I. — Fondation du prieuré de Notre-Dame du Désert
Le prieuré connu sous le nom de prieuré de Notre-Dame du Désert et plus rarement sous celui de Notre-Dame du Lesme a été édifié en même temps que l’église du même nom par l’ermite Hugues, supérieur élu par ses frères, entre les années 1P20 et 11^5.
Bien des fois depuis, les divisions intérieures du prieuré ont été modifiées, mais les gros murs en grisou n’ont pas été touchés. L’église, réduite de moitié par une cause restée inconnue, a retrouvé de nos jours ses dimensions primitives. En somme, par un heureux et bien rare concours de
circonstances favorables, après sept cent soixante-quinze ans écoulés, les constructions élevées par Hugues du Désert se présentent à nous dans leurs grandes lignes telles qu’elles étaient le jour de leur inauguration. L’ermitage primitif dont les matériaux furent sans doute utilisés pour la construction du prieuré avait eu une durée approximative de six cent trente ans.
Hugues du Désert était un homme pieux, intelligent et habile. 11 sut se rendre sympathique aux plus puissants seigneurs de nos contrées et les intéresser à son œuvre. 11 est permis de penser que, s’il eut vécu sur une plus grande scène, son nom figurerait avec honneur parmi ceux des grands personnages qui précisément, dans ce temps-là, surent acquérir par leur vertu, leur science ou leurs fondations un renom justement immortel.
Certaines personnes n’hésitent pas à considérer les grands bienfaiteurs du Désert comme les véritables fondateurs, tandis que d’autres ne veulent voir en eux que des bailleurs de fonds. La première opinion nous paraît un peu excessive, la seconde est par trop blessante. Pour nous, Hugues a été la tête qui crée et les seigneurs de Breteuil et de Laigle, par leur pieuse générosité, lui ont donné largement les moyens de parfaire son œuvre.
« Le fondateur du prieuré du Désert, dit Avenelle, fut Robert, comte de Licestre ou Licester, qui est un comté (situé au beau milieu d’Angleterre avec une ville de ce mesme nom. Il estoit aussi pour lors seigneur de Bretheuil. Ses descendants n’ont point dégénéré ny de sa piété ny de son courage, car, outre qu’ils ont comme lui faict de grands biens à l’abbaye de Lyre et au prieuré du Désert ils se sont encore signalés au recouvrement de la terre sainte à la suite de Richard, fils de Henri, second roy d’Angleterre, qui s’estoit uny avec le roy de France pour le mesme sujet... J’ai
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Le Prieuré de Notre-Dame du Désert.
HUGUES DU DÉSERT
remarqué à la lecture des chartes tant de Lyre que du Désert que trois comtes de Licestre ont porté le nom de Robert. Le premier est celuy dont nous venons de parler qui assista à la dédicace de la chapelle ou église et qui avoit espousé Amice ; le second, fils de celui-cy, vivoit en 1164 et qui avoit espousé Pétronille ; le troisième estoit fils du second et par conséquent petit-fils du premier, c’est ce dernier qui donna saint Nicolas (aux frères du Désert). » Nous trouvons dans le cartulaire du Désert^ la charte de fondation du prieuré. La haute importance historique de cette pièce nous engage à la reproduire en entier.
Robertiis, cornes legi’estriæ, dominus Bi’etollii, omnibus baronibus, militibus, burgensibus ad lionoi’em de Bretolio pertinentibus et omnibus successoribus suis, Salutem.
Notum vobis omnibus fend volo quia ego dedi et concessi et bac pi’æsenti carta mea confînnavi Deo et Beatæ Mariæ de Deserto, et Ilugoni servo Dei et fratribus ibidem commoi^antibus et Deo servientibus in l'emissionem peccatorum meorum, et salutem animarum pati’um et pai’entum et antecessorum meoi’um, omnes suas libellâtes et quietationes ^
Robert comte de Leycester, seigneur de Breteuil, à tous Barons Chevaliers et Bourgeois appartenant à l’honneur de Breteuil, et à tous leurs successeurs, salut.
