‹ Histoire de Notre-Dame de BoulogneChapitre 16 sur 89 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Prise de Boulogne par les Anglais, qui profanent l'église de Moire-Dame , el emportent la sainte image en Angleterre. Le fléau de la peste les force enfin de rendre la place , et d'y renvoyer l'image, dont le retour est suivi de nouvelles bénédictions.

Comme il n'est rien de constant dans le monde , cl que souvent les choses qui paraissent les mieux établies sont sujettes aux plus grandes révolutions, l’église de Notre-Dame de Boulogne n'est pas toujours demeurée dans ce haut point de gloire où nous venons de l’admirer, el elle est tombée par deux j'ois dans un état de désolation qu'il me serait bien plus aisé de déplorer que de décrire.

Henri V r III , roi d'Angleterre , ayant rompu toute communion avec l’église romaine, dont il avait autrefois défendu la foi par ses doctes écrits contre Luther, se brouilla bientôt après avec la France , de laquelle il se disait auparavant le perpétuel allié. Boulogne fut la première place du royaume contre laquelle il tourifb ses armes. Il en commença le siège le 18 de juillet de l’an 1544 , avec une armée de plus de cinquante mille hommes , pendant que toutes les forces de France

DK BOULOGNE.

étaient occupées ailleurs. Outre les motifs <1 intérêt et de gloire qui l’engagèrent dans cette entreprise , on crut que celui de la religion y eut aussi beaucoup de part. En effet, pendant les deux mois que dura le siège (1), on entendit sortir de son camp de continuels blasphèmes contre la Sainte Vierge ; et de tous les édifices que son artillerie endommagea dans la ville , il n’y en cul point de plus maltraité que la grande église consacrée à cette mère de Dieu (2) : ce qui fit juger que ce nouvel ennemi des choses saintes lui en voulait particulièrement , et que la joie d'abolir son culte dans le lieu même oü il l’avait autrefois révérée, lui paraissait un doux accessoire de sa future conquête.

La suite fit encore mieux connaître quelles avaient été ses intentions. La ville , après plusieurs attaques vigoureusement soutenues et repoussées (3), se rendit enfin , le 14 septembre , par la hichcté de la garnison , qui, «ayant fait une secrète capitulation avec l’Anglais, en voulut effectuer le honteux traité , malgré les fortes remontrances du mayeur Antoine Eurvin, et la généreuse opposition de la bourgeoisie. Après cette fatale reddition , l’on vit bientôt l’abomination de la désolation dans le lieu saint. L’église de Notre-Dame , ce

(1) Arnol. Ferron.

;2) I.es assiégeants dirigèrent le feu «le leur artillerie sur l'église (le Notre-Dame , le 20 août 1544. Ce fut alors que le clocher et la bille tour qui le portait fureot détruits , sans que la voûte de l’église en éprouvât un notable dommage.

V. Morin, chronique en vers du siège de Boulogne. — Manuscrit de Dubuisson.

(3) Méin.dc Martin Du Bellay ; liv. 10, Tliuanus, lih. 2.

sanctuaire si auguste et si inviolable jusqu’alors , fut abandonnée par le vainqueur à la discrétion d'une troupe insolente de soldats, qui y satisfirent également leur avarice et leur impiété , non-seulement par le pillage d’une infinité de richesses qu'on y avait amassées depuis tant de siècles , mais encore par les divers outrages qu’ils exercèrent sur l'image miraculeuse. Les marques de leur fureur brutale parurent dans les égratignures qui lui restèrent au visage , et surtout dans une partie du nez, qu'ils lui brisèrent. Ils la transportèrent ensuite en Angleterre avec plusieurs autres meubles d’église , soit pour l'outrager plus à loisir , soit pour en faire un spectacle à la curiosité de leurs compatriotes, soit enfin pour releverpar celte précieuse dépouille le triomphe de leur impiété.

Non contents d'enlever la sainte image, ils renversèrent de fond en comble l'ancienne chapelle où elle avait été honorée par tant de vœux et de pèlerinages , et que tant de prodiges avaient rendu vénérable à tous les peuples. Enfin , pour tâcher d’en abolir tout-à-fait la mémoire , ils élevèrent sur ses ruines une espèce de boulevart , tandis que le reste de l’église leur servait d’arsenal. C'est ainsi, dit un auteur du temps (1), qu’ils

(1) G. Paradin . en l'Hist. de son temps, imprimée l'an. 4554, 1. 4, ch. 6.

