CHAPITRE VIII
Pose et bénédiction de la prenaiére pierre du piédestal. — 8 et 10 décembre 1854.
On jagera peut-être que c'était une témérité que de poser déjà la première pierre du piédestal. A la fin de 1854, nous avions un modèle moyen qui s*élaborait cliez M. Bonnassieux, une souscription qui n'avait pas franchi les limites du diocèse et atteignait à peine cent vingt mille francs; nous n'avioDS rien à attendre ni d'une loterie, ni du concours de M. Crozatier, ni de Texposilion du grand modèle de noire sculpteur, ni de Texposiiion du modèle moyen pour laquelle r£véque fit à Paris d'inutiles démarches... Ce fut alors qn*un secours providentiel nous fut donné. Les trois cent mille petits enfants que les bons Frères des Ecoles chréfie^me^ élèvent en France s'offrirent à faire euxmêmes les frais du piédestal. C'était la souscription nationale qui commençait par tout ce qu'elle peut avoir de plus gracieux. Voici le fait dans son aimable simplicité. Il rappelle ces légendes qui ont valu à notre Cathédrale le nom à'église angélique.
Sur la demande du très-cher Frère PauUn/us^ visiteur au Pny, le très-honoré Frère Philippe, dans une circulaire communiquée à toutes les maisons de France, fit connaître le projet de Mgr de Morlhon, engagea ses religieux à y concourir et même à y faire contribuer leurs élèves. Ou lira avec intérêt cette circulaire, la première en date et la plus fructueuse. Nous renverrons les autres aux Pièces justificatives.
« Paris, la noveiulue 18^.
» Mes très- :hers Frères,
» 11 faut avoir une grande confiance en volie générosité pour oser soUiciler de vous et de vos chers élèves de nouveaux secours dans un temps aussi calamitcux et après tant de sacrilices que vous vous êtes imposés, et même tout récemment... Cependant le motif nous enhardit, car il s agit de Marie, de la gloire de Marie!!!
ê Mgr le digne Evêque du Puy nous a demandé si nos chers Frères , si leurs nombreux élèves ne seraient pas portés à contribuer, non pas suivant leurs moyens qui sont bien petits, mais selon leur bonne volonté qui est immense, à l'érection d'une statue de 16 mètres de hauteur, représentant notre bonne Hère, et qui doit être placée sur le rocher de Corneille pour de là protéger
non-Milement le vaste horizon qvà de ce point se
présente à la vue, mais encore toute la France.
» Connaissant parfaitement vos dispositions à cet égard, je n'ai pas hésité à répondre que vons feriez quelque chose, que vous feriez même beaucoup, et que vos chers élèves vous imiteraient, qu'ils se feraientun plaisir de sacrifier nne partie des petites étrennes qu'ils recevront au renouvellement de Tannée.
» Je ne me serai pas trompé, M. T.-C. F. ; j*ai ce doux espoir, et bientôt j'aurai Tinsigne honneur d'aller moi-même déposer aux pieds de Marie le tribut de notre dévotion envers elle. Ces sacrifices* seront, nous en sommes assurés, un moyen efficace d'obtenir ponr noas tous, pour vos élèves et leurs parents, et môme pour toute la France, la protection de Celle qu'on n'a jamais invoquée en vain.
» Je suis avec une tendre affection, en Jésus, Marie, Jose} h,
» Mes très-chers Frères,
* Votre tout dévoué serviteur,
' t PHILIPPE, i
L'excellent Frère Philippe ne s'était pas trompé
sur les dispositions généreuses de ses Frères et de ses élèves ; et, quelques mois après l'envoi de cette circulaire, il venait lui-même déposer aux pieds
de Tautel de Notre-Dame une somme de quinze mille frams II exprima le désir que cet argent fût employé à la construction du piédeslal et qu'une inscription, gravée sur le monument, fit savoir que les trois cent mille élèves de ses écoles avaient tenu à forant! honneur de faire eux mômes les frais du piédestal. Ainsi Notre-Dame, de France est-elle portée sur son trône pacifique par Tamour de ses enfants. Inutile de dire que Monseigneur s'empressa de donner son assentiment à de si justes demandes. 11 alla plus loin, et permit aux bons Frères d'établir leur noviciat près de Téglise de ' Sam^Pierre^deS'Carmes, ce qui avait paru jusque-là susciter une concurrence peu favorable à rinslitution diocésaine des Frères, connus sous le nom de V Instruction chrétienne ou de Paradis. Ainsi la ville a-t-elle gagné une maison religieuse de plus, peudant que notre entreprise obtenait un précieux encouragement.
