II. — La pRiËiiE
« Père qui es dans les cieux. Christ qui as soulfert pour (( moi, Esprit viviticateur, écoute ce que la Vierge Marie va
« te demander tout à riieure pour tou serviteur Fulbert, « affranchi romain, ermite de la plaine, prêtre élu par ses (( frères.
(( Dès ma conversion j’ai vécu religieusemenl, me livrant (( à des veilles continuelles, passant souvent les nuits à
La prière Je Fulbert.
chanter tes louanges. J’ai été lecteur pendant dix ans, j’ai servi cinq ans comme diacre et je suis chargé depuis vingt ans derécrasaiit fardeau de la prêtrise. J’ai cherché à amasser des trésors f/ue ni la rouille ni les vers ne sau-
raient détruire \ Je suis entouré de fidèles, grands enfants vivant concentrés dans les passions, les intérêts, les
' Les phrases soulignées sont prises dans Grégoire de Tours ou dans les canons des conciles.
LA LEGENDE DU GRAND CIIESNE
« périls, les joies et les douleurs de l’heure présente, que « je cherche à élever jusqu’à toi. Hélas ! mon Dieu, malgré (( tout cela, je suis un grand coupable, puisque malgré tant « d’efforts je ne suis pas arrivé à extirper tout le mal qui « se trouve encore en eux. Mais j’ose te le dire, une des (( causes de cet état de péché qui pèse sur le troupeau et « retombe sur le berger, provient de ce que tous ne peu- « vent pas entendre la parole de Dieu... parce que la cha- (( pelle des Arciz est trop petite!
« Donne-moi donc. Seigneur, les moyens d’agrandir mon (( église et daigne empêcher les matériaux de s’en aller au
Chesne toutes les fois que je les rassemble, afin que, dans « un temple digne de toi, tes fidèles serviteurs puissent être (( réunis en ce monde comme j’espère qu’ils le seront un (( jour dans le ciel !
(( Seigneur ! Seigneur ! pi’euds en pitié ceux de nos (( frères qui sont en esclavage; ouvre les yeux aux païens, « inspire la vertu aux femmes; calme la férocité des chefs « de guerre et éloigne de l’ivrognerie mes chrétiens du (( Cliesne, leurs enfants et les enfants de leurs enfants, car <( ce vice est la mamelle et l'aüment de tous les vices ‘.
(( Si les péchés de quelques-uns t’indisposent contre toute la communauté, donne-moi le moyen par excellence de les ramener dans la bonne voie en me facilitant la
' Concile d’Agde XLl canon. Le bon Fulbert, on le voit, était assez an courant des règlements des conciles f|ui se tenaient dajis les Gaules, non seulement dans la Nenstrie mais aussi dans les sept provinces . J1 nous parait <pie, dans sa naïve jirière. il tait souvent allusion aux canons de ces divers conciles, canons si intéressants et qui constituent de remarquables monuments historiipies.
Il avait eu certainement connaissance des conciles d’Arles en 353, de Béziers en 35(1, de Valence en 374, de Vaison en 442, d'Orange en 450, d’Arles en 452 et 455, de Béziers en 472, ce dernier tenu sous la présidence de Sidoine Apollinaire,
Combien suggestif est ce canon du concile d'Orauge (in Conc. Gall., t. 111). « Si quelqu’un tente de remettre en servitude ou do réduire à la condition de colon les esclaves all'rancbis dans l'Église, ou qui sont recommandés à l’Église par testament, ("lu'il encoure la malédiction épiscopale. »
reconslruclion de ma iioiivelle église. C’esl certainement ce que je ferais bien vite si j’étais pendant quelques instants le maître du monde et si tu étais un pauvre ermite de la plaine. Donne aussi, Seigneur, succès et lonçfue vie au très magnifique et très [ùeu.r souoeraln Clovis^ augmente son rogaume^ daigne le ceindre de ta force et lui ins[»irer un peu de douceur en meme temps que le désir de construire des temples spacieux là où les anciens sont devenus insuflisants. Qu’il ])uisse arriver à confondre les Ariens, qui occupent encore rancien pays des Telosages, et fais que ses guerriers et ceux de ses successeui*s soient toujours sur toute la terre les exécuteurs des volontés du Ciel.
