IV
bravement au combat, Thibault-Pains de Gisors, Gaultier d'Anfreville et Gérold de Bremoi furent fait6 prisonniers : le haut prix de leur rançon anima les Français , peu riches , à marcher au combat. Robert de Maudetour 1 , Odmond de Chaumont , Gaubert de Pourrit , Richard son frère , fils de Herbert de Sérans a , commandaient les troupes du Vexin , et souvent résistaient courageusement à l'ennemi. Cette province fournit beaucoup de braves chevaliers, naturellement généreux, et signalés par de grandes prouesses. Aussi ne voulurent-ils pas laisser déchoir la gloire du nom français , et marchèrent-ils à l'ennemi pour la défense de la patrie et l'honneur de leur nation. Us s'attachèrent des guerriers d'élite et de braves combattans qu'ils, appelèrent des divers points de la France, et en venant souvent aux mains avec l'ennemi, ils gagnèrent beaucoup de butin. Un jour , comme les troupes du roi d'Angleterre dévastaient les environs de Chaumont , et que la cavalerie déployait ses forces avec audace , les Français s'emparèrent de Gilbert de L'Aigle, et de plusieurs autres personnages d'une grande noblesse , tandis que , de leur côté , les Anglais firent prisonniers Pains de Montgai , ainsi que plusieurs autres.
L'an de l'incarnation du Seigneur 1098, au mois de septembre , le roi Guillaume rassembla une grande armée, et, se rendant en France, alla coucher à Couches, le 5 des calendes d'octobre (27 septembre). Dans cette même nuit, le monde fut témoin d'un prodige terrible : car presque tous les occidentaux virent le ciel entier s'embraser , pour ainsi dire , et
• Malclef tom. — 1 Seranf-le-BoiUeiller.
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devenir rouge comme du sang. Alors, comme nous l'apprîmes ensuite, lesChrétieus combattaient contre les Païens dans les contrées orientales, et, avec l'aide de Dieu , remportaient la victoire. Le roi Guillaume pénétra en France jusqu'à Pont-Oise , et dévasta cette contrée, remarquable par une grande abondance de toutes choses , en la livrant aux flammes et au pillage, et en enlevant ses habitans. Il assiégea, avec beaucoup de légions de soldats , la ville de Chàumont , et ordonna à ses hommes, couverts d'armures de fer, de lui livrer de rudes assauts. Les illustres soldats de la place défendirent avec vigueur leurs fortifications , et ne perdirent pas de vue la crainte du Seigneur et les devoirs de l'humanité. Ils épargnèrent avec soin et avec bonté la personne des assaillans , et dirigèrent toute la fureur de leur courroux sur les beaux chevaux de leurs ennemis : en effet , ils en tuèrent , à coups de flèches et de traits, plus de sept cents , qui tous étaient d'un grand prix , et dont les chiens et les oiseaux de proie de la France se nourrirent jusqu'à satiété. Ainsi beaucoup de chevaliers qui, fiers de leurs chevaux écumans , avaient passé l'Epte , furent forcés de s'en retourner à pied avec leur roi. Quoique les Français, malgré leur courage, ne pussent défendre leurs campagnes contre les coureurs anglais, dont le nombre était infini, et qu'ils n'osassent pas, n'ayant ni roi à leur téte, ni capitaine digne de les conduire , combattre de près un monarque puissant, environné de troupes innombrables , toutefois ils conservèrent leurs places , en les fortifiant courageusement, et attendirent que le Seigneur leur accordât, dans sa bonté, de meilleurs temps. Ce-
20 ORDKRIC VITAL.
pendant le roi Guillaume, accompagné de Guillaume duc des Poitevins, mena , sous la conduite du jeune Amauri et de Nivard de Septœuil, une nombreuse armée contre Montfort et Epernon , et dévasta tout le pays environnant -, mais le jeune Simon , avec l'aide de Dieu , conserva ses places intactes. Quant à Simon le vieux , il garda aussi Néauphle 1 -, Pierre, avec ses fils Ansold et Tedbold , se maintint dans Maulle , et d'autres châtelains , que je ne saurais nommer particulièrement, défendirent opiniâtrément leurs forteresses. Cependant le roi Guillaume ayant été obligé de retourner en Angleterre , à cause des affaires de l'Etat, et une trêve ayant été conclue de part et d'autre, la sérénité de la paix rendit aux Français la joie de la sécurité.
L'an de l'incarnation du Seigneur 1098, Magnus, fils d'Olaùs, roi des Norwégiens, prit les armes contre les Irlandais , et prépara , pour aller les attaquer, une flotte de soixante navires. Ce prince était fort de corps , beau , entreprenant et libéral , actif et vaillant, et remarquable par ses grandes qualités. Il était très-puissant dans les îles de l'Océan ; il possédait de grandes richesses et des biens de toute espèce. De son légitime mariage il eut Eustan et Olaûs, auxquels il laissa son royaume et une grande puissance. Il eut un troisième fils , nommé Ségurd , d'une Anglaise captive, mais noble, et il le fit élever par Tures, fils d'Inghérie , qui avait été son gouverneur. Ségurd, après la mort de ses frères, régna longtemps et fonda enNorwége desévêchés et des couvens de moines , que ses prédécesseurs n'avaient pas con-
• JVeclfia.
H1ST01HE DE NORMANDIE; UV. X. Il
nus. Avant de monter sur le trône , il s'était < mbarqué pour Jérusalem ; il avait assiégé par mer l'opulente ville de Tyr , située dans une île ; et , pendant que les Chrétiens de Jérusalem l'attaquaient par terre, il la pressa du côté des flots. A son retour par la Russie, il prit pour femme Mal f ride , fille du roi , et , rentré dans son pays , il ne tarda pas , avec l'aide de Dieu , à obtenir le sceptre. On compte cinq villes sur le littoral de laNorwège, en faisant le tour de cette contrée : savoir , Berghen , Kongel , Koping , Borgholm et Alsen. Tonsberg est la sixième ville : elle est située à l'orient , vis-à-vis des Danois. Dans le centre de 1 île on trouve de grands lacs très-poissonneux , et beaucoup d'habitations champêtres sur le bord des étangs. Les habitans du pays ont en abondance du poisson , des oiseaux et toute sorte de gibier ; ils suivent les rites du culte chrétien $ ils observent la paix et la chasteté , et punissent le crime par des lois sévères et des supplices cruels. Les îles Orcades, la Finlande , l'Islande , le Groenland, au delà duquel , vers le nord , on ne trouve plus de terre , et plusieurs autres îles jusqu'à la terre de Gothland, sont soumises au roi de Norwège , et de riches productions y sont transportées par mer de toutes les parties du globe.
Je vais maintenant chercher à expliquer la cause et à développer les événemens de la guerre que le roi Magnus entreprit contre les Irlandais, et qui occasiona à des peuples nombreux beaucoup de désastres et de carnage. Magnus avait épousé la fille du roi d'Irlande ; mais, comme ce monarque n'avait pas tenu les engagemens qu'il avait pris , le roi Magnus , irrité ,
lui avait renvoyé sa fille. En conséquence, îa guerre eut lieu entre ces princes. La cinquième année du règne de Guillaume-le-Roux , roi des Anglais, le roi des Norwégiens rassembla des forces de toutes parts, et , parcourant l'Océan par un vent d'est , il arriva aux îles Orcades , traversa l'Ecosse du côté du nordouest, gagna d'autres îles qui lui appartenaient y et parvint jusqu'à Anglesey. H voulut descendre en Irlande 5 mais les peuples s'étant présentés en armes sur les rivages de la mer , il se dirigea ailleurs. H passa à l'île] de Man, qui était déserte , la peupla, et prit soin de pourvoir les nouveaux habitans de maisons et des autres choses nécessaires au service de l'homme. Il visita aussi d'autres groupes d'îles situées dans la grande Mer , comme en dehors du globe ; et , en vertu de son autorité royale , il les fit habiter par divers peuples , et s'appliqua , pendant plusieurs années, avec un grand zèle, à étendre son royaume et à augmenter lé nombre de ses sujets. Un jour , le chef des forces du roi Magnus s'était rendu en Angleterre avec six navires 5 mais il avait arboré à son mât le bouclier rouge , qui est un signe de paix. Les peuples maritimes qui habitent le rivage de la grande Mer en Angleterre, ayant vu s'avancer vers eux, du côté du nord , des hommes qui leur semblaient barbares, et des vaisseaux inconnus, jetèrent de grands cris d'effroi , et accoururent armés de tout le pays des Merciens. Alors la guerre était allumée vivement entre les Anglais et les Gallois. C'est pourquoi tout cri soudain appelait aux armes les populations en masse.
Deux comtes auxquels est principalement soumis
HISTOIRE DE NORMANDIE } L1V. X. l3
le pays dés Merciens , et auxquels le hasard imposa également le nom de Hugues , envoyèrent promptement des courriers dans tout le pays, et mandèrent à tout ce qu'il y avait de Français et d'Anglais sous les armes de marcher au secours de la patrie contre les cohortes étrangères* En conséquence une grande multitude se réunit des comtés de Chester et de Shrewsbury , et se disposa au combat le long de <â mer dans la contrée de Dagannoth. HugUés de Mont- Gommery y accourut le premier avec ses troupes , et, en attendant les auxiliaires du voisinage , il s'y arrêta quelques jours , et mit le pays en sûreté contre les attaques des Gallois et des Norwégiens. Un jour que les habitans accouraient tout troublés sur le rivage et faisaient des dispositions contre les Norwégiens , qu ils voyaient sur leurs navires maltraiter lès Anglais, le comte Hugues courut à toute bride rassembler son corps , et , en tertu de son autorité de comte , le réunit contre l'ennemi, de peur que ses hommes épars ne fussent exposés â être détruits. Cependant un barbare Norwégien voyant Je comte courir à cheval , lui lança aussitôt, par l'instigation du diable , un trait qui fendit l'air en sifflant , et atteignit malheureusement cet illustre capitaine. Il tomba de cheval à l'instant môme , et rendit l'aiiie dans les flots de la mer, qui montait au rivage. Cet événement fut le sujet d'un grand deuil. Quand le roi Magnus apprit cette mort , il s'en affligea beaucoup avec les siens , et offrit la paix et toule sûreté à Hugues Dirgane, c'est -à -dire le Gros. «Je dirige, dit-il, mon ar- « mée , non contre les Anglais , mais contre les Ir- « landais , et je ne cherche pas à envahir un autre
« pays; je n'occupe que les îles qui m appartiennent. »
Les Normands et les Anglais cherchèrent longtemps le corps de Hugues , et eurent beaucoup de peine à le trouver quand les flots se furent retirés. Ensuite, dix-sept jours après sa mort, on le transporta à Shrewsbury , et on l'ensevelit avec une grande douleur dans le cloître des moines. Seul des fils de Mabile , il fut doux et aimable. Pendant quatre ans , depuis la mort de son père Roger , il gouverna avec la plus grande modération son comté , et mourut vers la fin du mois de juillet.
