‹ Histoire de Normandie. Ouvrage illustré de hors texteChapitre 2 sur 9 · III · texte numérisé non relu

III

LES NORMANDS EN FRANCE

Un terrain favorable. — Faiblesse et incohérence de la défense. — Les traîtres et les résignés. — Les Normands de la Seine. — Le siège de Paris.

C'est en France que les invasions normandes ont trouvé le terrain le plus favorable. L'esprit national et le courage militaire avaient dégénéré depuis Charlemagne. Les guerres civiles qui avaient troublé le règne et suivi la mort de son fils, Louis le Pieux, pour aboutir à la sanglante bataille de Fontanet (Fontenoy-en-Puisaye) entre les petitsfils du grand empereur, avaient fait négliger la défense des côtes. Charlemagne y avait installé des gardes, et Louis le Pieux avait donné des ordres pour construire une flotte de guerre, mais tout cela n'avait eu que peu d'effet et n'avait pas eu de lendemain. Les usurpations des seigneurs et l'affaiblissement du pouvoir central avaient peu à peu rendu impossible tout plan de défense générale. Les Vies des Saints de l'époque sont unanimes à déplorer Tégoïsme des chefs qui sacrifient l'intérêt général à leurs querelles particulières. La lâcheté en certains cas va jusqu'à la trahison. Dans une expédition contre les Normands de l'île d'Oscelle (entre Vernon et Bonnières,

HISTOIRE DK NOIOIANDIK.

en face de Jeufosse, — île de Flotte aujourd'hui), Charles le Chauve est abandonné par ses hommes à l'instigation de son frère, Louis le Germanique. On le laisse presque seul sur son navire, dont on coupe les cordages pour le faire aller à la dérive. Un autre descendant de Charlemagne, Pépin II d'Aquitaine, s'unit même aux pirates pour piller Poitiers. L'empereur Lothaire les installe dans l'île de Walcheren à titre d'auxiliaires. On voit que le mauvais exemple venait de haut.

La dépopulation, très marquée surtout dans les contrées maritimes, explique jusqu'à un certain point cette pusillanimité des chefs. Ainsi nous voyons le roi Louis III, après une victoire sur les Normands, construire un fort pour les tenir en respect, près de Cambrai, sans trouver personne pour le garder. Les pirates, à vrai dire, n'étaient pas très nombreux en général, au moins pour commencer, durant toute la période où une partie d'entre eux se détournait vers l'Angleterre. (C'est seulement de 879 que tous les chroniqueurs font dater la grande invasion.) Mais ils recrutaient dans le pays même tous les gens sans aveu et sans foi, moines en rupture de ban, serfs échappés à la glèbe, paysans ruinés et découragés par ce fléau renaissant. N'a-t-on pas dit (\ViHastings lui-même était un paysan des environs de Troyes? Ce n'est guère probable, mais le fait même qu'on ait pu le croire montre qu'il y en avait beaucoup dans ce cas-là. Charles le Chauve, à plusieurs reprises, parle des ravages commis par les Normands « ou par d'autres » . Ces transfuges leur fournissaient des guides et des interprètes.

Ajoutons une considération morale qui contribuait

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à paralyser la résistance. La croyance était partout répandue et propagée par l'Eglise que les Normands étaient une plaie envoyée par Dieu pour châtier les fautes des grands et du peuple. C'est une idée qu'on retrouve, presque dans les mêmes termes, chez tous les annalistes ecclésiastiques. Elle avait le but louable d'édifier et de corriger les pécheurs, mais elle développait une sorte de fatalisme passif qui engourdissait les courages. Il eût été inutile et presque impie de s'opposer aux décrets de la Providence. La prière était l'arme à laquelle il convenait de recourir par excellence, et l'on avait en beaucoup d'endroits ajouté aux litanies un funèbre verset : a furore Normannorum libéra nos, domine, Seigneur, délivrez-nous de la fureur des Normands. La résignation est une vertu, malheureusement c'est une vertu qui ne touchait guère les Normands.

Les Normands en France se sont abattus sur toutes les côtes et ont remonté tous les fleuves de la Manche et de l'Océan. Dès 800 on les aperçoit dans la Manche, et si Charlemagne les a vus quelque part c'est plutôt de ce côté que du côté de la Narbonnaise. L'impunité les encourage. Dès 810, ils ont doublé le Finistère et en 820 ils détruisent Bouin dans la baie de Bourgneuf. Ils remontent même l'Adour jusqu'à Tarbes. Ces fleuves, que le déboisement des Pyrénées n'avait pas appauvris, étaient plus navigables qu'aujourd'hui. Mais c'est naturellement la baie de Seine qui les attire le plus. Dès 820, on signale treize vaisseaux normands dans l'estuaire. L'année même de la bataille de Fontanet, pendant que toutes les forces de l'empire sont aux prises, les Normands remontent le fleuve. La

ville de Rouen est attaquée le 12 mai 841, ravagée sans miséricorde; les grandes abbayes voisines sont saccagées comme Jumièges ou payent rançon comme Saint-Wandrille.

Après la paix de Verdun, qui partageait entre eux l'empire, les trois fils de Louis le Pieux s'étaient engagés à vivre en concorde et fraternité et à faire front de concert contre les pirates. Il n'en fut rien. En 845 RagnarLodbrog remonte jusqu'à Paris avec 40 navires. La Cité, d'où les habitants avaient fui, fut prise, et les faubourgs, particulièrement les abbayes de Saint-Germain-des-Prés et de Sainte-Geneviève, furent pillés. Saint-Denis se racheta. On raconta qu'un des pillards était moft subitement au moment où il profanait les vases sacrés de Saint- Germain-des-Prés, mais les châtiments du ciel n'effrayaient pas beaucoup les sectateurs d'Odin ou ne les effrayaient pas longtemps.

