PARIS JUSQUA LA RENAISSANCE
CHAPITHE I".
tlEÛNB 0B PTÊMUPPA-AVQVBTB.
U appartient aux kommes d*une haute capacité ou d'une grande renommée^ ce qui par malheur est souvent identique pour l'opinion publique , d'attirer à eux presque toute la gloire contemporaine*, elle afflue vers ce foyer éclatant, comme les petites rivières vers un fleuve. Il en fut ainsi de Philippe-Auguste, L*action de la couronne sur les seigneurs y un lien nouveau formé entre la mor narchie et le peuple , les levées directes de troupes dans les fiefs, Tappel à la justice royale des arrêts rendus par les juridictions féodales^ enfin
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quelcpies institutions législatives utiles et ë(jttitablés , avaient été préparés sous les deux rêgnes précédens , grâce à là prudente sagesse de Suger. Sous son ministère avait été conçu et cokiméncé Un système de fortifications autour de Paris ; Tembellissement même de cette capitale était entré dans ce plan d^améliorations importantes. Mais tout, depuis la mort du célèbre abbé^ languit sous la main débile de Louis VU : son fils remit en œuvre ces ébauches inachevées , dès qu'il eut saisi le sceptre ^ après une régence orageuse et stérile.
Disons d'abord que ^ pendait une année entière, Philippe de Flandres ne cessa point d'être inquiété, menacé même par les quatre frères d'Alix de Champagne. Un parti puissant , qu'ils avaient soulevé , ne permit pas à l'autorité du régent d'obtenir la confiance qui devait en être la base. Dégoûté de cette situation précaire, ce prince, d'un esprit éclairé et dont les intentions étaient pures , se retira dans ses Etats de Flandres. Alors les comtes de Champagne , laissant la tutelle du jeune roi à sa mère , investirent delà régence Cldment de Metz , ancien gouverneur de Philippe. Ce gentilhomme et son frère, qui lui succéda, étant morts dans l'espace de dix-huit à vingt mois , il ne fut pas pourvu à leur remplacement; le roi, parvenu à sa dix-huitième année, déclara qu'il entendait gouverner par lui-même.
Dès ce moment, Philippe montra un caractère
digne de soutenir cette prétention. Pendant 9a mi-^ norité^ les seigneurs s'étaient agités, sur divers points , de manière à prouver qu'ils se proposaient de reprendre leurs anciennes allures féodales : c'est-à-dire ces coutumes spoliatrices ^ ce brigandage journalier et ces attentats aux prérogatives de la couronne ^ comprimés par la suzeraineté robuste de Louis-lc^Gros. « Quels que soient leurs ce outrages et leurs vilenies , s'écria le monarque « dans une cour plénière où plusieurs des délin- « quans se trouvaient peut-être , je suis mainte- « nant contraint de tout endurer de leur part ; « mais ils vieilliront ^ moi je croîtrai en force et « en pouvoir ; et à mon tour , s'il plaît à Dieu y je « me vengerai d'eux tant que je pourrai. »
Persuadé , avec beaucoup de raison , que la splendeur d'un règne peut ajouter à sa puissance^ Philippe songea d'abord à poursuivre avec activité les constructions commencées à Paris , afin de donner au lieu où il tenait sa cour un aspect imposant. Car nonobstant les fondations faites depuis le commencement de la troisième race, notre capitale présentait encore une triste physionomie à l'étranger qui s'en approchait. Un amas de masures en bois^ mal construites, bâties sans ordre, entassées dans la noire enceinte de la Cité , telle était la ville proprement dite. Quelques hôtels, que n'habiterait pas de nos jours un artisan aisé , s'élevaient çà et lu au-dessus de ces laides constructions ; et le palais du roi, avec ses nombreuses tours.
ses fenêtres étroites , ses fai:es iKjiràires^ ccmtribuait encore à attrister le regard. Hors de Fantique enceinte^ s'oITrait une confusion bizarrede vignes ou de champs labourés ^ de bourgs aux clôtures cou-> ronnées d'arbres , de monastères semblables à des forteresses, d'églises grossièrement construites en bois , de chapelles couvertes en chaume* Dominant toutes ces masses bigarrées^ les abbayes inachevées de Sainte-Geneviève , de Saint-Germain-des- Prés et de Saint-Germain-rAuxerrois , grandissaient lentement y tandis que le palais des Thermes j déjà dégradé j étonnait encore par ses ruines héroïques.
