L'EXPANSION NORMANDE
Richard II. — Une révolte de paysans. — Pèlerins et aventuriers. — Robert le Diable. — Les Normands dans les Deux- Siciles.
Le fils aîné de Richard 1 er , qui portait le même nom que son père, lui succéda. On Ta surnommé Richard le Bon, mais sa bonté était pour le moins fort intermittente et capricieuse. 11 commença par noyer dans le sang un soulèvement assez mal connu, un soulèvement de paysans exaspérés par le joug de plus en plus pesant que leur imposait l'autorité du duc aggravée par les abus de pouvoir des seigneurs et de leurs agents subalternes.
Les chroniqueurs contemporains nous parlent avec horreur de ces paysans « qui veulent établir de nouvelles lois pour l'exploitation des forêts et des eaux ». Ils nous les dépeignent comme des espèces d'anarchistes. Cependant nous voyons que ces rebelles mettent de l'ordre et de la méthode dans leurs revendications. Le mouvement s'étendit à toute la province et chaque groupe de révoltés choisit deux délégués chargés de prendre part à une assemblée générale où les réformes à faire seraient discutées et formulées. Il y a là une tenta-
l'expansion normande.
tive très intéressante et très neuve pour remplacer les droits féodaux par des lois librement votées par le peuple. Elle n'avait aucune chance de réussir à cette date, car le duc et les seigneurs petits ou grands furent d'accord pour écraser dans l'œuf cet embryon de révolution. L'oncle du jeune duc, le comte Raoul d'Ivry, dispersa l'assemblée, mit la main sur les délégués et sur les meneurs, dont les principaux furent brûlés à petit feu. Aux autres, aux moins compromis, on se contenta de couper les pieds ou les mains, du crever les yeux, d'arracher les dents, pour qu'ils servissent d'exemple. c Les paysans, instruits de la sorte, conclut Guillaume de Jumièges, cessèrent leurs assemblées et retournèrent à leurs charrues. » Quelques-uns, plus aisés, s'étaient rachetés à prix d'argent.
Cette agitation ne doit pas être comparée à une jacquerie, car les paysans ne commirent aucune violence. Ils avaient voulu agir par la persuasion. Plus tard, quand le mouvement communal eut réussi, on vit dans les révoltés de 997 des précurseurs, on leur prêta des vues politiques et philosophiques, dont ils n'avaient sans doute qu'une idée bien vague, sur l'égalité des vilaius et des nobles. Il semble qu'ils n'en demandaient pas tant. Ils souffraient surtout de l'organisation de plus en plus stricte du régime féodal, qui réduisait de jour en jour leurs droits traditionnels de vaine pâture ou de coupe de bois dans les forêts.
Richard II et le roi Robert le Pieux restèrent toujours en bonne intelligence, et y gagnèrent tous deux. Ils avaient les mêmes ennemis, ceux qui jalousaient la suzeraineté du roi et la puissance du
IIISTOIHK DE NORMANDIE.
duc. Richard prêta son concours à Robert le Pieux en diverses circonstances. Il l'aida notamment à se mettre en possession de la Bourgogne qui lui revenait par héritage. On vit une armée normande assiéger Auxerre pour le compte du roi (1002).
Les Normands eurent aussi à se défendre chez eux, mais sans avoir besoin de personne. Le roi anglo-saxon Ethelred avait épousé une sœur de Richard II. Celle-ci, outragée par son mari, se plaignit à son frère qui voulut intervenir. Ethelred, furieux, envoya une flotte ravager le Cotentin. Les Anglo-Saxons, débarqués près de Coutances, furent taillés en pièces par une armée où les femmes ellesmêmes combattirent comme des hommes. Ethelred fut d'ailleurs détrôné plus tard par le roi de Danemark, Kanut le Grand, qui épousa sa veuve, Emma la Normande (1018), et devint roi de tous les pays Scandinaves, plus la Grande-Bretagne.
Presque en même temps, Richard II eut à soutenir une autre querelle qui est intéressante parce qu'elle provoqua la dernière intervention des Scandinaves en faveur de leurs anciens compatriotes. Il s'agissait cette fois d'une guerre entre le duc de Normandie et son voisin le comte de Chartres. Le comte de Chartres, qui avait épousé aussi une sœur de Richard II, refusait, après la mort de sa femme, de rendre les terres qu'elle avait reçues en dot. Justement deux flottes Scandinaves qui venaient d'aider le roi de Danemark, Kanut, à s'emparer de l'Angleterre, croisaient sur les côtes de Bretagne en quête d'un bon coup à faire. Richard les appela. Leur seule présence fît une telle peur à tout le monde que le roi Robert le Pieux intervint entre les
l'expansion normande. 55
belligérants et que la paix fut aussitôt signée. Peu après, le roi de Norvège Olaf fit un voyage en Normandie (1014-1015). C'est ce roi qui convertit la Norvège au christianisme, de gré ou de force, et qu'elle considère aujourd'hui comme son patron. L.a tradition veut qu'il ait été lui-même baptisé à Rouen par l'archevêque Robert, fils du duc Richard I er . L'ère des vikings est close, et il n'y aura plus entre les Normands et les Scandinaves que des relations commerciales.
Richard II vint mourir à l'abbaye de Fécamp comme son père (1026). C'est du reste à l'école qui dépendait de cette abbaye que les ducs étaient élevés. Richard II y résidait souvent, prenait place avec les religieux et même les servait à table. Sa largesse était grande, ce qui prouve que la richesse de la Normandie ne l'était pas moins : on nous le montre faisant sortir du sol les belles abbayes et même défrayant les pèlerins qui allaient au tombeau du Christ. On nous cite un abbé qui aurait conduit d'un seul coup, grâce à la générosité ducale, 700 moines en Terre Sainte.
Car on voyage beaucoup au moyen âge, plus qu'on ne serait tenté de le supposer étant donné le mauvais état des routes, les périls qui guettent le passant au coin de chaque bois, et l'ignorance où l'on est des pays lointains. Même des gens du peuple, des vilains, ceux qui étaient attachés à leur seigneurie, s'échappent à leurs risques et périls. Ainsi se fondent tant de « villes neuves », ainsi se peuplent tant d'asiles ouverts aux désespérés. Quant aux clercs et aux nobles, ils sont sans cesse par monts et par vaux. Déjà la coutume s'établit pour les
évêques de faire une visite aux tombeaux des apôtres. Les seigneurs ont encore plus de raisons ou de prétextes pour se déplacer : c'est un hommage à rendre en personne, une convocation du suzerain à laquelle il faut répondre, c'est le bannissement après une défaite, c'est le simple besoin d'aller chercher par delà les frontières les aventures et le butin qu'il n'est plus possible de trouver dans les Etats qui commencent à se policer.
La Normandie fournit plus de coureurs de routes que tout le reste de la France, non seulement à cause de l'inslinct atavique de ces descendants de pirates, mais aussi parce que c'est la province où l'autorité ducale permet le moins de désordres. Rien à faire, rien à gagner pour les cadets aux dents longues et à l'héritage léger. Et justement les familles normandes sont alors d'une merveilleuse fécondité. Grâce aux mariages multiples, aux répudiations, aux unions illégitimes, chaque seigneur a plus de fils qu'il n'en peut pourvoir. Quelques-uns entrent dans les ordres, mais )a plupart comptent sur leur ingéniosité et sur leur épée pour se faire une place au soleil. Ainsi Tancrède de Haute ville avait douze fils : il n'est pas étonnant qu'ils aient conquis l'Italie.
On va surtout en pèlerinage. Du reste le pèlerinage a bon dos. Des marchands, des aventuriers, des criminels, se cachent sous le froc de bure du pèlerin. Le bourdon passe partout. Le pèlerin est un hôte sacré. Beaucoup sont d'ailleurs des âmes pieuses, dont le rêve est de vénérer quelque relique célèbre, ou des malades en quête d'une guérison miraculeuse. Cette piété même les mène parfois un peu
l'expansion normande.
loin. Pour rapporter une relique qui sera la gloire et la fortune d'une ville ou d'un couvent, toutes les ruses sont bonnes, toutes les profanations paraissent excusées d'avance. On force les reliquaires, on corrompt les gardiens. La fin justifie les moyens. Il est facile de comprendre que des pèlerins aussi dénués de scrupule reviennent souvent les mains pleines, ou ne reviennent pas du tout s'ils ont trouvé quelque bonne aubaine sur la route.
La Normandie a fourni beaucoup de pèlerins de cette espèce. On en trouve en Espagne, où la guerre éternelle contre les Maures offre l'occasion de donner — et de faire — de bons coups. Du reste ils en connaissaient le chemin, car les anciens vikings y avaient effectué de nombreuses incursions. Mais c'est surtout en Italie, sur la route de Jérusalem, qu'on les rencontre en troupes compactes. Le fameux duc Robert le Diable passa lui-même par là pour aller en Terre Sainte, seulement il fut de ceux qui ne revinrent pas. Il appartenait à la catégorie des pèlerins qui ne cherchaient ni la gloire ni le profit, mais l'apaisement d'un remords, voire l'expiation d'un crime.
Richard II en mourant avait fait reconnaître son fils aîné Richard III, mais le nouveau duc mourut presque aussitôt, peut-être empoisonné par son cadet, qui s'était révolté contre lui et auquel il avait pardonné. Ce cadet, qui arrivait ainsi au trône ducal dans les conditions les plus suspectes, c'est celui que les historiens ont appelé Robert le Magnifique, mais qui est plus connu sous son surnom populaire de Robert le Diable. Son caractère est
plein de contrastes. II a la rudesse, l'orgueil et la passion du jeu des anciens rois de la mer; à côté de cela, il est généreux et libéral à l'excès. C'est un de ces hommes de premier mouvement, dont le premier mouvement est rarement le bon.
Cette farouche énergie lui fut d'ailleurs utile pour commencer. Il eut à réprimer une tentative de révolte d'un certain nombre de seigneurs qui avaient profité des mauvais bruits qui couraient sur son compte pour lui refuser obéissance. Il en vint à bout. Le plus redoutable d'entre eux était Guillaume Talvas, comte de Bellême, qui, du haut de son imprenable donjon de Domfront, aux confins de la Normandie, du Maine et de la Bretagne, terrorisait toute la contrée. Le vieil oiseau de proie fut pris par la famine dans son nid de vautours et dut demander grâce à quatre pattes, une selle sur le dos. 11 en mourut de rage, et trois de ses fils, bandits de grande race et de grande route comme lui, furent traqués et abattus comme des fauves.
Les Bretons qui avaient envahi l'Avranchin, à la faveur de ces troubles, ne réussirent pas mieux. Les Normands de la frontière qui les considéraient comme des sauvages et qui avaient sans cesse à souffrir de leurs déprédations, en firent un vrai carnage. En outre une flotte ravagea tout le littoral armoricain et le comte Alain fut trop heureux d'obtenir la paix en prêtant hommage de vassal au duc de Normandie, en l'abbaye du Mont Saint-Michel.
Robert le Diable, ainsi délivré d'inquiétude, reprend le rôle qu'a joué son père, le rôle d'allié de la famille capétienne. A la mort du roi Robert le Pieux (1081), il rendit à son fils et successeur, Henri I er ,
If l'expansion normande. ÔO
H un service signalé. La reine Constance, qui aurait I préféré voir la couronne passer à son dernier-né, ■ avait soulevé une révolte. Le roi Henri se réfugia en Normandie et vint trouver Robert le Diable à Fécamp. Il fut très bien reçu et, grâce à l'appui du m duc de Normandie, il triompha de ses adversaires. F Robert le Diable se fit d'ailleurs donner en récompense le Vexin français, c'est-à-dire le pays compris entre l'Epte et l'Oise. De Pontoise, il tenait Paris presque à sa discrétion. Il avait été fidèle, non ; chevaleresque : il pratiquait la maxime chère aux diplomates comme aux paysans normands : do ut des (donnant donnant).
Son voyage aux Lieux Saints est un singulier mélange d'humilité et d'ostentation. Le pénitent se flagelle en public, mais le duc de Normandie maintient son rang. Il faut d'ailleurs avouer que beaucoup des anecdotes rapportées à ce propos offrent peu de garanties d'authenticité. On nous le montre à Rome recouvrant la statue équestre de Constantin d'un splendide manteau pour la garantir des intempéries, entrant à Constantinople sur une mule ferrée d'or et payant partout le double de ce qui lui était demandé. Il veut bien s'humilier, mais non pas être humilié. Invité à dîner par l'empereur, il remarque qu'il n'y a pas de sièges pour lui et les seigneurs de sa suite. Il ôte son superbe et rigide manteau de brocart, le plie en quatre et s'assied dessus. Ses compagnons font de môme avec les leurs. Au départ, ils ne daignent pas les reprendre : « Les nobles normands, dit le duc, n'ont pas coutume de porter leur siège sur leurs épaules. » A la fin du voyage, sa santé l'oblige à se faire porter en litière
HISTOIRE DE KOKMAXDIE.
par des nègres. Il rencontre en cet équipage un chevalier normand qui retournait au pays et qui lui demande quelles nouvelles il doit rapporter : « Tu diras, répond Robert, que tu as vu le duc de Normandie allant en paradis porté par des diables. » En arrivant à Jérusalem, il trouve aux portes une foule de pèlerins qui ne pouvaient entrer faute de pouvoir payer le « besant d'or » exigé par les Arabes maîtres de la ville. Il paie pour tout le monde, passe huit jours au Saint-Sépulcre et meurt au retour à Nicée où il fut enseveli (1035).
Déjà à cette date les Normands avaient pris pied dans le sud de l'Italie. Ce pays appartenait à l'empire grec, mais les Lombards y avaient conservé plusieurs principautés, les Sarrasins pillaient les uns comme les autres, et il résultait de ce chaos de peuples, de langues et de dominations, une anarchie favorable aux audacieux coups de main. Les pèlerins passaient souvent par là, car les ports de Naples, d'Amalfi, de Bari, étaient en relations suivies avec le Levant. Les Normands particulièrement prenaient ce chemin pour vénérer au passage le fameux sanctuaire du Mont Cassin, et surtout celui du Mont Gargano, dédié à saint Michel, et qui avait des liens spirituels depuis plusieurs siècles avec le fameux monastère normand placé sous la même invocation.
Une quarantaine d'entre eux, revenant de Palestine, se trouvaient à Palerme à un moment où la ville était attaquée par une flotte de 20.000 Sarrasins. Cette ville, devenue une sorte de Gapoue, où la vie était facile et les habitants efféminés, n'o-
l'expansion normande.
sait se défendre. Notre poignée de pèlerins, troquant le bourdon pour l'épée, ranimèrent le courage de la population, et mirent l'ennemi en fuite (1016). Ils refusèrent d'ailleurs toute récompense <r n'ayant agi que pour l'amour de Dieu », mais, revenus dans leur patrie, ils vantèrent les charmes et la richesse du pays napolitain, et de nombreux aventuriers, guidés cette fois par un autre sentiment que l'amour de Dieu, passèrent les Alpes.
Les plus célèbres et les plus heureux furent les fils de Tancrède de Hauteville, pauvre gentilhomme du Cotentin, qui vont exploiter avec une merveilleuse habileté et une complète absence de scrupules les conflits et les jalousies de ceux qui auraient pu les arrêter. C'est ainsi qu'on les voit servir les Grecs contre les Sarrasins au siège de Syracuse, puis tomber sur les Grecs eux-mêmes qui leur ont refusé leur part du butin. Ils sont d'ailleurs irrésistibles. Guillaume Bras de Fer pourfend d'un coup d'épée le gouverneur de Syracuse, un autre assomme d'un coup de poing le cheval d'un parlementaire dont les explications lui paraissent trop longues. Avec 1.200 hommes, ils taillent en pièces 60.000 Grecs.
C'est alors qu'ils commencent à s'installer. Guillaume Bras de Fer devient duc de Pouille et il a une douzaine de comtes pour vassaux (1043). Les Grecs essayaient de s'en débarrasser par des massacres, mais il en arrivait d'autres constamment : c'était devenu une émigration en règle. Du reste les Normands usaient de terribles représailles. Un des fils de Tancrède ayant été assassiné dans une église, son meurtrier eut les membres sciés et fut ensuite enterré encore vivant.
HISTOIHK DK NORMANDIE.
Le plus remarquable des fils de Tancrède de Hauteville est Robert Guiscard ou l'Avisé qui devint à son tour duc de Pouille. Il commence en bandit de grand chemin et finit en souverain de haute allure. La princesse byzantine Anne Comnène nous en trace un portrait plutôt sympathique. Au physique, c'est un hercule blond, au teint coloré, aux yeux qui lancent des éclairs, les épaules larges à porter un monde, un type accompli de beauté virile. Avec cela, c'est l'esprit le plus souple, le plus délié, le plus prompt à saisir l'occasion favorable ou le plus habile à la faire naître. Le pape en fit l'expérience. Incommodé par ces terribles voisins qui étendaient chaque jour leur domination, le pape Léon IX excommunia les Normands et marcha contre eux en personne, à la téte d'une armée composée d'Italiens, d'Allemands et même de Grecs. 11 fut battu et tomba entre les mains de Robert Guiscard (1053). Un tel captif était embarrassant. Guiscard lui demande sa bénédiction et lui offre ses services. Ce coup de théâtre le servit plus qu'une victoire. La papauté donna aux conquérants normands ce qui leur manquait, une consécration officielle. Le successeur de Léon IX, le pape Nicolas II, légitima définitivement leur situation (1059) : il reconnut Guiscard comme duc de Rouille, et lui conféra d'autant plus volontiers l'investiture de la Calabre et de la Sicile que le Saint-Siège n'avait sur elles aucun droit.
Robert Guiscard prend alors une attitude de croisé. Son frère Roger envahit la Sicile et bat à plates coutures les musulmans. En dix ans l'île est prise tout entière pendant que s'achève la pacification de F Italie méridionale. Les Normands créent même une ma-
l'expansion normande.
rine pour empêcher tout retour offensif des Grecs ou des Sarrasins. Le pape Grégoire VII, qui avait d'abord cherché à entraver les progrès de Robert Guiscard, finit par invoquer son appui contre l'empereur et par se réfugier dans ses Etats où il mourut à Salerne. La même année (1085) mourait Guiscard lui-même au milieu d'immenses projets. Il visait l'empire d'Orient. Il s'était déjà ménagé les voies en s'emparant de Corfou lorsqu'il fut arrêté par le seul obstacle qu'il n'eût pas prévu. 11 avait soixante ans.
Son œuvre fut achevée par son frère Roger, le grand comte de Sicile, le dernier de la lignée envahissante de Tancrède de Hauteville. Roger et surtout son fils Roger II constituèrent solidement l'Etat des Deux-Siciles, qui prit le titre de royaume en 1130. Le roi y est le maître, comme le duc en Normandie. Tous les seigneurs relèvent de lui directement et ne relèvent que de lui. L'Eglise est complètement dans sa main. La tolérance religieuse est d'ailleurs parfaite. Les Sarrasins conservent leurs écoles, leurs mosquées, leurs lois. Les princes Normands parlent l'arabe comme le latin et le grec. Ils s'affinent, sans s'amollir, au contact de cette triple civilisation. Leur cour rivalise avec celles de Constantinople ou de Bagdad. La fameuse école de médecine de Salerne brille d'un éclat incomparable. Des palais enchantés, de merveilleuses églises s'élèvent à Paierme. La cathédrale de Messine, détruite par le tremblement de terre de 1908, datait des princes normands. Il en est de même de celle de Monréale, à Paierme, le joyau de la Sicile, qui remonte à 1174.
HISTOIRE DE NOIIMAXDIR.
Et en même temps l'expansion continue. Bohémond, fils de Guiscard, encore plus habile et plus séduisant que son père, prend part à la première croisade et fonde la principauté d'Antioche; son cousin Tancrède plante le premier son étendard sur les remparts de Jérusalem et devient prince de Galilée. C'est le héros de la Jérusalem délivrée du Tasse, mais dans la réalité c'est un héros peu sociable. Quand il fallut choisir un roi de Jérusalem, c'est à Robert Courte-Heuse, duc de Normandie, que la couronne fut d'abord offerte, et c'est sur son refus qu'elle fut donnée à Godefroy de Bouillon. La Grèce d'autre part est entamée, Roger II a pour avant-postes Thèbes et Corinthe. Il ne laissa malheureusement qu'une fille qui porta son héritage à la maison de Souabe. Ce royaume des Deux-Siciles est une des floraisons les plus surprenantes que l'esprit d'aventures ait produites au ' moyen âge. Un historien très pondéré, Luchaire, a pu dire que <c c'est le chef-d'œuvre du génie normand » .
LA CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE
Guillaume le Conquérant. — Ses débuts. — Situation de l'Angleterre. — La bataille d'Hastings. — Le Couronnement.
Robert le Diable en partant pour la Terre Sainte avait fait reconnaître pour son successeur son jeune fils Guillaume, qui avait huit ans à la mort de son père. C'est l'illustre Guillaume le Bâtard, plus tard Guillaume le Conquérant. Sa mère était la gracieuse Ariette, dont Robert s'était épris, dit-on, en la voyant laver à la fontaine au pied du donjon de Falaise. Elle était fille d'un tanneur, elle-même épousera plus tard un comte de Conteville, près d'Honfleur. Solide, bien râblé, d'une force herculéenne quoique de taille moyenne, ventru et chauve de bonne heure, Guillaume avait de la majesté, mais une majesté hautaine et même farouche. Emporté, irritable, capable de tout dans ses accès de colère, il n'était pas d'humeur sanguinaire. Sa vie privée est plus exemplaire que celle des princes de son époque. Il épousa sa cousine, Mathilde de Flandre, un peu malgré tout le monde et la garda malgré le pape C'est du reste pour expier cette résistance que les deux époux firent plus tard
construire chacun une église à Caen, l'abbaye aux Hommes (Saint-Etienne) et l'abbaye aux Dames (la Trinité), où ils furent enterrés. Ce bâtard n'a laissé aucun enfant illégitime.
Les débuts de son règne furent critiques. Tous les barons, dont les instincts brutaux étaient à peine contenus par la poigne des ducs, s'en donnèrent à cœur joie. Sous prétexte de ne pas obéir à un bâtard, ils ne connaissent plus ni loi ni maître. C'est un vrai débordement de crimes et de révoltes. Le parent auquel le jeune duc avait été confié par son père est assassiné. Un autre qui le recueille est .égorgé de nuit aux côtés mêmes de l'enfant. Pendant plusieurs années, le Bâtard erre de chaumière en château pour dépister ceux qui veulent s'en défaire. Le dernier rejeton de la féroce famille des Talvas de Bellême reprend le cours de ses abominations. Beaucoup d'évêques ne valent pas mieux, celui de Sées notamment, qui finit par être tué dans sa cathédrale au cours d'une sanglante bataille. La Normandie retourne à la barbarie.
Heureusement l'enfant grandit et le roi de France Henri I er , dont la conduite avait d'abord été fort équivoque, se décide à remplir son devoir de suzerain, protecteur-né de ses vassaux mineurs. Une grande prise d'armes des barons du Bessin et du Cotentin aboutit à la bataille rangée du Val-des- Dunes, près de Caen (1047). On remarqua que certains vieux Normands chargèrent encore au cri de guerre païen : « Thor aïe, que Thor nous aide », au lieu de « Dieix aïe, que Dieu nous aide » . La bataille fut acharnée. Le roi de France fut jeté à bas de son cheval, et Guillaume couvrit de gloire ses dix-
LA CONQUÊTE DE ^ANGLETERRE. 67
neuf ans. Les vaincus durent demander grâce et tous ne l'obtinrent pas. Même ceux qui furent épargnés durent raser leurs châteaux forts. La Normandie recommença à respirer.
Tout péril n'était pourtant pas écarté. Les barons normands ne bougèrent plus, mais Guillaume dut se défendre contre ses voisins de Bretagne et d'Anjou . Alençon et Domfront furent prises et reprises. Les habitants d'Alençon l'avaient piqué dans son amourpropre. Pour lui rappeler son grand-père maternel, ils criaient : « La peau ! la peau ! 1 1 faut battre le cuir. » Guillaume fit trancher pieds et mains aux prisonniers qu'il avait faits, et ses frondeurs lancèrent dans la place ces affreux débris. Il coupa court non moins vigoureusement aux intrigues de ses oncles dont l'un, l'archevêque de Rouen, Mauger, était un prélat indigne qu'il fallut plus tard déposer. L'autre résista longtemps dans son château d'Arqués, près de Dieppe. Enfin il se trouva en lutte avec le roi de France lui-même.
Henri I er , bon soldat mais politique ondoyant, sentait le danger que faisait courir à sa dynastie le développement de la puissance normande. Les Normands, maîtres du débouché de la Seine, tenaient les Capétiens emprisonnés. L'alliance qui unissait depuis un siècle les deux dynasties se relâcha et bientôt se rompit tout à fait. Le roi de France commence par encourager sous main tous les mécontents de Normandie, ou par leur donner asile. Puis il forme contre Guillaume une véritable coalition à laquelle adhèrent tous les grands vassaux. La Normandie devait être attaquée par le nord et par le sud. Mais tandis que le roi Henri s'attardait à
Mantes, son frère Eudes se laissait surprendre à Mortemer sur les confins de la forêt de Lyons, et son armée de 40.000 hommes était détruite en une bataille de nuit (1055). Le roi n'insista pas et le duc, qui hésitait à combattre directement son suzerain, signa un arrangement avantageux. Une nouvelle prise d'armes ne fut pas plus heureuse pour les ennemis du duc de Normandie. Le roi et le comte d'Anjou, qui avaient pénétré jusque dans le pays d'Auge, furent battus sur les bords de la Dives à Varaville (1058). Ils furent surpris au passage de la rivière. La marée montante empêcha les deux moitiés de leur armée de se réunir, et celle qui était sur la rive droite fut anéantie jusqu'au dernier homme, sous les yeux de l'autre, impuissante à la secourir.
Cette fois Henri I er se le tint pour dit. 11 signa la paix et mourut peu après (1060). Guillaume n'essaya pas du reste d'abuser de la minorité du jeune Philippe I er pour porter un coup fatal à la dynastie capétienne. Il respecta le lien féodal, voulant qu'il fût respecté par ses propres vassaux. Il se contenta de mettre la main sur le Maine (1063) à la mort de son vieil et redoutable ennemi, le comte d'Anjou, Geoffroy-Martel.