A sa mort , Robert de Bellême alla trouver Guillaume-le-Roux , et lui offrit pour le comté de son frère trois mille livres sterling : ainsi devenu comte , il exerça , pendant quatre ans , beaucoup de cruautés contre les Gallois. Il transporta ailleurs la population de la place de Quatfort , et bâtit sur la Saverne le château très-fort de Bridgenorth. Il réclama toute la terre de Blithe * au droit de Roger de Butley % son cousin , et Tacheta du roi pour une grande somme d'argent. Comme ce seigneur se trouva fort enrichi par de grandes terres , il s'enfla du faste excessif de l'orgueil, devint sectateur de Bélial , et ne respira que forfaits et cruautés , sans pouvoir s'en rassasier. Les Anglais et les Gallois, qui avaient long-temps souri comme à des fables , en entendant raconter ses jeux féroces , maintenant écorchés sous ses ongles de fer , gémirent en pleurant , et reconnurent à leurs dépens la vérité de ce qu'on leur avait dit. Plus il s'enorgueillissait de l'augmentation de ses richesses et du nombre
1 filida, Blittu , dan» le comte de Notiingham.
• C'était le nom d'un prieure dans le cornu de Snfl'olk.
de ses serviteurs, plus il était dévoré du désir d'enlever leurs terresà ses voisins, dequelque étatqu'ils fussent, et d'usurper les biens que ses prédécesseurs avaient donnés à des saints. Déjà il avait avec violence bâti dans le comté du Maine une forteresse sur le terrain d'autrui , c'est-à-dire dans les propriétés de Saint-Pierre de la Couture et de Saint-Vincent martyr : il s'en servit pour opprimer cruellement les paysans. Quand le vaillant comte flélie eut connaissance de cette entreprise, il ne l'endura point, comme l'eût fait un poltron : il marcha en armes avec ses troupes contre Robert de Bellême , dans le Sonnois , sur le ruisseau de Roullée 1 j et ayant invoqué, au nom du Seigneur, le pontife saint Julien, il livra bataille à Robert, et, malgré la supériorité de ses forces, le vainquit et le chassa honteusement de son camp. Dans cette affaire , Robert de Courci fut blessé et perdit l'œil droit; Goulfier de Villeret3, Guillaume de Moulins, Godefroi de Gacé et plusieurs autres furent faits prisonniers. Les Manceaux en tirèrent de fortes rançons, et vengèrent ainsi les outrages faits aux saints, ainsi que leurs propres pertes. La guerre dura long-temps entre ces seigneurs, et un grand nombre de personnes périrent ou furent jetées dans les fers.
Maintenant je crois convenable de suivre l'ordre des faits, et de parler de la généalogie d'une famille qui aspirait déjà à Ja dignité royale. Hélie , fils de Jean et de Paule, cousin de Hugues comte du Maine,
' Hioieus. Odolant Desnos pense qu'il faut traduire Rioleus^dv houiilëe. Celle commune , voisine d'Alencon , csi dans le département de la Sartbe.
* riUerium ; ou peut-être Villicrs.
signala sa piété envers le Seigneur, et gouverna sagement son peuple dans )a crainte de Dieu. Il épousa l'illustre Mat h il de, fille de Gervais, qui était fils de Robert surnommé Brochard, frère de Gervais archevêque de Rlieims. Il eut six frères, dont les deux premiers, Goisbert et Enoch, se firent moines après avoir quitté le service militaire. Quant aux quatre autres, Geoffroi et Lancelin , Milon et Guillaume, ils périrent d'une mort prématurée. De l'héritage de son père, Hélie eut le château de La Flèche 5 il obtint du patrimoine de sa femme quatre autres châteaux, savoir: Château-du-Loir, Mayet, LucéetOstilli. Safemme lui donna une fille nommée Eremburge, qui devenue nubile épousa Foulques comte des Angevins, aujourd'hui roi de Jérusalem , et mit au monde une généreuse lignée, Geoffroi, Hélie, Mathilde et Sybille : ces deux dernières épousèrent solennellement des fils de rois. Mais Dieu, qui dispose de tout d'une manière irrépréhensible , les rendit bientôt veuves.
Dans le temps où le duc Robert confia la Normandie à son frère et reçut de lui une grosse somme d'argent pour accomplir le pèlerinage au sépulcre du Roi des rois, le comte Hélie vint à Rouen se présenter à la cour du Roi. Après s'être long-temps entretenu avec le duc , il s'adressa à ce monarque et lui dit humblement : « Seigneur roi , d'après l'avis du pape, a j'ai pris la croix du Sauveur pour son service, et u je lui ai fait vœu d'entreprendre le voyage de « Jérusalem avec beaucoup de nobles pèlerins. Je « vous demande votre amitié comme votre fidèle su- « jet, et je désire entreprendre ce voyage dans votre « paix. » Le Roi lui répondit : « Allez où vous vou-
HISTOIRE DB flORMANDIK ; LIV. X. 27
« (Irez ; mais remettez-moi la ville du Mans avec tout « le comté , parce que je veux avoir tout ce qu'avait « mon père. » Hélie repartit : a C est par droit héré- « ditaire que je possédé le comté de mes ancêtres, « et, avec l'aide de Dieu, je le laisserai libre à mes « enfans , comme je l'ai maintenant. Si vous voulez « plaider, je subirai volontiers le jugement , et je « perdrai ou garderai mon patrimoinetd après la déa cision des rois, des comtes et des évêques. » Le Roi reprit en ces termes t « Je plaiderai avec vous, « mais ce sera avec des épées , des lances et d'innom- « brables traits. » Hélie continua : « Je voulais com- « battre au nom du Seigneur contre les païens; mais « voici un nouveau champ de bataille contre les eu- « nemis du Christ; car tout homme qui rdsiste a la « vérité et à la justice prouve par là qu'il est ennemi « de Dieu , qui est la véritable vérité et le soleil de « justice. Il a daigné me confier le comté du Maine a que je ne dois pas , par légèreté, abandonner folie lement, de peur que le peuple de Dieu ne soit Ji- « vré aux brigands, comme les brebis au loup en « l'absence du pasteur. Vous tous, seigneurs ici préci sens, écoutez la révélation publique de l'avis que « le Ciel a inspiré à mon esprit. Je ne quitterai pas la « croix de notre Sauveur que j'ai prise à la manière a des pèlerins; mais je la placerai sur mon bou- « clier , sur .mon casque , sur toutes mes armes , ainsi « que sur la selle et la bride de mon cheval. Fort « d'un tel caractère , je marcherai contre les ennemis « de la paix et de l'équité, et je défendrai le glaive à « la main le territoire des Chrétiens. Mon cheval et u mon armure seront marqués d'un signe sacré , et
*B ORUEKIC VITAX.
« tous les ennemis qui m attaqueront combatteront « contre un soldat du Christ. Je me confie en celui « qui gouverne le monde , parce qu'il connaît le fond « de mon cœur -, sa clémence me fera trouver le temps « favorable à l'accomplissement d'un vœu qui m'est « cher. » Le roi Guillaume lui fit cette réponse : « Allez où il vous plaira, et faites ce que vous voutt drez. Je ne veux pas combattre contre les croisés , « mais je n'abandonnerai pas la ville dont mon père « était propriétaire au jour de sa mort. Hâtez- vous « donc de réparer avec zèle les remparts écroulés de « vos places fortes; rassemblez promptement, par « l'attrait du gain, les maçons et les tailleurs de pierre, « et restaurez , par des réparations convenables , les « ruines vieillies de vos murs négligés ; car je visiterai « au plus vite les Ma ne eaux , je leur ferai voir devant a leurs portes cent mille lances autour de mes dra- « peaux, et je ne vous abandonnerai pas sans récla- « mations l'héritage qui m'appartient. J'y ferai traî- « ner par des bœufs des voitures chargées de javea lots et de flèches , et je précéderai moi - même « chez vous , avec beaucoup de troupes armées , les « joyeux conducteurs de ces équipages. Croyez que a ces choses sont très-vraies, et faites-en part à vos a compagnons. »
Après cet entretien , le comte se retira et fortifia courageusement son comté. Quelques hauts seigneurs, qui avaient entendu l'altercation de ces deux guerriers, n'osaient y prendre part-, car ils redoutaient l'orgueil du Roi qui était leur maître, et compatissaient au vaillant comte qui défendait sa cause avec fermeté. Hélie était brave, honorable et cher a tout
le monde à cause de ses qualités; il était bien fait, courageux, magnanime, d'une taille mince et élevée, ayant les cheveux noirs et crépus , tondus décemment à la manière des prêtres, agréable et éloquent dans ses discours, bienveillant pour les hommes tranquilles et sévère aux turbulens, observateur rigide de l'équité et ardent à faire le bien dans la crainte du Seigneur. Ses joues fréquemment mouillées de larmes indiquaient combien il avait de piété et de dévotion dans ses prières. 11 s'occupait ardemment de défendre les églises , de faire l'aumône aux pauvres , et de pratiquer le jeûne; par vénération pour la passion du Christ , il s'abstenait entièrement de nourriture et de boisson le vendredi de chaque semaine.
Outre cette affaire, le roi Guillaume était occupé de beaucoup de soin6 contre les Français, les Bretons et les Flamands; de sorte qu'ayant différé, pendant deux années, de réaliser ses menaces, il perdit de vue les Manceaux. Pendant ce temps-là, Hélie bâtit le château de Dangeul, pour s'opposer à Robert Talvas, et y plaça une garnison pour protéger les habitans de ses terres. Il en résulta que le tyran dont nous venons de parler fut fort affligé de ne pouvoir plus dévaster le territoire de son voisinage. En conséquence, au mois de janvier, il excita mal à propos la jalousie du Roi ; il enflamma son courroux par la violence de ses discours , et au commencement de février , l'amena avec l'armée normande devant le château de Dangeul. Il dit en effet au Roi : « La garh nison ennemie, engourdie par la sécurité, estdis- « persée de tous côtés. Elle est rassurée par les pluies « et les tempêtes de l'hiver, et croit que vous et
3o ORDERIC VITAL.
« votre armée êtes retentis par d autres occupations « guerrières. Ainsi maintenant, si tout à coup nous « nous jetons sur cette place , nous en trouverons « les soldats et les habitans au dépourvu, et nous la « prend rons facilement. » C'est ainsi que le monarque agissant malgré lui d'après divers motifs, commença l'expédition; car, à l'instigation de Robert, qui lui promettait le succès, il n'osa tarder plus long-temps, de peur de paraître manquer de courage. Cependant la renommée prévint l'arrivée du Roi ; les ordres du comte du Maine firent lever en armes les troupes du pays, et on les plaça convenablement pour inquiéter l'ennemi aux passages des rivières et des fossés , ainsi que dans la traversée difficile des forêts. Le Roi donc ne put faire de mal à ses ennemis. Enflammé de dépit, il devint plus cruel contre eux; il ordonna à Robert de rassembler beaucoup de troupes dans ses places ; il lui fournit de fortes sommes d'argent pour les fermer de palissades , de murailles et de toutes les constructions nécessaires, et pour qu'il payât largement les soldats qu'il emploierait. C'est pourquoi le comte de Bellême, ingénieur actif, bâtit de nouvelles places et fortifia beaucoup les anciennes , en les entourant de fossés escarpés. Il eut bientôt neuf forteresses dans son comté, savoir : Blève, Perrei, le Mont-de-La-Nue, Saône , Saint-Remi-du-Plain, Lurson, Allières, La-Motte-de-Gaultieivde-CI inchamp, Mamers et plusieurs autres. C'est ainsi que cet artisan de perfidies les construisit adroitement pour lui-même aux frais du Roi , plaça des garnisons de bêtes féroces , fatales au voisinage , et au moyen desquelles il satisfit son orgueil, et fit aux Manceaux une
HISTOIRE DE NORMANDIE j LIV. X. 3l
guerre atroce. Pendant le Carême, dans le temps où les péeheurs atteints d'une juste componction renoncent au mal , et, tremblaiis pour leurs crimes passés, recourent au remède de la pénitence, Robert fit périr enchaînés dans ses cachots plus de trois cents malheureux. Ils lui offrirent beaucoup d'argent pour leur rachat; mais il les dédaigna cruellement et les fit mourir par la faim, par le froid et par d'autres tournons. Dans ce temps-là, Hoel , prélat d une vie vénérable, né en Bretagne, mourut évéque du Mans. Le comte Hélie choisît pour le remplacer sur le même siège le Breton GoilFred , doyen de la même église ; mais le clergé prévenant cette nomination, força de s asseoir daus la chaire pontificale l'archidiacre Hildeberi de Lavarci , et chanta gaîment à haute voix le Te Deum laudamus , et les autres prières qui sont prescrites par l'Eglise pour l'élection des évêques. Hélie, ayant appris cette élection, fut fort irrité et voulut résister; mais les clercs lui ayant dit : « Vous ne « devez pas préférer votre choix à celui de l'Eglise, » comme il craignait Dieu , il se lut avec respect; et, pour ne pas introduire un schisme mortel dans les membres de l'Eglise, il approuva ce qu'avaient fait les chanoines.
