I.a chronique de Conon
IIISTOIRK. DE NOTRK-OAMK
On chercherait inutilement dans l'histoire de ce temps-là , ou dans la tradition commune , le lieux d’où l’image miraculeuse peut être. venue à Boulogne; nous n’avons rien de certain et de bien authentique sur ce fait. Ceux qui en veulent parler sur des conjectures plus vraisemblables , croient qu’elle peut être une portion de ces pieux trésors que possédaient autrefois les églises de la Palestine. Au commencement du septième siècle , elles furent livrées et comme abandonnées. à Ja fureur des Sarrasins , sectateurs de Mahomet, qui profanèrent, d’une manière impie et cruelle , ce qu’il y avait de plus saint et de plus auguste. L’Occident fut alors enrichi d’une grande partie des saintes dépouilles (1) qu’on put sauver de ces mains barbares et infidèles. Mais que celte sainte image soit venue d’Orient ou d’ailleurs , ce qui nous est inconnu, elle a toujours été également pour Boulogne et pour sa province , un présent très-précieux de la libéralité divine qui l’a sanctifiée , enrichie et honorée en tontes manières , et qui a toujours été pour elle le canal des plus grandes faveurs du Ciel.
On peut appuyer sur de plus fortes conjectures la tradition commune qui nous assure que saint Luc en fut l’ouvrier. Sa matière , sa grandeur et ses traits ont tant de conformité avec l’image miraculeuse de Lorelte, qu’on a tout lieu de croire qu’elle est sortie delà même main. Des révélations particulières faites à des personnes qui ont visité avec foi et dévotion l'image de Bon-
(|) Baron, ail. ann. (>37,
logne , autorisent celte pieuse créance ; et l’on peut vraisemblablement présumer que Dieu n'a voulu employer que le ministère et le travail d'un grand saint pour former une image par laquelle il avait résolu d'opérer tant de merveilles , et qu’il destinait à être l’objet des vœux et de la profonde vénération de tant de fidèles , pendant une longue suite de siA<*W
Il IS 101 RK DE NOTRE-DAME
CILVPITItE II.
De l'ancien et célébré pèlerinage de Notre-Dame de Iiouloyne , et des hôpitaux , chapelles , et autres établissements de piété faits en faveur des pèlerins qui y abordaient de toutes parts.
L'église de Nolrc-Dame de Boulogne ne fut pas plus tôt achevée, que Dieu témoigna, par des marques sensibles de sa puissance, qu’il agréait le culte qu’on y rendait à sa sainte Mère ; ce qui y attira les peuples de tous les lieux circonvoisins , et fit que le pèlerinage devint ensuite l’un des plus célèbres de la chrétienté. Dès l’an 700 , ou 725 selon d’autres , on y vit arriver saint Luglc , archevêque d’Ihcrnie , et saint Luglian, son frère , personnages considérables selon Dieu par leur éminente sainteté , et selon le monde par leur naissance illustre , qui les faisait descendre de la race des rois de ce pays là. Le Saint-Esprit leur ayant inspiré de passer la mer pour porter l'Evangile au loin , ils prirent terre à Boulogne (1) , où ils séjournèrent quelque temps , pour rendre leurs hommages à la patrone du lieu , et pour lui recommander leur pieux
(1) Gazct. hi*t. Eccl, tics Pays Bas. Clnoii. Belg. Logïii ad. ann. 700.
UE BOULOGNE. . 29
dessein. De là ils poursuivirent leur route , se livrèrent à l’exercice de la prédication , et finirent heureusement leur carrière à Lillers , où leurs saintes reliques sont encore aujourd’hui exposées à la vénération des fidèles. ,
Le docteMolan, et les autres historiens (1) flamands, nous parlent aussi du pèlerinage de saint Jor , évêque du mont Sina , et frère de saint Macaire , patriarche d’Alexandrie, lequel, poussé d’un motif général de religion , et d’un mouvement particulier de dévotion envers Notre-Dame de Boulogne , vint l'an 1033 visiter sa chapelle , et rendre ses devoirs devant sa sainte image. Il mourut un peu après à Béthune , où Dieu glorifia son tombeau et ses reliques par beaucoup de miracles (2) : Cùm religionis «t volt gemitm fldbro impulsus , Bonaniemis t» Picardit Virgtnis t cumulant algue aram proesens honorasset.
Depuis ce temps-là la dévotion à Notre-Dame de Boulogne s’est toujours accrue, et la renommée s’en est répandue de plus en plus dans toutes les parties du monde chrétien. Jean d’Ypres, célèbre abbé (3) et annaliste de saint Berlin , assure que l’an 1211 le nom de Jésus-Christ et celui de sa sainte Mère étaient glorifiés en la ville de Boulogne par le grand nombre de miracles qui s’y faisaient , et qui y attiraient une affluence merveilleuse de peuples de tous les endroits
Ct) In Natal. Bclg. 26 jul.
(2) Locr. ad. ann. 1033.
(3) Chron. S. Bcrtin. part. 14, cap. 4b\
du royaume ; et il ajoute que ce pèlerinage n’avait encore rien -perdu de son ancienne splendeur dans le temps qu’il écrivait , qui était l'an 1380.