On accuse souvent Charles le Chauve d'avoir sacrifié à de vaines ambitions d'agrandissement en Lorraine ou en Italie la sécurité de ses États. Il convient de reconnaître que sa situation n'était pas commode. L'anarchie régnait partout. Les Sarrasins traitaient la Provence comme les Normands traitaient la Neustrie. Même les mesures justifiées que prend le roi tournent contre son autorité. Par l'édit de Pitres (près de Pont-de-l'Arche, 864), il recommande de construire des châteaux forts, mais ces châteaux serviront autant et plus contre le roi que contre les Normands. D'autre part, il confie à Robert le Fort le soin de défendre le pays compris entre la Loire et la Seine. Le choix était bon, et

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Robert détruit plusieurs bandes normandes. Mais en même temps, il devient le maître du pays qu'il protège, et il fonde la dynastie qui supplantera celle de Charlemagne. Robert fut d'ailleurs tué à son poste (866). Les Normands de la Loire, surpris par lui, s'étaient réfugiés dans l'église de Brissarthe. Alors qu'on les croyait démoralisés, ils font une sortie et tuent Robert le Fort qui avait ôté son casque et sa cuirasse pour respirer un peu.

C'est Hastings, dit-on, qui était à la tête de cette bande de Normands. Mais il faut bien avouer que les anciens chroniqueurs voient Hastings partout. Les aventures qu'on lui prête suffiraient à défrayer plusieurs lliades et plusieurs Odyssées. Il songea même à piller Rome et entra dans la Méditerranée. 11 arriva devant une ville qu'il prit pour la ville des papes. Ne sachant comment y pénétrer, il se fait passer pour mort, et ses compagnons en larmes déclarent qu'il a légué toutes ses richesses à l'église cathédrale, si l'évêque veut l'y enterrer. Le cercueil est déposé dans le chœur, mais au milieu de l'office, le défunt ressuscite, aBat l'officiant et fait main basse avec ses compagnons sur tout ce qui vaut la peine d'être pris. Heureusement il s'est trompé de ville : ce n'était pas Rome, ce n'était que Luna en Toscane. Charles le Chauve lui céda le comté de Chartres pour le fixer, il se fit baptiser, et resta tranquille jusqu'à nouvel ordre.

Il serait difficile et monotone de relater toutes les invasions des Normands à cette époque. Il n'y a encore de leur part ni plan d'ensemble, ni dessein visible de s'établir dans le pays. Du reste on traite aussi souvent qu'on se bat. On voit Charles

le Chauve stipendier une bande de Normands pour chasser ceux de l'île d'Oscelle. Le plus souvent on paie les Normands pour les faire partir, mais parfois c'est tout le contraire, et les Normands paient à leur tour pour se tirer d'un mauvais pas. Seulement c'est toujours à recommencer, et finalement c'est toujours le pays qui paie. La France de l'Ouest, la Neustrie, est à bout de ressources.

C'est à ce moment que se produit la grande invasion. Cette fois nous sommes en présence d'une véritable immigration. Les Danois renoncent à arracher l'Angleterre aux Anglo-Saxons, la plupart d'entre eux se réunissent à l'embouchure de la Tamise (879), forment une grande armée dont le principal chef est Siegfried, et commencent par ravager la Flandre. Ils remontent l'Escaut jusqu'à Gand, attaquent Cambrai et parviennent jusqu'à la Somme. Corbie, Amiens, sont à feu et à sang. Les fils de Louis le Bègue, Louis III et Carloman, qui régnent conjointement sur la France, résistent de leur mieux. Louis III inflige môme aux Normands une grande défaite près d'Abbeville, à Saucourt-en-Vimeu, et des chants populaires en ont conservé le souvenir. Mais ce n'est qu'un répit et la mort prématurée de ces deux jeunes princes remet tout en question.

Ils n'avaient pour héritier qu'un frère en bas âge, le futur Charles le Simple. On crut faire acte de sagesse en acclamant comme roi de France Charles le Gros, fils de Louis le Germanique, déjà empereur d'Allemagne. L'empire de Charlemagne était reconstitué; il n'y manquait que Charlemagne.

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Il était temps, car le danger pressait. Un mois plus tard les Normands de Siegfried entraient à Rouen (25 juillet 885) et remontaient la Seine. A l'embouchure de l'Eure, aux Damps, près de Pont-del'Arche, ils se trouvèrent arrêtés par une armée franque et aussi par le fort que Charles le Chauve avait fait élever à Pitres près du confluent de l'Andelle. On essaya de négocier. On raconte même que c'est à cette occasion qu'Hastings, envoyé comme émissaire par l'empereur et tourné en dérision par ses anciens compagnons, abandonna son comté pour reprendre la vie d'aventures.

Quoi qu'il en soit, les Normands forcèrent le passage et arrivèrent jusqu'à Paris où ils furent rejoints par les Normands de la Loire. Le 24 novembre commençait le mémorable siège qui devait durer tout près d'un an. Les barques normandes couvraient le fleuve sur plus de deux lieues de long. On n'avait jamais vu chose pareille : 700 bateaux et 40.000 hommes. C'est une véritable invasion : les Normands ont avec eux femmes et enfants. Le comte Eudes, fils de Robert le Fort, et l'évêque Gozlin relevaient le courage des habitants. Un moine de Saint-Germain-des-Prés, Abbon, nous a raconté cet épisode en un poème dont les vers sont médiocres, mais dont le témoignage est précieux. Les faubourgs avaient été évacués, les églises des deux rives vidées de tous leurs trésors : tout le monde était réfugié dans la Cité, qui ne communiquait avec les deux rives que par deux ponts fortifiés.

Siegfried n'ayant pu obtenir la permission de traverser la ville, bien qu'il eût promis de la res-

pecter, les opérations commencèrent aussitôt. Les Normands tentent un coup de main contre la tour qui couvrait l'entrée du Grand Pont. Cette tour ne pouvait contenir plus de 200 hommes, mais c'était 1 élite des défenseurs. L'abbé de Saint-Germain-des- Prés, Ebles, neveu de Gozlin, meilleur homme d'armes qu'homme d'Eglise, transperçait, dit Abbon, sept combattants d'une flèche. Du haut des murs on jetait tout sur les assaillants. Une énorme roue en écrase six. Les Normands mettent le feu à la porte, mais le vent tourne et la fumée les aveugle. Us doivent se résigner à un siège en règle. Ils se font un camp fortifié autour de Saint-Germainl'Auxerrois, fabriquent un bélier gigantesque, rien ne réussit. Des brûlots n'arrivent pas à incendier le Grand Pont (31 janvier — 3 février 886). Siegfried découragé s'en va avec une partie des assaillants faire une razzia du côté de Reims.