Honteux d'une si misérable capitale, le jeune monarque s'occupa avec ardeur des embellissemcns de Paris. Mais les ressources lui manquaient: le revenu de la couronne était faible, et les prodigalités du dernier roi envers les églises et le» monasières avaient épuisé les coffres royaux. Philippe ayant ordonné qu'on dressât nn état de ses finances * , le trouva si affligeant qu'il frappa de
* Cest un document curieux que la désignation des possessions du domaine royal et do leur revenu : nous Feniprui^tons à X Histoire de Philippe^ Auguste , par M. Capefigue. Soissons, Goo liv. ^ s. — Chûteauneuf et Cliezi, no 1. 5 s. — Grès et la Cliapelle , 1 4o 1. — Lons , 58o 1. — Vieuville , 240 1. — Cliûleau-I^ndon , 5Go I. — Sevrés, 200 1. — Courci , 47 ï-
10 s. — Boisses , 90 1. — Moret , 43o 1. ■ — Chaumout , 180 1. — Bourges et Issoudun , 1,910 1. — Bélhizy, Verberie et Laon, 900 I. — MonllluTv, 36o I. — ChAteaufort, '"îo !. — Gonessc, 3oo 1. En comptant la livre sur le pied d'une va-
Bon gantelet^ le messager qui le lui apporta. Ce moaTement de colère n augmentait pas le trésor d'un écu : il fallait s'ingénier pom* y faire rentrer <pielques marcs d'or. Le roi assembla ses barons , espéraot 4ju'il en obtiendrait ^ plus ou moins volontiers, aide et assistance. Mais ils avaient un
thème commun de refus : « Sire roi y nos fiefs « sont presque tous engagés depuis ]a dernière a croisade; mon père s'est ruiné au service du tien « en Palestine; nous ne pouvons plus tenir nos « cours plénières; les vases de nos chapelles sont ' f< fondus ; veux~tu donc nous pressurer comme la « pomme dont on fait du cidre. » Ces raisons étaient sans réplique.
Mais Philippe s'avisa d'un expédient qui , plusieurs fois déja^ avait été' employé^ sinon par les
leur qu'elle n'avait plus , c'est-à-dire pour son poids d'argent, toutes ces sommes produisaient a peu près 800,000 fr. de notre monnaie. Il y a loin de là aux grosses listes civiles des monarchies modernes. Encore s'agit-il du revenu brut; et les dépenses locales en avaient absorbé la plus grande pai tie. Ici l'on avait acheté du vin ou payé les vendanges et les chariots pour le transport des outres. Là , le prévôt s'était vu forcé de soudoyer Guillaume, le mauvais voisin^ poiu* qu'il ne pâlât pas les voyageurs; ailleun^ , il avait fallu payer les cires de r^isc. Dans un autre domaine , Fargent du roi avait se rvi à conduire des lions enchaînés à Paris , à porter des anguilles de Yemon dans les viviers de Fontainebleau , à acheter six petits loups y à solder les gages des fauconniers , chasseurs ou forestiers. Enfin , partout la dépense balançait presque la recette , et c^était sans doute ce qui avait attiré un coup de gatitelet â l'innocent messager.
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rois^ du moins par les grands vassaux : il se proposa de persécuter les juifs. Nous avons dit ailleurs qu'indëpendamment de ses rapines ordinaires , celte secte , recherchée et méprisée tout à la fois , s'était gorgée à l'époque de la première croisade , en échangeant le moins d'or qu'elle put , contre autant d'effets ^ de bijoux et de pierreries qu'il lui fut possible d'en obtemr. La seconde expédition en Palestine gonfla encore d'opulence ces sangsues avides ; Philippe pensa qu'il était temps de les faire dégorger.
