IV. î
vétemens pontificaux , il fut soudain frappé d'un mal aigu, perdit la parole, et, au bout de quelques jours, la recouvra en partie, grâces aux secours de toute espèce que lui procurèrent les médecins ; mais il ne reprit jamais parfaitement, depuis cette époque, Tusage de sa langue. Ensuite il resta deux ans paralytique; puis, dans un chariot assez commode, il se fit transporter à son siège, où il garda le lit bien soigné par les siens.
Enfin, Fan de l'incarnation du Seigneur 1123, l'archevêque Raoul mourut à Cantorbéry le i3 des calendes de novembre ( le ao octobre ). Au bout de quelques années, il eut pour successeur Guillaume, chanoine régulier de Corbeil. Les antiques règles furent violées à cause de l'envie qui animait les clercs contre les moines. En efFet, le moine Augustin, qui le premier prêcha le Christ en Angleterre, et convertit à la foi chrétienne le roi Edelbert et Sabert son neveu , avec les peuples de Kent et de Londres, fut établi, par ordre du pape Grégoire, primat métropolitain de toute la Grande-Bretagne. C'est pourquoi tous les archevêques de Cantorbéry, jusqu'à Raoul, à l'exception de Frigeard, d'Oda et de Stigand, appartinrent à l'ordre monastique. Frigeard , chapelain du roi Lothaire, fut élu à cet archevêché , et envoyé à Rome pour y être consacré par le pape Agathon. Là , ayant reçu du pape un délai de dix jours , il tomba malade en attendant la bénédiction , et rendit l'ame sans avoir reçu l'onction épiscopale. Quant à Oda, il fut tiré du clergé, à cause de sa noblesse et de la douceur de ses mœurs, et il fut consacré archevêque -, mais , ayant appris
ensuite que tous ses prédécesseurs avaient été moines, il changea d'habit volontiers et dévotement; puis, jusqu'à la mort, il combattit pour la cause de Dieu, et comme moine, et comme archevêque. Stigand, chapelain de la reine Emma , était tout mondain et ambitieux : il usurpa d'abord la chaire de Londres, puis ensuite celle de Cantorbéry ; mais il ne reçut jamais le pallium du pape de Rome : au contraire, interdit par le pape Alexandre , il fit grand tort à Harold en le bénissant roi. Comme il s'enfla d'orgueil pour avoir été élevé par ki-même , de même il eut à gémir dans sa confusion , après avoir été humilié par la main de Dieu ; car Guillaume iv\ s'étant affermi sur le trône, Stigand fut déposé par jugement du concile à cause de l'évidence de ses fautes : aussi ne doit-il point être compté sur le catalogue des évêques.
Les Anglais honoraient et chérissaient les moines, parce qu'ils leur devaient leur conversion au Christ ; les clercs eux-mêmes se rejouissaient respectueusement et avec bienveillance de la préférence accordée aux cénobites. Maintenant, au contraire, les mœurs et les lois sont changées, et les clercs élèvent les leurs, afin de confondre et d'écraser les moines.
Vers ce temps-là , Roger, abbé d'Ouche;, brisé par l'âge et la maladie, perdit son ancienne vigueur, et désira vivement être débarrassé de la charge du soin pastoral. C'est pourquoi il envoya en Angleterre deux moines honorables, Ernauld du Tilleul et Gislebert des Essarts1 , et adressa par eux , au Roi, cette lettre , qu'il fit écrire par Raoul Laurent :
« L'humble Roger, ministre indigne de l'abbaye
' Ces deux communes sont de l'arrondissement d'Argentan.
nunKiuc vital.
