‹ Histoire de NormandieChapitre 8 sur 18 · IV · texte numérisé non relu

IV

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cause de leur éclat et de leur sublimité. Pierre Léon a composé ces trois distiques élégiaques sur Je pape Urbain, et a recommandé ainsi sa mémoire en peu de mots :

« Rheims posséda Odon comme chanoine, Cluny le « posséda comme moine; Rome l'appelle, et la ville « d'Ostie le reconnaît pour son évêque. Devenu pape « en échangeant son nom contre celui d'Urbain , la « ville de Rome recouvra sous lui tout l'honneur dont a elle était privée. Elle a célébré ses illustres obsèques « le quatrième jour avant l'arrivée du mois d'août. »

Un autre illustre poète s'étendant sur la vie, la conduite et la mort du même pape , a composé les vers suivans :

ce Odon, chanoine deRheims, que Hugues de Cluny w créa moine , devint un pape excellent. Tant qu'il « vécut , il fut le flambeau de Rome : sa mort fut pour « elle une éclipse. Rome, qui vivait de sa vie, mouce rut de sa mort. 0 Rome, les lois qu'il te donna, la « paix qu'il te procura te comblèrent de bonheur. 11 « sut te préserver des vices à l'intérieur , et des ence nemis au dehors. Le riche, par ses présens, ne put « le corrompre ; la renommée ne l'enivra pas de ses « éloges, et les menaces de la puissance ne l'effrayèci rent jamais. Sa langue se distingua par l'éloquence, « son cœur par la sagesse , ses mœurs par l'honnê- « teté, son extérieur par la décence. Grâce à lui, u la ville sainte' est accessible, notre loi triomphe, « les Gentils sont vaincus, et la foi croît dans l'uni- « vers. Comme la rose, la plus brillante des Heurs ii d'un jardin, est aussi plus rapidement enlevée, de

Jérusalem prise par le* Croise».

u même les destins enlevèrent ce pape dans sa fleur. « L'homme appartient à la mort , l'âme au repos , le « cadavre à la tombe : il ne reste plus parmi nous « que son glorieux souvenir. »

Pendant que le pape Urbain brillait encore dàns la maison du Seigneur, et par ses prédications comme par ses exemples, chassait dignement les ténèbres du cœur des mortels, Guibert de Ravenne, que Ton nommait Clément, vint à mourir. Pierre Léon composa , ainsi qu'il suit, son éloge en vers ironiques :

« Guibert! ni Rome, ni Ravenne ne t'offrent un « asile ; tu ne fus établi dans aucune des deux. Main- « tenant toutes les deux te manquent. Tu vécus à « Sutri , pontife réprouvé par la malédiction , et tu « meurs à Citta-di-Castello. Comme tu n'étais qu'un « nom sans réalité , Cerbère t'a préparé pour ce vain « nom un séjour dans l'enfer. »

Le pape Urbain étant mort, Rainier , moine de Vallombreuse , fut élu pape sous le nom de Pascal, et, seize jours après la mort de son prédécesseur, fut consacré canoniquement. H occupa le siège apostolique pendant près de vingt ans, et se donna les plus grandes peines pour servir l'Eglise de Dieu. Du temps de Philippe , roi des Français, il vînt en France, célébra la Pâque dans la ville de Chartres, et confirma les privilèges de cette église , à [la demande d'Ives son vénérable évêque.

L'empereur Henri iv, qui depuis sa jeunesse avait toujours troublé l'Eglise de Dieu, qui avait longtemps usurpé avec violence les investitures, avait introduit dans la maison du Seigneur de profanes intrus opposés à l'unité ecclésiastique , et les avait

cruellement aimés de la puissance séculière 5 chassé enfin du trône par Charles son fils, eut honte de l'énormité de ses attentats, et dans une vieillesse misérable, abandonné de tous ses amis, mourut le 7 des ides d'août (7 août). Comme il expira frappé de l'anathème apostolique à cause de ses forfaits, il pourrit comme la charogne d'une béte féroce, loin du sein de la terre maternelle, et ne mérita pas de recevoir les honneurs de la commune sépulture des mortels. 11 régna pendant près de cinquante ans 5 mais il reçut le prix cruel de son asservissement au crime.