Lorsque le bruit de la capitulation sc répandit dans la ville, on vil les dames de qualité et les bourgeoises se presser en foule dans la chapelle de la Vierge. Là tout éplorées et levant les mains vers la sainte image, elles appelaient à grands cris le secours de leur patronne et de la protectrice de Boulogne. — Manuscrit de Dubuisson, p. 735.

Voir, pour le siège de Boulogne par Henri VIII, le texte et les notes du poème de M. le baron d’Ordrc.

changèrent en magasin de Vulcain, et sanguinaire

OFFICINE DE MARS , UN LIEU DE SI GRAND ABORD , SAINTETÉ ET DÉVOTION, ET CÉLÉBRÉ PAR DE GRANDS ET MIRACULEUX PRODIGES EN TOUTE LA CHRÉTIENTÉ. (1)

Mais Dieu, qui tira autrefois des trésors de sa colère de quoi châtier un peuple infidèle qui avait enlevé son arche, et de quoi punir l’impiété d’un roi qui avait profané son temple , ne laissa pas non plus impuni le double crime que commirent les Anglais , en saccageant l’église , et en enlevant l’image de celle qui a été le temple vivant et l'arche animée de sa sainteté. La peste , qui est un des principaux instruments de sa justice , fut le fléau dont il affligea ce peuple impie. Elle désola toute la nouvelle colonie que Henri avait établie à Boulogne, et elle fil un si grand ravage dans la garnison, qu’en moins de cinq semaines il y mourut plus de dix mille personnes. Boulogne passait alors pour le cimetière des Anglais. Tous les soldats qu’on y envoyait en recrue étaient comme autant de victimes dévouées à la mort , la peste ne manquant pas de les attaquer à leur arrivée , et de les mettre au tombeau. Aussi ne s’en trouvait-il plus en Angleterre qui voulussent y venir de bon gré. Ils se rebellaient même contre les ordres qu’ils recevaient de s’y rendre, jusque-là qu’on était obligé d’en venir à la force , et de les embarquer tout enchaînés comme des criminels que l’on envoyait au supplice.

( Ij 11 parait certain que cc fut alors que l’on combla la chapelle souterraine ou crypte qui vient d'étre découverte.

V oir , dans les pièces qui sont à la suite de cette histoire, les notes historiques et archéologiques sur cet antique et curieux monument.

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>anl, François de Montmorency , seigneur de la Rochepot , lieutenant -général de Picardie , en prit possession au nom du roi son maître; et le 15 mai de la même année , fête de l'Ascension , ce monarque y fit son entrée en personne , suivi d'une cour des plus nombreuses. 11 se transporta d’abord à l'église , où l’abbé Jean de Rcbinghes avait tâché de remettre les choses dans la décence , autant que la nécessité le lui avait pu permettre. 11 y rendit ses actions de grâces à la Sainte Vierge , pour le recouvrement d’une ville et d'un pays dont il la regardait comme la souveraine , et pour s’acquitter (1) d'un vœu qu’il lui avait lait deux ans auparavant ; à cette intention , il offrit la grande image d'argent massif, du poids de six-vingts marcs , que notre église conserve encore aujourd’hui comme une des plus éclatantes marques de la religion de ce prince. On y lit celle inscription sur une lame d’argent : Ilenricus II, Rex Franc. Chrislianiss. Bononià ah hosle recep tù , Dicœ-Mariœ- l irgini Deiparœ suos honores resliluit anno 1550. C'est-à-dire : « Henri II, roi de France très-chrétien, après avoir re- » tiré Boulogne des mainsde l'ennemi, a rétabli la Vierge » Marie, mère de Dieu, dans ses anciens honneurs. » C’était un commencement de consolation pour les Boulonnais, de voir cette riche figure en la place de leur ancienne image, que les Anglais avaient transportée dans leur Ile. Mais ils furent au comble de leur joie, lorsque le roi, ayant su qu’elle s’y était conservée

(l) Titus»., liv. C> . rcllcforrsl, loin. 2 , I. 6.

jusqu’alors parmi les tristes dépouilles de la ville de Boulogne , la fit restituer entre les mains de Louis de la Trémouillc , l’un des otages envoyés en Angleterre , qui la ramena glorieusement sur le même rivage où le ciel l’avait fait aborder la première fois. L’allégresse du peuple d'Israël , à la vue de l’Arche que les Philistins renvoyaient , ne fut pas plus grande que celle des habitants de Boulogne à la vue de cette sainte image, qui revenait d’une terre infidèle où sa gloire avait été comme éclipsée pendant l’espace de sept années. Tout le rivage retentit de cris de joie , de cantiques d’actions de grâces; et ces démonstrations publiques d’allégresse continuèrent jusqu’à la grande église , où l’on reporta l’image en procession.