« cTOuche , à son glorieux seigneur Henri , roi des « Anglais, salut au nom de celui qui donne le salut « aux rois. Comme il n'y a pas de puissance qui ne « vienne de Dieu, selon ce que dit l'apôtre, toute « puissance doit pourvoir avec soin à faire tourner « à l'avantage de la maison du Seigneur les choses « qui ont été par lui ordonnées. Moi donc, seigneur, « qui, jusqu'à ce jour, tout indigne que j'en suis, « mais par la providence de Dieu, ai rempli les foncée lions d'abbé de mes frères de l'église d'Ouche, sous « le noble gouvernement de votre puissance; moi « qui, soutenu de votre assistance, pendant long- « temps, dans l'adversité comme dans le bonheur, « me suis acquitté de ces fonctions plus onéreuses « qu'honorables, maintenant, accablé de vieillesse, « faible de corps, craignant de nuire à l'Eglise plutôt « que de lui être utile, et voyant changer les mœurs « au milieu des vicissitudes des temps, d'après le « conseil de mes pères spirituels, l'archevêque de « Rouen et l'évêque de Lisieux, de plusieurs ab- « bés, et'de divers personnages de Tordre ecclésias- « tique, j'implore humblement votre clémence afin u qu'ayant pitié de moi, à qui vous avez prouvé juste qu'à ce jour quelque affection, vous me délivriez, « moi désormais inutile et devenu moins capable , du « poids d'un si lourd fardeau, et que vous donniez « à la maison du Seigneur un pasteur habile et conve- « nable, conformément à la sagesse qui vous a été dé- « partie par Dieu même. Toutefois, de peur que, sous « le prétexte de telles choses , je ne paraisse vouloir « me soustraire à la rage des furieux en ne m'occu- « pant que de mon repos, je porte ici, en présence
HISTOIRE DE N0RMAND1K UV. XII. Sj'à
« de Dieu, témoignage de leur charité, de leur obéis- « sauce et de leur simplicité, puisque, par les soins « maternels de l'Eglise, nourris abondamment de « lait et d'alimens solides , on les trouve dociles à « tous les ordres de Dieu et de leurs pères spirituels « auxquels ils obéissent en paix. Excellent mo- « narque, d après la déclaration que je vous fais de « ma misère, et de l'impossibilité d'agir où me ré- « duisent la faiblesse et la décrépitude, je vous prie « de ne pas différer de me rendre ce bon office. Tout « pécheur que je suis, je prie instamment le Roi des « rois pour qu'il daigne coopérer avec vous au ser- « vice que j'attends. Salut. »
En conséquence, le Roi, plein de bienveillance, apprenant l'état d'affaiblissement du saint et religieux vieillard, compatit à son sort, et ordonna, par des lettres directes, aux moines d'Ouche d'élire un bon abbé qui pût lui convenir. Au retour des députés, soixante-six moines se réunirent, au nom de Dieu; ils écoutèrent attentivement la leçon du saint père Benoît sur l'ordination des abbés. Enfin le vénérable abbé Roger et ses fils spirituels s'occupèrent du salut des ames, et, au nom du Seigneur, chargèrent l'un d'eux des fonctions d'abbé. Ils nommèrent à cette place Guérin des Essarts, surnommé le Petit; et ils imitèrent en cela les apôtres qui , par l'inspiration divine, tirèrent au sort Mathias, le petit dé Dieu, pour accomplir le nombre douze. Les deux vieillards dont nous avons parlé présentèrent, par l'ordre du couveut, le frère qui avait été élu, à Jean, évêque de Lisieux, et, avec sa permission, passèrent la mer au milieu du froid et des tempêtes de
l'hiver; ils allèrent chercher le Roi, qui parcourait alors le Northuraberland , voyagèrent clans des chemins longs et fangeux, et le trouvèrent à York le jour de la fête de Saint-Nicolas, évêque de Mire. L'illustre monarque, ayant appris ce qu'avaient fait les moines, approuva l'élection , et donna, par le conseil de Turstin, archevêque d'York, l'abbaye d'Où che au frère élu : il eut pour témoin Etienne, abbé de Chartres, qui, par la suite, devint patriarche. Ensuite le Roi lui accorda tous les biens du couvent , les dignités et les privilèges que ses prédécesseurs avaient eus jusques alors; puis il donna la charte suivante, à laquelle il fit mettre le sceau royal pour la rendre authentique contre les envieux :
