‹ Histoire de Notre-Dame du DésertChapitre 2 sur 33 · NOTRE-DAME DE DÉSERT · texte numérisé non relu

NOTRE-DAME DE DÉSERT

Ami Lecteur,

Le travail que nous vous offrons aujourd’hui a pris en quelque sorte à notre insu un développement excessif ; mais, s’il est vrai que la beauté du sujet et l’agrément des recherches nous ont entraîné un peu au delà des limites primitivement choisies, il nous sera bien permis de laisser une part de responsabilité à nos guides, les chercheurs et les savants de profession, qui, par leur excessive amabilité à notre égard, sont parvenus à nous faire oublier que rien dans nos études antérieures ne nous avait préparé à la tache que nous avons entreprise.

A ce propos, si, rompant le cercle étroit de l’amitié, un exemplaire de notre ouvrage, poussé par quelque malin caprice du sort, va s’égarer sur le bureau d’un de nos maîtres, notre vœu le plus cher est qu’il soit considéré comme un intrus et renvoyé comme tel. S’il devait être lu, on ne manquerait pas de nous attribuer des prétentions qui sont bien loin de notre pensée et nous nous sentirions couvert d’une confusion pénible.

Nous devons cependant expliquer, sinon justifier, notre

tentali\e. 11 est indéniable que le plus humble villa ge, la plus modeste fondation ont le droit de rassembler les débris de leur histoire ; on nous accordera bien aussi que les petits sujets sollicitent rarement les grandes compétences. Une commune a eu pour historien un Le Prévost; les autres sont dans la dure nécessité de se contenter, sans y regarder de trop près, des quelques notes rassemblées par un instituteur, un curé, un médecin de bonne volonté.

Brusquement et péniblement arrêté en pleine activité professionnelle, nous avons dii, à titre de compensation, rechercher un genre d’étude conforme à des goûts fort anciens et nous n’avons pas tardé à éprouver à nouveau la douce séduction de l’iiistoire. Le charme des vieilles chroniques s’est emparé de nous, tandis que les lacunes de notre instruction première prenaient des proportions effrayantes à mesure que nous essayions de les combler.

11 faut dire que si nos premiers maîtres universitaires ou Lazaristes nous ont laissé de leur enseignement et de leurs personnes le meilleur souvenir, ils ont dû être très peu prolixes sur les matières dont nous aurions besoin aujourd’hui. Ils nous ont appris à forger un discours latin en vers ou en prose, à résoudre quelques équations, à reconnaître dans un texte grec les fameuses racines encastrées dans des vers restés célèbres, mais en revanche ils nous ont laissé ignorer jusqu’aux noms des grands fondateurs de ces ordres monastiques qui ont su discipliner les peuples barbares et les transformer en nations chrétiennes.

Et maintenant, après cette présentation qui s’imposait, si vous ne craignez pas d’entreprendre avec nous un voyage à travers quatorze siècles, à propos de l’histoire du Prieuré du Désert, hàtez-vous de faire vos préparatifs.

Rien n’est plus aisé, il vous suffira de lire saint Jérôme, saint Augustin, Grégoire de Tours, Frédégaire, Joinville,

AU LECTEUR

Froissart, Ordéric Vital, Montluc, Augustin Thierry, Guizot, Montalembert et quelques autres auteurs ; cela fait, s’il vous arrive de regretter de vous être mis en route, vous conserverez toujours la joie de vous y être préparé.

Quoi de meilleur dans un voyage que les préparatifs, si ce n’est peut-être le retour?

Nous sommes en l’an 4G0. Rome occupe notre sol depuis cinq siècles et nous étudierons tout d’abord l’empreinte qu’elle a laissée. Empreinte profane, empreinte sacrée, profondes, vivaces, impérissables.

Portant nos regards vers l’Italie, nous admirerons la radieuse beauté de celle qui sera un jour la patronne du Prieuré du Désert, Suzanne, nièce de l’empereur, nièce du pape, fille d’un saint, patricienne adulée, morte pour son Dieu.

Mais voici l’invasion barbare. La population laborieuse des Gaules, romanisée, se laisse pénétrer par les éléments nouveaux, voici Clovis et ses Franks au nombre seulement de cinq ou six mille, voici Melanius^ ermite du Désert, son ami, son conseiller.

Encore quelques années et nous trouverons dans une naïve légende les préoccupations des lettrés de cette intéressante période en même temps que nous assisterons à la formation d’un groupement, d’une paroisse chrétienne, à la voix du bon Fulbert, ermite de la plaine.

Les siècles reprennent leur cours. Les moines, rudes travailleurs du sol, intrépides remueurs de pensées, modestes laboureurs aux noms à jamais inconnus, promènent

en tout sens sur ce sol encore imprégné de polythéisme la charrue catholique, enlevant les racines à la terre, élaguant les branches sans cesse renaissantes des hérésies.