« Bonne vierge Marie, en Iransmetlant à voire divin fils mes humbles prières, considérez, je vous en conjure, les mérites de mes chrétiens si remarquables entre tous, et faites en sorte qu’il jiasse très vile sur les quelques faiblesses qui existent encore en eux, et dont il n’est |)as nécessaire de parler ])uisqu’elles vont disparaître dès que vous m’aurez mis en mesure de les mieux instruire.
« Je te promets. Dieu tout-i)uissant, de suivre les instructions des Conciles telles que nous les ont transmises Telradius et le diacre Léo b Je défendrai le faible contre le fort, le pauvre contre le mauvais riche. Je veillerai à l’observation du repos du Dimanche et je signalerai à notre épiscope Gaud ceux qui tenteraient de remettre en esclavage ou de réduire à la condition de colon les esclaves atfranchis dans les églises ou recommandés par testament.
« Je ferai exactement les i)i*ières " pour la conservation
1 11 nous paraît probable que bulbert veut parler de Tétradius, évêque de la métropole de Bourges qui assista au concile d'Agde. Quant au diacre Léo, ou sait qu'il avait été délégué à ce même concile par l’évêque de Tours. Verus.
■ Toutes les fois que le christianisme naissant le pouvait, il n'abolissait pas dans leur entier les cérémonies païennes, mais il les recouvrait d'un symbole chrétien. La fête des mauvais génies C[ui se célébrait au printemps devint dès
LA LEGENDE DU GRAND GIIESNE
(les récoltes en allant processionnellement et de grand matin bénir les campagnes. Je 7i accepterai aacane mvliation des J ai fs et je n’en admettrai aucun à ma table.
(( J’éviterai les repas de noce et je m’opposerai à ce que quelqu’un des nôtres s’adonne au sort des augures ou sacribe des victimes en l’honneur de nos saints suivant le rite païen.
« Bonne vierge Marie, qui ne pouvez être invoquée en vain, transmettez, je vous en conjure, toutes mes promesses à votre divin tils et n’oul)liez pas mon église.
(( Enfin, Dieu tout-puissant, dis-moi ce que signifie cette translation miraculeuse ou diabolique des matériaux de ma future église. Que dois-je croire ? Que dois-je espérer? Que dois-je craindre? Que dois-je faire? »
lll. — L’ordrc du Ciel
Comme il terminait sa prière, Fulbert, levant les yeux, aperçut au-dessus de la statue de la Vierge une étoile immense portant le monogramme du Christ et au-dessous cette inscription : « Lève-toi, mon fils et bàte-toi d'aller trouver Mélaine, serviteur de Dieu au désert. »
Aussitôt Fulbert de ce pas lier et hardi qu’il n’avait plus connu depuis sa jeunesse, partit sans regarder en arrière.
Tout en marchant, il orientait sa future église, déplaçait les fonds baptismaux, élevaitla voûte, ajoutait deux fenêtres, surélevait le sol à cause de riiumidité ; et chemin faisant
le ye siècle la gracieuse et poétique cérémonie des r(^gations. Antérieurement « par les matinées les plus riantes, au penchant fleuri des dmis, à travers les bouleaux des chemins apparaissent les ]>rètres d’IIizziis [)ortant sui' leurs épaules des statues couvertes de l'euillage. Le vieux barde chantait des hymnes en leur honneur. Le peuple accourait et le cortège au milieu des vœux et des chants traversait les vertes campagnes. »
il oubliait, tant était grande sa joie, de remercier celui qui venait de la lui donner. Il s’arrêta cependant honteux de cette faute, coupa un bâton et pria^
Puis il reprit son chemin sans s’apercevoir que d’énormes nuages s’élevaient an couchant. L’orage avançait et bientôt
Le Miracle.
la plainte lointaine de la forêt agitée par le vent fut couverte par les roulements du tonnerre se rapprochant de plus en plus, se poursuivant les uns les autres comme les vagues de la mer de Bretagne.
