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Séès. Gomme il était moins avancé en âge , il Tétait moins aussi en érudition que son prédécesseur. L'an de l'incarnation du Seigneur 1124, il fut consacré après Pâques, et, par Tordre de son oncle, il commença à célébrer les offices pontificaux dans Tévéché de Lisieux. En effet, il dédia, le 4 des nones de mai ( 4 mai ) , Téglise de Saint-Aubin à Cisei 1 , et de là se rendit le même jour à Ouche. Ensuite, le 3 des nones du même mois ( 5 mai ), jour du lundi, il bénit le crucifix neuf, et dédia la chapelle et l'autel de Sainte- Marie-Madeleine-, qu'Ernauld, noble et ancien cénobite, avait bâtie à ses frais et avec les largesses des fidèles.
Les satellites du Roi, ayant appris la mort subite du prélat dont nous venons de parler, quittèrent la place qu'ils gardaient, et, comme des corbeaux, accoururent vers le cadavre. Us transportèrent au trésor du Roi celui de Tévéque et tout ce qui se trouva à Tévéché, sans rien donner aux églises ni aux pauvres. Le Roi assiégeait alors une place ennemie -, il soupçonnait plusieurs de ceux qui, admis dans son intimité, lui prodiguaient les flatteries, et connaissant leurs perfides manœuvres, il les regardait à bon droit comme des hommes sans loyauté. Louis de Senlis, Harcher, grand-queux de France et chevalier distingué, Simon Teruel de Poissy, Luc de La Barre et quelques autres guerriers intrépides étaient dans la place , et la défendaient de toutes manières contre les assiégeans. Le Roi brûla toute la ville, qui était très-grande et très-riche, et attaqua vigoureusement le château. Il pourvoyait à toutes choses avec
• Arrondissement d'Argentan.
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habileté, courait partout comme un jeune chevalier, et, pressant vivement l'action, encourageait chacun de ses soldats. Il enseignait aux charpentiers à construire un beffroi-, il reprenait par des railleries ceux qui manquaient au travail, et par des louanges engageait à mieux faire encore ceux qui déjà faisaient bien. Enfin on dressa les machines. On livra aux assiégés des assauts fréquens et funestes pour eux, et on les força de se rendre. Alors Louis , Raoul, fils de Durand , et leurs compagnons , firent la paix avec le vainqueur. Ayant rendu la place, ils eurent la permission de se retirer en sûreté avec leurs bagages. Quelques uns d'eux allèrent, avec les Français, à Beaiiraont, où se trouvait le comte Galeran.
Simon de Péronne, Simon de Néaufle, Gui, surnommé Malvoisin, Pierre deMaulle son neveu, Guillaume L'Aiguillon, et près de deux cents autres chevaliers français combattaient pour le comte Galeran; d'après ses ordres ils faisaient des courses sur les terres du voisinage; et, par le pillage et l'incendie, occasionaientde grands* dommages aux partisans du Roi. Le même jour où le château de Pont-Audemer se rendit , on fit connaître une action criminelle qui s'était passée ailleurs. Pendant que le Roi était retenu sur les bords de la Rîle par les occupations guerrières dont nous venons de parler, les parjures machinaient une sédition vers l'Epte.
Le lundi, à l'heure du marché, on établit l'audience dans la maison de Païen de Gisors, et on y invita Robert de Ghandos, gouverneur du donjon royal, afin de l'y faire tuer sans défense par des assassins armés perfidement, et pour s'emparer aussitôt
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de Ja place au moyen de troupes adroitement cachées. Ce même jour, des soldats entrèrent librement dans la ville en se mêlant aux paysans et aux femmes qui , des villages voisins , se rendaient au marché; ils furent logés simplement par les bourgeois qui les connaissaient depuis long-temps, et par leur nombre considérable remplirent la ville en grande partie. Enfin l'heure de la trahison étant venue, de fréquens courriers avertirent Robert de se hâter-, mais la pieuse Isabelle sa femme le retint longtemps pour s occuper avec lui d'affaires domestiques. Ce retard arriva par la permission de Dieu. Eu effet, Robert étant resté chez lui, Raoul se rendit le dernier a l'audience, et pendant que les autres attendaient encore en armes, en gardant le silence, il jeta le premier son manteau, et, se montrant couvert de sa cuirasse, il cria vivement : « Allons, cheva- « lîers, faites ce qui convient, et comportez-vous « vaillamment. » Aussitôt les gens de la place connurent la trahison, et une grande clameur s'étant élevée , Baudri s'empara de vive force de la porte la plus prochaine que lui remirent les gens de Païen. Robert étant monté à cheval , et s'étant rendu au marché sans avoir connaissance delà trahison, découvrit des brigands armés qui pillaient la ville , et entendit de toutes parts de terribles bruits de guerre : saisi de crainte , il se réfugia au plus vite dans la forteresse dont il était encore peu éloigné. Alors le comte Amauri et son neveu Guillaume Crépin, avec leurs troupes, parvinrent en armes au haut d'une montagne opposée au château, et entreprirent d'effrayer les assiégés, beaucoup plus par leurs menaces que par leurs
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actions. Ceux qui se firent remarquer dans cette entreprise furent considérés comme ennemis publics, et coupables de parjure envers le Roi. Robert s'étant convaincu qu'il ne pouvait avec ses forces chasser ses ennemis de la ville, qui était très-fortifiée, mit le feu aux plus proches maisons qu'il brûla, et, secondée par le vent, la flamme dévorante embrâsa toute la place. C'est ainsi que Robert expulsa l'ennemi de l'intérieur delà ville, et l'empêcha de défendre les murailles. Dans une si grande confusion , les riches et honnêtes bourgeois de Gisors firent de grandes pertes. L'incendie de leurs habitations et de leur mobilier les réduisit à l'indigence. L'église même de Saint-Gervais, qui, peu d'années auparavant, avait été dédiée par l'archevêque Goisfred, fut réduite en cendres.
Le Roi ayant appris ces événemens , partit en hâte avec son armée de Pont-Audemer pour Gisors, pressé d'en venir aux mains avec ceux qui le trahissaient, s'il pouvait les rencontrer. Quand ceux-ci apprirent que le triomphateur, qu'ils croyaient encore occupé du siège, s'avançait vers eux, ils s'enfuirent avec beaucoup de crainte, de peine et de honte. Les officiers de justice du Roi se saisirent du comté d'Evreux et de toutes les terres des traîtres $ ils les réunirent au domaine du Roi. Hugues, fils de Païen, était alors avec Etienne , comte de Mortain ; il ignorait les attentats de son père, et servait le Roi. Ce monarque lui accorda les biens paternels, et dépouilla totalement le vieillard parjure ainsi que son fils Hervey. Ainsi le traité que, trois jours auparavant, le pape avait conclu entre les deux rois, fut rompu , et une nouvelle guerre se ralluma de toutes parts
avec une ardeur cruelle. L'hiver était alors très-pluvieux. Dans cette circonstance , Je Roi eut égard aux peines et aux inquiétudes des peuples-, il les épargna, de peur qu'excédés de fatigue ils ne succombassent, ainsi que des bétes de somme, à des travaux audessus de leurs forces. En conséquence , après s'être emparé des deux plus fortes places, Pont-Audemer etMontfort, avec les terres environnantes, le Roi fit reposer ses peuples en paix à l'époque de l'Avent. Ensuite il établit ses troupes avec les principaux chefs dans divers châteaux , et leur confia la défense du pays contre les brigands. Il plaça Raoul de Bayeux dans la tour d'Evreux, Henri, fils de Goislen du Pommeret, à Pont-Autou 1 , Odon, surnommé Borleng*, à la garde de Bernai, et plusieurs autres vaillans guerriers dans d'autres lieux pour mettre la contrée à l'abri des incursions de l'ennemi. Guillaume, fils de Robert de Harcourt, attaché au Roi, le servait fidèlement.
Pendant le Carême suivant, le comte Galeran réunit ses alliés, et, dans la nuit de l'Annonciation, il alla fortifier la tour de Vatteville3. Il avait avec lui ses trois beaux-frères , Hugues de Neufchâtel, fils de Gervais, Hugues de Montfort, et Guillaume Louvel, fils d'Ascelin Goël. Le comte Amauri l'emportait sur eux tous. Conduite par ces chefs, une troupe de soldats ravitailla la place assiégée , et attaqua à l'improviste de grand matin les retranchemens que le Roi avait fait faire pour la serrer de près. Comme Gau-
' Pons-jiltouci.