Dès ce moment, il avait de plus vastes desseins. 11 visait une couronne royale, celle d'Angleterre. Les relations des Normands avec la grande île étaient très étroites, relations de famille et relations de commerce. Le roi Ethelred avait épousé une fille du duc Richard I er , et exempté d'impôt les bateaux de Rouen qui apportaient à Londres les vins de France et certaines espèces de gros poissons. Ethel-
LA CONQUÊTE DB L'ANGLETERRE
red, qui était saxon et qui avait fait faire un massacre général de Danois, le massacre de la Saint- Brice (1002), avait été détrôné par Kanut le Grand, roi de Danemark, mais ce dernier avait épousé, comme nous l'avons vu, Emma la Normande, veuve de son prédécesseur. Les enfants qu'elle avait eus de son premier mari avaient été envoyés à la cour des ducs Richard II et Robert le Diable, si bien que leur origine saxonne va fort s'effacer sous cette éducation normande. A la mort de Kanut le Grand (1036), le trône d'Angleterre passa à son fils Harold, qui n'était pas fils d'Emma, et le fils qu'il avait eu de celle-ci, Kanut le Fort ou Hardeknut, dut se contenter du Danemark.
Harold, qui craignait la compétition des fils d'Emma et d'Ethelred, essaya de les attirer en Angleterre. Un d'eux se laissa prendre à ses promesses, mais à peine débarqué il fut saisi, eut les yeux arrachés et en mourut. Harold survécut peu à ce crime. Kanut le Fort n'eut qu'à se présenter pour être reconnu à sa place : il fit jeter à la Tamise le corps de son demi-frère pour donner satisfaction à la rancune d'Emma. La dynastie danoise s'éteignit peu après avec lui (1043).
La dynastie saxonne reparut alors en la personne d'Edouard le Confesseur, dernier fils survivant d'Ethelred et d'Emma. Il était devenu un pur Normand. 11 épousa pourtant la fille de Godwin, fils d'un simple bouvier devenu le chef de l'aristocratie anglo-saxonne, mais ce mariage ne pouvait avoir aucune conséquence pour l'avenir, car la charmante et douce Edith, que son père engendra, disent les vieilles chroniques, « comme l'épine engendre la
HISTOIHK DK NORMANDIE.
rose », ne fut la femme du roi que de nom. Toutes les sympathies du roi étaient pour les Normands, qui affluaient dans l'île et occupaient toutes les bonnes places, depuis le siège primatial de Cantorbéry jusqu'au commandement des villes fortes. On parlait français à la cour. Dans un voyage que Guillaume fit en Angleterre (1051), il se trouva partout comme chez lui.
L'aristocratie saxonne résolut de réagir. Godwin, qui avait dû s'exiler, reparut en maître, et ce fut aux Normands à quitter les lieux. Un archevêque saxon, Stigand, fut substitué de force à l'archevêque normand de Cantorbéry, et il en fut ainsi du haut en bas. Godwin devint un vrai maire du palais, mais il mourut subitement en 1053 et son fils Harold, très populaire, devint aux yeux de tous l'héritier probable du roi.
Guillaume, de son côté, se considérait comme l'héritier désigné depuis son voyage où le roi lui avait sans doute fait au moins quelque promesse vague. Il surveille les événements, et les événements vont travailler pour lui en mettant Harold à sa discrétion. Harold est jeté par une tempête sur les côtes du Ponthieu, dont le comte prétend le garder comme une simple épave. Guillaume intervient, menace, et fait enfin relâcher le prisonnier qui est amené et reçu à Rouen en grande pompe. Que venait faire Harold dans cette galère? Beaucoup d'historiens normands prétendent qu'il était chargé d'une mission auprès de Guillaume. C'est la version suivie dans la fameuse « Tapisserie de Bayeux », dite de la reine Mathilde, qui représente naïvement toute l'histoire de la conquête. Cette mission, étant
LA CONQUETE DE i/àNGLETERRE
connues les mœurs du temps, eût été fort imprudente. Des chroniqueurs anglais parlent simplement d'une partie de pêche dont le vent aurait changé le sort.
En tout cas, Guillaume abuse de l'occasion. Il
raconte à Harold que le roi Edouard Ta choisi pour successeur et feint de croire qu'Harold est disposé à se prêter à cette combinaison. Pour sceller leur amitié, les deux princes font ensemble une expédition contre le duc de Bretagne, Conan, et Harold s'y comporte vaillamment. Il sauve de sa main plusieurs Normands des sables mouvants du Gouesnon. Au retour, au château de Bonneville, dans la vallée de la Touques, Harold dut jurer sur les reliques ce que son terrible hôte exigea de lui : la reconnaissance des droits de Guillaume et l'engagement d'épouser sa fille. On raconta même plus tard qu'il avait prêté serment sur deux petits reliquaires; mais on fit ensuite glisser le tapis et il aperçut un amoncellement de reliques cachées sous la table pour augmenter l'horreur du parjure.
Harold était à peine de retour en Angleterre que le roi Edouard mourut, très inquiet de l'avenir. Avant de mourir, il avait proclamé comme héritier Harold, pour complaire à l'opinion. Il avait bien un neveu, qui était le véritable héritier légitime, mais dont personne ne voulait. Harold fut aussitôt sacré (1066).
Guillaume entre en scène sans tarder. Un messager vient rappeler à Harold son serment, que celui-ci désavoue comme extorqué par force. Il refuse non seulement de rendre la couronne, mais
HISTOIRK DE NORMANDIE.
aussi d'épouser la fille de Guillaume, sachant qu'un mariage normand le rendrait impopulaire. Harold représente un mouvement « nationaliste » saxon. Guillaume a beau jeu pour crier au parjure, il prend la chrétienté à témoin de son bon droit, car, même à cette époque, l'opinion, du moins celle des souverains et de l'Eglise, est un appoint à ne pas négliger.
Le pape Alexandre II ne demandait qu'à être convaincu. Le Saint-Siège était mécontent de la royauté saxonne, qui ne payait plus ou payait mal le denier de Saint-Pierre. Le primat Stigand était en mauvais termes avec la papauté, le clergé monastique des îles avait des habitudes d'indépendance qui entravaient les projets de réforme dont Rome sentait le besoin et préparait l'exécution. Non seulement le pape approuva les revendications de Guillaume mais il s'y associa, et lui envoya la bannière de Saint-Pierre comme gage du succès.
Les seigneurs normands réunis en assemblée générale à Lillebonne se montrèrent moins enthousiastes, mais ils accordèrent individuellement tout ce qu'ils avaient ensemble refusé. Guillaume, qui les connaissait, tenait à les emmener pour les occuper et empêcher toute guerre privée durant son absence. Chacun fournit des hommes, des vaisseaux, et dès le mois d'août, une nombreuse armée, dont les chefs ont leurs noms gravés sur une inscription moderne placée dans l'église de Dives, se réunit dans le port de cette ville. L'expédition alla se compléter dans l'estuaire de la Somme, à Saint- Valéry-sur-Somme, où des Picards, des Flamands se joignirent à elle. Outre ses propres
Fragment de ht tapisserie de Baveux [Pkot, Deslandes, à Bayeux). — Abbaye aux Dames et abbaye aux Hommes à Caen, (l'hot t sites et Monuments du r. r. p.)
PU v.
LA CONQUETE DR LANGLETEHRE . 73
vassaux normands, Guillaume avait avec lui le comte de Boulogne, le duc de Bretagne, le vicomte de Thouars, le seigneur de Chaumont-en-Touraine, qui commandaient les principaux corps. Son frère, le belliqueux évêque de Bayeux, Odon, accompagnait l'expédition. Elle comprenait 14.000 cavaliers et 40 ou 50.000 hommes de pied.
Les vents contraires retinrent un mois Guillaume à Saint- Valéry. C'était un grave contre-temps, car Harold profita de ce répit pour se débarrasser d'une invasion du roi de Norvège associé à un de ses propres frères. Ils furent battus et tués l'un et l'autre, la veille même du jour où la grande flotte normande de 1 .500 voiles prenait la mer (28 septembre). Néanmoins cette diversion avait rendu un grand service à Guillaume. Il put débarquer sans obstacle à Pevensey (Sussex) avant le retour de son adversaire. Habile à exploiter à son profit toutes les superstitions, il avait fait annoncer par son astrologue qu'une grande étoile chevelue qu'on voyait depuis quelques nuits, présageait un changement de roi. Cette étoile, c'est la comète de Halley. On la voit sur la « Tapisserie de Bayeux ». Un document contemporain, qu'on vient de retrouver dans les archives diocésaines de Viterbe (Italie), dit que « sa chevelure illuminait presque la moitié du firmament ». Elle a été moins brillante à sa dernière apparition en 1910. Guillaume tourna à son profit l'émoi populaire. De même, ayant glissé en débarquant, il tomba sur les mains : « Je prends possession de cette terre », s'écria-t-il avec une présence d'esprit renouvelée de plus d'un ancien. Guillaume avait déjà occupé Hastings, lorsque
parut Harold. Son armée, bien qu'incomplète, était un peu supérieure à celle des Normands, mais ceux-ci avaient l'avantage pour la cavalerie. Les chevaux avaient été débarqués à marée basse, une fois les bateaux de transport échoués sur le sable.
Harold comprit l'imprudence d'une bataille en rase campagne et se fortifia sur une colline, la colline de Senlac, petit contrefort des South-Downs. Ses fantassins armés de javelots et de lourdes haches pouvaient attendre impunément le choc derrière un gros rempart de palissades. Sa droite était protégée par des marécages. Guillaume somma une dernière fois Harold d'abdiquer; il refusa bien qu'excommunié parle pape. Ses conseillers lui proposèrent d'ajourner le combat et d'affamer les Normands en dévastant le pays autour d'eux, il refusa de même. Le sort en était jeté. La veille de la bataille, les Saxons passèrent la nuit en fête, tandis que les Normands, se considérant comme des soldats de l'Eglise chargés de punir un parjure, la passèrent en jeûne et en prière.
La bataille d'Hastings n'est pas un chef-d'œuvre de l'art. Les Saxons étaient massés sur leur colline en lignes très épaisses, couverts par leurs palissades et par la file ininterrompue de leurs boucliers. Leur cavalerie avait mis pied à terre, même le roi. Quand les Normands s'ébranlèrent, le ménestrel Taillefer entonna la Chanson de Roland, tout en lançant en l'air et rattrapant son épée comme font de leur canne nos modernes tambours-majors. Il fut le premier tué. Les arbalétriers essayèrent d'abord de forcer la ligne ennemie, sans aucun succès. L'infanterie ne réussit pas mieux, car les
LA CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE
terribles haches danoises dont se servaient les Saxons abattaient quiconque approchait. En outre une grêle de flèches décimait les assaillants qui ne pouvaient atteindre l'ennemi à couvert derrière son retranchement.
La cavalerie normande, disposée en coin, essaye à son tour de rompre le cordon infranchissable, mais la bravoure est égale des deux parts, les Saxons tiennent bon. Il y eut dans les rangs normands un instant de panique : Guillaume, disait-on, était tué. A force d'énergie, Guillaume rallia les fuyards et même l'incident tourna au profit des Normands, car un corps de Saxons qui s'étaient lancés à leur poursuite fut cerné et taillé en pièces. L'attaque du retranchement saxon reprit, toujours sans résultat. Les archers normands tiraient en l'air, pardessus la palissade, de manière que les traits retombassent sur ceux qui étaient derrière, mais les flèches ainsi reçues n'avaient guère de force. A la fin, Guillaume eut recours à une vieille ruse de guerre. Pour faire sortir les Saxons de leurs lignes, il simula une retraite. Les Saxons donnèrent dans le panneau, quittèrent leurs retranchements et descendirent la colline, leur lourde hache suspendue au cou.
Alors un corps de réserve, commandé par Eustache de Boulogne, tomba sur eux et les surprit en désordre. Ce fut une effroyable tuerie. Harold n'avait pas quitté son poste, mais les vides faits dans son armée permirent aux Normands de forcer enfin le retranchement qui les arrêtait depuis le matin. Harold et ses derniers compagnons se firent massacrer sans reculer d'une semelle. Harold fut tué
d'une flèche qui l'atteignit à l'œil droit et pénétra jusqu'au cerveau. Ses deux frères étaient tombés à ses côtés, l'un d'eux sous la massue de Guillaume, et le combat autour du cadavre du roi dura jusqu'à la nuit, si bien, dit un chroniqueur, que les combattants ne se reconnaissaient plus qu'au langage.
Pendant que les débris de l'armée saxonne se retiraient vers Londres, l'armée normande dressait la liste de ses morts et dépouillait les cadavres ennemis. Guillaume refusa à la mère d'Harold le corps de son fils mais permit, suivant une tradition, aux moines d'une abbaye fondée par le feu roi de lui donner la sépulture. Le corps, dépouillé et jeté parmi les autres, ne fut reconnu que par la belle Edith au Col de Cygne quHarold avait aimée avant d'être roi. Sur le terrain même de la bataille, Guillaume fonda une abbaye dont le maître autel occupait l'emplacement où l'étendard royal s'était dressé. Elle fut richement dotée. Les architectes ayant déclaré qu'on y manquerait d'eau : « Allez toujours, répliqua le Conquérant, il y aura plus de vin dans cette abbaye qu'il n'y a d'eau dans les plus riches de la chrétienté. »
Il restait à profiter de la victoire. Guillaume ne voulut rien risquer. La flotte saxonne était maîtresse de la mer, un échec eût pu être grave. Guillaume comptait sur les divisions des vaincus. Harold n'avait que des enfants en bas âge et ses frères étaient morts avec lui. Ses deux beaux-frères, puissants chefs du nord de l'Angleterre, avaient des prétentions et des partisans. Cependant le Grand Conseil National leur préféra le neveu d'Edouard le Confesseur, Edgar. Les beaux-frères d'Harold,
LA CONQUÊTE DE L ANGLETERRE. 77
avec lesquels Guillaume était entré en négociations fallacieuses, rentrèrent dans leurs domaines, espérant naïvement que les Normands n'iraient pas les y chercher.
Alors Guillaume, qui avait occupé ce répit à prendre Douvres, marcha sur Londres sans se presser. Il reçut bientôt une délégation des bourgeois de la ville, qu'il accueillit avec une modération qui fit tomber les dernières velléités de résistance. Le roi, les évêques, firent leur soumission. Au moment de ceindre une couronne que nul ne lui refusait plus, Guillaume eut ou feignit d'avoir des hésitations. Il se fit en apparence forcer la main par le vœu de l'armée. Le sacre fut enfin décidé pour le jour de Noël. Avant d'entrer dans sa capitale Guillaume eut ainsi le temps de faire réparer le vieux château qu'on appelle la Tour de Londres. Le sacre eut lieu à Westminster, aux acclamations des deux peuples, car Guillaume avait observé les rites traditionnels et juré de maintenir les lois et usages du pays. Le bruit des acclamations fut tel que les gardes postés aux environs crurent d'abord à une révolte et se mirent à tout brûler et massacrer.
Somme toute, la population indigène se soumit facilement. Le peuple avait depuis longtemps l'habitude de recevoir des rois étrangers, et Guillaume n'était pas absolument un étranger. Il essaya même d'apprendre la langue des vaincus, sans y réussir. La victoire d'Hastings fut accueillie comme le jugement de Dieu. Les Anglo-Saxons tenaient surtout à leurs institutions locales et Guillaume s'était engagé à les respecter. L'édit ratifiant les privilèges de Londres est encore conservé dans les Archives de la Cité.
GUILLAUME LE CONQUÉRANT
Organisation de l'Angleterre. — Les dernières résistances. — Démêlés de Guillaume avec les siens. — Conséquences de la conquête. — Lutte contre le roi de France.
Quelques mois après la bataille d'Hastings, la soumission du nouveau royaume paraissait déjà assez assurée pour que Guillaume le Conquérant pût faire un voyage en Normandie. Ce voyage fut triomphal. Tout le duché était dans la joie, car toute la population bénéficiait de la conquête. Même ceux qui n'avaient pas pris part à l'expédition et qui ne prirent pas part à la curée étaient fiers de la gloire qui en rejaillissait sur le nom normand. Mais le profit matériel n'était pas moindre. Guillaume étala à tous les yeux son butin : étoffes brodées, vases d'or et d'argent, croix enrichies.de pierreries. Les églises normandes reçurent de riches présents, soldats et moines de même. 11 y eut pourtant quelques hommes scrupuleux qui refusèrent les dépouilles d'autrui : l'abbé de la Croix- Saint-Leufroy, par exemple. Les autres commencèrent par prendre, puis apaisèrent leur conscience en faisant pénitence. Les évêques fixèrent la pénitence à faire pour chaque homme tué « en dehors du champ de bataille ».
GUILLAUME LE CONQUERANT. 79
Du reste Guillaume s'était montré jusqu'ici relativement modéré. Mais pendant son absence, son frère, Févêque de Bayeux, auquel il avait confié le gouvernement de l'Angleterre, provoqua un grand mécontentement qui se traduisit par plusieurs prises d'armes. Guillaume dut revenir et, en débarquant, leva le masque. Au lieu d'invoquer, comme il l'avait fait d'abord, son droit héréditaire, il déclara « qu'il avait acquis le royaume d'Angleterre parle tranchant du glaive ». Ce fut le signal d'un redoublement de pillages et de coups de force. 11 ne faut pas croire cependant qu'il y ait eu expropriation générale de toute la race vaincue. Le roi proclama bien en principe que le sol entier, à l'exception des biens de l'Etat et de l'Eglise, était frappé de confiscation, mais ceci voulait dire simplement que les anciens propriétaires devaient recevoir du roi une nouvelle mise en possession, soit à titre gracieux soit moyennant redevance. En fait, la majorité des anciens propriétaires conserva ses biens.
Ceux qu'on dépouilla, ce furent ceux qui avaient pris part à la bataille d'Hastings et leurs héritiers,, puis ceux qui prirent part aux révoltes ultérieures. Cela suffit d'ailleurs pour doter richement les moindres soldats de l'armée victorieuse. Le roi garda pour lui-même un nombre considérable de grands domaines, avec les forteresses et les forêts. Ceux qui l'avaient servi reçurent tous quelque terre : on parle de 60.000 fiefs ainsi distribués. Toutes les charges furent naturellement réservées aux Normands. Le clergé saxon fut complètement dépossédé ; un concile prononça la dégradation en masse de tous les évêques saxons (1071). .
Tout cela provoqua des soulèvements partiels, qui durèrent encore une dizaine d'années, mais il n'y eut jamais un mouvement général, un mouvement national. Ce sont des causes locales qui amènent des troubles dans telle ou telle contrée. La ville d'Exeter, que Guillaume dut assiéger et prendre en personne, réclamait surtout des franchises municipales ; elle voulait bien payer tribut, mais refusait le serment de fidélité. Quant au Northumberland, la partie la plus septentrionale de l'Angleterre, qui résista plus longtemps, c'est une région d'humeur indépendante, qui n'avait jamais obéi sans réserve aux rois saxons ou danois. Il fallut aussi venir à bout des deux beaux-frères d'Harold, aidés par le roi d'Ecosse qui trouvait l'occasion bonne pour ravager le pays voisin. Les Danois eux-mêmes intervinrent en faveur des Saxons contre leurs frères normands, qui n'avaient plus, à vrai dire, grand'chose de Scandinave, car Guillaume ne sut jamais un mot de la langue de ses aïeux. Finalement les Normands demeurèrent les maîtres.
Il restait à organiser la conquête. Le nouveau roi respecta, pour la forme, les institutions saxonnes. 11 conserva les assemblées de comtes et même la grande assemblée générale qui servait de conseil suprême au roi, mais il superposa à ces vieux rouages le régime féodal, tel qu'on l'entendait en Normandie, c'est-à-dire la suzeraineté directe et immédiate sur tous ses vassaux. Le roi est le chef, ses feudataires sont ses soldats. Les officiers du roi, ou shérifs, cumulent les pouvoirs politiques, judiciaires et financiers. Le roi d'Angleterre est dès le premier
GUILLAUME LE CONQUÉRANT
jour ce que les rois Capétiens ne deviendront qu'après deux siècles. Il est le maître chez lui, et il est partout chez lui. Il garantit la paix publique, la sécurité, le travail. C'est ce que n'aiment pas en lui les nobles normands et il passera la fin de sa vie à lutter, non plus contre les vaincus, mais contre ses anciens compagnons de victoire.
Ils étaient insatiables. Ils ne pardonnaient pas à Guillaume de n'avoir pas dépouillé complètement les Saxons pour tout donner aux Normands. Ils lui pardonnèrent encore moins de n'avoir pas ratifié toutes les spoliations et usurpations faites individuellement. Guillaume, homme d'ordre et d'administration, fit dresser un cadastre général de son royaume. 'C'est ce qu'on appela le « Grand Livre du Jugement dernier », parce qu'il fixait et légitimait l'état de la propriété en 1085, une fois le bouleversement de la conquête accompli et terminé. Ce travail n'est nullement une œuvre de confiscation : propriétaires normands et saxons y figurent au môme titre et sur le môme pied. Il consacre beaucoup d'expropriations, il ne les consacre pas toutes et n'^n permet plus de nouvelles. C'est de cela que se plaignent ceux des barons normands tjui ne se trouvaient pas assez avantagés et à qui tout espoir était interdit d'arrondir leur domaine par la force.
Même parmi les siens, Guillaume trouva plus d'embarras que d'appui. Son demi-frère, l'évêque de Bayeux, Eudes ou Odon, soudard brutal et autoritaire, avait plusieurs fois remplacé Guillaume dans le gouvernement de l'Angleterre quand celui-ci était
appelé sur le continent. Sa mauvaise administration
avait provoqué chaque fois des mécontentements et des révoltes. A la fin, son ambition ne connaît plus de bornes. Sous prétexte de faire une expédition en Italie afin de s'emparer de la tiare pontificale qu'un devin lui avait promise , il rassembla une armée. Le roi, qui se méfiait de ce turbulent personnage, convoqua une grande assemblée et prononça une violente diatribe contre lui. A la fin il commanda de l'arrêter, mais comme personne n'osait porter la main sur un évêque, frère du roi, il dut l'arrêter lui-même. Eudes fut enfermé dans la tour de Rouen (1082) et y resta jusqu'à la mort du Conquérant. Le pape Grégoire VII, qui n'était pas endurant, réclama en vain au nom des immunités ecclésiastiques, Guillaume déclara qu'il n'en avait pas à l'évêque, mais à l'administrateur qui avait mal rempli ses fonctions.
Guillaume n'eut pas davantage à se louer de son fils aîné, Robert Courte-Heuse ou Courte-Jambe. Ce Robert n'était pas un mauvais garçon, mais c'était un prodigue et une tête sans cervelle. Il aurait voulu être investi d'une part du pouvoir, gouverner au moins la Normandie. Son père ne voulut rien lui accorder, et comme il s'engageait simplement à subvenir à ses besoins tant qu'il se con-* duirait en fils soumis : « Je ne suis pas venu pour recevoir des leçons de morale, répondit le jeune homme, j'en ai été rassasié jusqu'au dégoût par mes précepteurs. » Il finit par se retirer chez le roi de France, Philippe I er , où il vécut un peu en parasite, toujours besoigneux, endetté, et mêlé à toutes les intrigues contre son père.
En somme Guillaume ne trouva vraiment d'appui
GUILLAUME LE CONQUÉRANT
que dans le clergé, et, notamment auprès du célèbre Lanfranc. Lanfranc était un Lombard de grande science et de haute vertu qui, entré comme simple moine à l'abbaye du Bec, près de Brionne, en devint prieur et en fit un centre d'études très réputé. Il voulait moraliser le clergé absolument grossier et corrompu. Les évêques et abbés menacés dans leurs mauvaises habitudes intriguèrent contre lui, mais Guillaume fut frappé de son courage et de ses lumières et lui confia son ce abbaye aux Hommes » où il obtint le même succès. C'est depuis cette époque que Caen est devenue la ville savante de la Normandie. Après la conquête, Guillaume appelle Lanfranc à l'archevêché primatial de Cantorbéry à la place du Saxon Stigand. Lanfranc préside à la dépossession du clergé saxon, mais tâche de le remplacer par un clergé normand plus digne de ses fonctions. 11 y réussit, au moins relativement, et le pape Grégoire VII, tout en trouvant qu'il était trop soumis au pouvoir du roi et que le roi ne Tétait pas assez à l'égard du Saint-Siège, rendit justice à leurs efforts.
La conquête de l'Angleterre par les Normands est un événement dont les conséquences furent longues et durables pour l'Angleterre comme pour la France et la Normandie. Pour le roi de France, c'était un grave danger qu'un de ses plus puissants vassaux devînt en même temps roi d'un pays voisin. Le duc de Normandie restait vassal du roi et lui prêtait hommage à titre de duc, mais comme roi d'Angleterre il était l'égal de son suzerain, ce qui ne pouvait que compliquer leurs relations réci-
proques. 11 en résultera plusieurs siècles de guerres qui ont créé entre la France et l'Angleterre un état d'esprit hostile qui s'est perpétué à travers leur double histoire.
Pour l'Angleterre, après les épreuves delà conquête, elle gagna à ce changement de maîtres. Elle se trouva soustraite aux invasions des Danois, pacifiée par une main de fer, et rattachée à ce qu'on appelait alors « la chrétienté ». Elle va jouer un rôle dans les affaires du continent, et on put se demander à un moment donné si les Normands d'Angleterre n'allaient pas reconquérir la France. La langue anglaise se formera en même temps du mélange de l'idiome des vainqueurs avec celui des vaincus.
Le roi de France, Philippe I er , qu'on se représente peut-être un peu trop volontiers comme une sorte de roi fainéant, avait vu dès le premier instant le danger de ce qui se préparait. Il était encore mineur en 1066 et le régent Baudouin de Flandre, beaupère de Guillaume, n'avait rien fait pour gêner son gendre. Guillaume, dit-on, avait offert de prêter hommage pour sa future conquête . Le roi avait refusé . Il y avait du reste entre eux un vieux litige. On se rappelle que le duc Robert le Diable s'était fait donner le Vexin français pour prix de ses services à l'avènement du roi Henri I er . A la mort de Robert le Diable, Henri I er avait repris ce pays, profitant des troubles qui avaient accompagné la minorité de Guillaume le Bâtard. Celui-ci n'avait pas protesté sur l'heure, mais, pour se venger de l'appui et de l'asile offerts par le roi à son fils rebelle, Robert Courte-Heuse, il réclama son bien.
