CHAPITRE V
Hommage de Louis XI et des rois ses successeurs , suivi de plusieurs autres vœux considérables, jusqu’ au temps que la ville de Boulogne a été assiégée par les Anglais. Etal de la Trésorerie et de la chapelle avant ce siège.
Le comté (le Boulogne est un de ceux qui devinrent héréditaires sous la seconde race de nos rois. Il dépendait anciennement des comtes de Flandre , qui vraisemblablement l’avaient usurpé sur le domaine de France, pendant les diverses irruptions des Normands. Il était compris entre les sept premières prairies sujettes à ces comtes, et il servit même autrefois d’apanage à Adolphe, second fils de Baudouin-le-Chauvc(i). Le roi Lothaire le revendiqua par la voie des armes , environ l'an 964 , et le transféra dans la maison de Ponthicu , qui était alors une des plus attachées au service de la couronne, les comtes de Flandre ne s’en étant réservé que l’hommage ou la tenue féodale. De la maison de Ponthicu il passa dans celle de Champagne, et ensuite dans celle d’Alsace et de Dammarlin; après quoi il tomba enfin dans la famille des comtes
fl) Du Tillet, ni la lir.melie Ho Boulogne. Meyer, liv. 2 et Ifi. ad ami. ci im
d’Auvergne , ainsi que nous venons de le remarquer au chapitre précédent.
Ceux-ci en furent dépossédés par les ducs de Bourgogne, l’an 1416 selon quelques-uns , ou 1419 selon d autres , et l’on ne sait pas précisément à quel titre ni sous quels prétextes se fît cette usurpation (1). Les uns disent que ce fut par faute de relief et d’hommage dus au comté d’Artois, dont relevait celui de Boulogne; d’autres en rapportent d’autres raisons. Quoi qu’il en soit, Philippe-le-Bon , qui était alors ennemi de la France et allié avec l’Anglais, se maintint dans cette possession tant qu’il vécut , aussi bien que Charles son fils , qui lui succéda ; de sorte qu’ils en jouirent pendant l’espace de soixante années. Mais aussitôt que ce dernier fut mort, Louis XI , profilant de l’occasion, se rendit maître de la ville de Boulogne et de tout le comté.
Il avait toujours eu de grandes inclinations pour ce pays, et il fut bien aise de se le conserver, principalement à cause du culte qu’on y rendait à la mère de Dieu, ainsi qu’il le déclare lui-môme dans plusieurs de ses lettres ; mais il ne voulut point se prévaloir du droit que ses armes victorieuses semblaient lui donner sur ce comté. Il aima mieux en traiter de gré à gré (2) avec Bertrand de La Tour, comme héritier de la maison d'Auvergne , sur laquelle les ducs de Bourgogne l’avaient usurpé, et il lui donna en échange le comté de Lauragais, en Languedoc.
(IJ M. tic La Cucslc, au Traite du Comté de Saiul^Paul, pag. 8».
(2) Justel., Hist. de la maison d’Auvergne, preu. du liv. 3 , pag. 122.
DK BOULOGNE.
Louis laissa dans cette action un rare exemple de justice à la postérité ; niais il en donna un autre encore plus singulier de sa dévotion à la Sainte-Vierge, par l’hommage volontaire qu’il lui fit du comté qu’il venait d’acquérir.
• Le droit d’hommage de ce comté était passé de la maison de Flandre dans celle de France par le mariage d’Isabelle de Hainault, nièce de Philippe d’Alsace, avec Philippe- Auguste. Il en avait été ensuite distrait et réuni à la seigneurie d'Artois , lorsqu’elle fut érigée en comté en faveur de Robert, frère de saint Louis , et il retournait pour la seconde fois dans la mouvance directe de la couronne, en la personne de nôtre Louis XI. Celui-ci en fit une dernière distraction,mais plus glorieuse que la précédente , s’en dépouillant généreusement pour en revêtir la Très-Sainte-Vierge.
Entre toutes les actions de ce prince , il n’y en a point que les auteurs aient plus exalté que celle-ci (1). Ils ont fait de ce plus bel endroit de sa vie un des plus riches ornements de leurs histoires, et ils ont cru ne pouvoir assez louer sa piété , également libérale et ingénieuse , qui le porta à renoncer au titre de seigneur direct du Boulonnais , pour ne plus en prendre d'autre à l’avenir que celui de vassal et de feudataire de Notre-Dame de Boulogne.