* Borlengus ou Berlcngxis.
3 Guatcvilla ; Vatteville-en-Caux , arrondissement d'Tvetoi.
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tier, fils de Guillaume de Valliquerville, que le Roi avait mis à la tête des gardes , couvert de sa cuirasse et debout sur le retranchement, défendait vivement les palissades du camp , une main artificielle le saisit de ses crochets de fer, l'attira sans pitié, et l'amena prisonnier. Le comte Galeran avait remis la garde dç cette tour à deux frères en qui il avait beaucoup de confiance , Herbert de Lisieux et Roger , avec huit autres de ses vassaux. Il dévasta les champs des environs, enleva des maisons et des églises toutes les subsistances qu'il y trouva , et les fit entrer dans la tour pour approvisionner la garnison. Le même jour, ce comte, furieux comme un sanglier écumant, entra dans la forêt de Brotone; il y trouva des paysans qui coupaient du bois, il en prit plusieurs, il les estropia en leur faisant couper les pieds, et viola ainsi avec témérité, mais non impunément , Fhonneur de la sainte fête de l'Annonciation.
Cependant Raoul de Bayeux, qui était gouverneur du château d'Evreux, et qui apprit par ses espions qu'il était entré de nuit beaucoup d'ennemis dans la tour de Vatteville, alla sans tarder trouver ses amis Henri de Pommeret, Odon Borleng et Guillaume de Tancarville -, il leur fit connaître le passage de l'ennemi, et mit beaucoup de zèle à leur persuader de s'opposer à son retour, en défendant le fer à la main la route royale. Ils acceptèrent avec empressement cette proposition avec les troupes dont ils disposaient; puis, bien armés, se rendirent avec trois cents chevaliers auprès de Bourgtheroulde, et, le 7 des calendes d'avril ( a6 mars ) , attendirent les ennemis en plein champ comme ils débouchaient de la
forêt de Brotone pour regagner Beau ru on t. Quand les troupes royales découvrirent ces gens qu'elles crurent supérieurs à elles, elles commencèrent à redouter des hommes d'une si grande bravoure ; quelques uns entreprirent de les rassurer; et Odon Borleng parla en ces termes : <c Voici les ennemis du Roi qui « exercent leurs fureurs sur ses terres-, ils marchent a avec sécurité, et emmènent prisonnier un des sei- « gneurs auxquels il a confié la défense de sonroyau* « me. Que ferons- nous? Est-ce que nous leur perte mettrons de ravager impunément tout le pays? Il « faut qu'une partie des nôtres descende pour livrer « bataille et s efforce de combattre à pied, tandis « qu'une autre partie gardera ses chevaux pour mar- « cher au combat. Que la troupe des archers occupe « la première ligne et tâche d'arrêter le corps enne- « mi en tirant sur ses chevaux. La valeur et la vi- « gueur de chaque combattant paraîtra à découvert « aujourd'hui dans cette plaine. Si, engourdis par « la lâcheté, nous laissons sans coup férir l'ennemi « entraîner prisonnier un baron du Roi , comment « oserons-nous soutenir les regards de ce monarque ? « Nous perdrons à bon droit notre solde et notre « gloire , et je juge que nous ne devrons plus doré- « navant manger le pain du Roi. » Tous les compagnons d'Odon encouragés par les exhortations de cet illustre chevalier, consentirent à mettre pied a terre avec les leurs, pourvu qu'il fût de la partie; il ne s'y refusa pas , et attendit gaîment à pied et en armes le moment de combattre, de concert avec ses gens dont il était vivement aimé. Le jeune Galeran, avide de gloire, en voyant l'ennemi, se livra à une
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joie puérile, comme s'il l'eût déjà vaincu. Mais A m nu ri, d'un âge et d'un sens plus mûrs, voulut engager les autres, moins prudens que lui, à éviter le combat. « Par toutes gens ! dit Amauri , qui jurait « ainsi , j'approuve fort que nous évitions d'en ve- « nir aux mains f car si nous avons l'audace, faibles « que nous sommes, de combattre contre des forces « supérieures, je crains que nous n'encourions bien « des affronts et des pertes. Voici Odon Borleng qui « descend avec les siens ; sachez qu'il s'efforcera opi- « niâtrément de vaincre. Ce belliqueux chevalier , « quoique devenu fantâssin avec les siens , ne pren- « dra pas la fuite, mais voudra vaincre ou mourir. » Ses compagnons répliquèrent : « Est-ce que depuis « long-temps nous n'avons pas désiré nous trouver « en présence des Anglais dans la plaine? Les voici « devant nous. Combattons de peur qu'une honteuse « fuite ne soit un sujet de reproche pour nous et pour « nos descend ans. Voici la fleur des chevaliers de « toute la France et de la Normandie : qui pourrait « nous résister ? Loin de nous l'idée de craindre assez « ces paysans et ces simples soldats pour qu'ils nous « forcent à nous écarter de notre chemin , et pour « que nous évitions le combat. »
En conséquence ils se rangèrent en bataille. D'abord le comte Galeran voulut marcher à l'ennemi avec quarante chevaliers; mais son cheval, blessé par les archers, s'abattit sous lui. Sur la première ligne, les archers tuèrent plusieurs chevaux, et beaucoup de combattans furent renversés avant de pouvoir se servir de leurs armes. Ainsi, le parti des comtes fut promptement écrasé. Chacun tourna Je
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dos , jeta ses armes et tout ce qui le chargeait, et, autant qu'il put , chercha son salut dans la fuite. Là, le comte Galeran , les deux Hugues ses beaux-frères, et près de quatre-vingts chevaliers furent faits prisonniers, puis étroitement enchaînés ils expièrent longtemps, les larmes aux yeux, dans la prison du Roi, la témérité dont ils s'étaient rendus coupables.
Guillaume de Grandconr1, fils de Guillaume, comte d'Eu, preux chevalier des troupes royales, se trouva à ce combat et prit Amauri qui fuyait; mais, touché de commisération , il plaignit un homme d'une si grande bravoure , sachant très-bien que , s'il était fait prisonnier, il ne sortirait qu'avec peine , et peutêtre jamais, des prisons de Henri. C'est pourquoi il aima mieux abandonner le Roi ainsi que ses propres terres et s'exiler, que de jeter dans des chaînes éternelles un comte si distingué. En conséquence il le conduisit jusqu'à Beaumont,et, se bannissant volontairement avec lui, il alla comme son sauveur vivre honorablement en France.
Guillaume Louvel fut fait prisonnier par un paysan; il lui donna ses armes pour sa rançon , et , s'étant fait tondre par lui comme un écuyer , il gagna la Seine en portant un bâton à la main. Arrivé inconnu au passage du fleuve , il donna ses bottines au batelier pour la traversée , et regagna pieds nus sa maison, se réjouissant d'avoir échappé , de quelque manière que ce fût, aux mains de ses ennemis.
