CHAPITRE IV
Voeux cl offrandes des rots très-chrétiens et des premières personnes du royaume , jusqu’au temps de l'hommage de f.ouis XI.
Ayant déduit, le plus succinctement que j’ai pu, les principaux témoignages de respect que les étrangers ont rendus à Notre-Dame de Boulogne, l'ordre que je me suis prescrit veut que je passe maintenant à ceux qu’elle a reçus, tant de nos rois très-chrétiens que des premières personnes du royaume.
L’an 1213 , Philippe-Auguste vint à Boulogne (1), où il avait donné le rendez-vous général à toutes ses troupes, pour s’opposer aux entreprises du roi d’Angleterre , du comte de Flandre , et de celui de Boulogne môme, qui s’étaient ligués contre lui. Durant le séjour qu’il fit en cette ville, il visita plusieurs fois l’église de Notre-Dame, et y laissa, pour marques de sa dévotion, une double croix d’argent, garnie de reliques, et enrichie de pierreries ; une très-belle image de vermeil doré, et un cœur d’or.
Un autre Philippe, quatrième du nom, surnommé le Bel , y donna un grand reliquaire de vermeil doré , contenant, sousun cristal, des parcelles de la vraie croix
Clironir., Morin. Manuscript.
I»E BOULOGNE
enchâssées dans un émail d’or. Pour augmenter la splendeur du culte divin dans cette Église, il lui céda certaines parties de rente et portions de terre , jusqu'à l'estimation de neuf vingt livrées, situées dans le pays reconquis, dont elle a toujours joui , jusqu’à ce que les Anglais se sont emparés de ce pays-là. Il fit ces donations pendant qu’il était à Boulogne , avec une ^ cour très-leste et très-nombreuse (1), au sujet du mariage d’Isabelle, sa fille, avec Édouard II, roi d'Angleterre, qui fut célébré en l'église de Notre-Dame. Quatre rois, trois reines et quatorze fils de rois ou princes du sang de France assistèrent à celte cérémonie, dont la solennité fut des plus pompeuses. Elle commença le 22 janvier 1308, et dura plusieurs jours. Ce fut pendant tout ce temps-là que diverses personnes de celle cour honorèrent la sainte image de leurs présents; entre autres la reine de Navarre , femme de Louis Ilutin, fils aîné de Philippe, qui luioifrit un chef d'argent couronné à la façon de reine.
Les rois Jean et Charles V , son fils, surnommé le Sage , ont depuis imité et même surpassé cette pieuse libéralité de leurs prédécesseurs. Après que Jean , très-brave , mais très-infortuné prince , eut été fait prisonnier en la funeste journée de Poitiers, et conduit en Angleterre, Charles, pour lors régent du royaume, vint à Boulogne, et, pour intéresser la Sainte-Vierge à la délivrance du roi son père , il fil ériger un autel dans sa chapelle et devant son image , oü il ordonna
(t) Ancienne Cliron. de Flnnd., mise an jour par D. Sauvage, ch. 50.
que i’on célébrât tous les jours une messe en son honneur , et que l’on en chantât une autre toutes les semaines. Pour cela il transporta à l’église de Boulogne la propriété des terres et des autres droits qui composaient le domaine du roi en la ville d’Étaples. Le roi fut remis un peu après en liberté ; et venant de Calais à Boulogne à pied par dévotion , comme nous 1 avons déjà remarqué, il ne se contenta pas de ratifier agréablement la fondation que son fils y avait faite , il l’augmenta même de soixante livres parisis de rente, à prendre sur le péage ou travers de Nampont, que Charles céda depuis en toute propriété à cette église.
Celui-ci confirma aussi toutes les donations que son père et lui avaient faites , et il voulut que les lettres en fussent gardées dans les archives de Saint-Victorlès-Paris , afin que l’abbé de ce lieu , qui était chef de la congrégation des chanoines réguliers de Saint- Augustin, dont l’abbaye de Notre-Dame de Boulogne était un membre (1), veillât, en qualité de supérieur , à l’exécntion de la fondation qu’il y avait faite. Les intentions de ce sage et zélé bienfaiteur ont été exécutées jusqu’à présent. Dieu a permis que malgré tant de fâcheuses révolutions qui sont arrivées dans notre église, cette fondation y ait toujours été religieusement acquittée, à la grande édification des peuples, que l’on voit assister en foule à cette messe du roi , qui se dit tous les jours la première à l’autel de Notre-Dame.