Une crue de la Seine enlève malheureusement le Petit Pont, quelques jours après. Douze braves restent isolés sur la rive gauche, dans la tour qui gardait l'entrée. Il fut impossible de les secourir. Les Normands mettent le feu à la tour qui était en bois. La petite garnison se réfugie sur le tronçon qui restait du pont, acculée au fleuve. Après une journée de résistance désespérée, cette poignée d'hommes exténués se rend, sur une vague promesse de vie sauve. Ils furent tous massacrés. Leurs douze noms sont gravés sur une plaque de marbre à l'entrée de la rue du Petit- Pont, sur le quai.

Pour se distraire des longueurs du siège, des bandes de Normands couraient le pays. On en voit menacer Chartres, le Mans, Evreux. Ils échouèrent

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devant les deux premières, mais pillèrent Evreux et les environs. Ces expéditions vagabondes dégarnissaient le cordon des assiégeants. Les assiégés en profitent pour envoyer des députés chargés de demander du secours. Un lieutenant de l'empereur, le duc Henri, qui avait déjà souvent bataillé contre les Normands, répondit à l'appel, apparut sous les murs de Paris au mois de mars 886, mai* se borna à ravitailler la cité, qui espérait mieux. La situation empirait. L'évêque Gozlin étant mort, le comte Eudes franchit les lignes d'investissement et alla jusqu'en Allemagne relancer l'empereur. Charles le Gros prit l'engagement de venir en personne et Eudes rentra à Paris à travers les rangs des Normands, rapportant cette bonne nouvelle.

Les Normands, avertis de l'approche des impériaux, creusèrent partout des chausse-trapes; le duc Henri qui commandait l'avant-garde y tomba et fut tué. Charles le Gros arriva enfin, en septembre. Il ne fit rien de ce qu'on attendait de sa puissante armée. Il débouchait par les hauteurs de Montmartre. Il se contenta de chasser les Normands de la rive droite, envoya quelques renforts dans la Cité et passa lui-môme sur la rive gauche. Mais au lieu de combattre, il négocia. Les Normands firent traîner les choses jusqu'au retour imminent de leur chef, Siegfried, qui venait de prendre Bayeux. L'empereur n'osant môme pas l'attendre, perd la tête, traite précipitamment, en vaincu, au commencement de novembre. Il permet aux Normands * d'aller hiverner en Bourgogne et leur promet 700 livres d'argent à leur retour, en mars. Sa retraite ressemble à une fuite ; Siegfried le poursuit jus-

qu'à Soissons. Ce redoutable chef, qui ne se tient pas pour lié par le traité conclu en son absence, continue ses déprédations dans tout le bassin de la Seine II est tué en Frise vers la fin de 887.

De leur côté, les Parisiens indignés avaient refusé de laisser passer la grande flotte normande sous leurs ponts qui étaient barrés. Pour remonter en Bourgogne, les Normands durent traîner leurs bateaux sur le sol de manière à contourner la vaillante cité. C'est une manœuvre dont ils avaient Thabitude : tous leurs bateaux avaient dans leur équipement un lot de rouleaux. La Bourgogne paya pour les Parisiens. Elle fut saccagée tout l'hiver, et quand les Normands revinrent au mois de mai 887, l'empereur leur fit verser la somme convenue. On n'en fut pas, même à ce prix, débarrassé tout de suite. Us s'attardent encore à piller les environs. Néanmoins la grande armée, qui depuis 879 était le cauchemar de toute la France occidentale, se trouva disloquée. Il était manifeste qu'elle n'était pas irrésistible puisqu'elle avait échoué devant Paris. D'autre part, il n'était pas moins manifeste qu'il était impossible d'expulser les Normands déjà établis à demeure dans une partie de la Neustrie. Enfin l'idée qu'il suffisait de restaurer l'empire pour ramener la sécurité était reconnue vaine. Quelques mois plus tard, Charles le Gros était déposé et survivait à peine à sa chute. Détrôné à Tribur au mois de novembre 887, il mourait le 13 janvier suivant, et une demi-douzaine de royaume s se formèrent des débris de l'empire.

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Eudes et Charles le Simple. — Rollon. — Le traité de Saint- Clair-sur-Epte. — Conditions de la cession faite aux Normands. — Limites de la Normandie primitive.

Après la déposition de Charles le Gros, une assemblée de dignitaires, d'évêques et de comtes, choisit pour roi le comte de Paris, Eudes, car l'héritier légitime, Charles, fils posthume de Louis le Bègue, né le 17 septembre 879, n'avait encore que huit ans. Il fallait un homme capable de tenir les Normands en respect. Eudes y réussit d'abord brillamment et détruisit à Montfaucon-en-Argonne une bande qui s'était aventurée jusqu'en Lorraine. Mais les Normands étaient partout à la fois. La dislocation de leur armée avait l'avantage pour eux de les rendre invulnérables vu l'impossibilité de leur porter un grand coup. Eudes s'épuise en vain à cette tâche ingrate et renaissante et le parti carolingien regagne le terrain. Le jeune Charles III est couronné roi par l'archevêque de Reims en 893, à l'âge de treize ans. Une guerre civile en résulta qui n'était pas pour déplaire aux Normands. A la fin r les deux compétiteurs s'entendirent pour partager le royaume (897) et quelques mois plus tard, à la

mort d'Eudes, qui n'avait pas d'enfant, Charles III restait seul et était reconnu de tous (1 er janvier 898).

C'est ce roi qui est connu dans l'histoire sous le nom désobligeant de Charles le Simple. Les chroniqueurs ont été sévères pour lui. Ils lui ont reproché d'avoir cédé la Normandie aux Normands, ce qui est justement une preuve d'intelligence et de sens politique. Son enfance avait été assez agitée. Après la mort de ses frères Louis et Carloman, il semble qu'il fut élevé par les soins de l'archevêque de Reims, Foulques, celui qui devait plus tard le sacrer. Mais on le trouve chez le comte de Poitiers au moment où Eudes est nommé roi et ce dernier ne put ou n'osa s'en emparer. Il dut aussi, après son couronnement, se réfugier quelque temps en Lorraine ou en Bourgogne. Tout cela lui avait donné de l'expérience et fait comprendre certaines nécessités.