Le roi Henri fit, après Pâques, juger à Rouen les criminels qui avaient été pris ; il y fit arracher les yeux à Goisfred de Tourville et à Odard Du Pin, cou-
1 Arrondissement de Neuf-Châtel.
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pables de parjure. U fit aussi arracher les yeux à Luc de La Barre , qui avait fait contre lui des chansons insultantes et tenté de téméraires entreprises. Alors Charles, comte de Flandre, qui avait succédé au jeune Baudouin, assista à la cour du Roi avec beaucoup de nobles personnages. Il s'affligea avec bonté delà condamnation de ces malheureux, et, plus hardi que les autres , il exprima sa pensée en ces termes : * Sei- « gneur Roi, vous ..faites une chose inusitée chez « nous , en punissant par la mutilation des chevaliers « pris à la guerre au service de leur maître. » Le Roi lui fit cette réponse : « Seigneur comte , mon action « est juste, et je vais vous le prouver clairement. En « effet, Goisfred etOdard, du consentement de leurs « seigneurs , sont devenus mes légitimes vassaux ; en « commettant volontairement le crime du parjure, « ils ont trahi leur serment. C'est pourquoi ils ont « mérité d'être punis de mort ou de mutilation. Pour « conserver la foi qu'ils m'avaient jurée , ils eussent « dû plutôt abandonner tout ce qu'ils avaient au « monde que de s'attacher aucunement, contre le « droit, à qui que ce fût, et de rompre leur enga- « gement avec leur légitime seigneur , en trahissant « méchamment leur foi. A la vérité Luc ne m'a ja- « mais fait hommage -, mais dernièrement il a com- « battu contre moi au siège de Pont-Audemer $ la « paix étant faite, je lui ai pardonné tous ses for- « faits , et lui ai permis de se retirer en liberté avec « ses chevaux et ses bagages. Aussitôt il s'est attaché « à mes ennemis, et, réuni à eux, il a rallumé contre « moi l'ardeur de la haine , et ajouté à ses crimes pas- « sés des crimes plus grands encore. De plus, ce chan-
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« sonnier, qui fait le plaisant, a composé contre moi « d'indécentes chansons qu'il chante publiquement « pour m'outrager, et il fait souvent ainsi rire à mes « dépens mes malveillans ennemis. En ce moment, « Dieu lui-même me la livré pour que je le châtie, « pour que je le force de renoncer à ses œuvres cri- « minci les. et pour que son exemple serve d'utile cor- « rection à ceux qui apprendront la punition de ses « téméraires entreprises. » A ces mots, le comte de Flandre se tut, parce qu'il n'avait aucune objection raisonnable à faire. Ainsi les bourreaux exécutèrent les ordres qu'Us avaient reçus. Luc, ayant appris qu'il était condamné à vivre dans d'éternelles ténèbres , aima mieux mourir misérablement que de vivre aveugle : il résista tant qu'il put aux efforts des bourreaux. Enfin , étant entre leurs mains , il se frappa la téte comme un fou contre les murailles et les pierres; et ainsi, au grand regret de beaucoup de personnes qui connaissaient ses prouesses et son enjoûment, il rendit l'ame d'une manière déplorable.
Cependant Morin Du Pin , sénéchal du comte de Meulan, fortifia ses châteaux, et, plein d'ardeur, engagea tous ceux qu'il put à résister opiniâtrement au Roi. Ce vaillant monarque, ayant rassemblé une grande armée, assiégea Brionne au mois d'avril; il y bâtit aussitôt deux châteaux au moyen desquels il força les ennemis à se rendre peu de temps après. La violence des insensés ne permit pas que cette paix se fit sans un grand préjudice pour les innocens, car toute la ville fut d'abord brûlée avec ses églises. Cependant ceux qui étaient enfermés dans la tour de Vatteville se réconcilièrent avec le Roi en rendant la
place, que peu de temps après, par une mesure politique , il fit raser de fond eu comble.
Enfin le roi Henri ayant soumis toutes les places du comte , à l'exception de Beaumont , fit connaître à ce seigneur, qui était dans les fers, quel était le résultat de ses victoires, et lui fit mander , par les mêmes porteurs de nouvelles , d'Ordonner qu'on lui rendit Beaumont sans coup férir. Celui-ci , voyant qu'il avait été déçu par les frivoles espérances d une jeunesse inconsidérée , et que- ses mauvaises actions l'avaient précipité du faîte de son ancienne puissance, craignant d'ailleurs de s'exposer de nouveau à des malheurs plus rudes s'il offensait son magnanime ennemi par quelque acte d'opiniâtreté , envoya de fidèles délégués pour ordonner positivement à Morin, qui était chargé de ses affaires , de remettre sans délai le château de Beaumont au Roi victorieux. Alôrs Morin, quoiqu'il fût tard, remplit les ordres de son seigneur ; mais il ne put en aucune manière obtenir les bonnes grâces de Henri. En effet , ce prince l'avait chargé de l'éducation du jeune comte, auquel il avait suggéré le pernicieux conseil de se révolter. Morin perdit les biens dont il s'était trop énorgueilli en Normandie, où, s'élevant au-dessus de son état, et portant l'ambition plus loin qu'il ne convenait, il avait eu l'insolence d'exciter des troubles funestes à beaucoup d'innocens. En conséquence , par décision du Roi, il fut chassé de la terre paternelle, et, jusqu'à la mort, resta en exil dans les contrées étrangères.
C'est ainsi que le Roi obtint toutes les possessions que ce riche comte avait dans la Normandie, et qu'il Je retint avec ses deux beaux-frères dans une étroite
prison. Ensuite ils furent, quelque temps après, envoyés en Angleterre, où le comte et Hugues , fils de Gervais, restèrent prisonniers pendant cinq ans. Quant à Hugues de Montfort, il gémit enchaîné depuis treize années, et aucun des amis du Roi n'ose solliciter en sa faveur, parce qu'il avait, sans motif, offensé gravement ce monarque.
Béni soit Dieu , qui dispose bien toutes choses , qui dirige la carrière des mortels plus sagement qu'ils ne le désirent eux-mêmes , et qui manifesta aux regards des hommes pieux le jugement de son équité dans le territoire de Rouge-Moutier ' ! En effet, Tan de l'incarnation du Seigneur i 124, Dieu donna la victoire aux amis de la paix , confondit les téméraires perturbateurs de toute la province, et, par une prompte répression, anéantit les coupables efforts des séditieux. Dans la même semaine, les châtelains de sept places fortes , situées dans le Lieuvin et le pays d'Ouche, par conséquent dans le voisinage des rebelles, avaient résolu de se joindre à eux pour la perte commune. Déjà Hugues du Plessis avait surpris le Pont-Echenfrei , et attendait avec confiance le secours de ses alliés. Les châtelains du Sap, de Bienfaite, d'Orbec et de plusieurs autres places avaient, par crainte, fait alliance avec eux, parce qu'ils n'avaient pas la force ou le courage de se défendre contre leur grande puissance. Les têtes de la révolte ayant été écrasées, comme nous l'avons dit, les conspirateurs gardèrent le silence, et redoutèrent vivement que les justiciers et les jurisconsultes ne découvrissent leur perfide conspiration. Cette année était bissextile, et,
' ArrondÎMement de Pont-Audemer.
comme nous l'avons entendu' dire" vulgairement , le bissexte tomba en effet sur les traîtres.
Peu à peu voyant leurs forces s'affaiblir, Amauri etLouvel, ainsi que les autres rebelles, firent la paix avec le Roi, et, malgré eux, abandonnèrent dans son exil Guillaume-Cliton, qu'ils ne pouvaient plus secourir. Enfin ils satisfirent humblement au Roi •recouvrèrent son amitié avec lé pardon de leurs fautes passées, et rentrèrent dans leurs anciens biçns.
Ces choses terminées, le traité de Guillaume-Cliton avec les Angevins fut rompu : il. alla errer dans la crainte et l'indigence au sein des chaumières étrangères avec Hélie son gouverneur et Tyrrel de Mainières *. Il avait à redouter la longueur et la force des bras de son oncle, dont la puissance, les richesses et la renommée s'étendaient partout , de l'Occident jusques en Orient. Ce jeune prince était né pour le malheur, dont il ne fut jamais complètement affranchi tant qu'il vécut. 11 était vaillant et fier, beau et trop disposé aux entreprises guerrières , et il se recommandait plus aux peuples par des espérances illusoires que par un mérite certain. Par ses prodigalités, tout exilé quïl était, il était plus à charge qu'il ne procurait d'honneur aux couvens de moines ainsi qu'aux clercs chez lesquels il avait coutume de loger, et, par sa nombreuse suite, il leur occasionait plus de misère que de sûreté. Beaucoup de gens étaient dans l'erreur sur son compte, ainsi que le Ciel le manifesta par la suite avec évidence, et que je le dirai avec véracité à la fin de ce livre.
• ÀrrondiMcmeut de Ncuf-Chàtel.
4oO OKDPhIC VITAL.
A cette époque, il se fit beaucoup de changemeus parmi les grands personnages, qui furent remplacés par d'autres plus jeunes, Raoul surnommé Le Vert, archevêque de Rheims, distingué au premier rang des docteurs , louablement attaché aux bonnes études, père et instituteur des moines et des clercs, patronat défenseur des pauvres , ainsi que de tous ses subordonnés, mourut dans une heureuse vieillesse après beaucoup d'œuvres dignes d'éloges. Rainauld, évéque d'Angers, lui succéda, et se montra en beaucoup de choses différent de son prédécesseur. Ulger prit le gouvernement de l'église d'Angers; sa vie fut brillante de religion et de science; il fournit à ses peuples la lumière de la vérité.
