‹ Histoire de NormandieChapitre 14 sur 18 · LIVRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIÈME

.L'an de l'incarnation du Seigneur 1 1 18 , la veille de Noël, un violent ouragan renversa, dans les contrées occidentales , beaucoup d'édifices et de grands arbres. A la mort du pape Pascal, Jean de Gaète, ancien chancelier et maître cfe l'Eglise romaine , fut élu pape, prit le nom de Gélase, et, malgré l'Empereur, fut consacré canoniquement par le clergé romain. Alors même Burdin, archevêque de Prague, qui fut appelé par ses fauteurs Grégoire vin , fut intrus dans l'église de Dieu par l'intervention de l'Empereur. Il en résulta une grave dissension ; une cruelle persésécution exerça ses horreurs , et troubla violemment les catholiques. Ce fut alors qu'il éclata une grande inimitié entre Louis , roi des Français , et Henri , roi des Anglais : la guerre que se firent ces princes puissans ravageait mutuellement leurs terres. Le roi Louis donnait des secours à Guillaume-Cliton , qui était exilé , pour lui faire recouvrer son héritage $ et une grande partie des Normands faisait tous ses efforts pour le seconder. Henri surprit le château de Saint-Clair 1 ; il y tint bon long-temps contre Odmond et autres brigands du voisinage, et de là fit beaucoup de mal aux Français. De son côté, Louis

« Sainl-Clair-sur-Epte

s'empara par ruse du Gué-Nicaise, que Ton appelle vulgairement Vani ' , où il pénétra à Fimproviste , comme moine, avec les chevaliers dont il était accompagné , portant tous des chapes noires. Il y bâtit un fort, dans la retraite des moines de Saint-Ouen , et fit honteusement une caverne de voleurs dans la maison du Seigneur , où Ton ne doit offrir que des prières à Dieu. Dès que le roi des Anglais eut connaissance de cet événement, il accourut promptement avec son armée, et fit bâtir en ce lieu deux châteaux, que l'ennemi avec dérision qualifia d'expressions injurieuses. En effet, il appela l'un Mal- Assis , et l'autre Gîte-à-Lièvres. En conséquence la fureur des guerres exerça ses cruautés pendant près de quatre ans, et désola les deux Etats par les incendies , les brigandages et les massacres les plus affreux.

Le pape Gélase était surtout instruit dans les lettres, et il avait une longue expérience, ayant été pendant près de quarante ans chancelier des pontifes romains : il ne fut pas deux ans entiers à la tête de l'Eglise. Dans l'excès de son avarice, il se rendit en France, où il opprima les églises, pour satisfaire aux dépenses sans bornes des cardinaux -, mais bientôt , comme la gelée du matin, il disparut sous le souffle de Dieu. *

Alors, en Bretagne , le diable apparut à une femme en couche , et, sous la forme de son mari , lui apporta les alimens qu'elle avait demandés. Trompée par les apparences, elle mangea, et, après son repas, le diable disparut. Peu après, son mari survint} il fut extrêmement effrayé lorsqu'il apprit ce qui était ar-

* Aujourd'hui GAni.

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rivé i il en fit le récit à son curé. Ce prêtre, ayant invoqué le nom du Seigneur, toucha la femme, lui fit une aspersion d'eau bénite, et lui enseigna ce qu'elle devait dire si le tentateur se présentait de nouveau. Satan revint , et cette femme lui fit les questions qu'on lui avait enseignées. « Que présage , dit- « elle , ce vent extraordinaire , qui , dernièrement « avant Noël, a fait un bruit si terrible et nous a si « gravement épouvantés ? 11 a découvert les temples « et les maisons, fait crouler le sommet des tours , et « renversé une énorme quantité de chênes dans les « forêts. » Le diable lui répondit : « Dieu a résolu de a faire périr un grand nombre d'hommes, mais les « prières efficaces de leurs chefs ont obtenu qu'il « leur serait pardonné , et que les arbres seraient « frappés de coups violens. Toutefois avant trois ans « il y aura sur terre une formidable tribulation, et « plusieurs personnes d'un rang élevé viendront à « périr. » A ces mots , la femme répandit de l'eau bénite , et soudain le démon disparut.

Dans le même temps , on vit un prodige en Angleterre. Un paysan acheta dans la ville d'Ély une vache pleine; par l'ordre d'Hervé, évêque de ce diocèse, il la tua et l'ouvrit. Mais, ce qui est merveilleux à raconter, au lieu d'un veau on trouva dans son corps trois petits cochons. Un certain pèlerin de Jérusalem qui , par hasard , avait rencontré le paysan amenant Fanimal du marché, lui dit, et répéta ensuite à l'évêque et aux autres assistans, que dans la même année trois personnes de distinction parmi les sujets du roi Henri viendraient à mourir , et qu'il s'ensuivrait plu-

sieurs cruelles tribulations. Le résultat justifia dans le temps ce que le pèlerin avait prédit.

En effet , Guillaume , comte d'Evreux , mourut le t4 des calendes de mai ( 18 avril ) : il fut inhumé avec Richard son père à Fontenelle , dans le couvent de Saint-Wandrille. Ensuite la reine Mathilde, qui, au baptême avait été nommée Edith, cessa de vivre le jour des calendes de mai ( icr mai ) , et repose enterrée dans la basilique de Saint-Pierre à Westminster. Robert, comte de Meulan, rendit famé le jour des nones de juin ( 5 juin ) , et repose à Préaux avec son père et son frère dans le chapitre des moines. Ces personnages étant morts, il s'éleva de grands troubles chez les Normands.

Amauri de Montfort, fils de Simon et d'Agnès, neveu du comte Guillaume par une sœur, réclama le comté d'Evreux, que le roi Henri lui refusa positivement , d'après le conseil d'Audin évéque de la même ville. En conséquence, Amauri fit la guerre de toutes ses forces, et arma presque toute la France contre ce monarque. Ce seigneur était belliqueux et puissant : il possédait des châteaux très*forts , et de vaillans châtelains. Il brillait au premier rang parmi les grands de la France , à cause de ses parens, dont la richesse et la puissance étaient fort étendues.

Dans la même année, Guillaume-Pointel lui livra, pendant le mois d'octobre, la forteresse d'Evreux, et toute la ville fut abandonnée à des brigands. L'évéché aussi fut totalement pillé; l'évéque Audin, avec son clergé et ses gens , fut obligé de prendre la fuite. Alors, Hugues de Gournai, Etienne comte d'Aumale,

Eustache de Breteuil, Richer de L'Aigle, Robert du Neubourg et plusieurs autres seigneurs se révoltèrent contre Je roi Henri, et firent tous leurs efforts pour rétablir dans ses biens paternels l'exilé Guillaume- Gliton , fils du duc Robert.

Baudouin jeune r comte de Flandre, plein d'ardeur, déploya toutes ses forces contre Henri , afin de rétablir aussi Guillaume son cousin dans ses Etats. Henri, comte d'Eu, seconda surtout les rebelles en s unissant à eux ; mais le prudent monarque , ayant découvert cette manœuvre, le fit saisir à Rouen avec Hugues de Gournai , et le força dans les fers à lui remettre ses places. Alors Baudouin, avec une grande quantité de Flamands, s'avança en Normandie jusqu'à Arques, et mit le feu au village de Talou sous les yeux du Roi, qui , avec ses Normands , put contempler les flammes. Le roi, conservant sa modération, fortifia Bures, et, comme il se méfiait de la plupart des Normands , il établit dans cette place, avec des approvisionemens considérables, des Anglais et des Bretons, qu'il prit à sa solde. Baudouin, animé d'une excessive fierté, se présentait souvent devant Bures, et provoquait les Bretons au combat. Enfin, il fut blessé par un chevalier nommé Hugues- Boterel, et, comme il était surtout favorisé par le comte Etienne et la comtesse Hedvise, il se retira à Aumale, où l'on rapporte que, la nuit suivante, il mangea des viandes trop jeunes, but du vin doux, et coucha avec une femme. 11 en résulta pour ce blessé plein d'incontinence une maladie mortelle, à laquelle il succomba enfin après avoir misérablement langui depuis le mois de septembre jusqu'au IV. 18

mois de juin Tous ceux qui fondaient sur lui des espérances purent reconnaître aussitôt que ce n'est pas dans l'homme qu'il faut espérer, mais dans le Seigneur.