Les griefs à exercer contre le faible ne man^ quent jamais au fort; mais lorsque ce dernier est roi 9 il doit agir au moins avec un prétexte de justice. On ne pouvait pas attaquer légalement leSt juifs pour leur ti*afic ordinaire , dont tout le monde s'aidait journellement: « C'était alors , dit M. Capce figue , une chose curieuse que l'existence d'un « juif dans une seigneurie ou même dans une com- « mune : existait-il un péage , une perception de « droits , d'impôls^ de revenus , c'était presque « toujours lui qui en avait la ferme. Voulait-on « faire un emprunt , acheter quelques petits objets « de luxe, on allait encore trouver le juif. Il re- « cevait en gage dans sa maison , éloignée de toutes « les autres habitations, le calice de l'église, les « ornemens du baron , l'escarboucle que le che- « valier avait rapportée de la Palestine et la « charrue du laboureur. Le baron le rencontrait- « il sur la route , il lui crachait au visage , l'appe-
u lait chien de mécréant , et le lendemain Tenait « lui engager son fief ou son cheval de bataille. c( Dans presque toutes les villes , ils étaient sou- « mis aux coutumes les plus hizarres et les plus « humiliantes. A Toulouse , ils devaient recevoir « un soufflet le vendredi saint; h Beziers, on leur <c courait sus une fois dans Tannée ; dans les « États du comte de Blois, on les soumettait à un « commun péage avec les pourceaux*. »
I^s malheureux sectateurs de Moïse acceptaient tout: injures, coutumes humiliantes, étrivières; de plus ils acquittaient , sinon sans murmures , du moins sans rébellion , les rançons périodiques auxquelles les barons les soumettaient pour racheter une expulsion décidée. Si comme on Ta dit y YoT pouvait compenser tant d'outrages dans Famé vénale des Israélites de cette époque, ils se procuraient souvent d'amples compensations , en ruinant ceux qui recouraient à leurs prêts usuraires **.
* Histoire de Philippe- Jagitste , par M, Ca pc figue ^ tome /, pages ^49 et 25o.
** Ecoutons un écrivain du temps : en icolui temps du bon roi PhiBppe, habitaient juifs à Paris et partout en trop grande multitude; H plus sages et ]i plus grands en la loi do Moïse étaient venus en le pays de France , et principalement à Paris. En la Cite* demeurèrent si longuement , et s'enrichirent si bien qu'ils achetèrent près de' la moitié de Paris. Ils avaient scrjeans et chambriers , vivant avec eux en leurs 05t^ , qu'ils fesaient judaïser j ils traitaient vilainement les omemens des églises , qu'ils tenaient en gage , pour la néces-
Cependant ce trafic, qu'ils honoraient du titre de négoce , n'était aprës tout qu un marché librement conclu; à une époque où les plus grands spoliateurs appartenaient à la plus haute noblesse , il paraissait difficile de sévir légalement, pour un brigandage secondaire , un brigandage sollicité , contre une classe soufferte plusieurs siècles dans le royaume. Il fallait asseoir l'accusation sur une base moins étroite : on prêta des crimes aux juifs ; on accueillit des bruits populairea^^ dépourvus de preuves, d'après Jesquels ces m^cr^on^, en haine du christianisme, commettaient d'horribles assassinats. Par exemple, dans certaines cérémonies, leurs rabbins crucifiaient de petits enfans , et les perçaient à coups de lance; perpétuant ainsi le souvenir du grand forfait commis pax leur nation. En d'autres solennités , ils ouvraient le seiu de ces innocentes victimes , pour arroger de leur sang le parvis des synagogues. Ces imputations,, assurément calomnieuses, suffirent à une vindicte cupide qui ne cherchait qu'un prétexte.
Cependant le roi , sentant, sa justice peu fondée
site du peuple, comme textes d'or, calices , chapes, chasubles , et maints autres garnimens ; si vilainement , les tenaient en la honte de sainte église , qu'ils faisaient soupe au vin à leurs petits filleuls en calices. Ds en avaient à Paris plusieurs garnimens d'autel, comme croix d'or et pieiTes précieuses; toutes ces choses étaient mises en tas dans leurs maisons ) sans égard pour leur sainteté. {Grandes Chroniques de Sainte Denis , année i i8i).