Charles VII, petit-fils de Charles V, honora aussi
(4) CI. Malingre , Anliq. de Taris, liv. 2, p. 441.
UK BOULOGNE.
l’image de cette Vierge , par l’offrande qu’il lui fit d'une grande image de vermeil doré, portant une couronne enrichie de pierreries , et tenant une relique en sa main. Elle était posée sur un piédestal d’argent à six pans, sur l’un desquels étaient marquées les armes du dauphin de France, qui régna après lui sous le nom de Louis XI, dont nous rapporterons l’hommage au chapitre suivant. ;
La piété des rois est ordinairement suivie de celle de leurs sujets: aussi les règnes de ceux dont je viens de parler ont eu cela de glorieux , que les personnes les plus considérables du royaume ont, à leur exemple, signalé leur dévotion envers Notre-Dame de Boulogne par les divers présents qu’ils ont faits, tant à son image qu'à son église.
Pour n’en omettre aucun , il faudrait transcrire ici mot à mot l’inventaire que Jean de Licques, chanoine régulier et trésorier de Notre-Dame, fit, l’an 1 527 . par le commandement de Jean de Gouy, son abbé; mais les règles que je me suis proposé de suivre dans cet abrégé ne me le permettant pas , il me suffira de remarquer, entre tous ces présents, comme par manière de choix, celui d'un comte d’Auvergne, qui était l’effigie d’un homme sur un cheval bardé, portant les armes de cette maison, le tout en argent ; celui d’un seigneur de Béthune , qui était une image de Notre- Dame, aussi d’argent, sur un piédestal de même métal; celui d’un seigneur de Nèfle , qui était un vase d’or, bordé de pierreries , renfermant des cheveux de la Sainte-Vierge ; celui d’Henri de Dampierre , qui était
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un calice (l'or , du poids de quatre marcs , donné à la charge d'une messe par chacun an ; éelui de Guy de la Trémouille , qui était une image de Notre-Dame , faite d’argent, du poids de dix-sept marcs six onces et demie, tenant en sa main un petit reliquaire, et ayant devant elle un homme à genoux , sur un piédestal où était gravé le nom du donateur ; celui du maréchal de Boucicaut, qui était un fermail d’or fait en sautoir, et enrichi de perles et de pierreries , au milieu duquel on voyait un éléphant portant une tour; celui de Charles de Savoisi, grand échanson de France sous Charles VI , qui était un tableau d’or de l’Annonciation de la Vierge , émaillé et greneté de saphirs , de rubis et de perles ; celui du duc de Bourbon , qui était une riche émeraude dans un anneau d’or; celui d’un seigneur de Rambures, qui était un doigt d’argent émaillé ; celui enfin d’un seigneur d’Ailly , qui était un cœur d’argent avec son écusson.
La dévotion des dames, pendant tous ces règnes, ne le céda point à celle des hommes en cette occasion. Marguerite deDampierre, femme de Gaucher de Châtillon, second du nom , entre les legs pieux qu’elle fit à diverses églises par son testament passé l’an 1308 , laissa une somme d’argent à celle de Notre-Dame de Boulogne (1) , pour came, dit-elle, de restor de pèlerinage, et ordonna qu’on y envoyât, après sa mort, un pèlerin en son nom. Marie d’Espagne, qui avait épousé en premières noces Charles d’Evreux, comte d’Etam-
(1) Pu Chcsiic > Hi*t. de la M. de Chàtil., 1.7, ch. 3.
de non.o«NKÎ
pes , et en secondes noces Charles de Valois , comte d’ Alençon , donna à la môme église une chasuble et deux tuniques de velours cramoisi , qui est le plus ancien ornement qui lui reste aujourd’hui de tant d’autres qu’elle possédait autrefois. Marie de Châtillon. dame de Senarpont , femme de Jean d isque, fils de Coiard, capitaine de Boulogne, augmenta les richesses de la trésorerie d’un reliquaire de grand prix, où d’un côté était l’image de sainte Agathe , et de l’autre celle de sainte Marguerite. Les dames d'Eiubri, de Hourecq, du Rosoy, et plusieurs autres , firent d’autres offrandes considérables à la chapelle.