Baudouin étant mort, Charles d'Ancre, son cousin , issu d'une fille de Robert-le-Frison, lui succéda, et, s'occupant de ses affaires, fit la paix avec le roi des Anglais et ses autres voisins.

Hugues, fils de Girard de Gournai , que le Roi avait élevé comme son fils, qu'il avait armé chevalier quand il fut dans l'adolescence , qu'il avait placé au premier rang des grands en lui rendant les biens de son père, qui avaient été quelque temps gouvernés par Drogon son beau-père, rentra comme ami dans ses places , que le Roi fut assez crédule pour confier à sa bonne foi. Il ne se montra pas dignement reconnaissant des bienfaits de son magnifique protecteur; car il s'unit aux traîtres , et fut assez audacieux pour se révolter contre son seigneur et son père nourricier.

Au mois de juin , il s'occupa avec le Roi du mariage de sa sœur Gundrée 5 et , de l'avis du monarque, il la donna à Néel d'Aubigni, homme puissant. Les fiançailles ayant eu lieu, le fiancé célébra ses noces avec la fiancée; tandis que Hugues et ses complices se retirèrent en toute hâte , et le jour même prirent les armes contre Henri. Hugues entra à l'improviste dans la forteresse du Plessis , tua aussitôt Bertrand , surnommé Rumeix, homme vaillant, qui était fidèlement attaché au Roi et à Hugues, et confia cette

• Baudouin m mourut le 17 juin n 19, a vingt-six ani.

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place à Hugues Talabot son neveu. Toutefois le Roi ne tarda pas à la recouvrer ; il la fortifia beaucoup,

et y plaça, pour protéger le pays, Robert et Guillaume, tous deux fils d'Amauri^avec uue grande troupe de chevaliers.

Cependant Hugues persista opiniâtrement dans la révolte où il s'était engagé : il garnit d'armes et de soldats ses dilFérens châteaux, tels que Gournai, La Ferté % et Gaille-Fontaine 1 -, H ravagea horriblement, par l'incendie et le pillage, tout le pays qui se trouve entre la Seine et la mer. H avait pour partisan Robert, surnommé Iiachet, Girard de Fécamp, Fnguerrand deVacœil3, Anselme et Gislebert deCressi4,et plusieurs autres brigands avides qui faisaient une guerre atroce dans le Talou et le pays de Caux. Pendant les nuits d hiver, ils faisaient de longues excursions-, ils enlevaient les chevaliers et les paysans avec leurs femmes , et même les enfans au berceau ; ils en exigeaient cruellement, en les emprisonnant, des rançons considérables. Ils avaient dans le pays plusieurs complices qui leur donnaient asile, et même les cachaient long-temps, s'il était nécessaire. De là , ils couraient au crime, et, par leurs incursions, ruinaient partout les cultivateurs. C'est ainsi que les gens du pays de Lirai ravageaient le Roumois, l'inquiétaient par des menaces qui faisaient craindre de plus grands crimes encore, et, recevant toutes sortes de secours des Français et des Normands , opprimaient leurs voisins.

Le seul Guillaume de Roumare , châtelain du JVeuf-

• La Ferté-en-Brai. — * Goisleni-Fons. — 5 Guascolium. — * Arrondissement àe Dieppe.

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Marché, et ses compagnons d'armes s opposaient aux entreprises de ces brigands. Souvent placé dans les prés dont l'Epte entretient la verdure , il emportait chez lui le butin qu'ils avaient enlevé au loin. Alors dix-huit des principaux châtelains de Normandie, dont la réputation et la puissance l'emportaient sur tous les autres , étaient engourdis du froid de la perfidie, favorisaient les partisans de Guillaume proscrit, et se réjouissaient de voir affaiblir le parti du Roi.

Dans ce temps-là, Foulques , comte d'Angers, fut appelé par Robert-Giroie , qui défendait contre le Roi le château de Saint - Céneri; il assiégeait avec cinq cents chevaliers Lamotte-Gautier ', que le Roi avait fortifié , et l'attaqua pendant huit jours, à la fin de juillet, avec une grande vigueur, et une armée qui s'augmentait sans cesse. Le roi Henri, apprenant cet événement, se rendit à Alençon, et envoya des courriers pour convoquer les troupes de toute la Normandie. Cependant les Angevins fatiguaient les Normands par de fréquens assauts, et écrasaient la place en y lançant d'énormes pierres. Cent quarante chevaliers furent forcés de se rendre en stipulant qu'ils ne subiraient aucune mutilation et conserveraient leurs armes : le Roi choisit parmi eux leur chef Roger de Saint-Jean et Jean son frère. Les Angevins rasèrent Saint - Céneri , le jour des calendes d'août ( i". août), et retournèrent dans leur patrie victorieux et pleins de joie. La garnison, affligée de son infortune, se rendit à Alençon, où elle fut couverte de confusion en présence du Roi, fort irrité de ce qu elle s'était rendue. Elle s'excusa toutefois par de

1 MoUt Gai ter ii. Laraotte-Gautier-de-Clinchamp , dans le Perche.

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bonnes raisons, ayant souvent demandé par ses courriers, et long-temps attendu, des secours qui avaient trop tardé, et les assiégeans d'ailleurs l'ayant attaquée constamment avec une grande vigueur. Alors Henri donna au comte Thibaut Séès, Alençon, et tout ce qu'avait possédé Robert de Belléme dans cette contrée-, mais Thibaut, avec la permission du Roi, les remit à son frère Etienne pour sa part de l'héritage paternel qui était en France. Ainsi le jeune Etienne posséda Séès, Alençon, le Mêle-sur-Sarthe, Almenêches et Lamotte-d'lgé-, il fit entrer dans ces places ses soldats et des armes -, puis il accabla d'outrages et d'exactions les gens du pays; et, changeant les coutumes qu'ils avaient gardées jusqu'à ce jour sous le Roi, il se rendit odieux à ces peuples, qu'il empêcha de lui rester fidèles.

Dans ce temps -là, les enfans de la perversité étaient assis dans la chaire de la contagion, et commettaient sur la terre beaucoup d'attentats. Ricber de L'Aigle réclama les biens que son père avait en Angleterre-, mais le roi Henri les refusa positivement, en disant que Goisfred et Ingénulf ses frères servaient dans son armée, et attendaient avec confiance, par droit héréditaire, ces mêmes domaines. Ce jeune seigneur ayant souvent répété sa réclamation, et, par ses insolences redoublées, ayant perdu les bonnes grâces du Roi, ce prince , surchargé d'affaires, repoussa définitivement ses demandes, et l'accabla de propos déshonorans. En conséquence, ce jeune orgueilleux quitta plein de colère la cour de Normandie, et convint bientôt avec le roi de France que, si on ne lui rendait pas son patrimoine, il abandonnerait le parti

Hj8 OKDERIC VITAL.

du roi d'Angleterre. Le roi Louis promit à Richer que s'il se rangeait de son eôté , il tiendrait continuellement dans le château do L'Aigle soixante chevaliers, et Amauri cinquante. D'après cette assurance, Richer retourna à la cour, réclama de nouveau son héritage auprès du Roi ; mais il n'obtint rien, et se retira fort affligé. Le lendemain, le comte Rotrou son oncle parla au Roi de cette affaire, et lui donna de bons conseils pour empêcher que la sédition ne prît de nouvelles forces. Henri y obtempéra, et chargea Rotrou de dire à Richer qu'il lui rendrait tout ce qu'il avait demandé. Dès qu'il eut appris ces dispositions favorables, Richer fut comblé de joie, et alla au devant du roi Louis, qui s'avançait déjà avec une grande armée. « J'ai, lui dit-il , seigneur, traité récemment « avec vous ; mais je ne puis observer mes condi- « tions, car le roi des Anglais, mon seigneur, ma « rendu tout ce que je lui demandais. C'est pour- « quoi il est juste que je lui garde une entière fidé- « lité. » Louis lui répondit : « Allez I je ferai ce que a je pourrai, » Aussitôt Richer retourna chez lui , et le Roi, le suivant pas à pas avec toute son armée, se présenta aux portes de L'Aigle. Comme la garnison voulait se défendre, Louis pressa la place; et le feu ayant été mis, on ne sait par qui, un grand vent entretint fortement l'incendie ,.et, secondée par son soutRc , la flamme dévorante réduisit toute la place en cendres. Dans une telle calamité, Richer fut contraint d'aller trouver le Roi; et, faisant un traité, il rendit la place aux Français le 3 des noues de septembre ( 3 septembre). Le roi de France resta là trois jours avec ses troupes dans un grand dénûment; il