Je veux porter à la connaissance de tous que j’ai donné, concédé, confirmé à Dieu et à la Bienheureuse Marie du Désert ainsi qu’à Hugues, serviteur de Dieu et aux frères qui demeurent dans le même lieu et y servent le Seigneur, pour la rémission de mes péchés et le salut des âmes de mes pères de mes parents et de mes ascendants toutes libertés et exemptions dans tout ce qui regarde le
I Outre la charte de fondation et les chartes des successeurs du comte de Leycester, le cartulaire comprend 114 documents de moindre importance. On lit au folio 1 : « Ce présent registre a été escrit, mot après aultre, requeste de circonspecte personne INU Jehan Dupré chantre et chanoyne d’Evreux et prieur du Désert, sur un viel cartulaire ou chartrier couvert de noir escript en parchemin, qui est dans les archives et thésaur de l'abbaye de Lyre. » Archives de VEure, G. 165.
- Avenelle nous donne lui-même quelques explications sur cette charte. Nous verrons que certaines d’entre elles ne peuvent pas être acceptées. « Ces termes Libertates et quietationes semblent comme marquer la seigneurie du Désert et son exemption de relever d’aucun autre seigneur temporel mais bien seulement de reconnoître le seigneur de Bretheuil comme protecteur et l’évêque d'Evreux comme supérieur dans le spirituel. »
in omnibus rebus seculariis servitii ; ita quod ecclesia ilia, et clausum fratrum illorum in quo laborant, nullius ditioni, nullius respondant exactioni ; sed inde tantum obediant episcopo ebroïcensi de episcopalibus, et domino Bretolii tanquam advocato suo, in cujus feodo ecclesia ilia fundata est. Concedo igitur et firmiter prœcipio ut supradicta ecclesia de deserto et servus Dei Hugo, et omnes ibidem Deo servientes habeant et possideant libéré et quiete omnia bénéficia ilia quæ eis data sunt et omnia ilia quæ eis futurocanonicedabuntur. Concedo quoque eideni ecclesiæ in eleemosynam sempiternam etfratribus ibidem Deo famulantibus plesseiam ^ quæ est circa clausum suum, liberain et quietam ad ipsum roborandum etcustodiendum et stagnum quod- est in valle du Lesme in foresta Britolii liberum et quietum, et landas quæ sunt inter ipsum stagnum et plesseiam suam,sicut se proportant in longum et latum et unum Bigrum^ liberum per fores tam ad luminare
service séculier de telle sorte que cette église et l’enclos des frères dans lequel ils travaillent ne soient soumis à aucune autorité, ne répondent à aucune exaction, pourqu’enfin ils n’obéissent qu’à l’évêque d’Evreux dans les matières épiscopales et au seigneur de Breteuil comme leur défenseur dans le fief duquel l’église est fondée. J’accorde et ordonne formellement que la susdite église du Désert et Hugues serviteur de Dieu et ceux qui serviront Dieu en ce lieu aient et possèdent librement et paisiblement tous les bénéfices qui leur sont donnés ou qui pourraient leur être donnés canoniquement dans l'avenir. Je concède à la même église en aumône perpétuelle et aux frères qui y servent Dieu le plessis qui est alentour de leur clos libre et quitte pour le fortifier et le protéger l’étang qui se trouve dans la vallée du Lesme dans la forêt de Breteuil libre et quitte, et en plus les landes qui s’étendent entre cet étang et le plessis telles qu’elles se comportent en long et
’ « Par ces mots Plesseiam quæ est circa clausum suum, l'on entend une forte haie faicte de branches plissées et entrelacées ensemble ; ce qui favorise cette explication ce sont les termes suivants : ad ipsum roborandum et custodiendum. Pour moi j’ai toujours creu que cette plesse voulait dire ce que possède M. du Saptel dépendant du prieuré à raison de quoi il fait rente. » Le mot Plesseia désigne un terrain entouré de haies. La clôture elle-même se nomme Plesseiam.
- « Par le terme stagnum, dit Avenelle, l'on donne l’étang du Lesme, et par ces paroles, la?ulas quæ sunt inter ipsum stagnum et plesseiam suam, l’on donne les héritages que l’on appelle aujourd’hui Chesne Regnier et lande Morel. »
^ (( Par ces mots Unum bigrum l’on signifie un essaim de mouches, ou un verrat dont le revenu sert à l’entretien du luminaire. » Le bon Avenelle se trompe ; un bigre n’est ni un essaim de mouches ni un verrat mais un fonctionnaire forestier chargé de rechercher les abeilles afin d’en recueillir le miel et la cire. Foresfarius cui opinn cura incumbit (Du Gange).