GUILLAUME LE CONQUERANT. 85
Au moment d'entreprendre cette expédition qui devait être la dernière de sa vie agitée, il tomba malade à Rouen. Son obésité, devenue extrême, ne semblait plus lui permettre les longues chevauchées. Philippe, qui n'était guère moins corpulent, se moqua de lui : « Quand donc ce gros homme accouchera-t-il ? » La plaisanterie était médiocre, Guillaume la trouva très mauvaise : « J'irai faire mes relevailles à Notre-Dame de Paris, répondit-il, avec 10.000 lances en guise de cierges. » A peine rétabli, il marcha sur Paris. 11 en voulait surtout aux habitants de Mantes qui faisaient souvent des incursions sur ses terres, même jusque vers Evreux. Guillaume fit ravager les moissons, arracher les vignes, et força la ville.
Un incendie effroyable fut allumé, et Guillaume, fou de colère, galopait au milieu des flammes, lorsqu'une poutre enflammée qui tomba dans les jambes de son cheval le fit cabrer. Guillaume fut projeté sur le pommeau de la selle avec une telle violence qu'il fut mortellement blessé. On le rapporta à Rouen où il mourut six semaines plus tard (1087). Il n'avait que soixante ans. Sa femme, Mathilde, était morte avant lui, très attristée des démêlés entre son mari et son fils Robert, pour lequel elle avait un faible et auquel elle envoyait en cachette de l'argent. Son tombeau existe encore dans l'abbaye aux Dames, à Gaen.
Le Conquérant laissait trois fils. L'aîné, Robert Courte-Heuse, devait hériter du duché de Normandie, domaine patrimonial de la famille; le second, Guillaume le Roux, devait recevoir la couronne d'Angleterre; au troisième, Henri Beauclerc, son
uigiii
père fit donner une somme d'argent. Avant même son dernier soupir, le puissant duc s'était vu abandonné de tous. Aucun de ses enfants ne resta auprès de lui. A peine fut-il mort que la valetaille mit tout au pillage. Le corps dépouillé fut laissé sur le plancher. Enfin l'archevêque de Rouen décida qu'on l'enterrerait à Caen, dans l'église fondée par lui. On l'y transporta par eau. De pénibles incidents troublèrent encore la cérémonie. Un bourgeois de Caen réclama le prix du terrain qui n'avait jamais été payé, et il fallut lui donner satisfaction à l'instant même; en outre, la fosse étant trop étroite, le cercueil qu'on voulut y faire entrer de force se rompit, et l'odeur fut telle qu'il fallut abréger la cérémonie. Guillaume le Conquérant n'a même plus de tombeau : le premier fut violé et détruit dans les guerres de religion, un second eut le même sort à la Révolution.
De l'époque de Guillaume le Conquérant il nous reste de magnifiques modèles de l'architecture romane. Outre les églises de Saint-Étienne et de la Trinité, à Caen, dont nous avons déjà parlé, on peut citer le chœur de l'église de Pont-Audemer, l'abbaye de Jumièges dont la nef date de 1040 à 1067. Nous avons aussi du même temps des ruines de donjons rectangulaires ou carrés, munis de puissants contreforts. On peut citer notamment ceux de Falaise, d'Arqués et de Domfront.
A la Normandie de cette époque se rattachent aussi quelques-uns des plus vieux monuments de notre littérature. Le poème sur la vie de saint Alexis, un des plus anciens textes de la langue d'oïl que nous possédions, est attribué à un chanoine de Rouen,
GUILLAUME LE CONQUÉRANT
Thomas, né à Vernon, qui l'aurait composé entre 1040 et 1050. D'autre part la Chanson de Roland, telle que nous l'avons, est un peu postérieure à celle que chantait Taillefer à la bataille d'Hastings. On ne peut affirmer qu'elle soit normande, mais tout le donne à supposer. Elle semble dater de la fin du xi e siècle, vers 1080, et un manuscrit l'attribue à Turold ou Touroude, un nom encore répandu en Basse-Normandie.
Quant à la « tapisserie de Bayeux », c'est une broderie en couleur sur toile, avec inscriptions en latin, qui déroule, sur 70 mètres de long et 50 centimètres de large, 79 scènes de la conquête de l'Angleterre. Il est plus que douteux qu'elle soit l'œuvre de la reine Mathiide et de ses femmes, mais on admet communément qu'elle est bien du xi e siècle et qu'elle est contemporaine de l'événement qu'elle représente. Il semble qu'elle fut faite en Angleterre, pour le compte ou à l'intention de l'évôque de Bayeux, Eudes, frère du Conquérant, en vue d'orner sa cathédrale. C'est la plus ancienne œuvre d'art de ce genre que nous ayons, et elle a un intérêt historique unique au monde.
LES FILS DE GUILLAUME LE CONQUÉRANT
Robert Courte-Heuse. — Les Normands à la première Croisade. — Henri Beauclerc et Louis le Gros, — Fin de la. dynastie normande.
Ce n'est pas sans raison que Guillaume le Conquérant se défiait des talents de son fils aîné. Il ne lui avait laissé que la Normandie, et c'était déjà trop. Robert Courte-Heuse avait pourtant certaines qualités. Il avait la bravoure et le désintéressement d'un chevalier de chanson de geste, bien qu'il n'eût pas l'extérieur d'un héros de roman. Il était incapable de rancune et de perfidie, ce qui le faisait passer à cette époque de violence et de crimes pour un caractère faible et inconsistant. Il ne manquait ni d'intelligence ni de facilité de parole, mais tout cela était gâté et annulé par une absence totale de dignité dans sa vie privée. C'était une sorte de bohème. Il fut toujours la proie de son entourage, et son entourage des deux sexes était déplorable. Il ne savait rien refuser à des gens qui ne se gênaient pas pour tout demander, et il vécut dans le dénuement alors que la Normandie était le plus fiche Etat féodal de France. Les gens de rien
LKS FILS DE GUILLAUME LB CONQUERANT. 89
dont il faisait sa société allaient jusqu'à lui voler ses habits.
Il en arriva vite aux pires expédients. Il fut réduit à faire argent de tout, à vendre ses domaines, à aliéner ses droits. On vit l'anarchie refleurir de toutes parts. Les seigneurs de sac et de corde, comme les féroces Talvas de Bellême qui tyrannisaient le pays de Domfront depuis un siècle, reprirent le cours de leurs exploits. La Normandie, qui n'avait pas été fâchée tout d'abord d'être séparée de l'Angleterre, en vint à regretter d'être indépendante à ce prix-là. D'ailleurs Robert prit part à la première croisade et son absence acheva de ruiner son autorité.
Le roi d'Angleterre, Guillaume le Roux, paraissait tout désigné pour saisir la couronne ducale prête à tomber de la tête de son aîné. Déjà il s'était fait céder les comtés d'Aumale et d'Eu, et, pendant la première croisade, il avait gouverné la Normandie que Robert lui avait remise en gage pour une somme d'argent. Mais Guillaume le Roux avait eu la main lourde, il s'était fait détester de tout le monde, il avait eu des démêlés avec le célèbre abbé du Bec, saint Anselme. Au surplus, il mourut d'un accident de chasse en 1100, ce qui ouvrait une nouvelle succession.
Aux termes d'un accord conclu entre Guillaume le Roux et Robert Courte-Heuse au début de leur règne, celui des deux qui survivrait devait hériter de l'autre. Mais Robert n'était pas encore revenu de la croisade ; il s'attarda en Italie, où il se maria, et c'est le troisième et dernier fils du Conquérant, Henri Beauclerc, qui profitera des circonstances
pour mettre la main finalement sur tout l'héritage de son père, dont il n'avait rien recueilli au début. Il était d'ailleurs très supérieur à ses deux frères comme homme, comme politique et comme souverain. Il était plus instruit et curieux de choses littéraires que les princes de son temps, d'où le surnom de Beau Clerc (savant), qui lui fut donné. Suger, ministre de Louis le Gros, qui n'avait pas de raisons pour flatter l'adversaire de son maître, dit de lui : « Héros illustre dans la paix comme dans la guerre, génie admirable dont la gloire remplit l'univers presque entier. » Il n'en fallait pas tant pour triompher de Robert Courte-Heuse.
Henri commença par se faire reconnaître roi d'Angleterre, puis il s'empara progressivement de la Normandie. En peu de temps, Robert se vit réduit aux seules villes deCaen, Bayeux, Falaise et Rouen. Et comme il pressurait les bourgeois de ses dernières places, n'ayant plus qu'eux dont il pût tirer quelque chose, ils finirent par lui fermer les portes au nez. C'était le moment de lui donner le coup suprême. Le roi de France aurait pu être tenté d'intervenir en faveur du duc de Normandie, ne fût-ce que pour mettre un frein à l'ambition inquiétante du roi d'Angleterre, mais le roi de France à cette époque, c'était Philippe I er , vieux et impotent; son fils Louis le Gros, qui gouvernait à sa place depuis quelques années, était engagé dans des luttes pénibles contre ses vassaux des environs de Paris. II laissa faire.
Robert Courte-Heuse, à peu près abandonné de tous, fut battu et pris par son frère à Tinchebray (28 sept. 1106), près de la source du Noireau, entre
LES FILS DE GUILLAUME LE CONQUERANT
Vire et Fiers. Il fut emmené en Angleterre et y demeura en captivité au château de CardifT, dans le pays de Galles, jusqu'à sa mort, durant vingthuit ans. On prétendit qu'il était enchaîné dans un noir cachot, les yeux crevés, mais son frère, interrogé sur ce fait par le pape, se justifia : « Je l'ai, dit-il, logé dans un de mes châteaux; je lui ai fourni en abondance la nourriture, d'autres douceurs... » La Fontaine aurait traduit : « bon souper, bon gîte, et le reste » . On dit qu'il employa ses loisirs forcés à apprendre la langue du pays où il était confiné, et on lui attribue une élégie galloise sur un chêne qu'il avait sous les yeux.
Robert Courte-Heuse n'a jamais su tenir la place qui lui appartenait. Si les Normands jouent un grand rôle à la première croisade, ce n'est pas grâce à lui. Malgré sa bravoure personnelle, il fait petite figure à côté des chefs normands des Deux- Siciles, Bohémond et Tancrède. C'est Bohémond qui, dans les moments critiques, commande en chef. Il a le coup d'œil militaire, la décision prompte, la langue déliée. Il fait l'admiration d'Anne Comnène, parce qu'il est le plus bel homme de l'armée, et le désespoir de son père, l'empereur grec Alexis, parce qu'aucune embûche ne le prend au dépourvu. C'est un type à part parmi les croisés, homme de peu de foi dans tous les sens du mot. Quant à son cousin Tancrède, c'est un compagnon fort peu commode, querelleur, encombrant, qui a mauvaise tête sans avoir très bon cœur, et qui n'a peur de rien ni de personne.
C'est à Bohémond qu'est due la victoire de Dorylée, qui permit aux croisés de forcer l'entrée des
plateaux de l'Asie Mineure. Il avait appuyé le camp à un marais pour éviter toute surprise, choisi pour champ de bataille une plaine où les chevaliers pourraient se mouvoir librement, interdit les combats particuliers qui faisaient si souvent dégénérer les rencontres d'alors en une mêlée chaotique. C'est à lui de même que fut due la prise d'Antioche, dont le siège avait failli se terminer par une catastrophe. Mais il avait travaillé pour lui. Il garda la ville où sa descendance devait régner près de deux siècles, et n'alla pas plus loin. Il laissa à d'autres le soin de prendre le tombeau du Christ, but suprême de l'expédition. Robert Courte-Heuse avait été moins pratique. Il avait refusé le royaume de Jérusalem. Il n'avait rien gagné en Orient et avait perdu son duché. Le plus normand des deux avait été assurément celui qui ne l'était qu'à moitié.
Henri Beauclerc n'est pas, comme son aîné, un esprit chimérique et désordonné. Il eut vite fait, après avoir dépouillé son frère, de rendre à la Normandie la paix intérieure. Les seigneurs durent reprendre l'habitude de l'obéissance. Du reste, en Normandie comme ailleurs, la croisade avait entraîné au loin beaucoup des plus turbulents et il n'en revint qu'un petit nombre. On ne regretta pas les autres.
L'administration ferme et vigilante du nouveau souverain ne pouvait plaire aux barons habitués à ne faire que leur volonté. Sous prétexte de protester contre la réunion de la Normandie à l'Angleterre, qui choquait le sentiment populaire, ils soutinrent les droits de Guillaume Cliton, fils de Robert
LES FILS DE GUILLAUME LE CONQUÉRANT. 93
Courte-Heuse, auquel Louis le Gros avait donné asile. Pendant vingt ans, tous les mécontents, tous les jaloux, se servent de ce prétendant comme d'une arme contre son oncle. Louis le Gros lui-même qui comprit, mais un peu tard, la faute qu'il avait commise en laissant écraser Robert Courte-Heuse, fut la cheville ouvrière de toutes les coalitions contre son trop puissant voisin et vassal.
La partie n'était pas égale. Le vassal était plus fort que le suzerain, bien que sa qualité de vassal fût pour lui une gêne. Henri Beauclerc était l'égal du roi de France entant que roi d'Angleterre, mais il lui devait hommage comme duc de Normandie, et il était délicat pour lui de donner en spectacle à ses propres vassaux la rébellion d'un vassal contre son suzerain. Une première prise d'armes aboutit à un accord signé à Gisors par lequel Louis le Gros reconnaissait à Henri Beauclerc la suzeraineté sur le Maine et la Bretagne (1113). C'était un grave échec pour le roi de France.
Il essaya de prendre sa revanche quelques années plus tard sans plus de succès. Il se lança témérairement avec une poignée d'hommes en plein Vexin. Henri, qui avait réuni en secret une armée considérable, le rejoignit dans la plaine de Brémule (entre Ecouis et Fleury-sur-Andelle). Quelques hommes sages, comme Bouchard de Montmorency, déconseillaient la bataille, mais Louis le Gros, qu'on appelle aussi Louis le Batailleur, préféra suivre les avis de ceux qui pensaient comme lui. Il se jeta sur les Anglais à corps perdu. 11 fut battu complètement, ce qui ne veut pas dire qu'il perdit grand monde. Il n'y eut que trois morts, car, dans ces
batailles féodales, entre chevaliers on ne se tuait guère. On préférait piller et ravager le « plat pays », c'est-à-dire la campagne. Louis le Gros avait, dit-on, été serré de près, « Le roi est pris » , criait déjà un homme d'armes qui avait saisi la bride de son cheval. « Ne sais-tu pas, répliqua Louis le Gros, en l'assommant d'un coup de masse d'armes, qu'au jeu d'échecs on ne prend jamais le roi. » Quoi qu'il en soit, Louis le Gros s'enfuit jusqu'aux Andelys, ayant perdu sa bannière et son cheval de bataille (20 août 1119), et ayant failli se perdre lui-même dans les bois.
Un concile qui s'ouvrit peu après à Reims, sous la présidence du pape, facilita la paix. Louis, qui était en bons termes avec l'Eglise, se présenta au concile et prononça en personne un vif réquisitoire contre le roi d'Angleterre. Orderic Vital, historien anglo-normand, moine de Saint-Evroul (près d'Argentan), qui assistait à cette scène, constate que Louis le Gros était « un homme de belle stature, corpulent, pâle, et qui parlait bien ». L'assemblée l'acclama et ne laissa même pas l'archevêque de Rouen placer un mot pour disculper le roi d'Angleterre. Mais le pape ne voulut pas se compromettre. 11 entra en négociations avec Henri Beauclerc et ils eurent une entrevue à Gisors. Le pape accueillit d'une oreille favorable les explications du roi d'Angleterre, et évita de se prononcer entre les deux adversaires. On alla jusqu'à prétendre qu'il s'était laissé gagner.
Louis le Gros comprit qu'il fallait traiter. Il n'obtint qu'une vaine satisfaction d'amour-propre : le 31s aîné et héritier présomptif d'Henri Beauclerc
LES FILS DE GUILLAUME LE CONQUÉRANT
lui prêta hommage pour le duché de Normandie.
Quelques mois plus tard, Henri Beauclerc était frappé d'une catastrophe qui est restée célèbre : c'est le naufrage de la Blanche Nef. Il revenait en Angleterre avec sa famille et devait s'embarquer à Barfleur. Au moment du départ, le patron d'un bateau appelé la Blanche Nef réclama l'honneur de transporter le roi, rappelant que son propre père avait piloté le navire sur lequel Guillaume le Conquérant avait passé la Manche avant la bataille d'Hastings. Le roi ne voulant pas revenir sur le choix qu'il avait déjà fait, et ne voulant pas d'autre part désobliger ce brave homme, lui confia ses deux fils, sa fille et leur suite. Le temps était calme, et le roi qui partit le premier arriva sans encombre en Angleterre. Mais les jeunes princes, qui étaient en gaieté, avaient fait distribuer du vin à l'équipage. Les matelots voulurent rattraper le vaisseau du roi. Ils firent force de rames, longeant au clair de lune les rochers de la côte. Le navire mal dirigé donna sur un écueil, près de l'endroit où se dresse aujourd'hui le phare de Gatteville. En une minute il coula à pic. Du vaisseau du roi on entendit un grand cri, mais sans en soupçonner la cause. Tout l'équipage avec les passagers fut englouti : il y eut 300 victimes. Deux hommes seulement se raccrochèrent à la grande vergue, qui resta flottante sur l'eau. Le patron, dégrisé, reparut à la surface : <r Qu'est devenu le fils du roi? » demanda-t-il. Apprenant que personne n'était sauvé, il se laissa couler volontairement. Des deux survivants, glacés par une nuit de décembre, un seul réchappa, un boucher de Rouen, nommé Bérold ou -Béroud, que son justau-
corps en peau de mouton préserva relativement du froid. C'est par lui qu'on connut les détails de l'événement.
Le roi Henri resta dès lors très abattu : on ne le vit plus jamais sourire. Sa femme, qui descendait des anciens rois saxons et qu'il avait épousée au début de son règne pour se concilier les bonnes grâces de la race vaincue, était morte. Elle s'appelait Edith, mais les Normands l'avaient appelée Mathilde, nom plus familier à leurs oreilles. De ce mariage il ne restait qu'une fille, appelée également Mathilde, et qui, dès l'âge de neuf ans, avait été mariée à l'empereur d'Allemagne Henri V : on l'appelait Yemperesse (l'impératrice). Henri Beauclerc se remaria mais n'eut pas d'enfant.
L'occasion parut bonne à Louis le Gros pour rentrer en campagne. Une partie importante de la féodalité normande et presque tous les chevaliers du Vexin se prononcèrent en faveur de Guillaume Cliton, mais les Anglais n'en voulaient pas. Le roi d'Angleterre retrouva du reste son activité. Il forma une ligue contre Louis le Gros, dans laquelle entra son gendre l'empereur Henri V. Puis, celui-ci étant mort (1125), il maria sa fille en secondes noces à l'héritier du comté d'Anjou, le jeune GeofFroy le Bel, plus connu sous le nom de Geoffroy Plantagenet à cause de la fleur de genêt qu'il aimait à porter à son chapeau. Mathilde avait été reconnue comme héritière de la Normandie et de l'Angleterre dans une grande assemblée de seigneurs tenue à Windsor.
Les chances de Guillaume Cliton tombaient à rien. Louis le Gros essaya de lui faire avoir le comté
LES FILS DE GUILLAUME LE CONQUERANT. 97
de Flandre, mais n'y réussit pas davantage. L'éternel prétendant finit par trouver la mort dans cette aventure (1 128) et Louis le Gros se trouva désormais privé d'un moyen d'action commode, sinon très efficace. Le roi d'Angleterre et le roi de France moururent presque en même temps, Henri Beauclerc en 1135 et Louis le Gros en 1137, mais l'antagonisme entre les deux dynasties leur survécut, car ce n'était pas une question de personnes. Henri, bien que né et élevé en Angleterre et moins purement normand en apparence que ses prédécesseurs, a laissé beaucoup de traces de sa présence en Normandie. C'est lui, notamment, qui fonda Verneuil, et qui termina le château de Caen ainsi que beaucoup d'autres édifices commencés par son père Guillaume le Conquérant.
LES PLANTAGENETS
La succession d'Henri Beauclerc. — Les deux mariages et les deux maris d'Éléonore d'Aquitaine. — Louis le Jeune et Henri Plantagenet. — Une famille de révoltés.
Henri Beauclerc en mourant (1135) croyait avoir tranché toutes les difficultés concernant sa succession. Du mariage de sa fille, Yemperesse Mathilde, avec Geoffroy Plantagenet était né un fils qui s'appelle Henri comme son grand-père et qu'une assemblée de seigneurs avait reconnu comme héritier agrès sa mère, de sorte que la succession paraissait réglée pour deux générations. Néanmoins, quand Henri Beauclerc mourut, son neveu, Etienne de Blois, se fit proclamer et sacrer roi d'Angleterre avec l'approbation du pape. Mathilde essaya de défendre son droit et il en résulta une longue guerre intestine avec alternatives de succès et de revers. Geoffroy en profita pour mettre la main sur la Normandie qu'Etienne de Blois ne put songer à lui disputer. Pour consacrer sa conquête, il reçut solennellement la couronne ducale en la cathédrale de Rouen (19 janvier 1144). Peu après il la transmit, du consentement des Normands, à son fils Henri Plantagenet (1148). Lui-même mourut
LES PLANTÀGENETS. 99
(1151) laissant à son jeune héritier Y Anjou, le Maine et la Touraine. Ainsi s'échafaudait la puissance de cette famille des Plantagenets, qui allait mettre en mortel péril, durant un demi-siècle, celle du roi de France.
Un mariage allait achever de rendre la lutte inégale et en même temps inévitable entre les deux dynasties. Louis le Gros, quelques jours avant sa mort, avait cru faire un coup de maître en négociant le mariage de son fils Louis le Jeune avec Théritière du duché d'Aquitaine, Eléonore ou Aliénor (1137). Malheureusement les deux époux n'étaient pas faits l'un pour l'autre. Louis le Jeune était très pieux et finit par tomber dans une monacale dévotion. La reine, belle, lettrée, coquette et altière, ne -ménageait ni ses scrupules ni sa jalousie. Ils se brouillèrent complètement au cours de la deuxième croisade que Louis le Jeune avait entreprise contre l'avis de son fidèle conseiller, l'abbé Suger. L'expédition (1147-1149) fut malheureuse, et Louis le Jeune y perdit le prestige que le souvenir de son père lui avait d'abord assuré. Lui-même, au début de son règne, n'avait pas été inhabile. Il avait même trouvé moyen de se faire céder Gisors et plusieurs places du Vexin au moment où Geoffroy Plantagenet s'emparait de la Normandie pour son fils. Mais désormais il ne fera plus guère que des fautes.
La première et la plus grave fut son divorce. Suger s'y était opposé de toutes ses forces, mais ce sage conseiller mourut en janvier 1151 et Louis le Jeune fut libre de suivre son désir. Le prétexte invoqué fut, comme toujours en pareil cas, une parenté.
La parenté était lointaine, même pour l'époque, et le mariage datait de quinze ans. Personne ne s'y trompa. Un concile réuni à Beaugency prononça néanmoins le divorce (mars 1152). Saint Bernard, le véritable chef de l'Eglise à ce moment, garda le silence, et le pape ferma les yeux. De ce mariage étaient nées deux filles mais aucun héritier mâle, ce qui fit aussi qu'on n'y regarda pas de trop près.
Ce qui était fâcheux, c'est qu'Eléonore, devenue libre à l'âge de vingt-neuf ans, n'allait pas manquer de prétendants. Le comte de Blois essaya de l'épouser de force au passage, le frère cadet d'Henri Plantagenet tenta de l'enlever. Elle n'eut pas même le temps d'aller de Beaugency à Bordeaux. A Poitiers, elle accorda sa main à Henri Plantagenet, déjà duc de Normandie, comte d'Anjou et de Touraine, prétendant à la couronne d'Angleterre. Son second mariage eut lieu six semaines après la rupture du premier. Elle apportait à son mari le duché d'Aquitaine et le comté de Poitou, c'est-à-dire tout le littoral de la Loire aux Pyrénées. Avec ce qu'il avait déjà, il était plus puissant, en France môme, que le roi son suzerain.
Louis le Jeune avait essayé vainement de s'opposer à ce mariage. Il essaya ensuite d'en contester la validité, un vassal n'ayant pas le droit de se marier sans le consentement de son suzerain. Mais il ne s'agissait pas d'un vassal ordinaire. Il fallut en venir aux armes. Louis le Jeune forma une ligue où entrèrent tous ceux à qui la prépondérance des Plantagenets portait ombrage, y compris le propre
LES PLANTAGE NETS
frère d'Henri Plantagenet, candidat malheureux à lu main d'Eléônore, et Etienne de Blois, qui était toujours en lutte avec Mathilde et son fils. Cette ligue aurait pu écraser dans l'œuf la puissance des Plantagenets, mais Louis le Jeune se montra d'une mollesse désespérante. Tout son effort en deux ans se borna à prendre Vernon.
Pendant ce temps, Henri Plantagenet battait les autres coalisés, et concluait avec Etienne de Blois, qui avait perdu son fils unique, un traité par lequel il devait lui succéder (1153). Louis VII n'avait plus rien de mieux à faire que de signer la paix. Il restitua Vernon et se contenta de recevoir l'hommage de son rival pour le duché d'Aquitaine et le comté de Poitou. La môme année (1154), Etienne de Blois mourut et Henri Plantagenet fut couronné roi d'Angleterre à Westminster. A vingt et un ans, il se trouvait le plus. puissant prince de la chrétienté.
Henri II était à l'âge où tout réussit. Eléonore lui donna en six ans quatre fils et une fille, de sorte que l'avenir de la dynastie était assuré. Il déploya beaucoup d'activité et de volonté pour rétablir dans son royaume l'ordre et la prospérité que tant d'années de guerre civile avaient anéantis. H débarrassa l'île des routiers qui y pullulaient, soumit les hauts barons qui se croyaient au-dessus des lois et rasa leurs forteresses. Mais le continent l'attirait davantage. Il restera toujours un angevin, préférant les bords de la Loire et de la Seine à ceux de la Tamise.
Louis le Jeune voyait le danger sans rien trouver d'efficace pour le conjurer. Au moment où son rival se faisait couronner roi d'Angleterre, il était en pèle.
rinage à Saint-Jacques de Compostelle. Il se crut très avisé en traitant avec Henri II au lieu de le combattre. Les deux rois eurent une entrevue près de Gisors(1158) et signèrent un accord matrimonial. Louis VII s'était remarié : il fut décidé qu'une fille née de ce second mariage épouserait le fils aîné d'Henri II. Le fiancé avait trois ans, la fiancée six mois. Louis donnait comme dot à ce bébé les forteresses de Gisors, de Neaufles et le Vexin, qu'il avait acquis au commencement de son règne. La Normandie redevenait complète. En attendant le mariage, ce territoire devait rester sous la garde des Templiers.
