‹ Histoire de NormandieChapitre 11 sur 18 · IV. n · texte numérisé non relu

IV. n

()& ORDKRIG VITAL.

h Crète, celle de Chypre, l'illustre Rhodes et plaît sieursautïes, qui toutes sont soumises à l'Empereur, « et qui nous détestent à cause des méfaits de ceux « de nos compatriotes qui nous ont précédés. Vers * l'Orient et vers le Nord , des nations barbares oc«- « copent le sol jusqu'aux extrémités du monde; « elles éprouvent une insatiable ardeur de répandre « le sang des Chrétiens. Le trajet d'ici à Àntioche est « de plus de trente journées à travers des lieux in- « cultes, où va nous manquer toute espèce d'aliu nlens, parce que ces contrées naturellement fer- « tiles ont été désolées par la guerre qui a duré si « long-temps entre Boémond et FEmpereur. Que feu rons-nous au milieu de tant de périls? De tontes « parts la désolation nous menace. »

Enfin , après avoir recherché de toutes manières quelle était l'opinion de chacun, le duc de Poitiers parla ainsi : a Dirigeons des ambassadeurs vers l'Em- « pereur; tous de concert demandons-lui qu'il en- « voie le comte de Saint- Gilles avec la lance du u Sauveur pour nous conduire sûrement à travers « des pays inconnus jusqu'au sépulcre du Christ, « C'est un homme sage qui exerce une grande « influence, et qui, dans la première expédition, « s'est placé en toutes choses au premier rang des a plus illustres. D'après une longue expérience, il ci connaît les difficultés et les routes , tandis que nous i les ignorons; et sa valeur dès-long- temps éprou- « vée est également célèbre chez les Chrétiens et « chez les Païens. C'est pourquoi, si nous en faisons « notre guide et notre conseiller, nous obtiendrons

« sécurité de la part de l'Empereur, et de sages pré* « cautions contre les barbares. »

De l'accord de tout le monde on expédia des envoyés, qui exposèrent éloquemment à l'Empereur le sujet de leur mission. Dès qu'il eut connaissance du message des croisés , il en fit aussitôt part au comte Raimond , qui lui répondit : « Par la grâce de Dieu, « j'ai beaucoup travaillé pour prendre Jérusalem ; « accablé de vieillesse et de toutes sortes de fatigues* « je veux désormais goûter le repos. Seigneur Au*» «t guste, j'ai cherché un asile auprès de Votre Mate jesté : épargnez-moi, je vous prie ; ne me foTcez ic pas de voyager davantage.» L'Empereur répondit aux ambassadeurs: « J'ai engagé le comte de SaimV * Gilles & vous accompagner; mais il exposd que sa « vieillesse et ses infirmités l'empêchent de voyager « avec vous* Marchez , assurés d'être en paix avec « moi* Je ne veux pas, car je n'en ai pas le droit* « éloigner un comte illustre qui a recours à la pro- « tection de notre Majesté. »

Les ambassadeurs se retirèrent aussitôt, et firent lé rapport de ce qu'ils avaient entendu. Comme tout le monde en fut troublé, et qu'on murmurait en divers sens , le comte de Poitiers parla en ces termes : « Cou* a rons promptement aux armes; retournons sur nos « pas ; assiégeons Constantinople , et attaquons vail- « lamment cette ville. Nous n'en reviendrons pas sans « avoir mis à mort ce perfide Empereur, ou ar- « raché par la force, et malgré lui, ce que nous de- « mandons. Par ses coupables fraudes, il a fait périr <c d'innombrables milliers de fidèles : c'est pourquoi

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« ce sera, si je ne me troupe, offrir un sacrifice « agréable à Dieu , que d'arracher la vie, n'importe « comment , à celui qui n est sur la terre que pour la

« perte de tous. »

