‹ Histoire de NormandieChapitre 15 sur 18 · IV · texte numérisé non relu

IV

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sur la montagne de Verclive 1 étaient en sentinelle pour parer aux obstacles qui pourraient survenir. Voyant des chevaliers couverte de casques qui marchaient avec des drapeaux vers Noyon , ils en prévinrent aussitôt Henri.

Le même jour, le roi Louis sortit d'Andeli avec les troupes françaises, etse plaignit plusieurs foisàses chevaliers de ce qu'on ne pouvait rencontrer le roi d'Angleterre en pleine campagne. Ne sachant pas que ce monarque était si voisin , Louis marchait en hâte avec une brillante troupe sur Noyon, parce qu'il se flattait d'obtenir ce jour même le château , au moyen d'une trahison concertée; mais la chose tourna bien différemment : la victoire ne favorisa pas les orgueilleux qui desiraient la guerre ; elle abattit etmit en fuiteceux qui se flattaient des pompes du triomphe. Bouchard de Montmorencictquelqnes autres hommes prudens conseillèrent à Louis de ne pas faire la guerre en Normandie ; mais les habitans de Chaumont le forcèrent avec fureur de livrer bataille. De son côté, Guillaumele-Charabellan essaya de détourner Henri du combat; mais Guillaume de Varenne et Roger de Bienfait l'excitèrent virilement. Alors on entendit publiquement de la bouche des messagers qui couraient de tous côtés, et par les rapports que la renommée répandait partout , que les deux rois étaient sortis avec leurs troupes, et que, s'ils le voulaient, ils pourraient en venir aux mains. Déjà les Français s'étaient approchés de Noyon , et avaient brûlé le couvent des moines de Boucheron , ce dont les Anglais eurent la preuve par la fumée qui montait dans les airs. Près de la montagne

* Prè*/TEconis.

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que Ton appelle Verclive , le champ est libre et présente une vaste plaine , que les habitans du pays appellent Brenmule '.Là, le roi Henri descendit avec cinq cents chevaliers anglais : ce belliqueux héros prit son armure , et rangea habilement ses bataillons couverts de fer. Là, se trouvèrent ses deux fils, Robert et Richard, illustres chevaliers, et trois comtes, Henri d'Eu, Guillaume de Varenne, et Ganltier-Giffard. Roger, fils de Richard, et Gaultier d'Aufai, son cousin , Guillaume de Tancarville , Guillaume de Roumare, Néel d'Aubigni, et plusieurs autres accompagnaient le Roi , tous comparables aux Scipion, aux Marins et aux Caton, censeurs de Rome, parce que , comme l'événement le prouva , ils étaient éminemment remarquables par leur prudence et leurs prouesses guerrières. Edouard de Salisbury porta l'étendard, vaillant guerrier dont la vigueur était célèbre par les preuves qu'il en avait données, et doué d'une constance à persévérer jusqu'à la mort. Dès que le roi Louis vit ce qu'il avait si long temps désiré , il manda quatre cents chevaliers qu'il pouvait à l'instant avoir à sa disposition ; il leur ordonna de se battre bravement pour la défense de l'équité et pour l'indépendance du royaume , afin que la gloire des Français ne fût pas exposée à déchoir par leur faute. Là, Guillaume -Cliton, fils de Robert, duc des Normands, s'arma pour délivrer son père de sa longue captivité, et pour conquérir l'héritage de ses aïeux.

Matthieu, comte de Beaumont, Gui de Clermont, Osmond de Chauinont, Guillaume de Garlande, chef

' Brenmula, cl non pas Brcnnevilla ( Brenneville ), comme on a imprime.

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de l'armée française , Pierre de Maulle , Philippe de Monbrai et Bouchard de Montmorenci se disposèrent au combat. Quelques Normands, entre autres Baldric de Brai et Guillaume Crépin, se réunirent aux Français. Tous, enflés d'orgueil , se rassemblèrent à Brenmule, et se disposèrent à livrer vaillamment bataille aux Normands.

Les Français commencèrent dans celte bataille à porter vigoureusement les premiers coups; mais, comme ils s'avancèrent sans ordre, ils furent vaincus, e\ rompus promptement , ils tournèrent le dos. Richard, fils du roi Henri, et cent chevaliers bien montés, s'étaient disposés pour le combat. Le reste , composé de gens de pied, combattait avec le Roi dans la plaine. Sur le premier front, Guillaume Grépin et quatre-vingts cavaliers chargèrent les Normands 5 mais leurs chevaux ayant été tués aussitôt , ces guerriers furent enveloppés et faits prisonniers. Ensuite Godefroi de Sérans et les autres seigneurs du Vexin attaquèrent vaillamment, et forcèrent un moment tout le corps de bataille à reculer. Mais les guerriers de Henri, endurcis aux combats, reprirent force et courage ; ils prirent Bouchard, Osmond , Albéric de Mareuil 1 , et plusieurs autres Français qui avaient été renversés de leurs chevaux. A cette vue , les Français dirent au Roi : « Quatre-vingts de nos «c chevaliers, qui nous ont précédés, ne reparaissent « pas ; les ennemis l'emportent sur nous en nombre « et en force. Déjà Bouchard , Osmond et plusieurs « autres braves guerriers sont prisonniers , et nos « bataillons, rompus en grande partie, ont perdu « beaucoup de monde. Faites donc retraite, nous vous

• Ou de Marolles ; de Marolio.

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« en prions, seigneur, de peur qu'il ne nous arrive « une perte irréparable. »

A ces mots, Louis consentit à la retraite, et s'enfuit au galop avec Baldric-du-Bois. Cependant les vainqueurs prirent cent quarante chevaliers, et poursuivirent le reste jusqu'aux portes d'Andeli. Ceux qui étaient venus avec pompe par uneseuJe route s'enfuirent avec confusion par plusieurs sentiers détournés. Guillaume Crépin entouré avec les siens, comme nous l'avons dit, ayant aperçu le roi Henri, qu'il haïssait violemment , courut à lui à travers la mêlée, et lui porta à la tête un cruel coup d'épée ; mais la tête du prince fut préservée par le chevet de son haubert. Aussitôt, Roger, fils de Richard, atteignit le téméraire aggresseur, le renversa, le prit , et, le tenant sous lui , le défendit, pour l'empêcher d'être tué par les amis du Roi , qui l'entouraient et voulaient venger leur prince. Il fut assailli par beaucoup de gens, et ce ne fut pas sans peine que Roger le sauva. C'était une entreprise audacieuse et criminelle que de lever le bras et de frapper avec l'épée sur une tête qui avait été ointe du saint* chrême, par le ministère d'un pontife, et qui portait le royal diadème , à la grande satisfaction des peuples qui , dans leur reconnaissance, chantaient les louanges de Dieu.

Dans ce combat de deux rois , où se trouvèrent près de neuf cents chevaliers , j'ai découvert qu'il n'y en eut que trois de tués. En effet, ils étaient complètement couverts de fer; ils s'épargnaient réciproquement, tant par la crainte de Dieu qu'à cause de la fraternité d'armes; et ils s'appliquaient bien moins a tuer les fuyards qu'à les prendre. Il est vrai que

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les guerriers chrétiens n'étaient pas altérés du sang de leurs frères, et qu'ils s'applaudissaient, dans un triomphe loyal , accordé par Dieu même , de combattre pour l'utilité de la sainte Eglise et le repos des fidèles. Là, furent pris, comme nous l'avons dit, le vaillant Gui, Osmond, Bouchard, Guillaume Crépin et plusieurs autres : le même jour, ils furent conduitsà Noyon-sur-Andelle par les corps qui y retournèrent. Noyon est à trois lieues d'Andeli 5 et, dans ce tempslà, à cause de la fureur des guerres, toute cette contrée était déserte. Au milieu de cette plaine, les princes se réunirent tout à coup. On entendit retentir les cris affreux des combattans, résonner le choc éclatant des armes , et tomber horriblement les pJus nobles barons.

Le roi des Français , seul dans sa fuite , erra au milieu de la forêt , où un paysan qui ne le connaissait pas le rencontra par hasard. Le Roi le pria instamment , et sur la foi du serment lui fit de grandes promesses , pour qu'il lui enseignât le plus court chemin qui conduisait à Andeli, et lui offrit de grandes récompenses pour qu'il l'y accompagnât. Assuré d'une récompense considérable, le paysan y consentit. Ilconduisit à Andeli le prince tout tremblant, qui craignait autant de rencontrer des voyageurs qui pouvaient le trahir, que d'être poursuivi par des ennemis qui l'eussent fait prisonnier. Enfin , le paysan voyant accourir d'Andeli, avec empressement, la garde du Roi au devant de ce prince , faisant peu de ças de la somme qu'on lui donna, et, maudissant sa sottise, s'affligea beaucoup , quand il connut combien il avait perdu pour avoir ignoré quel était celui qu'il conduisait.

HISTOIRE DE NORMANDIE', I.IV. XII. 3ll

Le roi Henri acheta vingt marcs d'argent l'étendard du roi Louis, d'un soldat qui s'en était emparé, et Je garda en témoignage de la victoire que lerCiel lui avait accordée. Le lendemain il renvoya au roi Louis son cheval avec sa selle et son frein , et tout son harnais, comme il convenait à un monarque. De son côté, Guillaume Adelin fit reconduire à Guillaume Clilon, son cousin, son palefroi, qu'il avait perdu la veille dans la bataille *, et , d'après l'avis prudent de son père, il lui fit passer plusieurs autres présens nécessaires à un exilé. Cependant Henri dispersa les prisonniers dans différentes places ; il fit grâce entière à Bouchard , à Hervei de Gisors et à quelques autres , parce qu'ils étaient vassaux des deux rois, et il leur rendit la liberté. L'illustre Gui de Clermont resta malade à Rouen , où il mourut au grand regret du Roi qui gardait en prison ce vaillant guerrier. Quant à Osmond, ce méchant vieillard fut relégué à Arques; et là , comme il le méritait, il fut jusqu'à la paix lié et enchaîné. On racontait son infamie jusqu'en Illyrie, car il protégeait les voleurs et les brigands, pour qu'ils multipliassent leurs attentats. Il dépouillait les voyageurs et les pauvres, les veuves, les moines sans défense et les clercs , et il n'avait pas honte de les tourmenter de toutes manières.

Pierre de Maulle et quelques autres fuyards jetèrent les marques qui pouvaient les faire reconnaître , et, se mêlant adroitement à ceux qui les poursuivaient, poussèrent avec eux des cris de victoire, et, dans de feintes louanges , célébrèrent la magnanimité de Henri et des siens. Le jeune Robert de Courci poursuivit les Français jusque dans Andeli, et fut fait prisonnier

par ceux qui se trouvaient avec lui et qu'il croyait se* compagnons. Ce lut le seul Normand qui fut prisy et non comme un lâche-, car, seul dans la ville de l'ennemi , il fut enveloppé par beaucoup de monde et renfermé dans une prison.

Le bruit du malheur qui était arrivé en Normandie aux Français se répandit partout , et y dans toutes les province* en deçà des Alpes, fut un sujet de tristesse ou de joie. Les orgueilleux en rougissaient; les braves qui s'étaient trouvés à la bataille cherchaient diffère ns prétextes pour se défendre des railleurs, et* suivant les circonstances , proféraient divers mensonges pour excuser leur a (Iront.

Le roi Louis retourna à Paris,, fort triste d'avoir perdu cent quarante chevaliers qu'il avait conduits si gaîment à Noyon. Amauri, qui n'avait pas assisté au combat, alla le visiter pour le consoler; et, comme le monarque se plaignait de la fuite ainsi que de la prise des siens, et qu'il racontait différentes choses , Amaury lui parla en ces termes : « Que mon seigneur « ne s'afflige pas de cet événement malheureux; car « telles sont les vicissitudes de la guerre , et elles ont « souvent frappé les grands et les plus célèbres géné- « raux. La fortune tourne comme une roue : celui « qu'elle éleva subitement tombe en un instant, tanc< dis qu'au contraire elle relève , par l'espérance et « mieux qu'auparavant, celui qui fut renversé et « foulé aux pieds. Maintenant donc , à la vue des ri- « chesses de la France, rassemblant vos forces im- « menses, levez-vous, et profitez du conseil salutaire « que je vais vous donner pour réparer l'échec fait à « notre gloire et à notre puissance. Que les évéques*

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« les comtes et les autres seigneurs de vos Etats se « réunissent autour de vous; que les prêtres avec tous « leurs paroissiens vous accompagnent où vous Tor- « donnerez, afin qu'une armée composée du commun « peuple exerce une commune vengeance sur les ente nemis publics. Quant à moi, qui n'ai point fait par- « tie de votre dernière expédition , je me réunirai à « vous avec mes vassaux; je vous fournirai mes con- « seils et l'assistance de toutes mes terres. Je pos- « sède une maison fortifiée à Cintrai 1 , où m'atten- « dent Gaulchelin du Thennei, ainsi que d'autres « guerriers fidèles, qui défendent le pays voisin con- « tre la garnison de Breteuil. C'est là que nous nous « réunirons en sûreté, pour aller attaquer Breteuil u dans le cœur de la Normandie. Si nous pouvons « le prendre, nous le rendrons à Eustache qui, pour « avoir défendu notre cause, en a été dépouillé. « Raoul de Conches , mon neveu , se réunira à nous « avec tousses vassaux, et nous offrira ses forteresses. « En effet, il possède les châteaux importans de Con- « ches , de Toëni , de Portes et d'Aquigni ; il a, sous « sa main , de preux barons qui , par son seul con- « cours, augmenteront considérablement le nombre « de nos soldats. En ce moment il est resserré dans « Breteuil , et, s'il ne vient pas à notre secours , c'est « qu'il n'ose le faire , de peur que ses terres ne soient « aussitôt dévastées. » A, ces mots, le Roi, plein de joie , résolut de suivre les conseils que lui donuait le seigneur dont nous avons parlé. En conséquence, il expédia de rapides courriers, et fit passer son ordon-

' Arrondissement d'Evieux.