Henri II vint à Paris, où il fut reçu comme le meilleur des amis et emmena la petite princesse qui allait devenir entre ses mains un véritable otage. Comme satisfaction, Louis le Jeune se contenta de faire un pèlerinage au Mont Saint-Michel. Henri l'accompagna et le reconduisit jusqu'à Rouen où les deux rois se séparèrent après avoir échangé force prévenances et cadeaux.
Cette réconciliation dura peu. Henri II éleva des prétentions sur le comté de Toulouse à titre de duc d'Aquitaine. Louis le Jeune avait agi de même alors qu'il était le mari d'Eléonore, mais les rôles étaient renversés, et de plus le comte de Toulouse avait épousé sa sœur. Louis le Jeune accourut au secours de son beau-frère et se jeta dans la place même de Toulouse. Le roi d'Angleterre, probablement par scrupule de vassal, abandonna le siège, mais se rattrapa d'un autre côté. Il fit célébrer le mariage convenu entre la fille de Louis le Jeune et son propre fils. Les deux époux avaient neuf ans à eux deux.
LES PLANTAGENETS
Louis le Jeune dut . accepter le fait accompli et Henri prit possession de Gisors et du Vexin normand-, dot de la mariée.
On pouvait croire à cette date le triomphe du Plantagenet définitif. Mais l'homme privé fut moins heureux que l'homme public. C'est dans sa famille qu'il trouvera les pires obstacles . Eléonore se lasse de ses infidélités et soulèvera les fils contre leur père. D'autre part, ce prince lettré, qui parlait également bien le latin et le français, n'a jamais su un mot d'anglais, ce qui fait qu'il resta toujours un étranger aux yeux de ses sujets anglo-saxons. Ce qui est plus grave pour lui, c'est qu'il entre en lutte avec l'Eglise. Ses démêlés avec Thomas Becket, un ancien favori dont il avait fait un archevêque de Gantorbéry, vont le paralyser et sauver Louis le Jeune, qui eut au moins l'habileté de les exploiter.
Henri II avait voulu par les « statuts de Clarendon » mettre l'Eglise dans les mains du roi. Les membres du clergé perdaient le privilège d'être jugés par leurs propres tribunaux, les évêques étaient soumis aux mêmes obligations que les seigneurs laïques; le droit d'excommunication était subordonné au consentement du roi, les terres d'Eglise étaient assujetties à l'impôt royal. Thomas Becket protesta au nom de l'Eglise anglaise dont il était le primat et se réfugia en France (1164). Il se retira d'abord dans l'abbaye de Pontigny (Yonne), mais comme l'ordre de Gîteaux, dont dépendait cette abbaye, avait des maisons en Angleterre, les moines, craignant des représailles, prièrent cet hôte compromettant de quitter la place. Louis le Jeune lui
donna l'hospitalité dans sa bonne ville de Sens.
Une guerre en résulta, fort monotone et peu décisive. Louis le Jeune est toujours aussi incertain et Henri Plantagenet n'est plus libre de ses mouvements. Cependant c'est encore ce dernier qui gagne la partie. D'abord il trouva moyen de s'emparer de la Bretagne. Son frère cadet, Geoffroy, étant devenu comte de Nantes et étant mort sans enfants, Henri II s'empara de son héritage. Le comte de Bretagne, Conan, dut y consentir et même signer un accord par lequel sa fille devait épouser le plus jeune fils d'Henri II, qui s'appelait aussi Geoffroy. C'était la perspective de l'annexion de toute la Bretagne par les Plantagenets. Louis le Jeune essaya d'amener le pape à empêcher cette union sous prétexte de parenté entre les conjoints, mais le pape s'abstint d'intervenir, et Henri II, suivant sa tactique, brusqua le mariage, qui eut lieu en 1166 : les deux époux avaient huit et cinq ans. Peu de temps après Conan, devenu impopulaire, abdiqua, et Henri se trouva maître de toute la péninsule bretonne. Il possédait à ce moment quarante-sept de nos départements actuels.
A côté d'un pareil succès, les pillages réciproques des deux rois sur la frontière de l'Epte avaient peu d'intérêt. Quant à l'affaire Thomas Becket, elle traînait en longueur. Le pape ménageait le roi d'Angleterre et Louis le Jeune tâchait honnêtement de raccommoder les deux adversaires. Plusieurs entrevues eurent lieu par sa médiation et en sa présence, sans résultat. A la fin le roi et le primat firent mine de se réconcilier et Thomas Becket rentra en Angleterre (1170). Quelques mois plus tard, la querelle
OooqIc
LES PLAN TAGENETS.
était plus aiguë que jamais et Thomas Becket était assassiné, au pied de l'autel, par quatre chevaliers normands de la cour du roi. On accusa naturellement Henri II de ce crime. En réalité, il avait laissé échapper quelques paroles au moins imprudentes : « Personne ne me vengera donc de ce clerc ? » Quant aux meurtriers, leur mission officielle était de forcer l'archevêque à comparaître devant les juges royaux.
Ce meurtre fut une catastrophe pour Henri Plantagenet. Thomas Becket fut canonisé, toute l'Europe s'indigna contre le roi d'Angleterre. Il dut s'humilier, renoncer aux € statuts de Clarendon », faire amende honorable et recevoir le fouet en public sur le tombeau du « martyr » .
A ce prix il était réconcilié avec la papauté, mais c'est le moment où vont commencer les révoltes de ses fils. Elles étaient favorisées par le désir d'autonomie des diverses provinces qui constituaient son immense domaine, désir auquel il chercha à donner des satisfactions illusoires. Son fils aîné était Henri le Jeune que les historiens modernes surnomment Court-Mantel, par confusion avec son père qui avait, lors de sou premier voyage en Angleterre, surpris les gens du pays par son manteau court à la mode continentale, alors qu'on portait le manteau long à la cour de Londres. Il lui avait fait prêter hommage au roi de France pour la Normandie et l'Anjou, ce qui semblait indiquer qu il avait l'intention de lui laisser à sa majorité ces deux provinces. Peu après, durant sa lutte contre Thomas Becket, il l'avait même fait couronner roi d'Angleterre par l'archevêque d'York (1170).
A son second fils, Richard, le futur Richard Cœur de Lion, il avait de même fait prêter hommage pour le duché d'Aquitaine. Nous savons que le troisième, GeofFroy, avait épousé l'héritière de la Bretagne. Seul, le dernier n'avait rien reçu : c'est pourquoi on l'appelait Jean sans Terre. Etant donnée la jeunesse de ces différents princes, on ne s'était pas étonné tout d'abord de voir que leur père continuait à administrer seul et sans passer par leur intermédiaire les provinces qui leur étaient destinées. Mais il ne paraissait pas pressé de les mettre en possession. Ils se montrèrent plus pressés que lui.
C'est ce qui amena une nouvelle prise d'armes (1173). Les trois fils aînés et leur mère sont d'accord. Les trois fils se réfugient à la cour de Louis le Jeune. Eléonore, qui cherchait à en faire autant, fut surprise sous costume masculin et jetée en prison par son mari. Les fugitifs furent naturellement bien accueillis. L'aîné était du reste le gendre de Louis le Jeune, depuis son âge le plus tendre. Celui-ci le traita comme le roi légitime d'Angleterre, affectant de croire que son couronnement équivalait à une abdication de son père. Malheureusement Louis le Jeune est de plus en plus hésitant. Il se borne à assiéger Verneuil qu'il ne peut prendre (1173). L'année suivante, il échoue devant Rouen, et s'enfuit de nuit devant Henri II après avoir brûlé lui-même ses machines de siège.
Une fois de plus on procède à un replâtrage.
Une première entrevue avait eu lieu sous un orme fameux, que huit hommes avaient peine à embrasser, situé dans une plaine entre Gisors et Trye- Château, à l'ombre épaisse duquel avaient cou-
LES PLANTAGENKTS.
tume de se rencontrer de temps immémorial les rois de France et les ducs de Normandie. Elle n'avait pas abouti, mais on s'entendit peu après. La paix fut signée à Montlouis, entre Tours et Amboise (30 sept. 1174). Les fils d'Henri II se réconcilièrent avec lui et durent se contenter de quelques châteaux. Les autres rebelles obtinrent leur pardon; seule Eléonore fut sacrifiée. Son second mari la laissa en prison et il est peu probable que le premier se soit donné beaucoup de peine pour l'en faire sortir.
Louis VII, vieilli et découragé, ne reprendra pas la lutte. Mais il avait eu enfin, d'un troisième mariage, un fils qui dès l'enfance promettait d'être un autre homme que son père. C'est Philippe surnommé Auguste parce qu'il était né dans le mois du même nom (août). A peine âgé de dix ans, comme on admirait devant lui le château de Gisors, où Henri II avait fait des travaux formidables dont les ruines sont encore parmi les plus belles de la Normandie et de la France : « Vous voilà en admiration devant cet amas de pierres, s'écria l'enfant. Je voudrais que ces moellons fussent en argent, en or, ou en diamant. » Et comme on s'étonnait, il s'expliqua : ce Plus ce château sera précieux, plus j'aurai de plaisir à le posséder, quand il sera tombé entre mes mains. x>
Louis le Jeune, atteint de paralysie, fit sacrer son fils un an avant sa mort. Henri le Jeune représenta son père à cette cérémonie comme duc de Normandie. Philippe Auguste, qui n'avait encore que quatorze ans, entendait régner réellement, il épouse la nièce du comte de Flandre malgré sa mère dont
HISTOIRE I)i: NORMANDIE
il confisque même le douaire. Henri II fut sollicité d'intervenir en faveur de la reine-mère qui s'était réfugiée en Normandie, mais il n'essaya pas de profiter de l'occasion. Il fit au contraire alliance avec son jeune suzerain et la paix était complète à la mort de Louis le Jeune (sept. 1180).
Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion. — La fin d'Henri Plantagenet. — A la troisième Croisade. — Jean sans Terre. — Confiscation de la Normandie.
Philippe Auguste n'a jamais été un paladin ni un esprit chevaleresque. Il n'avait rien d'un héros d'épopée. C'est un homme pratique, ami des réalités, pour qui la guerre n'est pas un sport mais un moyen. Il préfère les intrigues diplomatiques aux coups d'épée. Ses premières années sont absorbées par des luttes ingrates et obscures contre ses grands vassaux. Heureusement pour lui, Henri II ne s'en mêle pas. Néanmoins, une fois débarrassé des autres, Philippe Auguste, qui ne se piquait pas de reconnaissance quand son intérêt était en jeu, crut l'occasion favorable pour abattre une puissance qui était pour la sienne une menace et une humiliation. Il profita de la mésintelligence qui continuait à régner entre le père et les fils.
Au cours d'une guerre de dévastations réciproques qui avait éclaté en Limousin entre le roi d'Angleterre et son fils aîné, celui-ci mourut subitement sans enfants. Philippe Auguste réclama aussitôt Gisors et le Vexin. dot de sa sœur, femme du
H1STOIHE DE NORMANDIE.
défunt. En même temps, il exigeait la célébration du mariage convenu entre une autre de ses sœurs et Richard Cœur de Lion. En dépit de nombreuses entrevues, les deux rois ne purent s'entendre. Philippe Auguste y comptait bien. Il avait attiré à sa cour le troisième fils d'Henri II, Geoffroy, comte de Bretagne, qui réclamait l'Anjou. Ce jeune prince mourut d'un accident de tournoi, d'autres disent d'un accès de fièvre, et'Philippe Auguste afficha la plus vive douleur. Il aura un fils posthume, Arthur de Bretagne.
Henri II n'avait plus que deux fils, Richard Cœur de Lion, déjà en possession de l'Aquitaine, et Jean sans Terre. Il se défiait beaucoup du premier et aimait beaucoup le second. 11 proposa à Philippe Auguste un accord par lequel Jean sans Terre épouserait la sœur de Philippe Auguste, promise naguère à Richard, et recevrait l'Aquitaine, le Poitou et l'Anjou, de manière que son frère aîné n'hériterait que du royaume d'Angleterre et de la Normandie. Philippe Auguste s'empressa de faire connaître ce projet à Richard Cœur de Lion, dont la colère ne connut plus de bornes, et qui devint le meilleur ami du roi de France. Ils ne se quittent plus, mangent au même plat, couchent dans le même lit.
Naturellement Philippe Auguste réclame plus que jamais Gisors et le Vexin, mais une diversion se produit. Le sultan Saladin venait de reprendre Jérusalem aux chrétiens et le pape faisait partout prêcher la troisième croisade. Le roi d'Angleterre et le roi de France se rencontrèrent sous le fameux orme de Gisors, se donnèrent le baiser de paix et prirent la
croix. Au fond, ils n'avaient ni l'un ni l'autre envie de partir. Le roi d'Angleterre frisait la soixantaine et sa santé de fer était usée par les excès de toute sorte. Il était en proie à des crises de rhumatisme qui le clouaient souvent au lit. Quant au roi de France, il n'était pas de ceux qui lâchent la proie pour l'ombre. Richard seul, grand coureur d'aventures de tout genre, ne demandait qu'à se mettre en route, mais une révolte opportune et peut-être provoquée par son père le retient en Aquitaine.
Philippe en profite pour rentrer en campagne et tout l'ouest de la France se trouve remis à feu et à sang. Les instances du pape, les scrupules de certains vassaux, obligent pourtant Philippe Auguste à feindre des dispositions pacifiques. Une nouvelle entrevue a lieu sous le grand orme de Gisors. Elle n'aboutit pas et Philippe Auguste, qui était resté au soleil pendant que le roi d'Angleterre accaparait l'ombre, s'en vengea sur l'arbre historique qu'il fit abattre. On se réunit de nouveau à Bonmoulins (Orne) sur les confins du Perche et de la Normandie. Richard somme son père de le reconnaître devant tous comme son légitime héritier. Henri H ayant cherché quelque échappatoire, son fils s'agenouille devant le roi de France, lui prête hommage pour toutes les possessions continentales des Plantagenets, et part avec lui.
La guerre recommença de plus belle, en dépit des efforts du pape et des menaces d'excommunication adressées à Philippe Auguste. Ce dernier, moins respectueux que son père à l'égard de l'Eglise, répondit au légat : « On voit bien que le seigneur cardinal a flairé les sterlings du roi d'An-
gleterre. » La guerre eut lieu surtout dans le Maine. Henri II était né au Mans et son père y était enterré. Il avait promis aux bourgeois de ne pas les abandonner et s'était enfermé avec eux. Assiégé par Philippe Auguste et Richard, il fit mettre le feu à un faubourg qui couvrait la place. Mais le vent ayant tourné, les flammes envahirent • la cité; la ville fut forcée et Henri II put à grand'peine s'échapper. 11 fut tellement serré de près dans sa fuite par son propre fils qu'un de ses fidèles, Guillaume le Maréchal, ne voulant pas porter la main sur le fils du roi, dut lui tuer son cheval pour arrêter sa poursuite (juin 1189).
Henri au lieu de regagner la Normandie se porta sur la Loire. Philippe Auguste ne le laisse pas respirer. Tours est pris d'assaut. Le roi d'Angleterre, obligé de traiter, eut une entrevue, près d'Azai-le- Rideau, avec le triomphant roi de France. Epuisé de maladie, il dut se mettre au lit en attendant Philippe Auguste. Richard Cœur de Lion prétendit que cette maladie était une feinte. Le malheureux roi dut se présenter quand même au rendez-vous, si défait que Philippe Auguste lui offrit de s'asseoir. Finalement il accepte tout ce qu'on lui impose : hommage pour tous ses fiefs du continent, renonciation à la suzeraineté de l'Auvergne et contribution de guerre. En outre, tous les barons de ses Etats d'Angleterre comme de France prêteraient dès ce moment serment de fidélité à Richard comme héritier désigné de toutes les possessions de la couronne. Enfin les deux rois s'engageaient à partir pour la Terre Sainte à la mi-carême de l'année suivante.
Par une clause supplémentaire, ils avaient promis
de se communiquer la liste des seigneurs qui les avaient trahis. Rentré à Azai, Henri II reçut celle qui le concernait. En tête figurait le nom de son fils préféré, Jean sans Terre. Ce fut pour lui le coup mortel. Il n'en voulut pas entendre davantage. Pendant trois jours, il fut incapable de rien comprendre ni de prononcer un mot intelligible. On le transporta alors à Chinon et il fit mettre son lit dans la chapelle devant l'autel. Il balbutia quelques mots de confession, communia, mais tout à coup ce un caillot de sang lui sortit du nez et de la bouche ». Il était mort (6 juillet 1189).
Pendant que la valetaille mettait tout au pillage, quelques dévoués serviteurs rendirent au roi les derniers devoirs et portèrent son corps le lendemain à la célèbre abbaye de Fontevrault. Richard Cœur de Lion, averti, vint voir le cadavre de son père et ne manifesta aucune émotion. 11 prit soin seulement que les obsèques fussent « dignes d'un prince aussi puissant ». La pierre tombale d'Henri II Plantagenet est encore à Fontevrault et son cercueil de pierre y a été récemment retrouvé, avec ceux des autres membres de sa famille.
Richard Cœur de Lion recueillit tout l'héritage paternel sans obstacle. Il fut couronné duc de Normandie à Rouen, le 20 juillet, et roi d'Angleterre à Londres, le 3 septembre. Il avait des qualités brillantes qui avaient manqué à son père. Il était déjà célèbre par ses talents de troubadour et d'homme de guerre. Il avait des colères effroyables mais n'était pas incapable de générosité. Il traita bien ceux qui avaient servi son père contre lui, et
HISTOIRE ni: NORMANDIE.
beaucoup moins bien ceux qui l'avaient servi contre son père, disant ce qu'il n'aimait pas les traîtres ». Pour excuser sa propre conduite et celle de ses frères, il disait par allusion à son ancêtre Robert le Diable : « du diable nous descendons et au diable nous retournerons ».
Pour l'instant tout est à la paix et à la croisade. Jean sans Terre est comblé de cadeaux, Richard et Philippe Auguste échangent force serments de fidélité et de bonne amitié. Ils se rencontrent pour le départ à Vézelay et descendent ensemble la vallée de la Saône et du Rhône. Cependant ils se séparent pour la traversée : Richard s'embarque à Marseille, Philippe à Gènes. Ils se retrouvent en Sicile où ils passent l'hiver (1190-1191). Leur entente ne résiste pas à cette cohabitation dans l'oisiveté. Richard se brouille d'ailleurs avec tout le monde ; il veut traiter Messine en ville conquise et refuse décidément d'épouser la sœur de Philippe Auguste, Alix, dont le mariage traînait depuis si longtemps. Du reste il avait une excuse : la pauvre princesse avait été déshonorée par son futur beau-père, Henri Plantagenet, qui l'avait en garde. Du moins elle devait être rendue à son frère avec la ville de Gisors.
Malgré ce rapatriage, il fut décidé qu'on ne ferait pas voile ensemble. Il y avait des rixes entre soldats des deux armées; Richard lui-même avait été humilié dans son orgueil au cours d'une joute pour rire avec Guillaume de Barres, le plus vigoureux des chevaliers français. Le but de l'expédition était Saint-Jean-d'Acre, assiégé depuis deux ans par les chrétiens d'Orient. Philippe y arriva le premier. Richard ne débarqua que trois semaines
PREMIÈRE ANNEXION DE LA NORMANDIE. \\b
après : il s'était amusé et attardé à prendre Chypre au passage. Les chrétiens ne s'entendaient guère, ils étaient jaloux les uns des autres. Heureusement les assiégés, non secourus, capitulèrent (13 juillet 1191).
Philippe Auguste en profita pour revenir, se disant malade. 11 avait hâte de recueillir une partie de l'héritage du comte de Flandre, mort durant le siège. En outre, il pensait bien profiter de l'éloignement du roi d'Angleterre pour lui jouer quelque mauvais tour, en dépit du serment par lequel il s'engagea une fois de plus à respecter et défendre ses domaines durant toute la durée de la croisade. Il rentra en France par l'Italie, répandant les bruits les plus injurieux contre Richard. Au passage, à Milan, il vit l'empereur d'Allemagne Henri VI, et s'entendit avec lui contre l'absent.
Il accusait Richard de pactiser avec Saladin, d'avoir tenté de l'empoisonner, de faire assassiner les gens qui lui déplaisaient par les Assassins du Vieux de la Montagne, chef légendaire d'une confrérie de musulmans fanatiques. Il affecta de se faire garder nuit et jour contre ce danger mystérieux. Durant ce temps, Richard accomplissait de brillants et stériles exploits. Au reste, le contingent français que Philippe lui avait laissé le secondait aussi mal que possible. Apprenant ce qui se passe et ce qui se dit en Europe, Richard conclut une trêve avec Saladin et se décide à revenir sans avoir repris ni môme visité Jérusalem. Craignant d'être arrêté au passage, il essaya de traverser l'Europe incognito. 11 débarqua au fond de l'Adriatique, d'un bateau de pirates, mais fut reconnu
et arrêté sur les terres du duc d'Autriche, qu'il avait gravement offensé en jetant sa bannière dans le fossé, à Saint-Jean-d'Acre.
L'empereur le réclama, sous prétexte qu'un duc n'avait pas qualité pour garder prisonnier un roi. Le duc d'Autriche le livra, après avoir stipulé qu'il aurait sa part de la rançon. Richard fut enfermé dans un des châteaux forts du Danube, puis en Alsace, et l'empereur informa de cette bonne nouvelle son allié, le roi de France. Philippe Auguste envoya une ambassade à l'empereur pour demander qu'on lui livrât son rival, promettant de payer une rançon plus forte que celle qu'on pourrait tirer de Richard lui-même pour sa mise en liberté. L'empereur n'osa pas tout de même aller jusque-là, mais il fit traîner plus d'un an les négociations et la fixation de la rançon.
Ce délai fut mis à profit par Philippe Auguste. 11 traite avec Jean sans Terre qui s'engage à lui céder la Haute-Normandie, sauf Rouen, plus quelques forteresses de la frontière. La vieille Eléonore d'Aquitaine, mise à la tête d'un gouvernement intérimaire, déjoua ce calcul. Du reste l'Europe s'intéressait au brillant héros de la croisade. L'empereur se sentit obligé de le relâcher. Outre sa rançon, Richard dut se reconnaître vassal de l'empereur, en retour de quoi celui-ci lui donna l'investiture nominale du royaume d'Arles où l'autorité impériale était nulle. Philippe, prévenu par l'empereur, écrivit à Jean sans Terre : « Prenez garde à vous, le diable est déchaîné. »
Richard arriva en Angleterre au mois de mars 1 194
et passa tout de suite en Normandie. Jean sans Terre, aussi lâche que perfide, lui livra Evreux après avoir massacré la garnison française qu'il y avait lui-même introduite. Un combat assez vif eut lieu entre Richard et Philippe à Fréteval, non loin de Vendôme (3 juillet 1194). Le roi de France y perdit ses bagages, son trésor, et ses archives. L'armée anglaise était meilleure, car elle comptait des bandes de routiers brabançons ou autres, aventuriers de sac et de corde, mais pliés à une discipline que les armées féodales n'acceptaient pas. Le roi de France en avait aussi, mais, étant moins riche, il en avait moins. Le principal routier de Richard était Mercadier, qui devint seigneur dans le Périgord. Le Mercadier de Philippe s'appelait Cadoc, et devint seigneur de Gaillon, d'où il surveillera le Château- Gaillard.
La médiation du pape et du clergé avait amené un accord vers la fin de 1195, mais la guerre recommence quelques mois plus tard. Richard avait profité de cette courte trêve pour bâtir aux Andelys la fameuse forteresse du Château-Gaillard, qui barrait aux Français la vallée de la Seine et la route de Rouen, « Qu'elle est belle ma fille d'un an! » disait-il volontiers. La position était très forte par elle-même, sur un promontoire isolé, dominant d'une centaine de mètres à pic la rivière. D'énormes fossés, taillés dans le roc, une triple enceinte avec des murs de cinq mètres de large, et un donjon de vingt mètres de tour en faisaient une forteresse imprenable.
La reprise des hostilités fut peu favorable au • roi de France. L'évêque de Beauvais, Philippe de
HISTOIHE DK NORMANDIE.
Dreux, un de ses plus fermes partisans et un des plus belliqueux prélats de l'époque, fut pris et mis aux fers, à Rouen d'abord, puis à Chinon. Aucune démarche ne put obtenir sa mise à rançon du vivant de Richard. D'autre part plusieurs grands vassaux du roi de France firent défection. La guerre revêt un caractère sauvage. Richard ayant fait crever les yeux à plusieurs prisonniers, Philippe Auguste agit de même pour n'être pas en reste. Dans un combat livré à Courcelles, près de Gisors, Philippe Auguste est mis en déroute et pourchassé jusque dans Gisors. Pour comble de malheur, un pont de l'Epte s'étant rompu, il tomba à l'eau. Une vingtaine de ses compagnons se noyèrent et lui-même attribua son salut à un miracle. Richard, dans son bulletin de victoire, se vante de l'avoir fait boire à la rivière. Une centaine de chevaliers français furent pris et Philippe Auguste n'osa même se réfugier dans le château, craignant d'y être enfermé. On montre encore à Gisors l'endroit où Philippe Auguste subit cette mésaventure (28 sepU 1198). Quelques semaines plus tard, il subissait encore un échec près de Vernon.
11 comprit qu'il fallait traiter. 11 provoqua l'intervention du pape, qui était alors Innocent III. Le légat, dont le zèle avait été stimulé à prix d'or, s'il faut en croire un chroniqueur bien informé, mais du parti anglais, — le biographe de Guillaume le Maréchal, — eut une conférence avec Richard entre le Goulet et Vernon. Il invoqua le péril musulman et obtint péniblement une trêve de cinq ans. Les deux anciens camarades de lit eurent une entrevue qui ne brilla pas par la confiance. Philippe resta
à cheval sur le bord de la Seine, et Richard dans une barque, à bonne distance. Philippe Auguste ne gardait de toute la Normandie que Gisors, son fils Louis devait épouser Blanche de Castille, nièce de Richard, et lui-même devait aider Otton de Brunswick, qui lui était hostile, à se mettre en possession de l'empire d'Allemagne (janvier 1199).