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se retira le quatrième après avoir laissé, pour la défense du château , le comte Amauri, Guillaume Crépin, et Hugues de Château-Neuf ' . Alors Guillaume de Rai1, Sencion , Guillaume de Fontenelles3 et 1snard d'Ecublai4 se rendirent au Pont-Echenfrei, à cause de la fidélité qu'ils voulaient garder à Henri ; et ayant abandonné tout ce qu'ils avaient possédé sous l'ennemi de la paix , ils s'attachèrent à Raoulle-Roux pour combattre les ennemis de leur Roi. Les Français , vovant l'embrâsement de la ville, sans s'effrayer comme des lièvres prêts à fuir, mais courageux comme des lions , restèrent sur l'emplacement vide de maisons; et, disposés à se procurer par les armes les vivres dont ils avaient besoin, ils y établirent leurs tentes.

Ces événemens étant connus, le roi Henri accourut Je lendemain avec une grande armée et s'empressa, au grand elFroi de ceux qui y étaient renfermés, d'assiéger la ville de L'Aigle , qui était plongée dans une excessive désolation. Mais de tristes nouvelles l'arrêtèrent dans son entreprise : elles étaient apportées par Guillaume de Tancarville, pour lequel le Roi se montra trop crédule. Ce seigneur ayant atteint le Roi dans un village que I on appelle Livet5 , lui dit : «Où « allez-vous, seigneur roi? Voilà que les Cauchois « m'envoient vers vous, afin que vous vous hâtiez de « retourner dans leur pays avec vos troupes. Hugues « de Gournai et Etienne d Aumale avec leurs adhé- « rens se sont établis sur la montagne de Rouen , et

' Château-Ncnf-cn-Thimerais. — * De Hete, arrondissement de Mortagne. — 1 Arrondissement de Bernai. — 4 Arrondissement «le Mortagne. — 5 Livedj Livet-en-Ouche , arrondissement de Bernai.

« essaient de bâtir un château dans le couvent de la « Sainte-Trinité; ils y attendent votre neveu qui saie vance avec un grand nombre de Français, pour « que la ville lui soit remise par les habitans. » A ces mots, aussitôt le l\oi revint sur ses pas, et les troupes françaises se mirent à la poursuite de ceux qui se retiraient en divers lieux. Elles prirent environ quarante hommes de Moulins *, et, chargées de beaucoup de butin, elles fortifièrent le château de L'Aigle; et s'y maintinrent courageusement pendant un an entier.

Le roi Henri arriva promptement à Rouen; mais il n'y trouva pas les ennemis dont on lui avait parlé , trompé qu'il fut par son chambellan, qui l'avait engagé à quitter L'Aigle. En emmenant Je Roi avec ses troupes sous le faux prétexte d'un autre événement, cet oflicier rendit un grand service aux Français qui , exposés aux injures de l'air, tremblaient de froid et de crainte.

Henri fit ensuite, avec mille chevaliers , une autre expédition dans le pays de Brai, et commença le siège du château que l'on appelle La Ferté; mais il survint bientôt des pluies considérables qui occasionèrent des inondations. Enfin, le pays ayant été complètement dévasté , le Roi marcha contre Robert, qui s'était révolté, se rendit au Neubourg, l'attaqua et le brûla entièrement. Ce Robert était fils du comte Henri* et de Marguerite3 : il était en procès contre Galeran, comte de Meulan , fils du comte Robert son oncle -, mais, comme le Roi protégeait Galeran , il ne

' Moulins -la-Marche. — 1 De Wai wick. — 3 Fille cïc Rotrou , eomlc du Perche.

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pouvait le poursuivre comme il l'aurait voulu. Séduit par les ennemis du bien public, il se révolta contre le Roi^ puis , ayant perdu beaucoup de ses biens par le ravage et l'incendie, il ne recouvra rien de ce qu'il réclamait. Plus habile à parler qu'ardent à combattre, il eût tiré plus de parti de sa langue que de sa lance.

A celte époque, le roi Henri ne voulait pas entreprendre de longs sièges, parce que, étant tout troublé comme il arrive dans les débats de famille, il n'avait pas de confiance dans les gens qu'il employait. Ceux même qui mangeaient à sa table favorisaient son neveu et ses autres ennemis, et, dévoilant ses secrets, s'efforçaient de leur rendre de grands services. Cette guerre était réellement plus que civile ; Ja nécessité retenait divisés dans l'un et l'autre parti les frères , les amis et les parens : aussi nul ne cherchait à nuire à son adversaire. Alors en Normandie, un grand nombre de personnes imitaient Achitophel, Semeï et les autres factieux, et faisaient des entreprises semblables à celles des hommes qui, ayant abandonné le roi sacré par Samuel, s'unissaient au parricide Absalon. Ainsi faisaient ceux qui, délaissant le prince pacifique élu et béni par un pontife , et trahissant la foi qu'ils lui avaient jurée comme à leur seigneur, s'empressaient de suivre le parti d'un comte imberbe pour commettre le crime, non d'après leur devoir , mais d'après leur fautaisie.

Dans la onzième indiction , le jour des nones d'octobre (7 octobre), il se réunit un concile à Rouen. Le roi Henri s'y occupa de la paix de son royaume avec Raoul, archevêque de Cantorbéry , et les autres barons qu'il convoqua. Là, Goisfrcd, archevêque de

Rouen, exposa l'état de l'Eglise de Dieu , avec quatre de ses suffragans, Richard de Bayeux, Jean de Lisieux, Turgis d'Avranches, Roger de Coutances et beaucoup dabbés , tels que Roger de Fécamp, Ours de Jumiège, Guillaume du Bec, Eudes de Caen, Richard de Préaux, André de Tioarn , Guillaume de La Croix ', Osbern de Tréport, et plusieurs autres qu'il n'est pas nécessaire de nommer.

Conracius, clerc romain, légat du pape Gélase, se plaignit dans un discours éloquent, car il s'était dès l'enfance abreuvé aux sources de la latinité , de l'empereur Charles , qui détruisait méchamment les bonnes œuvres et les travaux du pape Pascal, et qui persécutait cruellement les catholiques. 11 se plaignit en outre de l'anti-pape Burdin, intrus au siège apostolique , et de toutes les tribulations que l'Eglise endurait en Italie. 11 parla de l'exil du pape Gélase , qui, poursuivi par les tempêtes, s'était retiré en deçà des Alpes ; puis il demanda à l'Eglise de Normandie l'assistance de ses prières, et plus encore de son argent.

Serlon , évêque de Séès, ne se trouva point à ce concile : son délégué assura que son absence provenait de ses infirmités et de sa vieillesse.

Audin , évéque d'Evreux , fit dire par ses délégués qu'il n'assisterait pas au concile parce qu'il était obligé de défendre sa ville contre les ennemis publics. Mais si le Seigneur ne conserve pas les villes, celui qui les garde veille inutilement. En effet, le même jour, la tour d'Evreux fut livrée à Amauri 9.

Guillaume Pointe! , neveu de Raoul de Guitot, au-

1 La Croix Saint-Lctifroi. — * Le 5 octobre.

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quel le Roi avait confié la citadelle d'Evreux , se souvenant de l'ancienne liaison qu'il avait eue avec Amauri, à la cour du duc Guillaume, et pensant, d'après ses idées, que ce seigneur avait été injustement privé de l'héritage de ses pères , introduisit inopinément avec lui dans la tour de fidèles compagnons, et, comptant pour rien la trauquillité générale, quitta le Roi pour se livrer à Amauri. Bientôt Elinance d'Autheuil 1 se réunit à lui avec plusieurs autres , et de grands troubles bouleversèrent tout le pays. Ceux qui avaient envahi la citadelle envahirent aussi l'évéché et la ville , pillèrent tout le mobilier de l'évéque, ainsi que ses livres et ses ornemens, et soumirent par la force des armes tout le pays environnant.