Etienne de Blois et quelques autres princes sages ne se rendirent pas à une telle proposition ; ils s'y opposèrent également en développant avec raison des argumens appuyés sur une vérité certaine. Toutefois les Aquitains et les Gascons , et quelques autres audacieux qui se laissaient gouverner par l'imprudence de la jeunesse , approuvèrent Vétourderie de leur prince emporté. En conséquence ils revinrent en fureur sur leurs pas, et durant trois jours assiégèrent Constantinople. L'empereur ayant eu connaissance de leur entreprise, et considérant combien sa ville était peuplée, et d'ailleurs entourée d'un triple mur, fit d'abord peu de cas de cette marche hostile: mais quand il sut que ses ennemis persistaient dans leur entreprise , il fit lâcher entre le mur extérieur et celui du milieu trois lions très-féroces et sept léopards. Il établit des gardes sur le troisième mur, auquel touchaient intérieurement les palais des grands : il fit en outre fermer les portes. Il pensa qu'il lui suffirait d'employer des bêtes féroces pour effrayer les Français, et qu'il pourrait défendre sa capitale sans aucune assistance humaine. Mais les ruses des hommes n'ont de pouvoir qu'autant que le juge à propos la sagesse divine. Les Français en armes ayant pris position dans leur camp , et voyant que personne ne se présentait devant eux , avides de combats, pénétrèrent par la première porte, et, regar-

dant avec curiosité de tous côtés , attendirent qu'il se présentât des ennemis. Aussitôt , dès leurs premiers pas , des lions cruels accoururent , et se servant avec fureur de leurs dents et de leurs ongles, ils blessèrent quelques personnes, et en déchirèrent quelques autres qui s'avançaient sans précaution, et ignoraient ce genre de combat.

Toutefois celte attaque ne put résister long- temps à l'habileté humaine. En efFet, des guerriers armés d'épieux et de traits percèrent les bêtes 5 après avoir détruit les lions, ils mirent en fuite les léopards, et les poursuivirent jusqu'au mur du milieu. Alors les léopards, gravissant comme des chats, franchirent le mur , et les bataillons français ayant passé la porte de la seconde muraille , se disposèrent ù attaquer vigoureusement la troisième. Les citoyens de la ville jetèrent de grands cris$ un horrible tumulte s'éleva, et il se réunit un nombreux concours de personnes qui ignoraient ce qu'il y avait à faire dans des événemens si imprévus. Quand il entendit le bruit de cet assaut extraordinaire , l'Empereur fut saisi de crainte , et gémit d'avoir été déçu par un* vaine espérance. Enfin il envoya des ambassadeurs pour supplier les nobles pèlerins 5 il calma leur colère en faisant toutes sortes de promesses, et les détourna d'attaquer la ville royale dont ils étaient déjà presque les maîtres.

Comme les Français victorieux regagnaient leurs tentes, l'ISmpereur attristé manda le comte de Toulouse, et, dans sa douleur et son abattement, lui tint ce discours : « Glorieux comte, je me réfugie « vers vous plein de confusion, et je vous de*

« mande conseil pour savoir ce que je dois feire « dans ce désastre inattendu. Voilà que l'insolence « des Français se permet d'attaquer en armes et d'une te main audacieuse cette ville royale , qui est la ca- « pitale de l'Orient. Us ont violé la majesté du saint « Empire ; ils me forcent de les supplier pour préve- « nir de plus grands malheurs ; après avoir versé le « sang de mes fidèles sujets, ils excitent la colère de * la toute-puissante Providence. La puissance impé- « riale, qui avait jadis coutume de donner des lob « aux étrangers et aux nationaux, est maintenant, « hélas! réduite à subir les conditions que veulent lui « imposer d'insoiens voyageurs. * Le comte Raimonc! fit cette réponse : « Mes compatriotes ont souvent « l'habitude de faire de telles attaques , et je connais « bien, en de telles circonstances, leurs violentes « entreprises contre leurs concitoyens. La sagesse de « Votre Majesté n'a pas besoin des longs argumens « du discours : il faut faire à propos la paix avec ces « insolens. Ainsi l'exige l'intérêt public pour lequel, « si je ne me trompe , beaucoup de gens perdront « la vie. Les pervers Gascons demandent que je les « accompagne dans leur expédition; ils ont la témé~ « rité d'exiger que je voyage malgré moi.