L'empereur Charles Henri v commença à régner l'an de l'incarnation du Seigneur 1106: il saisit le sceptre tyrannique de son père, régna près de dix» neuf ans , et marcha dans les voies paternelles comme ce coupable héritier d'un père scélérat, dont il est parlé dans les Paralipomènes. L'an cinquième de son règne, il assiégea Rome avec trente mille cavaliers et une grande multitude d'hommes de pied : reçu par les Romains d'après un traité conclu avec eux, il en-^ tra dans la basilique de l'apôtre Saint-Pierre, et, par l'ordre du pape, s'assit dans la chairç impériale. Aussitôt il prescrivit au pape de chanter la messe ; mais le pontife s'y refusa, à moins que quatre seigneurs qui accompagnaient l'empereur , et qui avaient été nominativement frappés d'anathème, ne sortissent de l'église. En conséquence l'empereur irrité ordonna de prendre le pape devant l'autel : aussitôt un des satellites de Henri s'empara du pontife; mais, plus hardi que toute l'assistance, un imitateur de Simon- Pierre tira son glaive , frappa le satellite plus forte-

ment et plus cruellement que Pierre n'avait frappé Malchus, et d'un seul coup le laissa là sans vie. Il résulta de cet événement un grand trouble dans la ville; on se battit cruellement de part et d'autre; et, sans respect pour les temples saints, on les inonda de sang humain. Deux mille Normands étaient venus de la Pouille secourir les Romains : réunis aux Latins et aux citoyens de Rome, ils sortirent et firent mordre la poussière à une multitude d'Allemands et d'autres peuples qui déjà s'étaient établis avec sécurité dans l'ancienne ville, au-delà du Tibre. Trois fois ils chassèrent de Rome l'empereur et ses partisans : toutefois ils ne purent tirer le pape de ses fers, parce qu'il avait été soustrait à leurs regards. L'empereur tenta de traverser la ville à force ouverte avec son armée pour se porter en Campanie ; mais la résistance qu'il essuya le força honteusement de se retirer ailleurs, et beaucoup de gens eurent à déplorer la mort de ce grand nombre d'hommes de son armée , qui , comme nous l'avons dit, avaient été égorgés dans la place. Alors le pape , étroitement retenu , privé de toute consolation, accorda à l'empereur tout ce qu'il lui demandait. En conséquence, mis par lui en liberté, il devint un objet de mépris pour beaucoup de persounes. Robert, évêque de Paris, Galon, évéquo de Laon , Pons, abbé deCluny, et plusieurs autres cardinaux et prélats des églises blâmaient le pape, et pensaient sans nul doute que l'on devait considérer comme nul tout ce qu'il avait accordé à l'empereur, soit verbalement, soit par écrit. Ils assuraient qu'il aurait dû préférer mourir pour la vérité et la justice., suivre avec innocence le Christ jusqu'au trépas, et

souffrir plutôt les fers, et même les fouets, que de rien céder à la puissance séculière contre le droit et les décisions des Pères. Pascal supporta patiemment les réprimandes des sages , et reconnut leurs décisions comme légitimes et vraies. Peu après , il convoqua à Rome un concile d'évêques; et, de l'avis des jurisconsultes, condamna publiquement tous les actes que l'empereur, par sa violence, lui avait fait approuver. II excommunia l'empereur lui-même comme coupable de la violation de la maison de Dieu, de la captivité du vicaire du Christ , et de l'effusion du sang chrétien . C'est ainsi que l'empereur , dans la sixième année de son règne, souilla la gloire du Latium par un énorme attentat, et opprima vainement plusieurs nations pour commettre un si grand crime. Un certain scholastique d'Irlande a écrit une relation judicieuse dans laquelle il rapporte combien l'hiver fut cruel et dangereux alors, à cause des pluies, des neiges et des glaces; combien l'armée eut à souffrir de calamités dans les routes étroites et montueuses, ainsi qu'au passage des fleuves, et comment l'empereur , ayant rassemblé ses forces et assiégé Rome, l'emporta plutôt par les menaces que par les armes. Dans cette expédition , Henri attaqua Milan , mais il en fut repoussé ; et ne tira aucun fruit de cette hostilité. Alors il ravagea le vaste pays où régnait la puissante Mathilde , qui possédait Pavie, Plaisance, et cette grande partie de l'Italie que l'on appelle maintenant la Lombardie ; elle lui avait long-temps et beaucoup résisté ainsi qu'à son père , et avait toujours adhéré aux vrais pontifes Grégoire , Urbain et Pascal.