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h commettre le grand attentat au droit des gens qu'il méditait dans sa pénurie financière , voulut au moins Tappuyer d'une autorité sacrée, qu'il était à peu près assuré de trouver conforme h ses vues. 11 y avait alors dans les bois de Saint-Mandé, un ermite nommé Bernard: ce personnage mystérieux , qu*on disait issu d'une famille illustre , virait à la manière des anachorètes , se nourrissant de racines , se désaltérant aux fontaines , couchant sur la mousse ^ marchant pieds nus , et cachant à peine son corps amaigri sous une bure grossière. Cependant ce solitaire était le conseiller intime de Philippe: il contrôlait toutes ses actions majeures, et du fond des forêts il gouvernait la politique de ll&tat. Peut-être ce Bernard était-il un orgueilleux à la façon de Diogène , un ambitieux en guenilles^ usurpant par ses jeûnes , ses macérations , ses prétendus miracles le respect de la multitude. Quoi qu'il en soit , il avait toute la confiance du roi , qui , dans sa situation indécise , alla le trouver. « Frère , lui dit-il , que me conseilles-tu à cr regard de ces mécréans , et pour le profit de « Téglise et des pauvres chrétiens. — Sire roi , « répondit l'ermite , je te conseille de relâcher et u quitter tous les chrétiens de ton royaume de ce a qu'ils doivent aux juifs. Expulse-les du beau <• pays de France , et retiens pour toi la quinte « partie de leur avoir. »
Un jurisconsulte, versé dans les pandectes de Justinien^ récemment découvertes, eut tiré de
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sa ju^c'caire un autre avis; il eut dit i Philippe: « Oblige d'abord tes sujets à rendre aux Israélites l'argent qu'ils leur doivent , moins l'intérêt usu» raire que les derniers ont perçu. Chasse-les ensuite si bon te semble , mais ne les dépouille d'aucune partie de leurs biens; car en agissant ainsi tu serais plus voleur qu'eux » Personne ne parla
dans ce sens au jeune monarque. Au contraire : les barons , se voyant près de ressaisir les obligations qu'ils avaient remises aux juifs , poussèrent leur suzerain à expulser promptement ces incommodes créanciers. Appuyé ainsi par les ministres du ciel et par les grands de son royaume , Philippe n'hésita plus : une ordonnance enjoignit aux Israélites de quitter les terres de France avant la Saint-Jean-Baptiste. Le même acte leur déclarait qu'ils pouvaient vendre leurs meubles ; mais que le fisc retiendrait « tous fiefs , champs , vignes , granges et pressoirs qu'ils .avaient acquis dans le royaume. » Enfin l'ordonnance acquittait tous les sujets du roi des dettes souscrites au profit des juifs. En vain les sectateurs de Moïse réclamèrentils, en criant Scema Israël y contre un si rigoureux traitement ; en vain offrirent-ils aux barons ; aux bourgeois, aux paysans de renoncer h leurs créances, s'ils obtenaient la révocation du fatal bannissement ; vainement même les sei- , gneurs s'employèrent-ils à faire rapporter une loi qu'ils avaient eux-mêmes provoquée ; Philippe demeura inflexible.
DE PARIS. lâ
Lepoque du départ étant arrivée ^ les juifs , après avoir vendu tout ce qu'on leur avait permis de vendre , s'étaient réunis à Paris dans leur sjrnagbgue pour appeler la grâce divine sur le voyage qu'ils allaient entreprendre. Tout à coup des hommes d'armes entourent ce temple , y pénètrent , dépouillent les Hébreux de tout ce qui leur reste de richesses , et le baron chargé de cette exécution leur déclare^ au nom du roi^ qu'ils seront Mes prisonniers jusqu'à ce qu'ils aient payé , pour leur rançon , dix mille marcs d'argent. Cette intimation^ faite à dessein après un dernier pillage^ ne pouvait être suivie d'une satisfaction immédiate , et Philippe s'y attendait bien. Mais il savait que les juifs avaient fait passer en Allemagne et en Italie la plus grande partie de leurs espèces monnoyées , et le but du souverain était de les contraindre. à faire rentrer en France ces trésors, qu'ils avaient soustraits à sa cupidité. Ce fut, selon toute apparence , dans cette occasion que , pour racheter leur liberté, les pauvres bannis inventèrent les lettres de change , au moyen desquelles ils purent , en tirant à vue sur leurs dépositaires étrangers , acquitter la contribution qu'on exigeait d'eux *.