Ce traité était dur, mais la folie aventureuse de Richard allait ménager à Philippe Auguste une prompte revanche. Richard alla mettre le siège devant le château de Châlus, appartenant au vicomte de Limoges, qui refusait de lui livrer un trésor récemment découvert. 11 fut grièvement blessé à l'épaule gauche d'un trait d'arbalète. Son lieutenant Mercadier emporta la place d'assaut et fit pendre tous les assiégés, sauf celui qui avait blessé le roi. Richard, se sentant frappé à mort, donna ordre qu'on remît en liberté ce pauvre diable avec Une somme d'argent. Mais à peine eut-il rendu le dernier soupir que Mercadier fit écorcher vif et pendre ensuite ce malheureux. Ainsi périt en chef débande, à quarante et un ans, ce prince en qui les qualités comme les défauts n'avaient rien d'ordinaire. Les troubadours, dont il avait cultivé la « gaie science », chantèrent ses louanges et il fut enterré à Fontevrault, aux pieds de son père, dont il avait empoisonné la vie et abrégé la vieillesse.
Jean sans Terre, le dernier des frères de Richard Cœur de Lion, lui succéda, mais son droit était douteux. En effet un de ses aînés, Geoffroy, avait laissé un fils, Arthur de Bretagne. D'après nos lois modernes, les titres d'Arthur à la succession eussent
été supérieurs à ceux de son oncle. A cette époque, les coutumes les plus opposées pouvaient être invoquées : c'est la force qui devait décider. Jean sans Terre ne manquait ni d'intelligence ni d'esprit, mais c'était un homme débauché, déloyal, cupide et lâche. Il se rendra impopulaire par sa lutte contre le clergé et la noblesse d'Angleterre. Son compétiteur n'est encore qu'un enfant dont les onze ans ne font peur à personne. Philippe Auguste va naturellement le soutenir. Il s'en sert contre Jean sans Terre comme il s'est servi naguère de Jean sans Terre contre Richard et de Richard contre Henri Plantagenet.
Il Taccompagne au Mans et à Tours, puis le ramène à Paris. Mais les guerres de celte époque sont rarement poussées à fond. Philippe Auguste, qui a de graves démêlés avec le pape à cause de son divorce avec Ingeburge, traite au Goulet (1200) et abandonne Arthur en échange du comté d'Evreux. Jean sans Terre vient même à Paris et est reçu avec magnificence. Jean sans Terre eut tort de s'y fier, car, peu de temps après, Philippe Auguste se réconciliait avec le pape, vu la mort d'Agnès de Méranie, qu'il avait épousée et gardée malgré toutes les excommunications. C'est le tour de Jean sans Terre d'avoir des embarras matrimoniaux. Il avait enlevé et épousé la fille du comte d'Angoulême, déjà fiancée à un Lusignan. Philippe, sévère pour autrui, lui reprocha sa conduite et reprit en main la cause d'Arthur de Bretagne.
Jean sans Terre, sommé de comparaître devant la cour du roi, ne s'y présenta pas et ne s'y fit pas représenter. La cour le déclara déchu de toutes ses terres
Tombeau de Henri II Plantagcnet, et tombeau de Richard Cœur-de-Lion
dans l'abbaye de Fontevrault.
Pl. IX.
du continent pour avoir manqué à ses devoirs de vassal. Les hostilités recommencent, mais pendant que Philippe envahit et occupe la Haute-Normandie, Arthur se fait battre et prendre sous les murs de Mirebeau, à l'entrée du Poitou. Son oncle l'enferma au château de Falaise. C'était un coup fâcheux pour Philippe Auguste; heureusement pour lui, les barons angevins et bretons, n'ayant pu obtenir la mise en liberté de leur jeune souverain, passèrent du côté du roi de France à qui revint partout l'avantage. Jean sans Terre recourut alors à un crime qui acheva de le perdre.
Il avait déjà songé à se débarrasser d'Arthur de Bretagne. Il avait voulu lui faire crever les yeux au château de Falaise, mais le gouverneur, apitoyé ou craignant de se compromettre, avait suspendu l'ordre d'exécution. Jean le fit alors transférer à Rouen, dans la grosse tour qui dominait la Seine, et personne ne le revit jamais. Il fut assassiné vers la fin de l'année 1203, mais on ne connaît ni la date ni les circonstances du crime. La tradition populaire veut que Jean sans Terre ait lui-même poignardé son neveu sur une barque et ait jeté son corps dans la Seine.
Le meurtre d'Arthur de Bretagne poussa les Bretons dans les bras du roi de France. Déjà l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, étaient dans les mêmes sentiments. La Normandie, jusque-là inébranlable dans sa fidélité aux Plantagenets, se montra chancelante. Il n'y a que la Guyenne qui restait hostile au roi de France, sans doute parce que la vieille reine Eléonore, encore vivante, symbolisait l'ancienne indépendance ducale, peut-être aussi
HISTOIHK DE NORMANDIE.
parce qu'un souverain éloigné comme Tétait le roi d'Angleterre a des chances d'être moins gênant.
Jean sans Terre, cité à nouveau devant la cour des barons, qu'on commençait à appeler la Cour des Pairs, d'un nom emprunté aux romans sur Charlemagne, se garda de comparaître. Il se réfugia en Angleterre (déc. 1203). Il laissait la Normandie se débrouiller toute seule entre ses propres hésitations et l'attaque simultanée de toutes les populations voisines. La Cour des Pairs avait prononcé contre Jean sans Terre la peine de mort et la confiscation de toutes ses possessions. Il restait à donner à cet arrêt la consécration de la force.
Les Bretons, profitant de l'occasion pour se venger de toutes les humiliations que les ducs de Normandie leur avaient infligées, prirent les devants. Ils incendient le Mont Saint-Michel, saccagent Avranches et s'avancent jusqu'à Gaen.
Philippe Auguste, pendant ce temps, avait réalisé un exploit réputé impossible. Il avait pris le Château-Gaillard. Ce fut un siège mémorable, un des grands événements militaires du siècle. Il fallut d'abord enlever les forts avancés, l'îlot fortifié et l'estacade qui barrait le fleuve, construire un pont de bateaux protégé par deux tours, s'emparer du Petit- Andely, dont les habitants se réfugièrent dans le Château-Gaillard lui-même. Ces préliminaires une fois terminés, il fallut s'attaquer à la forteresse. Elle était défendue par un vaillant chef, Robert de Lascy, et une garnison d'élite.
Philippe Auguste installa son camp sur la colline qui domine le Château-Gaillard et qui lui est rattachée par une sorte d'isthme coupé par un fossé.
Toutes communications de la forteresse avec l'extérieur furent ainsi interceptées, et la famine commença à s'y faire sentir. Le gouverneur mit dehors les bouches inutiles, cinq cents vieillards, femmes et enfants, que les Français refusèrent de laisser passer. Ces malheureux périrent presque tous de faim et de froid entre les lignes des assiégés et celles des assiégeants. Philippe Auguste laissa partir les derniers.
Pour en finir, on décida un assaut contre une des tours d'angle. Le fossé, creusé dans le roc, profond de huit mètres et large de dix, est comblé sous la protection de tours roulantes qui s'étaient avancées jusqu'au bord. Les fondations de la tour sont sapées, elle s'écroule. La première enceinte était forcée (fév. 1204). La seconde, tout aussi redoutable, fut escaladée par surprise. Un soldat parvint à s'introduire et à introduire ses compagnons par les latrines d'un bâtiment adossé au rempart. En vain les assiégés mettent le feu à ce bâtiment, l'incendie les contraint eux-mêmes à se réfugier dans la troisième enceinte, celle que dominait le donjon. Une brèche y fut également pratiquée et les assaillants y pénétrèrent avec tant d'impétuosité que les débris de la garnison n'eurent pas le temps de se réfugier dans le donjon. Ils furent tous massacrés avec leur chef (6 mars). Le siège avait duré huit mois.
C'était un succès décisif. L'armée royale rejoignit à Caen l'armée bretonne. Jean sans Terre ne bougea pas. Cette inertie décourage les dernières résistances. Les villes ne songent plus qu'à obtenir du roi confirmation de leurs privilègës, ou pour mieux dire des chartes qui réglaient leurs rapports avec
les ducs de Normandie. Philippe Auguste promet tout ce qu'on veut. Les routiers de Jean sans Terre passent au service de Philippe Auguste.
La ville de Rouen fit seule une résistance honorable. Elle avait reçu des ducs de magnifiques privilèges, dès le milieu du xn e siècle, et son commerce avait lieu presque entièrement avec l'Angleterre, car la puissante corporation des « marchands de l'eau » ou armateurs parisiens lui fermait le bassin de la Seine. Après quarante jours de siège, les bourgeois demandèrent une trêve d'un mois, promettant de se rendre s'ils n'étaient pas secourus dans ce délai. Jean sans Terre, sans interrompre sa partie d'échecs, répondit à leurs envoyés qu'il ne pouvait rien faire pour eux. La vieille capitale normande ouvrit ses portes (24 juin 1204).
Ainsi, après trois siècles, la Normandie, moins les îles Normandes, revenait au roi de France. Elle y revenait sans répugnance, car la royauté anglaise était devenue à charge. Ce riche pays, ravagé par les guerres des Plantagenets et épuisé par les subsides trop répétés qu'on lui réclame pour les faire, n'arrivait même plus à se suffire. Philippe Auguste avait semé l'argent à pleines mains pour se concilier les personnages influents. Jean sans Terre n'avait pas osé se montrer parce qu'il avait des raisons de craindre toute espèce de défections et de trahisons. Au surplus, les Normands fixés en Angleterre commencent à se désintéresser du sort de leurs compatriotes restés dans la mère-patrie. Enfin, pour flatter l'amour-propre national des Normands, on prit soin défaire remarquer que la mère de Philippe Auguste descendait de Guillaume le Conquérant.
C'était une fort belle province et fort avancée à tous égards que Philippe Auguste venait d'acquérir. Elle venait de donner un des trouvères les plus célèbres du xii e siècle, Wace, né à Jersey, élevé à Caen où H passa la plus grande partie de sa vie, protégé du roi Henri II . Son Roman de Rou (Rollon), paru vers 1170, raconte l'histoire des ducs de Normandie, en vers qui ne manquent pas de vigueur, par exemple dans les plaintes des paysans révoltés contre les seigneurs au début du règne du duc Richard II :
Nous sommes hommes comme ils sont, Tels membres avons comme ils ont, Et aussi grand corps nous avons, Et tout autant souffrir pouvons...
Consolidation de la conquête. — Dernières années de Philippe Auguste. — Saint Louis et Henri III. — Philippe le Bel et ses fils. — La Charte aux . Normands.
Jean sans Terre qui n avait pas su garder la Normandie n'était pas de taille à la reprendre. Du reste les Anglais se résignaient assez volontiers à la perte de leurs possessions françaises. Les Plantagenets les sacrifiaient en effet le plus souvent à leurs ambitions continentales, et, d'autre part, tant que les rois d'Angleterre seraient ducs de Normandie et d'Aquitaine, ils auraient la force de résister aux aspirations libérales de leurs sujets d'outre-mer. Tout ce que Jean sans Terre put faire, ce fut de conserver l'Aquitaine. Bien qu'Eléonore fût morte et enterrée à Fontevrault (1*203), son ancien duché restait réfractaire à Philippe Auguste.
Cependant la puissance de Philippe Auguste lui créait des ennemis. Une ligue se forma contre lui : les comtes de Flandre et de Boulogne, l'empereur Otton de Brunswick et Jean sans Terre en étaient le noyau (1214). La France est attaquée au sud et au nord. Au sud, Jean sans Terre, débarqué à
la Rochelle, avait été bien accueilli et s'était avancé jusqu'à la Loire. Philippe Auguste, appelé à la frontière du nord, lui oppose son fils Louis le Lion, retranché à Chinon. Jean sans Terre passe la Loire et entre à Angers. Mais pendant qu'il assiégeait le château voisin de la Roche-au-Moine, il est surpris par Louis le Lion, la panique se met dans son armée, dont une grande partie est prise ou noyée dans sa fuite au passage de la Loire (2 juillet). Cette défaite sans combat ruinait le reste de prestige de Jean sans Terre.
Ses alliés ne furent d'ailleurs pas plus favorisés. Ils sont battus à Bouvines, en Flandre (27 juillet). Jean sans Terre fut trop heureux, grâce à la protection du pape Innocent III dont il s'était reconnu le vassal, de conserver l'Aquitaine et de rentrer sain et sauf en Angleterre à la suite de la trêve de Chinon. Mais, de retour dans son royaume, il subit de nouveaux déboires. Les barons et prélats lui imposent la Grande Charte (1215) qui limitait la puissance royale. Jean sans Terre l'avait signée la rage au cœur et essaya de la violer. Les seigneurs alors décidèrent de le détrôner et offrirent la couronne au fils de Philippe Auguste, Louis le Lion, dont la femme, Blanche de Castille, était nièce de Jean sans Terre.
Innocent III essaya de protéger Jean sans Terre. Il annula la Grande Charte comme extorquée par la force en même temps qu'attentatoire aux droits de la royauté et du Saint-Siège, il excommunia Louis le Lion et ses partisans. Philippe Auguste fit mine de désavouer son fils, mais il l'aida de tous ses moyens. Louis le Lion débarqua en Angleterre
(mai 1216), entra à Londres sans coup férir, mais ia mort imprévue de Jean sans Terre compromit ses chances de succès. Jean sans Terre laissait un fils de neuf ans, Henri III, qui ne faisait peur à personne et à qui personne n'avait rien à reprocher. Il fut sacré et reconnu. Innocent III était mort au môme moment ; le nouveau pape fit jurer la Grande Charte par Henri III, et Louis le Lion, abandonné y battu, n'eut plus qu'à rentrer en France. Les Plantagenets conservaient le trône d'Angleterre, mais très humiliés, à la fois sous la suzeraineté du pape et la tutelle des barons. En Normandie, on ne songeait déjà plus à les regretter.
Philippe Auguste fut pris de sa dernière maladie en Normandie même, au château de Pacy-sur- Eure. Il voulut regagner Paris, mais mourut en route, à Mantes (14 juillet 1222). Prince dévot, mais indépendant dans sa politique à l'égard du Saint-Siège, nullement sentimental, médiocrement instruit, car on voit par les lettres d'Innocent III qu'il ne savait pas le latin, laborieux et économe bien qu'adonné au plaisir, Philippe Auguste laissait une œuvre durable.
Son fils, Louis le Lion, commença par la consolider. Le roi d'Angleterre persistait à prendre le titre de « duc de Normandie ». Louis le Lion riposta en lui enlevant le Poitou et la Saintonge et en menaçant l'Aquitaine. Une guerre continentale en résulta, et aussi une guerre de corsaires, mais Louis le Lion se lança dans la croisade des Albigeois et y mourut (1226).
Pendant la minorité de Louis IX ou saint Louis >
LA NORMANDIE SE DETACHE DE l/ ANGLETERRE. 129
Henri III se mêlera aux coalitions féodales qu'eut à déjouer la régente Blanche de Gastille. A l'expiration des trêves signées précédemment, il fit une descente à Saint-Malo (1229), se croyant si sûr de reprendre les domaines de ses pères qu'il avait apporté dans ses bagages un manteau de cérémonie, une couronne et un sceptre pour figurer aux fêtes qui célébreraient son triomphe. Il n'en eut pas besoin. Au lieu de pénétrer en Normandie, il alla jusqu'à Bordeaux, puis revint à Nantes, après quoi il rentra dans son île pour se reposer des fatigues de la campagne. Le tout finit par une nouvelle trêve, durant laquelle la régente fît construire le célèbre château fort d'Angers, qui existe encore aujourd'hui.
Saint Louis devenu majeur eut encore à défendre les conquêtes de son aïeul contre un retour offensif d'Henri I J I . Cette nouvelle prise d'armes est due à la veuve de Jean sans Terre, l'altière Isabelle, qui s'était remariée avec le comte de la Marche, Hugues de Lusignan, son premier fiancé, et qui était froissée de n'être pas traitée en reine par la cour de France. Elle entraîna son second mari et son fils Henri III à former une nouvelle ligue (1242). Henri III débarqua à Roy an, rencontra saint Louis sur les bords de la Charente, non loin de Taille bourg. Menacé d'être cerné, il battit en retraite : c'est ce qu'on appelle improprement le combat du pont de Taillebourg. Le lendemain il fut mis en déroute près de Saintes. Les deux armées, encombrées de malades, en restèrent là : les Français vinrent se refaire à Tours, les Anglais à Bordeaux. Une trêve suspendit de nouveau les hostilités.
Cependant saint Louis voyait avec peine cette éternelle animosité entre la France et l'Angleterre. Il avait d'ailleurs de l'affection pour Henri III. Ils avaient épousé les deux sœurs et étaient aussi pieux l'un que l'autre. Saint Louis prit une résolution dont il y a peu. d'exemples dans l'histoire. Il rendit spontanément au roi d'Angleterre une partie des provinces qui lui avaient été enlevées, au sud de la Charente notamment, à la condition que ce dernier renoncerait expressément à toute prétention sur la Normandie, l'Anjou, la Touraine, le Maine et le Poitou. C'est la paix de Paris (1258) jurée au Temple. Ce traité fut blâmé par les conseillers de saint Louis, mais il fut cependant ratifié et exécuté. 11 avait au moins l'avantage de régulariser l'annexion des provinces conservées, comme la Normandie. Du reste, les Normands de France, dès ce moment, sont complètement détachés de leurs anciens compatriotes d'Angleterre. Bonnombre d'entre eux, chaque fois qu'éclatait une guerre entre les deux royaumes, faisaient la chasse aux navires anglais.
Saint Louis dispose dès lors d'une autorité morale indiscutée. On le prend pour arbitre dans les cas délicats. C'est ce qui arriva, entre autres, à propos des affaires de l'Angleterre. Les barons avaient imposé au roi Henri III les Statuts d'Oxford, qui renforçaient la Grande Charte (1258). Henri III ayant essayé' de les violer, les barons et le roi recoururent à l'arbitrage de saint Louis. Celui-ci, en toute bonne foi, donna raison au roi et annula les concessions arrachées à son beau-frère. C'est ce qu'on appelle le « Dit d'Amiens » (1264).
Les barons n'acceptèrent pas cette décision, et la guerre civile recommença. Henri 111 battit et prit le chef de l'aristocratie anglaise, le comte de Leicester, fils de Simon de Montfort. Il ne put cependant revenir sur les concessions faites, et à sa mort (1272), les libertés anglaises étaient fondées. Saint Louis était mort peu de temps auparavant (1270) au cours de la huitième croisade, sous les murs de Tunis.
Son fils, Philippe le Hardi, ne se montre pas moins conciliant avec les Anglais. Par un accord signé à Amiens (1279), il laissait au nouveau roi d'Angleterre, Edouard I er , le pays d'Agen, ce qui était du reste conforme au traité de saint Louis.
Sous Philippe le Bel, la Normandie et l'Angleterre font peu parler d'elles. Il y eut bien une guerre en Guyenne et sur mer, provoquée par les pirateries réciproques des Normands et des Anglais et par des rixes de matelots, mais elle fut peu sérieuse. Edouard I er , embarrassé par les incursions des Gallois et des Ecossais, n'avait aucune intention belliqueuse. Philippe le Bel essaya de lui confisquer la Guyenne, mais les Flamands firent cause commune avec les Anglais, les démêlés de Philippe le Bel avec le pape Boniface VIII le paralysèrent, et finalement on en revint au statu quo. Seulement le fils d'Édouard I er devait épouser une fille de Philippe le Bel, la belle et autoritaire Isabelle. Edouard P r mourut en 1307, et le mariage eut lieu Tannée suivante. C'est ce mariage qui explique les prétentions ultérieures des rois d'Angleterre à la couronne de France, prétentions qui amèneront la Guerre de Cent Ans.
La nouvelle reine d'Angleterre est en partie cause d'un scandale qui eut son épilogue au Château-Gaillard. C'est elle qui dénonça ses bellessœurs, les héroïnes des tragiques aventures de la Tour de Nesles. La tradition et la légende ont brodé durant des siècles sur cette affaire restée très mystérieuse. Ce qu'on en sait en toute certitude se réduit à peu de chose. Philippe le Bel avait trois fils. L'aînè, Louisle Hutin, avait épousé Marguerite, fille du duc de Bourgogne ; le second, Philippe le Long, avait épousé Jeanne, cousine de la précédente, et le troisième, Charles le Bel, avait épousé Blanche, sœur de Jeanne. Au commencement de 1314, toutes les trois furent arrêtées par ordre du roi ; Marguerite et Blanche furent enfermées au Château-Gaillard, comme coupables d'une intrigue avec deux chevaliers, les frères d'Aunay ; Jeanne fut simplement détenue au château de Dourdan, comme coupable uniquement de n'avoir pas dénoncé les deux autres.
La torture arracha aux deux gentilshommes des aveux qui ne prouvent peut-être pas grand'chose, et ils furent écartelés à Pontoise. Leurs complices ou confidents subalternes furent expédiés avec moins de formalités. La reine Isabelle, qui fit ellemême périr plus tard son mari dans des conditions atroces, était une délatrice sujette à caution. Quant aux fils de Philippe le Bel, on ne voit pas qu'ils aient essayé d'intervenir en aucune manière. Marguerite mourut au Château-Gaillard, au bout de peu de temps, ce qui donna à penser qu'on l'y avait aidée. Blanche y resta sept ans : elle en avait dix- huit au moment de son incarcération. Quand
LA NORMANDIE SB DÉTACHE DE l' ANGLETERRE. 133
son mari devint roi, il parvint à faire casser son mariage sous un prétexte canonique. Il prétendit qu'il avait eu pour marraine la mère de sa femme. Le pape, qui résidait alors à Avignon et qui n'avait rien à refuser au roi de France, n'y regarda pas de trop près et lui donna satisfaction. Blanche prit le voile dans l'abbaye de Maubuisson, où elle mourut peu après. La plus heureuse des trois, Jeanne, avait été mise définitivement hors de cause : Philippe V, son mari, la rappela et lui fit don de l'hôtel de Nesle sur le bord de la Seine, qu'elle habita une fois veuve jusqu'à sa mort. C'est le seul rôle que « la Tour de Nesles » ait joué dans ce drame ténébreux que l'imagination romantique d'Alexandre Dumas a popularisé.
Le mariage d'Isabelle avait été l'occasion de graves mécontentements. Le roi avait le droit de demander à ses vassaux un impôt exceptionnel, appelé l'aide féodale, pour le mariage de sa fille. Mais Philippe le Bel, besoigneux comme tous les souverains de son temps, avait essayé de percevoir cette aide féodale, même sur ceux qui n'étaient pas ses vassaux directs. Il y eut des réclamations, notamment en Normandie. « Des nobles et des non-nobles des diverses régions de Normandie, écrit le roi lui-même en septembre 1308, se sont présentés devant nous, révoquant en doute que nous eussions le droit de lever en Normandie le subside pour le mariage de notre fille à la fois sur nos vassaux et sur les hommes de nos vassaux. » On voit que les Normands tiennent à leurs privilèges et défendent leur droit.
Nous les retrouvons de même à la fin du règne,
dans le mouvement de protestation contre tout nouvel impôt (1316). Philippe le Bel renonça à ses projets fiscaux, et son fils, Louis le Hutin, dut accorder aux ligues seigneuriales qui s'étaient formées dans la plupart des provinces une satisfaction plus durable. 11 leur octroya des garanties insérées dans des documents dont le plus célèbre est la Charte aux Normands de 1315.
11 n'y avait certainement pas dans toute l'ancienne France de province qui fût plus jalouse de ses franchises ni plus attachée à son originalité que la Normandie. Lors de l'annexion, Philippe- Auguste n'avait pas ménagé les promesses. Mais en réalité la royauté capétienne avait restreint singulièrement les privilèges qu'elle avait d'abord confirmés. Philippe Auguste lui-même, dès 1207, était venu à Rouen avec une armée, bien qu'il n'y eût aucune rébellion, et avait imposé aux habitants une contribution considérable. En matière de justice, contrairement aux promesses faites, on voyait les arrêts souverains de l'Echiquier de Normandie déférés à la Cour du roi, d'où sort à l'époque de Philippe le Bel le Parlement de Paris.
Pour apaiser le mécontentement, Philippe le Bel rendit, peu avant sa mort, une ordonnance (19 mai 1314), que Louis le Hutin complétera par une seconde ordonnance du 22 juillet 1315. Ce sont ces deux ordonnances dont l'ensemble est connu sous le nom de Charte aux Normands. Dans la première il n'est parlé que des barons et des prélats, dont les « humbles prières » ont ému le roi ; dans la seconde il est question du menu peuple et de la bourgeoisie. Les clauses principales concernent d'ailleurs pres-
LA NORMANDIE SE DÉTACHE DE l/ANGLETERRE. 135
que exclusivement les seigneurs, mais il y en a qui intéressent toute la province.
Le roi s'engage à rétablir la monnaie du temps de saint Louis. On sait que Philippe le Bel, qu'on a appelé souvent le « faux-monnayeur », avait pris de singulières libertés en cette matière. Le roi ne peut lever en Normandie de tailles ni de subventions extraordinaires « sauf le cas d'absolue nécessité ». Il ne peut ni retenir ni rappeler sous la bannière ses feudataires normands, une fois leur temps de service militaire accompli. Aucun homme libre ne sera mis à la question, c'est-à-dire à la torture, sauf présomption très forte de crime capital, et, même en ce cas, la torture ne pourra aller jusqu'au risque de la vie ou d'un membre. Les épaves appartiendront aux seigneurs côtiers. L'Echiquier de Rouen sera une vraie cour souveraine, dont les arrêts seront sans appel. Cette vieille institution, plus ancienne que Guillaume le Conquérant, était une cour des comptes en même temps qu'une cour de justice, et son nom vient, dit-on, de ce que le tapis de la table représentait un échiquier, dont on se servait pour les calculs.
Tout cela constituait une consécration des vieilles libertés de la Normandie et des anciens privilèges des barons. On célébra ce succès à Rouen par une grande fête, où les officiers du roi jurèrent sur l'Evangile fidélité à la nouvelle charte, qui fut solennellement déposée au trésor de la cathédrale. Jusqu'à la Révolution, les Normands ont considéré ce document comme la base et le symbole de leur individualité provinciale.