Non impune feront ausis rjubtl talibus hcrcut. '

« Je m'afflige profondément, grand Empereur , de « l'injure qui est faite au saint Empire , et je ne dirai « pas tout ce que j'en pense. Nous trouverons le « temps de la vengeance pour faire expier aux me-

• Lear obstination dan» nne telle entreprise ne restera pas tan» Tendance.

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a chans leur criminel attentat. Vous voyex les murs « de Constantinople teints et souillés du sang de « leurs habitans. Quelle honte pour nous d'être « maintenant témoins d'un si triste spectacle ! »

C'est ainsi que l'Empereur et le comte s'entretinrent mutuellement, et s'occupèrent de rendre à l'en* nemi la peine du talion pour le punir du mal qu'ils éprouvaient. Alexis fit choix d'illustres ambassadeurs qu'il envoya aux Français pour leur garantir ses promesses avec serment, les priant humblement de se retirer en paix , et d'attendre à l'entrée de la Cappadoce le comte de Toulouse qui allait s'y rendre avec vingt mille Turcopoles. D'après cette assurance , les Français se retirèrent, et, pour se préparer au départ, prirent quelque repos. Quelques jours après, le comte les suivit : alors l'Empereur envoya plusieurs bâtimens chargés de tartarons, et ordonna de les distribuer à chacun comme il convenait, selon son rang et sa dignité. Les Thraces appellent tartarons des pièces de monnaie de cuivre qui sont carrées, et dont on se sert comme des philippes et des besans pour le commerce en Thrace et en Bithynie. Les pèlerins qui étaient dans l'indigence reçurent avec avidité Jes présens de l'Empereur, sans soupçonner la perfidie et les ruses perverses de ce traître détestable. Par ce moyen adroit, il s'instruisit du nombre des croisé», calculant la quantité de ceux qui recevaient son argent par celle des sommes qu'il donnait à chacun. Ensuite il la fit connaître à Daliman , à Soliman , ainsi qu'aux autres princes des Turcs, et il leur manda en Paphlagonie de réunir toutes les forces des Païens pour faire la guerre aux croisés.

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Nos compatriotes, qui ne soupçonnaient aucune fraude , se réjouirent de l'arrivée du comte : ils se mirent en marche précédés par lesTurcopoles qui connaissaient la langue des Gètes , les usages du pays ainsi que les routes; et, pendant trois semaines au milieu des plus grandes difficultés, ils errèrent çà et là jusqu'à ce qu'ils arrivassent à une grande ville des Barbares , dont le nom est Gandras. En effet, ils laissèrent tout-à-fait à droite la route qui conduit à Jérusalem par la Romanie et la Syrie , et traversèrent des pays impraticables au nord jusqu'en Paphlagonie, au milieu du Pont , ancien empire de Mithridate , qui possédait vingt-deux royaumes. Je suis incertain si le comte de Saint-Gilles s'égara ainsi par ignorance des lieux , ou s'il s'écarta de la route par malveillance et pour se venger de ses compagnons. Les Chrétiens ayant traversé des lieux impraticables , des fleuves périlleux et d'inaccessibles forêts, étaient à peine au bout de trois semaines à la ville de Gandras, et avaient résolu de s'y reposer quelque temps après tant de fatigues, lorsque tout à coup se présenta devant eux une multitude de Païens innombrables comme le sable des mers, qui les attaquèrent lorsqu'ils n'y étaient point préparés , et qu'ils étaient fatigués par toutes sortes de calamités. En effet , ces barbares conduisaient avec eux leurs femmes et leurs troupeaux , et traînaient à leur suite, dans des chariots , de grandes richesses , afin de conserver soigneusement sous leurs yeux cette immense opulence , de montrer leurs trésors tant à leurs ennemis qu'à leurs voisins, de manière à inspirer la terreur à tous ceux qui verraient tant de biens, et enfin à se trouver partout au sein de