Au moyen de ces ressources , dont chacun peut apprécier la pureté, Philippe put s'occuper dès lors d'embellir Paris , et de pourvoir à sa su-
* Voyez* les Grandes Chroniques de Sainte Denis , année
relé. Dans les dix années qui suivirent le bannissement des juifs, cette capitale prit en effet une face nouvelle , et son ensemble , naguère si misérable , acquit quelque apparence de grandeur. Maurice de Sully , aidé par les deniers royaux , poussa les travaux de Notre-Dame et la construction d'un nouveau palais ëpiscopal; les bâtisses toujours inachevées de Sainte- Geneviève, de Saint- Gernaain-des-Prés et de Saint-Germain-l'Auxerrois y touchèrent à l€ur complément ; d'autres édifices religieux^ dont nous allons parler, furent bâtis ou achevés. Parmi les premiers , nous devons citer Téglise des Saints - Itinocens , ïondée sur le terrain qui porte encore ce nom , et à la place d'un oratoire situé au milieu d'un cimetière* Ce cimetière lui-même , jusqu'alors ouvert , et dans lequel , nonobstant sa destination , se tenait un marché , fut clos de murailles *. Mais la galerie voûtée , connue sous le nom de Charnier des
(( * Cil cimetière solait être un granz et large commune à tous gens , et on y Tendait coiàraunément toutes manières de marchandises; et cependant cette place y estait, où les borgeois de Paris enterraient lew^s morts. Mais parce que li morts ne pouvaient cstre hônnestement j^our l'abondance d'iceux qui là descendaient , et par les ordures de fange et de boue , lors conunanda li roi , que cil cimetière fût fermé de murs de bonnes pierre s, forts et hauts, et que portes j fussent mises , qui clôtissent la nuit , pour que belles ni gens ne pussent y faire aucune orduie. » {Càroniqtics de Saint- Denis , année 1 182 ; Recueil des Historiens de France , tome XVI ^
Innocens^ est postérieure à cette première construction ; nous la décrirons en son lieu.
Les marchands qui s'étaient établis précédemment dans le cimetière des Saints-Infiocens en étant expulsés par la clôture nouvelle , Philippe leur fit construire, au lieu appelé les Champeaux y une vaste halle couverte , sous laquelle ils purent étaler leurs marchandises, et close de manière à ce qu'elles s'y trouvaient . en sûreté. Une foire établie sur un terrain appartenant à la maladrerie de Saint-Lazarre , dont nous aurons occasion déparier, fut transportée dans le marché des Champeaux ; un autre marché , qui se tenait dans la Cité, fut aussi transféré au même lieu; et telle a été l'origiDC des halles de Paris.
Dans le piéme temps, les Templiers , dont nous avons indiqué l'établissement près de Saint-Gervais, fondèrent une boucherie dans l'enceinte qu'ils décoraient du nom véuérable de temple : la cfiipidité s'alliait aisément avec la piété de cette époque. Le corps des bouchers , qui n'entendait pas moins bien ses intérêts que les moines-chevaliers , s'éleva avec véhémence contre cet empiétement sur son industrie : un grand débat s'ensuivit ; puis une transaction de laquelle il résulta que les Templiers pourraient continuer d'être bouchers; mais que leurs étaux se réduiraient à deux y larges, chacun, de douze pieds. Le roi , qui affectionnait ces religieux militaires, les dédommagea, en leur accordant le droit de vendre du poisson d'eau douce, II. rî
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droit qui^ précédemment, n'était accordé qu'à des maîtres au fait de houchene^hes Templiers, ainsîH* antorisés à teniir le gras et le maigre, établirent une poissonnerie aulieu appelé àei^nm Apport Paris, et sur un emplacement qui reçut sans doute de cette destination le nom de rue Pierre au Poisson.
C'est ici le lieu d'une mention des principaux métiers privilégiés , c'est-à-dire formant corporation , et jouissant à ce titre de certaines prérogatives. Ces corps étaient : les tameliers ou boulangers; les taverniers ou cervoisiers; les orfèvres, potiers d'étain , couteliers , faiseurs de manches ; les serruriers , batteurs et tréfileurs d'archal * ; Urs haubergers ** ; les patenotriers *** d'or, de corail, d'ambre , de jais; les critalliers et pierriers de pierres naturelles; les lasseurs de fil de soie et les filcresses à grands et petits fuseaux; les fondeurs, mouleurs et formaliers de laiton; les lampistes, huiliers , chandeliers de suif , lanterniers ; les charpentiers, maçons, mortelliers****et tailleurs
* CeUe industrie était alors très fructueuse : non-seulement plusieurs pièces de Farmure des guerriers étaient faites de fil d'archal^ mais les croisées des maisons étaient treiDissécs avec ce fil. Nous parlerons plus tard de ce genre de clôture.
*'*^ Les liaubergers étaient les artisans qui fabriquaient les hauberts des guerriers.