GoiflTred se croyait déjà sûr de l'évêché : il avait fait préparer de copieuses agapes pour le jour de son intronisation. Toutefois les mets préparés n'en furent pas moins mangés par d'avides parasites. Les Manceaux refusèrent absolument d'en faire leur évêque. Goiffred était frère de Judicaïl , évêque d'Aleth , et fut pendant dix-sept ans archevêque de Rouen après la mort de Guillaume.
3a ORDER1C VITAL.
Hildebert fut choisi par le clergé et par le peuple après la mort de Gislebert, archevêque de Tours, passant ainsi, par la permission de Dieu , du siège du Mans au siège métropolitain. Ce prélat était doux et pieux , fort appliqué à l'étude des lettres tant divines que séculières-, ce fut un versificateur auquel il n'y en a point eu de comparable en notre temps , et il composa beaucoup de poèmes égaux ou même supérieurs à ceux des anciens. L'ardeur avide des sages recherche ces ouvrages avec zèle et s'applique diligemment à les recueillir en les préférant à l'or et à la topaze. En effet , ce poète parle avec élégance et sagesse du Christ et de l'Eglise , du corps et de l'ame, des actes des saints et de leurs mérites , des louanges de la vertu et du mépris des vices. Les cardinaux, qui passent souvent dans les Gaules parce qu'ils y trouvent des peuples pleins de douceur, et qui leur sont soumis , emportent à Rome beaucoup de poésies d'Hildebert, parce qu'ils les croient propres à faire l'admiration des écoles et des professeurs qui enseignent l'éloquence aux Romains. Ce champion sacré exerça pendant près de trente-cinq ans les fonctions de l'épiscopat, et se livra particulièrement aux bonnes études, soit en les enseignant, soit en les pratiquant luimême. 11 décora dignement de toute manière l'église de Saint-Gervais , où repose le corps de Julien, illustre confesseur du Christ ; il en fit ensuite la dédicace du temps de son successeur Quinimar-le-Breton, que Ton appelle autrement Gui d'Etampes ; mais, par suite du péché , cette église , que le concours des gens de bien avait convenablement décorée et enrichie de divers ornemens en l'honneur de Dieu, devint , huit
ans après sa dédicace , la proie d'un incendie qui dévora une grande partie de la ville, rendit le temple méconnaissable et le dévasta horriblement.
Tan de l'incarnation du Seigneur 1098, le comte Hélie entreprit une expédition contre Robert de Bellême dans la semaine qui précéda les Rogations ; puis, à la suite de cette incursion, il ordonna aux siens de retourner chez eux après nones. A leur retour, séparé de sa troupe avec sept chevaliers, le comte s écarta près de Dangeul , et se trompa de chemin; là, ayant remarqué quelques hommes cachés dans des arbres et des vergers touffus, il les chargea aussitôt avec le peu de compagnons qu il avait. C'était Robert qui était là en embuscade. Dès qu'il vit si peu d'hommes courant sans précaution, il s'élança ài'improvisteavec une troupe supérieure en nombre, habile qu'il était dans les ruses de la guerre : il ne tarda pas à faire prisonniers le comte lui-même , Hervé de Montfort, son porte-enseigne, et presque tous les autres chevaliers. L'avant-garde de l'armée, qui était parvenue joyeusement à Ballon, ayant appris par ceux qui avaient échappé que le comte Hélie était prisonnier, passa subitement d'une vaine joie au plus profond abattement de la douleur. Robert alla preV senter au Roi, dans la ville de Rouen, le comte Hélie , que le monarque fit garder avec les honneurs qui lui étaient dus : car Guillaume n'était pas cruel poulies chevaliers 5 il leur témoignait au contraire deladouceur, de la générosité, de la gaîté et de l'affabilité.
Favorisé par le sourire de la fortune, le roi Guillaume fut au comble du bonheur 5 il convoqua les barons de la Normandie, et leur parla en ees termes:
« Jusqu'ici j'ai mis beaucoup de négligence à récla- <4 mer l'héritage paternel , parce que je n'ai pas voulu « vexer les peuples ou faire périr des hommes pour « satisfaire des désirs ambitieux. Maintenant, vous a le voyez, à mon insu mon ennemi a été fait prisona nier; et, par la volonté de Dieu , qui connaît mon « bon droit , il vient de m'être livré. Quelles louanges « me donnez-vous? Que me conseillez-vous mainte- « nant? Cherchez soigneusement ce qu'il faut faire, « et faites-moi part de ce qui vous semblera le plus
« convenable. »
Après s être mutuellement consultés, les grands lui répondirent : « Seigneur Roi , nous pensons una- « nimemeht que vous devez donner des ordres pour a rassembler toute l'armée normande, à la tête de lait quelle nous marcherons tous hardiment et de bon « cœur pour conquérir le Maine. »
A ces mots , le Roi fut rempli de joie. D'après cette décision , des courriers actifs furent envoyés dans toute la province et de tous côtés , et annoncèrent que la volonté du Roi était que ses sujets, ses voisins et ses amis vinssent lui prêter loyalement assistance. En conséquence les Français et les Bourguignons, les Flamands et les Bretons, et quelques autres peuples voisins se réunirent auprès du monarque généreux, et augmentèrent considérablement ses forces. Au mois de juin, le Roi Guillaume conduisit son armée à Alençon, et entouré de plusieurs milliers de corabattans, il entra, formidable à l'ennemi, sur le territoire du Maine, il ordonna à ses corps de cavalerie de se porter devant Frénai 1 : ils en vinrent aux
1 Frcdernaum. Fr<2nai-le- Vicomte , ou Frénai-sur-Sarthe.
HISTOIRE DE NORMANDIE j LIV. X. 35
«sains devant les portes de la place avec la cavalerie de la garnison., et se bornèrent à des escarmouches, Cependant Raoul , vicomte de Beaumont, alla trouver le Roi en suppliant, et lui demanda instamment la paix jusqu'à un terme qu'il désigna. « Je demande, « dit-il, seigneur Roi, à votre Sublimité, une trêve « jusqu'à ce que vous soyez revenu sain et sauf du « Mans -, car vous y trouverez 1 evêque et l'assemblée « des grands , qui journellement s'occupent en cora- « mun du soin des affaires publiques. Nous observe-
« rons avec joie ce dont vous y serez convenus , et « nous obéirons en tout à vos ordres. Si je m'en « remets sur cela , seigneur Roi , aux jugemens de « mes supérieurs* c'est que dans. le cas où, sans * combattre, je me rendrais le premier et aban- « donnerais le premier mes pairs pour faire la paix , « j'imprimerais sans nul doute la honte et l'oppro- « bre sur toute ma famille. Les membres doivent
« obéir à la tête et non lui commander : de bons et <c loyaux vassaux cherchent plutôt à observer les « ordres de leur seigneur qu'à lui en donner. » Le Roi donna des. éloges à celui qui disait ces choses, et beaucoup d'autres semblables : il lui accorda sa demande.
Geoffroi d<e Mayenne , Rotrou de Montfôrt et plusieuts autre*, sur les terres desquels Guillaume devait passer, se soumirent également, et obtinrent par leurs supplications une sauvegarde jusqu'à son retour.
Gilon de Sully, chevalier qui descendait des plus nobles familles de France, qui appartenait à la mair son de Henri,, roi des Français, et qui avait vu fré-
36 ORDEfUC VITAL.
quemment de grandes réunions de peuples , du haut d'une montagne élevée , examina 1 armée de Gnil- • launie, et pensa qu elle devait être forte de cinq cent mille1 hommes: il assura qu'il n'avait jamais vu tant de monde réuni au-delà des Alpes.
Le premier séjour du Roi sur le territoire ennemi fut à Rouessei-Fontaine \ Le lendemain, le Roi ayant campé à Mont-Bizot3 y passa la nuit. Le troisième jour, on arriva à Coulans4, et le Roi fit placer les tentes dans les prairies de la Sarthe. Les balistiers et les archers étaient établis dans les vignes le long du chemin pour le garder soigneusement, afin que l'ennemi -n'y passât pas impunément, et pour inquiéter par une grêle de traits ceux qui s'y risqueraient.
Foulques, surnommé Rechin, comte d'Anjou, ayant appris qu'flélie était prisonnier , se rendit aussitôt au Mans, dont il était seigneur suzerain. Bien accueilli par les habitans , il munit les remparts de chevaliers et de frondeurs. A l'arrivée du Roi , les chevaliers sortirent de la ville pour aller à sa rencontre; tout le jour ils combattirent vaillamment contre les Normands, et il y eut de part et d'autre quelques beaux faits d'armes. En effet, ces guerriers illustres essayaient de montrer réciproquement leurs forces, et de mériter de leurs princes comme de leurs compagnons d'armes des louanges sanglantes. Pains de Montdoubleau , ancien ami des Normands , traita avec le Roi; il lui livra une très -forte place qu'il possédait à Ballon, et au moyen de laquelle tout le
* Quingenta mil(ia. L'imprimé porte Quinquaginta militai 5o,ooo mille hommes; ce qui est beaucoup plus probable. — ' Ruceium. — • Jkfons busoti. — 4 Colunchœ ; bourg à 3 licu«s du Mans.
pays fut soumis. Le Roi plaça dans cette ville Robert de BeJleme, et mit sous ses ordres plus de trois cents chevaliers bien armés et pleins de courage. 11 exerça beaucoup de rigueurs contre ceux des Manceaux qui résistèrent, et leur fit souffrir des maux incomparables. En effet , il fit arracher leurs vignes par une grande multitude de soldats , foula aux pieds les moissons et dévasta tout le pays circonvoisin ; mais il ne put continuer long-temps le siège du Mans. Le manque de vivres se faisait cruellement sentir pour les hommes et pour les chevaux , parce qu'on se trou* vait dans l'intervalle qui sépare les anciennes moissons des nouvelles. Le setier d'avoine , sans laquelle
on ne peut soutenir la vigueur des chevaux dans les contrées occidentales , se vendait dix sous mançois. C'est pourquoi le Roi donna congé à ses troupes, leur ordonna d'aller mettre en grange leurs moissons, et les avertit de se tenir prêtes à assiéger les places de l'ennemi après la récolte.