Henri, roi des Anglais, maria à l'empereur sa fille

Mathilde , que Roger, fils de Richard, cousin du monarque , conduisit d'Angleterre en Allemagne avec une suite brillante. Ce roi opulent donna avec sa fille dix mille marcs d'argent, et envoya de magnifiques présens suivant l'usage des rois. L'empereur aima tendrement une femme si distinguée; mais, à cause de ses péchés, il fut privé d'une postérité digne de l'Empire. Il en résulta que, par l'ordre de Dieu, la couronne impériale passa dans une autre famille. En effet, à la mort de l'empereur, Lothaire, duc des Saxons, fut élu par les grands ; et, grâce à sa tempérance et à sa bonté , il fut élevé au trône impérial. Après la mort de son mari, l'impératrice Mathilde retourna en Angleterre; et, quoique tendrement chérie par les étrangers, elle préféra se fixer parmi ses compatriotes. Le roi des Anglais son père la maria à Geoffroi , comte d'Anjou, auquel elle donna, en n33, un fils nommé Henri, que beaucoup de peuples attendent pour leur maître, si Dieu tout -puissant, au pouvoir duquel toutes choses sont placées , veut bien y consentir.

Maintenant, après m'étre quelque peu écarté du sujet que je traitais, pour m'arréter aux événemens qui se sont passés au-delà des Alpes, en Italie et en Palestine, je dois revenir à nos affaires dont le théâtre fnt l'Angleterre ainsi que la Normandie.

Guil(aume-le-Roux , illustre dans la guerre, régna en Angleterre après la mort de son père , comprima fortement les rebelles sous la verge de la justice, et retint à son gré sous sa puissance tous ses sujets pendant douze ans et dix mois. Ce prince était libéral envers les chevaliers et les étrangers ; mais il oppri-

niait beaucoup trop les pauvres habitaus de son royaume, et leur enlevait violemment ce qu'il prodiguait aux premiers venus. Beaucoup de seigneurs de la cour de son père , qui par leurs exploits avaient conquis des droits inconnus à leurs ancêtres, moururent du temps de Guillaume : il remplaça ces grands dignitaires par quelques hommes inférieurs qu'il éleva au faîte des honneurs en récompense de leurs adulations. Il n'eut point d'épouse légitime; mais, sans jamais s'en rassasier, il se livra à un obscène libertinage et à de fréquentes liaisons infâmes; il donna d'une manière condamnable à ses sujets l'exemple d'une honteuse débauche, souillé qu'il était de toutes sortes de vices. Quand les évéques et les abbés venaient à mourir, les satellites du roi envahissaient les terres et tous les trésors de l'Eglise , et durant trois ans et plus les faisaient entrer dans le domaine royal. Ainsi, par suite de la cupidité qui amenait au trésor du prince tant de revenus importans , les églises vaquaient ; et , manquant de pasteurs nécessaires , les brebis du Seigneur étaient exposées à la dent des loups.