*** Les patenotriers ou fabricans de chapelets étaient alors assez occupés pour que leur état constituât une industrie fort lucrative. Il y a là un reflet des mœurs de l'époque.
•*** Mortellier, ouvrier dont l'industrie consistait à pulvériser certaines matières dans un mortier pour en faire du ciment.
de pierreA; les tapissiers de tapis sarrasiuois *- , foidouniers^ tinturiers de draps; les imagiers **, tailleurs de crucifix , peintres d'images ; les garnissear#de gaines d'épée ^«chapuiseurs de selles et d'arçons , bourreliers et gantiers ; les cuisiniers et poulailliers ; les chapeliers de fleurs ***, de feutre , de coton , de paon; les fourbeurs, archers, faiseurs d'arcs et d'arbalètes ; enfin les pécheurs à ▼erge ( à la ligne ) , poissonniers d'eau douce et de
mer.
Cette nomenclature ne paraîtra point aride : elle initie à quelques usages de ce moyen âge si poétique et pourtant si peu connu encore , grâce au superbe dédain de nos historiens modernes. On dirait
n est probable que les Francs tenaient cette industrie des Gaoloîs, qui Favaient reçue eux-mêmes des Romains. La rue de la Mortelierie y sans doute habitée par des ouvriers exerçant ceUe profession , en aura pris le nom.
* Ce nom rappelle bien une acquisition faite aux SaiTasins pendant les croisades j une partie des usages du temps révélait de pareils emprunts.
** On appelait imagiers les artistes qu'on a nonuncs depuis sculpteurs : leur travail était bien grossier aux douzième et treinème siècles.
*** Chapeaux de fleurs, coiffure ordinaire des jeunes filles , et qu'elles portaient jusqu'à leur mariage. Un capel de rose paraissait être l'attribut âivori des vierges. On formait aussi des capels de feuilles. L'on verra ci-après que les ouvriers livrés à ce genre d'industrie habitaient principalement la rue Haxtte-FeuiUe y qui , sans doute y en a conservé le nom. Ces ca^ pelf devaient être des espèces de couronnes. On s'en servait pour orner la tête des 6gures de saints.
que ces écriyains^ à l'exemple des cheYaliers maltais , n'ont admis les hommes et les mœurs dans leurs annales , ^'après une sévère yérification de leurs titres de noblesse. Il serait bien temjiB qu'un tel abus cessât , et que les peuples reçussent enfin le baptême historique.
Tous les états que nous venons de dénommer assistaient en corps aux processions y portant leurs bannières ornées d'allégories caractéristiques ^ et précédés de leur roi d'armes. C'était là le beau côté de leur aspect; car ils en offraient un bien laid dans les quai-tiers où leurs ateliers étaient établis. On trouve des détails curieux sur cette physionomie industrielle dans les dits de Paris dt bourgeois Guillot, description en vers, écrite à la fin du douzième siècle *. Ce poète, mieux servi par la nature que par le dieu du Pinde, peint avec naïveté, partant avec vérité, tout ce qu'il a vu en parcourant la fangeuse ville de Paris, dont les rues ne s'élevaient pas alors au-delà de deux cent trente- six. Il a visité la rue Plastrière, où Ton battait les couvertures ; la rue Haute- Feuille , où Ton tressait les capels de feuilles et de fleurs ; la rue Pierre-Sarrasin , où Ton essayait roussins et chevaux; le palais des Thermes, où l'on voyait céliers et citernes ; la petite ruellette de Sain t-Se vérin, oximainte fillette se louait somment au menu. En poursuivant la lecture de ce poème
* Voyez ce récit dans le Recueil de Fabliaux de Barbasan , publié par M, Mcon,
DE PARIS. ai
burlesque, on voit que l'auteur érait assourdi parles cris de Paris , auxquels se mêlaient celui du baigneur qui, selon ce témoignage, criait ses étuves, comme la harengèrc ses harengs.
Le bourgeois Guillot donne une liste plus exacte que décente des rues de Paris : nous ne salirons pas notre texte de certains noms qui caractérisent bien les mœurs du temps ; mais l'exactitude nous fait un devoir de les réunir dans une note *. Continuons la mention des embellissemens de Paris dus à Philippe II.