Guillaume-le-Roux ayant repris avec sa puissante armée la route de Normandie , le comte Foulques mit le siège devant Ballon ; et ayant réuni les Angevins avec les Manceaux, il essaya pendant quelques jours d'accabler la garnison. Aussitôt elle prévint le Roi de sa position : le bruit s'en étant répandu , quelques sei^ gneurs courageux se hâtèrent de venir au 'secours de leurs concitoyens. Cependant, comme Je comte et son armée étaient sous la tente occupés à dîner, et que des mendians de la vjlle, après avoir reçu l'aumône , étaient venus faire leurs rapports aux assiégés sur ce que les ennemis étaient occupés à prendre leur repas en ce moment, c* est-à*dire ver* tierce , plusieurs
corps en bon ordre et bien armés s'élancèrent de la place, portèrent un désordre inattendu parmi les troupes désarmées et assises à table, en prirent un certain nombre, et mirent le reste en déroute. Là , furent pris Gauthier de Mont-Soreau . Goiffred de Briolet, Jean de Blaison , Berlais de Montreuil , et près de cent quarante chevaliers avec un très-grand nombre d'hommes de pied. Les vainqueurs s'emparèrent des dépouilles de l'ennemi, armes, vétemens, effets de divers genres. Parmi ceux qui furent faits prisonniers, il se trouvait beaucoup de nobles châtelains qui, possesseurs de grandes terres, figuraient aux premiers rangs des barons du pays, et commandaient par droit héréditaire à plusieurs chevaliers d'une grande bravoure.
Dans la troisième semaine du mois de juillet, le roi Guillaume vint au secours des siens , et conduisit avec lui des corps de soldats formidables à l'ennemi. À l'arrivée de ce prince , la garnison de Ballon l'introduisit dans la place avec de grandes démonstrations de joie. Ce qu'entendant les prisonniers enchaînés crièrent tous d'une voix: «Guillaume, noble roi, « rendez-nous la liberté. » Il les entendit, et leur'fit à tous enlever leurs chaînes, ordonna de leur donner abondamment à manger, hors de la prison, dans là COU F extérieure avec les siens, et surleur parole, après le dîner, illes laissa libces. Ceux qui entouraient le Roi lui ayant remontréque dans un si grand concours de peuple il serait facile aux prisonniers de s'évader, le Roi blâma là dureté de ses gens-, et, les réprimandant pour ce qu'ils avaient dit contre les prisonniers , il proféra ces mots : «Loin de moi de croire qu'un
HISTOIRE DR NORMANDIE y LIV. X. 3g
« brave chevalier viole sa parole! S'il le faisait, il së- « rait méprisable comme un homme sans loi. »
Le comte Foulques avait quitté le siège pour rentrer dans la ville, et il attendait les événemens, retiré dans un couvent. Alors les Angevins tinrent conseil avec les Manceaux : ils virent bien qu'ils n'étaient pas assez forts pour tenir en rien contre les Normands } c'est ce qui les détermina à ménager une entrevue entre le Roi et le comte. Alors^ avec l'aide de Dieu, la paix, qui était nécessaire, fut conclue entre eux-, et, pour plusieurs motifs, les peuples de part et d'autre se livrèrent à une grande joie. Il fut demandé et accordé que le comte Hélie , ainsi que tons les prisonniers des deux armées, seraient rendus , et qu'ont remettrait au Roi le Mans et les autres places qu'avait possédées le roi Guillaume. Les conditions de la paix ayant été confirmées convenablement, le Roi manda le chef de son armée, Robert, fils de Hugues dé Montfort Vlui ordonna de prendre possession de la tour du Mans et de quelques autres fortifications, et mit sous ses ordres sept cents hommes d'élite couverts de cuirasses , de casques et d'une armure complète. L'ancienne garnison étant sortie, la nouvelle occupa tous les postes de la ville, et arbora avec une grande pompe , sur la tour principale, l'étendard du Roi. Le lendemain, Guillaume le fit suivre par mille chevaliers d'élite , et ayant donné des lois à son gré , prit possession dé toute la ville. La Tour Royale, le Mont-Bârbé et le Morit-Barbatule se soumirent au Roi-, et c'était aVçc raison, puisqu'on sait que ces fortifications avaient été élevées par son père. Tous les
• Montfort-le-RotrotT, département do la Sartlir.
4o ORDKRIC VITAL.
citoyens, satisfaits de la paix , témoignaient au prince leurs félicitations par desapplaudissemens, des chants et toutes sortes de démonstrations.
Alors févéque Hildebert, le clergé et tout le peuple allèrent avec une grande joie en procession au devant du Roi, le conduisirent en psalmodiant jusque dans la basilique de Saint -Gervais, martyr, où reposent les corps des saints évêques et confesseurs Julien, Turribe, Victor et plusieurs autres.
Hélie étant sorti de la prison de Bayeux/vint à Rouen, tout noir et tout hérissé, se présenter devant le Roi , et lui dit humblement : « Roi puissant , qui « commandez à tant de monde, daignez, je vous « prie, me secourir par votre grande bonté. Depuis « long-temps j'ai le titre de comte, parce que j'ai « possédé par droit héréditaire un noble comté; mais « les destinées ayant changé, je me trouve privé du « titre de ma dignité et de mon domaine. En consé- « quence , je vous prie de m admettre dans vos arec mées en me conservant le nom de mon ancienne « dignité, et je vous rendrai de fidèles services. Je « ne réclame pas la ville du Mans ni les places fortes « que j'ai perdues , tant que je n'aurai pas mérité de « les recevoir de votre magnificence par la loyauté « de mes services. Je n'aspire qu'à prendre rang par- « mi vos serviteurs, et à jouir de votre amitié royale. » Le Roi, plein de générosité, voulait accorder cette demande; mais Robert > comte de Meulan, animé du fiel de l'envie , l'en dissuada. Ce vieillard rusé présidait aux conseils et aux jugemens du Roi : aussi craignait-il de rencontrer dans le palais un homme égal à lui, ou plus puissant encore. C'est ce qui Je
HISTOIRE DE NORMANDIE; LIV. X. 4l
détermina à dire à Guillaume : « Les Manceaux sont « astucieux et sans foi, et ils font, à force de ruses u et de manœuvres, ce qu'ils ne peuvent exécuter « par la force. Voilà que votre ennemi vaincu vous « supplie et cherche fallacieusement à parvenir à « votre intimité. Quel est le but de son désir? C'est « de s'introduire au plus vite et de plus près dans « vos secrets , a6n qu'il puisse d'autant mieux , quand « une occasion favorable lui sourira, se lever auda- « cieusement contre vous, et s'unir d'une manière « plus funeste avec vos ennemis. »
/A ces mots, Guillaume changea de détermination, et le brave chevalier n'obtint pas la faveur d'être admis dans l'intimité du Roi. Ce fut la source de grandes peines, de grands dangers et de grands dommages qui se manifestèrent par la suite. Par des paroles adroites , Hélie s'appliqua de nouveau à se concilier les bonnes grâces du Roi 5 mais cette démarche fut inutile. Alors il dit avec fermeté : « Seigneur Roi, je « vous aurais servi de bon cœur si votts l'eussiez « voulu, et que j'eusse trouvé grâce auprès de vous. « Désormais ne m'en veuillez pas, je vous prie, si « je porte ailleurs mes efforts. Je ne puis supporter « patiemment la perte de mon héritage. La vio- « lence qui prévaut me refuse toute justice. Cest « pourquoi personne ne sera étonné si je réclame et a redemande de toutes mes forces les biens de mon « père. » Le Roi en courroux lui repartit : <t Allez, et « exécutez tout ce que vous pourrez entreprendre « contre moi* »
Après cette entrevue , Hélie demanda au Roi un sauf-conduit pour traverser la Normandie. Quand il
4* OBDERIC VITAL.
l'eut reçu , il se rendit en liberté* dans son pays , à la grande joie de ses amis. 11 fortifia ses cinq châteaux , ainsi que les bourgs adjacens , mit beaucoup de soin à réparer ses pertes, et s'appliqua soigneusement à régler ses propres affaires. Il resta en paix depuis le mois d'août jusqu'à Pâques. Cependant il recherchà avec habileté quels moyens il emploierait contre ses ennemis, et s'occupa beaucoup de cette affaire avec ses voisins les plus dévoués.
Quand le roi Guillaume eut , comme nous l'avons dit, obtenu le Mans sans grande effusion de sang, il en confia la garde à Guillaume comte d'Evreux, à Gislebert de L'Aigle , et à plusieurs autres seigneurs courageux, et plaça Gaultier de Rouen , fils d'Ansger, dans la Tour Royale qu'il avait abondamment pourvue d'armes, de vivres et de tout ce qui lui était nécessaire. Le vicomte Raoul 1 , GeofFroi de Mayenne, Robert-le-Bourguignon , et plusieurs autres seigneurs de la province firent alliance avec le Roi : ils lui remirent leurs places, et obéirent fidèlement aux lois qu'il leur donna.
Pendant que ces choses se passaient en deçà deé mers, en Neustrie, et que l'on prodiguait d'excessives dépenses pour dé brillantes superfluités, Rariulphé Flambart , déjà évéque de Durham, et quelques autres satellites et officiers du Roi, dépouillaient l'Angleterre , et , plus médians que les voleurs , pillaient sans pitié les récoltes des cultivateurs , les magasins des marchands, et portaient même leurs mains sanglantes sur les choses sacrées. A la mort des prélats de l'Eglise, ils se substituaient immédiatement à leur place en
• DcBcaumont.
abusant de Ja puissance royale, et usurpaient sans respect tout ce qui se trouvait dans leurs trésors, lis réunissaient au domaine du Roi les biens des couvens et les revenus des évêchés-, ils exigeaient d'énormes sommes d'argent des abbés et des évéques. C'est ainsi qu'ils amoncelaient , par toutes sortes de moyens légitimes ou coupables, d'immenses contributions qu'ils adressaient au Roi au-delà des mers, pour qu'il les employât dans ses entreprises tantôt criminelles, tantôt avantageuses. On présentait ces immenses tributs à Guillaume, qui s'en servait pour enrichir par ostentation des étrangers. Ainsi les enfans du royanme, injustement dépouillés de leurs biens, étaient plongés dans l'affliction, et , dans leurs cris, élevaient leurs lamentations ver* Dieu , qui , par la main de l'ambidextre Aod, délivra Israël de la main des Moabites, après qu'il eut tué leur corpulent roi Eglon.