l'abondance de tontes choses, tant en paix qu'en guerre. Quant aux Chrétiens, excédés de faim, de soif et de toutes sortes de privations , dès qu' ils commencèrent à être pressés par l'ennemi, oubliant leurs peines passées, ils s'avancèrent en armes; ayant repris force et courage, ils rangèrent leurs corps en bataille , et durant cinq jours combattirent virilement au nom du Seigneur. Là, comme le rapportent de véridiques pèlerins, on compta cinq cent mille Chrétiens , et , si je ne me trompe , ils furent terriblement attaqués par un million de Païens. De part et d'autre on combattit avec acharnement, et plusieurs milliers de combattans perdirent la vie. Le cinquième jour, quand les Turcs s'aperçurent que leurs phalanges diminuaient , et qu'ils eurent appris à redouter la force invincible des Chrétiens, ils ordonnèrent, par un décret public, à leurs femmes qui étaient sous les tentes, aux eunuques et aux autres domestiques qui gardaient le trésor des princes, de disposer avec soin tous les bagages et les trésors, et de se préparer la nuit suivante à fuir loin de la présence de l'ennemi. Les Chrétiens, ignorant l'abattement desTurcs, se laissèrent honteusement abattre eux-mêmes : dès le commencement de la nuit, le comte Raimond, avec les Turcopoles de l'Empereur et les troupes deses propres Etats, tourna le dos, et, à l'insu des autres princes, prit secrètement la fuite. Ce que voyant l'écuyer du comte de Toulouse, animé d'une pieuse compassion pour l'armée chrétienne , il renversa la tente de son maître , afin que ses compagnons d'armes qu'il avait trompés connussent son évasion subite.

Albert de Blandraie, guerrier d'un grand courage, fut

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tué dans la bataille ainsi que plusieurs milliers d'hommes, dont le nombre certain est inconnu. Le dnc de Poitiers , Etienne de Blois et plusieurs autres seigneura avec leurs troupes, ayant eu connaissance de la fuite de leur perfide compagnon , résolurent de fuir sur divers points, effrayés qu'ils étaient et manquant de résolution, Quand les Turcs, qui, dans l'excès de leur fatigue, avaient voulu faire leur retraite , Vaper* curent de celle des Français, ranimant l'ardeur de leur courage, ils s'attachèrent à la poursuite de leurs ennemis, et, tombant sur les traînards, tuèrent plusieurs milliers d'hommes. Ils en emmenèrent en captivité quelques-uns qui étaient encore dans la fleur pr in tanière de leur jeunesse. Près de quatre cent mille1 Chrétiens moururent corporellement , mais vivent spirituellement dans l'éternel repos avec le Christ dans lequel ils sont morts.

Le comte de Toulouse avec les siens , et les Turco* pôles revinrent en fuyant à Constantinople ; et, ayant rapporté le malheur arrivé aux Chrétiens, causèrent à l'Empereur une grande joie. Cependant Daliman, Soliman et les autres princes de la nation ennemie triomphèrent au milieu des pompes de la victoire, rendirent en entier à l'empereur Alexis la quantité de tartarons que, sous le faux nom de charité, il avait donnés traîtreusement aux Chrétiens, et lui envoyèrent la moitié de tout le butin qu'ils avaient enlevé à leurs ennemis vaincus. En effet, c'est à ces conditions que ce perfide traître avait traité avec les Turcs, et vendu à ce prix les fidèles aux infidèles. Ainsi , recevant la récompense de sa trahison , c'est-à-dire un

• Lo tç*tf imprimé porte 4° «iile.

immense amas de tartarons pour le sang des baptisés, il éprouva une joie insensée.