Mais il faut bien avouer que la Charte aux Nor-
mands, comme celles qui furent à la même date accordées aux Bourguignons, aux Picards, aux Champenois, n'a jamais été observée. Sous Philippe de Valois, une vingtaine d'années plus tard, les Etats de Normandie s'en plaignent et obtiennent une confirmation qui elle-même ne servit pas à grand'chose. Des confirmations ultérieures sous Charles VI, Louis Xï, Charles VII, Henri III, n'auront pas plus d'efficacité. D'ailleurs le roi avait inséré dans le texte quelques réserves qui lui permettaient de n'en faire qu'à sa guise, comme celle que nous avons mentionnée, « sauf le cas d'absolue nécessité ». Dès 1316, un an après la promulgation de sa propre ordonnance, Louis le Hutin fait juger par le Parlement de Paris deux seigneurs qui avaient insulté le maire de Rouen dans l'exercice de ses fonctions. Il avait raison en l'espèce, mais ce n'en était pas moins une atteinte aux droits de la Cour de l'Echiquier. Le§ exemples de telles interventions abondent. Il est du reste à remarquer que le plus souvent la royauté intervient en faveur d'hommes du peuple ou de bourgeois maltraités ou séquestrés par des seigneurs que l'Echiquier aurait absous. La royauté a l'habileté de se poser en protectrice du peuple contre la féodalité, et c'est ainsi qu'elle se concilie la sympathie des classes populaires au moment même où elle foule aux pieds ses engagements.
Le xm e siècle est intéressant au point de vue littéraire, mais la Normandie n'y tient pas une grande place. Villehardouin, Joinville sont des Champenois. Cependant un trouvère inconnu, qui ne peut être qu'un Normand de France ou d'Angleterre, nous
LA NORMANDIE SK DKTAUlIt \ \ M»l M l»H#l»» M/
a laissé une « Vie de (iuilhimuo In M^iôi IhiI #, <|Ml est aussi précieuse pour rhintoiin <|i«n |mmm lu l)H< rature. Ce vaste poemt? fin 11), 000 vit», iImm! |#*- # sonne n'avait parlé, a #Hn rnlrnuvn m*h i m»mmm! >m Angleterre. Il a l'accent de lu vniiM "I un*» »fflttj'-f/* vigoureuse qui est rare /j cHIn o|h»i|mm OmJIU^,/. le Maréchal, seigneur poitevin, a mm f >->^ sidérable durant un t\(',u\\n\i<U t d'IlmMl II MnM'#i"' net à Henri III. Il mourut ^ fjua)f#! vïmj/U n/i'i t hthU* de Pembroke et tï'/pjA 4 Ai*y\ni< i n , nié t\t \m\ (\u règne de ce demi *r 121',*, I* « >f«
peu de temp§ //m l/>, \i«<**r<
part ilnefairt v-.:. fjvv
qu'a été t-cc- . r. \ * ' /' > 'I' * 1^ // >^'^ ■* ' ' ;
tiquer de* ^ /oJ/C* houd* P>' t < f! 'f ' ' 4 ' *
Pays de Gï^ * *r, vi v *v 'r ' '
ordinair* * ; *v. r .>. // > . '✓/// / / /»/- //// * <;//////
du *r f.iuvi** " >• * / f > < >
Li iaciu^rr-- v . * *> *
tiOiî^ i : • • ' ■ ' ' ■ / * ' *'
>;>mz^--+?~ ^ * m ' '' ' * ' ' '
a laissé une « Vie de Guillaume le Maréchal », qui est aussi précieuse pour l'histoire que pour la littérature. Ce vaste poème de 19.000 vers, dont personne n'avait parlé, a été retrouvé récemment en Angleterre. Il a l'accent de la vérité et une sobriété vigoureuse qui est rare à cette époque. Guillaume le Maréchal, seigneur poitevin, a joué un rôle considérable durant un demi-siècle, d'Henri II Plantagenet à Henri III. 11 mourut à quatre-vingts ans, comte de Pembroke et régent d'Angleterre, au début du règne de ce dernier (1219). Le poème a dû être écrit peu de temps après sa mort, vers 1225. D'autre part il ne faut pas oublier que c'est par les Normands qu'a été connu en Europe le cycle des légendes celtiques des héros de la Table Ronde, rapportées du Pays de Galles, et qui ont eu une fortune si extraordinaire et si prolongée ( Tristan etlseult, le Saint- Graal, Perceval ou Pars if al, etc.).
En architecture, lexni* siècle marque le triomphe du gothique. Nulle part il ne s'est épanoui plus largement qu'en Normandie. La simple liste des principaux monuments de cette époque est éloquente. La cathédrale de Lisieux, le chœur de celle de Bayeux sont de ce siècle; la cathédrale de Coutancesa été construite de 1251 à 1274; celle de Sées est commencée; l'église d'Eu, celles du Petit-Andely et de Fécamp, Saint-Jacques de Dieppe, l'abbaye de Saint-Wandrille, et tant d'autres, sortent du sol à l'appel d'architectee de génie dont nul ne sait les noms. La cathédrale de Rouen, qu'un incendie avait détruite le jour de Pâques 1200, était presque rebâtie en 1300, et nous croyons connaître le nom du premier « maître de l'œuvre », Jeand'Andeli.
« De telles œuvres, écrit M. Hanotaux, indiquent dans les générations qui les ont élevées la portée d'esprit, le sérieux, le souci de l'achevé et du durable qui caractérisent les grandes civilisations. » Par là encore, la Normandie est le c pays de sapience » entre tous. L'école normande revendique même l'honneur d'avoir inventé la « croisée d'ogives », c'est à- dire le système d'arcs diagonaux s'entrecroisant à la clef de voûte, qui est l'élément fondamental du style gothique. A l'appui de cette prétention, on cite la cathédrale anglaise de Durham, commencée dès la fin du xi c siècle par des artistes anglo-normands, et qui est déjà de structure gothique.
Prétentions du roi d'Angleterre au trône de France. — Philippe de Valois et Edouard III. — Crécy. — Jean le Bon et le Prince Noir. — Charles le Mauvais. — La paix de Brètigny.
Les Capétiens de la ligne directe s'éteignent avec Philippe le Bel et ses trois fils. Aucun de ces derniers n'avait laissé d'héritier mâle, et c'est à cette occasion que s'établit la règle qu'on appelle « la loi salique », en vertu de laquelle les femmes ne succèdent pas au trône de France. Seulement une question subsidiaire se pose à la mort de Charles le Bel. Les femmes peuvent-elles transmettre à leurs héritiers mâles le droit qui ne leur est pas reconnu à elles-mêmes? Si la question était résolue par l'affirmative, l'héritier légitime du trône de France se trouvait être le roi d'Angleterre, É douar d III, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère. Une assemblée de barons décida le contraire. C'est Philippe VI de Valois, neveu de Philippe le Bel et petit-fils de Philippe le Hardi, qui fut choisi et couronné à Reims.
Le roi d'Angleterre se fit beaucoup prier pour reconnaître le fait accompli. Il fallut plusieurs som-
mations pour le décider à prêter hommage au nouveau roi de France comme duc de Guyenne. Encore ne voulut-il prêter que l'hommage simple, c'est-àdire en parole, et c'est seulement par lettre, après un an de réflexion, qu'il voulut bien admettre que l'hommage ainsi prêté serait considéré comme hommage lige, lequel comportait l'agenouillement avec les mains du vassal dans celles du suzerain. Cette conduite dénotait un esprit d'hostilité qui n'attendait qu'une occasion pour se montrer.
Cette occasion ne se fit pas attendre. Un prince du sang, Robert d'Artois, jugé et condamné par le Parlement pour faux et assassinat, s'était réfugié en Angleterre. Il poussait Édouard III à faire valoir ses droits à la couronne de France. D'autre part les Flamands, en révolte contre leur comte et contre le roi de France, étaient tout prêts à reconnaître Edouard III comme roi de France, ce qui aurait légitimé leur insurrection. Edouard fit le pas décisif (1340). II prit le titre et les armes de roi de France.
A ce moment, les Normands avaient si peu envie de redevenir sujets du roi d'Angleterre, qu'ils conçurent un projet digne de leurs ancêtres. Philippe de Valois, pour flatter les goûts d'indépendance de cette vieille province d'humeur parfois difficile, avait donné le duché de Normandie à son fils aîné Jean, le futur roi Jean le Bon. Le titre de duc de Normandie n'avait été porté par personne depuis plus d'un siècle. Ce pays n'avait jamais été plus prospère, grâce à la paix qui, somme toute, n'avait pas été gravement troublée depuis Philippe Auguste. De grands défrichements avaient eu lieu.
De nouvelles paroisses avaient été créées, des routes construites. Les paysans étaient des hommes libres, astreints à des obligations et à des redevances, assez lourdes assurément, mais régulières. Dès le xii° siècle, il n y avait plus de serfs en Normandie. Les fermes ne différaient pas autant qu'on pourrait le croire de celles d'aujourd'hui. Déjà on labourait avec des chevaux aussi souvent qu'avec des bœufs. La charrue de bois, le fléau, le van, avaient dès lors la forme traditionnelle. On cultivait la vigne en beaucoup d'endroits. On n'appréciait pas encore le cidre, bien que le pommier à cidre fût introduit en Basse-Normandie depuis le xii 8 siècle. Le bétail était abondant, car l'élevage était favorisé par les droits de vaine pâture alors très étendus.
Les Normands se trouvaient donc bien d'être devenus Français, et ne demandaient qu'à le rester. Chaque fois qu'une guerre éclatait entre les deux pays, leurs corsaires, ceux de Dieppe particulièrement, couraient la Manche et faisaient même des descentes sur la côte anglaise. Cette fois, leur ambition est plus grande. Ils proposèrent à Philippe de Valois de recommencer la conquête de l'Angleterre, à leurs frais, sous la conduite de son fils,, leur nouveau duc. Le projet avait été préparé en grand détail à une réunion des Etats du duché à Rouen, au printemps de 1339, et il fut soumis au roi à Vincennes par une députation dûment accréditée. Le plan de conquête se doublait d'un plan d'expropriation. Les domaines royaux étaient réservés au chef de l'expédition, les domaines des barons anglais passeraient aux barons normands, les terres
des roturiers appartiendraient aux villes normandes, les biens des églises seraient adjugés au clergé normand. Philippe de Valois approuva cette espèce de contrat qui fut rapporté et mis en dépôt à Cacn.
Les armements commencèrent avec activité, mais servirent à tout autre chose. Edouard III ayant luimême passé la Manche avec 250 navires, les Français lui livrèrent bataille dans la baie de l'Ecluse, à la frontière de la Belgique et de la Hollande actuelle, avec 202 bâtiments, dont 160 avaient été fournis par les dix-sept principaux ports normands de l'époque. Ce fut un désastre. Les deux amiraux français, Quiéret et Béhuchet, méprisèrent les sages avis du Génois Barbavera, un vieux loup de mer alors au service de la France, qui les abandonna à leur malheureux sort et prit le large avec ses quatre galères. Tous deux étaient braves, mais peu expérimentés, surtout Béhuchet, ancien trésorier improvisé marin. Ils s'entassèrent dans un cul-desac, où ils ne purent manœuvrer et d'où ils ne purent s'échapper. Les Français perdirent 20.000 hommes, les Anglais la moitié seulement. Quiéret périt dans la bataille, Béhuchet fut pendu par l'ennemi pour avoir, dit-on, riposté par un soufflet aux brocards du roi d'Angleterre (1340).
Edouard III ne tira pas grand profit de ce succès, sauf que les îles normandes, dont la conquête avait été commencée, furent évacuées. On signa une trêve, qui dura peu, car les deux rois intervinrent bientôt en Bretagne, soutenant chacun un candidat à la succession de ce duché. C'est à ce moment qu'est institué l'impôt sur le sel, la gabelle, ce qui fit dire à Edouard III que Philippe de Valois était
bien « le vrai roi salique ». Néanmoins la guerre ne redevint sérieuse qu'avec une nouvelle descente d'Edouard III. Parti pour Bordeaux, il aborda, poussé par le vent et par les conseils de Geoffroy d'Harcourt, à Saint-Vaast-la-Hougue. Ce Geoffroy ou Godefroy d'Harcourt, sire de Saint-Sauveur-Ie- Vicomte, près de Valognes, était un Normand de haut lignage. Les d'Harcourt descendaient de Bernard le Danois, compagnon de Roilon. Lui-même avait fait partie de la députation envoyée à Vincennes. Mais violent, aventureux, impatient de toute contrainte, il avait été depuis poursuivi pour avoir fait une guerre privée à un de ses voisins malgré la défense formelle du roi. On lui prêtait en outre l'ambition de vouloir se faire duc de Normandie, sous la suzeraineté du roi d'Angleterre. Trois de ses complices furent décapités sans jugement et ses biens furent confisqués. Il se réfugia auprès d'Edouard III qui le reçut à merveille.
Il sert de guide à l'armée anglaise à travers son pays, qui est abominablement dévasté. Valognes, Carentan, Saint-Lô sont brûlés. La richesse et la grandeur des villes émerveillaient le roi. Ses rapports officiels, écrits en français, ne tarissent pas sur ce point, « Saint-Lô, dit-il, est plus grosse ville que Nicole ». Il s'agit de Lincoln : on voit que le roi d'Angleterre connaît encore si mal la langue et la géographie de son royaume qu'il estropie le nom d'une de ses principales villes.
L'armée anglaise arriva (18 juillet 1346) devant Gaen, alors aussi grande que Londres. C'était une ville c pleine de très grande richesse, de draperie
et de toutes marchandises, de riches bourgeois et de nobles dames et de moult belles églises ». Elle était défendue par le château, mais n'avait pas d'enceinte. Edouard III lui proposa des conditions avantageuses, mais les habitants ne voulurent rien entendre. Malgré la communauté de langue qui existait encore entre les descendants du Conquérant et les Normands de la vieille province, aucune sympathie ne se réveilla. L'assaut dura toute la journée et fut terrible. Le pillage ne le fut pas moins. Le roi, qui rendit une visite solennelle au tombeau de Guillaume le Conquérant, se serait peut-être montré moins inflexible, mais on trouva dans les Archives de la ville l'original du projet d'invasion et de partage de l'Angleterre rédigé quelques années auparavant. La fureur des Anglais ne connut plus de bornes. Des milliers de cadavres ensanglantèrent les rues. Un immense butin fut envoyé en Angleterre, dont 40.000 pièces de drap. En outre, on fit lire dans toutes les paroisses d'Angleterre le plan d'invasion, et même, comme les gens du peuple ne savaient pas le français, on prit soin de le leur traduire pour exciter leur haine contre la France.
Sans s'arrêter à prendre le château de Caen, Edouard III continua sa marche vers la Seine, dans l'intention de la franchir au plus vite pour se rapprocher de ses alliés flamands. Mais les ponts sont coupés et il remonte la rive gauche d'Elbeuf à Poissy sans trouver un endroit favorable. Finalement il fit réparer le pont de Poissy et passa dessus pendant que Philippe de Valois battait la campagne de Paris à Rouen sans but et sans résultat. Edouard n'était pas hors de danger. Philippe VI pouvait
l'acculer entre la mer et l'embouchure de la Somme. Edouard III est serré de près à Amiens, mais il traverse l'estuaire en face du Crotoy, à marée basse, au gué de Blanchetache, insuffisamment gardé, et a le temps d'aller se poster sur la colline de Crécy. Il était chez lui, car le Ponthieu lui appartenait du chef de sa mère.
L'armée française, beaucoup plus nombreuse, n'arriva que vers la fin de l'après-midi en vue des Anglais. Elle venait d'Abbeville, les chevaux et les hommes étaient fatigués par une étape de six lieues, le temps était lourd et orageux (26 août 1346). La prudence commandait de remettre la bataille au lendemain, et Philippe de Valois était d'abord de cet avis. Mais la folle bravoure des seigneurs des premiers rangs et la fureur, qui saisit le roi en apercevant les Anglais firent engager le combat en désordre. Les arbalétriers génois cédés par le prince de Monaco, qui formaient l'avant-garde, furent paralysés par une grosse averse qui mouilla et détendit les cordes de leurs arbalètes. Au contraire les archers anglais, qui avaient tenu leurs arcs à l'abri, tiraient d'en haut à coup sûr dans cette masse confuse. Les Génois veulent battre en retraite. Alors les chevaliers français se jettent sur cette <c ribaudaille » pour se frayer le passage, les Génois se défendent, les chevaux se cabrent, tombent dans des chausse-trapes creusées par l'ennemi. Les coutiliers anglais se glissent dans la mêlée, éventrent les chevaux, égorgent les chevaliers presque sans défense. Quelques canons anglais, les premiers qu'on eût vus sur un champ de bataille, font peu de mal, mais beaucoup de bruit et de fumée qui
achèvent de porter le désarroi dans les rangs des Français.
Cependant les plus déterminés arrivèrent jusqu'aux lignes ennemies, mais sans pouvoir les rompre. C'était le jeune prince de Galles, plus tard si célèbre sous le nom de Prince Noir, alors âgé de seize ans, qui commandait le premier corps anglais. 11 fut à un moment si menacé qu'on alla demander du secours à son père, qui surveillait la bataille de la butte d'un moulin placé au sommet de la colline. Edouard III le laissa se débrouiller, voulant que l'enfant « gagnât ses éperons ». Du reste la nuit était venue et la déroute commença. Philippe de Valois qui s'était bravement battu fut entraîné presque de force du champ de bataille. Beaucoup d'autres se firent tuer héroïquement, mais vainement, comme le vieux roi de Bohême, Jean de Luxembourg, qui était aveugle, et qui demanda en grâce à ses chevaliers de le conduire si loin qu'il pût « férir » un coup d'épée. Ils lièrent leurs chevaux au sien, chargèrent ensemble et on les retrouva tous morts en un monceau. Les vainqueurs perdirent peu de monde, les Français 12 à 1.500 chevaliers et plus de 2.000 hommes de pied. Ils en perdirent quatre fois plus le lendemain, car deux corps composés en majeure partie de milices de Rouen, et qui ignoraient ce qui s'était passé, tombèrent dans l'armée anglaise et furent taillés en pièces, ainsi qu'un nombre considérable de fuyards perdus dans la campagne.
La perte de Calais fut la conséquence de la défaite de Crécy. Le roi d'Angleterre épargna les habitants, mais les chassa et les remplaça par des
insulaires. Il avait désormais un point de débarquement en France, à portée de son royaume. Les bourgeois de Calais s'étaient mieux défendus que Philippe VI n'avait su les secourir, et, sans Tintercession de la reine d'Angleterre, six d'entre eux, dont Eustache de Saint-Pierre, auraient été bel et bien pendus en représailie des pertes qu'ils avaient infligées à l'armée anglaise.
Les deux peuples étaient d'ailleurs épuisés. La peste noire commençait à se faire sentir en France. Une trêve fut signée par la médiation du pape. Le fléau, venu d'Asie par l'Egypte, Gênes, Florence, Marseille et Avignon, prit de telles proportions qu'on ne pouvait plus songer à autre chose. Il sévit jusqu'en Angleterre. En France, la moitié de la population périt. On parle de 100.000 victimes à Rouen, en dix-huit mois. Il fallut partout agrandir les cimetières. Philippe de Valois mourut peu après la cessation de l'épidémie (1350).
La Normandie avait obtenu de lui confirmation de ses privilèges. Une première fois, au commencement de la guerre, les Normands réunis à Pont- Audemer avaient refusé de payer un impôt extraordinaire en invoquant la Charte aux Normands (1337). Finalement ils accordèrent un don gracieux, c'està-dire volontaire, au moins en apparence. Deux ans plus tard, ils résistèrent de même à pareille demande. Leur duc, Jean le Bon, fils du roi, essaya en vain de rompre leur union en exemptant de la taxe les terres du clergé et de la noblesse. Les trois ordres restèrent d'accord. C'est alors qu'ils proposèrent de faire la conquête de l'Angleterre à leurs frais, mais aussi à leur profit, moyennant quoi, il
était entendu que le roi, en dehors de l'arrière-ban levé seulement en cas d'invasion, ne pourrait percevoir aucune imposition en Normandie qu'avec le consentement des prélats, seigneurs et bonnes villes. Les Normands acquéraient des libertés analogues à celles que les Anglo-Normands avaient obtenues de leurs souverains, seulement la Grande Charte était valable pour tout le royaume, ce qui lui donnait plus de chances d'être respectée, tandis que la Charte aux Normands, n'intéressant qu'une province, fut toujours impossible à faire observer.
Jean le Bon, encore plus chevaleresque et plus incapable que son père, lui succéda. C'était un homme d'armes accompli, mais lent à comprendre et encore plus à suivre les bons conseils. Il aimait le luxe, les fêtes, et créa Tordre de l'Etoile à l'imitation de l'ordre de la Jarretière que venait de fonder Edouard III. Malheureusement la guerre recommença par suite des intrigues de Charles le Mauvais, roi de Navarre.
Ce personnage était petit-fils de Louis le Hutin par sa mère Jeanne, et arrière-petit-fils de Philippe le Hardi par son père, Philippe d'Evreux. Il n'était pas né à l'avènement de Philippe de Valois, sans quoi ses droits eussent primé ceux dont se réclamait Edouard III. Il se croyait donc des titres à la couronne. Il possédait le royaume de Navarre et un grand nombre de fiefs en Normandie, dont le principal était le comté d'Evreux où il était né. Ses possessions s'avançaient même jusqu'à Meulan et Mantes, sur la route directe de Paris. De petite
taille, mais d'esprit vif et pénétrant, il ne ressemblait guère à Jean le Bon dont il avait épousé la fille. Il était doué d'une éloquente facilité et d'une affabilité rare qui, dit un contemporain, « le distinguait de tous les autres princes > .
Jaloux du connétable de la Cerda, favori du roi, il s'en débarrassa par un assassinat commis à Laigle, auquel prirent part plusieurs seigneurs normands dont Geoffroy d'Harcourt et son neveu Jean (1354). Le roi jura de venger son connétable, mais pendant que l'affaire était instruite par la Cour des Pairs, Charles le Mauvais liait partie avec le roi d'Angleterre auquel il offrait d'ouvrir la Normandie et la route de Paris. Pour conjurer ce péril, Jean le Bon fit la paix avec Charles le Mauvais, qui reçut de nouveaux domaines en Normandie avec tous les droits d'un duc, y compris celui de € tenir échiquier », c'est-à-dire cour souveraine, deux fois par an. Charles le Mauvais vint à Paris recevoir hautainement son pardon.
Ce n'était que partie remise, car la guerre avait recommencé avec l'Angleterre, et le Prince Noir dévastait horriblement l'Armagnac et le Bas-Lan- • guedoc pendant que Jean le Bon se débattait avec les Etats Généraux pour en obtenir un subside. C'est à cette date (décembre 1355) que Jean le Bon donna à son fils Charles le duché de Normandie en apanage, comme il l'avait eu lui-même du vivant de son père. Les Normands n'en résistent pas moins aux levées de taxes et notamment à la gabelle, au nom de leurs privilèges, et les d'Harcourt sont à la tête de l'opposition. Derrière eux, on sentait la connivence de Charles le Mauvais, qui espérait
bien mettre la main sur le duché dont il possédait déjà une notable partie.
Jean le Bon crut couper court à toutes difficultés par un coup de force. Un jour que le dauphin offrait à Rouen un grand banquet au roi de Navarre et aux principaux seigneurs normands, Jean le Bon arrive d'Orléans à franc étrier, pénètre dans la salle, empoigne ceux qui lui déplaisent, et fait exécuter incontinent sous ses yeux plusieurs d'entre eux, dont le comte Jean d'Harcourt (5 avril 1356). Le roi de Navarre, qu'on ne pouvait traiter aussi cavalièrement, fut enfermé au Château-Gaillard, d'où il sera transféré à la tour du Louvre et finalement dans la forteresse d'Arleux, près de Douai.
Cette justice sommaire eut pour plus clair résultat de jeter les partisans du Navarrais dans les bras de l'Angleterre. Son frère, Philippe d'Evreux, retira son hommage au roi de France et Geoffroy d'Harcourt, qui a\ ait eu la prudence de ne pas assister au banquet de Rouen, se remit au service d'Edouard III. Une armée anglaise débarqua en Normandie et s'avança jusqu'à Verneuil. Les Français de leur côté avaient occupé Evreux, la capitale des possessions de Charles le Mauvais en Normandie. • Les deux armées se trouvèrent en présence près de Laigle, mais ne livrèrent pas bataille. Geoffroy d'Harcourt, peu après, fut tué dans une surprise au gué de Saint-Clément, sur la Vire, près de Mortain.
C'est sur un autre terrain que la bataille décisive se livra. Le Prince Noir avait débarqué en Guyenne et marchait vers la Normandie pour opérer sa jonction avec l'autre armée anglaise. Il ne put franchir la Loire faute de gué ou de pont à sa disposition, et
CAUSES ET DÉBUT DE LA GUERRE DE CENT ANS. Ibl
rétrograda vers le Midi en apprenant que Jean le Bon accourait avec une grosse armée. Il fut même gagné de vitesse, car Jean le Bon arriva à Poitiers alors que les Anglais étaient encore à Châtellerault. La rencontre eut lieu à Maupertuis, à quelques kilomètres de Poitiers. Les Anglais, beaucoup moins nombreux que leurs adversaires, firent comme à Crécy. Ils se retranchèrent sur le rebord d'un plateau dont la rampe d'accès était coupée de haies et de fossés. Ils occupèrent aussi une colline qui dominait leur position. Il eût été sage et facile de les cerner et de les affamer. Le maréchal de Clermont qui le proposa, fut traité de lâche et se fit tuer au premier choc pour prouver son courage.
Cette fois encore les archers anglais eurent le principal honneur de la journée. Cachés derrière les haies, ils firent du premier corps français une véritable boucherie. Le second se déroba. Le troisième, commandé par Jean le Bon en personne, fut tourné et rompu par une charge du captai de Buch, chef de bande gascon, un des meilleurs de l'époque. Jean le Bon avait eu la fâcheuse idée de faire mettre pied à terre à ses chevaliers. Lui-même fut pris après une belle résistance (18 septembre 1356). Le prince de Galles affecta de le traiter en roi et en héros, et l'emmena à Bordeaux où ils passèrent l'hiver. Au printemps, après avoir signé une trêve de deux ans, Jean le Bon fut conduit à Londres où il entra en grande pompe et vécut dans une joyeuse captivité.