L'an de l'incarnation du Seigneur iia5, le pape Calixte mourut, et Lambert, évéque d Ostie, lui succéda sous ie nom d'Honorius. C'était un vieillard trèssavant, plein de ferveur dans l'observation de la sainte loi : il gouverna l'Eglise romaine pendant six années. Dans la même semaine où le pape Calixte quitta la vie, Gislebert, archevêque de Tours, qui, pour les affaires ecclésiastiques, s'était rendu à Rome, y mourut. Les habitans de Tours ayant appris cet événement appelèrent à eux lldebert, évéque distingué du Mans, et, avec la permission du pape Honorius, ils le transférèrent avec joie sur le siège de leur métropole. Il y vécut honorablement pendant près de sept ans, rendit de grands services aux fidèles , et consacra le Breton Guiomar , évéque du Mans.
La même année, dans la semaine de la Pentecôte, l'empereur Charles-Henri v mourut, et fut inhumé à Spire, métropole de l'Allemagne. Ce prince remit,
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en mourant, sa couronne à l'impératrice Mathilde. Comme il n eut point de postérité , Lothaire, duc des Saxons, porté au trône par un décret général du peuple, fut son successeur. L'archevêque de Mayencc, qui excellait en puissance et en habileté, craignant avec prudence qu'il ne s'opérât un schisme ou une ^usurpation de l'Empire, convoqua les évéques et les -grands de toute l'Allemagne avec leurs armées, et, quand il les eut réunis, il s'occupa avec eux de la nomination d'un empereur. L'impératrice lui avait fait passer les insignes impériaux avant qu'il osât parler d'une si grande affaire. « Très-excellens barons, dit- « il, qui vous trouvez dans cette plaine, écoutez-moi « avec attention, je vous prie, et conformez-vous « avec prudence à ce que je vais vous dire. Je tra- « vaille pour l'avantage de vous tous et de beaucoup « d'autres qui sont absens; nuit et jour j'y songe avec « inquiétude. Il n'est pas ici besoin de beaucoup de u discours. Vous le savez parfaitement, notre em- « pereur est mort sans postérité : nous devons avec « sagesse lui chercher un successeur qui soit fidèle « et dévot à Dieu, et qui puisse rendre de très- « grands services aux enfans de l'Eglise. Que qua- « rante chevaliers prudens et loyaux soient élus « entre vous; qu'ils se retirent en particulier, et « que, selon leur foi et leur conscience, ils nomment a empereur le plus digne, qui, par le mérite de « ses vertus, sera élevé au trône, et protégera de « tous ses efforts les peuples qui lui seront soumis. » Tout le monde se rangea à cet avis. Il se trouvait là plus de cinquante mille combattans qui, dans iv. 2(i
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des vues différentes, attendaient le résultat de l'événement.
Enfin ces sages distingués, qui avaient été choisis parmi tant de milliers d'hommes, revinrent après un long entretien , et parlèrent en ces termes : « Nous a n'avons que du bien à dire de Frédéric duc des « Allemands, de Henri duc des Lorrains, et de Lo- « thaire duc des Saxons. Nous les déclarons des per- « sonnages honorables et dignes de l'empire. Ce que « nous en disons ici ne nous est certainement point « dicté par une faveur particulière, mais nous l'affir- « mons en considérant le salut général autant qu'il « nous a paru évident. Choisissez , au nom du Sei- « gneur , celui de ces trois princes que vous voudrez, * parce que tous, comme on la dès long-temps « éprouvé, sont des hommes dignes d'éloges, et, « à ce que nous croyons, propres à être offerts aux « regards de tout le monde à cause de leur grand «c mérite. »
Après ce discours , l'archevêque parla ainsi : « Gloa rieux princes , vous qui venez d'être nommés , al- « lez sans retard choisir l'un de vous trois. Quel que « soit celui que vous élirez , nous lui serons soumis « au nom du Dieu tout-puissant. Si quelqu'un de a vous n'adopte pas la décision commune , qu'il ait « aussitôt la tête tranchée , afin que la résistance d'un a seul ne trouble pas cette sainte réunion de chré- « tiens. » La rigoureuse proposition du prélat effraya tout le monde, et, dans une si grande multitude, personne n'osa murmurer contre lui.
En conséquence , les trois ducs dont nous venons
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de parler se retirèrent à part, et s'arrêtèrent au milieu de i armée dont les légions firent cercle autour d'eux ; puis, sentre-regardant, ils observèrent quelque temps le silence. Enfin, pendant que deux se taisaient, Henri , le premier, parla en ces termes : « Que faisons « nous ici, seigneurs ? Est-ce que nous sommes en* « voyés ici pour rester silencieux? Une grande af- « faire nous est confiée. Nous nous réunissons , non « pour nous taire, mais pour parler du bien gé- « néral. J'ai déjà assez long-temps attendu que vous « parliez. Resterons-nous muets toute la journée ? « Songez à ce qui nous est enjoint, et faites con- « naître ce qui vous plaira. » Ses deux collègues, consentant à ce que Henri, qui était le plus âgé, fît connaître ce qui lui convenait, il reprit en ces termes : « Il importe que notre décision soit sage , * parce que toute la Chrétienté soupire après son « résultat. Prions donc le Seigneur, qui mit Moïse « à la tête des Hébreux , et lui fit connaître que Jo- « sué serait son victorieux successeur , afin que dans « sa clémence il daigne nous seconder , comme il « assista Samuel quand il donna à David l'onction « royale. » A ces mots, il élut son gendre Lothaire. Le troisième craignit de s'y opposer , parce qu'il redoutait la sentence que l'archevêque avait rendue. Ils revinrent ensuite à l'assemblée. Henri, jetant les yeux sur tout le monde , s'exprima ainsi : a Nous « faisons choix de Lothaire, duc actueJ des Saxons, « orné de beaucoup de vertus , éprouvé dès longu temps par les armes et par la justice dans le rang « élevé de prince , pour être roi des Allemands , des h Lorrains, des Teutons, des Bohémiens, des Lom- .
4o4 ORDERIC VITAL.
<( bards et de tous les peuples d'Italie , et pour être « empereur des Romains. » Tout le monde entendit cette décision, et la plupart l'approuvèrent.
Le primat et l'auteur de cette réunion était, comme îs lai dit, l'archevêque de Mayence. Il ordonna aussitôt que tous les princes, avant de quitter le champ -d'élection, rendissent, en présence de tout le monde, foi et hommage à' Lothaire. A l'instant, Henri plein de joie, Frédéric affligé, et après eux tous les principaux seigneurs, fléchirent le genou devant Lothaire , lui firent hommage , et le constituèrent roi et empereur.
L'assemblée s étant dissoute, l'armée de Frédéric chargea Lothaire, le blessa lui-même, ainsi que plusieurs de son parti, et les mit en déroute. Frédéric avait amené avec lui près de trente mille hommes, parce qu'il se flattait d'obtenir la couronne , soit par la crainte, soitpar la faveur 5 mais comme il ne put accomplir son dessein, parce qu'il fut prévenu par l'habileté du sage prélat, ainsi que nous l'avons dit, il engagea son frère Conrad à faire une guerre sanglante. Cependant, avec l'aide de Dieu , Lothaire l'emporta , et , méritant beaucoup d'éloges à cause de sa capacité et de sa piété, il régna pendant dix ans.
L'an de l'incarnation du Seigneur 1 126, la basilique pontificale de Saint-Gervais de Milan , martyr, fut dédiée à Séès, le 1 1 des calendes d'avril (2 1 mars) , par le seigneur Goisfred, archevêque de Rouen, et par cinq autres prélats. Henri , roi des Anglais, s'y trouva avec sa cour, et donna à cette église pour sa dot un revenu annuel de dix livres. Les évéques Girard d'Angoulême, légat du Saint-Siège, Jean de Lisieux, Jean de
Séès, Goisfred de Chartres et Ulger d'Angers assistèrent à cette cérémonie.