Les illustres ducs d'Aquitaine et de Bourgogne, et quelques autres princes distingués, prirent la fuite, et, selon que l'occasion les favorisait, se cachèrent dans des antres, dans les retraites des cavernes ou dans l'épaisseur des forets. Dans ces contrées, les Sy* riens et les Arméniens avaient leurs habitations mêlées à celles des barbares. Ceux qui étaient dispersés dans les campagnes, obéissaient aux Turcs, leur payaient publiquement un tribut annuel pour acheter d'eux la paix et 3a sécurité , et néanmoins conservaient avec dévotion la loi chrétienne , éprouvés qu'ils étaient par les persécutions comme l'or dans le creuset. La déroute des Chrétiens contrista vivement ce* peuples : ils compatirent fraternellement à la détresse de ceux qui erraient dans des lieux impraticables; et, autant que le leur permettait la crainte qu'ils avaient des infidèles dont ils dépendaient, ils secouraient avec bonté les fugitifs; ils les cachaient dans des retraites sûres; ils portaient des alimens à ceux qui s'y étaient retirés, et, pendant l'obscurité des nuits, ils les conduisaient par des routes qui mènent à Antioche; et les guidant ainsi vers des voisins connus et des compatriotes, ils les mettaient en sûreté. Un grand nombre de Chrétiens furent conduits en captivité par les barbares dans des contrées inconnues , et restèrent quelque temps dans la servitude et les fers, parmi ces peuples dont ils n'entendaient pas le langage. Là, observant les préceptes de leur religion, ils éprouvèrent la grâce de Dieu, et lurent miraculeusement secourus par elle de plusieurs manières,

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comme les Israélites parmi les Assyriens et les Chaldéens. C'est ce qui fit que plusieurs revinrent de captivité , soit en prenant la fuite, soit avec la permission des princes de la Perse et des autres contrées.

Avec l'aide du Créateur bienveillant , qui secourt tous ceux qui l'aiment, il échappa donc près de cent mille Chrétiens, dont quelques-uns revinrent sur leurs pas en traversant l'Illyrie, et dont les autres poursuivirent leur route, non sans de grandes craintes et de nombreuses difficultés. Le duc de Poitiers, qui était sorti du territoire des Limousins, avec trois cent mille guerriers, et qui , dans l'excès de sa fierté , avait effrayé l'Empereur en assiégeant Constantinople , maintenant réduit à l'indigence et à la mendicité , atteignit avec peine la ville d'Antioche, et y fit son entrée avec six compagnons d'infortune. Quelques autres chefs , des comtes et dés capitaines illustres, perdirent toutes leurs troupes-, et, privés de leurs serviteurs chéris et de leurs richesses, éprouvèrent l'excès de la désolàtion au sein des cruautés d'un pays barbare. Ranimés toutefois par la constance dans la vraie foi et l'amour du bienveillant Jésus , ils coururent à son sépulcre. Quoique par un jugement secret de Dieu ils eussent été retardés par mille obstacles, toutefois reconfortés intérieurement par le nectar spirituel, ils firent toute sorte d'efforts pour visiter les lieux saints , et pour devenir les compagnons sanglans des martyrs bienheureux qui , ayant versé leur sang pour le Christ, jouissent avec félicité des célestes lauriers.

Le roi Godefroi régna deux ans * à Jérusalem ;

1 L'auteur a dit plus haut trois ans.

presque toujours les armes à la main, il combattit contre les Philistins, et, fort de sa grande bravoure, étendit les bornes de ses Etats. Les Païens du pays gardaient un repos perfide dans les villes et dans les bourgs, et ils n'osaient murmurer hautement contre les Chrétiens. Cependant , plongés dans la tristesse, ils tramaient avec ruse des machinations contre les fidèles, et ces traîtres attendaient un temps favorable pour les mettre à exécution. Enfin les habitans de Joppé profitèrent du séjour que fit parmi eux le roi Godefroi pour l'empoisonner, et faire ainsi périr, au grand regret des Chrétiens, ce glorieux monarque. Depuis que le Sauveur avait souffert pour nous à Jérusalem, Godefroi, le premier des Chrétiens, fut déterminé par uue élection ecclésiastique à y prendre le diadème, à la gloire de celui qui, pour le salut des hommes, daigna porter une couronne d'épines, et à recevoir le nom de roi de Jérusalem pour la terreur des Païens. Quand il fut mort, comme nous l'avons dit, on s'occupa bientôt dans un conseil de lui donner un successeur. En conséquence, aussitôt on envoya des courriers à Edesse pour annoncer sa mort à son frère Baudouin , que l'on appela au trône de Jérusalem pour lui succéder. Il remit sans retard son duché à Baudouin-du-Bourg son cousin $ et lui-même, comme la foudre , traversa le territoire ennemi et les nations barbares. Il rencontra près de quarante mille Païens à Sarepta, ville des Sidoniens: suivi d'un petit nombre de braves, il les chargea virilement, leur causa une merveilleuse terreur, par la puissance de Dieu, les mit tous en déroute, et, rempli de joie, continua son chemin vers la Judée,