La première était de mettre fin aux ravages des Normands. On n'y pouvait arriver qu'en leur faisant leur part et, ce qui était encore plus difficile, en les amenant à se contenter de la part qui leur serait faite. Il fallait, pour y réussir, saisir l'heure favorable. Les concessions de territoire accordées jusque-là à des chefs normands n'avaient rien donné de bon ni de durable. Les normands prenaient ce qu'on leur offrait, se laissaient baptiser sans conviction et ne renonçaient pas à leurs habitudes. Nous avons vu ce qu'on raconte d'Hastings. Un autre viking célèbre, Gottfried, avait obtenu de même la Frise et la main de Gisèle, fille du roi de Lorraine, Lothaire. 11 avait été dûment baptisé et marié par Francon, évêque de Liège, ce qui ne l'avait pas empêché

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de continuer à être la terreur de ses voisins. Un d'entre eux le tua dans une entrevue orageuse. Pour arriver à quelque chose de plus stable, deux conditions préalables étaient nécessaires : il fallait que les Normands fussent découragés des incursions de pur pillage à cause des risques à courir, et eussent le désir de se fixer pour vivre tranquilles ; il fallait d'autre part que l'opinion publique, c'est-à-dire à cette époque l'opinion des grands dignitaires laïques et ecclésiastiques, acceptât l'idée d'une entente loyale avec l'ennemi séculaire.

Charles le Simple organisa d'abord la résistance. Une bande normande est assaillie par lui-même dans le Vimeu (entre la Bresle et la Somme), dès le printemps 898; une autre éprouve de grandes pertes en Bretagne. La même année encore, le duc Richard met en fuite ceux qui pillaient la Bourgogne. Les Normands prennent alors le parti de se concentrer dans leurs campements de la basse Seine, où ils sont déjà chez eux. Dans les années suivantes, les Normands de la Loire font encore parler d'eux ; ils brûlent notamment les faubourgs de Tours, y compris l'antique abbaye de Saint-Martin, mais les Normands de la Seine restent relativement tranquilles : il est visible qu'ils s'installent.

Nous connaissons d'ailleurs fort peu cette époque. A défaut de chroniqueurs contemporains, nous n'avons de détails que par Dudon, chanoine de Saint- Quentin, qui vécut longtemps à la cour de Normandie sous le règne du duc Richard I er , petit-fils de Rollon. Son ouvrage, paru un siècle après l'établissement des Normands dans le pays, est composé

à peu près uniquement d'après les renseignements communiqués à l'auteur par le comte Raoul d'Ivry, frère de Richard I er . C'est une sorte d'histoire officieuse des premiers ducs de Normandie, présentant les choses sous le jour le plus favorable à la maison ducale. Il y a des embellissements, des incertitudes chronologiques, et même des ornements poétiques, car Dudon mêle des vers dithyrambiques à son récit. Tous les autres chroniqueurs normands dérivent de cette source et n'y ajoutent rien. Nous avons à peine quelques lignes authentiques et contemporaines sur l'établissement des Normands en Neustrie.

C'est ce qui explique notamment l'obscurité dont la vie de RolLon est entourée. D'après les sources Scandinaves, il était norvégien, s'appelait Rolf et avait été surnommé Rolf le Marcheur parce que sa haute taille le forçait à aller à pied, aucun cheval du pays n'étant assez fort pour le porter. Fils d'un chef puissant, mais sans autre héritage que sa bravoure, il courut de bonne heure les aventures. Ayant exercé le droit de réquisition malgré la défense du roi Harald, il dut s'exiler, se réfugia aux Hébrides et devint un des rois de la mer les plus redoutés. D'après Dudon, il est Danois, également fils d'un chef puissant, et il aurait pris la mer après avoir longtemps guerroyé contre le roi du pays. La question est toujours pendante : les historiens norvégiens et les historiens danois revendiquent contradictoirement Rollon comme leur compatriote. Il y a même des Suédois qui veulent en faire un des leurs. On ne sait pas non plus exactement quelles sont ses expéditions. Dudon lui en prête beaucoup,

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nous le montre en Angleterre à la cour du roi danois Athelstan et le fait participer au siège de Paris. Il nous le montre ensuite s'emparant de Bayeux et épousant à la danoise, c'est-à-dire sans consécration, la fille du comte Bérenger, nommée Popa, mère de Guillaume Longue-Epée, né lui-même à Rouen, d'autres disent à Bayeux, vers 905. Ces derniers faits sont plausibles, car la présence permanente des Normands sur les bords de la Seine, notamment à Rouen et à Bayeux, n'est pas douteuse à cette époque.

C'est en 911 que les événements se précipitent et se précisent. Cette année-là, Rollon remonte jusqu'à Paris sans pouvoir s'en emparer, mais au retour, laissant leurs bateaux au mouillage de Jeufosse, à l'abri de l'île d'Oscelle et non loin de la colline qui porte le nom significatif de Rolleboise, les Normands se dirigent sur Chartres qu'ils assiègent. L'évêque envoie demander du secours à Robert, comte de Paris, frère du roi Eudes, qui accourt avec le duc de Bourgogne et le comte de Poitiers. Les Chartrains font une sortie, conduits par l'évêque portant une relique célèbre, la tunique de la Vierge, offerte à la cathédrale par Charles le Chauve (876) et qui y a été conservée jusqu'à nos jours. Les Normands, menacés d'être cernés, battent en retraite, ayant perdu, dit-on, 6.800 hommes (20 juillet). Ce fait d'armes, banal en soi, aurait pu ne servir de rien, comme tant d'autres parfois plus importants. Il eut au contraire des conséquences aussi capitales qu'imprévues.

Il rendit les Normands plus traitables. Leurs incursions devenaient moins profitables vu la dé-

vastation du pays et elles se heurtaient à de puissants seigneurs locaux, incapables sans doute d'une action d'ensemble, mais qui commencent à s'entr'aider au moins accidentellement. D'autre part, ces seigneurs eux-mêmes se rendaient compte de l'impossibilité de déloger les Normands des pays occupés par eux et d'avoir par conséquent une paix durable tant que la situation de ces occupants ne serait pas régularisée. Charles le Simple saisit le moment. L'archevêque de Rouen, Witton (Guy), s'entremit pour les premières démarches, le comte de Paris lui-même offrit à Rollon d'être son parrain. Quand on fut à peu près d'accord, une entrevue fut décidée entre le roi de France et le chef des Normands. Elle eut lieu à Saint-Clair-sur-Epte, petite localité située aux confins du pays possédé par Rollon, à mi-chemin et sur la route directe entre Paris et Rouen. Saint-Clair-sur- Epte est sur la rive française, en face de Château-sur- Epte sur la rive normande. La date de ce grand événement ne peut être précisée, mais c'est en automne 911, car au mois de décembre, nous trouvons Charles le Simple en Lorraine.