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nance aux évéques. Ceux-ci obéirent avec empressement , et frappèrent d'an a thème les prêtres de leurs diocèses, ainsi que leurs paroissiens, s'ils ne s'empressaient pas, au temps prescrit, de suivre le Roi dans son expédition , et de réunir toutes leurs forces pour écraser les Normands rebelles*

D'après ces mesures, les peuples de la Bourgogne et du Berri, de l'Auvergne et du Senonois, de l'Ile-de- France et d'Orléans , du Vermandois et du Beauvaisis, du Laonnois et du Gatinais, et plusieurs autres, accoururent avidement, comme des loups à la proie, et, à peine sortis de leurs demeures, ils se mirent à piller tout ce qu'ils purent dans leur pays même. Cette multitude sans frein aspirait insatiablement au brigandage, dépouillait sans respect sur sa route les églises , et traitait en ennemis les moines et les clercs du voisinage. La justice du prince était sans force contre ces scélérats ; la rigueur des évéques était alors tout-à-fait engourdie , et chacun faisait impunément tout ce que par hasard ses caprices lui suggéraient. L'évêque de Noyon , celui de Laon , et plusieurs autres assistèrent à cette expédition , et , à cause de la haine qu'ils portaient aux Normands, ils permirent à leurs gens de commettre toutes sortes de forfaits. Ils semblèrent même employer l'autorité divine à permettre la violation des saints lieux , afin de grossir ainsi leurs troupes, qu'ils flattaient de toutes manières, et de les animer contre l'ennemi, en les autorisant à faire le bien comme le mal.

Sur ces entrefaites , le roi Louis conduisit à Breteuil de nombreuses troupes venant de Péronne et de Nesle,

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de Noyon et de Lille, de Tournai et d'Arras, de Gournai et de Clermont ' , et de toutes les provinces de la France et de la Flandre, pour rendre a Eustache ce qu'il avait perdu, et rétablir dans leurs anciens biens* les autres seigneurs qui partageaient l'exil de Guillaume-l'Exilé », Raoul - le - Breton alla hardiment avec ses troupes au devant de l'ennemi ; il le reçut vaillamment en combattant, et lui fit beaucoup de mal en portant des coups cruels de lance et d'épée. Il fit ouvrir toutes les places du château; mais, malgré cette facilité qu'il offrait, aucun ennemi ne fut assez hardi pour entrer , parce que l'étonnante valeur des assiégés le repoussa efficacement. On se battait avec opiniâtreté aux trois portes, et de part et d'autre tombaient fréquemment d'intrépides guerriers.

Le roi des Anglais , ayant appris la nouvelle entrée des Français en Normandie, envoya au secours de Raoul de Guader son fils Richard , avec deux cents chevaliers , dont il fit éclairer la marche par Raoul-le- Roux et Rualod d'Avranches, guerriers habiles et vaillans. Pendant que l'on combattait vivement de part et d'autre , l'armée du Roi survint : à sa vue , le courage des Français , déjà fatigués, vint à manquer. L'illustre Raoul courait d'une porte à l'autre, et changeait souvent d'armure pour n'être pas reconnu : il renversa ce jour-là plusieurs guerriers fameux, et les ayant précipités de leurs chevaux , il donna généreusement leurs montures à ceux de ses compagnons qui en manquaient, et mérita ainsi par ses prouesses d'être loué dans tous les siècles parmi les plus vaillans chevaliers.

• Clermont-cn-Bcauvaisis. — 7 Pro Guillctmo exule exulabant.

3l() ÔRDKRIC VITAL.

Un Flamand, vaillant et beau, renversa Raoul-le- Roux, Luc de La Barre ' , et plusieurs autres vaillans chevaliers. Il emmena leurs chevaux avec toute l'arrogance de l'orgueil; mais il n'eut pas l'habileté de prévoir le triste sort qui l'attendait prochainement. 11 attaqua l'invincible Breton sans beaucoup de précaution, comme s'il eût été un homme du commun; mais il fut aussitôt par lui blessé mortellement, tomba, fut pris en présence de beaucoup de monde, et, au bout de quinze jours, mourut dans les prisons de Breteuil.

Le roi des Anglais suivit avec une grande armée son fils Richard et les autres guerriers qu'il avait envoyés en avant : il se disposa à combattre de nouveau contre plusieurs milliers de Français, s'il les rencontrait sur ses terres. Ceux-ci, qui s'étaient flattés d'emporter la place par un long siège, voyant ce même jour tromper l'espérance qui les avait amenés pleins d'orgueil, retournèrent en France, repoussés avec honte et dommage. Dieu , par un jugement équitable, chassa les prêtres honteusement, les accabla de terreur, de pertes, de deuil et de confusion, pour avoir impudemment livré à la profanation de brigands avides et immondes les lieux saints qu'ils devaient protéger par les censures ecclésiastiques.

Alors Guillaume de Chaumont, gendre du Roi, et plusieurs autres jeunes orgueilleux , irrités de n'avoir rien gagné à Breteuil, se portèrent, au nombre de près de deux cents , au château de Tillîères pour y trouver quelque butin ou y exécuter quelques beaux faits d'armes. Mais Gislebert, châtelain de Tillières,

' Arrondissement «le Bernai.

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se tenait avec des soldats cachés en embuscade, et il surveillait tons les chemins, de peur que les brigands ne dévastassent ses terres. A l'arrivée des Français , il s'élança tout à coup de sa retraite, et fit prisonnier Guillaume, gendre du Roi, pour la rançon duquel il i*eçut deux cents marcs d'argent. Il prit aussi quelques gens de la suite de Guillaume, et mit le reste honteusement en déroute.

La France eut beaucoup à gémir en voyant rabattre ainsi l'orgueil de ses enfans, en se rappelant tant d'événemens malheureux qu'ils avaient soufferts récemment en Normandie, sujet fâcheux de reproches pour les contemporains et pour leur postérité. Le roi Henri, qui aimait la paix, fut comblé de bonheur; Dieu exauça avec clémence l'Eglise qui priait pour ce monarque , et lui accorda avec bonté de fréquentes victoires sur ses ennemis. La prospérité qui reparut, le favorisant agréablement, épouvanta. vivement les brigands cruels, et imprima aux ennemis de la chose publique un amer repentir pour leurs séditions sans fruit.

Le i5 des calendes d'octobre ( 17 septembre), Richer de L'Aigle enleva de Cisei * Odon et tout le butin qu'il y trouva : c'était le même jour où le roi Louis s'était rendu devant Breteuil avec plusieurs milliers de soldats, et n'y avait trouvé que déshonneur et blessures. Ce jeune guerrier fit dans cette expédition une action digne d'une éternelle mémoire. Les paysans de Gacé et des villages circonvoisins s'étant rais à la poursuite des ravisseurs , cherchaient tous les moyens de reprendre ou de racheter leurs

• Arrondissement <TArgenian.

3l8 ORDERIG VITAL.

troupeaux*, aussitôt lès chevaliers firent vivement volte-face, tombèrent sur eux , et s'attachèrent à la poursuite de ces gens , qui s'empressèrent de fuir. Comme ces paysans étaient désarmés, et ne pouvaient se défendre contre des hommes couverts de fer , et que d'ailleurs il ne se trouvait à leur proximité aucun fort où ils pussent se retirer, ils découvrirent sur le bord du chemin une croix de bois, devant laquelle ils se prosternèrent tous en même temps. Richer les voyant dans cette attitude fut frappé de la crainte de Dieu , et , dans le tendre amour qu'il éprouvait pour le Sauveur, il respecta pieusement sa croix. C'est pourquoi il ordonna à sa troupe de ne faire aucun mal à tous ces malheureux effrayés, et de reprendre son chemin pour ne les gêner en rien. Ainsi ce noble personnage, par la crainte du Créateur, épargna près de cent villains, desquels il eut pu tirer une forte rançon, s'il avait eu Ja témérité de les prendre. Dans la même semaine , il se réconcilia avec le roi Henri , par l'entremise de son oncle Rotrou , et recouvra tous les biens de son père en Angleterre et en Normandie. Le roi Henri se rendit ensuite avec son armée dans le pays d'Ouche , et marcha vers ses ennemis qui occupaient Glos et Lire. Alors, Roger fils de Guillaume , qui avait pour père Barnon , siégeait au prétoire de Glos , et Rainauld du Bois était châtelain de Lire. Quand ils eurent vu que la valeur du Roi renversait tous les obstacles , et qu Eustache ainsi qu'Amauri ne venaient point à leur secours , ils eurent un entretien avec Raoul , qui était leur voisin; par son entremise, ils firent une paix avantageuse avec Henri , et lui rendirent leurs châteaux , qu'ils

HISTOIRE DE NORMANDIE} LIV. XII. 3ig

avaient long-temps conservés avec fidélité. Le Roi les remit à Raoul de Guader ; et , après avoir pacifié le pays d'Ouche , il retourna à Rouen où il rendit grâces à Dieu.

Sur ces entrefaites , Guader , qui soupçonnait Raoul de Conches , et qui ne pouvait se rendre sur ses terres au-delà de la Seine sans passer par celles de ce comte, lui donna, de l'avis du Roi, le Pont-Saint-Pierre 1 et toute la vallée de Pitres*, pour lui être fidèle, et défendre de tous ses efforts Je duché contre les ennemis publics. Raoui-le-Roux obtint les revenus de Glos, resta attaché au Roi dans beaucoup de circonstances , et donna lieu de penser qu'il continuerait de l'être.

Au milieu d'octobre, le papeCalixte vint à Rheims avec les cardinaux; y étant resté quinze jours , il tint un concile, et s'occupa habilement des affaires de l'Eglise avec les pasteurs du troupeau de Jésus-Christ. 11 s'y trouva quinze archevêques, plus de vingt évêq ues, avec beaucoup d'abbés et autres dignitaires ecclésiastiques. Par l'ordre du pape appelés de l'Italie et de l'Allemagne, de la France et de l'Espagne, de la Bretagne et de l'Angleterre, des îles de l'Océan et de toutes les contrées occidentales , ces prélats se réunirent pour l'amour du Sauveur , disposés à obéir dé bonne grâce à ses commandemens. L'archevêque de Mayence se rendit avec sept prélats au concile de Rheims , où une troupe de cinq cents chevaliers veilla à leur sûreté. A leur arrivée, le pape fut comblé de joie, et envoya amicalement au devaut d'eux Hugues, comte de Troyes , avec une troupe de chevaliers.

* Sur la rive gauche de l'Audellc. — ' Pislœ, aujourd'hui Pitres , lieu autrefois fameux près du Pont-de-rArchc.

3ïO ORDERIC VITAL.

Le roi des Anglais permit aux prélats de son royaume d'aller au concile; mais il leur défendit positivement d'élever aucune espèce de plainte. Voici le discours qu'il leur tint : « Je rendrai sur mes terres justice en- « tière à qui me la demandera : je paie chaque année « à l'Eglise romaine les tributs que mes ancêtres ont « établis-, mais en même temps je retiens les droits « qui m'appartiennent depuis les temps anciens. Al- « lez , saluez de ma part notre seigneur le pape ; « bornez-vous à écouter humblement les préceptes « apostoliques; mais gardez-vous d'introduire dans « mon royaume des innovations superflues. »

Le concile fut tenu dans l'église métropolitaine. Là, le pape chanta la messe le 14 des calendes de novembre (19 octobre), et consacra Turstin de Bayeux , archevêque d'York; il lui donna le privilège de n'être attaché à la métropole de Cantorbéry qne comme co-évéque, et non pas comme suffragant. Le dimanche suivant, il bénit Frédéric , frère d'Herman, comte de Namur, comme évêque de Liège : ce prélat mourut au bout de trois ans empoisonné par ses rivaux, et, dans ce moment, il jette heureusement un grand éclat par les miracles qui s'opèrent sur son tombeau.

On plaça dans l'église Sainte- Marie, vis-à-vis du crucifix, le ia des calendes de novembre (21 octobre), les chaires des évêques; et chaque métropolitain y prit place à son rang, selon que son siège avait été anciennement établi par le pontife romain. Raoul, surnommé le Vert, archevêque de Rheims , Leotheric de Bourges, Humbert de Lyon, Goisfred de Rouen, Turstin d'York, Daimbert de Sens et son

successeur Hildebert du Mans, Baudri de Dol, et huit autres archevêques avec leurs sufîragans et les députés des absens, ainsi qu'un grand nombre d'abbés, de moines et de clercs, donnèrent par avance une idée du jugement dernier, à propos duquel lsaïe, qui le voyait en esprit et le montrait comme du doigt, s'écrie avec crainte et joie : « Le Seigneur viendra « juger avec les vieillards et les princes du peuple. »

Au haut de l'assemblée était placé le siège apostolique en face des portes de l'église. Après la messe, le pape Calixte prit séance, et, en première ligne, devant lui se placèrent les cardinaux Conon, évêque de Palestrine , Boson de Porto , Lambert d'Ostie , Jean de Crémone , et Haton de Viviers. Ces cardinaux discutaient les questions plus habilement que qui que ce soit, et, pénétrés d'une admirable érudition, répondaient sans hésiter. Le diacre Chrysogon, revêtu d'une dalmatique, assistait le pape, portait à la main les saints canons , et était toujours disposé à expliquer les maximes authentiques des anciens, selon que Je cas l'exigeait. Six autres ministres , portant des tuniques ou des dalmatiques , étaient debout autour du pape, et souvent faisaient faire silence , quand les discussions étaient trop tumultueuses. D'abord, après la procession et les oraisons à voix haute i le pape se mit à expliquer en latin simplement et saintement l'Evangile dans lequel Jésus ordonne à ses disciples de le précéder au - delà de la mer. H développa éloquemment comment il s'éleva vers le soir un vent contraire , et comment le vaisseau de la sainte Eglise est exposé à de grands dangers sur les flots de ce monde, et se trouve agité par les tempêtes des tentations et des triiv. 2 1

bulations. Mais le souffle cruel des impies s apaise soudain à la visite du Sauveur, et les enfans de la paix recouvrent la tranquillité qu'ils désirent. Quand le pape eut fini son sermon , le cardinal évéque Conon se leva , et entretint éloquemment les saints abbés sur les soins qu'ils doivent avoir de leur troupeau. 11 tira du livre de la Genèse les paroles de Jacob qu'il cita de mémoire -, il déclara que les prélats de l'Eglise devaient avoir spirituellement un soin pareil à celui que Jacob portait aux troupeaux de son oncle Laban.