Les historiens qui ont écrit après lui nous confirment tous la même chose , presque en mêmes termes; et leurs témoignages uniformes se trouvent confirmés par les attestations de deux de nos rois très-chrétiens , dont les expressions sont des plus énergiques , ainsi qu’on peut voir aux registres de la chambre des comptes de Paris; • ■
L’une est de Charles v, dit le Sage , qui , dans une de ses lettres donnée à Boulogne au mois d’octobre 1360 , dit que Dieu qui opère tous les jours tant de merveilles en divers endroits du monde, à la gloire de sa sainte MérV, les fait principalement éclater dans le royaume de France, et surtout en la ville de Boulogne, dans l’église qui lui est dédiée, où il se fait pour ce sujet un concours et un abord continuel de peuples.
L’autre est de Louis xi , qui , dans plusieurs chartes de l’inféodation du comté de Boulogne, et particuliérement dans celle du Plessis-lès-Tours , donnée en janvier 1479, déclare expressément que dans l’église de Boulogne, et à; l’intercession de la glorieuse vierge Marie , se font chacun jour de beaux , grands et évidents miracles, et y affluent, ce sont ses propres termes, plusieurs et grande quantité de pèlerins de divers pays et nations.
Outre ces témoignages , je pourrais produire eucqre les arrêts des cours souveraines qui , voulant quelquefois rommuer la peine de certains criminels, les ont
UE BOULOGNE
condamnés à faire le pèlerinage de Boulogne. 11 y en eut un entre autres, rendu au parlement de Paris, l’an 1290 , entre le seigneur de Harcourt et le chambellan de Tancarville , par lequel l’une des parties fut condamnée , entre autres satisfactions (1) , à faire le voyage de Notre-Dame de Boulogne-sur-Mer. Le conseil d’Artois en a usé de même à l'égard de quelques criminels ; et on en a vu de nos jours accomplir le pèlerinage de Boulogne , en exécution des jugements rendus en cette cour.
En cela , ces tribunaux séculiers ont imité la sage condescendance de l’Eglise , qui , lorsque l’usage de la pénitence publique vint à se relâcher parmi les chrétiens, jugea à propos de commuer les peines canoniques que méritaient certains pécheurs, en des voyages dé Saint-Jean de Jérusalem , de Saint-Pierre de Rome, de Saint-Jacques en Galice, et quelquefois même de Notre- Dame de Boulogne. Telle fut la pénitence de Guillaume de Nogaret , à qui le pape Clément v ordonna , entre autres pèlerinages, celui de Notre-Dame de Boulogne (2) , en satisfaction des excès qu’il avait commis en la personne de Boniface vin ,^son prédécesseur.
Mais entre toutes les marques qui nous restent de l'ancienne célébrité de ce pèlerinage , nous n’en avons guère de plus considérables , ni qui nous fasse mieux connaître combien il a été fréquenté, que ces différents hôpitaux qui ont été établis pour servir de retraite aux
(1) OiIoh de Gis***}'. Hisl. de N. P.’dti Pny, lh. 22;
(2) Rainait!, ad. ami. 1341;
pèlerins malades et nécessiteux , ces cimetières [consacrés pour leur sépulture , ces chapelles enfin , et ces confréries érigées en tant de lieux , soit pour consoler les saints désirs de ceux que la difficulté des chemins ou quelque autre incommodité empêchait de faire le voyage de Boulogne , soit pour entretenir la piété de ceux qui en avaient accompli le pèlerinage.
L’hôpital de Sainte-Catherine, à présent le monastère des religieuses Annonciades, en la haute-ville de Boulogne (1), est un des plus anciens que nous ayons. Ce furent les comtes et les principaux habitants qui en firent l’établissement presque en même temps que celui de l'abbaye de Notre-Dame , de laquelle il dépendait en beaucoup de choses. La comtesse Mahault en augmenta depuis les revenus, y fondant une chapelle sous la même dépendance (2.)
L’an 1131, Oiiard, seigneur de Wimille, fonda un autre hôpital à Saint-Inglevert, où il se relira lui-même
(1) Ce monastère existe encore en grande partie ; et son église, depuis le rétablissement du culte en France , sert , sous l’invocation de saint Joseph , de paroisse à la haute-ville de Boulogne. A la suppression des ordres monastiques les Annondadcs se séparèrent ; mais des temps plus heureux ont permis à ces saintes tilles de se réunir dans leur ancien couvent.
(2) Un autre hospice destiné à recevoir les pauvres pèlerins qui venaient rendre hommage à la Vierge, a subsisté pendant plusieurs siècles, rue du Cloître , haute-ville , et s’étendait sur une partie de la ligne de maisons en face de l’église de Notre-Dame. Il restait encore de cet établissement pieux la porte ogivale donnant rue du Cloître , et dans une cour une autre porte surmontée d’une énorme coquille en pierre sculptée. Ces fragments viennent de disparaître pour faire place à de nouvelles constructions, .et la coquille a été donnée au Musée de Boulogne.