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Histoire de Normandie. Ouvrage illustré de hors texte

Cet ouvrage est d'actualité puisqu'il paraît au moment du millénaire de la Normandie. Ce n'est pas cependant un livre de circonstance. Nous avons écarté tout appareil d'érudition pour ne rebuter personne, mais nous avons tâché de ne rien écrire sans avoir de bonnes raisons de l'écrire.

On comprend de plus en plus la nécessité d'intéresser le grand public à l'histoire régionale, trop longtemps réservée aux seuls spécialistes. Elle donne un caractère plus vrai, plus vivant, plus concret, à l'histoire générale ; elle peut contribuer grandement à enrayer l'exode des campagnes vers la ville, de la province vers la capitale. Il est bon qu'un peu de patriotisme local flotte autour du clocher ou du beffroi natal. En s'intéressant au rôle joué par leurs aïeux dans le grand drame national

VI AVANT-PBOPOS.

d'où l'unité de la France est sortie, les habitants de nos anciennes provinces retrouvent leurs titres de noblesse.

Aucune n'est plus riche à cet égard que la Normandie. Au cours de ses dix siècles d'existence, elle a tenu une place qui déborde même le cadre de l'histoire nationale. Les Normands sont les derniers envahisseurs qui aient pu s'établir en France. Ils sont arrivés à l'heure où la civilisation gallo-romaine avait encore assez de prestige pour polir leur rudesse, mais n'avait plus assez de prise pour briser leur originalité. Ils se sont affinés sans s'amollir, ce que peu de « barbares » ont su faire. Le rayonnement des Normands dans le monde est un des phénomènes caractéristiques des deux siècles qui suivent leur établissement dans leur nouvelle patrie. Et ce rayonnement a profité finalement à la France et à l'esprit français, dont les Normands furent à cette date les plus brillants représentants.

Les Normands, c'est une justice que chacun s'accorde à leur rendre, n'avaient pas uniquement l'humeur aventureuse ; ils avaient le génie organisateur. Partout où ils ont passé, ils ont laissé autre chose que le souvenir de leurs grands coups d'épée. Les historiens anglais se plaisent à reconnaître ce que la puissante greffe

AVAXT-PHOPOS

normande a redonné d'élan et de vigueur au vieux tronc anglo-saxon. Le « miracle canadien » est de même un miracle normand. Si quelques milliers de colons français, abandonnés et comme perdus sur l'autre rivage de l'Océan, ont pu maintenir envers et contre tous leur langue, leurs mœurs et leurs traditions, c'est par un prodige de volonté et de ténacité. Ce n'est rien enlever à leur gloire que d'en attribuer une part au sang normand qui coule dans les veines de la plupart d'entre eux.

Ces temps héroïques sont passés. Nous ne vivons plus aux époques où l'avenir est à ceux qui se dépensent sans compter. L'esprit aventureux des Normands a dû carguer ses voiles.

C'est une redoutable épreuve pour des hommes d'action que d'être condamnés à un repos même relatif. La Normandie, sevrée des longs espoirs et des vastes pensées, est menacée de s'engourdir dans un bien-être égoïste. Elle se dépeuple depuis qu'elle n'essaime plus. Elle continue à s'enrichir, mais surtout par l'économie, qui finit par être une vertu négative. On serait tenté de dire que le peuple normand, après une carrière bien remplie, songe à « faire valoir ses droits à la retraite » . Puisse l'histoire de leurs ancêtres être un tonique pour les Normands d'aujourd'hui!

DE

LES ORIGINES

La Normandie avant les Normands. — Les Normands avant la Normandie. — Causes de leurs migrations. — Le début de l'empire russe. — La découverte de l'Amérique,

On ne dira jamais de la Normandie ce que Metternich disait jadis de l'Italie : c'est une « expression géographique ». La Normandie n'existe pas au point de vue géographique. Elle ne répond pas à une région naturelle, car le pays de Caux, la Basse-Normandie, le Bocage n'ont ni le même âge, ni le même sol, ni le même aspect. Leur seul caractère commun est le climat, partout humide, tempéré, sans grands écarts, favorable à l'herbage et au verger. La Normandie tout entière pourrait prendre la devise d'une de ses plus fraîches cités : Vernon semper viret (Vernon toujours vert). A part cela, son unité tient uniquement à des circonstances historiques : elle est due à dix siècles de

vie commune. Nous trouvons bien à la fin de l'empire romain, une province, la Deuxième Lyonnaise, qui répond à peu près à la Normandie actuelle, et dont Rouen, résidence du gouverneur et de l'archevêque, était la métropole administrative et religieuse. Mais cette éphémère organisation ne survécut pas à l'invasion des barbares. Il n'en subsista rien sauf en ce qui concerne la hiérarchie ecclésiastique. Pour le reste, ce sont les Normands qui ont fait la Normandie.