Le roi Louis entra au concile avec les principaux seigneurs de France. 11 monta au consistoire, où le Pape, assis, était élevé au-dessus de toute l'assemblée, et exposa les motifs de sa plainte. Ce prince était éloquent, d'une grande taille , pâle et replet. « Je viens, « dit-il, seigneur pape, à cette sainte réunion avec « mes barons, pour vous demander un conseil; je « vous prie, seigneur, de m'écouter. Le roi des An- « glais, qui long- temps fut mon allié, m'a fait, ainsi « qu'à mes sujets , beaucoup de vexations et d'in- « jures. Il a envahi avec violence la Normandie qui « relève de mon royaume; et il a traité détestable- « ment, contre tout droit et justice, Robert duc des « Normands. Ce prince, qui n'est pas seulement mon « vassal , mais qui est son frère et son seigneur, il l'a « vexé de toutes manières ; il l'a enfin fait son pri- « sonnier , et Fa retenu jusqu'à ce jour dans une « longue captivité. Voici qu'il a dépouillé et banni à « jamais le fils du duc, Guillaume Cliton, qui se pré- « sente ici devant vous avec moi. J'ai réclamé , par « l'entremise des évéques, des comtes et d'autres

« personnes notables, la remise du duc prisonnier; « mais je n ai pu rien obtenir de Henri à cet égard. Il « a fait arrêter dans sa cour, fait charger de fers, et « resserrer jusqu'à ce jour dans une cruelle prison, « Robert de Belléme mon ambassadeur, qui lui poru tait mon message. Le comte Thibaut est mon vas- « sal , et il s'est méchamment révolté contre moi par « l'instigation de son oncle: Fier de ses richesses et « de sa puissance, il a pris les armes contre moi ; « infidèle à sçs obligations, il ma fait une guerre « atroce, et a troublé mon royaume au détriment gé- « néral. Il a pris et retient jusqu'à ce jour dans ses « prisons le bon et loyal Guillaume , comte de Nevers, « que vous, connaissez parfaitement, enlevé au mo- « ment où il revenait d'assiéger le château d'un vo- « leur excommunié, qui en avait fait une caverne de « brigands et la retraite du diable. Les pieux prélats « s'étaient opposés avec raison aux entreprises de « Thomas de Marie, auteur des séditions de toute la a province. C'est pourquoi ils m'avaient engagé à as- « siéger cet ennemi public des voyageurs et des hon- « nêtes gens : ils s'étaient réunis à moi et aux barons « loyaux de la France pour réprimer les scélérats, « et, pour la cause de Dieu, ils combattaient avec « toute l'armée chrétienne. C'est en revenant de ce « siège pacifiquement et avec ma permission , que le « chevalier, dont il est question , a été fait prisonnier; « et il se t rou ve retenu j usqu a ce j our par 1 e comte Thiu haut, quoique, de ma part, beaucoup de seigneurs « aient souvent demandé avec prières la liberté du « comte de Nevers , et que toutes les terres de Thia baut aient été frappées d'anathême par les évêques. »

Quand le Roi eut dit ces choses et d au 1res semblables, et que les Français 3e rassemblée eurent affirmé la vérité de son discours, Goisfred, archevêque de Rouen , se leva avec les évéques et les abbés ses suffragans, et se mit à répondre convenablement pour le roi des Anglais. Mais , ses adversaires ayant fait beaucoup de bruit, il ne put se faire entendre, parce qu'il y avait là un grand nombre d'ennemis auxquels déplaisait la défense du prince victorieux. Cependant Hildegarde, comtesse de Poitou, s'a\ança avec ses gens, et expliqua éloquemment, d'une voix élevée et sonore, les motifs de sa plainte, que tout le concile écouta avec attention. Elle dit quelle avait été délaissée par son mari, qui lui avait substitué au lit conjugal Malberge, femme du vicomte de Chatelleraut. Le pape ayant demandé si, d'après son ordonnance, le comte de Poitiers était arrivé au concile, Guillaume, évéque de Saintes, jeune prélat très-éloquent, et plusieurs évéques et abbés d'Aquitaine se levèrent, et excusèrent leur duc, assurant qu'il s'était mis en route pour s'y rendre, mais qu'il avait été retenu en chemin par la maladie. Pour cette cause, le pape admit l'excuse, accorda un délai , fixa un terme certain, afin que le comte vînt plaider à la cour du pape, et reprît sa femme légitime ou subît une sentence d'anathême pour l'avoir injustement répudiée.

Ensuite, Audin-le-Barbu, évéque d'Evreux, fit une réclamation contre Amauri, pour lavoir honteusement expulsé, et avoir abominablement incendié son évêché. Aussitôt le chapelain d'Amauri eut l'audace de se présenter pour répondre publiquement, et de-

HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. XII. 3fc5

vant toute rassemblée traita positivement Févêque de menteur. «Ce n'est point Amauri, dit- il, mais votre « méchanceté , qui vous a chassé de votre siège, et a qui a brûlé Tévêché d'Evreux. En effet, l'homme « que Je roi Henri avait dépouillé pour satisfaire « votre fallacieuse perversité, a recouvré le bien qui « lui était dû , comme un vaillant chevalier fort de « ses armes et de ses amis. A la vérité, ce monarque « assiégea Evrcux avec beaucoup de troupes : d'après « vos ordres, il y mit le feu, et brûla toutes les églises « et les maisons. Après avoir commis tant de dom- « mages, il se retira sans avoir pu réduire la citadelle « ni la ville. Que cette sainte assemblée voie et juge « qui, d'Audin ou dAmauri, est le plus coupable « de l'incendie des églises. »

Comme les Français protégeaient Amauri contre les Normands, il y eut de part et d autre une vive altercation. Enfin, le silence s'étant rétabli, le pape parla en ces termes : « Mes très-chers frères , ne dis- « putez pas ainsi , je vous prie , en multipliant les « discours; mais, en vrais enfans de Dieu, cherchez « la paix de tous vos efforts. Le Fils de Dieu n'est-il « pas descendu du ciel pour nous donner la paix? 11 <r a, dans sa clémence, pris un corps humain dans « le sein immaculé de la Vierge-Marie , afin de calu mer avec bonté la guerre mortelle qui provenait « des crimes de notre premier père, afin de s'éta- « blir le médiateur de cette paix entre le Créateur et a l'homme, et de réconcilier ensemble la nature angé- « lique et la nature humaine. Nous tous, qui sommes « ses vicaires parmi le peuple, nous devons l'imiter h en toutes choses. Faisons tous nos efforts pour pro -

3a6 ORDERIC VITAL.

« curer la paix et le salut à ses membres, puisque « nous sommes les ministres et les dispensateurs des « ordres de Dieu. Eu effet, j'appelle membres du « Cbrist les peuples chrétiens , qu'il a rachetés au prix « de son sang. Placé dans les troubles du monde, au « milieu du tumulte des guerres, qui peut dignement « contempler les choses spirituelles, ou convenablé- « ment méditer la loi divine? Les séditions guer- « rières amènent l'agitation et la dissolution des peu- « pies, et les forcent d'errer mortellement dans les « voies du crime. Elles violent les églises, profa- « nent les choses sacrées, et accumulent sans reste pect toutes sortes de forfaits : elles troublent vio- « lemment le clergé, et le distraient en toute manière « de l'étude de la religion ; elles effrayent ceux qui « s'attachent au culte divin ; elles leur causent crimi- « nellement des chagrins , et les découragent par la « terreur, en ne leur permettant pas de savoir ce a qu'ils doivent faire. Elles confondent et détruisent « la discipline régulière , et précipitent dans toutes « sortes de crimes ceux qui l'ont abandonnée. Aussi « la sévérité ecclésiastique s'est relâchée, une disso- « lution mortelle est partout répandue, et la pudeur « de la chasteté est déplorablement exposée. La fu- « reur du mal étend partout ses abominations, et « journellement des phalanges de médians sont misé- « rablement précipitées dans les enfers. Nous devons « donc partout, et en toutes choses, embrasser avec « ferveur la paix que nous voyons seule capable de « protéger les gens de bien ; nous devons la conserver « sans cesse, la recommander à tous, et la prêcher « autant par les paroles que par les exemples. Le

HISTOIRE DK NORMANDIE; UV. XU. 3&7

« Christ, lui-même, au moment de sa passion, Ja « laissa à ses disciples, en leur disant : Je vous « laisse la paix; je vous donne ma paix. Quand il « ressuscita d'entre les morts , il la rappelait encore « en disant : Que la paix soit avec vous! Aux « lieux où elle règne, on trouve repos et sécurité, « tandis que la douleur comme la tribulation écrase « et tourmente ceux que la colère ronge et que la « discorde aiguillonne. La paix est le doux et salu- « taire lien des hommes qui habitent ensemble ; elle « est un bien général pour toute créature raison- « nable. Unis par elle indissolublement, les habilans « des cieux se réjouissent, tandis que les mortels « négligent constamment de s'unir par un semblable « nœud. Sans elle, les méchans inspirent et ressena tent la crainte, et, sans jamais éprouver de sé- « curité, sont troublés et s'affligent. Cette vertu « donc , à laquelle j'aspire , dont je fais un grand « éloge , d'après l'autorité des saintes Ecritures , et « parce qu'elle tourne généralement à l'avantage pute blic, je travaillerai à la chercher de tous mes ef- « forts, et, avec l'aide du Créateur, à la propa- « ger dans toute son Eglise. Je prescris d'observer « la trêve de Dieu, de même que le pape Urbain, « de sainte mémoire, l'établit au concile de Cler- « mont; je confirme, en vertu de l'autorité de Dieu, « de l'apôtre saint Pierre et de tous les saints, les « autres décrets qui furent à ce sujet publiés par les « Pères. L'empereur des Allemands m'a maudé de « me rendre à Pont-à-Mousson , pour y faire la paix « avec lui, au plus grand avantage de l'Eglise notre « sainte mère. J'irai donc pour m'occuper de la paix;

3a8 . ORDERIC VITAL.

« j'emmènerai avec moi mes co-évêques de Rheims « et de Rouen, et quelques autres de nos frères et « de nos co-évêques que je crois plus propres que « tous les autres à me servir dans cette discussion. « J'ordonne aux autres prélats, lant évêques qu'ab- « bés, de nous attendre ici jusqu'à notre retour avec « laide de notre Créateur. Je recommande à tous « de ne pas s'écarter, et je ne permets pas même à « Goisfred, abbé de Saint-Thierri, de se retirer, quoi- « que son monastère soit près d'ici. Priez pour nous, « afin que Dieu, notre Seigneur, nous accorde un u heureux voyage , et fasse , dans sa bonté , tourner « tous nos efforts à la paix et à l'utilité de l'Église « entière. A mon retour, j'examinerai soigneuse- « ment, et le plus justement que je pourrai, vos réu clamations et vos raisons, afin qu'avec l'aide de « Dieu les membres de cette assemblée puissent re- « tourner chez eux en paix et en joie. Ensuite j'irai « trouver le roi des Anglais, mon fils spirituel , et « mon cousin par les liens de la parenté ; par mes « prières et mes discours je l'engagerai, ainsi que « le comte Thibaut, son neveu, et les autres dissi- « dens, à rendre justice à tout le monde, et à la re- « cevoir de tous pour l'amour de Dieu; à mettre un « terme, selon Ja loi divine, à tout le tumulte des « guerres, et à se réjouir dans la sécurité du repos « avec les peuples qui leur sont soumis. Quant à « ceux qui ne voudront pas céder à nos invitations, « et qui persévéreront avec insolence dans leurs en- « treprises contre le droit et* le repos public, je les « frapperai de la terrible sentence de l'anathême, « s'ils ne viennent à résipiscence de leur méchan-

« ceté, et ne font une satisfaction canonique pour « leurs crimes passés. »

A ces mots, l'assemblée des fidèles fut dissoute.

Le lendemain , jour du mercredi, le pape partit pour Pont-à-Mousson avec une grande escorte ; mais le dimanche suivant il revint à Rheims, accablé et malade qu il était de fatigue et de crainte. Cependant la multitude des magistrats attendit avec peine le retour du pape; car ceux qui, par son ordre, étaient venus des contrées éloignées , n'ayant rien à faire à Rheims, faisaient une dépense infructueuse!, et négligeaient avec douleur le soin de leurs affaires. Enfin le pape, à son retour , tint le concile pendant quatre jours, et s'occupa de diverses affaires de l'Eglise.

Le jour du lundi, le pape ayant pris séance, Jean de Crémone, prêtre savant et éloquent; se leva, et expliqua en détail les événemens du voyage qu'il avait entrepris. « Votre Sainteté , dit-il , sait que nous a sommes allés à Pont-à-Mousson; mais, par suite « des malheurs que nous avons éprouvés , nous n'a- « vous rien fait d'avantageux. Nous sommes partis « en hâte, mais nous sommes revenus plus vite en- « core. En effet, l'Empereur s'est rendu au lieu in- « diqué avec une grande armée-, et, comme s'il eût « voulu combattre, il avait avec lui près de trente « mille soldats. Aussi, dès que nous nous en sommes « aperçus, nous avons renfermé notre seigneur le « pape dans le château dont nous avons parlé, et qui « appartient au domaine de l'archevêque de Rheims; « puis, nous rendant de là à l'entrevue fixée, nous « l'avons empêché de sortir plusieurs fois, nous a avons cherché à nous entretenir secrètement avec

33o 0RDER1C VITAL.