« Henri, roi des Anglais, à Jean, évêque de Lift sieux, à Etienne, comte de Mortain, à Robert de « La Haye, à tous ses barons et sujets féaux de la « Normandie , salut. Sachez que j'ai donné et concédé « à l'abbé Gnérin l'abbaye de Saint-Evroul , et que je « veux et ordonne positivement qu'il la tienne con- « venablement, en paix, librement et honorable- « ment. A York , en présence de Turstin , arche- « vêqne d'York, de Guillaume de Tancarville, et « de Guillaume d'Aubigni. »
En conséquence, Guérin, fort de la souveraine autorité du puissant monarque , revint en Normandie, accomplit, avec ses frères, l'observance du Carême; puis, le jour de l'Ascension du Seigneur, reçut la bénédiction de Jean , évêque de Lisieux , et apprit ensuite à supporter les travaux et les douleurs du soin pastoral. On doit surtout le louer pieusement d'avoir servi avec bonté le vénérable vieillard Roger; et,
pendant les trois ans qu'il vécut encore , de lui avoir obéi en toutes choses, comme un fils à son pèr«, comme un disciple à son maître. Le bon vieillard s'occupait dans sa chambre, comme il en avait eu autrefois l'habitude, de psaumes, d'oraisons et de pieux entretiens. Il avait avec lui un bon prêtre qui lui servait de chapelain et faisait la conversation 5 il entendait sa messe et l'office canonique dans l'oratoire de Saint-Martin , et traitait, soit par demandes, soit par réponses, des mystères de l'Ecriture et des fleurs des traités ascétiques. Comme il avait toujours jugé nuisible et insupportable le poids des affaires extérieures, maintenant, libre de soin, il rendait grâces à Dieu sagement et honorablement; et, non moins tranquille que libre, il attendait avec joie le terme du jour suprême.
Enfin, l'an de l'incarnation du Seigneur iia6, ce pieux vieillard devint plus malade qu'à l'ordinaire ; puis , oint de l'huile sainte , et ayant pleinement accompli les autres cérémonies qui conviennent à un serviteur de Dieu , il mourut le jour des ides de janvier ( i3 janvier). Le disciple et le successeur de ce maître, ainsi que ses compagnons , recommandèrent son ame à Dieu , et célébrèrent avec pompe de solennelles obsèques. Le lendemain son corps fut porté dans le chapitre, et inhumé avec respect à côté de l'abbé Osbern. J'ai composé sur lui en vers hexamètres une inscription abrégée dans laquelle j'ai préféré m'attacher plutôt à la vérité qu'à l'élégance d'une poésie sonore. En priant ainsi le bon Sauveur, et en me rappelant par la grâce de Dieu le bien qu'il a fait, je me suis exprimé en ces termes :
« 0 Christ! roi/des rois! sauvez Roger, ce père
i-jtj ORDERIC VITAL
« doux et sincère, qui, pour vous, a supporté beau- »i coup de choses avec bonté. Il renonça pour la pau- « vreté à ses biens, à ses maisons et à sa volonté; il « courut à perdre haleine par les sentiers de la vertu « pour s'appliquer à vous suivre. 11 eut pour père « Gervais , et pour mère Emma , dans lesquels bril- « lèrent 1 éclat des mœurs et l'étendue des biens. « Instruit par de saintes leçons , le prêtre Roger prit h avec joie le joug monacal du bienheureux Be- « noît. Pendant sa longue carrière, il se distingua « par Thonnêteté de ses mœurs , et mérita ainsi de « devenir le guide et. l'abbé de ses compagnons. En « effet, Serlon étant devenu évêque de Séès, Ro- « ger prit le gouvernement du monastère de Saint- « Evroul. Moine illustre pendant cinq fois onze an- « nées, il fut pasteur du bercail d'Ouche pendant « trente-trois ans. 11 admit au noviciat quatre-vingt- « dix moines, et leur enseigna à se soumettre au joug « rigide de la règle. Toujours simple, doux, et brilk lant du Zèle de la bonté, ceux qu'il instruisit par « ses discours, il les soutint par de bons exemples. « Enfin , accablé par la vieillesse, il déposa ses mem- « bres dans la terre quand Janus eut terminé sa dou- « zième journée. Monarque plein de bonté, effacez « les fautes de Roger -, donnez-lui les joies de la lu- « raière ; je vous prie que maintenant il repose en a paix comme il en fut l'ami. »