Ce pays était trop favorisé de la nature pour n'avoir pas été très anciennement peuplé. On y trouve plusieurs spécimens des monuments appelés improprement druidiques, mais qui sont bien antérieurs aux druides, notamment des dolmens. On en a reconnu 87. La plupart affectent la forme de ce qu'on appelle une « allée couverte » dans la région parisienne. Au lieu d'être construite à ciel ouvert pour être dissimulée ensuite sous un tertre artificiel ou tumulus comme c'est la règle en Bretagne , l'allée couverte dans le bassin de la Seine est creusée en tranchée sur le flanc d'un coteau et s'enfonce dans le sol. Tel est, par exemple, le dolmen de Dampmesnil (Eure). Il porte aussi, grossièrement gravées sur la paroi gauche de l'entrée, des traces de ces courbes concentriques qu'on retrouve dans l'allée couverte de Gavrinis (Morbihan).

Les vieux chroniqueurs, grands amateurs de merveilleux, et habitués à ne douter de rien, faisaient descendre les premiers habitants de cette région de Gomer, fils de Japhet, fils lui-même du patriarche Noé, ancêtre de la famille des Montgo-

LES ORIGINES

mery (comté près de Lisieux). C'était encore plus beau que de descendre d'Enée, fils de Vénus, comme les Romains, ou de Francus, fils d'Hector, comme les Francs. Contentons-nous de dire plus prosaïquement, avec le dernier historien de la Gaule, M. Jullian, que les contemporains des dolmens paraissent se rattacher aux Ligures, qu'ils échappèrent à peu près aux invasions celtiques, mais qu'ils subirent un mélange d'éléments belges, les derniers envahisseurs avant les Romains.

Des neuf peuples gaulois qui habitaient cette région à l'arrivée des Romains, huit ont laissé leur nom. à des villes ou à des « pays » d'aujourd'hui. Les Calètes et les Véliocasses qui habitaient au nord de la Seine se retrouvent dans le pays de Caux et le Vexin. Les Eburovices sont les ancêtres des habitants d'Évreux, les Lexoviens des habitants de Lisieux; Sées rappelle les Fsubii, Vieux (près de Caen) les Viducasses, Bayeuxles Bajocasses, Avranches les Abrincates. Seuls les Unelles ont échangé leur nom primitif contre celui de Constantins (Cotentin), à partir de la fondation de Coutances (Constantia) par Constantin. Des campements fortifiés se dressaient sur les hauteurs. Celui de Bracquemont, près de Dieppe, appelé plus souvent « cité de Limes », en est un bel exemple, avec son mur d'enceinte de vingt mètres de haut et son fossé de treize mètres de large. Certains y voient un simple camp romain.

Lors de la conquête des Gaules par César, le proconsul n'eut pas lui-même à faire campagne dans cette partie de la Celtique, en dépit des « camps de

César x> qu'on prétend découvrir un peu partout. Viridovix, un chef gaulois du pays des Unelles, auquel s'étaient joints les Lexoviens et les Eburovices, lutta contre Titurius Sabinus, lieutenant du proconsul, et fut battu (56 avant J. -G.). Une légende place à Cercueil, villagé au nord de la forêt d'Ecouves, le lieu de la rencontre. La plupart des historiens le placent dans les environs d'Evreux. Le texte des Commentaires de César ne permet de rien préciser.

A l'époque gallo-romaine, les deux grandes villes de la Normandie actuelle sont celle du fleuve et celle de l'estuaire : Rouen et Juliobona. Cette dernière, aujourd'hui Lillebonne, avait supplanté Caudebec {Calidu), qui était le débouché de la basse Seine à l'époque gauloise. Nous trouvons un évêque de Rouen dès le début du iv e siècle, à une époque où la conversion du pays ne faisait que commencer. Saint Nicaise, qu'on donne comme premier évêque de Rouen, avait été martyrisé à Gasny, sur les bords de l'Epte, vers le milieu du ni e siècle, à l'entrée même de la province qu'il venait évangéliser.