Alors s’approche l’an 1000 el la terrible nuit trouve tous les enfants du Christ, prosternés devant le Dieu qui va venir sur une nuée, juger les vivants et les morts.

A Rome le pape-astronome Sylvestre II vient de paraître au haut de son observatoire. On entend à ses pieds, sur les places et dans les carrefours des pleurs et des lamentations, des cris de désespoir et aussi des blasphèmes, car l’extrême frayeur est compagne de la folie. Encore quelques secondes et le monde va finir ?

Mais que se passe-t-il? Courbé sur ses instruments. Sylvestre II vient de constater la lueur incertaine de la prochaine constellation, il voit que rien n’est changé dans le système de l’univers et alors d’une voix formidable, minuit sonnant, il entonne un l'e Deinn bientôt répété par tout un peuple.

Pu is la ferveur religieuse redouble, les fondations monastiques couvrent notre pays, quelques-unes grandissent démesurément.

Le Prieuré de Notre-Dame du Désert, entraîné dans l’orbite de la puissante abbaye de Lyre, conserve longtemps encore son originalité et même pour un temps son autonomie.

C’est l’époque où se continue, pour la désolation de nos contrées, la guerre incessante inaugurée dans la journée d’Hastings entre Gaulois et Saxons. L’opiniâtre breton Duguesclin en 137:2 arrache Breteuil à l’éternel ennemi qui reparaît en 1418, car nous lisons dans un vieux grimoire que Robert de Floques reçut l’ordre en 1449 de déloger et de pourchasser « ces te canaille d’Anglais qui s’estoit réfugié sur l’aspre rocher de Couches ».

Par un heureux et bien rare concours de circonstances favorables, le Prieuré de Notre-Dame du Désert traverse

AU LECTEUR

sans encombres ces temps de troubles et ceux qui suivirent. Enfin, lorsque éclate la révolution, quand les grandes fondations sombrent dans la tourmente et que la foudre, qui ne se contente pas toujours des grands arbres, gronde et menace, un homme paraît qui sauve de la destruction le prieuré de Notre-Dame du Désert.

Spectacle unique peut-être en France ! tandis que le culte est partout prohibé et que le despotisme jacobin souille du sang de tant de Français la place de la Révolution, à vingt lieues de distance, tous les matins, Fabbé Louvet de la Rivière célèbre publiquement le saint sacrifice dans la chapelle de Notre-Dame du Désert!

Aujourd’hui dans ce coin de forêt que les vieilles chartes appelaient « un lieu d’horreur et de vaste solitude » et qui est devenu le riant vallon du Lesne, le même prieuré, la même chapelle, assurés de la protection incessante de la descendante de celui qui les sauva, vont s’enfoncer dans la profondeur des siècles à venir sanctifiés par les prières de quarante générations !

Nous n’avons pas à donner ici la liste des personnages importants, moines ou prêtres, qui ont été prieurs de Notre-Dame du Désert. Nous n’avons pas non plus à insister avec vous, ami lecteur, sur les mérites de ces hommes vraiment grands parce qu’ils sont créateurs et qu’ils ont contribué dans tous les temps à augmenter le bien-être moral et matériel des déshérités. Si vous avez lu les chroniqueurs, si vous avez médité sur la vie des fondateurs d’ordres, vous devez partager notre respectueuse admira-

tion pour le moine en général, le moine d’hier et le moine d’aujourd’hui. Si nous avons contre nous ceux qui vont puiser leurs convictions politiques, philosophiques et religieuses dans les débits où l’on vend à deux sous le verre l’abrutissement de la France, nous avons certainement avec nous les personnes instruites de toute religiou et de tout pays. Demandez à la savante Allemagne ce qu’elle pense de nos Bénédictins !

Si vous êtes encore dans la maturité de l’àge, vous avez pu voir au Palais-Bourbon ou dans quelque vieille basilique, un homme qui avait pris pour devise <( Dieu et Liberté », vous avez pu entendre cet orateur impeccable, si beau dans ce costume qui a dû être imaginé en vérité par le Dieu de l’éloquence !

C’était un moine, c’était même le plus illustre des enfants de Saint-Dominique après une nombreuse pléiade de savants et de saints parmi lesquels nous citerons Baymond de Pennafort, Hyacinthe de Cologne, Antonin de Florence, Albert le Grand, Pierre de Vérone et Thomas d’Aquin, c’était le B. P. Henri-Dominique Lacordaire.

