I. — La vie de Fulbert
Autrefois vivait aux Arciz près du Tronchet, sur le territoire du Chesne, un ermite d’une grande réputation de sainteté nommé Fulbert. C’était un brave bomme et un pauvre bomme. Il est vrai que dans ces temps reculés on vivait de peu de chose et c’était bien beureux pour lui, car en dehors de son manteau et de ses sandales, il ne possédait à peu près rien.
ais si tout manquait à Fulbert, il était riche de vertus et il pouvait raisonnablement espérer qu’en sortant de la vallée des misères il entreroit non en jugement mais en reposé Rempli de mansuétude et de charité, il était dévoué à tous les chrétiens de sa communaulé et en outre il se montrait très accueillant pour les rôdeurs étrangers, coupeurs de bourse et détrousseurs de grand chemin, auxquels il accordait bien volontiers le tribut de ses oraisons, les pré-
^ Grégoire de Tours
parant de son mieux à recevoir les Eulogles^ qu’il leur administrait avec une certaine liliéralité.
Si quelque grand personnage romain ou barbare tuait un esclave au cours d’une correction un peu vive, ou s'emparait du bien d’autrui dans un moment d’inadvertance, le bon Fulbert courait aux Arciz et là, prosterné aux pieds du Christ, il plaidait longuement la cause de son paroissien. 11 prenait la faute pour lui-même, car, si elle avait pu être commise, c’était à coup sûr parce qu’il n’avait pas assez catéchisé ces grands enfants. Et il se frappait la poitrine tout en promettant au divin maître de redoubler de zèle pour amener en foule les bons et nobles sentiments dans le cœur de ses tidèles, de conversion trop récente, dont les mœurs, en vérité, n’avaient pas encore pu se modifier beaucoup. Nous ne saurions dire si le bon Dieu s'arrangeait de tout cela, toujours est-il que Eulbert en était convaincu.
Nous devons ajouter que dans toutes ses prières, il se croyait obligé d’exposer à la Vierge Marie que ses chrétiens étaient en somme des modèles de vertu et de sagesse dignes d’être cités comme exem[)le à ceux bien autrement coupables de C onciale, de Ber nier coor l et surtout de Briloliani et autres lieux circonvoisins.
Quand un Polenilor^ sur le point de mourir, se sentant contrarié par le souvenir de quelques actions peu louables lui envoyait un don en nature ou en argent, il s’empressait de le répartir entre les plus pauvres des siens, réservant, cela va sans dire, la part des malandrins qui passaient par le pays et auraient craint de le désobliger s’ils ne lui avaient pas demandé du pain, des vêtements et de l’argent. Fulbert
' Tes Sacrements, même auteur. Voy. tjréQotve de Tours et Frédefjaire, par Alfred Jacob. 2 vol. Perrin et C'% Librairie académique, 35, quai des Augustiiis, Pans, 1874.
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donnait tout ce qu’il avait sans compter et par surcroît de fort bons conseils.
Un esclave fugitif, à dix lieues à la ronde, savait qu’il était sauvé s’il pouvait atteindre l’ermitage de Fulbert, et les nobles de Frileuse et de Brûlât n’entreprenaient guère de sortie en armes sans lui envoyer un souvenir ; puis, quand ils avaient fait quelque mauvais coup, ce qui leur arrivait fréquemment, c’est encore à lui qu’ils s’adressaient pour recevoir l’absolution.
Un jour, Fulbert, assis sur un escabeau près de la chapelle, aperçut trois hommes couverts de haillons qui, après un moment d’hésitation, s’éloignèrent sans entrer chez lui. Ce fait extraordinaire lui procura comme une grande désolation car le vent soufflait de Balibraï et le froid était bien vif. Aussi dès le lendemain on pouvait lire en très gros caractères sur la porte de l’ermitage :
NulU daudUur honeslo\
11 est à présumer que le nombre des honnêtes gens était très considérable dans ce temps-là, car à partir de ce jour l’ermitage ne désemplit jamais.