Lillebonne se trouva détruite , vers la fin du iv e siècle, durant l'agonie de l'empire , mais les vestiges de son théâtre de 150 mètres de diamètre permettent de juger de son importance. Harfleur (Caracotinum) hérita de son commerce. Les autres villes, Lisieux, Vieux, Bayeux, etc. n'avaient qu'un intérêt secondaire. Un notable de Vieux joua pourtant un rôle très en vue dans toute la Gaule, comme en témoignent les inscriptions gravées sur le piédestal de sa statue, piédestal

LES ORIGINES

conservé au musée de Saint-Lô sous le nom de marbre de Torigny. Il représenta sa cité à l'assemblée générale des Gaules qui se tenait chaque année à Lyon, en fut même président et sauva d'une mise en accusation un gouverneur romain. L'aisance et le luxe , sauf à la fin , étaient déjà très répandus. On en peut juger par les magnifiques vases d'argent , d'origine grecque t trouvés aux environs de Bernay, et gardés à la Bibliothèque nationale.

Sous les Mérovingiens, la future Normandie fait partie de la Neustrie. Elle en est une des contrées les plus prospères. Son éloignement de la frontière du Rhin l'avait relativement préservée du fléau des invasions germaniques. Les barbares, y étant moins nombreux qu'ailleurs, s'étaient plus rapidement civilisés et fondus avec les Gallo Romains. L'évêque de Rouen, Prétextât, la victime de Frédégonde, joue un grand rôle. La Normandie devient le pays par excellence des riches abbayes comme Saint- Wandrille et Jumièges; les rois chassent volontiers dans la forêt de Brotonne et s'intéressent aux besoins du pays. Ainsi Dagobert, qui avait parmi ses conseillers les plus écoutés saint Ouen , plus tard archevêque de Rouen , se préoccupe de l'assainissement des marais de la Basse-Seine.

Malheureusement pour la future Normandie sa situation maritime, qui l'avait protégée contre les invasions germaniques, va l'exposer tout spécialement aux coups des pirates Scandinaves. La configuration de son littoral, avec la presqu'île du Gotentin qui barre la Manche par le milieu, invite au

débarquement les navigateurs qui débouchent par le Pas-de-Calais. Ils tombent naturellement dans le vaste demi- cercle qui s'étend de l'embouchure de la Bresle à la pointe de Barfleur. Ils sont cueillis au passage. Supprimez le Cotentin, c'est sur la Bretagne qu'ira s'abattre le flot des « hommes du Nord ». Certes les Normands dépasseront le Cotentin et même la Bretagne ; on les verra sur les bords de la Loire, de la Garonne et plus loin encore, mais finalement ils n'y prendront pas pied.

Qu'étaient ces Normands? D'où venaient-ils?

Que cherchaient-ils?

Sous le nom général de Normands, on désignait au ix e siècle les peuples qui habitaient les deux presqu'îles complémentaires de la Scandinavie et du Jutland, autrement dit les Suédois, les Norvégiens et les Danois, C'étaient tous des pirates et des guerriers également redoutés. Les Cimbres qui avaient envahi la Gaule à l'époque de Marius étaient les ancêtres des Danois. Les pays Scandinaves étaient restés longtemps morcelés en une infinité de royaumes : la Norvège à elle seule en compta jusqu'à seize. Entre ces petits États, jaloux et étroitement resserrés, la guerre était perpétuelle. Les vaincus, les bannis, les fugitifs étaient naturellement de la graine de pirates. Il s'y ajoutait une masse de jeunes gens de naissance irrégulière, n'ayant aucun héritage à espérer, car si les mœurs autorisaient à côté de l'épouse légitime un nombre variable de concubines, elles n'admettaient pas leurs enfants au partage de la succession paternelle. A ceux-ci il ne restait d'autre carrière pos-

LES ORIGINES

sible que celle des aventures dans un pays où la culture du sol, d'ailleurs ingrate, était considérée comme un métier servile et déshonorant, c II semblait indigne d'un homme libre, dit un historien Scandinave, de se procurer par la sueur ce qu'il pouvait acquérir par le sang. »