A la vue de tant de calamités , le saint archevêque Anselme fut profondément contristé , et chercha à secourir les opprimés. Il travailla de toutes ses forces à élever un mut devant la maison d'Israël contre les adorateurs de Baal. En conséquence il adressa de fidèles envoyés avec des lettres suppliantes au roi Guillaume , pour l'interpeller et lui faire part de ses plaintes relativement aux afflictions de toute espèce qu'éprouvait l'Eglise. Mais le Roi , peu sage et gardant un cœur endurci , n'obéit pas à ce que réclamait son humble instituteur, qui, en conséquence, lui demanda la permission de partir pour Rome. Le prince orgueilleux lui permit de s'y rendre, mais lui défendit d'entrer en Normandie. Hélas ! combien ce
44 ORDBRIC VITAL.
monarque, aveuglé par un orgueil profane, perdait la raison aux bords du précipice où il allait tomber, quand il refusa de voir le serviteur de Dieu fuyant l'aspect de sa tyrannie ! Peu après, frappé d'une mort cruelle , Guillaume ne le revit jamais. Le vénérable Anselme, obéissant aux ordres de son prince, passa par Boulogne, et se fit accompagner dans son voyage par les respectables Baudouin de Tournai, moine du Bec , et Eadmer de Cantorbéry , Anglais de nation , qui par la suite écrivit avec soin la vie du prélat pour l'édification des ames. Anselme termina son pénible voyage à Capoue, capitale de la petite Campame : il y trouva le pape Urbain qui l'accueillit avec bonté et honorablement, et auquel il raconta le sujet de sa venue. Le pape était là fort occupé, parce qu'il essayait de rétablir la paix entre les habitans et leur princé Richard , fils de Jourdain , contre lequel ils s'étaient révoltés. Ce jeune prince , secondé par l'assistance du vieux Roger son oncle, comte de Sicile, et par son animosité contre Capoue, la pressait opiniâtrément de se rendre. Le vénérable vieillard fut ainsi expatrié, pendant près de deux ans, chez les Italiens dont il tirait son origine, etchezd'àutres nations étrangères , où, semant la parole de Dieu avec éloquence , il rendit à ses auditeurs des services spirituels. Si on veut connaître plus à fond tout ce qu'a fait et dit ce prélat, on en pourra trouver le
détail dans le livre d'Eadmer, à l'abbaye du Bec
qu'avait gouvernée Herluin, prédécesseur d'Anselme.
Dans le cours de l'automne, le roi Guillaume ayant, comme nous l'avons dit, subjugué les Manceaux et réglé en Normandie les affaires à son gré, profita du
vent de sud pour revoir l'opulent royaume d'Albion. L'année suivante , après Pâques, Hélie s'occupa de recommencer la guerre, et, avec le consentement secret des Manceaux , dévasta la frontière et harcela les troupes du Roi. Enfin, au mois de juin, a la tête d'une forte armée , il gagna les Planches-Godefroi 1 ^ passa à gué la rivière d'Huîne et provoqua au combat la garnison royale qui gardait la place. Les Normands sortirent hardiment, et combattirent long-temps; mais ils furent forcés de rentrer dans leurs murs à cause du grand nombre des ennemis, qui l'emporta. Ces derniers y pénétrèrent avec la garnison , parce que , pressée trop vivement , elle ne put fermer les portes : fuyant à travers la ville , elle put à peine entrer dans la citadelle et les autres fortifications. Les habitanS aimaient beaucoup Hélie, et préféraient sa domination à celle des Normands. Les troupes qui gardaient les forteresses du Roi étaient abondamment pourvues de tout ce qui leur était nécessaire. C'est pourquoi jusqu'à la mort elles s'appliquèrent à se défendre, par fidélité pour leur seigneur. Toutefois Hélie fut reçu avec plaisir dans la ville par les bourgeois ; mais il en résulta bientôt pour eux de grands désagrémens : car Gaultier , fils d'Ansger , commandant de la forteresse, ordonna aux serruriers qu'il avait avec lui de se mettre à l'ouvrage , et fit Jancer par les balistiers sur les toits des maisons des scories enflammées.
Tune rutilus Titan sublimes Geminos peragrabat.*
Le monde était consumé par une excessive sécheresse : un tourbillon enflammé s'attacha aux tuiles des mai-
1 Les Planches, près du Mans. — * Eguenia; on écrit aussi Huigne. 3 Alors le brillant Pht bus parcourait lc6 Gémeaux placés au liant du ciel.
sous ; un violent incendie s'alluma, et, acquérant de grandes forces, brûla toute la ville.
Clairembaultde Lisors1, Gaultier et les autres chevaliers, gardèrent soigneusement leurs pJaces. Hélie et les siens firent de grands, mais inutiles efforts avec leurs machines ; et en livrant des assauts ils ne purent emporter ces inexpugnables forteresses.
Cependant Robert de Belléme fortifia Ballon, et dépêcha aussitôt son courrier Amalgis en Angleterre vers le Roi. Amalgis ayant passé la mer se rendit à Clarendon , trouva le Roi avec ses amis qui courait à cheval dans la Forêt-Neuve, et répondit au prince qui lui demandait gaîment des nouvelles : « Le Mans « vous a été enlevé par trahison \ mais mon maître « garde Ballon, et vos troupes conservent fidèlement « tous les postes que vous leur avez confiés ; elles « désirent vivement l'assistance de votre puissance « royale contre les forces ennemies, qui de toutes « parts les assiègent et les attaquent. »
A ces mots , le Roi s exprima ainsi : « Allons an- <c delà des mers secourir nos sujets. » En même temps, sana consulter personne , il tourna bride, et donnant de l'éperon à son cheval, il gagna la jner, se jeta dans une vieille barque qu'il trouva par hasard , né* gligeant toute pompe et comme un homme du peuple, . et ordonna de ramer aussitôt. Ainsi il n'attendit n un vent favorable, ni escorte, ni rien de ce qui convient à la dignité royale : étranger à toute crainte, il
se confia à la fortune et à la mer, et le lendemain, sous la conduite de Dieu , il débarqua sain et sauf air port de Touques. 11 se trouvait là , comme c'est l u-
1 Lusoriœ.
sage dans l'été, beaucoup de personnes de tous les rangs, qui, ayant vu un bâtiment faisant voile d'Angleterre , l'attendaient gaîment pour apprendre quelques nouvelles. Comme avant tout elles s'informaient du Roi, il leur donna sur lui-même des nouvelles certaines. Ayant répondu en riant d'une manière inattendue, les curieux éprouvèrent beaucoup d'étonnement, puis une joie très-vive. Ensuite, ayant monté la cavale d'un certain prêtre, il gagna Bonneville avec un grand concours d'ecclésiastiques et de paysans qui le suivaient à pied avec de grands applaudissemens. Sa présence jeta l'effroi parmi ses ennemis qui exerçaient leurs fureurs sur les frontières de la Normandie. Enfin , ayant envoyé ses ordres , il rassembla promptement une puissante armée, et se hâta d aller ravager le territoire de ses ennemis. Leur armée sous la conduite d'Ilélie , ayant appris que le Roi avait passé le détroit, prit la fuite sans retard, et abandonna aussitôt la ville qu'elle avait prise, dans un état bien plus fâcheux que celui où elle l'avait trouvée. L'évêque Hildebert vint humblement trouver en Normandie le Roi, qui l'accueillit avec bonté comme un ami intime ; car il n'avait, ni par ses conseils, ni par sa pré-? sence, autorisé les troubles dont nous avons parlé.
Le Roi, plein d'ardeur et informé de la retraite de l'ennemi , s'attacha pas à pas à sa poursuite , et ne daigna pas même s'arrêter une nuit au Mans. En traversant la ville , il la vit tout en feu , et fit dresser les tentes au-delà du pont d'Huîne, dans une vaste plaine. Le lendemain il vengea grandement par le fer et par la flamme les injures qu'il avait reçues. Avant que le Roi parvînt aux forteresses de ses enner
48 0RDER1C "VITAL.
mis , et pût les livrer au feu, leur main même les incendiait et dévastait tout le pays, afin que les dévastateurs ennemis ne trouvassent rien à piller, et n'eussent pas même de maison où ils pussent se préparer un lit pour prendre du repos. C'est ainsi que furent entièrement brûlées Vaux et Ostilli 1 , et quefurent ravagées de fond en comble plusieurs places et plusieurs campagnes.
Robert de Montfort , chef de l'armée , marcha en avant avec cinq cents chevaliers , éteignit l'incendie du château de Vaux , et fortifia la place pour le service du Roi.
Hélie se tenait avec des troupes considérables au Château-du-Loir , et se réservant pour de plus favorables circonstances, attendait l'événement. Enfin le vendredi , le Roi assiégea Mayet, et ordonna à son armée d'attaquer le château le lendemain. Le samedi, pendant que les " guerriers s'armaient à Tenvi , et qu'on se disposait à livrer un rude assaut à la place, le Roi , sur l'avis des hommes sages , glorifia Dieu , et, par respect pour Je jour de la sépulture et de la résurrection du Seigneur, épargna ses ennemis et leur accorda une trêve jusqu'au lundi. Pendant ce temps , les assiégés employèrent tous leurs efforts à se fortifier dans l'intérieur , et opposèrent pour l'assaut des claies de branchages aux coups des traits et des pierres. Ces hommes avaient de la constance, et ils étaient fidèles à leur seigneur : aussi combattirent-ils opiniâtrément pour lui jusqu'à la mort , et méritèrent-ils des éloges pour les exemples de valeur qu'ils donnèrent. Comme les assiégeant avaient beau*
' Ostilli a cri m.
coup de peine pour remplir les fossés de la place avec un vaste amoncèlement de bois , et qu'ils cherchaient ouvertement à préparer une voie pour arriver jusqu'aux palissades ,* eu faisant avec de grands efforts plusieurs constructions,, les assiégés lançaient sur eux des vases remplis de charbons ardens , et brûlaient entièrement , bien secondés par la chaleur de Tété , les amas de matériaux que les autres amoncelaient pour leur perte. On souffrit beaucoup de part et, d'autre dans ce combat , qui eut lieu le lundi : le Roi, qui eu fut témoin, éprouvait de grandes inquiétudes. Alors, comme il souffrait beaucoup de colère et de douleur de ce que tous les efforts de ses troupes étaient inutiles en ce lieu , quelqu'un lança vers lui une pierre du haut d'un créneau. Par la permission de Dieu , elle n'atteignit pas Guillaume, mais elle frappa cruellement à la tête un soldat voisin-, et comme le coup ne l'épargna pas, la cervelle fut mêlée avec les os brisés. Ce soldat ayant péri misérablement sous les yeux du Roi , un Tire moqueur éclata aussitôt parmi les assiégés , qui se mirent à crier d'une voix aussi élevée qu'horrible : « Voici pour le Roi de la chair fraîche ; qu'on la porte « à sa cuisine , et qu'on la lui offre à son souper ! » Le Roi , plongé dans l'affliction , prit à part les principaux chefs, et, d'après leurs avis, ordonna de partir dès le point du jour pour Lucé. Ces conseillers prudens avaient sagement considéré que , dans une place aussi forte, une garnison courageuse tiendrait ferme , et que , placée à l'abri d'épaisses murailles , elle aurait facilement l'avantage sur une armée exposée à découvert. Aussi ces hommes habiles ne cachèrent pas leur îv. 4
5o ORDERIC VITAL.
pensée , et furent d avis qu'il convenait à des troupes ainsi exposées de se retirer sans retard-, qu'en conséquence le prince, sain et sauf /devait lever le siège avec ses forces en bon ordre^ punir ses ennemis par un autre genre de vengeance , et ainsi conserver habilement ses soldats en bon état, et abattre ensuite son ennemi. On se leva donc en toute hâte de grand matin, et on employa divers expédiens pour désoler le pays : on arracha les vignes, on coupa les arbres fruitiers, on démolit les maisons et les murailles , et l'on dévasta , par la flamme et par le fer , toute cette contrée , qui était très-fertile. Ensuite le Roi se rendit triomphant au Mans , et permit aux soldats des diverses provinces de retourner chez eux.