Au mois d'octobre , on dédia , dans un faubourg de Rouen , la basilique de l'apôtre saint Pierre, dans » laquelle on renferma honorablement le corps de saint Ouen, archevêque et confesseur.
La même année, Guillaume de Poitiers mourut. Guillaume, duc de JaPouille, fils de Roger-la-Bourse, mourut sans enfans, et le pape Honorius chercha à réunir le duché au domaine du siège apostolique. Mais le jeune Roger, comte de Sicile, s'arma contre celte prétention, et livra plusieurs batailles aux troupes du pape. Il réclama à main armée la principauté de son cousin, et, ayant fait hommage au pape, il l'a possédée jusqu'à ce jour. 11 était fils du vieux Roger, qui avait pour père Tancrède de Hauteville , et l'illustre Adélaïde, fille de Boniface, puissant marquis de Ligurie, laquelle, après la mort de son premier mari, qui était frère de Guiscard, épousa Baudouin ier, roi de Jérusalem.
L'an de l'incarnation du Seigneur 1127, Louis, roi des Français, eut un parlement le jour de Noël avec les grands de sa cour, et les pria vivement de compatir au sort de Guillaume Cliton , et de le secourir. C'était un jeune homme distingué , beau , brave et entreprenant , mais , depuis sa naissance , accablé de toutes sortes d'infortunes. A l'époque de sa première enfance , sa mère Sibylle , princesse de la Pouille , mourut empoisonnée $ son père Robert , duc des Normands , fut fait prisonnier à la bataille de Tinchebrai, où Henri, roi d'Angleterre , frère de Robert, conquit le duché de Normandie. Lui-même, jeune enfant,
4o6 ORDERIC VITAL.
fut confié par Tordre du Roi à Hélie de Saint-Saens, son beau-frère, pour qu'il prît soin de son éducation. Celui-ci , par crainte du roi Henri et de ses partisans, emmena son élève en France, où il l'éleva parmi les étrangers dans une grande indigence, et non sans beaucoup de crainte. Le jeune prince fut cherché par beaucoup d'ennemis , et de différentes manières, pour être mis à mort, tandis que beaucoup d'autres l'engageaient à réclamer l'héritage paternel. Les tentatives humaines échouèrent dans cette entreprise, que la Providence avait autrement disposée. Le roi Louis et les principaux seigneurs du royaume de France, Baudouin, jeune seigneur, plein d'ardeur, Charles, comte comme le précédent, avec les grands de la Flandre, À m au ri de Montfort , comte d'Evreux, Etienne, comte d'Aumale, Henri, comte d'Eu , Galeran , comte de Meulan , Hugues de Neuf-Châtel , Hugues de Montfort % Hugues de Gournai , Guillaume de Roumare, Baudri du Bois, Richer de L'Aigle, Eustache de Breteuil et beaucoup d'autres, tant normands que bretons, Robert de Bellême aussi, avec les troupes de l'Anjou et du Maine, essayèrent de seconder Guillaume-Cliton ; mais, comme Dieu s'opposa à leur entreprise, ils ne réussirent pas, parce qu'il permit que le roi Henri l'emportât sur tous ces seigneurs en profondeur, en sagesse, en valeur guerrière , en richesses et en amis. Un grand nombre de ces seigneurs furent pris, dépouillés ou tués par suite de leurs attentats. C'est pour cette cause que beaucoup de révoltes eurent lieu contre le roi Henri, et que beaucoup de châteaux et de campagnes furent
' Montfort-sur-IUlr.
HISTOIRE DE NORMANDIE j LIT. XU. 4°7
livrés aux flammes. C'est ce qu'attestent la ville d'Evreux , la cathédrale de Sainte-Marie , une abbaye de religieuses, Brionne, Montfort, Pont-Audemer , Bellême, et plusieurs autres places qui périrent dévorées par Tincendie.
Enfin, Guillaume Cliton étant parvenu à l'âge de vingt-six ans , et personne n'ayant pu le secourir assez efficacement contre son oncle pour lui faire recouvrer son héritage , la reine Adèle lui donna en mariage sa sœur utérine , qui était fille du marquis Rainier. Le roi Louis lui céda Pontoise, Ghaumont, Nantes et tout le Vexin. Cet événement eut lieu au mois de janvier, et, peu de temps après, avant le Carême, Guillaume vint à Gisors avec une armée réclamer la Normandie ; les Normands le respectèrent comme leur prince légitime.
Le jour des calendes de mars (i«rinars) Charles, duc de Flandre, fils de Canut, roi des Danois, se rendit, avec Tesnard, châtelain de Bourbourg, et vingt chevaliers, à l'église de Bruges, pour y entendre la messe. Là , pendant qu'il se prosternait à terre pour prier Dieu, il fut tué par Bouchard de Lille , secondé de trente-deux autres chevaliers, et presque tous ceux qui l'accompagnaient furent cruellement mis à mort. Guillaume d'Ypres , ayant appris ce grand attentat , ne tarda pas à mettre le siège devant le château de Bruges , et enveloppa de toutes parts les féroces assassins , jusqu'à ce que Louis , roi de France, arriva avec Guillaume-le-Normand', resserra dans la place pendant un mois ces bourreaux cruels, les prit, et les précipita du haut de la tour la plus élevée. 11
t Guillaume-ClitOQ.
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donna ensuite le duché de Flandre à Guillaume, et reprit le Vexin avec les places qu'il lui avait données; mais ce prince gouverna avec de grandes peines, et seulement pendant seize mois, le duché qu'il tenait du don du Roi , et non par droit héréditaire.
Guillaume s'arma d'abord contre ceux qui avaient trahi le duc Charles ; il les rechercha de tous ses ef-
forts , et il n'épargna personne pour aucune cause , ni de noblesse, ni de puissance, ni d'ordre, ni de repentir. Il en condamna environ cent-onze qui furent précipités, ou punis cruellement par d'autres genres de mort. Les parens des suppliciés furent profondément affligés , et conspirèrent la ruine et la mort du prince. Il donna le château de Montreuil à Hélie de Saint-Saens, qui pour lui souffrit long-temps l'exil et l'exhérédation avec Tyrrel de Mainières. Au mois d'août, il marcha contre Etienne, comte de Boulogne, et, pour le soumettre à sa puissance, il se mit à dévaster cruellement son territoire par le fer et par le feu. Enfin on envoya de fidèles messagers de paix-, et , comme les deux princes étaient cousins , ils se donnèrent la main, et conclurent une trêve de trois années.
Sur ces entrefaites, pendant que le duc Guillaume était occupé de celte expédition, et que la fortune lui amenait, dans ses vicissitudes, des événemens quelquefois heureux , et plus souvent tristes , Euven de Gand et Daniel de Dendermonde, neveux de Baudouin de Gand , cherchèrent adroitement à faire concourir leurs amis à la vengeance , et firent tous leurs efforts pour consommer l'attentat qu'ils avaient
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conçu, au grand regret de beaucoup de personnes. Ils allèrent trouver Thierri, comte d'Alsace, lui reprochèrent de négliger son droit héréditaire, de le perdre sans lavoir revendiqué, et lui promirent de Je seconder et de lui procurer beaucoup d'auxiliaires, s'il voulait prendre les armes. En conséquence, Thierri et Lambert, comte des Ardennes, se rendirent en Flandre, et, de l'aveu des peuples, occupèrent une très-forte place que Ton appelle Lille , Fumes, Gand et plusieurs autres. Cependant Guillaume, ayant appris cet événement, accorda une trêve au comte Etienne, et combattit jusqu'à la mort ses ennemis intérieurs. Ils étaient puissans, nobles, et renommés par leur valeur et par beaucoup de prouesses, autant que formidables par leurs richesses, leurs amis , leurs places et rattachement de leurs compatriotes.
Au mois de juillet, le duc Guillaume ayant rassemblé une armée, mit le siège devant le château d'Alost, et, de concert avec Godefroi, duc de Louvain, il le pressa peudant quelques jours, 11 lui arriva beaucoup de monde de Normandie. En effet, beaucoup de gens l'aimaient, vet , trompés par de fausses espérances, avaient en lui tant de confiance qu'ils abandonnaient volontiers leur pays natal , ainsi que leurs maîtres naturels , leurs parens et leurs amis. Quelques exilés , coupables de parjures ou de meurtres , venaient aussi s'attacher à lui.