A cette époque, les vénérables évêques, Osmond de Salisbury, Gualchilin de Winchester, Guillaume de Durham, Remi de Lincoln, et plusieurs autres respectables pontifes quittèrent la vie: Flambart, Foulcher son frère et quelques autres hommes de la maison du Roi gardèrent long -temps leurs biens et leurs trésors. C'est ainsi qu'à la mort de Baudouin, abbé de Saint-Edmond, roi et martyr, de Siméon, abbé d'Ely, et de quelques autres Pères qui vinrent à abandonner ce siècle mortel , les ministres de Guillaume

envahissaient par toute l'Angleterre les monastères avec tout ce qui leur appartenait, ne délivraient qu'avec parcimonie aux moines leur nourriture et leur vêtement , et versaient le surplus dans le trésor royal. Enfin, après de longs délais, le Roi accordait les honneurs ecclésiastiques aux clercs ou aux moines de sa cour , comme on donne un salaire à des mercenaires : dans ces hommes , la religion était à ses yeux bien moins un titre que la faveur qu'il leur portait, et les services temporels qu'ils pouvaient lui rendre.

Ce fut d'après ces motifs que Robert, surnommé Bloiei1, qui avait été chapelain de Guillaumel'Ancien', qui à sa mort était passé, avec Guillaumele-Jeune3, du port de Touques en Angleterre , et qui avait porté à l'archevêque Lanfranc une lettre du Roi mourant pour qu'il couronnât son fils, obtint, à la mort de Rémi, l'évêché de Lincoln, qu'il j^arda plus de vingt ans. Girard, neveu de Gualchilin de "Winchester, d'abord évêque d'Hereford , devint ensuite, du temps du roi Henri, archevêque d'York. Guillaume de Guarel - Guest obtint l'évêché d'Exeter; Jean-le-Médecin celui de Bath; Raoul, surnommé Luffa , celui de Chester -, Ranulphe Flambart celui de Durham : Herbert Losengia celui de Hereford. C'est ainsi que partout les chapelains et les favoris du Roi s'emparèrent des prélatures de l'Angleterre, et que quelques-uns deux n'en retinrent pas moins les places qui leur servaient à opprimer les pauvres et à augmenter leur opulence. D'autres, au

' Ou Blouct.

* Guillaume-le-Conquérant. 1 Guillaume-le-Roax.

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contraire , furent , par la grâce de Dieu , effrayés de s'être chargés du fardeau de l'administration ecclésiastique ; ils s'appliquèrent à bien gouverner , à l'intérieur comme à l'extérieur, les troupeaux qui leur avaient été confiés, et amendèrent louablement leur vie , conformément à la volonté divine. Les hommes font beaucoup de choses coupables pour arriver au terme de leurs désirs, ne voulant que satisfaire leurs fantaisies en commettant de mauvaises actions, tandis que le sage arbitre de toutes choses les dispose bien dans son ineffable bonté pour l'avantage du plus grand nombre. Souvent on choisit, pour gouverner l'Église, des hommes inconsidérés et ignorans, en se déterminant , non d'après la sainteté de la vie ou l'instruction dans les dogmes ecclésiastiques , ou la connaissance des lettres libérales, mais plutôt par la faveur que Ion accorde à la noblesse de la famille, ou par les grâces que l'on vent faire à de puissans amis. Dieu clément épargne les hommes élevés par de telles promotions , il a pitié d'eux ; il répand d'en haut sur eux l'abondance de ses grâces, il les emploie à éclairer sa maison par la lumière de la céleste sagesse ; et par leur zèle beaucoup de gens sont sauvés.

Le vénérable Anselme, archevêque de Cantorbéry, voyant la continuité des prévarications, était fréquemment contristé. A l'imitation de Jean et d'Elie, il ne se lassait pas de reprendre ce qu'avec douleur il voyait faire contre la loi divine. L'orgueilleux monarque, qui s'indignait d'être salutairement réprimé par le frein du guide spirituel , était retenu dans les lacs de la méchanceté par ses conseillers pervers et insolens, et se mettait en courroux contre les utiles