Ces événemens se passèrent Fan de l'incarnation du Seigneur 1099, dans le courant du mois de juillet. C'est alors que Jérusalem , après la défaite des Païens, qui l'avaient long-temps occupée , fut , comme nous l'avons expliqué dans le livre précédent , prise par les saints pèlerins le 8 des ides de juillet (8 juillet). Le pape Urbain , saintement joyeux d'avoir rendu aux Chrétiens le sépulcre du Christ, mourut le 5 des calendes d août (28 juillet) , et eut pour successeur le pape Pascal , qui fut intronisé seize jours après la mort de son prédécesseur.
Gislebert , évéque de Lisieux , fut souvent prié par les moines d'Ouche de bénir leur abbé. C'est ce que le prélat refusa de faire, à moins que cet abbé ne lui présentât son titre de profession canonique. A ce sujet une altercation mutuelle dura entre eux pendant dix ans, et ni l'un ni l'autre ne voulant être vaincu , chacun se flatta d'obtenir enfin la victoire. Serlon ,
HISTOIRE DE NOftMA{fpiE; LIV. X. 5r
qui fatiltt pour succéder à Mainier dans le gouvernement de l'abbaye , fut ji la téte des moines pendant deux ans, sans avoir été béni, parce qu'il refusa de faire une^ profession inusitée dans l'église d'Ouche Roger dur Sap gouverna également ses frères pendant plus de sept ans ; jnais comme l'évéque persistait avec opiniâtreté dans son sentiment , il ne porta pas la crosse pastorale. Dans une telle circonstance , les moines eurent recours%à la puissance royale , qui l'emporta avec raison , et triomphale l'entêtement de l'évéque, qui fut forcé d'observer les usages que ses prédécesseurs avaient suivis en Normandie du temps de Guillaumerle^Conquérant , et de consacrer l'abbé, sans 'exigfcr aucune innovation. L'ordre du Roi fut exécuté par l'évéque , mais malgré lui , et les anciens usages du monastère furent confirmés. Radulphe abbé de Saint-Martin-de-Sèes, conduisit à Lisieux le frère qui avait été élu , et dicta l'acte d'élection , comme représentant le monastère. Robert , moine de Sèes , calligraphe habile , écrivit la charte , et Herluin, chapelain de l'évéque , en donna lecture , ainsi qu'il suit , devant tout le monde, et sans réclamation du clergé.
« Le Christ, Pontife toujours présent, Pasteur des pasteurs et du troupeau ecclésiastique , a perpétué , par une continuelle succession , parmi les mortels, ce troupeau qu'il considère comme le sien. Ainsi, d'après la puissance et la sagesse de Dieu , l'institution pastorale se continue par sa perpétuité même , en établissant successivement plusieurs prêtres , d'autant plus que la mort les empêche d'être permanens. Nous ne doutons pas que leur consécration ne doive être lou-
OBJDERFC YITàL.
vrage de Dieu même, au moyea.de la bénédiction spirituelle donnée par le'mipistère des évêques : nous tenons néanmoins pour certain que l'Esprit saint accomplit leur élection par l'organe de leurs subordonnés. C'est pourquoi la congrégation suivant à Funanimité les exemples du bienheureux Evroul, et les traditions apostoliques , après le décès de notre père Mainier , dom Serlon , notre pere , ayant- aussi été appelé à l'épiscopat, nous avons, par inspiration de la miséricorde divine, élu pou* notre abbé dom Roger, notre frère bien connu de nous, avec qui illiabite, et qui nous est uni par la même profession , fortifiés par la présence et les suffrages d'hommes illustres , savoir : dudit évêque Serlon, d'Anselme abbé du Bec, de Radulphe de Sèes , d'Arnoul de Troarn, et de plusieurs autres avec lesquels , autant que nous pouvons le voir, considérant, d'après l'instruction de f Apôtre, l'honnêteté de la personne , nous prenons un homme catholique, instruit dans la loi divine , chaste, sobre, humble , doux, miséricordieux, bienfaisant, et doué de toutes les autres qualités qui conviennent aux pasteurs. En conséquence , offrant cet élu à la consécration de la divine Majesté, nous le présentons à Gislebert de Lisieux, notre évêque, demandant, suivant les lois ecclésiastiques, qu'il reçoive la consécration pontificale et la bénédiction canonique. »
Cet acte d'élection des moines ayant été lu avec soin, et approuvé tant par l'évêque que par le clergé, Roger fut consacré abbé le jour de la décollation de saint Jean-Baptiste, et le lendemain reçu à Ouche par les frères avec tous les honneurs qui lui étaient dus. Le même jour , comme les frères conversaient
tour à tour , assis dans le cloître , et s'entretenaient sagement de diverses choses , la conversation se porta, par l'inspiration de Dieu, comme je le pense, sur la dédicace de l'églisè du monastère ; et en continuant d'en parler , tout le monde redoubla d'ardeur pour la presser. Enfin, à la satisfaction et avec l'encouragement des amis du monastère, cette délibération se termina par une décision,: et avec l'aide de Dieu, la basilique d'Guche fut dédiée le jour des ides de novembre. Cet office fut célébré par trois évêques : car Gislebert , évêque de Lisieux , consacra le maîtreautel en l'honneur de Sainte-Marie , mère de Dieu , de saint Pierre, prince des Apôtres , et du confesseur * saint Evroul : Gislebert , évêque d'Evreux, fit la consécration de l'autel du midi en l'honneur de tous les Apôtres, et Serlon celle de l'autre autel en l'honneur de tous les Martyrs. Le jour suivant, Serlon bénit le Crucifix et son autel, en l'honneur de saint. Sauveur et de saint Gilles , confesseur. Gislebert d'Evreux en fit autant à l'autel de la Messe du matin, en l'honneur de tous les saints. Enfin , le 17 des calendes de novembre (16 octobre), l'évéque d'Evreux sanctifia un autel vers le midi , en l'honneur de tous les Confesseurs ; puis , ayant terminé la célébration de la messe, il se rendit au chapitre, et, par de saintes exhortations , de pieuses prières et des bénédictions , fortifia les frères dans l'adoration de Dieu. A la fin de la même année, le 2 des calendes de janvier (3 1 décembre), Serlon , évêque de Sèes, dédia l'autel de la chapelle du Nord , en l'honneur de toutes les Vierges.
Ainsi ces trois évêques dédièrent avec respect , à des jours fixés, sept autelsqui, à la louange de Dieu, furent,
54 0RDER1C VITAL»
suivant l'usage ecclésiastique , consacrés aux ordres glorieux des bîenheufeux qui , dans une joie éternelle, entourent le Saint des Saints au royaume des cieux. mt »
Plusieurs grands seigneurs de la Normandie se trouvèrent à cette dédicace , et les fidèles des. deux ordres présentèrent à Dieu le tribut de leurs prières. En effet, Guillaume, abbé du Bec, Radulphe, abbé de Sèes,Arnoul, abbé de Troarn, Geoffroy, évêqué de Coutances, Richard d'Ansgerville », Guillaume de Glanville3, Etard et Guillaume d'Evreux, Hugon, fils de Saflfred, Guillaume d*Ernes3, des archidiacres, des doyens el d autres clercs honorables ! assistèrent à* eètte cérémonie, et , de concert avec leurs évêques , ils remplirent solennellement le ministère du service divin.
Alors Guillaume de Breteuil donna à l'église d'Ou- . ehe dix livres par an de ses revenus de Glos. Robert de Grandménil fit don à Dieu de la grande église de Saint-Samson à Mont-Chauvet, d une terre d'une charrue , et de la dîme tant des foires du même lieu que du moulin et de la forêt Gilbert de L'Aigle concéda à Saint-Evroul la moitié de cette ville, de manière que le chevalier Richard la tînt des moines comme il l'avait tenue jusque-là de Gilbert : ils possédaient déjà dans leurs domaines l'autre portion que leur avait donnée Richard son père. Raoul de Conches concéda à Saint-Evroul Caudecotte et Alvington , qui sont en
• C'est probablement Angerville-en-Ange , arrondissement de Pontl'Evéque.
a Celle commune est de l'arrondissement de Pont-l'Evéqne. 3 De arenis i Ernes, ou peut-être Eraines , toutes deux dans l'arrondissement de Falaise.
Angleterre, trois arpens de vignes à Toëni, et tout ce qu'il possédait à Warville 1 , ainsi que six hôtes dans trois de ses terres; puis il confirma de bonne grâce tout ce dont ses vassaux avaient fait la donation.
Dans le même temps , il y eut en Occident des troubles funestes, à beaucoup de monde. Une hideuse confusion éclata publiquement, par la désertion d'un grand nombre de Chrétiens. En effet, le pape Urbain avait décidé dans son autorité supérieure , et prescrit, en vertu de la puissance apostolique , d'observer inviolablement dans toute l'Eglise latine ce qui suit : savoir , que tous ceux qui auraient pris la croix du Christ, et qui par changement de volonté n'avaient pas entrepris le voyage de Jérusalem, le feraient au nom du Seigneur , ou bien , frappés de l'anathéme , seraient séquestrés de l'Eglise, pour être punis. C'est pourquoi , Etienne , comte de Blois , qui avait été retenu par plusieurs nécessités , s'en affligea profondément, et se prépara de nouveau au pèlerinage. Un semblable désir s'accrut avec ferveur dans le cœur de beaucoup de milliers d'hommes : car ils avaient entendu faire des rapports favorables sur les glorieux héros du Christ qui , forts de la foi de la Sainte-Trinité , avaient combattu contre les nations païennes , obtenu une heureuse victoire par la vertu du bon Sauveur, et mérité d'éternelles louanges dans tous les siècles.
Maintenant, avec l'aide du SaintrEsprit , je crois à propos de revenir à nos pèlerins, pour rapporter en peu de mots les aventures ou la fin de ceux qui, après
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leurs triomphes, demeurèrent en Judée ou en Syrie, ainsi que de ceux qui rentrèrent chez eux par un pénible voyage.
L'an de l'incarnation du Seigneur 1099, au mois d août , Godefroi, fds d'Eustache comte de Boulogne, et d'Ita, prit le sceptre de David à Jérusalem, et régna trois ans. Dans le cours du même mois, secondé encore par tous ses compagnons d'armes, il combattit l'émir, et, conduit par Dieu même, remporta heureusement la victoire sous les murs d'Ascalon. Quand les païens , combattus par le suprême roi des armées luimême, eurent mordu la poussière, les principaux chefs se déterminèrent en automne à partir avec leurs frères d'armes, et, disant adieu à leurs amis et à leurs compagnons, se mirent en marche pour leur retour. En conséquence , Robert duc des Normands , Robert marquis des Flamands et Raimond comte de Toulouse , partirent après avoir fait éprouver aux Turcs leur prouesse. Comme ils s'en retournaient , ils rencontrèrent de grandes troupes de pèlerins, qui, lors du premier départ, n'avaient pu les accompagner, mais qui , dès que l'occasion s'en présenta et qu'ils le purent , accomplirent le vœu qu'ils avaient fait de visiter le sépulcre du Seigneur. Ces malheureux éprouvèrent beaucoup de misère en chemin , et souffrirent des peines presque mortelles : car les premiers croisés qui, les années précédentes, avaient ravagé le pays entre Antioche et Jérusalem , avaient semé , pour ceux qui les suivaient par le même chemin , la disette qui fit leur perte, parce que, ayant tué ou mis en fuite les paysans de ces provinces, on ne trouva que des champs incultes qui n'offraient rien à manger. Cepen-
HISTOIRE DE NORMANDIE j LIT. X. 5j
dantles chefs qui revenaient en Europe apprirent des pèlerins qu'ils rencontrèrent que le duc Boémond assiégeait Laodicée , et que les soldats de l'Empereur, qui en formaient la garnison, lui résistaient de toutes leurs fprces.