Chargé des prédications du Jubilé accordé par Sa Sainteté en 1854^ dans Tintention d'attirer les lumières de TEsprit-Saint sur Tacte pontifical du 8 décembre, je prêchai pendant TAvent dans les quatre paroisses, pour les disposer aux solennités du 8 et du 10 décembre. Le 8> à dix heures du matin, par les soins de M. Tarchiprêtre de Notre-Dame, un bloc considérable, extrait des carrières de Biavozy, était hissé sur la plate-forme du rocher, nivelée par M. Tingénieur Ponton
d'Améeonrt. Cette pierre fut taillée et disposée de manière à recevoir à l'intérieor an parchemin
et des médailles commémoratives. Le 8 décembre était jm yendi*edi; pour que la bénédiction de cette pierre se fît avec plus de solennité, elle fut renvoyée au dimanche \Q, jour choisi par Sa Sainteté pour faire de la consécration delà basilique de Saiat-Paul, le monument de la définition prononcée le 8. Ce jour-là, après les vêpres, deux cérémonies eurent lieu simultanément an Puy. La Commission convoquée par M. rArchiprôtre, au nom de r&véque, monta, avec M. le Préfet et M. le Maire, au sommet du rocher, précédée des représentants des corps de métiers portant leurs grands drapeaux, et suivie d'un nombreux dérgé. L'esplanade et l'escalier forent bientôt couverts d'une multitude de personnes que la rigueur de la saison n'arrêtait pas. Alors M. rarchiprétre, s'inspirant des circonstances du temps et du lieu, revendiqua pour la ville et le diocèse de Marie rfaonneur de posséder un monument destiné à représenter d'une manière sensible le dogme défini de Tlmmaculée- Gonception... Il exprima le vœu que les échos de nos montagnes portassent à l'Evoque absent la nouvelle desféles qui, de la cime du mont Anis, répondaient au Vatican. Il annonça que la pierre sur laquelle allait se répandre la bénédiction de l'Eglise ne serait pas longtemps une pierre d*atr tente. Qu'on verait bientôt apparaître au-dessus
d'elle cette Kdne nuyestueose, que saint Jean nons montre dans le ciel revêtue du soleil et couronnée de douze étoiles, «Volontiers », ajoutait-il, t verrionsnous des eaux abondantes jaillissant à ses pieds* . comme pour nous dire que Marie est la source des grâces et des lumières célestes. » Puis racontant les prodiges que nos pères avaient obtenus de la protection de Marie, en temps de guerre, en temps de peste, il annonçait que l'image vénérée de la Mère de Djeu serait pour la ville et lé diocèse une égidepuissante. « Ce rocher », disait-il, «nos aïeux, voulant le préserver de toute atteinte, l'avaient mis sous la protection d'un serment, nous, mieux inspirés encore, nous en confions la garde à la puissante Reine desCieux. »
Le pieux orateur faisait allusion au serment que rivôque, le jour de sa prise de possession, devait prêter autrefois, entre les mains du chapitre, de res* pocter et de faire respecter rintégrité du rocber. H était historien fidèle quand il rappelait les merveilles par lesquelles Notre-Dame du Piiy a ma-r nifesté constamnient la puissance de son intercession; il était prophète, quand il annonçait que des sources abondantes jailliraient bientôt des . pieds de la statue colossale, pour nous rappeler que Marie est la source des grâces et des lumières eélesies. Sa prophétie a même été dépassée par ^événement, car aujourd'hui, pendant que le pèlerin, arrivé à 100 mètres au-dessus du seuil
de THMel-de- Ville j commenoe à gravir Tescalier qoi le conduit au sommet du rocher, il est tout
surpris de contempler à cette hauteur deux magnifiques jets d*eau superposés, qui font briller constamment rarc-cn-ciel sous les pieds de Notre- Dame de France, et répandent dans toute la ville la fraîcheur et la salubrité.
Cependant la pierro était bénite et recevait dans ses flancs un parchemin portant ce qui suit !