« l'Empereur ; mais bientôt , pour nous séparer du « peuple et nous forcer de marcher avec lui , d'in- « nombrables soldats , complices de ses projets et de « sa fraude, nous ont enveloppés, et, ne cessant « d'agiter leurs lances et leurs glaives , ils nous ont « causé une grande terreur , car nous n'étions point « venus disposés à la guerre*, nous cherchions au « contraire, désarmés que nous étions , à procurer la « paix à toute l'Eglise. L'Empereur fallacieux usait de « détours et de sophismes , il nous entretenait avec « perfidie; mais il desirait surtout la présence du « pape pour en faire son prisonnier. Ainsi nous avons « passé tout un jour inutilement; mais nous lui avons « habilement soustrait le Père des pères , nous rapa pelant avec quelle perfidie ce prince entra dans « Rome, et, devant l'autel même, dans la basilique « de l'apôtre Saint-Pierre, fit saisir le pape Pascal. « Enfin la nuit obscure nous sépara , et chacun re- « gagna sa tente. Comme nous craignions qu'il ne « nous arrivât de plus grands malheurs , nous réso- « lûmes de nous retirer, et même de fuir au plus vite. « Nous avons en outre craint beaucoup que ce force midable tyran ne nous poursuivît avec les nom- « breuses légions qu'il menait avec lui. » C'est assez parler de ces choses pour le présent.

L'archevêque de Cologne envoya au pape des députés et des lettres; puis, ayant fait sa soumission, il conclut avec lui un traité de paix et d'amitié, et, pour gage de ces sentimens, il rendit gratuitement le fils de Pierre Léon qu'il avait en otage. En disant ces choses comme un grand motif de joie et d'admirable satisfaction, il montra du doigt un jeune

homme noir et pâle, qui ressemblait plutôt à un Juif ou à un Sarrasin qu'à un Chrétien, vétu d'ailleurs d'habillemens propres , mais hideux de corps. Les Français et plusieurs autres , Je voyant placé près du pape , lui souhaitèrent toutes sortes d affronts et une prompte ruine, à cause de la haine qu'ils portaient à son père , qu'ils regardaient comme un criminel usurier.

Ensuite l'archevêque de Lyon se leva avec ses suffragans, et commença à parler en ces termes : « L'é- « véque de Mâcon se plaint au saint concile de ce a que Pons de Cluni l'accable, lui et son église, de « dommages et d'injures; de ce qu'il lui enlève vio- « lemment ses églises , ses dîmes et les redevances « qui lui appartiennent ; et de ce qu'il lui refuse les « honneurs qui lui sont dus, et l'ordination de ses « clercs. » Quand le primat de Lyon eut terminé sa plainte, beaucoup de prélats, de moines et de clercs le suivirent, et élevèrent de grandes réclamations pour les choses qu'on leur avait violemment enlevées, et pour les injustes usurpations qu'ils avaient eues à souffrir de la part de Cluni. Il y eut beaucoup de tumulte de la part de différentes personnes qui exprimèrent long -temps avec aigreur ce qu'elles avaient dans la pensée.

Enfin le silence s'étant rétabli , l'abbé de Cluni se leva avec un grand nombre de moines; puis, dans une réponse concise, parlant d'une voix modeste et tranquille, il réfuta les plaintes de ses adversaires. C'était un illustre moine de Vallombreuse , fils du comte de Melgueil, filleul du pape Pascal, et élevé, par son ordre, parmi les religieux de Cluni. 11 était

33a ORDERIC VITAL.

jeune, d'une taille médiocre, mais docile depuis l'enfance, ferme dans la vertu, et attable à ceux qui vivaient avec lui. Sa figure annonçait la candeur; comme nous l'avons dit, il se distinguait par ses mœurs et sa famille ; il tenait par le sang aux rois et aux empereurs; il avait de la piété et de l'instruction: aussi, jouissant des prérogatives de tant de grâces, il se tenait ferme et inflexible contre ses adversaires. Attaqué dans le concile par de grandes clameurs, comme nous l'avons rapporté, il fit cette réponse: « L'église de Cluni n'est soumise qu'à l'Eglise ro- « maine , et ne dépend que du pape : depuis qu'elle « a été fondée, elle a obtenu des souverains pon- « tifes des privilèges que les récJamans s'efforcent « d'abolir et d'anéantir par la violence. Apprenez « tous, bienheureux pères qui êtes ici présens, « que mes frères et moi ferons tous nos efforts pour « conserver les biens du monastère que nous avons « reçus à cet effet, et dans le même état où le véné- « rable Hugues et nos autres saints prédécesseurs « les ont possédés. Nous n'avons fait tort ni injure « à personne; nous n'avons point dérobé le bien « d'autrui, et nous ne desirons en quoi que ce soit « faire tort à personne. Parce que, nous défendons « avec fermeté ce qui, pour l'amour de Dieu, nous « a été donné par les fidèles, on nous traite d'usur- « pateurs, et on nous expose à souffrir injustement « beaucoup d'opprobres. Tant de soins pénibles sur « cet objet ne me concernent pas : que mon seigneur « le pape défende, s'il le veut , son église; qu'il pro- « tége et garde les églises, les dîmes et les autres a biens qu'il m'a confiés. »

Le pape ordonna d'ajourner au lendemain le jugement de tout ce qui avait été dit par les diverses parties. Le jour suivant, Jean de Crémone se leva et commença ainsi Fexorde de son discours : « Comme il est « juste que notre seigneur le pape entende attenli- « vement vos réclamations, et qu'il vous secoure sans « feinte en toutes choses, ainsi qu'un père doit user «c à l'égard de ses enfans, et comme il doit, non pas « une fois mais journellement, vous rendre de tels « services, il convient et il est équitable aussi que « lui-même possède quelques propriétés dans vos « diocèses, et qu'il y ait soit une église, soit une « maison , soit quelque autre possession , libres et k franches, ou à son choix, ou provenant de l'of- * frande des fidèles. »

Quand cette demande eut été accordée avec empressement par tout le monde, Jean poursuivit ainsi son discours : « Il y a deux cents ans et plus que le u monastère de Ciuni a été fondé; depuis le com- « mencementde sa fondation, il fut donné au pape « de Rome, qui, dans l'assemblée des cardinaux, « en présence de beaucoup de juges de diverses di~ « gnités, lui accorda avec éclat d'utiles privilèges. « On sait, et on le voit clairement dans les chartes , <c que Gérald d'Aquitaine bâtit sur son fief Je monas- « tère de Cluni , et que, se rendant à Rome, il le « confia très-dévotement au pape, et qu'il ne voulut « pas que cette démarche fût inutile , car il lui ofa frit alors même douze pièces d'or, et décida que « désormais on lui en paierait autant chaque année. « Cette église n'a jusqu'à ce jour été soumise à aucun « prince ou prélat autre que le pape ; grâces au se-

334 0RDER1G VITAL.

« cours libéral de Dieu , ce couvent s'est heureuse- « sèment augmenté de terres et de religieux habite tans : aussi la bonne odeur de leur Jouable réputa- « tion s'est-elle fait sentir au loin et au large dans « l'univers, et l'exemple de leur sainte piété est de- « venu salutairement fécond pour ceux qui aspi- « rent à une vie régulière. L'assemblée des moines « élut un abbé selon la règle du saint père Benoît; « elle envoya le nouvel élu , avec ses titres d'élec- « tion, au pape, qui, selon les lois ecclésiastiques, « le consacra et le bénit. v

« Les fidèles croient et confessent que celui qui, « par l'ordre de Dieu, gouverne le siège apostolique, « a le pouvoir de lier et de délier. En effet, il est le « vicaire de Pierre , prince des apôtres, auquel Dieu « a dit : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâti- « rai mon église, et les portes de V enfer ne prévau- « dront pas contre elle; et je te doublerai les clefs du a royaume des deux, et tout ce que tu lieras sur la a terre sera également lié dans les deux. Le siège « apostolique est donc le gond et le chef de toutes « les églises: il a donc été établi ainsi par le Seigneur « et non par aucun autre. Comme la porte est gou- « vernée par le gond, de même, d'après les dispo- « sitions de Dieu , toutes les églises sont gouvernées a par l'autorité du siège apostolique. Vous voyez que « le fils de Dieu accorda au bienheureux Pierre de a commander aux autres apôtres. C'est pourquoi il « est appelé Cephas, parce qu'il est le chef et Je pre- « raier de tous les apôtres, et qu'il convient que les « membres suivent l'impulsion donnée par la tête. « Qui peut résister à celui que le Seigneur a revêtu

* d'une si grande puissance ? Qui ose délier celui que « Pierre a lié, on lier celui qu'il a délié? En consé- « quence, puisque l'abbaye de Cluni n'est soumise « qu'au pape , et que ce pontife qui , par l'ordre de « Dieu, est supérieur à tous sur la terre, lui accorde « sa protection , l'autorité romaine confirme les pri- « viléges de ce monastère, et, au nom de Dieu, dé- « fend à tous les enfans de l'Eglise de le priver té- « mérairement de son ancienne indépendance, de le « dépouiller des propriétés qu'il a eues jusqu'à ce «jour, et de l'accabler d'exactions extraordinaires. « Qu'il possède en paix toutes ces choses, afin de pou- « voir toujours tranquillement servir Dieu. »

En entendant ce discours de Jean , plusieurs prélats et d'autres personnages voisins de Cluni se levèrent en tumulte , et ne consentirent pas à ce qui avait été dit avec fermeté par le cardinal , quoiqu'ils n'osassent toutefois s'opposer ouvertement aux ordres du pape. Pendant la discussion, jaillissaient en abondance des avis qui émanaient largement de la source d'une féconde sagesse : mais je ne puis rapporter en détail tout ce qui se passa dans le concile. D'habiles philosophes s'occupèrent avec un grand talent des diverses aifaires de l'Eglise , et donnèrent librement de nombreuses instructions à leurs attentifs auditeurs. Là, Girard d'Angoulême, Haton de Viviers , Goisfred de Chartres et Guillaume de Châlons tonnèrent avec plus d'éloquence que qui que ce soit, et brillèrent, dignes d'envie, aux regards des plus habiles maîtres et des plus ardens sectateurs de la sagesse On donna la nouvelle de la perte du cardinal-évéque de Frascati , mort récemment pendant

son voyage, et on lut une lettre de Clémence, sœur du pape , en faveur de son fils Baudouin , comte de Flandre. Pour ces illustres défunts et pour tous les fidèles trépassés, le pape affligé pria Dieu de concert avec la vénérable assistance.

Le dernier jour du concile , l'évêque de Barcelone , homme de petite taille et maigre, mais distingué par sa science, son éloquence et sa piété, prononça un élégant et docte sermon sur la dignité des rois et des prêtres : tous ceux qui purent l'entendre l'écoutèrent avec une grande avidité. Alors le pape avec douleur excommunia Charles Henri, empereur, ennemi de Dieu , et Fanti-pape Burdin, ainsi que leurs fauteurs; il leur associa d'autres scélérats qui, souvent repris en public, étaient restés sans s'amender-, et, jusqu'à ce qu'ils fussent venus à résipiscence , il les frappa aussi de l'anathême. Enfin il ordonna de publier les décrets du concile de Rheims. Jean de Crémone, d'après la décision des cardinaux, les rédigea. Jean de Rouen , moine de Saînt-Ouen, les écrivit, et Chrysogon, diacre de la sainte Eglise romaine, les lut à haute et intelligible voix. Voici le texte de ce décret :

« D'après le juge ment du Saint-Esprit, et en vertu « de l'autorité du siège apostolique , nous confirmons « ce qui a été statué par les décisions des saints Pères « relativement au crime de la simonie. En consé- « quence, si quelqu'un vend ou achète , soit par lui- « même, soit par une personne commise par lui, un a évêché, une abbaye, un doyenné, un archidiaco- « nat, une cure, une prévôté, une prébende, un « autel , ou quelque autre bénéfice ecclésiastique ,

« des promotions, îles ordinations, des consécra

« tions, des dédicaces d'églises, Ja tonsure cléricale,

« un siège dans le choeur ou toute autre dignité ec-

<t clésiastique, il sera , tant le vendeur que l'acheteur,

« privé de sa dignité , de sa charge et de son béné-

« fice. S'il ne vient point à résipiscence, que, percé

« du glaive de l'anathéme, il soit de toutes manières

« arraché de l'Eglise de Dieu qu'il a offensée. Nous

« prohibons absolument 1 investiture des évêchés et

« des abbayes par des mains laïques. C'est pourquoi

« tout laïque , qui dorénavant se permettra de donner

« de telles investitures, sera soumis aux vengeances

u de l'anathéme. Celui qui aura été investi sera en-

« tièrement privé, sans aucun espoir d'indemnité, de

« l'objet dont il aura reçu l'investiture. Nous décré-

« tons que les possessions de toutes les églises, qui

u leur ont été données par la libéralité des rois, les

« largesses des princes ou les offrandes des fidèles ,

« quels qu'ils soient , resteront à jamais inviolables et

« à l'abri de toute atteinte. Si quelqu'un les enlève ,

« les usurpe , ou les retient tyranniquement en son

« pouvoir, qu'il soit frappé perpétuellement de l'ana-

« thème, selon la décision du bienheureux Symraa-

« que; qu'aucun évéque, ni prêtre ni clerc, naban-

« donne à qui que ce soit, comme héritage , les digni-

« tés ni les bénéfices ecclésiastiques. De plus , nous

« ordonnons qu'on n'exige absolument aucune rétri-

« bution pour les baptêmes, le saint-chrême, les

« sépultures, les visites des malades, ni l'extrême-

« onction. Nous interdisons entièrement aux prê-

u très, aux diacres et aux sous-diacres, toute ooha-

tt bitation de concubines et d'épouses. Si quelques-

« uns se trouvent dans ce cas, ils seront privés de « leurs charges et de leurs bénéfices ecclésiastiques, « et même, s'ils ne se corrigent pas de cette impu- «» reté, on leur interdira la communion chrétienne. »

Le pape Calixte n , ainsi que tout le concile , adopta ces décisions le 3 des calendes de novembre ( 3o octobre ) , et il bénit tous ceux qui s'y étaient réunis , au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ensuite le sacré collège se sépara , et chacun louant Dieu retourna chez soi.