Guillaume d'Ypres, fils de Robert, comte de Flandre, lui résista d'abord -, mais la fortune l'ayant trahi, il tomba aux mains de son ennemi auprès de Trie, château du Vexin , et fut aussitôt confié à la garde
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d'Amauri de Montfort. Enfin, peu de temps après , le duc Guillaume , par l'entremise de quelques amis, le reçut en grâce , et le mit en liberté.
Il y avait à Ypres trois châteaux dont un appartenait au duc, un autre à Guillaume, et le troisième à Daniel ainsi qu'à Euven. Là , les ennemis du duc conspirèrent sa mort, résolurent de pénétrer de nuit dans la forteresse, et placèrent au dehors quatre troupes d'hommes armés , pour qu'il ne pût se soustraire à son sort. Cependant le duc, qui ignorait les cruelles embûches qu'on lui tendait , alla trouver une jeune fille qu'il aimait. Suivant son usage, elle lui lava la tête, et, comme elle connaissait la conspiration , elle se mit à pleurer. Le jeune prince demanda à son amie la cause de ses larmes 5 à force de prières et de menaces , il la contraignit adroitement à lui découvrir tous les détails qu'elle avait appris de ses ennemis relativement à sa mort. Aussitôt, avant d'achever de peigner ses cheveux , il saisit ses armes ; et, pour la soustraire à tout danger , il emmena la jeune fille avec lui -, il la fit conduire par un certain abbé chez Guillaume , duc de Poitiers , son contemporain et son compagnon d'armes, et le pria de marier honorablement sa libératrice comme si elle était sa sœur. C'est ce qui eut lieu.
Alors Guillaume triompha sans danger de toutes les embûches, et, dans son ressentiment, frappa les ennemis publics.
Ensuite ce vaillant jeune homme rassembla des forces de toutes parts , assiégea le château d'Alost, l'attaqua vivement, et s'appliqua à redoubler de vigueur pour forcer la garnison à se rendre. Lui-même faisait souvent l'office de chef et de soldat : ce qui
lui attirait des reproches de la pari de ses chers gouverneurs qui craignaient pour ses jours. Souvent il rassemblait ses bataillons qu'il commandait comme un chef intrépide , et plus souvent il combattait comme un brave soldat.
Un certain jour , un corps ennemi s'approcha d'un gué et chercha à secourir les assiégés. Le duc Guillaume dirigea contre eux trois cents chevaliers ; mais comme le combat se prolongeait trop long- temps et que l'ennemi recevait des renforts , les troupes du duc commencèrent à mollir et à s'ébranler. A cet aspect, le prince frémit, vola à leur secours, combattit vaillamment, ranima ainsi les siens, et mit l'ennemi en déroute. A son retour, il fondit aussitôt vers les postes de la place assiégée ; un corps de soldats qui en était sorti se dispersa, prit la fuite, et une partie sauta par-dessus les retranchemens. Leduc, témoin de ce mouvement, saisit la lance d'un fantassin qui se trouvait devant lui, et, par accident, se piqua dangereusement l'artère du bras avec le fer qu'il s'efforça de prendre de la main dont il blessa la partie charnue qui est entre le pouce et la paume. Ainsi blessé grièvement il se retira, montra sa blessure à ses amis , se plaignit de ce qu'il souffrait jusqu'au cœur, et peu après fut forcé de se mettre au lit. Le feu, que l'on appelle sacré , se mêla à sa plaie , et tout son bras jusqu'au coude devint noir comme du charbon. 11 fut malade pendant cinq jours -, repentant de ses crimes, il demanda Fhabit monastique, et , muni du corps du Sauveur ainsi que de la confession , il mourut * .
* Il 7 avait là deux lacunes dans l'imprime. — a a8 juillet i ia8.
Hélie , Tyrrel et les autres personnes de la maison du duc Guillaume, qui lui avaient toujours été fidèles, cachèrent aux Flamands et à tous les étrangers la blessure mortelle qu avait reçue leur jeune maître, et, par la vigueur de leurs attaques, forcèrent la garnison à se rendre. Euven, qui commandait la place, entra en négociation, et, donnant des otages et siguant la paix , devint l'ami des assiégeans. Alors les Normands le conduisirent dans la tente du duc, et lui montrèrent forf affligés leur maître mort étendu dans le cercueil : « Vous pouvez voir, dirent-ils, ce « que vous avez fait. Vous avez tué votre maître, et « causé la douleur d'innombrables milliers d'hom- « mes. » Ce que voyant Euven se mit à trembler, et, dans sa vive douleur, versa des torrens de larmes. Hélie ajouta : « Cessez , je vous en prie.... Désormais
« vos pleurs sont inutiles ' Allez prendre lesar-
« mes pour nous secourir; faites armer vos cheva- « liers, et faites conduire honorablement le corps de a votre duc à Saint-Bertin. » C'est ce qui fut ainsi exécuté en peu de temps.
Les moines en corps vinrent processionnellement au-devant, et reçurent le corps dans l'église. 11 fut inhumé à côté du comte Robert', et Ton grava l'épitaphe suivante sur le tombeau de pierre qui le couvrit:
« Ci-gît Guillaume , illustre chevalier, homme gé- « néreux, comte de Flandre, devenu moine de Si-
' Il y a ici dans Je manuscrit de Saint-Evroul , comme dans- les imprimes , plusieurs lacunes necasionee* par IVnlèvcmeni d'un très-petit morceau de parchemin .
• Robert-le- Frison.
« thieu. 11 eut pour père Robert, et pour mère Sibylle, « qui gouvernèrent lallation normande. Le Cinquième « jour des calendes d'août était de retour quand ce « guerrier, blessé par le fer devant Alost, termina sa « carrière. »
Jean, fils d'Odou, évéque de Bayeux, alla le premier trouver le roi Henri, lui annonça la mort de son neveu, et lui remit humblement de sa part des lettres scellées. Le jeune prince mourant y demandait pardon à son oncle des maux qu'il lui avait faits, et le priait de bien accueillir, s'ils retournaient en Angleterre , ceux qui l'avaient suivi dans son exil. Après la lecture de ces dépêches, le Roi y consentit : il reçut en grâce plusieurs exilés qui se rendirent auprès de •lui, tandis que plusieurs autres1, désolés de la mort de leur maître, prirent la croix, et, pour le Christ renonçant à leur patrie, allèrent à Jérusalem visiter son tombeau. Thierri d'Alsace devint duc des Flamands , et se lia secrètement avec Louis , roi des Français, et avec Henri, roi des Anglais. Ce dernier monarque soumit à Thierri, en vertu de ses droits de justice souveraine, Etienne, comte de Boulogne, et les autres Normands qui avaient des terres en Flandre. Au bout de quelques années , Thierri perdit sa femme, qui était très-belle, et, parle conseil du roi d'Angleterre, épousa Sibylle d'Anjou, veuve de son prédécesseur.
Fort de l'assistance du suprême dispensateur , le roi Henri resta ferme au faîte de la puissance au milieu de tant d'adversités, fit grâce aux rebelles, qui renon-
' Il y a ici huit mots omis dans l'imprime; nous les restituons d'après le manuscrit de Saiut-Evroul
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cèrent à leurs téméraires entreprises et se présentèrent à lui en supplians , et consentit à se réconcilier avec eux avec autant de prudence que de bonté. Le premier de tous, comme nous l'avons dit ci-dessus, Guillaume de Roumare fit une paix honorable avec le Roi , et devint depuis son convive et son ami intime. Ce prince lui donna en mariage la noble Mathilde , fille de Richard de Reviers, dont il eut un fils fort remarquable nommé Guillaume Hélie. Guillaume de Roumare fut dans sa jeunesse très-libertin et trop adonné à ses passions; mais frappé par la main de Dieu, il éprouva une maladie très-grave. Dans cette position, il eut un entretien avec l'archevêque Goisfred , et consacra à Dieu sa vie devenue meilleure. Ensuite, étant retourné au Neuf-Marché après son rétablissement, il établit sept moines dans l'église de l'apôtre saint Pierre, où le service était fait précédemment par quatre chanoines séculiers, et ajouta volontiers, en faveur de ces moines, plusieurs biens à ceux que Hugues de Grandménil avait donnés en ce lieu aux religieux de Saint- Evroul. Il dicta la charte de confirmation des choses qu'il avait données, et fit rebâtir les balustrades de l'église ainsi que les cellules monacales.