« L*an 1854, et le 10 décembre, au Puy-en- Velay, durant le saint temps du Jubilé ;
* Tandis que le monde catholique, attendant avec un religieux respect la décision du souverain Pontife sur le dogme le Flmmaculée-Gonception ' de la Très-Sainte Vierge, s'associait par de pieuses démonstrations aux solennités mémorables accomplies dans la capitale de la chrétienté;
» Pie IX étant pape;
» Mgr. J.*A.-V. de Morlhon étant évéque du Puy;
> Par ordre dudit Evôque, présentement assistant à ftome aux assemblées de Prélats convoqués de toute la catholicité;
» Pendant qu'une procession solennelle du cler- . gé des quatre paroisses, après avoir parcouru la ville pavoisée d'oriflammes et ornée de guirlandes, stationnait aux pieds de la croix de la JUission, sur le boulevard Saint-Laurent^ en vue du rocher de Corneille ;
1 Le P. Nampon, membre de la Compagnie de Jésiu, ayant adressé nne pieuse eihortatton à la
foule ;
» Après plusieurs décharges d'artillerie ;
» Et en présence de H. Alexandre de Ghevremont,
préfet de la Haute-Loire, de M. Alphonse Badon, maire de la ville du Puy, des membres de la Commission nommée par Monseigneur pour Texécu- Uon du moaument de Corneille et de plusieurs autres personnes, notamment les représentants des corps de métiers portant leurs bannières;
» La première pierre du piédestal de la statue qui doit être élevée en Vhonneur de la Très-Sainte Vierge immaculée a été posée, scellée et béuite»
suivant le rituel, avec toutes les cérémonies prescrites,
» Aux lieu et place de Mgr TEvêque absent, comme il a été dit, par M. Péala, archiprètre du chapitre et curé de Notre-Dame, assisté d'un nombreux clergé.
» Fait au Puy-en-Velay, sur ledit rocher de Corneille, les jour, mois et an que dessus. »
Pendant que la pierre était bénite, la ville entière était réunie au lieu le mieux choisi pour contempler ce spectacle. Les quatre paroisses s'étaient donné rendez-vous sur Tescalier de la Cathédrale; là s'était organisée une procession composée de toutes les écoles, de toutes les confréries, de toutes les fabriques, de tous les clergés. Bien que le
sol fût oouyert de neige, Tafflaence était telle que
le boulevard Saint-Laurent en parut tout couvert, quand la multitude, grossie par un bon nombre de curieux, vint se presser autour d'une estrade adossée contre le piédestal de la croix de Mission.
De là il était facile de suivre les mouvements qui s'opéraient sur la cime du rocher. Dès que rimmense procession se fut groupée avec ordre, je lui adressai ces paroles d'exhortation dont fait mention le parchemin scellé dans la première pierre. Ces paroles, suivies d'une notice sur rétat de l'QEuyre à cette époque, furent imprimées dans le temps. 11 suffira d*en donner ici quelques extraits.
Après avoir décrit les circonstances et comparé la lôte dont j'étais témoin aux transports de joie qui éclatèrent àEpbèse, quand TËglise y défmil la maternité divine de Marie, j'ajoutai : t Mais des chants, des inscriptions, des chiffres ne suffisent pas à votre amour. A la gloire de l'Immaculée-Gonception vous voulez, habitants du Puy, ériger un monument plus durable, plus digne de Marie et de la cité qu'elle protège....
» D'autres villes dressent des statues à des généraux, à des hommes d'£tat, à des poètes : vous, mieux inspirés, vous voulez élever, sur la cime des monts et par^elà les nues, l'image en bronze de Marie conçue sans péché.
• En perpétuelle mémoire de la fête du 8 décembre, aujourd'hui Pie IX consacre la basilique de Saint-
P!aul. Vous, Ton» posez b première pierre d'un
monument moins riche, mais dont la nature a fait les principaux frais, et qui dira d'une manière plus explicite aux «dècles à Tenir : Marie a été conçue sans péché !
» Ah ! vous êtes les dignes enfants de ceux qui élevèrent au pied de Corneille le dôme angélique • et le clocher pyramidal de Notre-Dame..., qui jetèrent sur Tescarpement de la montagne les vastes nefs de notre basilique..., qui dressèrent sur le rocher d'Âiguilhe ie sanctuaire aérien de Saint- Michel...