Mais tout cela ne fut pas capable d'égaler ce qu'avait fait auparavant l’illustre Mabault, comtesse de Boulogne, fille de Renaud de Dammartin , et femme de Philippe de France , oncle de saint Louis. Tandis que son époux s’efforcait de perpétuer sa mémoire (l)par la construction des châteaux de Boulogne (2) etd'Hardelot, et par plusieurs autres ouvrages somptueux et magnifiques , elle trouvait son plaisir et sa gloire à employer une grande partie de ses biens en des usages de charité et de religion. Non contente d’avoir fondé et doté la chapelle de l'hôpital de Sainte-Catherine , elle en érigea trois autres en l’église de Notre-Dame, à qui elle légua la maison et les terres qui composent aujourd’hui la ferme des Moulins-l’Abbé , et quelques
(4) Gén. des comtes de Boulogne, imprimât ci» loti'*.
(2) Une inscription en caractères gothiques , gravée sur une table de marbre du Boulonuais , et placée au dehors de la porte d’entrée de ce château , rappelle la date de sa construction et le nom de son fondateur.
autres portions de son héritage, avec quarante arpens de bois, outre le droit de chauffage, que ses prédécesseurs avaient accordé à l’abbaye, et qu’elle confirma,* le tout à la charge d’une aumône publique , appelée par le vulgaire , du nom de sa fondatrice , La partir Mahault, qu’on a continué de faire tous les ans le 1 4 de janvier, jour de son décès, jusqu’au temps présent, qu elle a été annexée et réunie à l’hôpital général de cette ville.
Ainsi l’église de Notre-Dame , fondée et bâtie premièrement par Clotaire II , surnommé le Grand (1) , augmentée et enrichie par la libéralité des anciens comtes de Boulogne, et particulièrement de sainte Ide, femme d’Eustache aux Guernons, et mère du grand Godefroi de Bouillon (2), roi de Jérusalem , reçut un
(1) Locr., in Maria Au g us ta , I. 4 , c. 64.
(2) Justel., Hist.dc la Maison d'Auvergne, liv.2, c. 47.
Jde, mère de Godefroid , que l’Eglise a mise au rang des saintes , avait fondé le prieuré du Wast. Ou voyait encore, il y a vingt ans, près de l'église de ce bourg , une chapelle où se trouvait une partie des restes de rette ancienne comtesse de Boulogne.
Dans un mémoire publié par la France Littéraire , et que plusieurs recueils scientifiques ont mentionné, nous avons prouvé, d’une manière irrécusable, que Boulogne était le lieu de naissance de Godefroid.
Avant la révolution il existait, dans l’église de Notre-Dame, un trèsancien tableau représentant la comtesse Ide, entourée de scs trois (ils, Godefroid , Eustacbc et Baudoin.
Godefroid de Bouillon , que beaucoup d'auteurs anciens , d'accord en cela avec Guillaume de Tyr et la vérité historique, ont surnommé Godefroid de Boulogne, fut un des bienfaiteurs les plus zélés de l’église de de Notre-Dame. Il l'enrichit de très-précieuses reliques qu'il envoya de Syrie et de la Palestine , comme gage et prérogative d'amour singulier; ce sont les termes d'un ancien titre qui existait aux archives de l'église
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accroissement notable dans ses revenus par la piété de la princesse Mahault, leur descendante. Une église qui lui avait de si grandes obligations , ne pouvait moins faire , pour lui en témoigner sa reconnaissance, que de lui donner, comme elle fit, une honorable sépulture auprès du tombeau de la comtesse Idc, sa mère, fille de Matthieu d’Alsace , dont- le corps avait été rapporté de Flandre, où elle était décédée l'an 121G.
Pour Mahault, ce fut en 1258 qu’elle mourut , et non pas en 1262, ainsi que l’ont écrit quelques historiens. Comme elle ne laissa point de postérité , le nom et les biens de la maison de Boulogne fondirent dans celle des comtes d'Auvergne, à cause qu’ils étaient issus d’Alix de Brabant , fille d’une antre Mahault de Boulogne , comtesse de Brabant , qui était tante de celle dont nous parlons.
Ces nouveaux comtes ne succédant pas moins aux bonnes inclinations des anciens comtes de Boulogne qu’à leur nom et à leur héritage, firent plusieurs dons, et accordèrent plusieurs droits à l'église de Notre- Dame. Robert III, celui à qui la chartreuse de Neuville , appelée Notre- Dame-des-Prés, doit son premier établissement, céda quarante-cinq livres de rente, à prendre sur la vicomté de Boulogne , avec quelque portion de dîmes dans la paroisse de Wissant , et le
collégiale de Lcns.cn Artois. La tradition assurait même que la couronne d'argent qu'on voulut placer sur sa tôle lorsqu'il futproclanié roi de Jérusalem . fut donnée par ce héros à la cathédrale de Boulogne. y. Olivier, vrod. in gcncal Fland., toni d.
llist. eeciés. d'Abbeville , liv. 1 , ehap. 42.
domaine de Parenty. Guillaume son Fils confirma celte cession. Celui-ci étant mort , Marguerite d'Evreux, sa veuve, légua à la même église, les terres et les censives qu'elle possédait dans les villages de Wirwigne et de Crémaresl; et du consentement de Jeanne, sa fille, depuis femme de Jean, roi de France, elle la déchargea de quelques redevances qu elle devait à la vicomte.