Cette entrevue aboutit à une entente qu'on appelle d'ordinaire le Traité de Saint-Clair-sur-Epte. 11 ne s'agit pas cependant d'un traité écrit. Personne ne l'a jamais vu. Du reste les Normands attachaient alors peu d'importance aux écritures. Aucune des donations de Rollon à des églises ou à des monastères ne fut faite par écrit. Quant aux conditions de l'accord, elles comportent une cession territoriale et le baptême de Rollon.

Le territoire cédé ne comprenait guère que la

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moitié de la Normandie actuelle. Il englobait les diocèses de Rouen, d'Evreux et de Lisieux, c'est-àdire la région bornée par la Bresle, l'Epte, l'Eure, l'Avre et la Dives. La presqu'île située entre l'Eure et la Seine, l'île de Grâce comme on l'appelle, ne faisait pas partie de la cession primitive, car un diplôme de Charles le Simple donne au monastère de Saint-Germain-des-Prés l'abbaye de La Croix- Saint-Ouen c sauf la part cédée aux Normands ». La Croix-Saint-Ouen, c'est présentement La Croix- Saint-Leufroy, sur la rive droite de l'Eure. Si l'Eure n'avait pas été ici frontière le roi n'aurait rien eu à donner, puisque tout l'aurait été déjà. Ce plateau situé entre les deux rivières s'appelait alors le pays de Madrie, avait pour capitale Vernon, et on y trouve des comtes spéciaux aux vin* et ix° siècles.

Cela ne veut pas dire que les Normands ne possédaient pas davantage : nous savons au contraire qu'ils occupaient déjà depuis une dizaine d'années, Bayeux et St-Lô, et sans doute la plus grande partie du pays qu'on commence dès lors à appeler Normandie. Rien n'indique qu'ils en aient évacué la moindre parcelle, mais on ne leur concéda pas du premier coup tout ce qu'ils occupaient, on essaya de sauver quelque chose. Ce fut d'ailleurs inutile, car les Normands ne furent pas longs, comme nous le verrons, à se faire céder ce qu'ils n'avaient pas obtenu tout d'abord. Ils s'engageaient naturellement à ne plus faire d'incursions sur les terres voisines et à barrer la route à tous nouveaux envahisseurs. Leur situation rappelait celle des barbares que les Romains installaient sur la frontière pour la défen-

dre. Mais comme la Normandie était absolument ruinée et qu'il fallait un certain temps avant qu'elle fût remise en état de suffire à ses habitants, ils obtinrent l'autorisation de continuer provisoirement leurs pillages du côté de la Bretagne, qui n'intéressait pas Charles le Simple, car à cette époque elle était à peu près indépendante. Cette clause n'a rien à voir avec la suzeraineté que les ducs de Normandie réclamèrent et exercèrent plus tard sur les ducs de Bretagne.

Quant au baptême de Rollon, il fut célébré à Rouen, au commencement de 912, et Rollon reçut à cette occasion le nom de Robert sous lequel il est fréquemment désigné parles documents postérieurs. La plupart de ses compagnons suivirent son exemple, mais pas tous et pas sur-le-champ. Les Normands du Cotentin, par exemple, n'avaient pas grand'chose à voir avec Rollon et il ne fut pas question d'eux. Cette conversion fut plus durable que beaucoup d'autres du même genre, mais il serait téméraire d'affirmer qu'elle ait été beaucoup plus sincère. D'anciens chroniqueurs parlent de sacrifices humains que Rollon aurait offerts à ses anciens dieux, soit au moment de son baptême, soit à l'article de la mort. Une complainte sur la mort de son fils Guillaume Longue-Epée dit même que Rollon mourut infidèle. Cette question intime est d'ailleurs d'intérêt secondaire. Rollon fit de larges présents aux églises et abbayes, ce qui était une manière princière de prouver son orthodoxie.

Il reste une clause dont il faut dire un mot. Dudon raconte que Rollon épousa Gisèle, fille de Charles

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le Simple, et il fait de cette princesse un portrait très flatteur. Il y a là une erreur matérielle qui est maintenant reconnue de tous. Charles le Simple eut bien une fille de ce nom, mais comme son mariage à lui-même date de 90?, sa fille aînée aurait pu avoir environ trois ans. Or rien ne prouve que Gisèle fût l'aînée, elle figure même la quatrième sur la liste des six filles de Charles le Simple telle qu'elle nous a été transmise. Quant à Rollon, qui mourra plus qu'octogénaire en 933, il avait pour le moins soixante ans au moment de l'entrevue de Saint-Clair-sur-Epte. Il ne peut s'agir même d'un projet de mariage.

Il est probable que Dudon a confondu avec le mariage d'une autre Gisèle et du viking Gottfried, qui avait eu lieu sous Charles le Gros, et dont nous avons parlé. Ce qui donne à le croire, c'est que Dudon appelle l'archevêque de Rouen Francon alors qu'il s'appelait Witton. Francon est justement le nom de l'évêque de Liège qui avait baptisé Gottfried et san3 doute consacré son mariage. La confusion s'explique par ce fait que Witton eut bien pour successeur à Rouen un archevêque nommé Francon, mais au plus tôt en 914-915. Il est possible aussi que cette histoire ait été imaginée pour flatter l'amour-propre des Normands, comme l'anecdote célèbre qui nous montre Rollon refusant de baiser en signe d'hommage le pied du roi et confiant ce soin à un de ses hommes, lequel, au lieu de se baisser, aurait levé si haut le pied de Charles le Simple que ce dernier serait tombé à la renverse au milieu des rires de l'assistance.

Il est d'ailleurs inexact de dire que Charles le

Simple a cédé la Normandie à Rollon. En réalité, la Normandie fut cédée « aux Normands de la Seine, Rollon et ses compagnons ». C'est l'expression môme dont se sert le roi Charles le Simple dans le seul document où il fasse .allusion à cet événement, et il ajoute que cette cession leur a été faite à condition de défendre le royaume.