L'an de l'incarnation du Seigneur 1 122, l'esprit de perversité fit renaître la tempête des guerres , et le sang humain coula déplorablement dans des massacres insensés dignes des bétes féroces. La criminelle Erynnis, ayant trouvé sa place dans les cœnrs,<iéploya
ses fureurs contagieuses , alluma les feux de la rage , et poussa les hommes à leur perte et à celle de leurs frères. Dans leur turbulence , les peuples s'affligèrent de la paix et du repos, et, tout en tâchant de renverser la puissance des autres, par un équitable jugement de Dieu , ils s'égorgèrent le plus souvent avec leurs propres armes. Véritablement, sans yeux et sans cœur sont ceux qui dans la paix désirent Ja guerre , qui dans le bonheur recherchent les calamités', comme la soif aspire au breuvage, et ne savent point apprécier le bien tant qu'ils le possèdent. Quand ils l'ont perdu, ils le réclament vivement ; mais , affligés de misères, ils ne peuvent plus le retrouver malgré leurs recherches. Aussi, reconnaissant que leur perte est irréparable, ils s'affligent et pleurent inconsolables.
Ce fut dans de telles dispositions que plusieurs personnes voyant que Je légitime héritier du roi Henri était mort, et que le monarque, tournant à la vieillesse , manquait d'enfans légitimes , s'attachèrent de toute leur affection à son neveu Guillaume Cliton, et firent tous leurs efforts pour l'élever au pouvoir. Après la mort de leur père , le Roi éleva avec bonté comme ses propres enfans, et, quand ils furent parvenus à l'adolescence, arma chevaliers Galeran et Robert, tous deux fils de Robert, comte de Meulan, qu'il avait beaucoup aimé , et duquel , au commencement de son règne, il avait reçu beaucoup de secours et de consolations. Galeran posséda tout le patrimoine de son père en deçà de la mer, savoir, en France, le comté de Meulan; en Normandie, Beaumont 1 et les terres adjacentes. Son frère Robert
1 Bcauraont-k-Kogcr.
37 8 ORDKRIC VITAL.
eut en Angleterre le comté de Leicester ; le Roi lui donna en mariage Amicie, fille de Raoul de Guader, qui avait été fiancée à son fils Richard, et ajouta à ces dons Breteuil avec les terres qui en dépendent.
Ce même monarque traita avec une grande douceur Mathilde sa bru , et la relint en Angleterre avec de grands honneurs tant qu'elle voulut y rester; mais, au bout de quelques années, désirant voir ses parens, elle se rendit à Angers, et y resta quelque temps fixée par l'amour du pays natal. Enfin, par l'inspiration de Goisfred, évêque de Chartres, elle quitta le siècle, et , devenue religieuse .au couvent de Fontevrault, elle s'attacha en liberté à l'époux céleste, et elle le sert. Ainsi que je l'ai dit, je crois qu'elle avait douze ans quand elle épousa, dansFété7 le jeune Guillaume ; et six mois n'étaient pas accomplis encore quand son époux imberbe périt dans le naufrage. Le Roi, plein de bonté, l'éleva comme sa propre fille , et la garda long-temps chez lui, afin de l'unir à un mari élevé et puissant, et de la porter au faîte des richesses et des honneurs au-dessus de tous ses parens-, mais elle prit un meilleur parti, en s'unissant à l'époux céleste, fils de Dieu et d'une Vierge. Cette princesse était prudente et belle, éloquente et bien élevée , et distinguée convenablement par beaucoup de bonnes qualités. Puisse la bonne fin qu'elle a faite paraître désirable aux hommes et agréable à Dieu !