' L’endroit où Fulbert s’arrêta pour remercier Dieu a été longtemps marqué par une croix placée entre deux tilleuls. Cinq siècles plus tard on construisit non loin de là une chapelle pour les bûcherons. Antoine de Brudieu en était le chapelain en 146a. Dédié à saint Goulgon, ce lieu est connu sous le nom de Notre- Dame du Tilleul.
LA LEGENDE DE GRAND CIIESNE
Soudain, un éclair fendit la nue et la foudre éclata près de Fulbert. Par instant quelque fauve dérangé dans son repaire s’élancait devant lui indiquant sa direction par le crépitement des buissons et des herbes sèches. Maintenant d’innombrables éclairs traçaient sur le ciel noir leurs zébrures fantastiques unissant parfois les nuées à la terre. Fulbert impassible marchait, marchait toujours.
Entre temps, un géant de la forêt tombait sur le sol avec un déchirement sinistre soulevant avec ses racines une énorme masse de terre, d’autres fois l’aquilon furieux détachait un faîte, qui allait s’abatti’e au loin.
De rares gouttes de pluie larges et chaudes frappaient le visage dn bon ermite qui venait d’apercevoir dans la direction de l’ermitage du Désert une lumière vacillante.
Soudain, entre deux formidables coups de tonnerre, il entendit le tintement de la petite cloche de l’ermitage dont la voix doucement argentine répétait dans la nuit horrible... « Vous tous qui passez au loin, amis ou ennemis, riches ou pauvres, je suis le refuge assuré, je suis la paix après la tourmente. Je suis le bonheur après les joies trompeuses du monde.
« Si vous avez servi Dieu de tout votre cœur et de toute votre âme, entrez et reposez-vous dans son sanctuaire. Si vous l’avez olfensé, si vos mains sont encore rouges du sang d’un martyr, entrez et prenez la meilleure place.
(( Si le monde vous repousse, soit à cause de vos crimes, soit à cause de vos vertus, venez vous réfugier dans le cœur de celui qui ne repoussa jamais personne.
a Si VOUS avez fait couler cruellement bien des larmes venez à votre tour pleurer avec moi.
« Si vous êtes ignorant vous trouverez ici toute science, si vous êtes savant, approchez-vous de la vérité éternelle qui ne donna jamais de déception 1 »
... Et le petit tintement reprenait entre les éclats de la foudre et le bon Fulbert inondé de pluie venait de franchir leLesme. Bientôt adossé à un rocher il dut, à bout de forces, laisser passer pendant quelques instants la poussée terrible des éléments déchaînés.
IV. — Fulbcht au dEscrt. Le futcr évkque de Rennes. L’ancien évêoue d’ F va eux
Or, à ce moment meme, deux hommes causaient dans l’ermilage du désert, et depuis quelques instants leur entretien roulait sur une des plus importantes questions qui préoccupaient à celte époque les esprits cultivés. Fatigués ]>ar l’écrasant labeur d'une cliaude journée d’été, les ermites en dépit de l’orage dormaient dans leurs cellules.
« Père, disait le })lus jeune, pourquoi fuir avec tant d’obstination le fardeau de l’é[)iscopat, as-tu médité ces paroles de David : (( 11 n’a pas voulu de la bénédiction et elle (( s’éloii^nera de lui ? »
— I\e crains rien mon bis. Dieu m’a montré la grotte qui m’attend sur le bord de la mer. Je suis destiné à renverser les idoles des environs, à incendier les bois sacrés des païens et à réduire en cendres les monuments des faux dieux.
— Père, ton zèle ne t’aveuglerait-il pas? n’est-ce pas purifier un temple que de le consacrer au vrai Dieu? ne pourrais- tu pas te contenter de le placer sous le vocable de nos grands martyrs? Je connais un beau temple de Jupiter dans le pays de Platz où je suis né, et je compte bien le purifier en le transformant en monastère’.
* c( Il ne faut pas. dit saint Grégoire à l’abbé Mellitus, détruire les temples des faux dieux, mais seulement les idoles qui s’y trouvent. Qu'on les asperge d’eau bénite, qu’on y place des reliques : si ces temples sont bien construits il est
LA LEGENDE DU GRAND CIIESNE
— Est-ce qu’on purifie l’eufer? dit le grand vieillard en redressant sa tête blanclie.