Rollon partagea le pays avec ses fidèles tout en se réservant la part du lion. Il restait si peu d'habitants indigènes qu'il n'eut probablement pas besoin de les dépouiller. Le domaine public, les domaines abandonnés, les terres en friche, durent suffire à donner des lots à chacun, suivant son importance. On retrouve la trace de ces nouveaux propriétaires dans une foule de localités qui portent un nom Scandinave accolé au mot « ville », qui veut dire « exploitation rurale » dans la langue du temps. On les rencontre surtout dans les limites de la Normandie primitive, car plus tard les noms normands sont christianisés et ne se reconnaissent plus. Voyez dans la vallée d'Eure : Ecardenville, Ocreville, Heudreville, Canappeville, Pinterville, Incarville ; dans la vallée de la Seine : Tancarville, Amfreville, etc. Parfois la finale du mot est également Scandinave. Beuf veut dire : demeure. De là tous les Elbeuf, Quillebeuf, Daubeuf, Criquebeuf. Fleur à le sens du mot fiord : Barfleur, Harfleur, Honfleur. Bec a le sens de ruisseau : Caudebec. Bricq veut dire pont : Bricquebec. Dal veut dire vallée : Darnétal, Becdal. Diep veut dire profond : Dieppe, Dieppedalle. Citons encore le mot Torp, qui signifie village : Torp-en-Caux, Torp-en-Lieuvin. La forme populaire en tôt est fréquente : Routot, Yvetot.

Statue de Rollon, à Rouen. [Phot. Latzarus.) — Pierre runique, dans l'Upland.

Carte de la formation de la Normandie.

Pl. IJ1.

FONDATION DU DUCHÉ DE NORMANDIE. 41

Le mérite de Rollon et de ses compagnons a été de s'adapter très rapidement à leur nouveau rôle. Ils se mêlent aux habitants du pays, en adoptent très vite la langue, à tel point que sous le successeur de Rollon, on ne parle déjà plus guère le danois à la cour de Normandie. On envoie le jeune héritier du duché apprendre la langue de ses ancêtres à Bayeux où elle se maintint plus longtemps. C'est en effet par là que s'étaient retirés les Normands les plus irréductibles, ceux, par exemple, qui eurent le plus de répugnance à se laisser baptiser. Rollon cherche et réussit à repeupler la Normandie. Pour cela, il fallait y rétablir avant tout la sécurité. Des lois impitoyables punissent le vol. Dans ce pays habité par d'anciens pillards, la charrue reste la nuit dans les champs, les troupeaux n'ont plus besoin de gardien, les maisons n'ont plus de serrure. Le bracelet de Rollon reste trois ans suspendu à un arbre de la forêt sans que personne ose y toucher. Rollon indemnise les volés, quitte à se rattraper sur les voleurs. Même en faisant la part de l'exagération, il reste acquis que la Normandie est la province la mieux policée et fut bientôt la plus prospère de la France.

Les abbayes se relèvent et s'enrichissent. Dans le partage, on n'avait pas touché aux biens d'Eglise. Il est vrai que les Normands n'y perdaient rien, car évêchés et abbayes furent pour eux. Un clergé normand, qui ne donne pas au début l'exemple de toutes les vertus et de toutes les lumières, prit les bonnes places. La famille ducale, ici encore, ne s'oublia pas. Elle fournit deux archevêques de Rouen. Malgré cette invasion d'un nouveau genre,

tout s'arrange en peu de temps. Le tassement se fit de lui-même. Les Normands devinrent des hommes d'ordre et de propriété, tout en gardant de leur origine le goût des expéditions lointaines et profitables. Ils vont jouer dans l'histoire de France un rôle d'avant-garde. On les verra partout propageant la langue et la civilisation françaises, en Sicile, en Angleterre, aux croisades.

C'est pourquoi l'établissement des Normands en France est un des faits les plus heureux de l'histoire de France et un des faits les plus considérables de l'histoire du moyen âge. Il marque le terme des invasions barbares en occident et le point de départ de l'expansion française dans le monde. Charles le Simple sans doute n'avait pas prévu tout cela. Il faut du moins lui rendre cette justice que c'est son initiative qui a rendu tout cela possible.

LA NORMANDIE AU X e SIECLE

La Normandie se complète. — Guillaume Longue-Épée. — , Les aventures de Richard sans Peur. — L'œuvre des premiers ducs.

La Normandie ne fut pas longtemps à se compléter. Rollon va profiter habilement de la rivalité qui met les ducs de France aux prises avec la roi. Sans être un vassal d'une fidélité exemplaire, il est à noter que le nouveau duc de Normandie ne prend pas part aux révoltes contre Charles le Simple. Lorsque celui-ci est attaqué par le comte de Paris, Robert, Rollon refuse d'entrer dans la coalition. Lorsque Robert, tué dans une bataille contre Charles le Simple, est remplacé comme prétendant par son gendre, Raoul de Bourgogne, les Normands ne le reconnaissent pas davantage. Mais Charles le Simple ayant été traîtreusement enfermé au château de Péronne par le comte Herbert de Vermandois, les Normands traitent avec le nouveau roi. Ceux de la Loire reçoivent de l'argent, Rollon reçut un accroissement de territoire. Il obtint la pointe comprise entre la Seine et l'Eure, les diocèses ou comtés de Bayeux et du Mans, et forcément celui de Sées, enclavé entre Evreux et le Mans (923). L'annexion

du Mans fut tout à fait momentanée, il n'est même pas sûr qu'elle ait été effectuée. Les deux autres au contraire furent définitives.

A la mort de Rollon (933), Guillaume Longue- Epée, son (ils et successeur désigné, et même déjà associé au pouvoir depuis cinq ans vu le grand âge de son père, prêta serment de fidélité au roi Raoul, mais il se le fit payer par un nouvel agrandissement. Il reçut le Cotentin et l'Avranchin, que Charles le Chauve avait autrefois concédés au duc de Bretagne. Les Bretons ne purent s y opposer. Du reste, ils avaient été battus antérieurement et les comtes de Dol et de Rennes avaient même dû rendre hommage au duc de Normandie. Désormais la famille normande était complète.