Dans le même temps, Amauri, comte d'Evreux, portait dans le cœur beaucoupde ressentimentde voir les prévôts, et d'autres officiers du Roi, exercer leurs fureurs sur ses terres. Us imposaient des exactions
extraordinaires, et, selon Jeur fantaisie, détournaient Je cours de la justice; ils faisaient supporter beaucoup de vexations aux grands et aux gens de moyen état, commettant ces indignités, non par leur propre puissance, mais par la crainte qu'inspirait le Roi et en abusant de son pouvoir. En effet, ce prince, ignorant ces desordres, restait en Angleterre. La terreur qu'il inspirait étouffait les entreprises guerrières; mais il était cruel de voir que les peuples fussent livrés à la cupidité excessive des intend ans. Les mauvais officiers sont pires que des brigands. En effet les paysans peuvent éviter les voleurs par la fuite ou Je déplacement; mais ils ne peuvent sans perte se soustraire aux atteintes des perfides sergens.
L'emporté Amauri alla trouver Foulques, comte d'Anjou, son neveu ; il l'engagea par des insinuations adroites à marier sa fille Sibylle à Guillaume, fils du duc Robert, dont la valeur, la bonté et la naissance illustre étaient dignes d'un empire. Foulques se rendit facilement aux insinuations de son oncle, et, ayant fait venir le jeune prince avec ses gouverneurs et ses domestiques , il lui accorda sa fille, et lui donna en dot le comté du Mans, jusqu'à ce qu'iJ obtînt son héritage. Ensuite Amauri attira dans son parti tous ceux qu'il put déterminer, et trouva beaucoup de personnes faciles, disposées à le seconder, conformément au caractère léger des Normands.
Galeran comte de Meulau , Guillaume de Roumare, Hugues de Montfort, Hugues de Neuf-Châtel, Guillaume Louve! , Baudri de Brai, Païen de Gisors, et plusieurs autres qui murmuraient avec perfidie, se concertèrent d'abord en cachette; mais, peu de temps
38o OADER1C VITAL.
après , pour Jeur perle, ils firent éclater ouvertement leur révolte. Le comte Galeran desirait ardemment faire ses premières armes-, mais, sans nul doute, il débuta follement en se révoltant contre son seigneur, qui l'avait nourri, et en levant d'abord contre lui une main cruelle pour seconder ses ennemis. Afin de leur procurer légitimement les douceurs du mariage et pour se fortifier en même temps contre tous ses voisins, il avait marié ses trois sœurs à trois châtelains illustres qui étaient puissans par leurs vassaux , leurs places fortes et leurs richesses. L'une d'elles épousa Hugues de Montfort, une autre Hugues de Neuf-Châtel, fils de Gervais, la troisième Guillaume Louvel1, fils d'Ascelin, qui, après la mort de Robert-Goël son frère, acquit le château d'Ivri avec tout son patrimoine.
Guillaume de Roumare réclama la terre de sa mère que Raoul de Bayeux, son beau-père, avait rendue au Roi pour le comté de Chester ; il demanda en outre en Angleterre une autre terre nommée Corby \ Le Roi ne lui accorda point sa demande, et lui répondit des choses outrageantes. Aussi ce jeune seigneur irrité passa soudain en Normandie , et, saisissant l'occasion favorable , quitta le parti du Roi , trouva beaucoup d'alliés, et, du sein de Neuf-Marché, fit cruellement la guerre aux Normands. Pendant deux ans, il fit éclater son ressentiment par le pillage , l'incendie et Ja prise des hommes ; il ne cessa point ses entreprises jusqu'à ce que le Roi l'eût satisfait convenablement, et lui eût restitué une grande partie des biens qu'il avait demandés.
* Comte d'Ivri, fils d'Ascelin Goèl de Drthcrral , et d'une fille naturelle de Guillaume de Breteuil. — ' Cotvitt.
Au mois de septembre , Amauri , Galeran et quelques autres dont j'ai parlé ci-dessus, se réunirent à la croix Saint-Leufroi, et y ourdirent une conspiration générale.