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Les Turcs avaient devance appris son arrivée 5 et, d après cette information , se promettant une grande joie, ils l'avaient attendu en armes dans une embuscade : mais trompés dans leurs vaines espérances, ceux qui purent éviter la mort regagnèrent leurs foyers pleins d'épouvante et avec perte et déshonneur.

Le héros dont nous venons de parler , bien accueilli par les habitons de Jérusalem , reçut le sceptre de David, et le tint courageusement pendant près de douze ans. C'était un prince beau de corps, d'une haute stature, remarquable par son esprit entreprenant et par sa bravoure , magnanime pour supporter les travaux, instruit dans les lettres, doué d'éloquence, et orné de beaucoup de qualités distinguées. Sous son règne, Etienne de Blois, et les seigneurs dont nous avons parlé , vinrent à Jérusalem après beaucoup d'obstacles, et y furent honorablement reçus par le roi Baudouin et par le patriarche Ebremar. Quant au duc de Poitiers, après qu'il eut terminé ses prières à Jérusalem, il s'en retourna chez lui, et quand , par la suite, il goûta la prospérité , comme il était joyeux et beau diseur, il raconta souvent en présence des rois, des grands et des sociétés chrétiennes, et en vers rhythmiques, sur des airs agréables, les déplorables aventures de sa captivité. Etienne , comte de Blois, et plusieurs autres restèrent en Judée pour l'amour du Christ, et résolurent d'offrir à Dieu leur courage et leurs prouesses. Ils attendirent donc le roi de Babylone dont ils apprirent la prochaine arrivée avec d'innombrables armées. Enfin, ayant su par des rapports certains que l'émir de Babylone était arrivé à Ascalon , et qu'il avait résolu d'attaquer Je lendemain

HISTOIRE DE KOKMAJfDIE j UV. X. III

les Chrétiens avec beaucoup de troupes , le roi Baudouin, Etienne, et plusieurs autres princes Chrétiens s'encouragèrent mutuellement dans le Seigneur, et, en son nom, prirent fidèlement les armes pour mériter la victoire par leur propre mort ou par celle de l'ennemi. Us envoyèrent une partie de l'armée à Joppé : le Roi et la plus grande partie de la noblesse se rendirent à Ramla ; car ils ne voulaient pas être renfermés dans Jérusalem, et ils ignoraient quelle était la ville que les Turcs attaqueraient la première. Enfin, par un mouvement inattendu, l'émir et son innombrable armée enveloppèrent Ramla, et tentèrent d'en renverser les murs avec des projectiles et diverses machines, ou de les saper avec la pioche ou par des fossés. Il y avait dans la ville de braves chevaliers, mais en petit nombre , et ils n'étaient pas de force à résister à la masse immense de cette étonnante multitude. C'est pourquoi Etienne, Harpin, Guillaume-Sans- Avoir, et quelques autres, engagèrent le Roi à se rendre en toute hâte à Jérusalem. « Prince vaillant, partez prômptement , dite rent-ils, pour la ville sainte, de peur que tant de k bataillons ne la trouvent sans défenseurs quand « ils l'attaqueront , et que , dans un assaut imprévu , ils « ne détruisent la mère avec tous ses enfans. Nous « sommes ici tous également enfermés, et nous atten- « dons avec certitude la fin de notre vie dans la con- « fession du Christ, demandant de tonte notre ame à « notre Créateur de devenir ses vrais martyrs , d'être a lavés de tous nos péchés par l'effusion de notre u sang en son nom, et de pouvoir contempler avec « ses élus sa face gracieuse pour nous. Adieu , bon

Il» ORDERIC VITAL.

