il s'entretenait doucement avec lui. 11 le flattait même à propos pour le bien disposer en faveur de beaucoup de personnes que ce tyran pouvait opprimer à l'excès. Obséquieux et usant de douces paroles, il le calma, ainsi que tous ceux qui étaient auprès de lui, et s'enfit aimer par les soins qu'il mit dans ses rapports avec eux. Peu à peu les gouverneurs des provinces et les grands apprenaient à connaître leur nouveau chef, cherchaient avec grand soin à se faire bien venir du prince étranger qui se trouvait le maître de leur roi ; et , conversant avec ce dernier par la permission de Boémond , lui faisaient grandement son éloge, lis engageaient Boémond , comme leur maître légitime, à servir l'Etat; ils recherchaient l'amitié
HISTOIRE DE NOBMANDlg ; L1V. X. l35
d'un si grand seigneur par toutes sortes de moyens, et se rappelaient souvent cette pensée d'un poète comique.
Quoniam non potest id fieri quod vis , id velis quod possis «.
1rs ajoutaient ces paroles : <t Dans la victoire que « nous avons dernièrement remportée, nous avons « été trompés grandement, puisque les ennemis de « notre loi nous ont efficacement aidés à faire périr u nos compatriotes, et nous nous sommes réjouis « méchamment et follement de notre perte commune. « Voilà l'exécrable Mahomet notre Dieu qui nous
« abandonne entièrement, et qui tombe sans force a devant le Dieu des Chrétiens. Voilà que le Christ « crucifié, que ces gens assurent être tout-puissant, « et sans doute à bon droit , comme tous leurs en- « nemis l'éprouvent et le sentent pour leur malheur, « se sert inopinément de votre (ille pour briser les « fers de ceux que vous croyiez enchaînés étroite - « ment en prison , et que vous vous disposiez à y « retenir à jamais. Il leur a prodigué la gloire de « brillans trophées, lorsqu'ils ont paru armés sur le « champ de bataille, en teignant leurs lances du « sang de nos frères et de nos neveux ; il leur a « surtout livré votre principale forteresse, où sont * tous vos trésors ; il a renfermé sous leur puissance « vous-même et les principaux seigneurs de votre « royaume , et vous tient gémissant dans votre pro- « pre palais , où vous êtes tous arrêtés sans combat « comme de faibles servantes. Du dehors, nousnepou- « vons venir vers vous sans la permission des étran-
» Puisque ce <jue vous voulez ne se peul pas, veuille?, ce qui se peut.
« gers, ni vous procurer aucun secours. Nous n'osons « nous réunir pour les attaquer, parce qu'aussitôt « ils exerceraient sur vous les fureurs de Jeurs yen- « geances. Si le grand Soudan des Perses 1 venait ici « avec toute sa puissance et cherchait à attaquer cette « place, les Français ont tant de bravoure, et leur « résistance serait si vigoureuse, qu'ils auraient l'au- « dace de lui tenir tête, et causeraient de grands « dommages à nos concitoyens avant qu'on pût les « prendre. Il vaut donc mieux faire la paix amicau lement avec l'ennemi que d'exciter témérairement « sa rage meurtrière. »
Daliman se rendit à ces conseils. S'étant donc lié d'amitié avec le vaillant duc, il donna librement des ordres dans son palais sur ce qui concernait leurs intérêts communs, et tira de ses trésors des sommes considérables, dont il fit présent aux Chrétiens. 11 ordonna aussi de mettre en liberté tous leurs captifs dans ses Etats. On les chercha avec soin ; on les conduisit ^ et une fois trouvés ils furent bien vêtus par Daliman , et remis à Boémond. Celui-ci aussitôt les réunit à leurs compatriotes, et leur donna divers emplois pour soutenir et protéger leurs compagnons, de peur qu'ils ne fussent la dupe de quelque malin artifice des Païens.
Richard et Sarcis, ayant accompli leur mission, revinrent au bout de quinze jours, et amenèrent avec eux une nombreuse troupe de Chrétiens. Daliman les fit recevoir avec de grands honneurs, leur fit préparer en abondance des vivres selon l'usage de leur pays, et leur fit largement donner tout ce qui leur
• Magnus rex Persarum soldanus.
HISTOIRE DE NORMANDIE} LIV. X. ify
ctait nécessaire. Alors Boémond et Daliman firent entre eux une paix perpétuelle, et mirent trois jours à disposer ce qui était convenable. Ensuite Boémond et Richard, et leurs compagnons de captivité, sortirent gaîment de prison , comme Zorobabel et Néhémie bénirent le Seigneur Dieu d'Israël. Daliman et les seigneurs de sa cour , joyeux aussi , puisqu'ils re couvraient également leur liberté, conduisirent les Chrétiens à quelque distance -, mais c'était avec perfidie, puisque chemin faisant ils cherchèrent tous les moyens de leur nuire. Toutefois, comme Dieu protège les siens, ils n'en purent venir à bout. En effet, les fidèles étaient en crainte : aussi marchaient-ils armés et comme préparés à la guerre. Ils gardèrent soigneusement leurs otagesjusqu'à ce qu'ils fussent parvenus aux lieux qu'ils regardaient comme sûrs. Enfin Daliman demanda comme ami à ses alliés la permission de retourner chez lui ; l'ayant obtenue , il s'en revint fort triste, parce qu'il n'avait pu, par aucune ruse, leur faire aucun mal pendant la route.