Ces menées clandestines n'échappaient point au roi Henri. C'est pourquoi, dans le mois d'octobre, il rassembla une grande armée à Rouen ; puis sortant de la villele dimanche après son repas, comme tout le monde ignorait ses projets et l'objet de son voyage, il appela à lui Hugues de Montfort, qui se présenta aussitôt, et il lui ordonna de lui remettre son château '. Ce seigneur, qui était un des conjurés, voyant sa perfidie découverte, éprouva une prompte anxiété, et, fort incertain de ce qu'il devait faire dans un si court espace de temps , il se décida à obéir aux ordres du Roi, car il craignait que son refus ne le fit aussitôt charger de fers. Alors le Roi envoya en avant, avec Hugues, des amis fidèles pour recevoir les clefs de la place. Dès qu'il se vit loin de la présence de Henri , il poussa à toute bride son rapide dextrier, et abandonna ses compagnons à l'entrée de la forét^ puis, prenant un chemin plus court qu'il connaissait parfaitement, il les prévint, et, sans descendre de cheval, il ordonna à son frère, à sa femme et à ses gens de garder soigneusement le château. « Le Roi, dit-il, vient ici en « force-, tenez bon contre lui.» De là il courut en toute hâte à Brionne, et, ayant raconté ce qui se passait, il fit prendre les armes au comte Galeran pour en venir ouvertement au combat. Au retour de ses amis , qui se plaignaient d'avoir été trompés par la perfidie de Hugues, le Roi irrité fit armer aussitôt ses cheva-
• Montfort-sur-Rtle.
liers et attaquer la garnison avant qu'elle fût préparée. Dans les deux premiers jours , toute la ville fut brûlée, et la place fut prise jusqu'au château. Alors Robert ' , lils du Roi, et Néel d'Aubigui, amenèrent beaucoup de troupes du Cotentin: c'est pourquoi Raoul de Guader et les autres assiégés eurent beaucoup à souffrir, en dedans , des assauts répétés qu'on leur livra. Enfin, se voyant privés de tout secours de la part des conjurés, et adoptant une meilleure résolution, avant un mois de siège, ils firent la paix, et, reçus en grâce par le Roi, ils lui remirent la tour. De là Heuri se rendit à Pont-Audemer , dont il pressa vaillamment le château pendant six semaines.
Le Roi donna une plaine terre a à Adeline, qui était fille de Robert comte de Meulan , et à son fils Galeran , à condition que , si Hugues faisait la paix avec lui, Galeran serait désormais pour lui un ami intime et fidèle. Hugues, ayant appris cette proposition, eut la témérité de la mépriser, et préféra être privé de tous ses biens par la confiscation, que de s'attacher heureusement par la réconciliation au prince qui l'avait élevé et comblé d'honneurs.
Dans le même mois, le vénérable Serlon, après avoir gouverné trente-deux ans l'évêché de Séès, chanta une messe dans Y église de saint Thomas martyr, le 7 des calendes de novembre ( 26 octobre ). Quand elle fut finie, il appela les clercs et les ministres de l'Eglise, et leur parla en ces termes : « Je « suis brisé par l'âge et l'affaiblissement, et je m'a-
• Robert de C«en , comte de Glocestcr , et seigneur de Thorigni.
• Plana iellus ; terres sans forêts.
« perçois que je touche de près au terme de ma car- « rière. Je vous recommande au Seigneur mon Dieu , <( qui m'a fait son vicaire auprès de vous, et je vous « prie d'implorer dignement pour moi sa clémence. « Maintenant il faut préparer le lieu de ma sépulture, « parce que le temps de mon séjour parmi vous n'a « plus qu'une courte durée. » Il se rendit ensuite avec le clergé à l'autel de Sainte-Marie mère de Dieu : c'est là que devant cet autel même il désigna avec sa crosse pastorale l'espace du tombeau ; puis , ayant adressé au Seigneur ses prières, il sanctifia le sépulcre en l'aspergeant d'eau bénite. Aussitôt les ouvriers ouvrirent une fosse avec des pioches, et jetèrent la terre avec des pelles. Cependant les maçons et les tailleurs de pierre creusèrent un sarcophage avec leurs marteaux, pour ce prélat qui marchait et parlait encore, et ils disposèrent la tombe comme s'il eût été déjà étendu sans vie.