Toutefois l'émigration reste encore accidentelle, restreinte et temporaire, jusque vers l'an 800. Les Scandinaves se battent et se pillent surtout entre eux. Mais à cette date l'œuvre d'unification des royaumes Scandinaves est à peu près achevée. Les petits Etats ont disparu, et les chefs puissants qui sont à la tête des grands royaumes formés de leurs débris, font la chasse aux pillards. Us n'admettent plus le droit de réquisition, en vertu duquel les « rois de la mer » se prétendaient autorisés, en cas de manque de vivres, à débarquer n'importe où et à enlever de force et sans indemnité les troupeaux à leur convenance. Tous ceux à qui pèse trop cette autorité nouvelle, tous ceux qui ne veulent pas renoncer à vivre de butin, se trouvent obligés de chercher plus loin un nouveau théâtre pour leurs exploits. Ils s'expatrient, tendent leur voile au vent.

Les Suédois se portent de préférence vers les côtes de la mer Baltique, vers les pays slaves, auxquels ils donneront le nom de Russie. Les Norvégiens et les Danois se tournent vers l'Océan, qui leur ouvre un champ presque illimité. Les Norvégiens pren- • nent le large : ils gagnent les îles de l'Atlantique, les Hébrides, l'Ecosse, l'Islande, le Groenland, et, par étapes, arriveront jusqu'en Amérique cinq siècles avant Christophe Colomb. Les Danois suivent

plutôt la route du sud : ils se dirigent vers l'Angleterre, les pays germaniques et les royaumes formés du démembrement de l'empire de Charlemagne. D'ailleurs cette répartition géographique des expéditions normandes, ne doit pas être prise à la lettre. 11 y a des exceptions, des doutes : on ne sait pas encore aujourd'hui si Rollon, le fondateur du duché de Normandie, était norvégien ou danois.

L'établissement des Suédois en Russie a précédé d'un demi-siècle l'établissement des Normands en Neustrie. On en a célébré le millénaire à Novgorod en 1862. C'est sous le nom de Varègues que sont connus dans l'histoire de l'Orient les aventuriers suédois qui ont jeté les fondements de la Russie. Novgorod était dès lors une cité commerçante, en relations à la fois avec la Finlande et avec Constantinople. Elle s'enrichissait à échanger les fourrures du Nord contre les vins et les produits du Midi. Mais les tribus slaves du voisinage, turbulentes et sauvages, vivaient dans l'anarchie. Elles étaient une menace constante pour la ville, sans être d'ailleurs capables de la défendre et de se défendre ellesmêmes contre l'étranger. Les Varègues avaient déjà mis à contribution la ville de Novgorod et montré leur force. C'est à eux que s'adressa une assemblée, de notables pour rétablir l'ordre et la sécurité dans le pays, qu'ils paraissaient aussi capables d'administrer que de dévaster. Rurik avec une bande de compagnons s'installa à Novgorod et prit un titre qu'on peut traduire par celui de grand prince ou de grand duc.

ma Le

LES OHIGINKS

Deux de ses compagnons, dont l'ambition n'était pas satisfaite, poussèrent plus au sud et devinrent maîtres de Kiev pour leur propre compte. On les vit même jusque sous les murs de Constantinople, mais une tempête providentielle brisa leur flotte. Les successeurs de Rurik en profitèrent pour mettre la main sur Kiev, qui devint leur vraie capitale, et introduisirent le christianisme dans le pays, suivant l'exemple donné par Olga, paysanne varègue épousée par le fils de Rurik, et qui est restée la patronne de la Russie.

Tout cela ne s'était pas fait sans nouvelles guerres. Constantinople, menacée une seconde fois, n'avait été sauvée que par le feu grégeois. Le fils d'Olga, le héros national Vladimir, termina l'œuvre de la conversion en faisant baptiser le même jour, sur les bords du Dnieper, tous les habitants de Kiev qui durent entrer dans l'eau au même moment et reçurent en masse le baptême par immersion (988).