Et ne croyez pas que les brillants météores nous font perdre de vue les Innombrables étoiles du ciel de l’Eglise ; non certes, les colonnes du temple ne nous empêchent pas de voir le temple lui-même. Nous savons ce qu’il faut donner d’admiration à tel fils d’un paysan d’Auvergne apôtre de l’Amérique du Nord, une des premières gloires de cet épiscopat des Etats-Unis « qui, dans les pays d’outre-mer où on n’aime pas seulement sa liberté, mais aussi la liberté des autres, a donné au monde cette démonstration que l’Eglise ne s’enferme pas dans des formules politiques et qu’elle n’a pas peur de la liberté ‘ ».

* Réponse du R. P. Feuillette à M?'’ Ireland.

AU LECTEUR

lo

Donnez aussi, je vous prie, un regard au fier cardinal si noblement campé sur son socle de granit à Biskra. Le voyez-vous, lançant dans les profondeurs du centre africain ces fameux Pères blancs qui partent ayant pour toute fortune dans une main un crucifix, dans l’autre un drapeau tricolore?

Non seulement nous avons rencontré dans le cours de notre voyage et au hasard des lectures qui l’ont précédé des moines et des prêtres, mais nous avons encore respiré en quelque sorte l’atmosphère embaumée des saints.

Nous avons été ébloui par le splendide rayonnement que projetait sur la terre de France ces légions d’apôtres, ces innombrables martyrs, ces millions de curés de campagne qui dorment leur dernier sommeil sous les croix de pierre de nos vieux cimetières. Nous avons appris avec stupéfaction qu’un seul de nos ordres religieux a déjà donné trente mille martyrs pour le salut du monde.

Alors, dans le désarroi universel, tandis que l’esprit de haine souffle parmi les hommes et que le hideux despotisme sous des mots mensongers pèse comme un roc sur nos poitrines, nous avons été attiré par cette clarté qui éclaire tout homme venant en ce monde et prenant la plus infime place dans la barque sacrée qui traverse impassible l’océan des siècles, nous avons accepté en toute humilité la direction apostolique.

Comme vous, sans aucun doute, ami lecteur, nous nous sommes plu à croire et aussi à espérer. Comme vous, nous avons pensé qu’un acte de foi, hors de propos en certains

temps, s’imposait aujourd’hui comme un devoir, et nous ne cessons de redire :

Je crois ce que m’enseigne mon curé parce qu’il a été envoyé ici par mon évêque et que mon évêque a été envoyé dans les Gaules par l’évêque des évêques successeur de Simon Pierre et Simon Pierre avait vu le Seigneur !

Je crois comme peuvent croire les ignorants et les savants. Je crois comme croyait Ampère, je crois comme croyait Pasteur.

Il faut aussi espérer. Si tant de crimes contre le droit et la liberté se commettent, plaçons-les sur le plateau d’une balance et mettons sur l’autre les œuvres de tous les saints. Un Jean Eudes prieur de Notre-Dame du Désert, un Vincent de Paul, ne compensent-ils pas à eux seuls, toute une légion de forl)ans ?

Espérons aussi, espérons toujours pour notre patrie bienaimée la noble et douce France, si dignement représentée dans tout l’univers par nos braves soldats et par nos missionnaires dont le sang à l’beure actuelle arrose les plaines de l’Asie !

Espérons pour un temps à venir la république du grand poète Coppée ; « ce sera la république de la probité, impi- (( toyable aux concussionnaires et aux voleurs et qui veillera (( avec une prudence maternelle sur le bien de tous ses (( enfants ! ce sera la république de la tolérance, où sans (( être menacés par la synagogue ou par la loge, nos cloches (( lanceront librement leur prière vers le ciel ; ce sera la « république de la justice qui détrônera enfin l’ignoble roi- (( million et où les citoyens seront estimés selon leurs mé- (( rites et leurs vertus. Enfin, ce sera surtout la république (( de riionneur et de la dignité nationale qui exigera que U notre cher et glorieux drapeau tricolore soit respecté de « toute l’Europe et du monde entier. »

AU LECTEUR

Encore un mot. Lorsque la Fête-Dieu ramènera le grand pèlerinage annuel à Notre-Dame du Désert, si vous habitez une paroisse voisine, vous ne manquerez pas de vous joindre aux fidèles qui, sous la conduite de leursdignes Pasteurs, se rendent à l’antique sanctuaire en chantant des litanies et des psaumes. Si vous êtes trop éloigné, vous partirez en famille de grand matin, poussé par cetle habitude très justifiée qui vous attire dans les assemblées où vous rencontrez chaque année des amis et des parents que vous ne voyez guère que ce jour-là, où vous savez trouver, non loin de la fêle foraine, un coin de pré ou de bois propice aux repas champêtres, où vous vous unissez aux fidèles des paroisses voisines venant demander à la grande sainte la protection et les faveurs dont vous ne seriez pas fâché en somme d’avoir une petite part.