H débarqua 1 là près de vingt mille pèlerins qui arrivaient en hâte d'Angleterre et des antres îles de l'Océan , pour visiter le sépulcre du Seigneur , dans le même temps que les Païens assiégeaient Antioche, et pressaient vivement les Chrétiens dans cette ville. Les Laodicéens accueillirent parfaitement ces Chrétiens insulaires et se confièrent à leur protection contre les Turcs. Parmi ces nouveaux arrivés, le plus remarquable était Edgar- Athelin , qu'après la mort de Harald les Anglais avaient vainement élevé au trône. Il se chargea de défendre Laodicée, la conserva fidèlement au duc Robert, et, après la victoire remportée sur les Païens , la remit à ce prince. Edgar était beau de corps, éloquent, libéral et généreux, comme il convenait à un fils d'Edouard roi de Hongrie: mais son bras était faible ; il aimait comme un frère nourri du même lait le duc qui était de son âge.
C'est ainsi que le duc Robert obtint en Syrie la ville de Laodicée , et s'y arrêta quelque temps avec les Normands , les Anglais et les Bretons. Il établit dans les fortifications de la place une garnison pour Ja garder pendant qu'il ferait son pèlerinage au tombeau du Seigneur Jésus-Christ. Sur ces entrefaites , Ravendinos, protospathaire de l'empereur Alexis , et quelques autres de ses officiers arrivèrent par mer, et
1 Ici Ordcric Vital interrompt son récit pour remonter à une époque antenenre.
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assiégèrent la ville avec une nombreuse année. Les Laodicéens, pour favoriser leurs compatriotes, chassèrent lés Cisalpins. Ainsi les gouverneurs impériaux furent introduits paj les Grecs et par les Syriens. Boémond, apprenant ces nouvelles, vola aussitôt, avec son armée, à Laodicée, l'assiégea long-temps , et lui livra de fréquens assauts. Les habitans et les Thraces , informés du retour des croisés, craignant qu'en se réunissaut à l'armée de Boémond , ils ne la rendissent invincible , cherchèrent à les séduire en leur envoyant adroitement des députés et des présens , et leur mandèrent d'accourir avec sécurité pour défendre leur ville. Les croisés , informés de ces dispositions, se réjouirent, et étant arrivés , furent accueillis «pacifiquement dans la ville par les citoyens. Ensuite , le bruit de ce qui était arrivé s étant répandu, et la tranquillité s étant rétablie partout, le duc Robert, de concert avec ses compagnons d'armes , manda à Boémond de se retirer en paix , sinon de se préparer promptement à la guerre. A la réception de ces dépêches, Boémond assembla son conseil , et lui demanda ce qu'il fallait faire dans une telle occurrence. Tout le monde lui persuada de se retirer en paix, de se contenter de ses biens, et de ne pas envahir injustement ceux d'autrui, de peur qu'il ne lui fallût combattre ses frères et ses braves compagnons : ce qui exciterait contre lui la colère de Dieu , scandaliserait J es Chrétiens , provoquerait le rire des Païens, et souillerait par l'effusion du sang des fidèles la gloire de ses hauts faits. Convaincu par ces raisonne mens , le modeste duc en sentit facilement toute la sagesse , et comprenant finement les utiles avis des prudens , il
s'y rendit, et, quoique affligé , partit toutefois avec son armée , par respect pour ses compagnons. Les Grecs et les Syriens, ainsi rassurés, s'occupèrent de leurs affaires, et, quelques jours après, parlèrent ainsi à leurs compatriotes qu'ils avaient convoqués : « II* « lustres seigneurs, dônt tout l'univers reconnaît la « foi et la bravoure, écoutez ce que nous allons vous « dire dans de bonnes intentions. Nous savons clai- « rement qu'à causé de votre pèlerinage vous avez « abandonné de riches royaumes , et que vous desi- « rez les revoir après avoir noblement accompli votre « vœu, pressés que vous êtes surtout par votre ten- « dresse pour vos femmes et vos enfans chéris, par « votre attachement à vos parens et à vos amis, que « vous avez tous quittés pour le Christ. Maintenant,' <t pour accomplir votre volonté , écoutez favorable- « ment notre avis que, sans nul doute, par la faveur « de Dieu, vous approuverez comme étant pour vous « salutaire et avantageux. Remettez-nous pour FEm- <i pereur les villes et les places fortes que vous poso sédez en Syrie et en Romanie* Nous équiperons « pour vous une flotte considérable ; nous vous con- « duirons sans frais à Constantinople auprès de l'Em- « pereur , vous et tous ceux qui voudront vous sui- « vre, et, dans tout le trajet nous vous procurerons « abondamment le pain, le vin et tous les objets né- « cessaires. Nous connaisse) ns en cela la volonté de « l'Empereur, et nous souhaitons ardemment lui « plaire par un tel service. Il éprouve un vif désir « d'avoir avec lui des Français: il admire et chérit « leur constance et leur vivacité. D'après notre avis , « allez en toute confiance le trouver, et vous éprou-
« verez combien nos conseils vous seront avanta- « geux. »
Les Français tinrent aussi conseil entre eux , et examinèrent habilement les divers partis à prendre ; chacun communiqua librement son opinion. Les chefs se séparèrent chacun suivi de ses amis, et se parlèrent ainsi : « Voilà que nous sommes éloignés de notre « patrie dans les contrées étrangères , et que nous « desirons avec ardeur retourner "chez nous ; mais une « double difficulté nous arrête. En effet, nous ne pou- « vons rester ici honorablement, comme il convient à « notre noblesse, et il nous est impossible de retour- « ner en France sans de gravés dangers. Boémond , « qui possède Antioche et les provinces circonvoi- « sines, étend au loin son empire /et ne veut dans « ces contrées souffrir aucun égal. Nous n'avons pas « de vaisseaux pour traverser les mers, et par terre « il n'existe pas d'autre chemin que par les Etats de « l'Empereur. Or, cette route est semée de périls s'il « ne nous accorde sa bienveillance, et tout serait à « craindre dans des sentiers douteux , à travers des « peuples barbares. Nous sommes poursuivis par tou- « tes sortes de privations, et tourmentés par la crainte « de toute espèce de dangers. Fatigués d'immenses « travaux , nous avons le désir , comme on l'a suffi- « samment répété , de retourner dans notre patrie ; « et c'est ce que nous ne pouvons faire , soit par mer, « soit parterre, que par la faveur de l'Empereur. Que « ferons-nous donc ? Nous ne voulons pas rester ici « plus long-temps ; et il n'y a pas de temps à perdre « pour des expatriés fatigués et malades , qu'afllige la « disette de toutes choses. Accueillons donc lespro-
HISTOIRE DE NORMANDIE ; LIV. X. 6l
« messes des Grecs, quoiqu'ils soient ordinairement « perfides ; acceptons avec joie, puisqu'ils sont chré- « tiens, ce qu'ils nous offrènt pacifiquement, et ce « qu'autrement nous eussions dû leur demander par « d'instantes prières.»
Sur ce les Français se recommandèrent à Dieu ^ au» mains dè qui sont toutes choses , et consentirent de bonne grâce à tout ce que leur avaient promis les Grecs. Ceux-ci furent au comble de la joie, et exécutèrent fidèlement leurs promesses.
L'Empereur reçut honorablement lesVrançais à leur arrivée : ayant appris le traité conclu entre eux et ses gens, il s'en réjpuij, et le confirma de son autorité impériale. Il offrit de grands honneurs à ceux qui voudraient rester avec lui , et combla de magnifiques présens ceux ^ui préférèrent retourner en Occident. En conséquence Raimond, comte de Toulouse, tantqu'il vécut , resta avec Alexis, et demeura au nombre de ses commensaux , de ses amis et de ses conseillers. L'Empereur l'aimait beaucoup, et Técoulait favorablement, parce qu'il savait que dansAntioche, par fidélité pour lui , il avait tenu téte avec fermeté à Boémond. La femme de Raimond , fille d'Hdefonse 1 , roi dé Galice , avait partagé un si long pèlerinage ; elle lui donna à Constantinople un fils, nommé aussi Ildefonse, qui, après la mort de Bertrand , son frère, comte de Toulouse , posséda l'héritage paternel , et , jusqu'à ce jour, a gouverné les Goths en Provence. Le comte Raimond conserva long-temps à Constantinople , dans sa chapelle , la lance du Seigneur, que Pierre Abraham avait découverte à Antioche. L'Empereur honora par de
* Alphonse.
6a ORDEMC VITAL.
grands présens , et enrichit par des soldes considérables , Tes autres chevaliers qni voulurent rester avec les Grecs.
Il combla de dons Robert, dac de Normandie, Ro^ bert, comte de Flandre , et* leurs compagnons d'armes, qui étaient fort empressés de retourner chez eux, et leur accorda dans ses Etats la liberté du passage et la faculté de s'approvisionner. Ainsi , de ceux qui abandonnaient les contrées orientales , il retenait les uns avec luix et faisait transporter les autres avec grand soin dans leur pays natal , ^arce qu'il employait tous ses efforts à affaiblir en Syrie la puissance qui lui était contraire, ainsi qu'à empêcher l'arrivée de ceux qui marchaient au secours de ses ennemis.
Dès que l'actif Boémond eut appris ce que nous avons rapporté , c'est-à-dire , que les officiers de l'Empereur et tous les Français avaient , avec leurs troupes, traversé les mers , il rassembla en hâte une nombreuse armée de Normands, d'Arméniens, d'Aliobroges et d'autres nations, assiégea Laodicée, l'attaqua vigoureusement , la prit, la conserva douze ans , et la transmit à ses successeurs jusqu'à ce jour. Il soumit de même vaillamment à ses lois , pour la louange de Dieu et l'assistance des Chrétiens , Tarse, Mamistra, Albar, Marrah , et d'autres places , au milieu desquelles se trouve Antioche. 11 eut beaucoup d'égards pour les Grecs , les Arméniens et les Syriens , qui observaient dans leurs couvens, selon leurs rites, les règles monastiques, et leur confirma fidèlement les possessions qu'ils avaient eues jadis. Ce vaillant héros donna à des moines et à des dercs latins certains monastères que, dans leur cruauté, les Turcs avaient dépouillés, et
dont ils avaient mis en fuite les religieux ; il leur donna en outre libéralement d'amples propriétés , afin qu'ils eussent tout en abondance pour le culte de Dieu, et qu'ils pussent faire le service de la divine Majesté, selon Fusage des Latins.