Pendant ce temps-là, le roi Henri assiégea vivement Evreux, et Thibaut, comte palatin, son neveu, s'appliqua à ramener la paix entre les princes divisés. En conséquence , d'après de sages conseils et la confiance qu'il inspirait, il conduisit devant le Roi Amauri, qui, s'étant réconcilié aussitôt avec ce monarque , lui rendit volontiers sa forteresse, et reçut avec joie tout le comté de son oncle. Enstache et Julianesa femme se réconcilièrent aussi avec le Roi ainsi que leurs partisans-, d'après l'invitation de leurs amis , ils se hâtèrent de se rendre au siège , et là , entrant pieds nus dans la tente du Roi , ils se jetèrent à ses genoux. Henri leur dit aussitôt : « Pourquoi vous étes-vous permis, sans « mon sauf-conduit, de vous introduire auprès de « moi , que vous avez aigri par tant et de si grands h outrages ? » Eustache fit cette réponse : « Vous êtes « mon seigneur suzerain ; c'est donc avec sécurité u que je me présente à vous en cette qualité, disposé « que je suis à vous rendre fidèlement mes services. « et prêt à vous satisfaire en toutes choses pour mes « fautes selon la décision de votre bonté. » Quelques amis intervinrent pour supplier Je Roi en faveur de

son gendre. Richard, fils de Henri, l'implora aussi pour sa sœur. La clémence amollit le cœur du monarque en faveur de son gendre et de sa fille, et le fléchit avec bonté. En conséquence , le beau-père adouci dit à son gendre : « Que Juliane retourne à « Paci ; vous viendrez à Rouen avec moi , et là vous « entendrez ma décision. » L'ordre du Roi fut exécuté aussitôt; puis il parla à Eus tache en ces termes : « Je vous donnerai en Angleterre trois cents marcs « d'argent chaque année , pour vous dédommager du « fief de Bretenil, dont j'ai fait don à > Raoul-le-Bre- « ton votre parent, que j'ai toujours trouvé, à mon « besoin , fidèle et brave contre mes ennemis. » Ensuite ce chevalier fortifia tranquillement Paci de retranchemens et de murs, et, comblé de richesses, vécut plus de vingt ans. Quant à Juliane , au bout de quelques années, elle renonça à la vie lascive quelle avait menée et changea de conduite; puis, devenue religieuse dans le nouveau couvent de Fontevrault, elle y servit Dieu.

Hugues de Gournai , Robert du Neubourg et les autres rebelles, se voyant abandonnés des plus braves, considérant que le Roi l'emportait sur tous par son courage et sa prudence , et ayant appris la défection de leurs alliés, se repentirent de leurs actions passées; et, tant par eux-mêmes que par leurs amis, implorèrent la miséricorde du Roi. Aussitôt ce prince, qui craignait Dieu et qui aimait la paix et la justice, pardonna à ces barons qui demandaient grâce pour leurs erreurs , et , après leur avoir pardonné leurs fautes , il leur rendit avec bonté son amitié.

Le Roi rassembla une armée contre Étienne, comte

34o 0RDERIC VITAL.

d'Aumale, qui seul résistait encore. 11 commença la construction d'un château dans le lieu que l'on appelle le vieux Rouen, et, par mépris pour la comtesse Hedvise, il le nomma Mâte-Putain1, c'est-à-dire, vainqueur de la courtisane. En effet, par l'inspiration de cette comtesse, Etienne s'était révolté contre Henri, son seigneur e( son parent, et long-temps avait secondé Guillaume Cliton, ainsi que Baudouin de Flandre, qu'il avait reçus dans ses places. Ayant appris que le Roi marchait sur lui avec une armée, il lui fit, de l'avis prudent de ses amis, une humble satisfaction ; et le prince, après avoir pardonné à tout le monde, triomphant pacifiquement, s'en retourna.

Je dirai quelque chose, d'après ce qui est rapporté dans les anciennes histoires romaines, sur le vieux Rouen , dont je viens de faire mention. Caius Jules César assiégea Calet, d'où le pays de Caux a pris son nom et le conserve encore, et attaqua long- temps cette place de toutes ses forces. Comme il s'était réuni là , de toutes les Gaules, d'implacables ennemis qui offensaient ce Romain par le meurtre, l'incendie, ainsi que par de fréquens outrages, et qui l'irritaient d'une manière impardonnable, il pressa opiniâtrément la place, la prit ainsi que ses habitans, et la détruisit de fond en comble. Toutefois, pour que la province ne fût pas privée de défense , il construisit une forteresse que, du nom de sa fille Julie, il appela Julie-Bonne; mais, par une locution barbare, ce nom corrompu fut remplacé par celui d'IUebonne. De là, il traversa neuf fleuves, la Quiteflede\ la Taie,

• Mata-Putenam ; id est, dcvincens meretrictm. \ Le Durdan , qui pa$se a Vittefleur,

que maintenant on appelle le Dun, la Saanne, la Vienne1, la Seye, la Varenne', la Dieppe3, et l'Eauliic4; puis il parcourut Je rivage de l'Océan jusqu'à la rivière d'Auc, que Ton appelle vulgairement Ou5. L'habile capitaine romain, ayant reconnu l'avantage du pays, s'occupa des intérêts des siens, et résolut de bâtir une ville pour leur défense; et il l'appela Rodomus, comme pour désigner une habitation de Romains6. En^ouséquence, ayant réuni des ouvriers, il mesura l'espace nécessaire, et partit après avoir mis à l'ouvrage des tailleurs de pierres et des macons.

Pendant ce temps-là Rutubus, tyran puissant et cruel , occupait , sur une montagne près de la Seine . une forteresse qu'il croyait imprenable, et au moyen de laquelle il opprimait le pays voisin, ainsi que les vaisseaux qui naviguaient sur le fleuve. César, ayant eu connaissance de ce tyran, marcha contre lui avec une armée, et prit son château, que l'on appelait le port de Rutubus^. Les habitans du pays, quand ils ont quelque science , reconnaissent clairement les traces et les ruines de cette place. Alors César rappela les maçons et les autres ouvriers qu'il avait placés à Rodomus, fit bâtir sur la Seine la noble métropole

' Belnaium : cette rivière , qui se jette dans la Saanne , prend *a source à Beaunai.

a Cette rivière s'unit h la Béthune , au-dessous d'Arqués.

3 Aujourd'hui la Béthune, ou rivière d'Arqués.

4 Eara,

5 Aujourd'hui la Bréle. C'est iVAucum et d'Où qu'est venu le nom actuel de la ville d'Eu. Aucum et Aucensis pagus ( comte d'Eu ) ont été fréquemment confondus avec VA /gens is 'pagus (le pays d'Auge) qui en est fort éloigné, et n'a jamais possède le titre de comté,

6 Homanorum do m us.

7 Jiutubi poi lus.

34î* OKDERIC VITAL.

de Rouen, et laissa le premier nom, qui s'est conservé jusqu'à ce jour, à la première de ces villes qui se trouve sur la rivière d'Aue.

Pour l'instruction de la postérité, j'ai, d'après les relations des anciens*, fait cette mention du vieux Rouen , où le roi Henri commença un château contre ses ennemis, mais qu'il abandonna aussitôt après s'être réconcilié avec eux. Maintenant je vais revenir aux événemens récens dont j ai commencé le récit; et, suivant les antiques écrivains autant qu'il est en mon pouvoir, j'offre mon travail aux âges futurs.

Tous les Normands, qui, comme nous l'avons dit, s'étaient révoltés contre le Roi, ie trouvèrent supérieur en toutes choses, et, se réglant d'après de meilleurs avis qu'auparavant, ils sollicitèrent leur pardon tant par eux-mêmes que par leurs amis -, leurs prières furent bien accueillies par le Roi, qui leur pardonna leurs fautes. Ils abandonnèrent, malgré eux à la vérité, Guillaume Cliton et son gouverneur Hélie, qui restèrent en exil ; mais ils ne purent à d'autres conditions faire la paix avec le puissant monarque d'Angleterre.

Au mois de novembre, le pape Calixte vint en Normandie, et eut à Gisors avec Henri une entrevue concernant la paix. Ce monarque magnifique reçut le pape avec une grande pompe, se prosterna à ses pieds, et honora respectueusement celui qu'il reconnaissait pour le pasteur de l'Église universelle, et qui lui était uni par les liens du sang. Le pape le releva avec bonté, le bénit au nom du Seigneur j et, lui

• Ce» récits de César, <lc Rodomu», de Rutnbus, sont sans aacun fondement.

ayant donné le baiser de paix , ils s'embrassèrent mutuellement. Ils se rendirent ensuite à l'entrevue au moment convenable, et tel fut le discours que le pape tint au roi :

« Je me suis occupé du salut des fidèles au con- « cile de Rheims, de concert avec de saints prélats, « plusieurs autres grands et quelques enfans de l'E- « glise de Dieu , qui, sur notre invitation, s y étaient « réunis avec plaisir $ j'ai promis que j'emploierais tous « mes efforts pour rétablir la paix générale. En con- « séquence je me hâte, mon glorieux fils, d'arriver « dans ces contrées ; j'implore la clémence du Dieu a tout-puissant pour qu'il voie avec bonté nos ef- « forts, et nous dirige salutairement vers le bien gé- « néral de toute son Eglise. Je prie d'abord votre « magnificence d'écouter nos avis avec piété, et, a comme un digne héritier du véritable Salomon, de « vous montrer pacifique envers vos ennemis qui , « par notre bouche , vous demandent la paix. »

Quand le Roi eut promis d'obtempérer de cœur à ce que le pape lui prescrirait, celui-ci continua ainsi son discours . « La loi de Dieu, qui pourvoit prudem- « ment à toutes choses, ordonne que chacun pos- « sède légitimement son bien, mais ne désire pas « celui d'autrui, et ne lasse pas aux autres ce qu'il « ne voudrait pas qu'on lui fît. C'est pourquoi le con- « cile a décidé généralement et demande humble- « ment, grand Roi, à votre sublimité , que vous met- « tiez en liberté votre frère Robert, que vous retenez « en prison depuis long-temps, et que vous rendiez à « lui et à son fils le duché de Normandie, que vous « leur avez enlevé. »

344 ORDÉRIG VITAL.

Le Roi répondit à ce discours : « Ainsi que je « vous l'ai promis d'abord , révérend père , j'obéirai « à vos ordres autant que la raison me l'indiquera. « Maintenant je vous prie d'écouter attentivement « ce que j'ai fait, et comment je me suis com- « porté. Je n'ai point privé mon frère du duché de « Normandie ; mais j'ai réclamé les armes à la main « l'héritage de notre père, que ni mon frère ni mon « neveu ne possédaient par eux-mêmes, car il était a misérablement dévasté par de criminels brigands « et de sacrilèges scélérats. On ne rendait plus a d'honneurs aux prêtres ni aux autres serviteurs de « Dieu ; les moeurs des Gentils avaient presque en- « vahi toute la Normandie. Les monastères que nos « ancêtres avaient fondés pour le salut de leurs ames, « étaient détruits, et les religieux étaient disper- « ses faute d'alimens. Les églises étaient dépouil- « lées, la plupart étaient livrées aux flammes , et on « en tirait avec violence ceux qui y cherchaient une « retraite. Les habita n s cruels s'entr'égorgeaient , et a ceux qui survivaient au meurtre, privés de défen- « seurs, se lamentaient au milieu de tant de déso- « Jations. Telle fut, pendant près de sept ans, rince fortune qui affligea la Neustrie , et qui ne permit à « personne de trouver au dedans ou au dehors ni lift berté ni sécurité. Alors les prières réitérées des « ministres de Dieu parvinrent jusqu'à moi, m'en- « gagèrent à secourir, pour l'amour du Ciel , les peu- « pies désolés, et m'invoquèrent instamment, pour « que je ne souffrisse pas plus long-temps que des « brigands criminels exerçassent sur l'innocence l'ex- « cès de leurs fureurs. Ainsi sollicité, je passai en

« Normandie, bien accueilli par deux illustres comtes, « Guillaume d'Evreux et Robert de Meulan, ainsi « que par d'autres seigneurs loyaux: je m'affligeai de « voir la désolation du territoire de mes aïeux ; mais « je ne pus venir au secours des malheureux qu'en « recourant à la voie des armes. Mon frère proté- « geaitles fauteurs de toutes les perversités, et il sui- « vait surtout les conseils de ceux qui l'avilissaient « et le rendaient méprisable. C'est ainsi que Gunhier « d'Auuai, Roger de Laci, Robert de Belléme, et « quelques autres scélérats opprimaient les Nor- « mands, et, sous un fantôme de prince, coraman- « daient aux prélats, à tout le clergé , au peuple sans « défense. Ceux même que , pour Jeurs entreprises « criminelles, j'avais chassés des contrées d'outre- « mer, mon frère les choisit pour ses conseillers « intimes, et leur remit le gouvernement des peuce pies innocens. On commettait partout des incen- « dies , des meurtres sans nombre , et d'atroces for- « faits, qu'à moins de les avoir vus, on regarderait « comme incroyables. J'ai souvent mandé à mon « frère de recourir à mes avis, et que je le seconde- « rais de tous mes efforts ; mais il m'a méprisé , et a « dirigé contre moi mes ennemis. Voyant tant de « crimes prévaloir, je n'ai pas voulu refuser mes serti vices à l'Eglise notre sainte mère ; mais je me suis « appliqué à remplir salutairement , pour l'utilité gé- « nérale , les devoirs que Dieu même m'a prescrits. « Ainsi, combattant vaillamment avec le fer et le « feu, j'ai enlevé Bayeux à Gunhier et Caen à Enguer- « rand, fils d'Ilbert. En combattant les tyrans com- « primés, j'ai conquis plusieurs autres places qui fai-

34*> OROERIC VITAL.