A cette date, la Normandie était déjà transformée. Aucune incursion ne s'y produisait plus. Les Normands de la Loire eux-mêmes avaient désarmé et avaient reçu du roi Raoul le comté de Nantes (927). Des émigrants, des réfugiés de tous les pays voisins avaient repeuplé le pays. L'assimilation des vainqueurs et des vaincus était presque achevée, et cette assimilation provoqua même un soulèvement de la part d'un certain nombre de Normands de vieille souche, originaires du Cotentin pour la plupart comme leur chef Rioulf, qui se plaignaient de voir les étrangers et les vaincus tenir trop de place dans le pays. Les Normands du Cotentin, plus isolés, étaient plus réfractaires à l'assimilation que ceux de la Seine : encore aujourd'hui, c'est dans ces parages que le type normand s'est le mieux conservé. Guillaume Longue-Epée les battit sous les murs de sa capitale (935) au Pré-

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de-la-Bataille. Une tradition peu vraisemblable prétend que Rioulf était comte d'Evreux et qu'il fut battu tout d'abord près du Neubourg, à l'endroit où se dresse le « Château du Champ de Bataille ». Guillaume avait donné l'exemple de l'union et de la fusion des races, car il avait épousé une fille du comte de Vermandois et donné sa sœur en mariage au comte de Poitou.

Il semble que ce fut un personnage d'humeur pacifique, en dépit de sa haute taille, de son apparence physique toute Scandinave, et de la longue épée dont le souvenir demeure accolé à son nom. Il fit reconstruire la célèbre abbaye de Jumièges et songea à y entrer comme moine. Il resta toujours en bons termes avec Louis d'Outre-Mer, fils de Charles le Simple, qui avait été rappelé d'Angleterre à la mort de Raoul et qui lui avait succédé. Il périt pourtant de mort violente, assassiné en 943 par les gens du comte de Flandre qui l'avait attiré à une entrevue près de Picquigny, dans une île de la Somme. Il fut enterré dans la cathédrale de Rouen, en face de son père. Leurs tombeaux s'y voient encore, mais ce ne sont pas les tombeaux primitifs, de même que la cathédrale gothique d'aujourd'hui n'est pas la cathédrale romane du x e siècle.

Le nouveau duc, Richard I er , qui sera surnommé Richard sans Peur, n'était âgé que de huit ans. Il était né à Bayeux, d'un de ces mariages « à la danoise » dont les Normands n'avaient pas encore perduj'habitude. Sa mère était une bretonne du nom de Sprote. Selon l'usage, les chroniqueurs célèbrent sa beauté et sa vertu, mais nous ne voyons

HISTOIRE DK NORMANDIE.

pas qu'elle ait joué aucun rôle. Louis d'Outre-Mer crut l'occasion bonne pour reprendre le pays cédé par son père. Il se fit amener son jeune vassal, le reconnut comme duc, mais le garda auprès de lui. Les Normands en conçurent une grande inquiétude, et Louis d'Outre-Mer étant venu à Rouen, une sédition l'obligea à montrer au peuple lé jeune duc et à l'investir publiquement de son héritage. Le petit prince n'en resta pas moins tenu sous bonne garde à Laon, qui était la forteresse et la résidence du roi.

Louis d'Outre-Mer crut augmenter ses chances de succès en offrant à Hugues le Grand, duc de France, fils de Robert de Paris, de partager la Normandie avec lui. Il lui promit Bayeux pour sa part, et Hugues en commença le siège. Heureusement, Bernard le Danois, un vieux compagnon de Rollon, un des rares survivants de la génération conquérante, se montra très habile politique. Il déclara que les Normands aimaient mieux avoir pour maître le roi de France que le duc de France. Louis d'Outre-Mer rompit naïvement son accord avec Hugues le Grand qui dut lever le siège de Bayeux, jurant de se venger du roi. C'est ce qu'avait calculé le rusé Normand. Du même coup, il brouillait les deux larrons qui convoitaient la Normandie, se débarrassait de l'un et affaiblissait l'autre.

Au même moment, les Normands recevaient un renfort. Ils avaient envoyé demander du secours dans leur pays d'origine auprès du roi de Danemark, Harold à la Dent Bleue, et une i^otte Scandinave, après avoir quelque temps stationné sur les côtes du Cotentin, du côté de Cherbourg, entra

LA NORMANDIE AU X e SIECLE.

dans la Dives, en plein cœur du pays « vieux normand ». Un combat eut lieu dans la plaine marécageuse de Varaville et Louis d'Outre-Mer, vaincu, fut pris dans sa fuite et amené à Rouen comme prisonnier. De son côté, le jeune Richard s'échappa de Laon, grâce au dévouement de son gouverneur, le fidèle Osmondde Centvilles, vicomte de Vernon, qui l'emporta sur son dos caché dans une botte de paille, romanesque épisode dont il sera longtemps question dans les veillées de la chaumière et du château. Louis d'Outre-Mer ne fut relâché qu'en laissant en otages deux de ses fils, et il fut reconduit à la frontière de l'Epte, à l'endroit même où son père et Rollon s'étaient rencontrés. 11 ne fit d'ailleurs que changer de prison, car Hugues le Grand, qui avait toujours sur le cœur sa déconvenue de Bayeux, s'en empara et le tint un an captif (945-946) chez son vassal le comte de Chartres. Il en coûta au pauvre roi sa dernière place, la ville de Laon, pour recouvrer sa liberté.

La paix fut bientôt rompue. Un projet de mariage entre Richard et la fille de Hugues le Grand parut gros de menaces pour le roi. Il s'entendit avec le roi de Germanie, Otton I er , et tous deux s'avancèrent jusque sous les murs de Rouen, accompagnés du comte de Flandre, vieil ennemi de la dynastie normande, le même qui avait fait assassiner Guillaume Longue-Epée. Mais les trois alliés se défiaient l'un de l'autre et, pris d'une espèce de panique, ils lèvent le siège précipitamment une belle nuit (946). Le mariage projeté se fit, mais beaucoup plus tard, en 960, après la mort de Louis d'Outre- Mer et de Hugues le Grand. Cette alliance entre

les deux plus puissantes maisons féodales de la France présageait la fin de la dynastie carolingienne.