Cependant l'évéque Audin s'enfuit avec les gens de sa maison, de peur d'être tué; et, pendant un an, il erra de tous côtés en exil. Il ne rasa point sa barbe, et annonça, par son extérieur, quel était le deuil de l'Eglise. Ainsi Evreux fut affligé d'une grande tribulation; et, les clercs ayant été dispersés, l'office divin y cessa pendant une année.

Dans la seconde semaine de novembre , le roi Henri s'approcha de L'Aigle avec une puissante armée de cavalerie et d'infanterie , et dévasta le pays d'alentour. Cependant la garnison, qui se glorifiait beaucoup de ses prouesses , fit une sortie et en vint vaillamment aux mains avec les troupes du Roi. Elle fit prisonnier le comte Thibaut, que son cheval avait jeté bas; mais le Roi et le comte Etienne la poursuivirent avec d'intrépides chevaliers, et arrachèrent noblement le comte des mains de ses enuemis. Alors

* Aatheuil-sur-Eure , arrondissement deLouviers.

rengagement devint si vif et si violent, que le Roi lui-même fut frappé d'une pierre à la tête ; mais son casque d airain l'empêcha d'être blessé.

Dans ce temps-là, les bourgeois d'Alençon se révoltèrent contre Henri : je dirai pourquoi ils l'offensèrent par un si grand attentat. Etienne, comte de Mortain, qui les gouvernait alors , était un jeune homme $ il n'aimait pas ces bourgeois autant qu'il était convenable, et ne les traitait pas avec les égards qui leur étaient dus. Comme un autre Roboam , il cédaitplutôt à la faveur des flatteurs qu'aux avis des vieillards , et s'imaginait que les gens d'Alençon étaient infidèles au Roi et à lui-même : aussi les accablait-il d'outrages et d'exactions extraordinaires, sans prévoir, autant qu'il l'eût fallu , ce qui pouvait s'en suivre. Enfin, il les réunit tous, et exigea d'eux qu'ils lui remissent leurs enfans en otage. Us obéirent à cet ordre, forcés et malgré eux; mais , pleins de malveillance , ils méditèrent de se venger. D'abord ils dissimulèrent habilement leur ressentiment, puis ne tardèrent pas à préparer une vengeance ouverte. Le comte reçut les otages, mais il ne les traita pas honorablement. Il fit garder dans une tour la fille de Payen de Chacei' , chevalier distingué, devenue la femme d'un homme vaillant, et qui eut beaucoup à gémir d'avoir été confiée à la garde de mauvais débauchés. Amiot, son mari , violemment irrité , rougit de cet affront , et secrètement s'unit par serment à plusieurs personnes qui avaient à se plaindre. Ces imprudens craignirent de s'adresser au Roi, qui aimait la justice, de peur qu'il ne dédaignât d'entendre leurs plaintes contre

' De Caceio.

son neveu. Dans ces dispositions, ils allèrent trouver Arnoul de Mont-Gomeri , frère de Robert de Belléme, et se servirent de lui pour appeler Foulques, comte d'Anjou, afin qu'ils vinssent se saisir d'Alençon qu'on était prêt à leur livrer, et qu'ils rendissent la liberté aux habitans après avoir chassé de la tour la garnison du comte de Mortain. Le comte d'Anjou reçut cette communication avec beaucoup de joie ; il réunit ses chevaliers, ses archers et ses gens de pied, se rendit à Alençon , où il entra de nuit avec ses troupes , et , attaquant vivement ceux qui étaient dans la tour, il les assiégea. La renommée, que rien sur la terre ne surpasse en vitesse, répandit partout cet événement : le bruit en parvint aussitôt aux oreilles du Roi , fort-occupé des affaires de son royaume. Dès que le magnanime Henri fut convaincu de la réalité de ces bruits, il réunit, en conséquence de son autorité royale, les Normands , les Anglais et beaucoup d'autres peuples ; il appela aussi à son secours Thibaut, comte de Chartres, avec les siens. Enfin, au mois de décembre, se réunit autour d'Alençon une innombrable armée qui s'efforça de secourir efficacement les assiégés. En effet , Thibaut et Etienne , illustres frères, précédèrent le Roi, et voulurent, à force ouverte, faire entrer des vivres dans la place-, mais ils ne purent y réussir , car le comte d'Anjou fit contre eux une sortie , rangea son armée en bataille, et en vint vaillamment aux mains avec eux. Il tua quelques hommes , fit quelques prisonniers, et, ayant mis le reste en fuite , rentra gaîment dans la place avec beaucoup de butin. Ensuite il pressa avec plus de sécurité les assiégés , et , au moyen de travaux

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souterrains , parvint , par des coupures cachées, à empêcher l'eau de leur arriver. Les hnbitans , en effet, connaissaient Je conduit par Jequel ceux qui avaient construit la citadelle avaient pratiqué un aqoéduc qui partait de la Sarthe. Ceux qui étaient renfermés dans cette forteresse , voyaut que les vivres leur manquaient, et qu'il ne leur venait aucun secours de nulle part, se rendirent*, et, remettant la tour, ils sortirent sains et saufs avec leurs bagages. Ces calamités portèrent beaucoup de gens au brigandage , et un grand nombre de personnes violèrent l'observance de l'Àvent du Seigneur. C'est ainsi que partout s'accroissaient les calamités qui en tous lieux souillaient la Neustrie de meurtres, de pillages et d'incendies; et, comme les enfans du scorpion déchirent pour sortir Je sein de leur mère avant le temps établi pour leur naissance , de même les Normands , avant le terme légitime qui devait leur donner Guillaume pour prince, ensanglantaient leur patrie, et, parleurs entreprises criminelles, la livraient misérablement à toutes sortes de maux.

Pendant que le peuple chrétien célébrait la solennité de la fête de l'apôtre Thomas, un ouragan causa les plus grands malheurs , et annonça pour l'avenir des guerres aux hommes, et des révolutions aux puissances. Peu de temps après, le monde éprouva d'affreuses tribulations, beaucoup de princes tombèrent du faîte du pouvoir, et, par les dispositions de Dieu, qui élève le pauvre de son fumier, quelques personnes furent promues à de grands honneurs.

L'an de l'incarnation du Seigneur 1 119, le pape Gélase 11 mourut, et fut inhumé à Cluni, le 4 des

calendes de février (29 janvier). Gui, archevêque de Vienne, fut élu pape sous le nom de Calixte, le 4 des nones de février (2 février). Là, se trouvèrent Lambert d'Ostie , Boson de Porto , Conon de Palestrine, Jean de Crémone, et plusieurs autres clercs du sénat romain , qui jouissent de la prérogative spéciale d'élire et de consacrer les papes. En conséquence, Gui fut intronisé : il avait été chaste depuis son adolescence, pieux, libéral, plein d'ardeur dans l'œuvre de Dieu, et doué de beaucoup de vertus. Il était fils de Guillaume de Testardie ' , duc des Bourguignons, qui avait pour père le duc Rainauld, et pour mère Àdelise, fille de Richard 11 , duc des Normands. Ce Gui était neveu du cruel Gui, qui avait tenté d'obtenir le duché de Normandie, qui avait combattu au Val -des-Dunes contre Guillaume-le-Bâtard et Henri roi des Français, et défendu courageusement contre eux , pendant trois ans, les villes de Vernon et de Brionne. Ainsi , issu du sang royal, frère de ducs, cousin de rois et d'empereurs, imbu du nectar des bonnes mœurs, Gui fut promu au suprême pontificat. Il en jouit dignement pendant cinq ans, et fit dans la maison de Dieu beaucoup d'utiles établissemens et de bonnes œuvres.

Dans le cours de la même année , Eustache de Breteuil, gendre de Henri, fut engagé par ses compatriotes et ses parens à quitter le parti du Roi , si ce monarque ne lui rendait pas la tour d lvri qui avait appartenu à ses prédécesseurs. Le Roi différa de le satisfaire en cela pour le présent -, mais il le lui promit pour l'avenir, et , par des paroles flatteuses , le retint

• Ou Téte-Hardie.