On rencontrait là les Gaulois du pays, ferrons de Condé ou bûcherons du Chesne, des rôdeurs qui s’étaient séparés de l’armée d’Attila après la bataille des plaines catalanniques, des guerriers franks qui avaient accompagné Clovis à Mediolanum, des colons, rivés au sol à perpétuelle demeure, des esclaves, des affranchis, des citoyens romains et aussi cette troupe de gens à profession louche qui, à tous
' S'il est encore de ce monde, le vénérable ecclésiaslifine fini administrait en iSoo la paroisse de M... dans le diocèse d’Albi ne sera i>as peu surpris d’api'rendre fpi’il avait eu dans le J)on Fulbert un zélé précurseur. .Nous nous souvenons avoir vu la même inscription sur l’ermitage qu'il avait construit dans son jaialin : ermitage d'un genre spécial où le bon prêtre apprenait a fpielques enfants le catéchisme, le latin et même le système métrique !
les âges du monde, ont vécu sur les campagnes, sans cesse aux aguets d’une aumône ou d’un coup de main.
Quand cette société, un peu mêlée, s’était entassée dans la chapelle des Arciz, Fulbert paraissait et après une courte méditation il commençait son sermon. 11 parlait du Christ mort sur la croix pour racheter les péchés du monde; il expliquait la grande joie du royaume des cieux pour un grand pécheur qui fait pénitence, et peu à peu, sans etfort, avec une simplicité iiirmie, il pénétrait dans ces âmes naïves habituées à ne rien voir dans l’avenii*, il élargissait leur horizon et leur montrait tout là-bas, encore bien loin, les portes du ciel entrouvertes.
Et la foule des fidèles augmentait toujours de telle sorte que la chapelle des Arciz paraissait toujours plus petite et le bon Fulbert se lamentait, songeant aux moyens à employer pour arriver à construire une vaste église.
Il prit bientôt le parti de visiter tous les habitants du pays, riches et pauvres, et ces visites furent fructueuses; comme il était aimé plus qu’il ne pensait, il arriva à grouper en peu de temps pas mal d’argent et beaucoup de bonnes volontés. Peu à peu tous les matériaux destinés à la future construction furent réunis aux Arciz et le jour impatiemment attendu arriva où on devait se mettre à l’œuvre.
Dès l’aube, les meilleurs maçons des communautés voisines arrivèrent en chantant des psaumes ; Fulbert ouvrit sa porte et, à la stupéfaction générale, force fut de constater que tous les matériaux avaient disparu.
Un pâtre qui gardait les porcs dans la forêt vint annoncer à Fulbert qu’il avait vu auprès du grand chesne des pioches, des pelles, des tonneaux, des pierres, du sable, des poutres et quantité d’autres objets.
11 fallut aller chercher tout cela et le porter aux Arciz, la journée y suffit à peine. Mais, hélas ! pendant la nuit sui-
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vante et quoique notre ermite, armé jusqu’aux dents, n’eiit pas quitté le chantier, tous les matériaux repartirent pour la même destination.
Il faut que vous sachiez que vingt ans auparavant, Fulbert, sans prendre l’avis de personne, avait placé une statuette de Notre Dame Marie dans une anfractuosité du tronc d’un chêne gigantesque qui se trouvait sur son territoire. C’était un arbre au dôme majestueux sous lequel, aux jours de grand conseil, tous les guerrriers du pays pouvaient s’abriter. Il avait été déclaré sacré par les Druides qui adoraient en cet endroit la déesse Néhalénia aux souliers d’or. On venait de fort loin depuis des siècles pour adorer la déesse, et Fulbert avait })ensé que ses nouveaux convertis, habitués jadis à ce pèlerinage païen, continueraient de suivre les mêmes sentiers qui conduisaient désormais à l’arbre consacré à la bonne Vierge Marie de Nazareth.
C’était en ce lieu que notre ermite allait demander les conseils et les grâces dans les circonstances difficiles, surtout, quand il lui paraissait 0])portun d’intéresser à ses atîa ires la mère de celui qui peut tout.
Or la translation deux fois répétée des matériaux des Arciz grand chesne jetait son esprit dans un tel abîme de rétlexions qu’il renonçait toujours à conclure. Et cependant l’été propice aux constructions touchait à sa fin.
La journée était chaude, quelques nuages frangés d’or s’étageaient dans la direction de Boort. Fulbert prit le parti de ne plus rétlécbir du tout, mais de prier. Il se jeta à genoux aux [lieds du grand chêne et commença ainsi :