Pendant que des Normands fondaient l'empire russe, d'autres découvraient l'Amérique. C'est un fait qui a été longtemps révoqué en doute. On ne connaissait les expéditions des Normands dans ces parages que par les récits merveilleux et légendaires qu'on appelle les sagas, récits transmis par la tradition, conservés principalement en Islande, et recueillis seulement au xm c siècle. Ces sortes de poèmes épiques inspiraient à première vue peu de confiance, et leurs héros ne faisaient guère l'effet de personnages historiques. Us paraissaient aussi fabuleux que leurs exploits. Mais certaines découvertes modernes ont confirmé le témoignage des

sagas et Ton est moins sceptique aujourd'hui. On a retrouvé sur les côtes du continent américain des traces indiscutables du passage des Normands,

Dès la fin du rx* siècle, les Normands, déjà installés aux îles Féroé et en Islande, avaient entrevu le Groënland. Erik le Rouge (983), exilé d'Islande pour meurtre, en reconnaît les côtes et lui donne ce nom attrayant de « Terre Verte » qui lui convient d'ailleurs si peu. D'autres descendent plus au sud, entraînés par le courant qui vient du pôle jusqu'au c pays du vin » , le Vinland. L'un d'eux, Leif, fils d'Erik le Rouge, observateur méthodique, nous en fixe exactement l'emplacement, car il note qu'à cet endroit le jour le plus court de l'année commence à 7 h. 1/2 et finit à 4 h. 1/2. C'est la latitude de Providence, au sud de Boston, une des grandes villes des Etats-Unis actuels.

D'autres témoignages ne sont pas moins précieux. Thorwald, frère de Leif, est tué dans le golfe de Boston par les naturels du pays, ou plutôt par des Esquimaux nomades qui venaient chaque année passer l'hiver dans ces régions plus tempérées. La saga nous décrit le tombeau que lui érigent ses compagnons. On a retrouvé à cet endroit une sépulture qui répond à la description, avec un squelette et une poignée d'épée en 1er, de fabrication antérieure à la découverte officielle de l'Amérique. C'est assez probant. Voici qui l'est encore davantage.

Une grande bataille dont parlent les sagas est mentionnée par une inscription avec figures grossières qu'on a retrouvée sur place, dans le Massachusetts. Cette inscription en caractères runiques,

LES OHIC.IXKS.

qui sont les anciennes lettres de l'alphabet Scandinave, a pu être déchiffrée par deux savants danois, car la vieille langue Scandinave est celle qu'on parle encore en Islande. Le roc de gueiss poli sur lequel elle est gravée est recouvert à marée haute : c'est le roc de Digkton, du nom de la ville voisine.

Une découverte encore plus surprenante est celle d'une pierre runique qui vient d'être trouvée (1909) près de Kensington, dans le Minnesota, c'est-àdire en plein centre des États-Unis, à l'extrémité des Grands Lacs.

On a mis au jour des documents analogues jusque dans l'Amérique du Sud. Près de Bahia au Brésil, on a découvert une dalle avec inscription runique, et même une statue de Thor, un des principaux dieux Scandinaves, reconnaissable à ses attributs traditionnels et le doigt tourné vers le nord. Le souvenir de tous ces pays n'était peutêtre pas entièrement perdu, bien qu'on en eût oublié le chemin depuis plus d'un siècle, lorsque Christophe Colomb cherchant à se renseigner, fit en Islande (1477) un voyage qui dut le confirmer dans ses projets.

Civilisation des Normands. — Leur manière de combattre. — La guerre aux couvents. — Première conquête de l'Angleterre par les Normands.

Les expéditions des Normands vers les îles et les terres du nouveau monde ont un caractère relativement pacifique. C'est de la colonisation plutôt que de la conquête. Les Normands tombent dans des pays inhabités ou presque ; ils n'ont pas à lutter contre des populations déjà fixées et constituées en Etats. Au contraire ceux qui se dirigent vers la Germanie, l'Angleterre et la France se heurtent à des résistances. Ils devront former de véritables expéditions, comprenant parfois des centaines de bateaux et des milliers d'hommes. Ils triomphent souvent, mais non sans effort.

Ils sont du reste mieux armés pour la lutte qu'on ne le suppose quelquefois. Il ne faut pas se figurer les Normands comme de misérables pirates, vêtus de peaux de bêtes, montés sur des esquifs rudimentaires, agissant chacun à sa guise et incapables de se plier à l'autorité d'un chef. On a retrouvé dans leurs tombeaux de fines étoffes de soie brochées d'or, des bijoux richement ornés de dragons et de

serpents d'un style très caractérisé. Les Scandinaves étaient en relations avec Constantinople : on a découvert dans un tombeau un vase avec inscription grecque. Néanmoins c'est sur place qu'étaient fabriqués les haches à incrustations, les boucliers artistement décorés, les lances, les épées, les casques et les cottes de mailles de bonne trempe autant que de bon goût. De même les chevaux portaient des harnachements somptueux. La Suède est riche en minerai de fer et, dès ce moment, elle avait une industrie métallurgique florissante.