288 0RDER1C VITAL.

à son service, et dans des dispositions pacifiques, Comme ce prince ne voulait pas être mal avec Eustache, parce que celui-ci était un des plus puissans seigneurs de la Normandie, avait beaucoup d'amis et de vassaux , et possédait des places très-fortes , il lui donna en otage, pour lui servir de garantie et se l'attacher plus fidèlement, le fils de Raoul-Harenc, qui gardait la tour d'ivri, et reçut de lui en échange ses deux filles, qui étaient les petites filles du Roi. Cependant Eustache ne se comporta pas bien à l'égard de l'otage qu'il avait reçu : car, par le conseil d'Ani au ri de Montfort , qui ourdissait adroitement des trames perverses, et qui avait fait à Eustache , sous la foi du serment , beaucoup de promesses qu'il ne remplit pas, il arracha les yeux au jeune homme, et les envoya à son père qui était un vaillant chevalier. Le père, irrité de cette action, alla trouver le Roij et lui raconta les malheurs de son fils. Ce monarque en fut vivement affligé , et livra ses deux petites filles à Raoul pour qu'il se vengeât aussitôt de tant de déloyauté. Raoul-Harenc , avec la permission du Roi en courroux, prit les filles d'Eustache, et, pour venger son fils, leur arracha cruellement les yeux et leur coupa l'extrémité du nez. Ainsi, ô douleur! des enfans innocens expièrent misérablement le crime de leur père, et partout l'affection paternelle eut à gémir cruellement en voyant la difformité de ces en fans. Enfin Raoul , consolé par le Roi , honoré par des présens , retourna à la tour d'Ivri pour la garder , et fit annoncer à Eustache de Breteuil le talion que la sévérité royale avait exercé sur ses filles. Quand ils eurent appris cette mutilation, le père et la mère

s'affligèrent à l'excès. Eustache fortifia ses châteaux de Lire, de Glos, du Pont-Saint-Pierre etdePaci. Il en ferma soigneusement l'accès, afin que le Roi ou ses partisans n'y pussent pénétrer. Il envoya à Breteuil Juliane sa femme, qui était fille du Roi et d'une courtisane, et lui donna les troupes nécessaires pour garder cette place. Les bourgeois qui étaient fidèles au Roi, et ne voulaient l'ofTenser en ri^n, ayant compris que l'arrivée de Juliane pourrait être funeste à beaucoup de monde , mandèrent aussitôt à Henri de se rendre en toute hâte à Breteuil. Ge prince prudent se rappela ce mot dit à César par l'audacieux Curion : en fait d'affaires de guerre ,

Toile moras ; semper nocuit diffère paratis ' .

Et ayant reçu le message des gens de Breteuil , il arriva promptement en ce lieu, dont les portes lui furent ouvertes avec joie, et où il entra. Il rendit grâce aux fidèles habilans pour leur dévouement, défendit à ses soldats de prendre aucune chose, et assiégea le fort dans lequel son insolente fille s'était renfermée. Alors elle éprouva de grandes inquiétudes de tous côtés , et ne sut ce qu'elle devait faire , voyant bien certainement que son père venait d'arriver fort irrité, et qu'il n'abandonnerait pas , avant devoir vaincu , le siège qu'il avait mis autour du château. Enfin, comme dit Salomon : « 11 n'y a pas de méchanceté au-dessus u de la méchanceté de la femme , » elle eut l'idée de mettre la main sur l'oint du Seigneur. En conséquence elle demanda fallacieusement un entretien avec son père. Le Roi , qui ne se doutait pas de tant

« Ecartez les délais ; il est toujours funeste de tarder quand on est prépare'.

20/> ORDERIG VJTAL.

de fourberie dans une femme , se rendit à ientrevuo où sa malheureuse fille voulait le faire périr. Elle tendit une baliste , et lança un trait vers son père, qui , par la protection de Dieu , ne fut point atteint. C'est pourquoi le Roi fit, à l'instant même , détruire le pont du château, afin d'intercepter toute communication. Juliane, voyant qu'elle était entourée de tontes parts et que personne ne la secourait, rendit le château à Henri } mais elle ne put obtenir de lui de sortir en liberté. D'après l'ordre du Roi, elle fut forcée de se laisser glisser du haut des murs sans pont et sans soutien , et descendit ainsi honteusement jusqu'au fond du fossé, en montrant ses fesses nues. Cet événement arriva au commencement du Carême, dans la troisième semaine de février , lorsque le fossé du château était rempli des eaux de la saison, et que la gelée, qui les glaçait, refroidissait justement, d'une manière cruelle, la chair délicate de la princesse, qui s'y plongea dans sa chute. Cette malheureuse guerrière se tira de là honteusement, et. comme elle put, rejoignit son mari qui demeurait à Paci, et lui raconta avec vérité ce triste événement. Le roi Henri convoqua les bourgeois, les loua beaucoup de la fidélité qu'ils lui avaient gardée , les honora par ses promesses et ses bienfaits, et, d'après leur conseil, remit la garde du château de Breteuil à Guillaume, fils de Raoul.

Peu après, ce monarque rendit à Raoul de Guader, guerrier intrépide , et parce qu'il était neveu de Guillaume de Breteuil par sa sœur, tous les biens de ses ancêtres, excepté Paci, qui était entre les mains d'Eus-

tache. Raoul garda soigneusement le château que le

HISTOIRE DE NORMANDIE 5 LÏV. XII. 29 ï

Roi lui avait donné : fidèle en toutes choses à ce prince , il mérita beaucoup d'éloges par ses nombreuses prouesses , et combattit courageusement de tous côtés les ennemis du bien public.

Dans le même temps, les Exmois songèrent à se révolter. Les habitans de Courci ' et ceux d^autres places fortes dans le voisinage , apprenant que presque tous les Normands abandonnaient le Roi pour prendre le parti de son neveu, adoptèrent une semblable résolution. En conséquence, le premier de tous, Rainauld de Bailleul * se rendit à Falaise, remit au Roi ses sermens de fidélité, et refusa orgueilleusement de lui rendre sur sa demande une maison qui appartenait à ce prince dans la terre du Renouard 3. Alors le Roi lui dit : « Vous êtes venu à ma cour, jé « ne vous ferai point arrêter; mais vous vous repente tirez d'avoir entrepris contre moi une méchante « action. » Rainauld s'étant retiré aussitôt, le Roi rassembla son armée , et dès le soir arriva devant la place presque en même temps que lui. Alors ce seigneur voyant qu'il n'était pas assez fort pour supporter Un si lourd fardeau , sortit le matin, et, implorant la clémence du Roi, lui remit sa forteresse. Aussitôt le Roi fît mettre le feu au château qui était en pierre , et dans lequel furent brûlées les provisions de vivres et tout ce qui s'y trouvait renfermé. En apprenant ces nouvelles, les garnisons de Courci, de Grandinénil et de Mont-Pinçon 4, qui avaient essayé de se

' Courci-sur-Divc, arrondissement de Falaise

' BaUleol-en-lroiiffern , arrondissement d'Argentan.

1 Mansio Henuardiy arrondissement d'Argentan.

4 Ce* ddux dernières communes sont de l'arrondistemeiu de Lisirnx.

-uyâ ORDERIC VITAL.

révolter, restèrent tranquilles, cessèrent aussitôt leurs tentatives malveillantes, de peur d'éprouver un pareil sort, et n eurent plus désormais l'audace de se soulever ' contre leur maître.