— Ecoute, Père vénéré, il y a peu d’années je visitai le Mans, et là je me lié avec Odegaire qui était, comme tu le sais peut-être, archidiacre de l’épiscope Innocent. Il me raconta son vovage an Mont-Cassin et sa visite à Benoît auquel il allait demander quelques disciples chargés de propager la règle dans les Gaules. Il ramena Constantin Eanste, Antoine mort récemment et, par-dessus tons les antres, Manr, le fils du sénateur Eqnitins, l’àme du maître, le coopératenr, l’ami de Benoît. .l’appris pendant ce voyage an Latium que le Mont-Cassin lors de l’arrivée du maître était un véritable panthéon, aussi le grand fondateur entreprit-il la destruction de tout ce qui pouvait alimenter le culte des faux dieux, mais, certes, sa besogne ne fut pas celle d’un vandale. An lien de hi'ûler le bois sacré il le défricha et de la sorte le lucifs païen cessa d’exister et il eut de fort belles poutres pour construire son monastère. An sommet du mont, il trouva une magnifique colonne en marbre blanc de Paros, il brisa l’idole qui la surmontait et mit à la place une croix. Le temple d’Apollon devint un oratoire dédié précisément à notre grand saint Martin. Croistu, vénéré Père, que Benoît, excellent par la science comme par la vertu, n’était pas bien placé pour connaître la pensée du successeur de Pierre et pour y conformer sa conduite ?
— Je puis me tromper, fils bien-aimé, mais il m’a toujours paru indigne de notre Dieu d’utiliser pour son culte les monuments souillés par le paganisme et aussi de tirer parti des habitudes païennes, de placer par exemple, comme certains l’ont fait, une statue de la vierge Marie sur
nécessaire de les faire passer du culte des démons au service du vrai Dieu, afin que le peuple renonçant à ses erreurs pour adorer le Christ revienne plus facilement aux lieux qu'il avait coutume de fréquenter, w Epitrc 70.
le tronc d’un vieux chêne consacré primitivement à une déesse impure. Mais pourrais-tn me dire, mon fils, pour quelle raison Benoit brisa l’idole et conserva la colonne qui l’exposait à l’adoration des païens?
— Oserais-je te confier, que si Benoît brisa l’idole c’est parce qu’elle n’était pas un cbef-d’œuvre.
— Juste Ciel? Qu’aurait-il donc fait si elle eût été un cbef-d’œuvre ?
— 11 l’eût dissimulée dans le sol pour la conserver aux siècles futurs, car un cbef-d'onivre dégagé des idées fausses qui ont pu concourir à sa production est un triomphe remporté par l’homme sur la matière, triomphe trop rare dont tout l’honneur doit revenir à Dieu. Si le péché a obscurci la raison humaine, il ne l’a point éteinte et ses plus hautes productions doivent nous être sacrées. (Dseraistu briser une statue de Phidias ? et si tu avais dans la main le manuscrit unique de V Enéide, n’hésiterais-tu pas avant de le livrer aux llammes ^ ?
' Gaud naquit à Evreiix et fut éleve dans la doctrine chrétienne. Après la mort du romain Taurin, apôtre des Eburo\dques, l'église de ce diocèse demeura longtemps privée de pasteur. Gaud venait souvent prier auprès du tombeau de Taurin : il y conçut Tardent désir de restaurer le culte. Aussi, dès que l’agitation causée par les guerres commença à s’a[)aiser et que le comte Egidius eut ramené rpielque traïupiillité dans les Gaules, Gaud rassembla les fidèles dispersés puis il se rendit auprès de Germain, évèrfue métropolitain de Rouen, lequel avait souscrit trois ans auparavant au premier concile de Tours, et il le pria instamment de vouloir bien pourvoir d'un pasteur une église qui en était privée depuis si longtemps.
Ee métropolitain convoqua une réunion d’évêrpies à Évreux où, après mûre délibération, il nomma, avec le commun sultrage du peuple et du clergé, Gaud lui-mème comme successeur de saint Taurin.
Le nouvel évêque fut sacré avec le concours de Tévôque de Coutances et de Tévèque de Séez, puis il entreprit la destruction des restes de Tidolatrie et se montra toujours puissant par la parole et par les œuvres.