Bientôt vous entrez dans la forêt, encore une lieue et la chapelle émergera dans la verdure.

Tout à coup, le son de la cloche du Désert vous envoie son premier tintement dans l’air embaumé des bois. A cet instant précis, je vous en conjure, arborez votre pavillon, je veux dire, faites un grand signe de croix, simplement, carrément à la française !

Souvenez-vous en effet, ami lecteur, que ce bronze sacré que vous venez d’entendre est celui-là même qui à la fin du V® siècle guidait le bon Fulbert à travers la tourmente aux temps du roi Clovis. C’est lui qui emplissait l’air de ses vibrations précipitées le 24 avril 1125, quand le comte Robert de Leycester-Breteuil, la main sur les évan-

giles, donnait à Hugues, prieur des ermites, le noble fief de Notre-Dame du Désert.

C’est encore ce métal sacré qui le 12 août 1230, quand régnait Blanche de Castille, emportait vers le plus haut des cieux les prières de noble dame Odeline de Laigle, vicomtesse de Sainte-Suzanne, entourée de tout un peuple de pèlerins, au moment où, dans le plus profond silence, Guillaume curé doyen de Breteuil, au-dessus de tous les fronts courbés, élevait le saint-sacrement en entonnant Y Adjiitoriiim noslrum in nomine Donimi !

C’est la cloche de Fulbert, la cloche du prieur Hugues, la cloche d’Odcline de Laigle que vous venez d’entendre ; c’est elle aussi qui pendant les sombres jours de la Terreur appelait au service Divin, dans la lirume matinale, les cultivateurs de la vallée du Lesme, les ferronniers des villages, les charbonniers de la forêt!

Cloche trois fois sainte, airain sacré, quatorze fois séculaire qui portas vers notre Dieu les prières de nos ancêtres, nous te saluerons d’un signe de croix, toi, qui relies devant nous les siècles de foi qui passèrent aux siècles de foi qui vont venir !

Nous manquerions au plus élémentaire devoir de reconnaissance si nous négligions de remercier les nombreuses personnes qui nous ont facilité la tache que nous avons entreprise.

Si la partie purement historique de notre travail présente quelque intérêt, tout l’honneur en revient au sympathique et distingué chef de bureau des arcliives de l’Eure M. Le Coq ; c’est a coup sûr vers lui que doivent aller tout d’abord les remerciements de nos lecteurs.

Qu’il nous soit permis également de citer les noms des personnes qui ont bien voulu accepter d’être nos guides, nos collaborateurs, nos correspondants.

AU LECTEUR

Sa Grandeur l’Evêque d’Evreux qui nous a ouvert avec tant de bonté les portes de la bibliothèque épiscopale ; M. l’abbé Forée, le savant historien du Bec ; M. l’abbé Malet, professeur d’archéologie ; Dom Anselme Caplet de Rome; M. l’abbé Bougé, notre vénérable compatriote, supérieur du grand séminaire d’Evreux ; nos jeunes et brillants amis, Achille Bicber, élève de l’Ecole polytechnique, Maurice Bicber, étudiant en pharmacie, qui ont toujours mis une touchante sollicitude à soutenir nos forces chancelantes ; MM. les docteurs Mallebranche, de Bernay, et Gouraud, de Damville; Veslin, chirurgien en chef de l’IIôtel- Dieu d’Evreux, et Moisson, médecin du parquet; le B. P. Chapotin de l’ordre des Frères prêcheurs ; le T. B. P. Le Doré, supérieur général des Eudistes ; M. Bourbon, l’éminent archiviste de l’Eure ; nos amis MM. Board, manufacturier. Leroy, notaire licencié en droit; Saxe, pharmacien; MM. Dieulevin de Lyre, Minneray de Beaumesnil, Veuclin de Mesnil-surl’Esti ^ée, Peltier du Havre, Durand des Brosses de Saint-

Ouen.

MM. les abbés Duroussel, vicaire général de Rennes ; Blin, secrétaire général de l’Evêché d’Evreux ; Beaujean, prosecrétaire ; Landais, curé doyen de Sainte-Suzanne du Maine ; Langlois, le savant aumônier des sœurs de la Providence d’Ev reux ; xMoulin, curé des Baux, auteur de nombreux et attrayants ouvrages parmi lesquels le remarquable traité sur l’éducation qui devrait se trouver dans toutes les mains ; Prodhomme, curé de Bi; Drouin, curé d’Aubevoye, et quantité d’autres personnes, ecclésiastiques ou laïques, qui nous ont toujours donné libéralement leurs bons conseils et tous les renseignements dont elles disposaient.

D‘‘ De VOISINS.

Breteuil, le U’’ janvier 1901.

PREMIERE PIRTIE

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