C'est ainsi que dans l'an 28 du règne du roi Henri, le jeune Guillaume, comte de Flandre , vint à mourir, et entraîna dans sa chute la puissance et l'audace de ceux qui le servaient contre son oncle. La témérité de ces arrogans ne trouva plus où s'attacher, quand ils eurent perdu le jeune chef pour lequel ils avaient ravagé les campagnes de la Normandie par la flamme et par les armes. Alors le duc Robert, qui était ren-
fermé en prison à Devizes, vit en songe une lance qui le frappait au bras droit, et qui bientôt lui en ôta l'usage. S'étant réveillé le matin , il dit à ceux qui l'entouraient : a Hélas î mon fils est mort! » Cette nouvelle n'avait point encore été apportée en ce lieu par aucuns messagers , quand Robert, instruit parce songe , en faisait part à ceux qui se trouvaient avec lui. Au bout de six ans, il mourut a CardifF, et alors, tiré de prison , il fut inhumé à Glocester.
Voici la prophétie d'Ambroise Merlin , qu'il fit du temps de "Worligern , roi de la Grande -Bretagne , et qui s'accomplit évidemment en beaucoup de choses pendant six cents ans. C'est pourquoi je crois convenable d'en insérer , dans cet ouvrage , quelques passages qui paraissent se rapporter à notre époque. Merlin fut contemporain du bienheureux Germain , évêque d'Auxerre. Du temps de l'empereur Valentinien, il passa deux fois en Bretagne, y disputa contre Pélage et ses sectateurs, qui blasphémaient contre la grâce de Dieu , et confondit les hérétiques par plusieurs miracles qu'il opéra au nom du Seigneur. Ensuite , après avoir célébré les fêtes pascales avec dévotion , il fit la guerre aux Anglo-Saxons , qui, païens alors, étaient en opposition avec les Bretons chrétiens. Plus fort par la prière que par les armes, il mit en déroute l'armée païenne en chantant Alléluia! avec une troupe de nouveaux baptisés. Si quelqu'un désire connaître plus amplement ces choses et d'autres, qui concernent l'histoire de la Bretagne, il doit lire les livres de Gildas, historiographe breton, et de l'Anglais Bède. Là , brille pour les lecteurs une éclatante narration sur Wortemir ainsi que ses frères,
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et sur le brave Arthur, qui fit douze fois la guerre contre les Anglais. On rapporte que Merlin fit voir à Wortigern un étang au milieu du pavé, et dans cet étang deux vases, et dans ces vases une tente pliée, et dans cette tente deux vers dont l'un était blanc et l'autre rouge. Aussitôt ils prirent un grand accroissement, et, devenus des dragons, ils se livrèrent une guerre cruelle. Enfin , le rouge triompha , et mit le blanc en fuite jusqu'au bord de l'étang. Pendant que le Roi considérait ces choses avec les Bretons , Merlin attristé versa des larmes. Le prophète, interrogé par les spectateurs émerveillés, expliqua, dans un esprit prophétique , que l'étang au milieu du pavé figurait le monde; les deux vases , les îles de l'Océan; la tente, les villes et les bourgs de la Bretagne, dans lesquels se trouvent les habitations de l'homme; les deux vers désignaient les deux peuples breton et anglais qui auront, dit-il, beaucoup à souffrir des combats sanglans qu'ils se livreront jusqu'à ce que les sanguinaires Saxons, qui sont pronostiqués par le dragon rouge, mettent en fuite , jusqu'en Cornouailles et sur les rives de l'Océan, les Bretons qui sont représentés par le ver blanc, parce qu'ils ont été blanchis dans la fontaine du baptême du temps du roi Lucius et du pape Eleuthère. Le prophète dont nous avons parlé prédit avec beaucoup d'ordre tout ce qui devait se passer dans les îles du septentrion, et mit par écrit ses prédictions en langage allégorique. Ensuite, après avoir parlé du ver germanique et de la décimation de la Neustrie, qui eut lieu sous Alfred, frère d'Edouard , fils du roi Egelred, et sous ses compagnons, à Guelgheford , il prophétisa ainsi qu'il suit sur les
révolutions du temps présent, et sur les troubles qui devaient amener de grands change mens.
« Un peuple arrivera dans du bois et des tuniques de fer ; il tirera vengeance de la pérversité. Il rendra aux anciens habitans leurs demeures, et la ruine des étrangers s'opérera évidemment Leur germe sera arraché de nos jardins, et les restes de leur race seront décimés. Ils porteront le joug d'une éternelle servitude, et frapperont leur mère avec la pioche et la charrue. 11 subviendra deux dragons dont l'un sera tué *■ par les traits de l'envie , et l'autre périra sous l'ombre de son nom 3. Alors paraîtra un lion de justice4, au rugissement duquel trembleront et les châteaux français et les dragons insulaires. Dans ces jours, l'or sera exprimé du lis et de l'ortie; l'argent coulera du pied des animaux qui mugissent; les élégans se couvriront de diverses toisons , et l'extérieur de leur habit indiquera leur intérieur. On coupera les pattes des animaux qui aboient; les bétes sauvages auront la paix. L'humanité s'affligera d'être livrée au supplice; la forme du commerce sera fendue, et la moitié sera ronde. La rapacité des milans périra, et les dents des loups seront émoussées ; les lionceaux 5 seront transformés en poissons de mer , et l'aigle fera son nid sur les montagnes d'Araun6. Yenedocia sera rougie du sang maternel , et la famille de Gorinné massacrera six frères; l'île sera baignée de larmes nocturnes?, et en
' Allusion à Guillaume-le-Conquérant.
' Guillaume-le-Koux.
* Le duc Robert. — * Henri i .
• Les fils de Henri qui périrent dans le naufrage de Barfleur.
6 Montes Araunium, les monts Céraunicns. — 7 La mort de Henri, qui eut lieu au château de Lions , et le transport de son corps en Angleterre.
iv. a;
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conséquence chacun sera porté à toutes sortes d'entreprises Nos descendans s'efforceront de s'envoler dans les airs, et les nouveautés favorisées seront élevées. La piété de la part des impies nuira à qui possède , jusqu'à ce qu'il ait revêtu la paternité } armé en conséquence des dents du sanglier, il traversera le sommet des monts et l'ombre de celui qui porte un casque. L'Albanie s'indignera, et, convoquant ses voisins , elle s'occupera de verser le sang. On mettra aux mâchoires un frein qui sera fabriqué da,ns la mer d'Armorique \ L'aigle rompant le traité dévorera ce frein 3, et se réjouira en faisant son nid pour la troisième fois. Les enfans du lion rugissant4 se réveilleront, et , dédaignant les forêts, chasseront dans les murailles des cités-, ils feront un grand carnage de ceux qu'ils rencontreront, et couperont les langues des taureaux ; ils chargeront de chaînes le col des rugissant et ramèneront les temps anciens. Ensuite le pouce sera baigné dans l'huile, du premier au quatrième, du quatrième au troisième. Le sixième renversera les murs de l'Hibernie et changera les forêts en plaines ; il réduira diverses portions en une ; il se couronnera de la tête du lion-, son commencement succombera sous une vague affection , mais sa fin volera aux cieux. En effet il renouvellera les sièges des bienheureux dans divers
1 On lit en latin la noie suivante : « Neustric, malheur & toi , parce c qne la cervelle de ce lion sera répandue , et qu'il sera rejeté du sol « paternel , après avoir eu ses membres déchirés. > 11 s'agit du roi Eticnue, qni fut porté au trône par les Normands, au mépris de la fille du roi Henri, sa légitime et naturelle héritière.
* Henri n d'Anjou, qui naquit vers la nier d'Armorique , c'est-à-dire chez les Angevins, près de la Bretagne.
' Eléonorc d'Aquitaine.
* Les enfans de Henri n.