Durant ce temps, le dauphin avait maille à partir avec les Etats-Généraux inspirés par le prévôt des marchands de Paris, Étienne Marcel, qui finirent
par lui imposer la mise en liberté de Charles le Mauvais (novembre 1357). Celui-ci vint aussitôt à Paris, harangua les bourgeois au Pré aux Clercs, avec tant de succès qu'ils en oublièrent l'heure de dîner. De là, il vient à Rouen, où son éloquence ne triomphe pas moins. Il fait dépendre, enterrer et réhabiliter les victimes de la justice somrfîaire de Jean le Bon, dont les cadavres nus étaient restés attachés au gibet depuis près de deux ans. Le soir, il offrit un dîner aux bourgeois de Rouen et fit asseoir à sa table le maire, un marchand de vin de petite condition. Charles le Mauvais savait plaire à tout le monde et se plaisait à plaire.
Tout cela n'améliorait pas la situation. Les bandes de routiers vivaient sur le paysan : celle de Robert Knollcs, un ancien tisserand d'origine allemande, armé chevalier pour avoir pillé Auxerre, rançonnait à demeure la Normandie, et Jean le Bon menait, grand train à Londres aux frais du royaume qu'il n'avait su ni défendre ni gouverner. Une grande révolte de paysans, la Jacquerie, ne fit qu'achever la ruine du pays. Charles le Mauvais fut le premier à courir sus à ces malheureux dont 20.000 furent massacrés. D'autre part, Etienne Marcel est assassiné sous prétexte qu'il veut livrer Paris au roi de Navarre.
Le dauphin Charles, qui commence à mériter son nom de Charles le Sage, met un peu d'ordre dans ce chaos. La résistance locale s'organise à défaut de mieux. En Normandie particulièrement chacun paie de sa personne. Les Anglais sont chassés de Saint- Valéry par une armée formée de milices des bonnes villes. Il en est venu de loin. Les
bourgeois de Rouen, conduits par le capitaine de la ville, Jacques le Lieur, attaquent la garnison anglaise à la sortie de la ville et lui tuent 300 hommes. De même, au siège de Longueville, possession de Charles le Mauvais, figurent des bourgeois de Rouen, formant ce la plus belle compagnie qui depuis cent ans fût sortie de Rouen » . Les Gaennais procèdent de môme à la pacification de leur région. En deux ans, le pays était aux trois quarts délivré des malandrins anglo-navarrais. 11 en fut de même dans presque tout le bassin parisien, et cette résistance spontanée de la population est symbolisée par le souvenir du Grand-Ferré, paysan de Longueil, non loin de Creil.
Ces succès de détail permirent au dauphin de repousser une paix désastreuse que le roi Jean avait acceptée à Londres, et qui cédait à l'Angleterre en pleine souveraineté tous les domaines des Plantagenets, c'est-à-dire plus de la moitié de la France. Le dauphin commença par diviser ses ennemis. Il traita d'abord avec Charles le Mauvais, et, bien que la réconciliation fût peu sincère, elle simplifiait la. situation. Edouard III débarqua à Calais et se dirigea vers Reims où il voulait se faire sacrer. Mais on fit le vide devant lui. Ne pouvant prendre Reims, Édouard III passa l'hiver dans la haute Bourgogne, puis revint sur Paris. On lui opposa la même tactique. Le pîat pays était désert et les forteresses bien défendues. Finalement il battit en retraite à travers la Beauce, par un temps exécrable. Une tempête de grêle acheva de désemparer son armée et il fit vœu à Notre-Dame de Chartres de traiter. Il apprit d'ailleurs au même mo-
ir»4
ment qu'une flotte de Normands et de Picards avait fait une descente en Angleterre et ravagé impunément huit lieues de pays.
L'abbé de Cluny, légat du pape, servit d'intermédiaire. Les négociations eurent lieu au hameau de Brétigny, à deux lieues de Chartres, et aboutirent promptement (1360). Le roi d'Angleterre renonçait à ses prétentions sur la couronne de France et le duché de Normandie, mais était délié de toute vassalité pour ses possessions d'Aquitaine comprenant la Guyenne, la Gascogne, le Poitou et la Saintonge. En outre, les îles normandes lui étaient régulièrement cédées et il gardait Calais. La rançon du roi Jean était fixée à trois millions d'écus d'or, somme énorme pour l'époque, qu'on peut évaluer à une quarantaine de millions de francs. A ce prix Jean le Bon rentra en France.
Il y avait beaucoup à y faire. « Je ne pouvais croire, dit Pétrarque à ce moment, que ce fût la même France si belle et si florissante quelques années avant. On ne voyait plus qu'une solitude affreuse, un dénuement absolu, des terres en friche, des maisons en ruine. Les environs mêmes de Paris offraient partout des signes de désolation et d'incendie. Les rues étaient désertes, l'herbe envahissait les routes, ce n'était qu'une vaste solitude. »
Le plus pressé était de se débarrasser des grandes compagnies. Tant que ces bandes de routiers resteraient dans le pays, la paix ne serait qu'un vain mot. Cette fois encore, la Normandie fut délivrée une des premières. C'est l'affaire de du Guesclin, nommé par le dauphin Charles, qui a la Normandie en apanage, capitaine aux bailliages de
Caen et du Cotentin. Refoulées mais non détruites, les grandes compagnies se portèrent vers la Bourgogne et le Languedoc, d'où on essaya vainement de les entraîner à une croisade. Quant au roi Jean, apprenant qu'un de ses fils, laissé en otage, avait manqué à sa parole, et n'arrivant pas d'autre part à payer sa rançon aux dates convenues, il retourna en Angleterre où il mourut (1364). L'Angleterre lui rendit les plus grands honneurs; elle lui devait bien cela
Charles V et du Guesclin. — La revanche. •— Charles VI. — Retour offensif des Anglais. — La Normandie reperdue.
Le nouveau roi de France n'avait rien d'un chevalier. Il était de faible santé et on accusait Charles le Mauvais de l'avoir empoisonné dans sa jeunesse. 11 était pâle, fiévreux, sujet aux névralgies, avait la main droite enflée et incapable de porter la lourde épée de l'époque. Son front, grand et large, est celui d'un homme d'étude, et Charles V est en effet un intellectuel. Son surnom de Sage veut dire Savant. Il sait le latin, lit la Bible une fois par an, rassemble une bibliothèque au Louvre, et fait traduire plusieurs ouvrages anciens par un de ses familiers, Nicolas Oresme, qui était deCaen et qui mourut évéque de Lisieux. C'est un roi de cabinet, très pieux, et en même temps très réfléchi et très pratique. Il va réparer, sans risquer de grandes batailles et sans prendre part personnellement à aucune, les pertes causées par les deux rompeurs de lances qui l'avaient précédé sur le trône.
11 a, il est vrai, un vaillant homme à sa disposition, Bertrand du Guesclin. C'est un Breton
qui ne paie pas de mine, qui ne considère pas la guerre comme un tournoi, qui ne se bat pas pour le plaisir, qui connaît toutes les ruses du métier, qui préfère les coups de main et les surprises aux brillantes et hasardeuses rencontres. Il mène la vie des chefs de bandes, mais ne change pas de parti selon son intérêt, comme la plupart d'entre eux. Il déteste les Anglais et encore plus les Français qui pactisent avec l'ennemi. Il a les muscles du chevalier avec l'esprit pratique du paysan. Déjà connu à l'avènement de Charles V, surtout en Normandie où on l'a vu à l'œuvre, il va inaugurer le nouveau règne par sa plus belle victoire.
Charles le Mauvais avait rompu une fois de plus avec le roi de France peu avant la mort de Jean le Bon. Il fallait tâcher de le mettre hors d'état de nuire. Ses forteresses de Mantes et de Meulan étaient une menace perpétuelle pour Paris. Ses possessions en Normandie empêchaient toute pacification durable de cette province. Du Guesclin enlève par surprise Mantes et Meulan. Charles le Mauvais, retenu en Navarre, envoie une armée de Navarrais et de Gascons commandée par le captai de Buch, un adversaire nullement à dédaigner. Le captai débarque à Cherbourg, arrive à Evreux sans encombre, et se dirige vers Paris par la route de Vernon, pendant que du Guesclin, parti de Rouen, passe la Seine à Pont-de-l'Arche et remonte la vallée de l'Eure. C'est sur les bords de cette rivière que les deux troupes' se rencontrent, à Cocherel. Elles sont à peu près d'égale force. Le captai n'a guère que 1.200 combattants, du Guesclin en a 1.500 environ, mais des deux parts, c'est une élite.
U1STOIHE DB NORMANDIE.
Le captai occupe la hauteur boisée qui domine la vallée sur la rive gauche de l'Eure, dans une position analogue à celle de Crécy et de Poitiers. Du Guesclin n'est pas homme à renouveler la faute de Philippe de Valois ou de Jean le Bon. Au lieu de se lancer follement à l'assaut, il esquisse une attaque et simule une fuite, pour attirer l'ennemi dans la plaine. Le captai ne s'y laisse pas prendre, mais on ne l'écoute pas, et un corps anglais qui servait sous ses ordres se précipite à la poursuite des Français. Du Guesclin l'attendait là. Une réserve de 200 cavaliers tourne l'ennemi qui est rompu. Tout ce qui ne peut fuir à travers bois est tué ou pris. Le captai, cerné par une troupe d'hommes déterminés, est fait prisonnier (16 mai 1364). Un monument commémore cette victoire, modeste parle nombre des combattants, mais importante par ses conséquences.
Charles le Mauvais traita l'année suivante. Il s'en tira à bon compte, cette fois encore, car du Guesclin avait été pris dans l'intervalle à la bataille d'Auray en Bretagne et c'est le prétendant anglais qui restait maître de ce duché disputé depuis plus de vingt ans. Charles le Mauvais céda Mantes, Meulan et Longueville en échange de Montpellier (1365). On n'était pas débarrassé de lui, mais on l'avait un peu éloigné. Du Guesclin devint maréchal de Normandie et comte de Longueville. La France respira, et la Normandie tout particulièrement, car du Guesclin entraîna les grandes compagnies en Espagne.
Charles V prépare dès lors sa revanche de Brétigny. Il ne néglige rien, ni la flotte ni l'armée. 11
VICISSITUDES DE LA GUEltRE DE CENT ANS. 159
existait déjà à Rouen un arsenal appelé le Clos des Galées, sur la rive gauche du fleuve. Il s'occupa de le développer. Le directeur des constructions navales, qu'on appelle le maître du Clos des Galées (galères), est investi d'une autorité très étendue. Chantiers de construction et magasins d'approvisionnement prennent une insolite activité. L'amiral Jean de Vienne, le neveu du défenseur de Calais, arrivera à lancer en un an à Rouen dix grands bateaux, des bateaux de 300 tonneaux, imités des galères castillanes qui étaient venues comme alliées jusqu'à la Rochelle. D'autre part les forteresses sont remises en état, pourvues de canons et soigneusement inspectées chaque année.
Tout cela va bientôt servir, car Charles V, en acceptant un appel fait par les seigneurs du Midi contre les impôts prélevés par le Prince Noir, rompait la paix de Brétigny, qui ôtait expressément au roi de France toute suzeraineté sur les possessions françaises du roi d'Angleterre. Charles V inaugure la tactique qui lui réussira jusqu'au bout. Il saisit les provinces d'Edouard 111 mais ne risque aucune bataille rangée. Quand une armée anglaise envahit la France, on la laisse passer, mais elle ne trouve rien sur sa route et fond à vue d'œil par les privations et les maladies. Du Guesclin, nommé connétable, ne laisse rien au hasard. « Mieux vaut pays pillé, disait-il, que terre perdue », ce qui ne l'empêchait pas de profiter des bonnes occasions. Ainsi une colonne anglaise est surprise et taillée en pièces à Pontvallin (4 déc. 1370), près de la Flèche, par un temps affreux. Il en est de même sous les murs de la Rochelle où le, captai de Buch
IGO
est battu et pris (1372). Le Prince Noir, malade depuis une campagne qu'il a faite en Espagne contre du Guesclin, met en vain Limoges à feu et à sang. C'est son suprême exploit, et il n'en tire ni honneur ni profit. Il retourne achever de mourir en Angleterre pendant que les dernières villes anglaises ouvrent leurs portes au roi de France.
Du côté de la Normandie le principal épisode est le siège et la prise du château de Saint-Sauveurle-Vicomte, qui était la base d'opération des Anglais en Basse-Normandie, Ils couraient de là le pays jusqu'à Bayeux, ravageant les moissons, rançonnant les paysans. L'amiral Jean de Vienne fut chargé du siège (1374) et les Etats de Normandie consentirent tous les sacrifices qu'on leur demanda pour en finir. On y déploya un luxe d'artillerie sans précédent. Girard de Figeac la commandait. On se servait de boulets de pierre. On fondit à Caen, en partie avec du fer du pays d'Auge, plusieurs gros canons capables de lancer des boulets de cent livres. D'autres s'y ajoutèrent et cet arsenal improvisé sous la halle de Caen fournit au total trente-deux bouches à feu qui firent merveille. Une tour futéventrée et la place capitula (1375).
Une tentative sur les îles normandes avait moins bien réussi. Du Guesclin avait envahi Jersey, mais il ne put prendre Gorey, défendu par le château qu'on appelait alors le Fort César et qui se nomme depuis Mont-Orgueil.
Une trêve de deux ans fut signée au même moment. Quand elle expira, le Prince Noir et Edouard III étaient morts. Charles V se mit en devoir de profiter de la minorité de Richard II. Une flotte
normande, armée à Rouen et à Honfleur, ravage les côtes de l'Angleterre, et d'autre part Charles le Mauvais qui a recommencé ses intrigues est enfin dépouillé de ses domaines normands. Toutes ses places sont occupées sans résistance, car ses trahisons lui ont aliéné toutes les sympathies et il est lui-même menacé en Navarre par le roi de Castille, allié de la France. Il ne lui resta que Cherbourg, qu'il livra aux Anglais. Il ne sera plus question de lui. Il avait fini par être pris à ses propres pièges. A la mort de du Guesclin et de Charles V (1380), les Anglais ne possédaient plus que quelques places isolées comme Calais, Cherbourg, Bordeaux, Bayonne. Le traité de Brétigny était annulé, mais aucun n'avait été signé à sa place.
Charles V se rappela qu'il avait eu comme apanage le duché de Normandie et que des volontaires rouennais avaient contribué à la victoire de Cocherel : il voulut que son cœur fût déposé à la cathédrale de Rouen.
Les débuts du règne de Charles VI furent troublés par des émeutes où la Normandie joue son rôle. Charles V en mourant avait aboli les aides, c'està-dire les impôts prélevés sans consentement des Etats Généraux. Cette suppression fut d'abord ratffiée, mais quelques mois plus tard les oncles du roi, qui gouvernaient en son nom et qui avaient dilapidé les économies de Charles V, voulurent rétablir de nouveaux impôts. Des révoltes en résultèrent, à l'exemple de celles qui au même moment avaient éclaté en Angleterre contre le jeune roi
Richard II. En Normandie c'est Rouen qui fut le
théâtre des principaux troubles. L'impôt avait été payé péniblement en 1381; Tannée suivante, on prétendit l'augmenter. Cette fois ce fut une émeute, presque une révolution ; c'est ce qu'on appelle la révolte de la Harelle. Le populaire choisit pour chef un gros drapier, gros dans tous les sens du mot, Jean le Gras, qui fut installé sur un trône au marché, salué comme roi et obligé de proclamer l'abolition des aides. Durant trois jours on courut sus aux officiers du fisc, aux Juifs, aux bourgeois, aux gens d'Eglise. Les prisons furent ouvertes, ce qui renforça les émeutiers. Des assemblées quotidiennes se tenaient en plein air à la Croix de Saint-Ouen. Finalement on tira de la cathédrale l'exemplaire authentique de la Charte aux Normands, lecture en fut donnée en public, et tout le monde en jura le maintien (26 février 1382).
C'est le moment où la révolte des Maillotins retenait le roi et ses oncles à Paris. Quand elle eut été réprimée, le jeune roi et sa suite partirent pour Rouen. Les gens de Houen, peu rassurés sur les conséquences de leur équipée, avaient envoyé une première députation, à laquelle on avait répondu que le roi irait à Rouen et saurait « qui avait mangé le lard ». Une seconde, composée de notables, rencontra le roi à Pont-de-l'Arche. Elle n'obtint rien. Avant même l'arrivée du roi, une demi-douzaine de rebelles sont décapités, douze sont jetés en prison, toutes les armes sont déposées au château, les cloches, emblèmes des libertés communales, sont enlevées du beffroi, les vantaux de la porte Martinville renversés à terre. En vain la population se précipite au-devant du souverain, en habits de fête et avec
force acclamations, Charles VI entre dans la ville par la porte abattue, où se balançaient les têtes des six victimes, les privilèges de la ville sont abolis, et elle paie une énorme amende, sans préjudice des impôts courants. Après quoi, en l'honneur de la semaine sainte, le roi accorde à tous les habitants un pardon général, à la suite duquel on en décapita encore une demi-douzaine. Il en fut un peu de même dans toute la France. Les Parisiens et les Flamands furent encore plus mal traités.
La guerre avec Y Angleterre avait recommencé, mais mollement menée de part et d'autre. En France la grande idée fut pendant plusieurs années de faire une descente en Angleterre et des préparatifs immenses eurent lieu à plusieurs reprises. C'est le port de l'Ecluse qui était le point de concentration et de départ. La principale tentative fut faite en 1387. Pendant huit mois on ne pensa pas à autre chose. Une flotte de 1.400 vaisseaux, la plus grosse qu'on eût jamais vue, était réunie. Elle devait transporter 8.000 hommes d'armes et 60.000 hommes de pied. Une ville de bois, en pièces démontées, avait été embarquée. Mais l'hésitation du roi, les jalousies entre ses oncles, retardèrent le départ. L'année suivante, les agissements du duc de Bretagne provoquèrent un nouvel ajournement, qui fut définitif. Les Normands, qui avaient contribué pour un tiers à ce formidable armement, l'utilisèrent en partie pour la guerre de course : il y eut même un combat naval en rade d'Honfleur où une flotte anglaise fut détruite.
Tout cela ne menait à rien, qu'à des dépenses énormes autant que stériles. On en revint au régime
des trêves indéfiniment renouvelées. D'ailleurs la folie de Charles VI (1392) et le mariage de sa fille avec le roi d'Angleterre (1398) augmentaient les chances de paix. Môme le renversement de Richard II et son remplacement par Henri IV de Lancastre ne ralluma pas les hostilités (1399). Les dernières difficultés pendantes concernaient la succession de Charles le Mauvais. Il était mort (1387) dans des circonstances affreuses. Devenu vieux et glacé il se faisait chaque nuit envelopper d'un drap imbibé d'eau-de-vie qu'on lui cousait autour du corps, afin de le réchauffer. Un soir, le serviteur chargé de ce soin, au lieu de couper le fil, approcha une chandelle pour le brûler : tout prit feu, le malheureux roi flamba comme un punch. Son fils, après de longues négociations, renonça définitivement aux anciennes possessions de son père en Normandie, moyennant le duché de Nemours (1404).
Malheureusement les discordes sont de plus en plus aiguës entre les princes du sang qui se disputent le gouvernement durant les accès de folie du roi. L'assassinat du duc d'Orléans, frère de Charles VI, par Jean sans Peur, duc de Bourgogne, déchira le royaume entre Armagnacs et Bourguignons. Les deux partis sollicitent l'alliance du roi d'Angleterre, qui favorise l'un ou l'autre suivant les circonstances. Paris est en proie aux horreurs des Cabochiens, puis aux horreurs de la répression. La paix avec l'Angleterre fut cependant maintenue tant bien que mal jusqu'à la mort du roi Henri IV (1413). Mais son fils Henri V, plus ambitieux, plus résolu, plus belliqueux, voulut profiter de l'occasion.
Il débarque à l'embouchure de la Seine, à l'abri de la pointe de la Hève, à l'endroit qu'on appelait le Chef-de-Caux, escale qui remontait vraisemblablement à l'époque romaine. Le Havre n'existait pas ; c'est Harfleur qui était alors le port de l'estuaire et la clé maritime de la Normandie. La ville n'avait pas de vaisseaux, était peu en état de défense, elle fut investie le 19 août 1415. Au bout d'un mois, n'ayant pas reçu de secours et n'en ayant pas à espérer, elle se rendit (22 sept.). La plupart des habitants furent expulsés et remplacés par des Anglais. C'est un second Calais que l'Angleterre avait en France. Henri V y laissa une forte garnison, puis se mit en route pour gagner Calais à travers le Pays de Caux et la Picardie.
Une grosse armée féodale s'était enfin réunie à Rouen, sous la conduite du connétable d'Albret, un des chefs du parti Armagnac. Le duc de Bourgogne resta à l'écart : il avait traité secrètement avec le roi d'Angleterre. Henri V n'ayant pu franchir la Somme au gué de Blanchetache, mieux gardé que sous Philippe de Valois, la passa sur une chaussée abandonnée aux environs de Nesle, entre Ham et Péronne, et se dirigea vers le nord à marches forcées, sous une pluie battante. 11 rencontra l'armée française près d'Azincourt. Elle se montra aussi incapable de manœuvrer qu'à Créy et à Poitiers, et le résultat fut le même (15 nov. 1415).
L'année suivante se passe en vaines négociations, mais en 1417 Henri V reprend l'offensive. Pendant que Jean sans Peur rentre dans Paris et fait un massacre d'Armagnacs, le roi d'Angleterre débarque (1 er août) à l'embouchure de la Touques, sur
la plage de Trouville, et commence la conquête méthodique de la Basse-Normandie. L'armée anglaise marche sur Caen, avec beaucoup d'ordre et de discipline, car le roi d'Angleterre voulait prouver qu'il ne venait pas en ennemi, mais en souverain légitime. Il ordonna surtout de respecter les gens et les biens d'Eglise, aussi les deux grandes abbayes de Saint-Etienne et de la Trinité le reçurent sans résistance. La ville se défendit bravement durant dix-sept jours, le château plus longtemps encore. La plus grande partie de la population, soit 25.000 habitants, fut chassée. Henri V fit de Caen son quartier général et une sorte de capitale provisoire.
Il ne s'arrête pas en si bon chemin. Bayeux, Argentan, Alençon se rendent sans grande difficulté. Falaise, dont la position est plus forte, se défend jusqu'au mois de février 1418. Du reste tout se passe en bonne et due forme. Ceux qui se soumettent n'ont rien à craindre ni pour leurs personnes ni pour leurs biens ; les autres sont bannis et des règlements fixent la date et les conditions de leur départ. Cette régularité contraste avantageusement avec l'anarchie qui régnait dans le royaume de France. Les Normands, hommes d'ordre, s'accommodent assez bien de ce prince rigide mais fidèle à sa parole. Avec lui on sait à quoi s'en tenir : beaucoup se rangent d'eux-mêmes sous son autorité.
Toute la Basse-Normandie est occupée par les lieutenants d'Henri V pendant que lui-même se dirige sur Rouen. Il assure ses communications par Evreux, Louviers, Pont-de-1' Arche, et franchit la Seine près de l'abbaye de Bonport, en jetant
un pont sur des bateaux de cuir bouilli. La vallée de l'Andelle est occupée, Rouen est isolé, et une armée de 45.000 hommes campe sous ses murs (29 juillet 1418).
Rouen à cette époque était une vraie capitale, presque l'égale de Paris. On lui attribue 300.000 habitants. Elle était riche par son industrie drapière et par son commerce maritime. Une enceinte continue la défendait avec un très fort château construit par Philippe Auguste, et dont il reste encore le donjon, qu'on appelle la tour de Jeanne d'Arc. Le pont qui unissait les deux rives était également fortifié ainsi que l'arsenal du Clos-des-Galées. Les remparts étaient en état, la commune avait été rétablie, et la ville venait de passer au parti bourguignon qui avait envoyé des renforts commandés par un capitaine bourguignon, Gui le Bouteiller. La garnison comptait 5.500 nommes d'armes, plus un contingent de 600 volontaires parisiens et une milice bourgeoise s'élevant à 16.000 hommes sous les ordres d'un chef populaire, Alain Blanchart. Les remparts étaient garnis d'artillerie.
La ville était disposée à une défense énergique. Les habitants s'étaient pourvus de vivres pour dix mois; ceux qui n'avaient pu le faire étaient partis. Malheureusement Jean sans Peur ne répondit pas à l'appel des assiégés. Il ne vint pas lui-même et n'envoya même pas de chef qualifié pour une si grosse affaire, comme s'il était gêné par quelque pacte secret. Les Anglais eurent ainsi le loisir d'investir complètement la place, par terre au moyen d'un immense retranchement, par eau en bloquant la Seine en amont et en aval au moyen de leur flotte.
Un vieux prêtre, qui avait forcé les lignes anglaises, vint jusqu'à Paris auprès du roi crier le « grand haro » des Normands, c'est-à-dire l'appel suprême. Les Normands menaçaient, si on les laissait tomber aux mains du roi d'Angleterre, de devenir les pires ennemis du roi de France. Leur appel resta vain. Jean sans Peur fit de vagues promesses, s'avança même jusqu'à Pontoise, envoya une ambassade : tout cela ne servit de rien.
La ville n'avait rien à craindre d'un coup de force. Les Rouennais faisaient même des sorties et leurs cent canons creusaient des brèches dans les rangs anglais. Mais la famine commençait à sévir. Toutes les bêtes comestibles étaient mangées, et même les autres. Les vivres étaient hors de prix : un cheval se vendait 1.280 francs de notre monnaie, un chien de 48 à 96 francs, une souris 8 francs. Et ces chiffres doivent être au moins triplés pour correspondre à la valeur actuelle de l'argent. Les bouches inutiles furent chassées hors des murs ; le roi d'Angleterre refusa de les laisser passer : 12.000 femmes, enfants, vieillards, durent rester dans le fossé en décembre, vivant d'herbe gelée. 11 fallait se rendre : 40.000 habitants avaient succombé.