« saient partie du domaine de mon père. Mon frère « les avait livrées à de parjures adulateurs, et lui- « même était resté tellement pauvre qu'il ne pouvait « payer les salaires de ses domestiques. Enfin j'ai « assiégé Tinchebrai, véritable caverne de démons, « où Guillaume, comte de Morlain, amena mon « frère contre moi avec une grande armée : au nom « du Seigneur et pour la défense de la patrie, je leur « livrai bataille. Là , avec l aide de Dieu , qui connaît « la pureté de mes entreprises, j'ai vaincu mes en- « nemis \ j'ai fait prisonniers deux comtes , mou frère « et mon cousin, avec plusieurs seigneurs qui m'a- « vaient trahi, et, jusqu'à ce moment, je les ai soi- « gneusement gardés en prison , de peur qu'ils ne * suscitassent, soit à moi, soit à mes Etats, quelques « m ailleurs. Ainsi j'ai recouvré l'héritage de mon h père et tout son domaine, et je me suis appliqué à « observer ses lois selon la volonté de Dieu , pour le « repos de son peuple. Je n'ai point chargé de chaînes « mon frère, comme un ennemi captif ; je l'ai placé « dans un château royal , comme un noble pèlerin « brisé par de longues infortunes, et lui ai large- « ment fourni des alimens en abondance , toutes « sortes de délices, et les divers objets qui pouvaient « lui être agréables. J'ai confié son fils, âgé de cinq « ans, àflélie, gendre de mon frère, désirant letrai- « ter en tout comme mon fils, en lui procurant la sait gesse , la valeur et la puissance. Mais Hélie , poussé « par ses complices, m'a ravi mon neveu, et, abattit donnant le château de Saint-Saens qu'il possédait, « il s'est enfui chez les étrangers*, puis, autant qu'il « Ta pu, il m'a chagriné par de nombreuses attaques.

HISTOIRE DK NORMANDIE; LIV. XII. 34y

« Toutefois, empêché par Dieu même, il n'a réussi u en rien. Il a armé contre moi les Français, les « Bourguignons et d'autres peuples; mais, si je ne « me trompe, il s'est fait plus de mal qu'à moi. J'ai « souvent réclamé mon neveu ; je l'ai fait prier ami- « calement par plusieurs envoyés de venir avec sék eurité à ma cour , et d'y partager avec mon (ils les « richesses royales. Je lui ai même offert trois comtés « en Angleterre, pour qu'il en fût le prince; je l'ai « engagé à venir s'instruire avantageusement au mi- « lieu de mes conseillers, pour apprendre combien « il aura besoin par la suite de prudence et de sagesse « envers les riches et les pauvres, comment il doit « exercer avec sévérité la justice souveraine etmaina tenir la discipline militaire. Tout ce que je lui ai « offert, il Ta repoussé, et il préfère l'exil du men- « diant parmi les brigands de l'étranger au partage « des délices de la cour. Les témoins des nom- « breuses calamités dont je vous ai entretenu , ce « sont des champs incultes , des habitations incena diées, des villages dévastés, des églises démolies , « et des peuples gémissant <lu massacre de leurs amis « et du pillage de leurs biens. Seigneur pape, que « votre sainteté examine sagement ces choses, et « donne , dans sa sollicitude, une décision favorable « à ceux qui commandent comme à ceux qui obéis- « sent. »

Après avoir entendu avec attention le discours du Roi, le pape fut plongé dans l'étonnement, et donna beaucoup d'éloges à la conduite qu'il avait tenue, et dont il lui avait fait part. «Maintenant, dit-il, « nous en avons suffisamment appris sur ce qui con-

« cerne le duc Robert et son fils 5 ne nous en occu- « pous plus , et parlons d'autres choses. Le Roi des « Français se plaint de ce que vous avez injuste- « ment rompu le traité fait entre vous , et de ce que, « par vos soldats, vous avez, avec iniquité, causé « de grands dommages à ses Etats et à Jui-même. » Le Roi répondit : « Louis a violé le premier le trai- « té d amitié qui nous liait. 11 a en plusieurs manié- « res prêté des forces à mes ennemis; il a engagé , « à force de promesses et d'instigations , mes vas- « saux à se soulever. Toutefois , s'il veut réparer ses « torts, et désormais observer inviolable ment nos « traités , je suis prêt à obéir en toutes choses à vos « avis. »

Le pape se réjouissant de ces dispositions, ajouta : « Le roi Louis se plaint en outre de l'injure qu'il a « reçue du comte Thibaut, votre neveu, qui a fait « prisonnier le comte de Nevers à son retour du « siège que le Roi lui - même , avec les prélats de « France, avait entrepris contre Thomas de Marie , « pour l'empêcher de se livrer aux actes iniques qu'il « commettait sur les innocens. » Le roi Henri reprit : « Je ne négligerai aucune occasion de céder à vos « conseils paternels, pour parvenir à la paix et à la « tranquillité-, et, pour le bien, je soumettrai à vos « ordres Thibaut , mon neveu , qui est un sincère a observateur de la justice. J'avertis aussi Guillaume- « Cliton, mon autre neveu, de profiter de la paix, et je « lui offre encore, par l'entremise de votre Sublimité, « ce que je lui ai déjà souvent offert par d'autres per- « sonnes, parce que je désire que vous ayez satisfac- « tion en toutes choses, et parce que je cherche la

« paix générale pour mon peuple , et le bonheur de « mon neveu , comme s'il était mon fils. »

Enfin , le pape envoya ses légats au roi des Français, ainsi qu'à ses seigneurs, et lui fit part des réponses du roi d'Angleterre, qui étaient favorables à la paix. En conséquence tout le monde fat comblé de joie. 11 me paraît superflu de m é tendre en longs discours pour expliquer en beaucoup de mots quelle , fut l'allégresse du peuple, que les guerres avaient désolé, quand il vit l'agréable sérénité d'une paix longtemps désirée succéder aux tempêtes des guerres eufin calmées. En conséquence , la concorde s'étant affermie entre les princes, les châteaux, qui avaient été pris par violence ou par ruse, furent restitués à leurs maîtres , et tous les guerriers , qui de part et d'autre avaient été faits prisonniers pendant la guerre , furent mis en liberté , et eurent la permission de quitter leur prison pour retourner chez eux en joie.

Cependant le jaloux et séditieux Satan, qui, par l'entremise du serpent, trompa le premier homme, s'aiïligeant de voir les rois et les puissans guerriers ramenés à la paix par la grâce divine , sema la zizanie de discordes mortelles, parmi les prêtres, dans le temple de Dieu même.

L'archevêque Goisfred, revenu du concile de Rheims à Rouen, tint un synode dans la troisième semaine de novembre , et , vivement pressé par les injonctions du pape, poursuivit rigoureusement les prêtres de son diocèse. En effet, entre autre décrets du concile qu'il fit connaître , il leur défendit absolument tout concubinage avec les femmes, et lança

35o OROERIC VITAL.

contre les transgresseurs la terrible sentence de l'anathême. Comme les prêtres répugnaient beaucoup à une si grave privation, et que , se plaignant entre eux delà difficulté d'accorder leur corps et leur ame, ils éclataient en murmures , l'archevêque fit saisir et jeter aussitôt dans le cachot de la prison un certain Albert, prêtre éloquent, qui avait commencé je ne sais quel discours. Ce prélat était un Breton indiscret, entêté, colère , sévère dans son air et son attitude , dur quand il blâmait, dépourvu de retenue, et grand parleur. Quand les autres prêtres eurent vu cette action extraordinaire, ils éprouvèrent un excessif étonnement; et, voyant que, sans accusation de crime, sans examen légal, on entraînait un prêtre, comme un voleur, du temple à la prison , effrayés outre mesure, ils ne savaient ce qu'ils avaient à faire, incertains qu'ils étaient s'ils devaient ou se défendre ou s'enfuir. Alors le prélat furibond se leva de son siège, sortit en courroux du concile, et appela ses satellites qu'il avait d'avance préparés à cet événement. Aussitôt ces hommes se précipitèrent dans l'église avec des armes et des bâtons, et, sans nul égard, se mirent à frapper sur l'assemblée des clercs, qui causaient entre eux. Quelques uns de ces ecclésiastiques, revêtus de leur soutane, coururent chez eux â travers les rues fangeuses de h ville ; quelques autres saisissant des barreaux de fer ou des pierres, qui se trouvaient là par hasard, se mirent en disposition de résister, et poursuivirent sans répit les lâches satellites, qui s'enfuirent jusque dans les appartemens. Les gens de l'archevêque rougirent d'avoir été vaincus pair une faibte troupe de tonsurés et d'avoir pris la

HISTOIRE DE NOBMANDiE , LIV. XII. 35 I

fuite : ik rassemblèrent aussitôt, remplis d'indignation, les cuisiniers, les boulangers et les ouvriers du voisinage; puis, ils eurent la témérité de recommencer le combat dans les lieux les plus sacrés. Tous ceux qu'ils trouvèrent dans l'église ou le parvis, ils les frappèrent, innocens ou coupables, et les renversèrent ou les outragèrent de quelque manière que ce fût. Hugues de Longueville, Anschetil de Cropus ', et quelques autres vieillards prudens et religieux, se trouvaient dans l'église , et s'entretenaient ensemble de la confession ou d'autres choses utiles , ou bien récitaient à la louange de Dieu, comme ils le devaient, leurs heures diurnales. Les lâches satellites de l'archevêque furent assez insensés pour se jeter sur eux; ils les accablèrent d'outrages y et peu s'en fallut qu'ils ne les égorgeassent, quoiqu'ils demandassent miséricorde, à genoux et les larmes aux yeux. Ces vieillards, relâchés avec ceux qui les avaient précédés, quittèrent Rouen au plus vite; ils n'attendirent ni l'autorisation ni la bénédiction du prélat; ils communiquèrent ces tristes nouvelles à leurs paroissiens et à leurs concubines; et, pour justifier leurs rapports, ils firent voir les blessures et les contusions livides qui couvraient leur corps. Les archidiacres, les chanoines , et les citoyens sages s'affligèrent de cet assassinat cruel ; ils compatirent à ia douleur des pasteurs divins qui avaient éprouvé ces affronts inouïs. Ainsi , dans le sein de la sainte mère Eglise, le sang des prêtres coula, et le saint concile dégénéra en un théâtre de moqueries et de fureurs. L'archevêque, troublé à l'excès, retiré dans sa chambre, s'y cacha; mais peu

• Arrondiiseraent de Dieppe.

35a ORDERIC VITAL.

de temps apr^s , quand la fureur, calmée par la fuite des clercs, ainsi que nous 1 avons dit, eut fait place à la tranquillité, il se rendit à l'église, prit son étole , répandit de l'eau bénite , et, réuni à ses chanoines attristés, il réconcilia l'église qu'il avait souillée. Le bruit de cette exécrable sédition parvint jusqu'aux oreilles du prince ; mais , occupé d'autres affaires , il différa de rendre justice à ceux qui étaient lésés.

Le roi Henri, après tant de travaux, ayant parfaitement mis ordre à ses affaires en Normandie, résolut de repasser la mer, de récompenser libéralement les soldats et les principaux chevaliers qui avaient combattu péniblement et fidèlement , et de les élever en dignité en leur donnant de grands biens en Angleterre. En conséquence, il fit aussitôt préparer une flotte, et se fit accompagner par une nombreuse troupe de militaires de tout rang.

Sur ces entrefaites, Raoul de Guader, craignant la perfidie des Normands, qu'il gouvernait malgré eux à cause de l'attachement qu'ils conservaient à Eustache, leur ancien seigneur, pensant d'ailleurs qu'il aurait de son patrimoine en Bretagne Guader', Montfort*, d'autres places et de grandes terres, fiança sa fille à Richard , fils du Roi , par le conseil et de l'aveu de ce monarque , et lui donna pour dot Breteuil, Glos, Lire, et tout ce qui lui revenait en Normandie. Mais ce projet n'eut pas de suite , parce que Dieu , qui gouverne bien toutes choses , eu ordonna autrement. En effet, cette jeune fille épousa par la suite Robert, comte de Leicester, et vécut avec lui plusieurs années.

' Gacl. — ' Montfort-sar-Men

Une grande flotte ayant été équipée dans le port que Ton appelle Barfleur et la noble élite des compagnons du Roi s'étant réunie le 7 des calendes de décembre (a5 uovembre), au commencement de la nuit, par un vent du sud, le Roi et sa suite s'embarquèrent 5 on livra aux vents, sur la mer, les voiles tendues, et le matin ceux à qui Dieu le permit embrassèrent la terre anglaise.