Ce fut en effet dans cette qualité qu’il se présenta , l’an 1478, devant son image miraculeuse , où étant à genoux, nue tête, sans baudrier et sans éperons, il lui
(1) P. Matthieu en l’Hist. de Lnms XI ; Nie. Gilles et Belleforest en *euts Ann. de Fr.
fit hommage de son nouveau comté , entre les mains de l'abbé et des religieux de Notre-Dame, et en présence de toute sa cour ; et pour droit de relief il lui offrit un cœur d’or, du poids de treize marcs , depuis apprécié à deux mille écus, obligeant tous ses successeurs, rois de France et comtes de Boulogne, à lui faire le même hommage et à lui payer, à chaque changement d’homme, un cœur d’or de même poids et valeur, pour être employé à l’entretien et à la décoration de son église. Par là il la déclarait dame souveraine d’un pays qu’elle tenait depuis long- temps sous su protection , et il lui mettait sur la tête un des fleurons de cette royale couronne , qui ne reconnaît au-dessus d’elle aucune domination temporelle. Aussi était-il bien raisonnable , comme a remarqué le savant monsieur de La Guëfle, procureur-général sous Henri IV, que la ville de Boulogne, qui était alors un des plus forts boulevards de la France, comme elle l’avait été des Gaules sous l’empire Romain , fut tellement unie au royaume qu’elle ne relevât plus d’ailleurs que d’oii son auguste couronne relève. J’ai cru devoir ici insérer, et à l’honneur de la Sainte-Vierge , et à la gloire de ce prince, les propres termes des lettres qu'il fit expédier , pour rendre cette inféodation des plus authentiques :
« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France, savoir faisons à tous prêsens et à venir , que comme depuis naguère nous avons acquis par titre d’échange de notre très -cher et féal cousin Bertrand de La Tour, comte d’Auvergne, le comté de Boulogne, avec toutes
VIE BOULOGNE
ses appartenances et dépendances quelconques, plus à plein contenues, spécifiées et déclarées ès-lettres de ladite acquisition ; et icelui comté de Boulogne , avons joint , uni et incorporé à notre domaine , pour être dorénavant le propre héritage de nous et de nos successeurs rois de France , et pour en prendre la réelle et actuelle possession , soyons maintenant venus en notre ville de Boulogne , en laquelle pour la grande et singulière dévotion que nous avons à la glorieuse Vierge Mère de Dieu, notre créateur, et à son église collégiale fondée en ladite ville de Boulogne , en laquelle, PAB l’intercession DE LADITE D.VME , SE FONT CHACUN JOUR DE BEAUX ET GRANDS MIRACLES ; considérant aussi les très-grandes et singulières grâces que Notre-Seigneur nous a faites le temps passé, à l’intercession de sadite glorieuse Mère, laquelle en la conduite de nos plus grands faits et affaires nous a toujours imparti son intercession envers Dieu, son Fils... Désirant de tout notre cœur , en reconnaissance de ce , élever et augmenter en honneurs, prérogatives et dignités, ladite église de Notre-Dame de Boulogne, et afin que nous et nosdits successeurs soyons dorénavant participants aux prières, oraisons et bienfaits qui se font et feront en ladite église , et que les religieux , abbé et couvent d’icelle église soient plus tenus et astreints de prier Dieu et sadite Mère pour la santé et prospérité de nous et de nosdits successeurs, Nous avons, de notre certaine science , propre mouvement, grâce spéciale , pleine puissance et autorité royale, donné, cédé, transporté et délaissé , donnons , cédons , transportons et
délaissons à ladite Dame révérée en ladite église de Boulogne, le droit et litre de fief et hommage dudit comté de Boulogne, qui nous eompétait et appartenait pour raison , et à cause de notre comté d'Artois ; lequel fief et hommage dudit comté de Boulogne , nous et nos successeurs rois de France et comtes d’icelui comté , seront tenus de faire dorénavant, perpétuellement, quand le cas y échéra, devant l’image de ladite Dame, en ladite église , ès-mains de l’abbé d’icelle église , comme procureur , abbé et administrateur de son église , et de payer les reliefs , tiers de chambellage et autres droits seigneuriaux pour ce dus à muance de vassal ; et outre, pour honneur et révérence de ladite Dame, nous et nos successeurs seront tenus, en faisant ledit hommage , d’offrir et présenter, devant ladite Dame , notre cœur en espèce et figure de métal d’or » de la pesanteur de treize marcs d’or, qui sera employé au bien et entretenement de ladite église, etc.