« Roi, sortez au plus vite, quoique parmi tant et « de si cruelles phalanges d'ennemis , le passage soit a difficile , à moins que la divine miséricorde ne vous « accompagne. »

Les barons inquiets dirent au Roi ces choses, et plusieurs autres semblables , et le forcèrent de fuir un péril pour se jeter dans un plus grand. Il se rendit , quoique malgré lui, aux exhortations de si grandsguerriers. Accompagné d'un seul chevalier , il monta une cavale aussi rapide que forte, que Ton appelle farisie; il sortit , et , protégé de Dieu , il traversa de nuit sans accident les troupes de F ennemi. Comme il passait par le camp des Païens pour se rendre aussitôt par divers détours à Jérusalem, les gardes qui veillaient, voyant des chevaliers inconnus, se mirent à crier, et, ayant réveillé leurs cohortes , poursuivirent les fugitifs pendant deux milles avec un grand bruit et des cris affreux. Cependant le Roi s'échappa par des sentiers détournés qu'il connaissait , et s'évada sans blessure, avec l'aide de Dieu , mais non sans de grandes difficultés. Alors le prince tout tremblant quitta dans les montagnes la route qu'il avait prise pour se rendre à Jérusalem , et , à travers des précipices, parvint difficilement à la ville que l'on appelle Arsur, où il trouva une garnison effrayée qui veillait. Aussitôt il lui adressa la parole , et voulut entrer -, mais il fut repoussé , quoiqu'il répétât fréquemment : « Je suis Baudouin ; vous k n'avez rien à craindre -, recevez-moi parmi vous. » La garnison , qui craignait les ruses multipliées des ennemis, refusa de le croire jusqu'à ce qu'ayant allumé du feu sur les murailles, elle le reconnut après

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qu'il se fut découvert la tête. Alors onle fit entrer avec joie : il fortifia le courage de ses chevaliers , et leur ayant rapporté ce qui se passait les engagea à faire une belle défense. Ensuite Baudouin remonta sur sa cavale * avec son compagnon -, il gagna en hâte Joppé , où il entra , après s être fait reconnaître par les habitans, et il leur fit part des tristes événemens qui avaient lieu. « D'innombrables troupes de Païens, dit-il, in- « vestissent Ramla, et combattent à mort ceux qui « sont dans la place. Le glorieux héros Etienne, comte « palatin de Blois , Milon de Brai , Harpin de Bourges , « Guillaume-Sans- Avoir, Simon son frère et quelques « autres braves d'élite se font martyas du Christ dans « Ramla d'où ils m'ont renvoyé par force, afin que je « vinsse vous fortifier vous et nos autres frères dans la « résolution de les imiter. Nos ennemis nous poursui « vent avec insolence, et je crois qu'ils ne tarderont « pas à venir ici . Maintenant , s'il vous plaît , envoyons « un courrier à Jérusalem ; mandons au patriarche et « à tous nos frères de nous secourir dans notre dék tresse au plus vite et comme il convient , ainsi que <( nous le leur prescrirons. » Tout le monde ayant approuvé cet avis , le Roi fit approcher un écuyer plein de résolution, et lui dit : « Mon cher frère, allez à « Jérusalem, amenez-nous une troupe bien armée de « nos frères; et, pourvu que Dieu nous prête vie, je « vous ferai chevalier à notre première entrevue. » Cet écuyer s'acquitta parfaitement de la mission qu'on lui donnait, et mérita vaillamment de recevoir l'ordre de chevalerie qui lui était promis.

L'exécrable armée* des Païens détruisit Ramla : elle

' Cazella.

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