Le 2 janvier 1419, une ambassade vint trouver le roi, mais refusa de rendre la ville à discrétion. Une sortie avait échoué, par la faute ou par la trahison du chef bourguignon, Gui le Bouteiller. Les habitants songèrent alors à s'ensevelir sous les ruines de leur cité. Prévenu de ce projet par la même voie, Henri V, qui voulait reprendre Rouen mais non le détruire, accorda une capitulation. La ville paierait une contribution de 300.000 écus
d'or, les habitants auraient la vie sauve mais se reconnaîtraient les sujets du roi d'Angleterre, neuf d'entre eux seraient livrés à sa merci. Henri V fit une entrée triomphale (19 janvier 1419) et permit aux victimes expiatoires de se racheter, sauf le brave Alain Blanchart, qui fut pendu et qui méritait mieux : « Je n'ai pas de bien, dit-il en allant au supplice, mais quand j'en aurais, je ne l'emploierais pas à empêcher un Anglais de se déshonorer. »
Le reste de la Normandie suivit le sort de Rouen. Le Château-Gaillard tint encore près d'un an, mais dut céder (9 décembre 1419) n'ayant plus de corde pour tirer l'eau du puits. Seul le Mont Saint-Michel demeura imprenable. La noblesse normande dut venir à Rouen rendre hommage à son nouveau suzerain. Beaucoup refusèrent et eurent leurs biens confisqués, comme la veuve du sire de la Roche- Guyoïi. Elle ne voulut ni reconnaître un roi étranger, ni épouser Gui le Bouteiller, de plus en plus suspect de trahison, qui ne rougit pas de recevoir des Anglais les domaines qu'elle n'avait pas consenti à lui apporter en dot.
La chute de Rouen et la perte totale de la Normandie amenèrent des essais de réconciliation entre Armagnacs et Bourguignons. Jean sans Peur, toujours partagé entre plusieurs desseins, avait d'abord cherché à s'entendre avec Henri V. Il lui offrait les conditions de la paix de Brétigny, c'est-à-dire le sud de la France, avec la Normandie en plus et la main de Catherine, fille de Charles VI. Une entrevue eut lieu à Pontoise, mais Henri V mit en avant de nouvelles exigences : a Beau cousin, dit-il à Jean sans Peur qui essayait de discuter,
sachez que nous aurons la fille de votre roi et le reste, ou que nous vous mettrons, lui et vous, hors de ce royaume. »
Jean sans Peur se retourna vers les Armagnacs, dont le chef était le dauphin Charles, faible adolescent de seize ans, qui était soutenu par les provinces du centre et du bassin de la Loire. Les deux princes eurent une première entrevue à Pouilly, près de Melun, où ils parurent réconciliés. Mais Jean sans Peur continue à négocier sous main avec le roi d'Angleterre. Néanmoins une seconde entrevue a lieu au pont de Montereau sur l'Yonne. Elle tourne mal. Le dauphin reproche au duc sa duplicité, on en vient aux propos aigres et les compagnons du dauphin massacrent Jean sans Peur (10 septembre 1419). Ce meurtre, qui semble bien avoir été prémédité par l'entourage du dauphin, avait la prétention de venger celui du duc d'Orléans. C'est la France qui était frappée : « Voyez ce trou, disait plus tard un chartreux en montrant à François I er le crâne de Jean sans Peur où une blessure était restée visible; c'est par là que les Anglais passèrent en France. »
En effet le parti bourguignon se jeta sans réserve dans les bras du roi d'Angleterre. L'Université et les bourgeois de Paris poussèrent à cette entente. Le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon, commença par traiter en son nom personnel à Arras, puis les négociations se poursuivirènt avec la reine Isabeau de Bavière et le fantôme de roi qu'était devenu Charles VI. Le traité définitif fut signé à Troyes (21 mai 1420). Le roi d'Angleterre devait épouser la belle et gracieuse Catherine de France ;
le dauphin était désavoué et traité de « soi-disant » dauphin ; le roi d'Angleterre est désigné comme héritier de Charles VI et en prend le titre avec le gouvernement immédiat du royaume. Il conserve naturellement, en attendant le reste, tout ce qu'il possède ou occupe déjà, y compris la Normandie. Le traité fut exécuté et communiqué à toute l'Europe. L'Université, le Parlement, les Etats Généraux lui jurèrent fidélité, et le roi d'Angleterre fit son entrée solennelle à Paris, aux côtés du roi de France (déc. 1420).
Le roi de Bourges. — Le sentiment national. — Jeanne d'Arc. — La réconciliation des Bourguignons et des Armagnacs. — La Normandie reconquise.
Après le traité de Troyes, le parti Armagnac devenait, sans avoir mérité cet honneur, le parti français, ^e dauphin, quoique désavoué et mal entouré, conservait encore son autorité au sud de la Loire, et ses chefs de bandes tenaient campagne sur les confins de la Normandie et de l'Ile-de-France. Henri V s'apprêtait à pousser une pointe vers le Nivernais lorsqu'il tomba malade et mourut inopinément. Il laissait pour héritier un enfant de quelques mois, Henri VI, lequel aura pour régent le duc de Bedford, frère d'Henri V (31 août 1422). Quelques semaines plus tard, le pauvre roi fou, Charles VI, le suivait dans la tombe, et Henri VI était proclamé à Paris roi de France et d'Angleterre. La France du Midi reconnaissait le dauphin, Charles VII, qui se trouvait alors au château de Mehun-sur-Yèvre, près de Bourges, et que ses ennemis appellent par dérision le roi de Bourges.
La Normandie avait son organisation particulière depuis qu'elle avait été reprise par Henri V. Elle
était administrée par un conseil spécial et une chambre des comptes siégeant à Caen. C'est « l'Echiquier des Comptes », démembré de « l'Echiquier des Causes » resté à Rouen. A l'avènement d'Henri VI, il semblait que cette organisation à part n'eût plus de raison d'être puisque le jeune roi était proclamé à la fois roi de France et d'Angleterre. Néanmoins le régent maintint le conseil de Normandie. Il voulait se garder contre un retour de fortune et ne pas lier la possession de la Normandie à la possession de la France. Du reste Henri V à son lit de mort avait donné pour mot d'ordre à ses conseillers intimes de ne jamais abandonner la Normandie. Le conseil de Normandie, sauf deux ou trois Anglais, n'était composé que de Normands ralliés. Bedford tenait à ménager cette province susceptible : il respecta les vieilles institutions et coutumes, fît remise aux Rouennais d'une partie de leur rançon, et fonda à Caen une Faculté de droit (1432), qui fut complétée quelques années plus tard (1437-1439), malgré les réclamations de l'Université de Paris. Enfin il renonça au système d'introduction de colons anglais, qui était odieux aux Normands et peu agréable aux Anglais, obligés de vivre dans un milieu hostile.
Malheureusement Bedford ne peut assurer l'ordre et la sécurité. Les bandes armées sont le fléau du pays. Les bandes d'Armagnacs dévastent ce que les bandes anglaises ont respecté. Même la Normandie, qui est relativement favorisée, se dépeuple. Partout on a le spectacle d'églises effondrées, de couvents abandonnés, de villages en ruines que personne ne veut habiter ni reconstruire. Le pays de
HISTOIKE DE NORMANDIE
Caux est infesté de loups. En parlant de Pontorson, un acte dit « la feue ville de Pontorson ». Et avec cela les impôts augmentent. Chaque année les Etats de Normandie sont convoqués pour voter de nouveaux subsides. Comme beaucoup de provinces ne peuvent plus rien payer, parce qu'elles n'ont plus rien, le fardeau retombe sur celles qui sont encore comparativement solvables, comme la Normandie.
La misère n'était pas moins grande dans les pays qui avaient reconnu Charles VII, et en outre l'administration y était plus chaotique. La cour du faible souverain était déchirée par les intrigues de ses favoris; ses chefs militaires ne s'entendaient pas entre eux. Leurs jalousies amenèrent un désastre sous les murs de Verneuil (17 août 1424). Les Anglais, commandés par Bedford, s'étaient retranchés derrière une ceinture de pieux. Les Français attaquèrent à l'aveuglette, une partie ne suivit pas, une autre pilla les bagages de l'ennemi au lieu de le tourner. Ce fut un nouvel Azincourt. Les Français perdirent 7.000 hommes, la moitié de leur armée, et se retirèrent vers la Loire.
La guerre languit dès lors jusqu'au siège d'Orléans (1428). La ville, mollement bloquée par une faible armée anglaise, fut délivrée par Jeanne d'Arc, la miraculeuse paysanne qui incarne le sentiment national, plus vivace chez le peuple constamment pillé par l'étranger que chez beaucoup de seigneurs pour qui la guerre est un métier plein d'attrait et de profit. Les soulèvements ruraux éclataient partout. En Normandie, il y a des guérillas dans toutes les forêts, et les pires supplices ne
découragent personne. Le matin de la bataille de Verneuil, une partie du contingent normand avait déserté le camp anglais. Bien mieux, le bruit que les Français étaient vainqueurs ayant couru, les paysans se soulevèrent de toutes parts et massacrèrent les soldats anglais débandés au début de l'action. Cet état d'esprit explique l'enthousiasme soulevé par les succès de Jeanne d'Arc. Chaque étape, délivrance d'Orléans (8 mai 1429), victoire de Patay (18 juin), sacre du roi à Reims (17 juillet), avait un retentissement profond. En Normandie, on escomptait déjà l'entrée du roi Charles VII à Paris et à Rouen. Un pauvre musicien ambulant, Philippe le Cat, complota pour livrer Cherbourg aux Français. Il fut exécuté au moment du sacre.
Les choses n'allèrent pas si vite par l'inertie du roi et l'incohérence de son entourage. Jeanne n'est pas soutenue dans un coup de main sur Paris, et elle est prise l'année suivante à Compiègne, dans une sortie. Charles VII ne tenta rien pour la sauver, ne proposa ni rançon ni échange. Le peuple partout pria pour elle, la cour s'empressa de l'oublier.
Le procès de a la bonne Lorraine » eut lieu à Rouen. C'était un procès d'hérésie et de sorcellerie. Jeanne, prise à Compiègne, dans le diocèse de Beauvais, était justiciable de l'évêque de cette ville, Pierre Cauchon. Il était réfugié à Rouen parce que la ville de Beauvais avait passé à Charles VII C'était un ambitieux sans scrupules, qui convoitait l'archevêché de Rouen alors vacant. Il avait été recteur de l'Université de Paris et très mêlé au mouvement cabochien. 11 prit pour procureur générai son grand vicaire, exilé comme lui, et pour asses-
HISTOinF DB NORMANDIE
seurs des ecclésiastiques parisiens et normands inféodés à la cause anglaise. Il s'agissait de détruire l'effet moral de l'œuvre de la Pucelle en l'attribuant à une influence diabolique. Le procès est conduit avec une mauvaise foi éclatante, mais avecun respect extérieurdes règles canoniques. Cauchon était un procédurier très expert. Jeanne d'Arc, malgré l'abattement d'une atroce captivité qui durait depuis près d'un an, malgré les conseils perfides que lui donnait son confesseur, un chanoine de Rouen nommé Loyseleur, malgré l'absence de tout secours humain, montra une fermeté et une présence d'esprit véritablement merveilleuses chez une villageoise ignorante de dix-neuf ans. Durant son séjour à la cour, elle avait pourtant appris à signer, peut-être même à lire et à écrire.
Elle avait été enfermée dans une des tours du vieux château de Philippe Auguste, qui n'est pas celle qui porte son nom. La « tour Jeanne d'Arc » était le donjon ; c'est là que le tribunal siégera dans la chapelle ou dans la salle du Parlement. Le cachot de Jeanne, à peine éclairé, occupait l'étage intermédiaire. Elle était étroitement enchaînée jour et nuit et gardée à vue. On avait même fait à son intention une cage de fer, mais il n'est pas prouvé qu'elle ait servi. Jeanne avait encore ses habits d'homme et comparut ainsi devant le tribunal. Le procès dura trois mois, du 21 février au 23 mai. Plusieurs des interrogatoires eurent lieu au secret, dans la prison même, en présence d'un petit nombre d'assesseurs. Du moins l'accusée ne fut pas mise à la torture, bien qu'elle en eût été menacée.
Proclamée hérétique, elle devait être brûlée vive
Le mont St-Micbel au XV e Siècle. (Miniature du livre d'heures du duc de Berry.) —
Abbaye de St-Wandrille.— Cathédrale de Coutances. (Phot. sites et Mon. du T. c. t:\ Pl. XI.
si elle ne rétractait pas ses prétendues erreurs. Elle céda momentanément ou fit mine de céder, au cours d'une suprême admonestation au cimetière Saint- Ouen, et fut condamnée àla prison perpétuelle (24 mai 1431). Les Anglais voulaient davantage. « Nous la rattraperons *, dit Gauchon. On Pavait laissée aux mains des Anglais au lieu de la mettre en prison d'Eglise, comme elle y comptait. Trois jours plus tard, on la retrouva vêtue d'habits masculins, qu'on avait laissés exprès à sa portée, et elle déclara que « ses voix » lui avaient fait honte de sa faiblesse. Elle rétracta sa rétractation et fut brûlée vive sur la place du Vieux-Marché comme étant retombée dans son péché, c'est-à-dire comme « relapse ». Sa mort fut à la fois héroïque et touchante (30 mai 1431). Elle comprit en mourant, dit un historien contemporain, que ses voix, dont elle avait douté un moment, ne l'avaient pas trompée, mais que « la délivrance promise par elles c'était la mort » (Petit- Dutaillis). Elle arracha des larmes, même à ses juges : ce Ah ! Rouen, s'écria-t-elle en montant sur le bûcher, j'ai grand'peur que tu n'aies à souffrir de ma mort. »
Ce furent plutôt les Anglais qui en souffrirent. Le supplice de Jeanne d'Arc ne releva pas leurs affaires. Malgré l'inaction de Charles VII, la France se libère elle-même. La Normandie est en pleine fermentation. Dans le Perche, dans le Cotentin, c'est une vraie chasse aux « Godons », comme on appelait familièrement les Anglais. Même un nommé Ricarville, avec une centaine de compagnons, réussit un coup de main sur le château de Rouen. Il fut
massacré avec les siens, mais il eût suffi de peu pour que la ville fût prise. Bedford, ne sachant que faire pour arrêter cette « chouannerie » avant la lettre, donne ordre aux habitants de s'armer et de s'exercer au tir de Tare le dimanche. Les soldats de profession, jaloux de ces miliciens rustiques, en massacrent quelques centaines. C'est le signal d'un véritable soulèvement. Une armée de 12.000 paysans commandée par un gentilhomme et un roturier, le sire de Marville et un certain Cantepie, vint assiéger Caen. Elle tomba dans une embuscade et fut à moitié détruite (1434). Une surprise sur Harfleur fut plus heureuse. Une troupe de 104 exilés, sous la conduite du sire de Grouchy, escalada les murs et reprit la place. Une cérémonie, dite la « féte des Cent-Quatre », commémore encore chaque année cet exploit.
Rien de tout cela n'était décisif. Il fallait un fait nouveau pour que la balance vînt à pencher définitivement en laveur de l'un des deux belligérants. Ce fait nouveau va se produire à l'avantage de Charles VII, c'est sa réconciliation avec le duc de Bourgogne. Philippe le Bon n'avait jamais beaucoup aimé les Anglais. Au siège d'Orléans, il avait rappelé ses troupes ; il n'avait assisté ni aux funérailles d'Henri V ni au sacre d'Henri VI à Paris (1431). Sauf le serment qu'il avait fait de venger son père, il n'avait aucune raison de continuer une guerre qui ruinait la Bourgogne comme le reste de la France. Un congrès tenu à Arras sous la médiation du légat du pape ne put amener la paix entre la France et l'Angleterre, mais il amena du moins la réconciliation des Armagnacs et des Bourguignons (1435).
Charles VII désavoua le meurtre de Jean sans Peur, dispensa Philippe le Bon de tout hommage féodal, lui céda les forteresses de la Somme, moyennant quoi tous les Français se retrouvèrent unis contre l'étranger.
Le mécontentement fut extrême en Angleterre, mais la mort du duc de Bedford paralysa les effets de ce mécontentement. Le duc de Bedford mourut à Rouen et fut enterré dans la cathédrale, avant même la conclusion définitive du traité d'Arras. Un soulèvement populaire eut lieu presque aussitôt dans le pays de Gaux. Les paysans conduits par un des leurs, Le Caruyer, chassèrent les Anglais de partout, sauf de Caudebec. Dieppe même fut enlevée par surprise. Quelques troupes royales vinrent les rejoindre avec le brave La Hire, mais la mésintelligence se mit entre hommes d'armes et paysans, et les Anglais reprirent le dessus.
Il en fut à peu près de même dans le Val-de- Vire. Paysans et nobles firent cause commune pour courir sus aux Anglais. Ils sont commandés par un certain Boschier et quelques hobereaux. Des chansons populaires, mises sous le nom d'Olivier Basselin ou Bachelin, foulonnier près de Vire, célèbrent les exploits des compagnons du Val-de-Vire. C'est le même Basselin auquel on attribue faussement des chansons à boire ou « vaudevires » plus jeunes d'un siècle et demi. Les Anglais finirent pourtant par être vainqueurs à Saint-Sever, près de Vire, où périrent un millier de Normands et parmi eux peut-être Basselin lui-même.
Il fut plus facile de chasser les Anglais de Paris. La ville était gouvernée par un quatuor peu sympa-
thique où nous retrouvons Pierre Gauchon, devenu évêque de Lisieux. Elle est assiégée par le connétable Richemont, frère du duc de Bretagne. Un complot en ouvrit les portes (13 avril 1436). La garnison anglaise, réfugiée à la Bastille, obtint de se retirer et s'embarqua pour Rouen sous les huées de la foule. Charles VII lui-même se pique d'honneur; il prend part au siège de Montereau et fait son entrée triomphale à Paris (1437). Il ne restait guère aux Anglais que la Guyenne et la Normandie, cette dernière toujours frémissante. On en peut juger par les sentiments patriotiques qu'on trouve dans les oeuvres d'Alain Chartier, secrétaire de Charles VII, qui est de Bayeux. Pour surveiller le Mont Saint-Michel, qui jamais n'avait pu être pris, les Anglais fondèrent Granville, mais le capitaine du Mont Saint-Michel, Louis d'Estouteville, s'empara de la nouvelle forteresse avant même qu'elle ne fût achevée. Bien plus, la ville d'Evreux est enlevée par surprise par un des chefs de bandes de Charles VII, Robert Floquet (1440). En outre les corsaires de Dieppe, que les Anglais n'avaient pu reconquérir, barraient l'estuaire de la Seine.
Une trêve (1444) ajourna le retour de la Normandie à la France, qui dès lors apparaissait comme inévitable, mais l'épuisement général ne permettait guère de continuer une guerre qui ne profitait qu'aux bandes qu'on appelait les Ecorcheurs. Tout le pays retournait au désert et à la sauvagerie. Les malandrins eux-mêmes ne trouvaient plus à y vivre. La dépopulation était effrayante. Dans le diocèse de Rouen, nous voyons que la population de 221 paroisses est tombée de 14.992 âmes à 5.976
FIN DE LA GUEHRE DK CENT ANS
depuis le début de la guerre. Dans le Gotentin on cite une terre, celle de la Roche-Tesson, qui de 80 habitants est tombée à « trois pauvres hommes ». Et la Normandie n'est pas particulièrement à plaindre. Croirait-on que la ville de Limoges n'a plus en 1435 que cinq habitants?
La trêve n'avait rien résolu, mais avait montré combien les Anglais avaient rabattu de leurs prétentions. Il n'était plus question de la couronne de France. Henri VI demandait seulement la Guyenne et la Normandie en toute souveraineté. On les lui refusa. Il se contenta d'épouser Marguerite d'Anjou, qui était de la famille royale, mais qui n'apportait en dot que de vaines prétentions sur le royaume de... Majorque. Cette trêve signée en 1444 pour deux ans se prolongea, de prorogation en prorogation, jusqu'en 1449, tellement des deux côtés on en avait besoin.
Ce délai fut employé par Charles VII à réorganiser l'armée et à débarrasser la France des Ecorcheurs. Une amnistie générale permit à beaucoup d'entre eux de reprendre un métier dans leur pays ; les autres entrèrent dans l'armée nouvelle, composée de compagnies d'ordonnance régulièrement payées et dont les capitaines étaient nommés par le roi. L'infanterie formée de francs archers de village ou de milices communales resta médiocre, faute d'exercice, mais J'artillerie des frères Bureau n'avait pas d'égale. Au contraire en Angleterre tout se désorganise. Le roi Henri VI, lettré, dévot et pacifique, n'a aucune fermeté. Il a du reste l'esprit faible de son grand-père Charles VI. La reine Marguerite d'Anjou a toutes les qualités qui manquent
HISTOIKE DE NORMANDIE.
à son époux, mais elle est détestée comme Française et on ne lui pardonne pas d'avoir fait rendre à son père, René d'Anjou, le Maine et l'Anjou occupés depuis un quart de siècle par l'Angleterre.
Quand la guerre recommencera par la faute des Anglais qui avaient enlevé Fougères par surprise, la partie ne sera plus égale. Tout l'effort des Français se porte sur la Normandie. Pont-de-1' Arche est enlevé dès le mois de mai 1449. La province ne pouvait ni ne voulait se défendre. Les places étaient dégarnies, le trésor vide, et les États s'enhardissaient à refuser les subsides qu'on leur demandait. La conquête se fit en un an (août 1449aoùt 1450). Il n'y avait presque plus d'Anglais dans la province et une amnistie générale était promise aux « Français reniés », c'est-à-dire à ceux qui avaient servi les Anglais.
Les soldats français, bien payés et bien disciplinés, grâce aux 40.000 écus prêtés par Jacques Cœur, n'étaient plus reconnaissantes. Ils furent accueillis en libérateurs. Au contraire les Anglais, se sentant perdus, se permettent tous les excès. Ils n'osent pas affronter la bataille et se confinent dans les villes où ils ne peuvent tenir contre les nouveaux canons. Le connétable Richemont et son neveu le duc de Bretagne enlevèrent le Cotentin en deux mois. Pendant ce temps, le fameux bâtard d'Orléans, Dunois, occupait la Haute-Normandie, qui était un peu son pays, car il avait pour mère une « dame » de Cany, et il recevra comme récompense le comté de Longueville, comme l avaient reçu avant lui du Guesclin et La Hire. Rouen se délivra lui-même. Les bourgeois traitèrent avec le roi. Les Anglais
PIN DE LA GUERRB DE CENT ANS. ISi
furent assiégés dans le château, bombardés, et durent se rendre (29 oct. 1449). Le gouverneur, Somerset, se retira à Caen et Charles VII fit son entrée triomphale dans la vieille capitale normande le 10 novembre. La cour l'avait suivi, et Agnès Sorel, la « dame de Beauté », mourut au château d'Anne ville, près de Jumièges, au cours de ce voyage.
Ces mauvaises nouvelles provoquèrent en Angleterre des troubles, précurseurs de la terrible Guerre des Deux Roses. Suffolk, le favori du roi, fut tué. Pourtant un dernier effort fut tenté. Une armée anglaise, commandée par Kyriel, débarqua à Cherbourg, le dernier port normand qui fût encore à l'Angleterre , prit Valognes, traversa le Cotentin, franchit la Vire, et se dirigea sur Bayeux. Elle fut arrêtée au passage près de Formigny (15 avril 1450) par le comte de Clermont. Les Anglais, fidèles à leur vieille tactique, s'étaient retranchés derrière une palissade de pieux. En arrière ils étaient couverts par un ruisseau. Une première attaque échoua. Alors les deux couleuvrines du génois Giribault, maître de l'artillerie, qui avait inventé une sorte d'affût mobile, ouvrirent le feu sur les Anglais. Ceux-ci réussirent à s'en emparer, mais ne purent les garder. Au moment critique, l'armée du connétable Richemont, qui prit les Anglais à revers, décida de la victoire. La bataille fut livrée en réalité sur le territoire d'Aignerville, où le souvenir en est resté dans les dénominations locales : Pré-aux- Anglais, Pièce-aux- Anglais, Tombeau-aux-Anglais. On a môme retrouvé dernièrement (1905) dans un fossé du Pré-aux-Anglais un fer de pique avec un squelette d'homme et un de cheval. Les Anglais
perdirent 3.774 hommes et 1.200 prisonniers, dont leur général, chiffres considérables pour l'époque. Les Français étaient presque indemnes; ils n'avouent qu'une douzaine de morts. Les Anglais furent enterrés dans quatorze fosses : on a retrouvé plusieurs de ces ossuaires, un notamment au bout du jardin de l'école d'Àignerville.
L'Angleterre ne pouvait renouveler un pareil effort. Somerset capitule à Caen devant les terribles effets de l'artillerie et regagne l'Angleterre. Tout le reste suit. Cherbourg, qui se rendit la dernière, fut bombardée de la grève par les frères Bureau. Les batteries étaient submergées à chaque marée, mais les canons avaient des gaines de cuir. On a retrouvé la trace de ces batteries en creusant le port (1739). La Normandie, cette fois, était française pour toujours. La conquête de la Guyenne fut plus difficile : tout était cependant fini en 1453 et les Anglais ne conservaient sur le continent que la place de Calais. La réhabilitation de Jeanne d'Arc, qui fut solennellement proclamée dans le palais archiépiscopal de Rouen (7 juillet 1456) après un long procès de révision, achevait d'effacer les douloureux souvenirs du passé. Du reste les antiques privilèges de la province furent maintenus, la Charte aux Normands fut confirmée (1458), et le travail de relèvement du pays commença aussitôt. Il est à noter que cette interminable Guerre de Cent Ans finissait sans qu'aucun traité en eût marqué le terme. Elle finit faute de combattants.
Cette longue période de destruction n'a pu laisser beaucoup de monuments. On a plus détruit que construit pendant ce siècle. Le monument le plus
remarquable du xiv° siècle normand, un des chefsd'œuvre classique de l'architecture gothique, l'église Saint-Ouen de Rouen, était à peu près terminée lorsque commença la guerre de Cent Ans. Elle date de 1318-1338. Il en est de même de la belle tour de Saint-Pierre de Caen. Mais tous les monuments, anciens ou récents, menaçaient ruine au commencement du xv e siècle, faute d'entretien. On n'attendit même pas la fin de la guerre et l'expulsion des Anglais pour se mettre à l'œuvre de réparation. Alexandre de Berneval refait, à partir de 1419, la nef de Saint-Ouen dans le style primitif. Jean Salvart répare le chœur de la cathédrale, et un architecte venu de Paris, Jean Robin, commence en 1433 l'église Saint-Maclou pour remplacer celle qui venait de s'écrouler. Ici apparaît et triomphe le gothique flamboyant, de même qu'au porche de l'église de Louviers. Dans un autre ordre d'idées il convient de citer, comme œuvres du xiv° siècle, l'aqueduc de Coutances, qui prouve la persistance de la tradition romaine, et la fontaine de Saint-Marcouf (Manche) avec arcades.