Si donnons en mandement , par lesdites présentes, à nos amés et féaux conseillers, les gens tenant nos cours de parlement , les gens de nos comptes et trésoriers, aux baillifs d’Amiens et sénéchal du Boulonnais, et à tous nos autres justiciers et officiers , ou à leurs lieutenants présents et à venir, et à chacun d’eux, si comme lui appartiendra , que de nos présents dons , cessions et transports , et de tout le contenu en cesdites présentes , fassent , souffrent, laissent ledit abbé de ladite église de Boulogne etses successeurs, au nom que dessus, jouir et user dorénavant et perpétuellement à toujours, pleinement et paisiblement, par la manière
et ainsi que dessus est dit , sans leur faire , mettre ou donner , ne souffrir être fait, mis ou donné aucun détourbicr ou empêchement , au contraire , etc. Car ainsi nous plaît-il, et voulons être fait , nonobstant qu'on voulut dire que ledit fief et hommage dudit comté de Boulogne ne pouvaient être séparés et démembrés dudit comté d’Artois , et quelconques édits, statuts, ordonnances, et mandements , ou défenses à ce contraires. Et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours , nous avons fait mettre notre scel à ccsdilcs présentes , sauf en autre chose notre droit , ctl’autrui en toutes. Donné à Hesdin.au mois d'avril, l'an de grâce 1478 , et de notre règne le 17 après Pâques. Sic signatum sub plica, LOUIS : et stiprà plicam , par le roi , le comte de Marie , maréchal de France, et antres présents, M. Picot. Ijecla , publicata et regislrata Parisiis in Parlamento, 18 die Âugusti, anno 1478. Sic signatum, Chartelier.
Ces lettres sont datées du mois d’avril de l’année 1478, et le roi les donna à llesdin, comme il revenait de son voyage de Boulogne , un an après la première entrée qu’il avait faite en qualité de conquérant. Il y avait laissé , dès ce temps-là, d’assez beaux témoignages de sa dévotion à Notre-Dame de Boulogne, et d’assez grands préjugés de ce qu’il devait faire dans la suite : car il y avait fondé en son honneur une messe basse pour tous les jours à perpétuité, et cinq autres à voix haute aux cinq fêtes solennelles de cette Vierge. Pour cela , et pour de pareilles fondations en honneur de Saint Martin , il avait cédé et amorti, au profit de
wmm
l’abbé el des religieux de Notre-Dame, la terre et châtellenie de Brunembert , avec toutes ses dépendances, qui faisaient partie de l'ancien domaine des comtes de Boulogne. (1)
La donation fut approuvée cl ratifiée par Charles VIII , Gis et successeur de Louis , lequel s’acquitta aussi de l’hommage du cœur d'or , faisant gloire de relever de celle que le roi son père avait établie Dame souveraine du comté de Boulogne. Louis XII et François I" rendirent aussi successivement le même hommage à leur avènement à la courone.