Lorsque les Franks ramenèrent la guerre dans le pays, craignant de ne pouvoir supporter le fardeau de Tépi^copat, il fit élire à sa place Marusion et se retira à quatre milles de la ville où se trouve aujourd'hui la chapelle de Sainte- Marie de Gaud. Mais comme les fidèles d’Fvreux venaient sans cesse le voir, il partit pour le pays de Coutances et choisit une solitude près de Granville. Son tombeau a été retrouvé en 1131 avec cette inscription ; « Ici repose le bienheureux Gaud, évêque d’Evreux», laquelle avait été gravée par Richard, évêque de Coutances.
LA LÉGENDE DU GRAND CHESNE
— A genoux, fils bien-aimé, prions Notre -Seigneur Jésus de nous éclairer sur ces matières.
L’orage faisait rage au dehors. Les deux saints priaient.
Trois coups de marteau ébranlèrent soudain la porte de l’ermitage et une voix disait : « Pax Domini sit semper vobiscum ! »
— « Benedlctus qui venit in nomine Domini^ » reprit Mélaine en ouvrant la porte.
Fulbert exténué, inondé de pluie, reconnut son évêque qui daigna lui prodiguer ses soins avec toute la sollicitude d’un père. Bientôt revêtu de vêtements bien secs, assis entre Gaud et Mélaine devant un grand feu de sarments de vigne, il put faire connaître le but de son voyage et raconter toutes ses tribulations.
Il parla de l’exiguïté de sa chapelle, du grand cliesne consacré à la déesse Nébalénia sur le tronc duquel il avait placé une statue de la vierge Marie, de la translation des matériaux des Arciz au grand Chesne de la prière qu’il avait adressée au Ciel et enfin du miracle de l’étoile lui apportant l’ordre de venir sans retard trouver Mélaine, serviteur de Dieu au Désert.
A ces mots il vit avec stupéfaction Mélaine et Gaud se lever les larmes aux yeux et se donner le baiser de paix. Le futur évêque de Rennes et l’ancien évêque d’Evreux restèrent un instant dans les bras l’iin de l’autre.
Pu is Gaud, surmontant une poignante émotion, prit à la main son bâton, le tau épiscopal, et prononça d’une voix forte ces paroles que Mélaine et le bon Fulbert écoutèrent à genoux : « Mélaine, mon fils, tu possédais la vérité! toi, Fulbert dont je connais l’âme, si un sentiment d’orgueil était capable de pénétrer en toi, ce serait certes en ce jour car tu as été vraiment et à ton insu le messager de Dieu. Suis les conseils de Mélaine qui va bientôt quitter le désert,
fonder un monastère et prendre la haute direction d’une grande et à jamais glorieuse communauté. Les ermites du désert conserveront toujours son image et, dans les siècles des siècles, son nom sera béni ici. Va, Fulbert, repose ton corps brisé et demain quand tu renconireras tes chrétiens accourant à ta rencontre, tu leur diras que la bonne Vierge Marie du grand Cbesne où tu fis bien de placer sa statue, désire que ton église soit construite près d’elle et lui soit dédiée... Fils bien-aimés, je vous donne la dernière bénédiction que je donnerai dans mon diocèse. Avec l’aide de Dieu nous nous retrouverons au Ciel. »
Aux clartés de l’àtre, pour la dernière fois, scintilla ranneau épiscopal. Puis quand Mélaine et Fulbert se relevèrent Gaud avait disparu.
Or, à quelque temps de là, les ermites du désert rentraient vers le milieu du jour qui était la vigile de Saint- Jean. Les uns portaient sur leurs épaules courbées vers la terre les lourdes pioches qui venaient d’élargir l’enclos aux dépens de la forêt, les autres tenaient encore à la main les manuscrits longuement médités auxquels ils venaient d’ajouter de nouvelles pages ; tous, fraternellement mêlés, venaient prendre le repas de midi.
Ces travailleurs du sol, ces remueurs de pensées, modestes laboureurs aux noms à jamais inconnus promenaient en tout sens la charrue catholique sur ce sol encore imprégné de polythéisme, enlevant les racines à la terre, élaguant les branches toujours vivaces des hérésies.