Les archéologues sont frappés de l'aisance et du luxe que révèlent le mobilier domestique aussi bien que l'équipement militaire des moindres vikings. Les Normands avaient rapporté de leurs pillage» tant de butin que, plus tard, lors de l'introduction du christianisme, les personnes pieuses qui voulaient faire l'aumône ne trouvaient pas de pauvres à qui donner. Aujourd'hui encore le Danemark, pour d'autres causes heureusement, ne connaît pas le paupérisme.

Les barques des Normands étaient de simples bàtimeuts de transport, car, contrairement à ce qu'on pourrait croire, les Normands ne savaient pas se battre sur mer. Le meilleur moyen de se débarrasser d'eux aurait été de les attaquer au large, mais on n'y recourut que très rarement. On a retrouvé plusieurs spécimens d'embarcations normandes. La plus remarquable est une grande barque exhumée en 1880 d'un tertre funéraire à Gogstad, près de Sandefiord, à l'entrée de la baie de Christiania. Le chef avait été enterré dans son bateau. Sa chambre funéraire a été violée et pillée à une époque in-

connue, mais le bateau est bien conservé. Il est du type de ceux qui sont venus au siège de Paris. Il a place pour 32 rameurs, il ne porte qu'un mât pouvant se dresser et s'abaisser à volonté. Ses dimensions sont de 23 m ,80 de long, 5 m ,10 de large au milieu, l m ,20 de profondeur seulement. Les rames ont de 5 ra ,55 à 5 m ,85. L'équipage total était de 60 à 70 hommes, ce qui répond assez bien à ce que dit un témoin du siège de Paris, lequel compte 40.000 hommes pour 700 barques. Les deux bouts sont très relevés, et décorés de fines sculptures dans un autre bateau trouvé récemment dans la même région, à Oseberg (1904).

Le bateau de Gogstad est complètement équipé. Il a pour gouvernail une grosse rame de côté, et 32 boucliers ronds, de 0 m ,94 de diamètre, sont rangés sur le plat-bord. Trois canots de chêne très soignés, également pourvus de tous leurs agrès, sont à l'intérieur. On a retrouvé jusqu'à un damier, dont les cases sont munies d'une pointe et les pions percés d'un trou, de manière que le roulis ne dérange pas le jeu. Le bateau est partout planchéié. Le soir on y dresse une tente qui abrite les hommes pour la nuit. Tout cela est parfaitement organisé. Il ne faut pas prendre à la lettre la bravade des rois de la mer : « l'ouragan est à notre service, il nous jette où nous voulions aller ». Ils savent parfaitement se diriger et s'orienter. Dans une antique saga, un fiancé qui énumère ses talents se vante de savoir patiner, nager, chanter et appeler toutes les étoiles par leur nom.

Dès que les Normands s'établissent dans un pays pour quelque temps, ils installent des chantiers de réparation et même de construction, dans les îles

d'Oscelle, par exemple, de Walcheren, et de Noirmoutier. En campagne ils sont à l'affût des bons matériaux. Ainsi ils essayent de couper de belles poutres de sapin qu'ils trouvent dans l'église Saint- Germain-des-Prés parce qu'elles leur paraissent bonnes pour faire des embarcations. En expédition à l'intérieur des terres ils se divisent d'ordinaire en deux troupes. L'une remonte les rivières en bateau, l'autre suit les rives à pied ou à cheval. Le cheval, comme le bateau, n'est pour les Normands qu'un moyen de transport. Ils n'amènent guère de chevaux, ils en prennent sur place. Ils se battent à pied de préférence, et, autant que possible, jamais à découvert.

L'organisation de leurs armées a quelque chose de féodal. Les chefs de bandes obéissent à un chef reconnu par eux, mais qui les consulte. Les simples guerriers n'ont pas voix au chapitre. Si un chef n'est pas d'accord avec les autres, il s'en va et ses hommes le suivent. Tout traité conclu n'engage que les chefs qui y ont formellement adhéré : c'est ce qui rend si précaire et fallacieuse toute paix signée avec les Normands. Il en vient d'autres qui ne savent rien ou qui ne veulent rien savoir.