Lorsque ce dernier n’était encore que duc de Valois, il fut envoyé à Boulogne en 1514 , avec plusieurs autres princes et seigneurs, pour recevoir Marie d’Angleterre , sœur d’Henri VIII , qui était promise au roi Louis XII, et il l’accompagna dans l’église de ce lieu, où elle fut conduite en procession par les abbés de Notre-Dame et de Saint-UImer, après que l’un lui eut donné à baiser le reliquaire du lait de la Sainte Vierge, et l’autre le chef de Saint-UImer. La princesse ayant fait sa prière dcvanlla sainte image, fut quelque tempsà admirer les riches présents et les offrandes royales qui ornaient ce sanctuaire, et elle les augmenta d’un grand bras d’argent émaillé des armes de France el d’ Angleterre, qu’elle y lassa pour marque de sa vénération. (2)
Cl) Les lettres patentes relatives à 1a donation de la terre de Brunembert , ont été signées par Louis XI,. à Montargis , en 1479
(2) La princesse Marie , sœur de Henri VIII, roi d’Angleterre, débarqua à Boulogne le -10 octobre ; elle était accompagnée de plusieurs princes et grands seigneurs anglais. — François, alors duc d’Alençon,
DF. BOULOGNE
Peu de temps après , Claude de France , fille et héritière d’Anne de Bretagne et de Louis XII, cl épouse de François I", donna à la même image une robe et un manteau de drap d’or , avec une robe de même étoffe pour l'enfant Jésus.
L’an 1532, François I" fit un second voyage à Boulogne (1), où Henri VIII, roi d’Angleterre , le vint joindre, l'un accompagné des enfants de France , des ducs de Vendôme et de Guise , du légal , et des cardinaux de Tournon et de Gramont ; l'autre suivi des princes d’Angleterre , et des ducs de Suffolk et de Norfolk. Tous deux logèrent dans l’abbaye de Notre- Dame, dont la cour était alors fermée de deux grands corps de logis. En l’un sur la porte était logé le roi d’Angleterre , et celui de France occupait l’autre. Le réfectoire des religieux, qui était au milieu, fort richement accommodé, servait de salle commune pour les festins et pour les entretiens particuliers des deux rois. Leur entrevue dura cinq à six jours , et l’on y conclut une ligue contre le Grand-Turc. Pendant tout ce séjour, les habitants de Boulogne eurent la satisfaction devoir plusieurs fois ces deux majestés prosternées devant l’image de la Sainte Vierge , y donner comme
depuis roi de France sous le titre de François 4 <r , les ducs de Guise, de BourbonT et l 's comtes de Vendôme et de St.-Fol, la reçurent à son arrivée dans le port.— Le lendemain le duc de Valois l’épousa, au nom du roi Louis XII, dans l’église de Notre-Dame, et la conduisit ensuite à Abbeville, où le roi l’attendait.
Voyez le manuscrit de Dubuisson, en la possession du M. Louis Cousin, page 608.— Louandrc, List. d’Abbeville, page 275.
(1) Mélanges hislorii|ucs, pag
.106 et 107.
HISTOIUK DK NOTKK-DAMK
u l'euvi (ouïes les marques possibles de dévotion el de respect.
Outre les rois el les princes qui honorèrent Notre- Dame de Boulogne , depuis l’hommage de Louis XI , il v eut plusieurs autres personnes de la première qualité qui sc distinguèrent dans cette occasion. Philippe de Crcvecœur , seigneur des Cordes ou d’Esquerdes , maréchal de France, qui avait le plus contribué à la réduction du pays Boulonnais , el qui eu fut le premier gouverneur et sénéchal depuis sa réunion à la couronne , fut aussi un des premiers imitateurs de la piété du roi envers la Saiute Vierge (1). Il donna à la chapelle quatre grandes lampes d’argent qui pesaient autant que lui tout armé ; el afin qu’elles brûlassent nuit et jour devant l’image, il légua quatrevingts livres de rente annuelle à prendre sur tous ses biens. Étant à la suite de Charles VIII, qui allait conquérir le royaume de Naples, il mourut à trois lieues de Lyon, l’an 1494, et son corps fut rapporté avec beaucoup de solennité (2) en l’église de Boulogne, où il reçut l'honneur de la sépulture, ainsi qu'il l'avait souhaité par son testament. Autoine Dubois , évêque de Béziers, el Jean Dubois , seigneur d’Esquerdes , ses neveux et héritiers , ratifièrent la fondation qu’il avait faite ; et Euslache de Fiennes , aussi seigneur
(i) Philippe d'Esquerdes fut enterré dans l'église de Notre- Dame, au côté droit du chœur, où su trouvait la représentation du St. Sépulcre, Il était baron de Liannc en Boulonnais, chevalier de la Toison-d’Or, et avait reru le bâton de maréchal en 1Î80.
(2) Belleforesl, lom. 2, I. 5.
TT
'TPar-jr