Ces robustes gallo-romains, fils d’esclaves, fils de colons, fils de curiales, fils de sénateurs, travaillaient ensemble avec une égale ardeur, confondus dans la sainte démocratie chrétienne à la rénovation de la Gaule dont ils préparaient la richesse par leur travail et la grandeur morale par leurs savants écrits.
LA LEGENDE DU GRAND CIIESNE
Comme ils allaient pénétrer dans le réfectoire, des chants d’allégresse accompagnés de mélodies harmonieuses se firent entendre au-dessus de leur tète. Tombant à genoux, ils levèrent les yeux an ciel. Aux quatre points cardinaux ils aperçurent les archanges dont l’image s’éloignait peu à peu, puis le céleste concert s’aiïaiblit insensiblement et cessa de se faire entendre.
Et deux mois plus tard un néophyte qui venait du pays des Bretons apprit aux moines du désert que la veille de la Saint-Jean, vers midi, un vieux moine nommé Garni, qui habitait une grotte près de l’océan, avait rendu à Dieu sa belle àme. Les ermites, faveur insigne, avaient été admis à entendre les chants joyeux, les trompettes sonores et les harpes aux douceurs incomparables qui avaient célébré l’entrée du grand saint Gaud dans le royaume des élus.
Cependant, notre ami Fulbert, ivre de joie, chaudement installé dans une des meilleures cellules de l’ermitage, put goûter un repos bien mérité et pendant que, l’àme radieuse, il bâtissait son église, il entendait l’eau des gouttières tomber lentement sur le sol tandis que les roulements lointains du tonnerre, éloignés et affaiblis, se perdaient dans la direction de Lutèce. Alors, après une prière ardente et un peu courte, quelque chose comme un élan vers Dieu, le sourire aux lèvres, sans s’en apercevoir, tout doucement, il s’endormit.
Le lendemain, le soleil était déjà bien haut sur l’horizon, les ermites défricheurs étaient partis du côté des Landes et Gaud était loin sur la route de Condate à Nudionuni; quand Fulbert s’éveilla, tout honteux de sa paresse, il aperçut bientôt Mélaine dont un fin sourire relevait encore l’angélique beauté. Le saint avait recommandé aux ermites le plus profond silence et lui-même, après ses prières, assis près du lit de Fulbert, attendait son réveil pour jouir de sa surprise.
Une heure après, notre ermite courait vers les Arciz. Quand il arriva aux Boulais, il aperçut sur la pente de Brulart un grand concours de peuple qui venait à sa rencontre. Il se hâta et apprit à ses chrétiens les volontés du ciel. Le soir même, à trente pas du grand Chesne on creusa les fondations et, sur Lavis de Fulbert, on les établit de façon à obtenir une église trois fois plus grande que celle des Arciz.
Deux fois auraient suffi, mais puisque Dieu se chargeait de tout, ce n'était pas un tiers en plus qui pouvait beaucoup le gêner.
Le lendemain dès Laurore le premier coup de pioche d’un maçon de Bruberland mit au jour un vieux vase qui contenait cent pièces d’or à l’effigie de Constantin.
Le Grand Chesne mourut cent ans après, il y avait déjà longtemps que Fulbert était au ciel.
On pense que son corps repose dans le vieux cimetière du Chesne au milieu de tous ces braves gens dont les descendants ont si bien gardé la bonté et les vertus, à la grande satisfaction du pauvre ermite de la plaine qui depuis bientôt quatorze cents ans est chargé de les introduire l’un après l’autre dans le paradis après avoir toujours plaidé et gagné leur cause dans les cas douteux.
L’église du Chêne fut placée sous l’invocation de Notre- Dame Marie et c’était justice. Elle a été réparée bien des fois, nous lisons dans un vieux parchemin que la dernière réparation eut lieu en 1650 et coûta 136 livresC
1 Nous aurions voulu reproduire ici la liste complète des curés qui ont desservi cette belle et bonne paroisse, mais nous n'avons pas réussi dans cette entreprise. Nous pouvons seulement citer les noms suivants : Jean de Rousset, 1487 ; Louis Perey, 1502; Jean Henry, Ambroise de Lombelon, 1563 ; Robert Potin, Ilermand Ilonfroy, Jean Roette, 1577 ; Michel Lefèvre, Denys Froment, 1578 ; Le Brun, 1600; Robert Tardif, 1638; Gilles Gitïard, 1657 ; Louis Cabirol, 1658 ; Jean Roquelin, 1668 ; Charles Brevet, Thomas de Fougy, Louis Salenelle, 1685.