Le seul point d'honneur est celui qui préside au partage du butin. Tout est prévu. Le fuyard n'a droit it rien; celui qui a exercé une rapine au détriment d'un autre Normand est châtié, même après restitution. On ne badine pas avec la solidarité. Le Normand fait bon marché de sa vie, mais sa mort est vengée sur les gens du pays. Le meurtre d'un Normand par un étranger ne peut être expié que par

la mort de deux étrangers. Les Normands affectionnent la guerre de surprises, mais ne se laissent pas surprendre. Dès qu'ils font halte, ils se fortifient avec le même soin et le même art que les légions romaines. 11 nous reste un spécimen curieux de leur genre de fortification : c'est le Hague-Dicke y sorte de rempart de terre haut de 5 à 6 mètres avec un fossé en avant, qui coupait l'extrémité de la pointe de la Hague et dont on voit des vestiges notamment à Beaumont-Hague. On en trouve un tout pareil en Angleterre, dans le comté d'York, le Dane-Dicke. « Il n'est pas douteux, écrit Viollet-le-Duc, que ces peuples Scandinaves, traités de barbares par les chroniqueurs occidentaux, étaient, au point de vue militaire , beaucoup plus avancés qu'on ne Tétait dans les Gaules. Ils savaient se fortifier, se garder, approvisionner et munir leurs camps d'hiver. » Ils connaissent aussi la manière de conduire un siège, savent faire des machines de guerre.

Ajoutons qu'ils ne se battent pas pour l'amour de l'art. Ils ne mettent aucun respect humain à se dérober quand ils ne sont pas les plus forts. Toutes les ruses leur sont bonnes. Ils arrivent à l'improviste, surgissent la nuit, se tapissent durant le jour dans les anfractuosités du littoral : le mot viking veut dire <t enfant des anses ». S'ils se sentent perdus, ils négocient, se rachètent, n'hésitent pas à se laisser baptiser, quitte à massacrer leur parrain au premier jour. Tel d'entre eux avait été baptisé dix ou douze fois. On faisait cadeau d'une belle robe blanche aux néophytes. La chronique du moine de Saint-Gall raconte qu'un jour il se pré-

senta au baptême tant de Normands qu'on n'eut pas assez de belles robes pour tout le monde. On en offrit une plus grossière à un d'entre eux qui la refusa avec mépris : « Gardez votre casaque pour un bouvier, dit-il. Voilà, grâce au ciel, la vingtième fois que je me fais baptiser, jamais on ne m'avait offert de pareilles guenilles. » La guerre est pour eux un moyen, non un but. Ils seront pacifiques dès qu'ils seront chez eux. Chez les autres l'essentiel est de faire du butin. Ils s'y entendent. Il ne reste rien dans les pays exposés à leurs trop fréquentes visites, c pas même un chien pour aboyer contre eux », dit un chroniqueur. Ils ne font pas de prisonniers, sauf ceux dont ils espèrent tirer rançon.

Ils s'attaquent de préférence aux monastères, parce que les monastères sont riches, mais aussi par une hostilité préconçue. Les Normands, au moins au début, font une sorte de croisade. Charlemagne, en conquérant et en convertissant de force les Saxons, avait inquiété les Danois, leurs voisins. Leurs premières courses vers les pays du sud viennent de là. Charlemagne lui-même les aperçut, dit-on, pour la première fois dans un port de la Narbbnnaise et versa des lârmes sur les malheurs qu'il prévoyait pour ses successeurs. A partir de sa mort, les expéditions se multiplient et le caractère de haine contre tout ce qui touche à l'Eglise s'accentue. Les sanctuaires les plus vénérés sont les plus maltraités. Les religieuses ne trouvent aucune grâce. Elles sont violentées avant d'être massacrées. On en cite, à Fécamp, qui s'étaient mutilé le visage dans le vain espoir de décourager

les brutaux instincts des pirates. « Nous avons chanté la messe des lances, disaient-ils, quand ils avaient tout souillé et tout brûlé ; elle a commencé de grand matin et elle a duré jusqu'à la nuit. »