H1ST01HK DE NORMANDIE } LIV. XU. 4f9
pays, et placera les pasteurs dans des lieux convenables. Il couvrira de manteaux deux cités , et fera aux vierges un présent virginal : c est ce qui lui méritera les faveurs du maître du tonnerre , et il sera couronné parmi les bienheureux. 11 sortira de lui une contagion qui pénétrera partout, et qui menacera de ruine sa propre nation \ Cette contagion fera perdre à la Neustrie '* ses deux îles a, et elle sera dépouillée «de son ancienne dignité. Ensuite les citoyens retourneront dans l'île. »
J ai tiré du livre de MerJin cette petite jeçon, et j'en offré quelques faibles passages aux personnes studieuses qui ne le connaissent pas : j'en ai reconnu une certaine partie* dans les événemens qui se sont passés. La postérité, si je ne me trompe, en verra se vérifier une autre, tantôt avec tristesse, tantôt avec joie. Les personnes qui connaissent l'histoire pourront facilement comprendre les paroles de Merlin, si elles savent ce qui s'est passé sous Hengtst et Catigirn, Pascent et Arthur, Edeibèrt et Edwin, Oswald et Oswin, Cedwal et Elfred, et les autres princes, tant anglais que bretons, jusqu'au temps de Henri et dé Gritfrid, qui, dans l'incertitude de leur sort, attendent encore ce qui leur est réservé dans Tordre qui a été établi par la divine Providence. En effet, pour qui en fait la recherche, il est clair comme le jour que Merlin a parlé des deux fils de Guillaume quand il a dit : a II surviendra deux dragons (c'est-à- « dire deux princes libertins et féroces), dont l'un a sera tué par les traits de la haine (Guillaume-le- « Roux, tué d'un coup de flèche à la chasse), et
1 fticbaid-Cunu-dc-Lioii et Jeaa-sans-Tenc.
* L'Angleterre et l'Irlande. S
« l'autre (le duc Robert) périra sous l'ombre de son « nom (c'est-à-dire périra dans l'ombre d'une prison, « en portant l'éclat de son ancien nom , son titre de « duc). Il paraîtra un lion de;justice (ceci se rapporte « à Henri). A ses rugisseraens , les châteaux fran- « çais et les dragons insulaires trembleront (parce « qu'il surpassera en richesses et en puissance tous « ceux qui avant lui ont régné en Angleterre). » C'est ainsi que les philosophes expliqueront clairement le reste. Je pourrais m'étendre beaucoup dans mes explications, si j'entreprenais de faire, comme je le sais, un commentaire sur Merlin. Laissant ces choses de côté, je reprends l'ordre de ma narration, et je continue avec véracité l'histoire de notre temps.
L'an de l'incarnation du Seigneur nag, Germond, patriarche de Jérusalem , cessa de vivre. Après lui , Etienne de Chartres gouverna pendant denx ans la sainte Siou. A sa mort, il eut pour successeur Guillaume de Flandre. Dans la septième indiction , Goisfred, archevêque de Rouen, tomba malade, et, après une longue maladie, dépouilla l'humanité le 6 des calendes de décembre ( »6 novembre). Pendant que ce prélat gardait le lit, et, dans l'inquiétude du salut de son ame, donnait prudemment tout ce qu'il avait, Mathieu, moine de Cluni, évêque d'Albe, légat de l'Église romaine, alla trouver à Rouen le roi Henri, et s'occupa avec lui de ce qui était utile aux prêtres. En conséquence, par l'ordre du Roi, les évéques et les abbés de la Normandie furent convoqués , et , en sa présence , entendirent les décisions que le légat du pape Honorius publia ainsi qu'il suit : « Nul « prêtre n'aura de femme. Celui qui ne voudra pas
HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. XII. fa1
« s'abstenir de courtisanes ne gouvernera point d'é- « glise, n'obtiendra aucune part dans les bénéfices ec- « clésiastiques, et aucun fidèle n entendra sa messe. « Un seul prêtre ne desservira pas deux églises. Nul « clerc ne pourra, dans deux églises à la fors , pos- « séder de prébende; il combattra pour le service a de Dieu dans l'église dont il a les bénéfices, et il « y priera journellement pour ses bienfaiteurs. Les « moines ni les abbés ne recevront de la main des « laïques, ni églises, ni dîmes; les laïques, qui les « auraient usurpées, les rendront à l'évéque duquel « les moines recevront ce qui est offert d'après le « vœu des possesseurs. Toutefois ils posséderont « sans trouble, et grâce à l'indulgence du pape, ce « qu'ils auront obtenu antérieurement de quelque « manière que ce soit. Mais à l'avenir ils ne se per- « mettront d'usurper rien de ce genre sans la périt mission du prélat dans le diocèse duquel les biens « seraient situés. »
Alors le légat romain donna à chacun l'absolution de ses prévarications passées. Le mois suivant , comme nous l'avons dit, l'archevêque mourut. Il se trouva à ce concile avec le légat plusieurs prélats, tels que Goisfred , évêque de Chartres , Goislen-le-Roux , évêque de Soissons, et tous les évéques de Normandie , savoir : Richard de Baveux, Turgis d'Avranches, Jean de Lisieux, Richard de Coutances et Jean de Séès, ainsi que plusieurs abbés , comme Roger de Fécamp , Guillaume de Juroiège , Ragemfred\ de Saint-Ouen , Guérin de Saint-Evroul , Philippe de Saint-Taurin , Alain, abbé élu de Saint-AVandrille , et plusieurs autres que le roi Henri protégea , et auxquels il ne
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permît pas que les évêquesimposasséi.taucunepeine- L'an de l'incarnation du Seigneur 1129, le jeune Philippe fut choisi par le roi Louis son père, et le jour de Pâques couronné à Rheims par l'archevêque Rainauld 11 ; mais, au bout de deux ans . étant tombé de cheval , il se fracassa misérablement, et mourut à Par.s. La même année , le roi Henri maria sa fille Mathilde à Geoffroi, comte d'Anjou, auquel le vieux Turgis, évêque d'Avranches, donna pontificalement la bénédiction nuptiale. Après la célébration légitime de ces noces , le comte Foulques se rendit de nouveau à Jérusalem, y épousa la fille de Baudouin, second roi de cette ville, et posséda sans débat le royaume de Jérusalem et la principauté d'Antiocbe , dont la conquête avait coûté tant de peines aux plus fameux guerriers. Le beau-père , avancé en âge , offrit le diadème à Foulques, qui, plus jeune, refusa de le recevoir du vivant de Baudouin. Toutefois il exerça le pouvoir dans ses Etats, et comme gendre et comme héritier , pendant un an que vécut encore le vieillard. D'abord il prévit l'avenir moins habilement qu'il ne convenait-, et, trop prompt dans ses mesures, il changea sans raison les prévôtés , et d'autres dignités. Le nouveau prince éloigna de son intimité les principaux seigneurs , qui, dès le commencement , avaient combattu constamment contre les Turcs, et, sous Godefroi comme sous les deux Baudouin, avaient péniblement conquis les villes et les places fortes; il prêta une oreille trop facile aux étrangers venus d'Anjou, qu'il leur avait substitués, et aux autres gens sans expérience qui étaient nouvellement arrivés. C'est ainsi qu'en éloignant les anciens titulaires , il confia
aux nouveaux flatteurs les délibérations du conseil et la garde des places. Il en résulta un profond ressentiment, et la fierté des grands se souleva d'une manière condamnable contre le novateur inexpérimenté. Animés d'un esprit pervers , ils s'occupèrent long-temps de tourner contre l'Église sainte le zèle belliqueux qu'ils eussent dû unanimement employer contre les Païens. Ils s'unirent contre eux-mêmes, et de toutes parts à leurs ennemis. Il en résulta la perte de plusieurs milliers d'hommes et de quelques places fortes.
L'an de l'incarnation du Seigneur i i3o, Baudouin n, roi de Jérusalem, mourut le 18 des calendes de septembre (i5 août), et Foulques d'Anjou possède le trône depuis six ans. La même année, Hugues d'Amiens, moine de Cluni, abbé de Reading, devint archevêque de Rouen.
L'an de l'incarnation du Seigneur n3i, le pape Honorius mourut à Rome, et bientôt il s'éleva un scliisme affreux dans l'église de Dieu : car le diacre Grégoire fut élu pape par quelques personnes, et nommé Innocent n, tandis que d'autres consacrèrent Pierre Anaclet .