» Le Vicaire de Jésus -Christ avait demandé à notre Evèque, si longtemps son suffragant immédiat : a Que pensent les fidèles du Puy de Marie et de sa Conception-Immaculée ?» — Vous avez voulu que votre réponse fût solennelle et méinorable entre toutes... ; qu'elle fût digne de Maiie, de vos ancêtres et de vous... ; qu'elle fût coulée en bronze, qu'elle dominât les nuages , qu'elle défiât les efforts du temps, qu'elle parlât un langage clair, intelligible à tous et retentissant à dix lieues à la ronde !
• Au cœur de la France... sur un piédestal
plus élevé que la plus haute des pyramides... en présence de l'ampliithéàtre le plus pittoresque... dans les proportions les plus colossales, et pour perpétuer les plus précieux souvenirs, vous voulez consacrer un chef-d'œuvre de l'art chrétien (Bon-
nassieux vous l'a fourni) à la gloire de Celle qui est le chef-d'œuvre de la création.
» Digne et noble pensée qui intéresse vivement toas les amis du pays, qui passionne l'artiste, qui réjouit le ciirélieu, et (|ae l^ie IX approuve, loue, encourage et bénit. Ëlie a été accueillie avec enthousiasme, elle sera exécutée avec uu zèle généreux et persévérant, elle ne rencontrera nulle part de cœur pusillanime ni de main resserrée par Fégoïsme ou Tin différence.
» Ah ! si toute la France» si toute l'Europe, si la chrétienté tout entière pouvait comprendre notre pensée, apprécier la beauté de notre site, 1 à-propos des circonstances, Texigeuce des souvenirs que nous fournit notre histoire, comme les Pontifes et les empereurs, les rois el les reines, comme nos généraux de France et d'Angleterre, qui savent si bien s'emparer du "bronze ennemi, comme nos soldats et leurs mères, comme toutes ces villes que la contagioo désole s'empresser&ient de s'unir à nous pour rendre de plus en plus splendide ce monument destiné à la gloire de Aotre-Dmie de France! »
Après cette allocution fréquemment interrompue par ces cris : Vive Noire-Dame ! le prédicateur annonça qu'en vertu d^s pouvoirs coulérés \m' le souverain Pontife aux missionnaires de la Gom- ' pagnie de Jésus, il allait donner la bénédiction pa* .paie à U double assistance : celle qui se pressait
autour de la croix et celle qu'on Toyait nu loin
sur le rocher.
Puis la procession se remit en marche, tandis que le cortège qui avait accompagné le digne Archiprêtre redescendait du rocher pour aller la rejoindre.
Après avoir parcouru son itinéraire à travers
la ville recueillie et élégamment ornée, la procession regagna la cathédrale, où. fut donné un Salut solennel à une multitude très-compacte, heureuse d'acclamer dans ses chants, sans aucun péril d'erreur» Marie conçus sans péché, et de saluer, quoique de loin, Notre-Dame de France I La ville entière était dans la joie; elle s'était parée de ses plus beaux atours; sur tout le parcours de la procession et même dans les rues que la procession n'avait pas à traverser, il y avait des guirlandes, des drapeaux, des oriflammes, des •inscriptions à la gloire de la Vierge Immaculée. Le soir il y eut illumination générale, avec des feux de joie , et des flammes de bengale sur le rocher de Corneille, sur le rocher de Saint-Michel et sur toutes les hauteurs voisines. Le F. Paulinus, qui s'était chargé de l'illumination du rocher, voulut couronner la fè(e en lançant on ballon. Cette fête fut le digne prélude de celles qui furent célébrées le 10 juin 1856, jour du couronnement de Notre-Dame du Pay, et le 12 septembre 1860, jour de la bénédiction de la statue de
Notre-Dame de France, Les jours suivants (11, 12 et 13 décembre ) les enfants de toutes les écoles vin* rent successivement à la Cathédrale se consacrer à Marie conçue sans péché et lui présenter leur petite offrande. Chaque école était représentée par un orateur; et Tlnslitution des ?nuets sut s'exprimer avec une telle éloquence de gestes qu'elle produisit sur Tauditoire une émotion plus vive encore et plus profonde que la parole.