Dans cette navigation , il arriva un cruel événement qui excita un grand deuil, et fit couler des larmes innombrables. Thomas, fils d'Etienne, alla trouver le Roi, et, lui oilrant un marc d'or, lui dit : « Étienne, fils d'Airard, était mon père, et toute sa a vie il servit le vôtre sur la mer. Ce fut lui qui, sur « son vaisseau, le porta en Angleterre , quand il s'y a rendit pour combattre Harold. Ce fut dans un tel » emploi que, jusqu'à la mort, ses services furent « agréables à Guillaume, et que, comblé de ses préci sens, il vécut avec magnificence parmi ses com- « patriotes. Seigneur Roi, je vous demande la même « faveur : j'ai pour votre service royal un vaisseau « parfaitement équipé, que l'on appelle la Rlanche- « Nef a. » Le Roi lui fit cette réponse : « J'agrée votre « demande. Toutefois j'ai choisi un navire qui me « convient , je ne le changerai pas ; mais je vous « confie mes fils Guillaume et Richard , que j'aime u comme moi-même, ainsi que beaucoup de nobles a de mon royaume. »

A ces mots, les matelots furent comblés de joie ; et se rendant agréables aux fils du Roi , ils lui demandèrent du vin. Le prince leur en fit donner trois

' Barba flot. — 1 Candida nat'i*.

iv. *3

354 ORDEEIC VITAL.

rauids: quand ils Jes eurent reçus, ils burent, en firent part abondamment à leurs camarades, et, en usant à l'excès, ils s'enivrèrent. Par l'ordre du Roi, beaucoup de barons s'embarquèrent avec ses fils sur la Blanche-Nef; près de trois cents personnes , à ce que je pense, se trouvèrent réunies sur ce fatal bâtiment. Deux moines de Tyron, Étienne, comte de Mortain, avec deux chevaliers, Guillaume de Roumare , le chambellan Rabel , Édonard de Salisbury et plusieurs autres quittèrent le vaisseau, parce qu'ils remarquèrent qu'il contenait trop de jeunes gens étourdis et légers. On y comptait cinquante rameurs habiles, ainsi qu'un équipage arrogant, qui, s'e m parant des sièges, encombrait le vaisseau, et, privé de raison par l'ivresse, n'avait plus d'égards pour personne. Hélas! combien ces ames étaient dénuées d'une pieuse dévotion envers Dieu ,

Qui ma fis immodicas moderatur et aeris iras '.

Aussi ces passagers chassèrent-ils avec affront et par de grands éclats de rire les prêtres qui étaient venus pour les bénir, ainsi que les autres ministres qui apportaient de l'eau bénite; mais ils ne tardèrent pas à subir la peine de leurs moqueries. Les hommes seuls avec le trésor du Roi et les muids de vin remplissaient le vaisseau de Thomas, et le pressaient de suivre de près le navire du Roi, qui déjà sillonnait les flots. Thomas, que le vin avait privé de sa raison , se confiait dans son habileté et celle de ses gens, et promettait audacieusement qu'il dépasserait tous ceux qui le précédaient. Enfin, il

' Qui modère k son gré le eourronx excessif et des flou et dea air*.

donna le signal du départ. Aussitôt les matelots saisirent promptement leurs rames, et pleins de joie, dans l'ignorance où ils étaient du malheur qui était devant leurs yeux, ils disposèrent les agrès, et poussèrent le vaisseau avec une grande impétuosité sur les flots. Comme les rameurs, pleins de vin, déployaient toutes leurs forces, et que le malheureux pilote s'occupait mal de la direction du gouvernail, le flanc gauche, de la Blanche-Nef toucha violemment sur un grand rocher que tous les jours le reflux met à nu, et qu'ensuite recouvre la marée montante. Deux planches ayant été enfoncées, le vaisseau fut, hélas! à l*improviste submergé. Dans un si grand danger, tout le monde ensemble poussa des cris affreux; mais l'eau ne tarda pas à leur remplir la bouche i et ils périrent tous également. Deux hommes senls se saisirent de Ja vergue qui soutenait la voile, et, y restant sus-, pendus une grande partie de la nuit , ils attendirent qu'il leur vînt Un secours quel qu'il fût. L'un de ces hommes était un boucher de Rouen, nommé Bérold, et l'autre le noble jeune homme Goisfred, fils de Gislebertde L'Aigle.

Alors la lune était à son dix-neuvième jour dans le signe du Taureau : pendant près de neuf heures, elle éclaira le monde de ses rayons, et rendit la mer brillante aux yeux des navigateurs. Le pilote Thomas, après avoir plongé dans les flots, reprit des forces; rendu a sa raison, il éleva la téte au-dessus de l'eau , et voyant ceux qui se tenaient attachés à la vergue , les interrogea en ces mots : « Qu'est devenu le fils du Roi ? » Les deux naufragés lui ayant répondu qu'il avait péri, ainsi que tous ses compagnons, il reprit:

356 ORDEBIC VITAL.

« Désormais il m'est affreux de vivre. » A ces mots, dans l'excès de son désespoir, il aima mieux mourir •en ce lieu, que de s'exposer à la fureur du monarque irrité de la perte de ses enfans, ou de subir les longues souffrances des fers. Suspendus sur les flots Bérold et Goisfred invoquaient Dieu, s'encourageaient par de mutuelles exhortations, et, tremblans, attendaient la fin que Dieu leur destinait.

Cette nuit fut froide et glacée : aussi le jeune Goisfred après avoir beaucoup souffert de la rigueur du temps, recommandant à Dieu son compagnon, retomba dans les flots, et ne reparut plus Quant à Bérold qui était un pauvre homme , vêtu d un habit de peaux de mouton, seul de tant de monde, il conserva la vie: le matin, ayant été recueilli par trois pêcheurs dans leur barque, il fut le seul qui gagna la terre. Ensuite, s'étant un peu remis, il raconta en détail ce triste événement aux curieux qui l'interrogèrent, et depuis vécut près de vingt ans en bonne

S* Roger, évêque de Coutances, avait conduit à la Blanche -Nef, condamné par un jugement de Dieu, son fils Guillaume, que le Roi avait nommé un de ses quatre principaux chapelains, son frère et trois neveux d'un rang distingué; et, quo.qu.l les estimât fort peu, il les avait bénis pontificalement eux et leurs compagnons. Ce prélat et beaucoup d autres personnes, qui étaient encore réunis sur le mage le Roi lui-même et ses compagnons, qui étaient déjà loin en pleine mer, entendirent les horribles cris de détresse des naufragés; mais, ignorant la cause de ce bruit , ils restèrent dans l'inquiétude jusqu au len-

demain, et s'occupèrent entre eux de ce qui pouvait y donner lieu.

Un bruit lugubre, répandu promptement parmi le peuple, courut sur le rivage de la mer : il parvint à la connaissance du comte Thibaut et des autres seigneurs de la cour; mais ce jour même personne n'o^ sa en faire part au Roi , qui était fort inquiet , et qui faisait beaucoup de questions. Les grands versaient à l'écart des larmes abondantes; ils plaignaient, sans pouvoir les consoler, leurs parens et leurs amis; mais, en présence du Roi, de peur de déceler la cause de leur douleur, ils arrêtaient avec beaucoup de peine l'effusion de leurs pleurs. Enfin , le jour suivant, par l'entremise adroite du comte Thibaut, un enfant se jeta en pleurant aux pieds du Roi, et lui dit que la cause du deuil qu'il voyait provenait du naufrage de la Blanche-Nef. Dans l'excès des angoisses de son ame, Henri tomba par terre; mais, relevé par ses amis, il fut conduit dans son appartement, où il donna un libre cours à l'amertume de ses plaintes. Jacob ne fut pas plus triste de la perte de Joseph ; David ne jeta pas de cris plus affreux pour le meurtre d'Amon ou d'Absalon. Aussi , en voyant couler les pleurs d'un si grand prince, tous les enfans du royaume ne dissimulèrent plus leurs douleurs, et ce deuil dura un grand nombre de jours. Tout le monde regrettait généralement Guillaume Adelin, que l'on avait considéré comme l'héritier légitime du royaume d'Angleterre , et qui était tombé si subitement avec la fleur de la plus haute noblesse. Ce prince n'avait pas encore dix-sept ans, et déjà iljavait épousé la noble Malhilde, qui était presque de son

358 ORDERIG VITAL.

âge; déjà, par Tordre de son père, il avait reçu avec joie l'hommage de tous les grands du royaume. Objet de l'amour de son père , il était pour le peuple l'espoir de la sécurité. Le coupable aveuglement des pécheurs cherche en vain à découvrir et à pénétrer ce que la suprême et infaillible Majesté a décidé de son ouvrage; l'homme criminel est saisi comme le poisson parle hameçon, ou l'oiseau parle filet, et de toutes parts il se trouve sans ressources accablé de misère. Pendant qu'il se promet la vieillesse, le bonheur et l'élévation, il éprouve soudain une mort prématurée, la misère et l'abaissement : c'est ce dont nous pouvons trouver clairement la preuve manifeste, chez les modernes comme chez les anciens, dans les événemens journaliers qui se sont passés depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours.

Le Roi, dans sa douleur, regrettait ses enfans, une jeunesse d'élite, ses principaux barons, surtout RaouJ-le-Roux et Gislebert d'Exmes; souvent, les larmes aux yeux , il recommençait le récit de leurs prouesses. Les grands, ainsi que les sujets, regrettaient leurs seigneurs, leurs supérieurs, leurs parens, leurs connaissances et leurs amis; les fiancées pleuraient ceux qui devaient recevoir leur main ; les femmes chéries , leurs époux bien aimés. Je ne prendrai pas la peine de multiplier ces douloureux récits-, je rapporterai ici seulement quelques vers d'un poète distingué :

« L'heure fatale est arrivée. Le déplorable vaisseau «de Thomas, gouverné par une main égarée, pé- <c rit brisé sur un rocher. Evénement fatal, qui, dans «. une perte commune , plonge au fond des mers une

HISTOIRE DE NORMANDIE ; UV. XII. 3f5g

« noble jeunesse. Les fils des rois deviennent le a jouet des flots, et , pleurés par les premiers de « l'Etat, ils servent de pâture aux monstres de la « mer. 0 douleur sans mesure! ni la noblesse, ni « la fortune, ne peuvent rappeler à la vie ceux qui « sont morts dans les flots de la mer. La pourpre « et le lin vont pourrir dans le liquide abîme , et aies poissons dévorent celui qui naquit du sang « des rois. (Test ainsi que la fortune se joue de ceux « qui se confient à ses faveurs \ elle donne, elle ravit; « elle élève, elle abaisse. A quoi te servent, ô Guil- « laume, et le nombre des seigneurs qui te servent, « et les richesses et la gloire humaine, et la beauté « dont tu fus pourvu ! Cet éclat royal s'est flétri , et la « mer engloutit à la fois ce que tu fus et ce que tu « devais être. Une affligeante damnation poursuit ces « malheureux dans les ondes, à moins que la bonté « divine ne daigne leur pardonner. Si, au prix du a naufrage des corps, les ames acquéraient le bien du « salut, elles auraient sujet d'éloigner la tristesse. La « certitude du salut des ames donne en eflet vérita- « blement lieu de se réjouir à ceux qui s'intéressent « il leurs parens chéris , tandis que c'est pour l'ame « humaine un grand motif de douleur que d'ignorer « si le repos des justes est réservé à ceux que Thétis « engloutit dans ses ondes. »

Est-il quelqu'un qui puisse rapporter, comme il convient, quels furent les pleurs des mortels pour une si fatale catastrophe, ou quels biens furent privés de leurs héritiers naturels au détriment de tant de monde? En effet, comme nous l'avons dit, on vit périr Guillaume et Richard, fils du Roi, leur sœur Ma-

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thilde , femme de Rotrou , comte de Mortagne , le jeune Richard, cojmte de Chester, si digne d'éloges pour ses prouesses et sa bonté, et sa femme Mathilde, qui était sœur de Thibaut, comte palatin. Otver son frère , fils de Hugues, comte de Chester , gouverneur du prince royal, prit dans ses bras cet enfant, au moment où fut tout a coup submergée la Blanche-Nef, et où s'engloutirent à jamais tant de nobles personnages; il s'enfonça avec son élève au fond des mers d'où ils ne reparurent plus. Le jeune Thierri, neveu de Henri, empereur des Allemands; deux fils charmans d'Yves de Grandménil, et Guillaume de Rhuddlan, leur cousin, qui, par l'ordre du Roi , passaient la mer pour prendre en Angleterre possession des biens de leurs pères; Guillaume surnommé Bigod, avec Guillaume de Pirou, sénéchal du Roi, Goisfred-Ridel et Hugues de Moulins, Robert Mauconduit, le méchant Gisulfe secrétaire du Roi, et plusieurs autres personnages d'une grande distinction furent engloutis au fond des flots. Cette déplorable catastrophe excita la douleur de leurs parens, de leurs connaissances intimes et de leurs amis, qui, à cette occasion, répandirent la désolation et le dommage dans diverses contrées. On rapporte qu'il y périt dix-huit femmes qui avaient l'avantage d'être filles, ou sœurs, ou nièces, ou femmes de monarques et de comtes. Ce n'est que par commisération que je me détermine à raconter ces choses, et l'exactitude m'engage à en transmettre un récit fidèle à la postérité. En efFet, l'horrible gouffre n'enleva personne de ma famille pour qui je doive répandre des larmes à cause des liens du sang, ému que je suis seulement par la pitié.

HISTOIRE DR NORMANDIE j LIT, XII. 36 1

Les habitans de la côte, ayant acquis la certitude de cet événement désastreux, traînèrent au rivage le vaisseau fracassé avec tout le trésor du Roi; tout ce qui était dans le bâtiment, à l'exception des hommes, fut trouvé en bon état. Ensuite, des hommes légers à la course, le 7 des calendes de décembre ( n5 novembre ), pendant que le peuple chrétien célébrait la fête de sainte Catherine vierge et martyre, coururent avec empressement sur le rivage de la mer, pour y trouver les corps des naufragés; mais n'ayant rien découvert , ils furent trompés dans l'espoir qu'ils avaient d'être récompensés. Les seigneurs riches cherchaient partout d'habiles nageurs et des plongeurs renommés ; ils leur promettaient de fortes sommes, s'ils pouvaient leur rendre les cadavres des personnes qui leur étaient chères, pour leur donner dignement les honneurs de -a sépulture.

Les habitans de Mortain , surtout, mirent beaucoup de zèle dans leurs recherches, parce que presque tous les barons de ce comté et ses personnages de distinction avaient péri sur la Blanche-Nef. Le seul comte de Mortain, comme nous l'avons dit, étant affligé de la diarrhée, avait quitté le bâtiment, ainsi que Robert de Sauqueville * et Gaultier , par la permission de Dieu-, tandis que les autres périssaient, ceux-ci, qui étaient restés , passèrent heureusement la mer sur un vaisseau du Roi. Plusieurs jours après le naufrage , on trouva loin de là le comte Richard * et un petit nombre d'autres. Les flots journellement agités les poussèrent à la côte, et les personnes de leur connaissance les reconnurent aux divers vêtemens qu'ils portaient.