Goisfred, archevêque de Rouen, poursuivit en justice très-vivement Ascelin, fils d'André, et lui ayant enlevé ses biens injustement, à ce qu'il parut à quelques personnes, lui fit beaucoup de mal. Celui-ci, dans la fureur de son ressentiment, alla trouver le roi Louis à Pontoise, et lui promit de lui livrer Andeli , s'il venait s'y faire recevoir avec une armée. Les Français furent comblés de joie de cette proposition, et engagèrent le Roi à ne pas tarder. Une convention ayant été conclue de part et d'autre, Ascelin amena avec lui de vaillans soldats, et les introduisit de nuit dans sa grange, où il les cacha soigneusement sous de la paille. Cependant le Roi Louis , avec son armée, le suivit pied à pied. Le matin, à la vue du Roi, le peuple poussa de grands cris, et les habitans éprouvèrent aussitôt un trouble extrême dans cette catastrophe inattendue. Ceux qui étaient cachés sous la paille sortirent soudain de leur retraite, et, poussant avec le peuple le cri royal des Anglais , coururent à la citadelle. Dès qu'ils y furent entrés , ils crièrent au contraire : Mont- Joie a / qui est le cri de guerre des Français. Après avoir chassé les habitans, les Fran-

* Sustollere cornua.

* M eu m Gaudium. C'est là première fois qu*il est question, dans nos auteurs, de l'ancien cri d'armes des Français, Mont- Joie! qu'Orderic Vital a traduit par Mtum Gaudium, et que, par conséquent, il croyait signifier ma joie. Parmi les auteurs français, le premier qui cite ce cri est Gnillatime Gniart, parlant du sie'ge d'Antioche en 1 191 , c'est-à-dire soixante-douze ans après l'affaire d'Andeli , qui eut lieu en 1 1 19.

HISTOIRE DE NORMANDIE j LIT. XII. 1q3

çais s'emparèrent de l'intérieur du château. Les troupes du Roi entrèrent de vive force par les portes et occupèrent toute la ville. Richard, fils du roi Henri , et d autres personnes de la garnison , surpris ainsi par une attaque imprévue , et sans espoir de défense au dedans ni au dehors , se retirèrent dans l'église de la Sainte-Vierge Marie. Enfin , le roi Louis , s'étant rendu maître de la forteresse et de la ville, ordonna à Richard et à ses compagnons d'armes de se retirer où ils voudraient, par respect pour la Vierge mère qui a mis au jour le Sauveur du monde, et dont il implora l'assistance et visita la basilique avec une grande foi. Au départ du Roi , les Français gardèrent soigneusement la place qu'ils avaient prise dans le cœur du pays , et soumirent à leurs armes tout le pays circonvoisin sur le rivage de la Seine. Godefroi deSérans, Enguerrandde Trie, Alberic de Bourit, Baudri deBrai et plusieurs autres illustres chevaliers français restèrent dans la place , et furent excommuniés par l'archevêque de Rouen , à cause des biens de l'Eglise qu'ils avaient usurpés ; mais ils résistèrent quelque temps, favorisés par les circonstances et par la guerre qu'ils soutinrent avec opiniâtreté.

Cependant le roi Henri éleva contre les Français un château très-fort à Noyon ' , et y plaça cent chevaliers sous la conduite de Guillaume , fils de Théodoric , et chef de l'armée.

Richard-Frénel , qui s'enorgueillissait d'avoir huit fils, égaré par les futiles suggestions de sa femme Emma, se livra, déjà près de la mort, à la tyrannie, qu'il exerça, d'accord avec ses enfans, contre le bien,

■ Nojfon-mr-AndclU, aujourd'hui Cbarlcvol.

du peuple. 11 fit bâtir une forteresse avec l'argent du Roi sur le territoire d'Oncins , et ayant suivi Eustache son seigneur, il se mit à ravager les champs de ses voisins , et , tout vieux qu'il était , n eut pas honte de se faire remarquer parmi les ennemis publics. A cette époque, l'observance du Carême fut dam nabi ement violée par les enfans des hommes.

Robert, fils d'Ascelin Goèl, fut le premier des ennemis du Roi qui vint à résipiscence : repentant de s'être livré à la sédition , il implora l'amitié du prince, et , l'ayant obtenue , la conserva fidèlement et avantageusement jusqu'à sa mort, qui fut prochaine. Plusieurs personnes suivirent sagement cet exemple. «

Le Roi manda à Amauri de faire la paix avec lui , de lui remettre sa forteresse, et de jouir en paix du comté d'Evreux. Ce comte, qui était un homme turbulent, repoussa follement les, offres que le Roi lui faisait avec tant de bonté. Comme il avait un grand motif de faire la guerre, à cause de l'héritage de ses pères qu'on lui avait ravi, souvent il courait , sans reprendre haleine, durant les nuits, de ville en ville, mettant un soin excessif à tenir tout le monde en agitation, encourageant ses alliés, et les engageant à conserver habilement leurs forteresses , à déjouer sans cesse l'habileté des espions, à parcourir prudemment et sans relâche tout le voisinage , à piller tout, excepté les églises, et à conquérir hardiment ce qui était à leur portée. Il supportait avec obstination les travaux de la guerre pour recouvrer le comté dont il était l'héritier, et dont le Roi le privait. Raoul-le-Roux lui opposait parfois un grand obstacle, et empêchait

HISTOIRE DK HORMAHDIB', LIV. XII.

puissamment ses entreprises. C'était un chevalier courageux , habile dans l'art de la guerre, illustre et fameux par ses prouesses et son audace entreprenante.

Pendant que l'armée de Louis faisait une expédition dans le Vexin, et que les Français, plus forts, mettaient leurs ennemis en fuite , comme il arrive à la guerre , le cheval de Richard, fils du Roi, fut tué sous lui , et le jeune prince sur le point d être fait prisonnier. Raoal s'en étant aperçu , sauta aussitôt à bas de son cheval , et dit au fils du Roi : « Montez « vite , et fuyez pour n être pas pris. » A l'instant, Richard s'étant retiré, Raoul fut pris-, mais il fut échangé au bout de quinze jours contre Galon de Trie. Ce dernier chevelier était frère d'Enguerrand de Trie : pris peu de temps auparavant , il gémissait douloureusement dans l'étroite prison du Roi. 11 ne tarda pas à mourir des blessures et des coups qu'il avait reçus, Raoul , resté fidèle , fut honoré par le Roi , et compté parmi les principaux et les plus intimes amis de ce prince, qui lui promit de grandes faveurs s'il vivait quelque temps.

Un jour, l'an de l'incarnation du Seigneur 1 1 19, trois seigneurs châtelains, Eustache de Breteuil , Richer de L'Aigle et Guillaume de La Ferté-au-Perche 1 se réunirent avec leurs troupes , firent une invasion en Normandie, parvinrent en pillant jusqu'à la fontaine de Ternant% et mirent le feu aux maisons de Verneuces3, qui dépendent du domaine de Saint-

' Firmitas Perlicena ; La Ferré-Bernard : l'imprime offre ici plusieurs inexactitudes.

■ Sur la rivière de Guiel, arrondissement d'Argentan. J Arrondissement de Bernai.

»0,6 OROERIC VITAL.

Evroul. RaouUe-Roux , qui s'était arrêté au Pont- Echenfrei *, vit la fumée de l'incendie, et ayant rassemblé de tous côtés des chevaliers , il ne tarda pas à marcher à l'ennemi pour lui livrer bataille. Le Roi avait établi trente hommes d'armes au Sap et autant à Orbec , pour s'opposer aux incursions des brigands qui accouraient de toutes parts au pillage et au meurt tre. Raoul ayant réuni tout son monde en un corps , attaqua avec sa petite troupe, au passage de la Charentonne, trois cents cavaliers auxquels il enleva le grand butin qu'ils emportaient , et qu'il poursuivit jusqu'à La Ferté-Frênel , après avoir fait quelques prisonniers. Si cette forteresse ne se fût pas trouvée à la proximité de l'ennemi , il eût éprouvé une plus grande perte.