La prudente Mélaz quitta le palais de son père avec ses valets , ses eunuques et sa noble maison , et se réunit dévotement et de bon cœur aux Chrétiens avec toute sa suite. C'est ainsi que Bithia, fille de Pharaon, accompagna, pour son salut, Moïse et les Hébreux, quand les Egyptiens vinrent à périr. Les habitans d'Antioche , pleins de joie, vinrent au devant de leurs princes long- temps désirés ^ le clergé et tout le peuple bénirent fidèlement le roi Adonaï, qui sauve tous ceux qui espèrent en lui. Ensuite Boémond envoya en France Richard son compagnon de
l38 ORDERIC VITAL.
captivité, adressa par lui au saint confesseur Léonard des chaînes d'argent, et rendit dévotement des actions de grâces pour sa délivrance.
La généreuse Mélaz ayant été régénérée dans l'Eglise catholique par le saint baptême, Boémond lui tint Je discours suivant, en temps convenable, au milieu de l'assemblée des grands : «Noble vierge, qui, « païenne encore , nous avez à l'improviste secon- « rus merveilleusement ; qui avez sagement offert à a toute votre maison de suivre le Seigneur Jésus ; « qui l'avez avec bonté chéri en nous qui sommes « ses membres et ses serviteurs , et avez par là en- « couru la colère de votre père presque jusqu'au « danger de la mort , choisissez parmi nous l'époux « que vous voudrez au nom du Christ. En effet, il « n'est pas équitable que nous résistions en aucune « manière à vos justes demandes, quand nous som- « mes tant et depuis si long-temps redevables à vos h mérites. Avant tout, écoutez dans ce moment mon « avis, qui, je l'espère, ma douce amie, vous sera « profitable. A la vérité , je l'avoue, vous m'avez été « donnée par votre père, mais je veux vous servir « plus utilement : écoutez attentivement pour quelle « raison. Depuis ma première jeunesse , je n'ai goûté « aucun repos; j'ai vécu au milieu des fatigues; j'ai « souffert beaucoup de peines, et je crains bien d'en k avoir encore à supporter de plus grandes; car je a suis engagé dans les combats avec l'Empereur , et « de toute part avec les Païens. J'ai en outre fait vœu « au Seigneur, lorsque j'étais en prison, que, sij'é- « tais affranchi des l'ers des Païens , je me rendrais « auprès de saint Léonard , qui se trouve au pays
« d'Aquitaine. Je vous présente ces excuses, qui sont « le fruit d*une sincère amitié pour vous , parce que « jeneveuxpas vous voir affligée en aucune manière, « pas plus que si vous étiez ma fille ou ma sœur, « ni vous enchaîner dans les nœuds du mariage, qui « peu de temps après vous causeraient du repentir. « En effet, quelle joie ou quel plaisir goûteriez- vous a dans notre union , quand il faudrait qu'aussitôt « après les noces j'entreprisse un immense voyage a par mer et par terre, et que je partisse pour des « contrées lointaines près des confins de la terre? « Ainsi , d'après ces considérations , choisissez , ma- « dame , le meilleur parti. Voici Roger , fils du prince k Richard , et mon cousin : il est plus jeune que moi; « il est d'une grande beauté $ sa noblesse , ses ri- « chesses et sa puissance sont égales aux miennes. « Je vous fais son éloge , afin que vous le preniez « pour mari , et je désire qu'avec lui vous viviez long- « temps. »
Tous ceux qui étaient présens se rangèrent à l'avis du sage Boémond. La prudente princesse se rendit facilement aux conseils de tant de héros. En conséquence Roger épousa Mélaz honorablement, avec une grande joie, et leurs noces furent célébrées dans Antioche au milieu des applaudissemens et de la satisfaction générale : Boémond et les principaux du pays y firent les fonctions de sénéchaux. Au bout de six ans, Boémond etTancrède étant morts, Roger posséda la principauté d'Antioche; et, deux ans après, il fut tué avec sept mille Chrétiens dans les plaines deSarmatam parle Persan Amirgazis \
» LVmir Al-Gbazi.
l4o 0RDER1C VITAL.
J'ai déjà dit beaucoup de choses sur les révolutions des peuples et les malheurs des hommes ; mais , si je continue de vivre, il m'en reste encore beaucoup à dire dans les livres suivans. Je termine ce livre de l'histoire ecclésiastique ,
Et mihi jam fesso requies aliquantula detur. ' ■ Et déjà fatigue, j'ai besoin qu'on m'accorde quelque repos.
HISTOIRE DE NORMANDIE j L1V. XI. Iifl