Jean, duc de Berri.l'un des fils du roi Jean, parvint ensuite au comté de Boulogne par son mariage avec une autre Jeanne . héritière de cette maison. Comme il était magnifique en toutes choses , il eu laissa des marques à l'église de Boulogne , en y construisant le grand portail qui regarde le cimetière, où il fit élever une figure de la Vierge dans un bateau , accompagnée de la sienne et de celle de la comtesse sa femme; et il offrit a l image miraculeuse un reliquaire de grand prix, ou était renfermée quelque partie de la robe de Notre- Seigneur , un bourdon d'or, et une coquille de même métal , contenant quelques reliques du chef de saint Jacques-le-Majeur.
Les comtes de Saint-Paul , qui se sont toujours reconnus pour vassaux des comtes de Boulogne , et qui, en cette qualité,ont fait gloire de les servir dans toutes les rencontres de guerre, semblent aussi les avoir voulu suivre dans les occasions de piété, et surtout dans le culte de Notre-Dame de Boulogne. Guv de Chàtillon, second du nom . et Mahault de Brabant, sa femme , voulant contribuer à l’augmentation de ce culte, fondèrent, en 1286 , deux cierges ardents à perpétuité , devant l'image miraculeuse; et pour l'acquit de cette
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fondation , ainsi que pour la célébration de quelques messes après leur mort, ils assignèrent d'abord vingt livres de rente sur le domaine de leur ville de Saint- Paul , qu’ils échangèrent depuis pour huit mesures de terre. L’échange en fut confirmé par Hugues, leur fils, qui, étant devenu, peu d’années après, comte de Blois et de Dunois, transporta le comté de Saint-Paul à Guy III, son frère. Robert II , comte de Boulogne, l’en investit le jour de Pâques de l'an 1292, par jugement et en présence de ses hommes et barons du Boulonnais (1) , Guillaume de Longvilliers , Jean de Colemhercq , Huon d'Ordre, chevalier; Huon d’Ocoche , seigneur d’Ergny ; Anselme de Bainctun , et Moreau Danuin, damoiseaux.
L’an 1392, Walerand de Luxembourg, qui succéda à ce comté, comme fils de Mahault de Châtillon, petite fille de Guy III , fonda une chapelle et une messe à perpétuité dans l’église de Notre-Dame. C’est de lui dont Froissard écrit (2) sous l’an 1374 , que n’ayant encore que vingt ans , il se mit en chemin pour venir en pèlerinage à Boulogne, mais qu’il en fut détourné par la rencontre de Hugues de Châtillon, seigneur de Rollencourt, grand maître des arbalétriers de France, qui l’engagea dans une entreprise contre les Anglais.
Tous ces exemples de piété , tant des comtes de Boulogne que de ceux de Saint-Paul, ne manquèrent pas d’être suivis par les particuliers du pays. C'est ce
(1) l)u Chesnc, Hist. de la M. de Cliàlillon, liv. 6, ctiup. 1.
(2) Vol. 1 , ch. 320.
qui nous parait par les anciens mémoriaux de notre église, où, entre les bienfaiteurs les plus qualifiés, nous remarquons plusieurs seigneurs et dames des anciennes maisons de Créquy , d’Estrées , de Bournonville, de Sempy, de Blondelle-Bellebrune, d'Isque, de Hodicq, de Hardenthun, Desprez, Dermarqucts , d’Hupelande, et autres.
C’est ainsi que nos comtes et leurs vassaux , portés par les mouvements de leur zèle et animés par les exemples de nos rois , ont donné à l’église de Notre- Dame, et à son image miraculeuse, toutes les marques de la dévotion la plus tendre , jusqu’à ce qu’enfin le comté même a été voué et consacré à cette bienheureuse Vierge, par l’hommage que lui en a fait un de nos plus religieux monarques , comme nous allons voir dans le chapitre suivant.