Richard eut encore à surmonter une crise assez rude. Le comte de Chartres avait épousé la veuve de Guillaume Longue-Epée, qui ne pouvait souffrir Richard, né d'une union illégitime. Le comte de Chartres, de concert avec le nouveau roi, Lothaire, envahit la Normandie et s'empara même d'Evreux. Mais il échoua devant Rouen et de nouveau les Scandinaves vinrent au secours de leurs frères (962). Une redoutable bande remonta jusqu'à Jeufosse et de là, par un chemin que les anciens Normands avaient maintes fois suivi, gagna la vallée d'Eure. C'est la grande route nationale entre Bonnièreset Pacy-sur-Eure. La vieille côte encaissée, qui part directement de Jeufosse, existe encore. C'est ce qu'on appelle une <c cavée ». Le pays chartrain fut ravagé comme au pire temps des invasions, et le butin fut vendu à l'encan au camp de Jeufosse. Le comte de Chartres demanda ïa paix, restitua Evreux, et les barbares se rembarquèrent, sauf un certain nombre qui acceptèrent le baptême et reçurent des terres dans le pays.

La fin du long règne de Richard fut plus calme. L'avènement de la dynastie capétienne ne trouble pas la Normandie, alliée de la nouvelle famille royale. C'est même à Richard III que Hugues le Grand avait confié en mourant son jeune fils, Hugues Capet, celui qui est proclamé roi en 987. Richard est maintenant une sorte d'ancêtre et d'arbitre. 11 tourne à la légende. Les moines dans leurs chroniques ne tarissent pas en éloges et en anec-

Tombeau rie Rollon. — Tombeau rie Guillaume LOIlgue-Épée. (l'hot. Làtzarus.) PL IV.

LA NORMANDIE AU X e SIECLE.

dotes fabuleuses sur son compte. Le surnom de sans peur qui lui est donné est justifié par une fpule d'histoires miraculeuses. Il n'a pas peur du diable, il converse avec les fantômes nocturnes. H est même pris pour arbitre, sur le coup de minuit, dans la forêt de Brotonne, par un démon et un ange qui se disputaient l'âme d'un moine sujet à caution. L'imagination populaire le transforme en une sorte de héros de chansons de gestes, remplaçant les héros des légendes Scandinaves dont le souvenir est déjà perdu en Normandie.

En réalité sa popularité lui vient de ce qu'il est très généreux pour les églises et les gens d'Eglise. 11 fait bâtir ou achever la cathédrale primitive de Rouen ; les abbayes de Fécamp, du Mont Saint- Michel lui doivent beaucoup, il construit celle de Saint-Ouen, qui passait pour une telle merveille que le roi de Germanie, Otton, avait demandé, en pleine guerre, la faveur de la visiter. Sa cour donne asile aux trouvères, aux musiciens et aux hommes de mérite. Il retient auprès de lui et comble de bienfaits Dudon de Saint-Quentin. Tout cela ne l'empêche pas d'ailleurs de vivre comme ses prédécesseurs. Il a, lui aussi, à côté de sa femme légitime, une femme danoise et épousée à la danoise, Gonnor, dont il eut plusieurs enfants, et qu'il finit par épouser régulièrement une fois devenu veuf.

Sur le point de mourir (996), il se fit transporter à Fécamp où son tombeau était préparé, mais par fantaisie ou excès d'humilité, il demanda que son cercueil, — prêt depuis longtemps et qu'on remplissait chaque jour de blé destiné aux pauvres, —

fût placé hors de l'église et sous la gouttière.

Les trois premiers ducs normands avaient travaillé et réussi à constituer fortement leur petit État. Ce ne sont pas des saints, malgré leurs donations et leurs marques de dévotion officielle. Rollon marchait pieds nus devant la châsse de saint Ouen, mais il ne se gênait pas pour vendre au roi d'Angleterre beaucoup de reliques normandes. Ce sont avant tout des hommes pratiques qui éclaircissent à leur avantage les obscurités de la convention de Saint-Clair-sur-Epte. Ils sont vassaux du roi de France, mais ce sont des vassaux qui ne se laissent tenir et ne sont tenus que par un lien très lâche.

D'autre part, leur autorité sur leurs compagnons était assez vague au début. Les chefs normands, sauf en guerre, ne peuvent rien décider sans consulter leurs fidèles. Jusqu'à la fin de la dynastie, les ducs ne négligèrent jamais de faire reconnaître leur héritier de leur vivant par une assemblée. Les Normands se considèrent comme libres et égaux entre eux. Les ducs en profitèrent pour les soumettre tous directement à leur suzeraineté. En Normandie, contrairement à ce qui se passait ailleurs, tous les seigneurs relèvent du duc sans échelon intermédiaire. On n'y rencontre pas de ces familles puissantes qui s'interposent entre le chef de la province et la masse des petits propriétaires. C'est une grande simplification. L'unité normande a précédé l'unité française et l'a même préparée, en donnant aux rois de France un exemple à suivre et qu'ils ont suivi. Le duc a le monopole de la haute justice. La féodalité ecclésiastique est complètement dans sa main comme l'autre. Il enrichit les évêchés

LA NORMANDIE AU X e SIECLE.

et les abbayes mais en dispose pour les siens et pour ses créatures.

Que furent ces fameuses lois de Rollon dont la sagesse provoque l'admiration de tous les chroniqueurs? Nous ne les avons pas, — nous n'avons pas une seule pièce officielle de Rollon ou de Guillaume Longue-Epée, — mais il est plus que probable que ce fut une combinaison des coutumes Scandinaves et des coutumes indigènes. A mesure que la fusion s'opéra entre anciens et nouveaux habitants, les coutumes françaises l'emportèrent. Ce qui d'ailleurs frappe le plus les contemporains, ce n'est pas tel ou tel détail de l'administration de tel ou tel duc, c'est le résultat. <c Toute la province, écrit un moine bourguignon, qui était soumise à leur pouvoir comme la maison ou le foyer d'une même famille, vivait dans le respect inviolable de la bonne foi. En Normandie, on assimilait à un voleur ou à un brigand quiconque, dans un marché, vendait un objet trop cher ou trompait l'acheteur sur la qualité. » Et Ton sait que la fameuse clameur de haro, qui était comme un appel immédiat au juge, a pour étymologie communément admise « ah Roi! », c'est-à-dire un appel au grand justicier.

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