Ce nouveau triomphe de la Sainte Vierge fut aussitôt suivi des hommages des peuples. Les vœux se renouvelèrent , les pèlerinages recommencèrent, l’ancienne dévotion refleurit. Le roi , qui venait de signaler sa piété par une offrande digne de lui , fit encore éclater sa magnificence par quatre lampes d’argent (1) qu’il fit suspendre devant l’image miraculeuse ; et pour avancer les plus pressantes réparations de l’église , il accorda cent chênes de scs forêts du Boulonnais, avec une somme de mille écus sols, et une autre de douze cents livres tournois, qu'il fil toucher à l’abbé de Notre-Dame , ainsi qu’il paraît par le compte de l’épargne de l’an 1550.

Il couronna toutes ces œuvres , que nous pouvons

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appeler de surérogalion , par uu acte d’obligation et de justice, lorsqu’à l’exemple des rois sesprédécesseurs(t), il fit l’hommage du cœur d'or, y ajoutant, comme pour se distinguer des autres, une couronne impériale, avec une chaîne de dix-sepl anneaux d'or , et ces mots gravés à l’entour : Jlenricus //, Rex cliens , patrocinio Dei Matris Virginis, hoc Oppido recep lo à Deo 7 Calendas Maii, an. 1550.

Catherine de Médecis, son épouse, tirait en partie son origine de l’illustre maison de Boulogne , en sorte même qu’elle en aurait fait revenir le comté dans celle de France , s’il n’y avait été déjà réuni en la manière que nous l'avons remarqué ci-dessus. Aussi témoignat-elle beaucoup d'affection à l'église de Notre-Dame, qu’elle savait avoir été si chérie de ses aïeux maternels, et pour laquelle son auguste époux faisait paraître tant de zèle. Elle y donna une chapelle d’or complète , et une lampe d'argent d’une pesanteur excessive , avec plusieurs chappes , chasubles et ornements d’autel de diverses couleurs , tissus d’or et d’argent, et damassés en relief, où étaient ses armes en broderie, à l'écusson de Boulogne sur le tout, dont une partie s’est conservée jusqu’aujourd'hui.

Les principales personnes de la cour se piquèrent de libéralité envers cette même église , à l’exemple du roi et de la reine. Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois , fit présent d’une grande lampe d'argent , et Xouise de Rieux , comtesse d’Harcourt , femme de Réné de Lorraine , marquis d'Elbœuf , d’un riche

cl) Du Cliesnc, Hist. rf'Anglct., 1. p. 4070.

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tableau aussi d'argent. Jacques d'Àlbon-Saint-Aiidré , maréchal de France , Anne de Montmorency , connétable , et François de Lorraine , duc de Guise , offrirent aussi chacun une belle lampe d'argent.

On tient que l’offrande de ce dernier fut en actions de grâces de ce qu’étant encore comte d’Aumale , il avait été miraculeusement guéri d’un coup de lance reçu à la tête, dans une rencontre près de Boulogne (1), pendant que les Anglais tenaient la place. Cette lampe sert encore aujourd’hui en notre église , avec une autre , de même figure et de môme métal , présentée par le cardinal de Guise son frère , depuis si connu au concile de Trente et ailleurs sous le nom de cardinal de Lorraine. Notre sacristie conserve aussi un présent fait alors par un prélat français : c’est un calice de vermeil doré que donna Robert Cenalis ou Cenault, évêque d'Avranches , doyen de la faculté de théologie de Paris. Les armes du donateur y paraissent avec ces mots gravés au-dessous: Ex dono H. Domini Itobcrti Cenalis, Abrincensis Episcopi 1550.

fl) Méin. Pu Bellay, liv. 10.

C'est dans la plaine entre le château et le mont Dringhem que le duc de Cuise fut atteint d'un coup de lance qui lui traversa la tête. Ce coup Tut si violent que la lance se rompit et que le tronçon en demeura dans la plaie. Ambroise Parc, le père de la chirurgie française, que les soldats appelaient leur ami, seul ne désespéra point de sauver 1rs jours de l'illustre guerrier. Il l'étendit sur l’herbe, lui posa le pied sur le fron’, saisit le tronçon de la lance avec des tenailles de maréchal , et l'arracha d'un bras vigoureux, sans que lcduc montrât le moindre signe de douleur.

y. les œuvres d'Ambroise Paré, et une notice sur ce grand homme et sur l'éviuement, sujet de cette note, que nous avons insérée dans le n» 34 de l'.-lnnelattur, année 1824.

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