Ce .n'est pas que les Nbrmands voulussent faire du prosélytisme et propager leur religion. Jamais l'idée ne leur viendrait d'offrir la vie sauve aux chrétiens qui consentiraient à apostasier. Cependant on cite des exemples de renégats, même dans le clergé. En 886, au moment du siège de Paris, l'archevêque de Reims écrit : « Entre Paris et Reims aucun lieu n'est sûr, sauf la demeure des chrétiens pervers et complices des barbares. Le nombre est grand de ceux qui ont abandonné la religion chrétienne pour s'associer aux païens et se mettre sous leur protection. » Le plus grand plaisir des Normands, c'est de profaner les reliques. Aussi la grande affaire à cette époque de foi, c'est de les soustraire à leurs atteintes. Il y a toute une littérature consacrée aux pérégrinations des reliques célèbres. Le corps de saint Martin est transféré de Tours à Orléans, puis à Chablis. Celui de saint Philibert erre de Noirmoutier à l'étang de Grandlieu, à Cunault-sur-Loire, àMessacen Poitou, à Saint-Porcien en AuVergne, pour échouer finalement à Tournus sur la Saône. Celui de saint Ouen est envoyé à Gasny, près de Vernon, puis à Condéen-brie. Le récit de ces « translations » est même une source précieuse pour l'histoire de cette époque.

Ce n'est d'ailleurs pas la France qui fut tout d'abord le plus ravagée. Par suite de circonstances géographiques et historiques, c'est l'Angleterre au milieu du ix e siècle, qui attire et occupe le plus les

Normands. On parle toujours de la conquête de l'Angleterre par les Normands de Guillaume le Conquérant. Mais, deux siècles auparavant, l'Angleterre avait été une première fois la proie des Scandinaves. C'est ce qu'on appelle ordinairement l'invasion des Danois. Les Angles et les Saxons qui possédaient alors ce pays étaient eux-mêmes des conquérants venus de Germanie et qui avaient beaucoup de traits communs avec les Normands. Ils parlaient presque la même langue. Seulement ils étaient devenus chrétiens depuis deux siècles, et les Normands n'avaient aucune raison pour les ménager. Dès 787, les premières barques normandes apparaissent en Grande-Bretagne. Elles n'en oublieront plus le chemin.

Cependant les Normands trouvèrent à qui parler. C'est justement l'époque où les sept royaumes anglo-saxons se fondirent en un seul. Les nouveaux envahisseurs furent plus d'une fois battus. Un de leurs chefs les plus célèbres, Ragnar Lodbrog, finit même par être pris et jeté dans une fosse remplie de vipères. Son chant de mort est fameux dans la littérature Scandinave. C'est le chant de l'épée. Il y brave la souffrance, appelle ses fils à la vengeance, rappelle ses exploits et termine en apothéose : « Odin m'envoie ses déesses pour me conduire dans son palais. Je vais, assis aux premières places, boire l'hydromel avec les dieux. Les heures de ma vie sont écoulées; je mourrai en riant. » On reconnaît là le dogme fondamental de la religion d'Odin. Il n'y a de paradis que pour le guerrier mort en combattant. Son âme est conduite au Walhalla par les Walkyries.

Il est peu probable (Tailleurs que Lodbrog ait lui-même composé ce chant de guerre et de mort dans la fosse aux vipères, et qu'on Tait ainsi recueilli, bien qu'une tradition, par souçi de la vraisemblance, attribue la fin de la dernière strophe à sa femme Aslauga présente à sa mort. Quant à ce genre de supplice, il se retrouve à plusieurs reprises dans les sagas. Du reste les serpents et vipères sont un des motifs favoris de fart funéraire Scandinave. On les retrouve notamment dans la belle pierre runique de Jellinge, représentant un Christ enlacé, dont une reproduction a été offerte à la ville de Rouen par un comité danois, à l'occasion du millénaire normand.

Les fils de Lodbrog vengèrent cruellement leur père, mais malgré tout les Normands ne purent s'emparer du pays. Ils durent le partager avec les Saxons (878) après douze ans de guerre ininterrompue et, à partir de ce moment, le flot de ceux qui ne trouvaient plus en Angleterre de quoi satisfaire leur goût d'aventures et leur soif de butin se déversa plus violemment que jamais sur la côte d'en face, sur la côte française. C'est le cas entre autres du terrible Hastings. Quant aux Danois qui restèrent en Angleterre et à ceux qui vinrent les y rejoindre, ils ne purent ni se fondre avec les Anglo-Saxons, ni les dominer, ni se résigner à leur obéir. Il en résultera un siècle et demi de guerres, de massacres et de bouleversements qui ne prendront fin qu'avec la seconde et définitive conquête normande, celle de Guillaume le Conquérant et des Normands de France.

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