L'an de l'incarnation du Seigneur 1 100 , les comtes dont nous avons parlé ayant , comme nous l'avons dit, été honorés de présens par l'Empereur , partirent avec leur monde , et furent accueillis avec amitié en Italie par les Normands , qui y possédaient de^ra rides richesses. En effet, Roger*, comte de Sicile , son neveu Roger, duc dePouille, Geoffroide Conversano, neveu du duc Guiscard, et leurs autres compatriotes et parens se réjouirent de leur heureux retour; ils s'efforcèrent de procurer des plaisirs à ces champions qui s'étaient fatigués pour le Christ dans des combats multipliés. Ce fut là que Robert, duc de Normandie, s'éprit d'amour pour la généreuse Sybille , fille de Geoffroi de Conversano, qu'il épousa et conduisit avec lui en Normandie. Cette jeune princesse se distinguait par ses bonnes mœurs , était ornée des plus belles qualités , et fut toujours aimable aux yeux des personnes qui la connaissaient. Trois ans après son mariage , elle mit au monde, à Rouen, un fils que Guillaume, archevêque de' cette ville, baptisa et qu'il appela de son nom. Pendant que le duc Robert était dans les pays étrangers, il n'oublia pas qu'il avait reçu dix mille marcs d'argent de son frère , et lui avait engagé pour cinq ans la Normandie. C'est pourquoi il obtint une grande quantité d'or, d'argent et de choses précieuses de son beau -père , qui était seigneur de Briudes , ville dans laquelle Caïus César renferma le
grand Pompée, comme Je raconte Lucain : ces dons et ceux de ses autres amis lui procurèrent une grande somme d'argent, qu'il destina avec prévoyance à rembourser son créancier , pour retirer de ses mains son duché quitte de charges.
Les mémorables événemens accomplis avec éclat en Orient, en l'honneur du Christ, par les princes et les autres fidèles , nç tardèrent pas à être annoncés dans l'Occident , grâce au vol rapide de la Renommée ; et les enfans dé l'Eglise s'y réjouirent de l'éclatante délivrance de Jérusalem , ainsi que de la confusion de Babylone. Guillaume, duc de Poitiers, ayant appris ces nobles triomphes , fut enflammé de l'amour du pèlerinage. Une armée de trois cent mille hommes de l'Aquitaine , de la Gascogne et des autres contrées de l'Hespérie suivirent ses drapeaux. Il résolut d'engager son duché d'Aquitaine et toutes ses terres à Guiilaume-le-Roux , roi des Anglais , et d'obtenir de son trésor une forte somme d'argent , afin d'accomplir noblement le voyage qu'il desirait entreprendre. C'est pourquoi il envoya au Roi d'habiles ambassadeurs , et lui fit part, grâçe à leur entremise, des projets qu'il avait conçus. Le fastueux monarque , qui, comme Thydropique altéré, desirait d'autant plus qu'il avait davantage, prêta une oreille avide aux propositions des ambassadeurs , et aspira vivement à joindre les vastes possessions du duc aux anciens Etats du duché et du royaume de son père. C'est pourquoi il fit équiper une flotte considérable , emmena avec lui d'Angleterre une nombreuse cavalerie, projetant, lorsqu'il aurait passé la mer , de se tenir prêt, en armes, comme le lion sur sa proie, à défendre à son frère l'en-
. trée de la Normandie, à faire Tachât, à grands frais, du duché d'Aquitaine, et à porter les frontières de son Empire jusqu'au rivagede la Garonne, aprèsavoîr vaincu dans les combats tous ceux qui s'opposeraient à ses vues. Telles étaient les pensées de ce jeune orgueilleux; tel était le but auquel aspirait son arrogance: mais le Créateur tout-puissant, qui gouverne toutes choses, faisait d'autres dispositions.
Alors, vers les Rogations, un lugubre événement arriva dans la Forêt^Neuve. Pendant que les chevaliers de la cour du Roi s'exerçaient à la chasse , et cherchaient à atteindre à coups de flèches des daims ou des cerfs, un chasseur tira sur un de ces animaux , et frappa par malheur Richard , jeune homme distingué , fils du duc Robert. Richard tomba mort à l'instant même , et ce fut pour beaucoup de monde l'occasion d'un grand deuil. Le chevalier, épouvanté de cette grave infortune, s'enfuit aussitôt à Saint-Pancrace , s'y fit moine sans différer , et par ce moyen prévint une double vengeance. En effet, abandonnant le monde ? il expia dans la pénitence le crime de son homicide , et évita la haine des parens et des amis du jetfne prince. Beaucoup * de personnes avaient présagé à ce chevalier une grande somme de bonheur ; mais les hommes, lorsque le roi Sabaoth juge à propos d'en agir autrement, sont souvent trompés et trompent fréquemment, parce que leurs vaines pensées sont obscurcies par les ténèbres de l'ignorante.
Il me semble à propos de dire quelque chose du jeune Robert. Lorsque le duc Richard, dans sa jeunesse , s'était follement révolté contre son père, ets'é
tant mis, dans son exil, à la tété d'une grande troupe de brigands , ravageait la Normandie par le pillage et toutes sortes d'attentats, il s'éprit d'amour, sur les frontières- de France, pour la belle concnbine d'un vieux prêtre, et en eut deux fils, Richard et Guillaume. Cette femme éleva long-temps avec soin ses enfans; elle les présenta déjà grands au duc en Normandie , et lui donna des preuves non équivoques de l'intimité où elle avait vécu avec lui dans sa jeunesse. Comme il reconnut la vérité d'une partie de ses allégations, màis qu'il hésitait toutefois à reconnaître ses enfans, la mère porta en public un fer ardent, et, n'en ayant reçu aucune brûlure, prouva par là qu'elle avaiteu ces enfans du fils du Roi. Ces deux frères furent braves et aimables; mais ils tombèrent bientôt flétris en un moment, comme la fleur au milieu du foin que fait tomber la faulx. L'un d'eux, comme nous venons de le dire , fut tué à la chasse ; l'autre, quand Henri eut fait Robert prisonnier à Tinchebrai , se rendit à Jérusalem, s'y distingua beaucoup par les armes, et ne tarda pas à périr.
Maintenant voici, lecteur, pourquoi la forêt où fut tué le jeune prince avait été appelée la Forêt- Neuve. Depuis les anciens temps , cette contrée était très- populeuse , et elle était couverte partout de fermes appropriées à l'habitation des hommes. La nombreuse population de Southampton cultivait ce territoire avec des soins habiles autant qu'assidus : aussi cette province méridionale fournissait-elle abondamment à la ville de Winchester les riches productions de ses champs. Mais Guillaume-le-Conquérant, l'étant emparé du royaume d'Albion , dévasta à des-
sein, comme il aimait beaucoup les forêts, plus de soixante paroisses, força les habitans d'émigrer en d autres lieux, et y substitua à des hommes des bêtes sauvages, pour se procurer le plaisir de la chasse. C'est Jà qu'il perdit ses deux fils Richard et Guillaume-le- Roux, et, comme nous l'avons dit, Richard son petit-fils : c'est là aussi que toutes sortes de fantômes apparaissaient terriblement à quelques personnes, et que, par ce moyen, Dieu manifestait clairement combien il lui déplaisait que l'on eût abandonné les édifices consacrés à son service pour élever à la place des bêtes fauves.
Au mois de juillet , comme on équipait avec tout l'appareil des pompes royales la flotte du Roi, et que lui-même, rassemblant de toutes parts avec obstination une immense quantité d'or, attendait sur le bord du détroit un moment favorable , des personnes de tous les rangs eurent, dans les monastères et les évêchés, d'horribles visions concernant Guillaume. Aussi les peuples s'en entretenaient partout publiquement dans les places et dans les cimetières, et le monarque lui-même en fut instruit.
Un moine de bonne renommée, et d'une conduite meilleure encore, habitait lè monastère de Glocester ; il rapporta que, dans une vision nocturne, il avait eu le songe suivant : « Je voyais, dit-il, le Seigneur « Jésus assis sur un trône élevé, et autour de lui la « glorieuse milice du ciel, et le chœur des saints. a Pendant què , dans mon extase , j'étais ravi au des- « sus de moi-même, frappé d'étonnement, et, dans « l'excès de mon admiration, considérant atteritive- « ment ces choses extraordinaires, voilà qu'une cer-
68 0RDEK1C VITAL.
« taine vierge , répandant un très-grand éclat , se pro- « sterna aux pieds de Jésus-Christ, et Je pria hum- « blement en ces termes : — Seigneur Jésus-Christ , « sauveur du genre humain , pour lequel , attaché à la « croix, vous avez versé votre précieux sang, jetez « un œil de clémence sur votre peuple qui gémit mi- (t sérablement sous le joug de Guillaume. Vengeur « des crimes, et juge très-équitable de toutes choses, a vengez-moi, je vous prie, de ce prince. Arrachez- « moi de ses mains , car il m'a violée autant qu'il « est en lui , et m'a cruellement affligée. — Le Sei- « gneur lui répondait : Souffrez patiemment , attena dez un peu ; dans un bref délai vous serez sufu fisamment vengée de lui. — En entendant ces h paroles, je me mis à trembler, et ne doutai pas « que notre monarque ne fût prochainement menacé « de la colère céleste, car je compris que les cris « de J'Enlise, vierge et mère très-sainte, étaient « parvenus aux oreilles du Seigneur à cause des ra- « pines, de la honteuse débauche et de l'intolérable « fardeau de toutes sortes de crimes, par lesquels le « Roi et sa cour ne cessent de transgresser journel- « lement les lois divines. »
A ces mots, le vénérable abbé Serlon écrivit des lettres d'avertissement, qu'il adressa amicalement de GlocesterauRoi, et dans lesquelles il inséra éloquemment ce que le moine avait appris dans sa vision. Le jour des calendes d'août ( ier août), on célébra solennellement la fête de Saint-Pierre-aux-Liens dans le même monastère, où se réunit un grand concours de personnes de tous les rangs. Alors Foulchered , moine fervent du couvent de Séès, premier abbé de
HISTOIRE DE NORMANDIE j LIV. X. 69
Shrewsbury , commentateur éloquent des divines Ecritures, choisi parmi Jés plus âgés , monta en chaire, et fit au peuple un sermon sur la parole salutaire de Dieu. Il y condamna ouvertement les prévaricateurs de la loi divine, et, comme rempli de l'esprit prophétique, il fit hardiment plusieurs prédictions à peu près en ces termes : « L'Angleterre est abandonnée en « héritage au profane pour qu'il l'écrase, parce que « cette terre est remplie d'iniquités. Tout son corps «c est souillé de la lèpre d'une perversité infinie, et, « de la tête aux pieds, il est en proie aux maux « qu'engendre la méchanceté. En effet, partout s'é- « tend un orgueil effréné qui méprise toutes choses, « et même , s'il est permis de le dire , jusqu'aux astres a du ciel. Le libertinage effronté souille tous les «c vases, et même ceux qui sont d'or; une avarice « insatiable dévore tout ce qu'elle peut atteindre. « Voyez-vous une révolution prochaine qui nous me- « nace?Les libertins n'ont pas long -temps à nous « opprimer : le Seigneur Dieu viendra juger les ena nemis publics de ;-on épouse. 11 frappera Moab et « Edom du glaive de vengeance éclatante , et bou- « leversera par une épouvantable commotion les « montagnes de Gelboé. La colère de Dieu n'épar- « gnera pas plus long-temps les impies : la céleste « colère frappera les enfans de l'infidélité. Voyez- « vous tendu contre les réprouvés Tare de la su- « prême fureur? voyez-vous sortir du carquois la « flèche prompte à frapper? Ses coups seront bientôt « portés, et c'est en se corrigeant que tout homme « sage les évitera. »
Ces paroles, etbeaucoupd'autres semblables, furent