• Arrondissement tlt Dieppe. — 1 De Chester.

36a 0HDER1C VITAL.

L'an de l'incarnation du Seigneur nao,le pape Calixte , ayant mis ordre aux affaires ecclésiastiques de France, retourna en Italie, emmenant avec lui une nombreuse compagnie de nobles de tout état, et, favorablement accueilli par les Romaius, il occupa cinq ans le siège apostolique. Avec laide de Dieu * il fit beaucoup de bonnes œuvres, et, de nos temps, brilla comme le flambeau de l'Eglise suprême et le modèle de toutes les vertus. Il fit saisir l'anti-pape Burdin qui exerçait contre T£glise la tyrannie à Sutri. Il le fit enfermer dans le couvent que Ton appelle Gavée 1 , afin qu'il ne fît aucune mauvaise entreprise contre la paix chrétienne,. Ce monastère est habité par des religieux, qui, conformément à leur règle, ont une grande abondance de mets et de toutes les choses dont a besoin la nature humaine. Ce lieu , au dehors est inaccessible y et personne n'y peut pénétrer que par un seul sentier. C'est pourquoi ce monastère a été appelé Cavée comme par pressentiment. En effet, comme les lions, les ours et les autres bêtes féroces sont renfermés dans une fosse , de peur que , laissés en liberté et courant à leur gré, ils n attaquent cruellement les hommes ou les troupeaux, de même les hommes sauvages et sans discipline, qui, comme l'onagre , errent sans frein et de tous côtés selon leurs penchans, sont forcés de vivre régulièrement dans cette fosse scholastique, sous le joug de Dieu.

Le roi Henri ayant perdu sa femme et son fils, résolut, d'après lavis des sages, de contracter un nouveau mariage : il demanda une belle princesse nommée Adelide, fille de Godefroi , duc deLouvain.

• Ou Cave.

Revêtu des insignes de la royauté, il l'épousa avec les cérémonies chrétiennes; et la reine, consacrée par le ministère des prêtres, brilla quinze ans dans le royaume: mais, quoique favorisée en toute autre chose, elle n'a pas, jusqu'à ce jour, obtenu d'enfans comme elle Je desirait.

Le Roi distribua avec prudence les biens de ceux qui étaient morts dans Je naufrage, à ceux qui leur survécurent. 11 donna en mariage à de jeunes chevaliers, avec ces biens, les épouses, les filles ou les nièces des défunts; et, consolant ainsi beaucoup de personnes, il les éleva libéralement au delà de leurs espérances.

Ranulfe de Bayeux obtint le comté de Chester avec tout le patrimoine du comte Richard, parce qu'il était son plus proche héritier, en qualité de neveu issu de Mathilde sœur du comte Hugues. Il épousa Lucie, veuve de Roger, fds deGérold, de laquelle il eut Guillaume Ranulfe, auquel il laissa en mourant le comté de Chester , et tout son patrimoine des deux côtés de la mer.

Foulques, comte d'Angers, avait fait la paix avec le Roi des Anglais ; et ces princes ayant consolidé , comme nous l'avons dit, leur amitié par l'union de leurs enfans, le premier, iuquiet de son salut, désira se réconcilier avec Dieu. En conséquence, il s'appliqua à faire pénitence des crimes qu'il avait commis, et, confiant son comté à sa femme et à ses jeunes enfans, GeofFroi et Hélie, il partit pour Jérusalem, où il resta quelque temps attaché aux chevaliers du Temple. Ensuite, retourné; chez lui avec leur permission , il se fit volontairement leur tributaire , et

Digit

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chaque année leur paya trente livres angevines. C'est ainsi qu'en faveur de ces vénérables chevaliers, qui toute leur vie combattent pour Dieu de corps et d'ame, et se préparent journellement au martyre par le mépris de tous les biens du monde, le noble seigneur paya un tribut annuel , d'après l'inspiration divine, et détermina louablement, par son exemple, plusieurs autres seigneurs français à imiter sa générosité.

Après le concile de Rheims, dont j'ai déjà écrit beaucoup de choses, l'archevêque de Lyon, l'évêque de Mâcon , et plusieurs autres évêques vexèrent beaucoup les moines de Cluni : car ils leur enlevèrent un grand nombre de domaines qui leur avaient été donnés par d'autres personnes, et fournirent aux clercs, qui sont toujours envieux des moines, toutes sortes de sujets de rébellion. Dans leur diocèse, ils les accablèrent d'outrages , et les opprimèrent cruellement tant par eux-mêmes que par leurs subordonnés. C'est pourquoi les frères, ne pouvant supporter tant de pertes et d'injures, furent contristés, et comme des brebis s'enfuirent loin de la gueule des loups vers le bercail du monastère. Mais même parmi eux il s'éleva une grande dissension dans la retraite du cloître; quelques moines se révoltèrent contre l'abbé Pons; ils l'accusèrent à Rome, auprès du pape Calixte, de ce que, dans sa conduite, il s'était montré violent et prodigue , et avait sans mesure dépensé les revenus de la maison pour des choses inutiles. Pons, apprenant ces choses, entra dans une excessive colère , et, déposant à la légère sa charge d'abbé entre les mains du pape, il partit pour les contrées étrangères. Il resta quelque temps à Jérusalem, sur le mont Tha-

bor et dans d autres lieux saints en Palestine, où le Seigneur Jésus avait habité corporellement avec les pauvres Nazaréens.

Le pape, voyant Pons partir imprudemment sans permission et sans sa bénédiction , s'échauffa de colère , et ordonna aux moines de Cluni de se choisir un abbé convenable. Ils élurent Hugues, vieillard d'une vie sans tache, qui mourut au bout de trois mois, et qu'ils ensevelirent sous la muraille du nord de leur église. Sur son tombeau en pierre ils placèrent l'épitaphe suivante :

« Ci-gît Hugues , second abbé de Cluni , dont le « père était de Besançon et la mère de Lyon : éclatant « en piété, vieillissant dans l'amour divin, toujours « gai dans l'exercice du culte , il vous fut toujours « attaché, souverain Créateur. Pu isse-t-il vivre avec ci vous en repos , heureux pour l'éternité ! »

Ensuite les moines de Cluni élurent pour abbé Pierre, moine religieux, noble et savant, qui avait déjà été iong-temps à leur téte.

L'abbé Pons jouit d'une grande considération en Judée \ la renommée de sa piété et de son élévation d ame se répandit chez les peuples étrangers. Ensuite, comme se comporte l'humaine inconstance , il abandonna volontairement la terre des prophètes et des apôtres , et retourna en Fiance , où son arrivée occasiona beaucoup de trouble dans les esprits. A son retour des contrées orientales , il se rendit à Cluni pourvoir ses frères et ses amis. Alors, par f inspiration de Satan, uue hideuse dissension s'éleva parmi les moines. Ils avaient à cette époque pour prieur lternard-le-Gros, qui passa pour être le boute-feu et

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le provocateur de Ja sédition. Il en résulta que quelques religieux résolurent de recevoir Pons avec de grands honneurs, comme leur abbé , tandis que d'autres, au contraire, le repoussaient avec opiniâtreté. Les chevaliers et les gens du pays, tant paysans que bourgeois, se réjouirent de son arrivée, parce qu'ils l'aimaient beaucoup à cause de son affabilité et de sa magnificence: ayant appris la division qui régnait parmi les moines , ils fondirent sur le couvent, où ils introduisirent violemment et malgré lui Pons et les siens. Quelle douleur ! ces furibonds franchirent les murs du couvent, et, comme dans une ville conquise par les armes de l'ennemi, ils coururent de toutes leurs forces au butin, et pillèrent méchamment le mobilier et les utensiles des serviteurs de Dieu. Alors le dortoir, l'infirmerie et les autres appartenons secrets des cénobites, qui, jusque-là avaient été interdits aux laïques, furent ouverts non seulement aux hommes et aux femmes honnêtes, mais encore aux bouffons et aux courtisanes.

Le même jour, il arriva un terrible prodige. La grande nef de l'église, qui avait été bâtie depuis peu , s'écroula ; mais , par la protection de Dieu , n'écrasa personne. Ainsi le Seigneur , dans sa bonté , épouvanta, par un désastre inattendu, tous ceux qui s'étaient rendus coupables de cette téméraire invasion : toutefois, dans son immense bonté, il sauva ce qui lui appartenait. Le peuple errait dans toute la maison, et se livrait impudemment au désordre. Cependant la main de Dieu le préserva intact de la mort qu'il eût reçue de cette affreuse catastrophe, et, sauvé par ce miracle , il eut la possibilité de se re-

pentir par la suite. L abbé Pierre était alors absent : il était parti pour les contrées lointaines, afin de servir le grand nombre de ses frères qui étaient confiés à ses soins. Les moines de son parti se rendirent en hâte auprès de lui, et lui racontèrent avec détail tous lesaccidens et les outrages que les serviteurs de Dieu avaient honteusement éprouvés. Sans perdre de temps, Pierre alla non à Gluni, mais à Rome, et fit clairement connaître au pape ce qui s'était passé, en s appuyant du témoignage des moines qui en avaient été les victimes. Le pape, entendant ce récit, fut excessivement contristé, tant à cause des outrages dont le* moines avaient été l'objet , qu'à cause des péchés du peuple qui avait prévariqué contre la loi de Dieu. Il manda promptement Pons, et lui ordonna de comparaître au jugement du siège apostolique, pour répondre aux accusations dirigées contre lui. Arrivé à Rome, Pons di liera de se présenter au pape, et refusa, quoique sommé de le faire , de venir au tribunal le jour fixé.

En conséquence le pontife romain envoya Pierre à Cluni avec des lettres apostoliques et les insignes de sa dignité, et manda aux moines d'obéir à cet abbé en toutes choses selon la règle du saint père Benoît. Ils exécutèrent les ordres du pape, et reçurent leur abbé triomphant de sa victoire ; et > combattant louablement pour la loi divine, ils portent encore le joug de son pouvoir. Quelquesjours après, le pape fit arrêter par ses soldats Pons, qui méprisait ses ordres, et il le fit mettre en prison. Celui-ci , peu de temps après, affecté d'un profond chagrin, tomba malade, et mourut dans les fers, au grand regret

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de beaucoup de gens. Aussi , comme dit un certain poète :

Principium fini tolet impar sœpè videli « .

Chacun doit recommander Pons intérieurement par des prières et des vœux à Dieu , qui est le souverain bien, afin qu'il accomplisse en nous le bien comme il Ta commencé-, qu'il le confirme, et qu'il Je protège dans l'adversité comme dans le bonheur,' jusqu'à ce que le fidèle champion entre heureusement dans le sentier de l'héritage céleste.

Dans la treizième indiction, le 4 des calendes d'octobre (a8 septembre), un jour de dimanche, vers tierce, pendant que l'on chantait la messe, l'Angleterre éprouva un grand tremblement de terre ; les murs et les maçonneries des églises furent lézardés dans quatre comtés. En effet, Chester, Shrewsbury, Hereford , Glocester , et les provinces voisines le virent et le sentirent, et les habitans et les peuples pàlissans tremblèrent d'une excessive terreur. Par la suite , plusieurs dignitaires des églises passèrent en Angleterre ou en Neustrie, et, par la disposition de Dieu , remirent à d'autres le fardeau de la prélature qu'ils avaient porté avec ambition.

Goisfred d'Orléans, abbé de Croyland, homme pieux et gracieux , partit le jour des nones de juin (5 juin): il eut pour successeur Guallève, frère de Gaïus, prince issu d'une noble famille anglaise. Albold de Jérusalem, moine du Bec, abbé de Saint- Edmond*, vint à mourir subitement; après lui, Anselme, neveu de l'archevêque du même nom, gou-

1 Souvent il arrive que la fin diffère ilu commencement. 1 Sanctus Edtnundus de Ncdrici rure.

HISTOIRE DE NORMANDIE j LIV. XII. 3t>9

verna long-temps l'abbaye. Robert de Lyme, évêque des Merciens , étant mort, il fut remplacé par Robert, surnommé Peccatum, à la mort duquel Roger, neveu de Goisfred de Clinton, fut nommé abbé. Après le décès de Turold, l'illustre Mathias du Mont-Saint- Michel devint abbé de Bury', et eut pour successeur Jean, moine de Saint-Martin de $éès , profondément instruit dans les lettres. A sa mort, le Roi confia Bury à Henri, son cousin, qui avait été abbé de Saint-Jean-d'Angeli, d'où il avait été expulsé par les moines et par Guillaume , comte de Poitiers. Après Fulchered, qui, premier abbé de Shrewsbury, avait réglé le culte divin dans ce monastère, Godefroi, moine de Séès, en prit le gouvernement : étant mort subitement peu de temps après, Herbert usurpa le gouvernail de cette abbaye naissante. Guntard , habile chef du couvent deThorney, ayant cessé de vivre, Robert de Prunières lui fut subrogé, tiré qu'il fut du couvent d'Ouche pour gouverner cette église, parce qu'il était très-lettré, éloquent et de bonnes mœurs.

Du temps du pape Pascal, Raoul, archevêque de Cantorbéry , alla trouver le Roi en Normandie, et de là partit pour Rome, quoiqu'il souffrît déjà de l'enflure des pieds. Ayant en route entendu parler de la mort du pape , il dépêcha des envoyés à Rome. Quant à lui, il retourna à Rouen, et passa près de trois ans en Normandie. Pendant son séjour, il arriva que, à la translation de Saint-Benoît, qui est fêtée par Jes moines, après la messe, pendant qu'il quittait ses

' Burgum, Bargh ou Bury ; peut-être tënnbury, à peu de distance de Chcftter.

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