HUGUES DU DESERT
supradiclæ ecclesiæ etvivumboscumi per liberationem ad usus herbagagiorum illorum et rerum suarum faciendarum et mortuum Boscum-ad calefactionem illorum et homiiium illorum sine liberatione et pascua^pecudibus illorum et hominum eorum per forestam et pannagia' porcorum suorum et hominum eorum eis concedo et theloneum® in toto feodo Britolii eisdem quieto et si forte nominati fratres extra clausum essartum fecerint monachi de Lyra tantum decimam habeant.
Ilæc autem omnia supradicta bénéficia et omnes eorum libertates et quietationes ego supradictus Robertus concessi etconfirmavi et per missale super altare posui in dedicatione ejusdem ecclesiæ quæ fuit facta quarto calendas Maii : et in dedicatione ejusdem ecclesiæ ego, persuasu etconcessione Audinii Ebroicensis episcopi donavi in eleemosynam sempiternam ad victus et sustentationem servorum Dei ibi commorantium meteriam meam quæ est inter Gheronvilier et Boscum Ernaldi ita liberam et quietam sicut et ego prius illam tenebam
en large ; et aussi un Bigre libre dans la forêt pour le luminaire de ladite église; plus le vif bois sur livraison à l’usage de leur hébergement et de leurs réparations à faire, plus encore le bois mort, sans livraison pour le chauffage et celui de leurs hommes ; je concède en outre le pâturage dans la forêt pour leurs troupeaux et les troupeaux de leurs gens et le pasnage pour leurs porcs et pour ceux de leurs hommes. Je les exempte du droit de Tonlieu dans toute l’étendue du fief de Breteuil.
Si par hasard les frères venaient à essarter, les seuls moines de Lyre toucheraient la dîme.
Toutes les donations susdites avec les libertés et exemptions, moi, Robert, je les ai accordées et concédées en posant un missel sur l’autel le jour de la dédicace de ladite église célébrée le quatrième jour avant les calendes de mai. Et en ce même jour de la dédicace par le conseil et le consentement d’Audouin, évêque d’Evreux, j’ai donné en aumône perpétuelle pour le vivre et la subsistance des serviteurs de Dieu fixés au Désert ma métairie sise entre
^ « On a le droit, dit Avenelle, de prendre par délivrance le bois nécessaire pour les réparations du prieuré et le droit de prendre le bois mort et le mort bois pour le cliaulfage. »
Maigne d’Arnis dit : « vivi irjH ur hosci vsusest ad œdipcandinn,morlui vei'oad nrdeiidum » : le vif bois sert aux constructions et le mort bois pour le chauffage.
^ Les mots pasena, pacaum, pactus, pascuum, désignent le pâturage ; autrefois ; pastis.
* Les mots pannarjiurn, panarjiiim, panasgiiim , expriment le droit de mener les porcs à la glandée dans les bois seigneuriaux.
* Te/ou, lelonum, theloneum sont des mots désignant un droit de douane, une taxe de passage.
et possidebam ciim omnibus pertinentiis in terris et in pratis et in hominibus et aliis rebus omnibus, et in dedicatione supradictæ ecclesiæ dédit Arnicia uxor mea, comitissa, unam marcam argenti æternaliter in redditu suo de Serpevine singulis annis habendam et Ernaldus de Bosco decem solidosdunetenses æternaliter in redditu suo de Glos singulis annis solvendos in festo Sanctæ Grucis in Maio. Et Wuilelmus Fresnel quinque solidos dunetenses ædernaliterin redditu suo de Feritate ad eumdem terminum singulis annis habendos. Hæc autem doua et omnia supradicta bénéficia tanquam eleemosynam propriam in manu prædicti episcopi viri religiosi ecclesiam illam dedicantis mittentes ego et uxor mea super altare posuimus.
Hanc autem donationem ratam etinæternum mansuram attestatione sigillimei etscripti fîrmare curavi. Quam si quis a supradicta ecclesia abstraxerit rnemoratus episcopus ilium anathematis sententia damnavit.