Peu de temps après , le courageux chevalier alla trouver le Roi avec amitié, et le pria humblement de se montrer seulement devant La Ferté-Frênel dont les habrtans étaient aussi lâches qu'insolens. Enfin le Roi, après la Pentecôte, céda aux grandes prières de Raoul, et parut devant la place qui dévastait tout le pays d'Ouche. A l'arrivée du Roi , les gens de Frênel furent saisis d'effroi , et tout tremblans se consultèrent sur le parti qu'ils devaient prendre. Cependant, comme Raoul-le-RouxduPont-Echenfrei commençait vaillamment à leur livrer l'assaut , ils remirent les clefs de leurs portes à Henri, et, ayant obtenu leur pardon pour la révolte qu'ils avaient commencée , ils se ré-* concilièrent avec le monarque. Vers la fin de juin, le

» Echenfreiou Echanfrai n'est plus qu'un hameau sur la rive droite de la Cbarentoune , entre les communes de Notrc-Damc-du-Haxncl et de Mtlicourt , arrondissement de Bernai,

HISTOIRE DE NORMANDIE; LIT. XII. %gj

vieux Richard vint à Ouche : étant malade , il prit l'habit monastique , puis mourut peu de temps après, au commencement de juillet, et repose enseveli dans le chapitre des moines. Il fit don à Sàint-Evroul d'une portion de l'église de La Gonfrière 1 et de la moitié de sa dîme , et obtint de Guillaume , son fils aîné , et de ses autres enfans , qu'ils confirmassent sa concession.

Au milieu de tant et de si grandes tempêtes , qui exerçaient cruellement leurs fureurs, le roi Henri, * rigide conservateur de ses droits, resta inébranlable, et se maintint dans la possession de toutes ses forteresses , où il avait placé habilement de fidèles garnisons , et dans lesquelles les ruses de ses ennemis ne purent faire prévaloir leurs manœuvres. En effet, Rouen, la métropole de la Normandie , Bayeux, Coutances, Avranches, Séès et Arques, Nonancourt et Illicrs, Caen et Falaise, Exmes, Fécamp et Lillebonne, Vernon et Argentan, et les autres places fortes, qui étaient soumises à la puissance royale, ne souffraient pas que, par de fallacieuses paroles, on les détachât de sa juste domination. Les seigneurs loyaux , tels que Richard , comte de Chester , Raoul, de Bricasard, son cousin et son successeur, Raoul de Conçues, Guillaume de Varenne, Guillaume de Roumare, Guillaume de Tancarville, Raoul de Saint- Victor, Gautier-Giffard, Néel d'Aubigni, Guillaume son frère , et plusieurs autres seigneurs de distinction étaient unis au Roi dans le malheur comme dans la prospérité, et dédaignaient d'obtenir les éloges de la honte, de la trahison et du parjure. Galeran et Robert , fils encore imberbes de Robert , comte de Meulan , tenaient au parti du Roi ; leurs châtelains lui

' Gunfredia , arrondissement d'Argentan.

ay8 orderjc vital.

obéissaient ea tout ainsi que leurs places fortes , et résistaient vigoureusement aux attaques de renoemi. Pont-Audemer,Beaumont, Brionne etVttteville 1 restaient fidèles à Henri , et les seigneurs du pays le servaient en combattant fidèlement pour lui avec leurs troupes.

Au mois de mai, Guillaume Adelin, fils du Roi, passa d'Angleterre en Normandie. Son père , joyeux de son arrivée , lui fit bientôt connaître les secrets de son cœur. Il envoya des ambassadeurs de paix à Foulques , comte d'Anjou , et , ayant fait avec lui un traité avantageux , il l'invita gracieusement à se rendre à sa cour.

Dans le courant de juin , Guillaume Adelin épousa à Lisieux la fille du comte d'Anjou , et cette généreuse union fit un grand plaisir aux amis de la tranquillité. Quoique , par un sort malheureux , le fil de la vie du jeune mari, brisé trop proraptement dans les gouffres de la mer, n'ait eu qu'une courte durée, néanmoins ce mariage établit pour quelque temps une paix nécessaire entre les peuples divisés. Alors , à la prière du comte , le Roi reçut en grâce Guillaume Talvas, fils de Robert de Relléme , et lui rendit toutes les terres que son père avait possédées en Normandie. Il lui concéda Alençon, Almenécbeset Vignats, ainsi que d'autres châteaux, à l'exception des donjons, où il mit des garnisons pour lui.

A la prière du beau-père de son fils, Henri pardonna à son cousin Robert de Saint -Ceneri d'avoir récemment passé à l'ennemi contre la foi de ses sermens. 11 lui rendit Montreuil et Echaufour.

1 VattCYille-sur-Seine , arrondissement de Pont-Audemcr.

11 se réunit à Lisieux une nombreuse assemblée de prélats et de grands. On y apprit la mort prématurée de Baudouin , comte de Flandre , pôur l'absolution et le repos de l'ame duquel le Roi ordonna au clergé de sonner les cloches et de faire des prières. En Normandie, les uns furent joyeux, les autres fâchés de ce que le comte de Flandre , le plus violent des ennemis de Henri, venait de mourir, et de ce que le comte d'Anjou , seigneur de trois villes importantes, s'était attaché en ami à ce puissant monarque.

Pendant Tété, après une longue attente, et après avoir engagé de toutes manières les parjures à se rendre, le roi Henri fit une expédition terrible à travers la Normandie, et livra aux flammes le Pont-Saint- Pierre, ainsi que les autres châteaux et les fermes de ses ennemis, exerçant ainsi une sévère vengeance sur eux et sur leurs complices.

Sur ces entrefaites , le Seigneur tout-puissant fit éclater sur la terre de grands prodiges, par lesquels il voulut toucher le cœur des spectateurs, afin de les corriger de leur perversité. En effet , dans l'hiver précédent, il était tombé des pluies excessives, et l'inondation des rivières avait extraordinairement envahi les habitations des hommes. Il en résulta que les Rouennais et les Parisiens, ainsi que d'autres habitans des villes et des campagnes virent des gouffres énormes que les fureurs de la Seine débordée creusèrent dans leurs demeures et leurs moissons.

Durant le Carême suivant , un ouragan souffla sur la Seine et la dessécha momentanément. D'une rive à Tautre, chacun eût pu passer, s'il eût osé se hasarder

3oO ORDERfC VITAL.

sur ce chemin nouveau. Paris fut témoin de ce spectacle, et en fut jnstement épouvanté.

Au mois d'août , la lune , pendant son premier quartier, parut, le soir, rouge comme du sang, et son disque se montra aux regards des hommes, en France , aussi grand que le fond d'un tonneau. Ensuite elle fut coupée à son milieu par une couleur semblable à celle du saphir , et les spectateurs virent, entre les deux moitiés égales , un espace tel que si une chose semblable arrivait sur la terre , on croirait voir un sentier propre à la marche de l'homme. Au bout de l'intervalle d'une heure , la lune reparut dans son entier, et la couleur s'effaça nt peu à peu, le croissant de la lune naissante brilla comme à l'ordinaire.

Dans le même temps, une rougeur très-vive, passant de Poissy par Mantes, sembla parcourir la Normandie, et, pendant trois nuits, ce signe se manifesta dans l'air à beaucoup de Français. Ceux qui en furent témoins l'interprétèrent de différentes manières, et assurèrent à ceux qui les écoutaient que ce qu'ils voulaient aurait lieu selon leur fantaisie. En effet, la folie des orgueilleux se glorifie sottement des événemens futurs comme de ceux qui sont passés : ils prétendaient insolemment que le roi Louis, qui était alors à Andeli avec les Français, détruirait les Normands comme la flamme, et soumettrait à son pouvoir tout le pays de la Normandie sous le tranchant de son glaive. La présomption des arrogans interprétait audacieusement le prodige selon ses désirs -, mais l'événement fut bien différent de ce qu'ils pensaient. Je laisse ces choses de côté pour suivre le fil de ma narration.