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exhortations de celui qui le reprenait saintement. C'est pourquoi le sage archevêque fut deux fois exilé du vivant de Guillaume : il se retira d'abord auprès du pape Urbain , et ensuite auprès du pape Pascal. Edouard, son chapelain et le compagnon de son exil , a soigneusement raconté, dans un livre éloquent qu'il a publié sur la piété, les actions et les instructions pleines d'onction de ce prélat, quelles furent les causes de son exil , et combien fut périlleux le voyage qu'il entreprit. 11 y fut accompagné par l'Anglais dont nous venons de parler , et par un noble chevalier nommé Baudouin de Tournai : leur vertueux dévoûment a reçu de grands éloges de la part de ceux qui ont pénétré familièrement dans les secrets de leur conduite. Anselme trouva dans la Pouille le pape Urbain , qui l'accueillit respectueusement et Y y garda quelque temps avec lui. Alors Roger, fils de Tancrède et comte de Sicile, était venu dans la Campanie et assiégeait Gapoue: il entreprenait de rétablir dans ses droits paternels Richard, fils de Jourdain, qui était son neveu, et il assiégeait étroitement les rebelles Lombards qui avaient chassé ce jeune prince. Le pape, pris pour médiateur, se trouvait là , et, de concert avec le vénérable Anselme, essaya de concilier les rivaux divisés. Enfin le comte Tancrède ayant vaincu les révoltés, rendit à son neveu ses anciens biens, et le pape recommanda le comte à Anselme. Un concile ayant été, par l'ordre du pape, convoqué à Bari , et une foule de questions compliquées sur la Foi et les autres mystères ayant été présentées par les Grecs, sur l'invitation d'Urbain, le père Anselme prononça un sermon général devant toute

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l'assemblée, et sur chaque question proposée satisfît les Grecs comme les Latins par des réponses subtiles et lumineuses. Lorsque ce pape alla s'acquitter de ses devoirs apostoliques envers Dieu et le peuple chrétien, et qu'il eut résolu de servir spirituellement les fidèles dans la France, d'où il était orifrinaire, il tint un grand concile à Clermont, ville d'Auvergue $ il ordonna dans ses discours au peuple de Dieu d'aller combattre les païens, et il établit l'usage de porter sur les épaules la croix du Sauveur, qui est si redoutée du diable et de tous les esprits malins. Alors un mouvement extraordinaire eut lieu parmi les nations, comme nous l'avons suffisamment raconté dans le livre précédent.

Ce fut alors que Godefroi , duc de Lorraine , engagea le château de Bouillon avec toutes ses dépendances à l'évêque de Liège , son seigneur, et reçut de lui sept mille marcs d'argent. C'est ainsi que plusieurs autres, tant riches que pauvres, vendirent leurs biens et leurs revenus, et se procurèrent de l'argent pour entreprendre le voyage de Jérusalem.

Robert n. duc des Normands, qu'en plaisantant on avait nommé Courte-Botte, remit tout son duché pour cinq ans au roi Guillaume son frère, et reçut de lui dix mille marcs d'argent pour accomplir le pèlerinage qu'il voulait entreprendre. La neuvième année de son règne , le roi Guillaume ne voulant pas épuiser ses trésors, dépouilla les églises de leurs ornemens , que la piété zélée des anciens rois et des grands avait offerts à la sainte mère des fidèles , décorés d'or, d'argent et de pierreries, pour la plus'grande gloire de Dieu et en mémoire d'eux-mêmes* Au mois de sep-