Le lendemain, vendredi, Serlon se rendit à la basilique; il voulut célébrer la messe comme à son ordinaire, et, plus fort de courage que de corps, il passa l'amiçt au dessus de sa tête -, mais , comme ses membres tremblaient, il craignit de ne pouvoir commencer un si saint office. Il ordonna au chapelain Guillaume de célébrer la messe. Quand il eut fini , il manda tous les chanoines e' leur dit : « Réunis- « sez-vous auprès de moi après le dîner, parce que « je veux légalement employer, pour l'avantage de « l'église, le trésor que j'ai amassé de ses revenus, <c pour des usages temporels. Je désire vivement, « avec l'aide de la grâce de Dieu , éviter que des « ennemis ne trouvent sur moi quelque chose qui
« puisse servir à m'accuser justement en présenee « du Seigneur. En effet, comme je suis entré nu dans « ce monde , il convient que j'en sorte nu , afin de « mériter de suivre librement les traces de l'agneau, « pour l'amour duquel j'ai dès long-temps, avec joie, « renoncé à toutes les choses mondaines. »
A neuf heures, le prélat se mit à table; mais, aspirant déjà aux choses célestes , il ne mangea rien de ce qui était devant lui. Comme les convives mangeaient sans avidité, parce qu'ils étaient remplis d'une profonde tristesse, il les instruisit abondamment en les nourrissant du pain de la doctrine , et, comme il était éloquent et fécond , il leur distribua largement la semence de la parole divine. La Normandie , à ce que je crois, n'eut jamais d'enfant plus élégant et plus éloquent que Serlon. 11 était d'une médiocre stature,, agréable dans toutes ses manières, autant que l'exige l'humaine beauté , et qu'il convient à un mortel que tant de misères accablent. D'abord roux dans son adolescence , il blanchit promptement dès sa jeunesse , et, avant sa mort, pendant près de cinquante ans , il brilla de l'éclat de la neige. Très-instruit dans les lettres tant séculières que divines , il était toujours disposé à répondre à tout ce qu'on lui proposait. Ceux qui persistaient dans le mal le trouvaient très-sévère; mais il prodiguait la clémence à celui qui, les larmes aux yeux , faisait l'aveu de son crime, et il était pour lui rempli de douceur, comme un tendre père envers son fds malade. Je pourrais dire beaucoup de bien de lui; mais je ne saurais, par mes paroles , éloigner de lui la mort qui va le frapper. Dans la fatigue que j'éprouve, je me porte vers d'autres ob-
jets, et je m'attache à conduire à sa fin le livre que j'ai commencé.
Comme on était prêt à quitter la table après le repas, il se présenta un domestique qui annonça la venue des cardinaux romains Pierre et Grégoire. On était alors à la veille de la fête des saints apôtres Simon et Jude. Aussitôt Serlon dit aux clercs et à ses principaux domestiques : « Allez promptement; servez avec soin « les Romains, donnez-leur en abondance tout ce qui « leur est nécessaire, parce qu'ils m'apportent un a message de mon seigneur le pape, qui , après Dieu, a est le père universel. Quels qu'ils soient, ils sont « nos maîtres. » C'est ainsi que le vieillard attentif envoya ses gens à leur rencontre, et, comme il en avait l'usage , resta seul assis dans sa chaise , sans douleur et sans apparence de maladie. D'après ses ordres, tout le monde alla au devant des cardinaux ; on leur offrit honorablement l'hospitalité , et on leur rendit tous les honneurs convenables, conformément au commandement du pontife. Cependant, comme on s'acquittait des devoirs que la circonstance exigeait, Févêque , assis, mourut comme s'il se fût endormi. Les gens de Serlon, leur service terminé, retournèrent vers leur maître ; mais l'ayant trouvé mort sur son siège , ils le plaignirent en pleurant amèrement. Le lendemain , son corps fut mis dans le tombeau , qui, comme je l'ai dit, était préparé depuis trois jours. 11 reçut ce service de Jean, évêque de Lisieux, qu'à cet effet le Roi avait envoyé du siège
de Pont-Audemer.
A la mort de Serlon , le jeune Jean, fils de Hardouin et neveu de l'évêque de Lisieux, obtint l'évêche* de