Testibus istis :
A. Ebroicensi; episcopo, Radulpho, archidiacono ; Wilelmo de Glos, archidiacono; Wilelmo, decano de Bretolio; Goscelino cappellano de Aquila : Vitali, capel-
Chéronvilliers et le Bois-Arnauld ^ libre et quitte telle que moi-même je la possédais avec toutes ses dépendances en terres et prés, personnel et toute autre chose. Et ce même jour de la dédicace de la susdite église la comtesse Amicie, mon épouse, a donné un marc d’argent à perpétuité, payable chaque année et imputable à son revenu de Serpevine. Ernauld du Bois a donné dix sous Dunois à perpétuité à prendre sur son revenu de Glos et payables à la fête de la Sainte-Croix en mai ; Guillaume Fresnel a donné cinq sous dunois payables pour toujours à la même époque sur son revenu de la Fer té.
Tous ces dons et bénéfices ont été remis comme une pure aumône en la main du pieux évêque qui dédiait cette église et ma femme et moi les déposons sur Tau tel.
Enfin j’ai fait vœu de rendre cette donationferme stable et perpétuelle par l’apposition de mon sceau et par ma signature.
Que si quelqu’un retirait quoi que ce soit de ces biens à ladite église, l’évêque ci-dessus nommé prononcerait contre lui l’anathème.
Ont été témoins : Auduin, évêque d’Evreux ; l’archidiacre Ro-
^ « Le fondateur, dit Avenelle, donne la métairie de Boisernaut que l’on nomme aujourd’hui la moinerie avec toutes ses appartenances en terres, preys, hommes et rentes. C’est de ce temps que le prieuré a été fief noble par ceste donation qui spécifie toutes les redevances faites à un fief etmesme que le moulin est du contenu de cette aumône car il ne se voit pas d’autre lieu d’où l’on puisse tirer l’origine de sa fondation. »
HUGUES DU DESERT
lano ; Ernaldo de Bosco ; Wilelmo Fresnel ; Baldoino de Grandvilier ; Reginaldo BofTei ; Balduino de Charnellis ; Wilelmo, clerico de Glos ; Amicia iixore mea comitissa Legrestrice ; Goinilissa de W arvic ; Maire Roberti de Novoburgo cum duobus filiis suis Rotrodo et Henrico ; Juliaiia de Aquila et pluribus aliis.
Hoc factum est in diebus Hugonis de Deserto qui supradictam ecclesiam a fundamento cons- Iruxit. Anno ab incarnatione Domini millesimo centesimo vicesimo quinto.
[Gartulaire du Désert, folio I, recto, et folio II R° et V®].
dolphe ; Guillaume de Glos ; Guillau me,curé doyen de Breteuil; Gosselin, chapelain de Laigle ; Vital, chapelain ; Ernauld du Bois ; Guillaume Fresnel; Baudoin de Grandvilliers ; Reginald Boflei ; Baudoin des Gharnelles ; Guillaume, clerc de Glos ; Amicie , mon épouse comtesse de Leicester; Marguerite du Perche, comtesse de Warwick; la mère de Robert du Neubourg avec ses deux fils : Rotrou de Warwick (plus tard évêque d’Évreux) et Henri, Julienne du Perche, femme de Gilbert de Laigle et grand nombre d’autres personnes.
Geci fut fait au temps deHugues du Désert qui construisit l’église depuis ses fondations, l’an de l’incarnation du Seigneur MGXXVG
C’est le 27 avril 1125 qu’eut lieu la solennité de rinauguration de l’église du prieuré. Nous espérons que cette date ne passera plus inaperçue. Les personnes qui vivront en 1925 tiendront à honneur de célébrer le huitième centenaire du prieuré de Notre-Dame du Désert et le quatorzième centenaire de l’ermitage transformé.
' Nous remarquons que l’enclos défriché en partie par les anciens ermites, les Landes et le plessis appartenaient bien certainement au prieur Hugues du désert comme ils avaient appartenu de temps immémorial à ses prédécesseurs au Désert. Le texte de la charte de fondation lui-même ne laisse aucun doute à ce sujet. Les ermites par possession ininterrompue étaient en réalité propriétaires d’une partie des biens que leur donna Robert de Leycester-Breteuil. Nous ne saurions expliquer ce fait anormal. Peut-être était-il utile aux temps féodaux de procéder à une régularisation générale, à une adaptation de l’ancien droit de Rome au nouveau droit social et pour cela d’englober dans le fief les parcelles qui manifestement n’en faisaient point partie?