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tembre, le roi Guillaume passa la mer, reçut la Neustrie pour le prix qu'il paya; et, pendant près de cinq années , c'est-à-dire tout le reste de sa vie , la foula durement aux pieds. Alors Odon , évéque de Bayeux, partit pour Jérusalem avec le duc Robert son neveu. Il y avait entre ce prélat et le Roi , pour d anciennes haines, un tel ressentiment que jamais jusques alors aucun conciliateur n avait pu les rapprocher. Le Roi, rancunier et irascible , avait une mémoire obstinée et n'oubliait pas facilement les injures qu'il avait reçues. Aussi ce prince orgueilleux se rappelait -il amèrement que Tévéque Odon, son oncle, s'était le premier élevé contre lui au commencement de son règne, et avait poussé à la révolte un grand nombre de seigneurs puissans. Ce fut à l'instigation d'Odon que Robert, comte de Mortain, s'empara de Peverisey ; mais ensuite assiégé par le Roi , qui était son neveu, il fit la paix et se réconcilia avec lui en lui remettant cette place. Gislebert, fils de Richard , fortifia, avec son frère Roger, la ville de Tunbridge; mais le Roi assiégea la place dans la semaine de Pâques , et bientôt s'en empara dès le premier assaut. Enfin Févêque Odon lui-même, de concert avec Eustache , comte de Boulogne , Robert , comte de Belléme et une troupe d'élite, se saisit du château de Rochester; et là, resserré par deux forts que le Roi bâtit , il fut forcé de se soumettre honteusement ; puis , dépouillé de ce qu'il possédait dans le royaume d'Albion , il en sortit pour jamais. Ensuite, quand le Roi exerçait ses vengeances en Normandie et attaquait son frère, qui Tavait injustement et vainement attaqué lui-même , et qu'ayant soumis les ba-

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rons, soit par For , soit par la crainte , il triomphait d'avoir acquis une grande partie de la Normandie , l'évéque de Bayeux lui résista long-temps de toutes ses forces et ne cessa de seconder le duc , jusqu'à ce que ce dernier fût réduit à l'impuissance d'agir. C'est pourquoi, après que le roi Guillaume eut, comme nous l'avons dit , obtenu l'avantage, Odon aima mieux passer à l'étranger que de se soumettre à son ennemi. Le prélat et le duc eurent à Rome un entretien avec le pape Urbain. Après avoir reçu sa bénédiction, ils traversèrent le Tibre, et allèrent passer l'hiver dans la Pouille. De là , Tévêque se retira dans la ville de Panorme, que l'on appelle vulgairement Palerme; il y quitta cette vie au mois de février; et Gislebert, évêque d'Evreux, l'ensevelit dans l'église métropolitaine de Sainte-Marie mère de Dieu. Odon, élevé à l'épiscopat dès son adolescence, reçut le gouvernail de l'Eglise, le tint près de cinquante ans, enrichit sa basilique de beaucoup de dignités et d'ornemens , honora le clergé, dépouilla beaucoup de personnes de leurs biens , et, dans sa prodigalité, donna aux uns cequ'il enlevait aux autres. Guillaume-le-Roux ayant appris sa mort, donna l'évêché de Bayeux à Turold, frère de Hugues de Bremoi Au bout de sept ans, Turold quitta volontairement son évêehé pour quelques motifs secrets, et, dans l'abbaye du Bec, se soumit aux règles monastiques sous l'abbé Guillaume; puis long-temps, jusqu'à la fin de sa vie, il combattit régulièrement pour son Dieu. 11 eut pour successeur, pendant vingt-six ans , Richard , fils de Samson. Ainsi le roi Guillaume posséda la Normandie et re-

' De Ebremou.

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prit les domaines de son père, que son frère avait follement aliénés de ses Etats; il confia Jes églises veuves de leurs pasteurs à des guides choisis suivant son caprice. Les monastères de Jumiège et de Saint- Pi erre- sur-Dive étaient vacans. En effet, Gontard, digne abbé de Jumiège, mourut le 6 des calendes de décembre ( 26 novembre ) à Clermont , pendant la célébration du fameux concile de cette ville. Le Roi lui substitua Tancard, prévôt de Fécamp, qui, au bout de quelques années , se retira avec infamie à la suite d'une honteuse altercation qui eut lieu entre lui et ses moines. II eut pour successeur, pendant vingt ans, Ours de Rouen, moine depuis son enfance dans le monastère de Jumiège. Cependant Foulques , moine dOuche, et abbé de Saint-Pierre-su r-Dive , s'était rendu auprès du pape Urbain, et se trouvait expatrié au mont Cassin. Son successeur, nommé Benoît, était mort moine dans le monastère de Saint-Ouen , archevêque de Rouen. En conséquence le roi Guillaume donna pour abbé aux moines de Saint-Pierresur-Dive, Etard , jardinier de Jumiège et moine depuis son enfance, qui, pendant quelques années, conserva avec soin le troupeau de Dieu; mais, après que Foulques fut de retour avec les bulles du pape, Etard lui remit avec plaisir sa magistrature cénobitique, et retournantà son ancien séjour, il y mourut dans la décrépitude. Quanta Foulques, qui, avantsou expulsion, avait durant vingt ans gouverné avec austérité f abbaye de Saint-Pierre-sur-Dive , il augmenta par son mérite le nombre de ses frères, et de toutes les manières rendit de grands services à l'Église. Il fut , par suite de l'envie et des instigations de Sa-