J>a Croix de la Cliarilé du Gliesne.
LA LEGENDE DU GRAND CIIESNE
y. — Autour de l’an 1000
Les siècles succèdent aux siècles et sous l’influence bienfaisante de l’Église les barbares se rapprochent insensiblement de la civilisation. L’apôtre Boniface est, dans cette période, le grand artisan de cette transformation.
L’empire, un instant reconstitué, se brise en tombant des mains de Charlemagne. Charles le Chauve qui possède la plus grande partie des Gaules essaye en vain de suivre les errements du grand empereur. Sur ses États peu soumis et très ravagés Técole disparaît et la science se réfugie dans les monastères isolés, tandis que la peste et les guerres incessantes font de cette fin du ix® siècle une des époques les plus misérables.
L'an 1000 approche. Il ne s’agit plus d’économiser ou de construire, mais bien de mourir.
Un petit paysan d’Aurillac est parti depuis quelques années pour l’Espagne et apprend la physique et l’algèbre chez les musulmans. 11 devient bientôt un maître; c’est lui qui invente l’horloge à balancier et comme les fils de l’église, sans déclaration solennelle, ont toujours pu être appelés à remplir toutes les fonctions, il se fait moine et devient pape sous le nom de Svlvestre II, en l’an 999.
Si, voyageant en Orient, vous remarquez avec une certaine émotion patriotique que tous les Européens y sont appelés Francs, vous vous souviendrez que nous le devons à ce petit paysan, à ce grand pontife, à ce savant, à ce français. C’est lui, en effet, qui après avoir chanté le Te Deiim dans l’aube du premier jour qui suivit l’an 1000, sut grouper la chrétienté tout entière dans un formidable faisceau et s’écria en lui montrant Jérusalem saccagée : « Soldats du Christ, levez-vous, car maintenant, c’est pour le
Christ qu’il va falloir combattre ! » Ce mot renfermait les croisades et Sylvestre II pensait en les suscitant remercier Dieu d’avoir laissé vivre Tunivers. On sait que nos ancêtres remj)lirent hautement le premier rôle dans ces longues guerres que le pape entrevoyait comme un pieux tribut de reconnaissance.
En attendant, on travaille, on s’instruit, on construit, et dans cette espèce de renaissance; la Normandie marche au premier rang. Lanfranc et saint Anselme illustrent le Bec, Richer, médecin et moine, écrit riiistoire du siècle, le bon Ordéric Vital nous raconte celle de sa province Normande. L’Église forme de toutes parts non seulement des saints, mais aussi des docteurs, des architectes, des peintres et des sculpteurs.
Le xU siècle voit s’élever 32G monastères.
Autour de nous :
llerluin fonde le Bec en 1034; Saint-Pierre des Préaux est restauré en 1035; llerluin de Conteville fonde Greslain en 1050, de concert avec sa femme Arlette de Falaise^; Roger fonde Ivry en 1071; Guillaume, fils d’Osbern, construit Cormeilles en 1060 ; Roger de Tosny crée Couches en 1035 ; Richard 11 fonde Fécamp en 1006: Judith de Bretagne fonde Bernay en Fan 1000.
Entin, Lyre fondé en 1046 par Guillaume de Breteuil, recevra plus tard le prieuré du Désert fondé en 11:25 par Robert FN comte de Leycester, seigneur de Breteuil, comme nous allons le raconter dans la deuxième partie de ce travail.
' Qui oserait blâmer le noble sire de Conteville d’avoir épousé la gente Arlette, mère de ce bâtard qui s’empara de l’Angleterre en un seul jour ?
Blâmeriez-vous la Jeune fille qui aurait donné le jour à un général français capable d’en faire autant dès demain ?