HISTOIRE DE NORMANDIE ; LIT. XJI. 3oi

Le roi Henri, déterminé à ne plus épargner les rebelles, entrasur le territoire d'Evreux, et commença le siège de cette ville avec une puissante armée ; mais il n'y put pénétrer à cause de la résistance vigoureuse que lui opposèrent la garnison et les habitans. Il avait avec lui Richard son fils, le comte Etienne son neveu,

Raoul1 de Guader, et un grand nombre de Normands. Le Roi les ayant réunis, il dit à l'évéque Audin : « Vous voyez, seigneur prélat, que nous sommes « repoussés par les ennemis, et que nous ne pourrons « les soumettre que par l'incendie : or si nous met- « tons le fou, les églises seront brûlées, et les inno- « cens éprouveront de grands dommages. Mainte- « naut, pasteur de l'église, considérez avec soin et « faites-nous connaître prudemment ce qui convient « le mieux. Si l'incendie nous procure miraculeuse- « ment la victoire, avec l'aide de Dieu nous répare- « rons les pertes de l'église, en tirant volontiers de « nos trésors les sommes qui seront nécessaires. Par « là même, comme je le pense, la maison de Dieu se- « rait embellie. »

Le prélat inquiet hésita dans cette circonstance. 11 ignorait ce qu'il devait prescrire de plus conforme à la volonté divine ; il ne savait ce qu'il devait vouloir ou choisir de plus salutaire. Enfin, d'après l'avis des hommes sages, il ordonna de mettre le feu et de brûler la ville, afin qu'elle fût à la fois délivrée des traîtres frappés de l'analhême et restituée à ses légitimes possesseurs. En conséquence, Raoul de Guader le premier mit le feu du côté du nord ; la flamme par-

1 Suivant d'antres , Guillaume de Guader.

3o2 ORDERIC VITAL.

courut aussitôt la ville sans obstacle, et, comme cet automne était sec, tout fut embrasé. Alors furent brûlés la basilique du Saint-Sauveur qui appartenait à des religieuses, et le célèbre palais de la glorieuse Marie vierge et mère, qui était desservi par le prélat et son clergé* et dans lequel les fidèles paroissiens fréquentaient la cour du pontife. Le Roi et tous ses grands donnèrent humblement à l'évéque des gages pour l'incendie de ses églises , et lui promirent fermement de fortes sommes ponr leur réparation.

Le prudent Roi avait fait, comme nous lavons dit, la paix avec Robert Goël. 11 lui avait confié la citadelle d'Ivri ponr gage de sa foi , et avait reçu de lui en otage ses frères comme une assurance suffisante. Raoul -le -Roux fut le prudent intermédiaire de ce traité de paix, parce qu'il était le beau-frère de Goël, et lié avtc lui d'une étroite amitié. Avant de s'approcher d'Evreux, Henri ordonna à Robert d'at* taquer Amauri et ses frères d'armes , et de manoeuvrer près d'Ivri le long de la rivière d'Eure. 11 fixa le jour où ces choses devaient avoir lieu : Raoul obéit en toutes choses au Roi, selon les désirs duquel les événemens se passèrent. Enfin Henri, voyant la ville totalement embrasée , envoya aussitôt un courrier à Robert Goël, et lui manda ce qui était arrivé. Aussitôt cerui-ci s'écria dans le combat : « Seigneur Amauri, écoutez <( les nouvelles que je vais vous rapporter ; vous n'en « recueillerez que de la tristesse. Le Roi a brûlé au- « jourd'hui la ville d'Evreux , et la garnison de la ci- « tadelle a sujet de redouter une mort prochaine. » Ce qu'entendant Amauri, il rassembla ses troupes, et

HISTOIRE DE NORMANDIE*, L1V. XU. 3o3

retourna chez lai fort affligé de la désolation de sa ville.

Philippe et Florus , fils de Philippe roi des Français, neveux d'Àmauri par Bertrade sa sœur , GuilJaume- Pointel , Richard dEvreux , fils de Foulques le prévôt, et plusieurs autres vaillans chevaliers défendaient la citadelle. La ville ayant été brûlée, ils résistaient avec plus de sécurité et de joie, parce qu'après la fuite des habitans ils avaient moins de terrain à protéger. Les citoyens de la ville détruite se dispersèrent çà et là, et, ayant perdu tout ce qu'ils possédaient , furent forcés d'errer misérablement dans les chaumières de l'étranger. Le Roi, plein de modération , manda aux assiégés de lui rendre la citadelle , et , leur pardonnant les actions dans lesquelles ils avaient forfait, il leur fit beaucoup de promesses. Comme ils ne les acceptèrent pas, il se hâta d'aller s'occuper des antres affaires de ses Etats. Quelques jours après, il revint de nuit avec une armée nombreuse, et, avant l'aurore, fit soudain dresser son camp à la lueur des flambeaux, et le confia à d'intrépides guerriers. 11 y établit pour chefs Raoul-le-Roux, Simon de Moulins , avec Gislebert dExmes , et plusieurs autres dont la valeur était éprouvée. Aussi le Roi avait en eux une grande confiance. 11 les employa à contenir l'ennemi, et il reconquit le pays qui lui avait été enlevé,

Âmauri, Eustache, Odon de Gomer, Gui de Malvoisin , et quelques autres vaillans chevaliers se tenaient à Paci, venaient visiter leurs frères d'armes avec beaucoup d'audace et de bravoure, les encourageaient par leurs communications, et inquiétaient fréquemment par de rudes attaques les troupes du camp royal.

3o4 ORDERIG TITAL.

Celles-ci, qui n'étaient jamais prises au dépourvu* parce qu'elles redoutaient continuellement les ruses de leurs ennemis, ne quittaient ni la cuirasse ni le casque, faisaient, comme des lions vaillans , face à toutes les attaques , et' échangeaient de brillans coups de lance et d'épée. Gomme personne ne voulait être vaincu par son adversaire, et que chacun desirait ardemment passer pour le plus brave, il succombait beaucoup de monde dans ces combats journaliers. Là, le chevalier Guillaume, fils.de Roger de Saint- Laurent1, fut tué, et son corps fut inhumé dans le cloître du martyr Saint-Victor \ Sa famille descendait des plus illustres barons du pays de Caux, et sa bravoure célèbre avait souvent eu l'approbation des principaux chevaliers du Talou. C'est ainsi que le fréquent exercice du cruel Mars répand beaucoup de sang , et que tant de gens éprouvent une vive douleur en voyant arracher cruellement la vie à la (leur de la jeunesse.

Le roi Louis assiégea le château de Dangu \ et la valeur des Français pressa vivement Robert, qui le défendait. Enfin ce châtelain , par le conseil des amis qu'il avait parmi les assiégeans, mit le feu à la place, d'où il sortit en ne laissant à l'ennemi que des cendres. Dans la même semaine , Robert , à la tête des troupes de Gisors , fondit sur les Français, et leur enleva beaucoup de butin à Chaumont et dans les bourgs voisins. Cependant le roi de France se réjouit beau-

* Saint-Laurent-sur-Saanne, arrondissement d'Ivetot.

* Saint-Victor-en-Caux , de prieuré devenu abbaye en 1074 j arrondissement de Dieppe.

3 Arrondissement d'Audeli.

HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. XII. 3o5

•coup de l'incendie du château de Dangu ; il assiégea Château-Neuf*, que Guillaume-le-Roux avait bâti à Fuscelmont-sur-l'Epte -, mais il n'obtint pas tout le succès qu'il désirait. En effet, Gaultier-Riblard résista vigoureusement avec Jes troupes que Henri lui avait confiées, et fit, par des décharges de traks, de cruelles blessures aux assiégeans. Au bout de quinze jours, Amauri envoya au roi Louis un courrier pour lui apprendre l'incendie d'Evreux , ainsi que d'autres calamités, et pour lui demander instamment un prompt secours. Le Roi, ayant appris ces nouvelles, se retira en toute hâte , et , mettant le feu aux huttes des soldats, il excita la joie de ses ennemis. Là Enguerrand de Trie, preux chevalier, fut blessé au sourcil \ et quelques jours après , ayant perdu la raison , il mourut misérablement.

Sur ces entrefaites, le roi Louis effectua au plus vite sa retraite en France -, il revint précipitamment d'Etampes en Normandie, et emmena avec lui quelques braves chevaliers. Le vingtième jour du mois d'août le roi Henri entendit la messe à Noyon-sur- Andclle, et marcha sur l'ennemi avec ses meilleures troupes pour faire une expédition , ignorant que le roi de France était alors arrivé à Andeli. Le roi d'Angleterre s'avança avec une brillante armée, fit couper Jes moissons autour d'Etrepagni par la main dévastatrice de ses hommes d'armes , et ordonna d'en transporter de grands paquets sur le dos des chevaux au château de Lions. Quatre chevaliers établis par le Roi

1 Château sur TEptc, qui futbâii par Guillaurne-le-Ronx, comme il est dit ici, et non par Henri n comme lepretend Du PJcssis dans sa Description de la Haule-lYormandie.

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