CHAPITRE PREMIER
De l’arrivée de l’image miraculeuse de Notre-Dame au port de Boulogne.
r Userait à souhaiter qu’un auteur contemporain nous eût marqué avec exactitude et fidélité toutes les circonstances de l’heureuse arrivée de l’image de Notre- Dame au port de Boulogne, et le détail des augustes cérémonies avec lesquelles on reçut ce riche trésor qui venait combler de joie et de bénédictions la' ville et la province entière. Mais il faut nous en tenir à ce que la tradition constante de nos Pères nous en a transmis. C’est presque toujours l’unique lumière qui nous aide à connaître l’origine des choses , lorsque le laps de temps commence à répandre sur elle une espèce d’obscurité. La créance commune des-sièclcs plus voisins de celle origine est un garaut qu’on ne saurait démentir sans une grande témérité.
Boulogne , quoique placée aux extrémités de la terre, selon la pensés des anciens (1), avait reçu de bonne heure les lumières de la Foi. Il fallait qu’elle y fût bien bien établie , puisque avant même le temps de saint Remy , elle était honorée d’un siège épiscopal , étant comptée , dès le commencement du cinquième siècle , parmi les cités qui étaient soumises à la métropole de Reims (2). Mais l’inondation des Barbares , qui, sortis du nord , vinrent porter la désolation dans plusieurs églises de la France , fit bientôt perdre à celle de Boulogne son premier lustre et son éclat principal. Ces hommes infidèles et sanguinaires abordèrent , à diverses reprises, sur les côtes boulonnaises; et l’église de Boulogne étant la plus exposée à leur fureur , ils la réduisirent à ne pouvoir plus conserver son propre pasteur , et à se ranger dans la suite (3) sous celui de Térouanne.
Mais Dieu, qui est riche en miséricorde , et qui fait trouver, quand il lui plaît , les ressources d’unn abondante consolation à ceux qu’il a 'fait passer par les plus grandes tribulations , voulut essuyer pleinement les larmes de cette église désolée* et lui rendre toute sa gloire, en lui, envoyant un don précieux , qui devait être pour elle une source inépuisable de bénédictions.
Environ l’an 633 , ou 636 , selon quelques histo-
tl) Amm. Marcdl. 1. 27.
(2) Notic. provint. sub. Houor. Imp. cirai au. 4)0.
(3) Notit. Gall. Valcsii de Gesoriaca soi Bolonià Morin.
riens (i) , sous le règne du roi Dagobert , arriva au port de Boulogne un vaisseau sans rames et sans matelots , conduit uniquement par la main de Dieu ou par le ministère des anges, dans lequel était cette sainte image de la Sainte-Vierge. Le peuple était assemblé pour la prière dans une chapelle de la ville haute , qui n’avait alors rien de grand que la sainteté du lieu , puisqu’elle était seulement couverte de genêts et de joncs marins. Pendant que les fidèles étaient occupés à ce saint exercice , la Sainte-Yie/gc apparut à eux visiblement , sous cet air de majesté et de douceur qui est inséparable de sa personne.. Elle les avertit qu'un vaisseau paraissait à leur rade , qui contenait son image ; et qu’elle voulait être placée dans le. lieu même où ils étaient alors assemblés , pour y recevoir lès témoignages de leur culte religieux , et pour faire éclater sur eux les plus merveilleux effets de sa protection. En leur donnant ce salutaire avis , elle leur désigna encore un endroit où ils n’avaient „ qu’à fouir pour y trouver de quoi fournir à la construction d’un {édifice plus propre et plus digne que ne l’était cette pauvre chapelle de renfermer un dépôt si auguste , et un gage si précieux de son amour pour eux.
On peut bien juger de l’empressement de ce peuple à profiler d’une nouvelle aussi favorable. Tous accoururent vers le port avec une diligence et une surprise
(1) Chron. Dcip. Virg. Goiioni Brug. Malbraitrq. «le Morin. 1.3,0.22.
2i HISTOIRE DE NOTRE-DAME
qui ue se peuvent bien décrire ! Un grand calme régnait sur la mer, et uue brillante lumière couvrait le vaisseau qui abordait sur le rivage. On s’en approche, et l’on y entre avec la ferveur qui convenait à un spectacle si nouveau. L’on y trouve une image de la Sainte-Vierge, faite de bois eu relief, d’environ trois pieds et demi de hauteur, tenant l'enfant Jésus sur son bras gauche. Cette image avait quelque chose de si doux et de si majestueux, qu'elle aurait forcé les moins pieux à s'attendrir de dévotion, et à lui rendre tous les hommages d’une singulière vénération. C’est aussi ce que cer peuple , accouru en foule, ne manqua pas de faire. O n ne négligea rien de ce qui pouvait honorer la pompe de cette heureuse réception ; et pour transporter celte nouvelle arche sur la moulagne qui devait lui servir de demeure , le clergé et le peuple firent une procession solennelle, où le concours fut extraordinaire , et où les transports de joie , d'admiration et de reconnaissance éclataient de toutes parts. L’image sacrée, reçue avec toutes les cérémonies et les démonstrations du p]us tendre respect et de la plus ardente piété , fut portée en triomphe par les plus distingués du clergé , pendant que les autres et tout le peuple faisaient retentir le rivage et les lieux circonvoisins des cantiques d’allégresse qu’ils chantaient à l'honneur de la reine des anges et des hommes. Elle fut placée dans le lieu qu'elle s’était choisi , qu’on peut dire être un des plus anciens sanctuaires de toute l’Europe pour le culte de la Sainte-Vierge ; la plupart des autres images et lieux
DR BOULOGNE
de dévotion n’ayant été connus que long-temps après.(l) La tradition commune assure qu’on trouva dans le vaisseau miraculeux , avec la sainte image , deux autres reliques ; l’une de Jésus-Chbist Notre-Seigneur, l’autre , de la très-sainte Vierge, et une bible manuscrite. On tient même que les reliquaires où ils étaient renfermés , étaient de la main et du travail de saint Eloi, évêque de Noyon, et apôtre de la Flandre. L’histoire de sa vie nous apprend qu’il parcourut toute la côte maritime de ces quartiers , et qu'il visita Boulogne. Sa piété pour les reliques n’avait fait que s’accroître par sa promotion à l’épiscopat , et il ne dédaignait pas d'employer encore, étant évêque, le travail de ses mains, et toute l’habileté de l’art qu’il avait exercé avant son ordination, à enchâsser tout ce qu’il trouvait de plus précieux dans les églises de sa province.
(1) Les anciennes généalogies des comtes de Boulogne racontent l'arrivée et la réception de la sainte image dans notre port. Cet événement était jadis représenté sur de très-anciennes tapisseries , dans le genre de la célèbre tapisserie de Bayeux . dont on ornait et entourait le chœur de l'église de Notre-Dame, lors des fêtes solennelles et réceptions de hauts, personnages. Au bas de chaque pièce se trouvait une légende historique en rimes du temps. L’une d'elles contenait ces quatre vers , qui longtemps ont servi d'inscription au portail de la cathédrale :
» Comme la Vierge. à Boulogne arriva
« Dans un esquif que ia mer apporta, * - '
- En l'an de grâce, ainsi que Von comptait « Pour lors, au vrai, six cents et trente-trois ••