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tan , injustement accusé , déposé , exilé pendant sept ans. Ensuite, à son retour, il gouverna encore pendant sept autres années son abbaye avec succès, et mourut dans la vieillesse, en Angleterre, à Winchester, le 3 des nones d'avril ( 3 avril).

L'an de l'incarnation du Seigneur 1097 , Guillaume* le-Roux, ayant étudié les ëvénemens de la vie de son père et les motifs de ses guerres , rédama de Philippe, roi des Français, tout le pays du Vexin, et demanda les forteresses renommées de Pont-Oise, de C ha u mont et de Mantes. Comme les Français n'acquiescèrent pas à la demande de Guillaume , mais se disposèrent avec ardeur à repousser vigoureusement ses prétentions , nne grande guerre s'éleva entre deux peuples très-fiers , et une mort déplorable frappa beaucoup de monde. Au surplus, tout le poids des

calamités retomba et s accumula sur les Français: car

le roi Philippe, paresseux et replet, était peu propre à la guerre ; et son fils Louis , qui était encore dans toute la faiblesse du premier âge , ne pouvait encore combattre. Le monarque auglais , au contraire , se livrait tout entier aux armes : il s'attachait principalement aux guerriers d'élite et aux soldats éprouvés , et se plaisait à conduire avec lui , en leur accordant beaucoup d'honneurs , des escadrons de cavaliers choisis. Si César lui-même , avec les cohortes romaines, se fût présenté devant lui, et eût tenté de lui faire quelque injustice, Guillaume, avec de pareilles troupes , n'eût pas craint assurément d'essayer de près ses forces et le courage de ses chevaliers. Robert de Bellême était le chef de son armée : il jouissait d'une grande faveur auprès du Roi, et l'em-

portait surtout par son habileté. L'illustre comte fleuri , frère du Roi , Guillaume comte d'Evreux , Hugues comte de Chester, Gaultiér-Giffard comte de Buckingham, et plusieurs autres chefs et capitaines1, conduisaient l'armée anglaise, et, selon que l'inconstante fortune leur en fournissait l'occasion , ils se distinguaient par de grands exploits. La plupart des Français, obligés d'obéir à deux maîtres, éprouvaient de grandes inquiétudes, dans cette position, pour les biens dont ils avaient été comblés sous la domination de l'un et de l'autre monarque : ils préférèrent le plus courageux et le plus riche, et l'accueillirent favorablement, en lui offrant leurs hommes et lui ouvrant leurs places. En conséquence, Robert, comte deMeulan, reçut les Anglais dans ses forteresses , et leur offrit une facile entrée en France , où leur valeur occasionna de grands dommages aux Français. Guy de La Roche- Guyon , avide de l'argent des Anglais , leur fut favorable et leur remit ses châteaux de La Roche-Guyon et de Véteuil. Plusieurs autres en firent autant ? trahissant ainsi leurs concitoyens pour se livrer , par cupidité , à l'étranger. Alors le roi Guillaume fit bâtir à Gisors un château très-fort, qui, jusqu'à ce jour, a servi de boulevard à la Normandie contre Chaumont, Trie et Bourrit \ Robert de Belléme, habile ingénieur , dirigea ces travaux , après avoir fait choix de la position. Un jour que les Normands avaient attaqué les Français , et que ceux-ci se présentaient

' Consules , tribuni et centuriones.

* Burriz. Toutes les places que nous venons de citer sont a peu de distance de Gisors et de Vernon.

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