Ce roi, avant sa croisade, fonda peu d'établis-
* 11 serait curieux de savoir <îe que les gentes dames ou damoiselles du beau temps de la chevalerie pensaient des rues Merderais, Merderet, Merderiaux, Merderel, Brencuse, du Trou-Punais , Tire-Pet , du Petit-Pied , du Gros-Pet , du Pet*au-Diabie , du Cul-de-Pet? Voici d'autres noms, qui ne sont que bizarres : rue Pavcc-d'Andouillcs , Trop-va-qui- Dure, Qui-mi-trouva-si - dure , du Puits-qui-parle , Bcrtrand-qui-Dort , Brise-Miche, Taille-Pain, Jean-Pain- Mollet , Trousse- Vache, hes dénominations suivantes semblent se rapporter à des hommes malfaisans et à des catastrophes arrivëes : telles sont celles des rues Maudetour , Mauconseil , Maldisant , Malparole , Malivaux , Mau voisin , du Coup-de- Bâton , Tire-Cliape , Vide-Gousset , Coupe-Gorge , Coupe- Gueule. Voilà maintenant des noms tristement indicatifs : mes de la Grande-Truanderie , de la Petite-Truanderie , de la VaDée-de-Misère , etc. Enfin les noms des rues Pute-Y- Mnce , Putigneuse , et l'indication intolérable que la reine Marie-Stuart fit remplacer par celle de rue Tire-Boudin , attestent la profonde immoralité' dont on ne craignait pas d^offiîr l'enseigne.
soiMOiKs religieux ; plus occupé alors d'embellir sa oapitalo que do la sanctifier. Cependant après avoir o\pulst^ les juifs, en 1 1 d5 , il installa Sainte- Miulclcinc do la Cité, dans Tédifice où ces relipionnaires tenaient précédemment leur synagogue. 1.0 bAtimonl lui eu conséquence réparé et agrandi. A ixnto église , sur laquelle nous ne reviendrons pas . fuient réunies plus tard les paroisses de Saint -Clirisloplie et de Sainte-GeneTiève-des-Ardous. I.ii framie conjrene des bonrpeois qi^Paris, qxii rompKu\iil Tancien corps des yautœ • forma #i>u institution à Sainte-Madeleine de la Cité : iVtto vvnfrêrio, que prvsidaîtun chofse qualifiant abbo . s<* ivvèlo par une charte de Tannée i oo5. Siinto-^fadoUMne a disparu dans le naufrage réw>lutîouiiaire. Un passage du même nom est bâti 5iir*ott oiiiplacemcnt.
La fondation de Yhôpitalde Sainte-Catherine ji:oé «^ Saint-Denis , au coin de la rue des Lomhjinl**- appartient aussi a ces premières années t!tt n^ ^^ Philippe II: le nom primitif de cet ^Mis^n^^''^ , desservi par des frères hospitaliers to : h¥^ ^^ paui>res de Sainte-OppoHune • ^ai* en Fannce 1 232 , le pape Honoré IlIIe dédia j jiiinie-Callicnne , en le plaçant sous la protec ^^ du saint siège. Alors on joignit , par l'ordre ^s^tpcrc, des sœurs hospitalières aux frères
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établi» dans la maison. Appareiumeiit celte fusion produisit un effet peu canonicpie; car nous verrons les frères renyoyés , et les religieuses demeurer seules hospitalières de Sainte-Gadierine.
A son retour de la Palestine , Philippe augmenta encore le nomhre des églises de Paris; nous reviendrons en temps opportun sur ces fondations ; nous devons maintenant en signaler d'autres. Jusqu'à répoque où nous sommes parvenus^ Paris n'avait point été pavé: ^s rues étaient remplies d'immondices , inondées d eaux stagnantes et infectes, ou couvertes d'une boue noire, de laquelle s'exhalait une puanteur insupportable. Un tableau empreint des couleurs du temps , fera mieux que notre récit apprécier les inconvéniens d'une telle extrémité. « Un jour le bon roi Philippe allait* tf par son palais , pensant à ses besognes , car il u était moult curieux de son royaume maintenir « et amender. Il se mit à une fenêtre de la salle , « à laquelle il s'appuyait aucune fois pour regarni der la Seine couler et pour avoir récréation de « l'air. Si advint en ce point que charrette qui « charriait, vint & mouvoir si bien la boue et ff l'ordure dont la rue était pleine , qu'une pueur tt en issi si grande , qu'elle monta vers la fenêtre « où le roi estait. Quand il sentit cette pueur si fc corrompue, il s'entourna de cette fenêtre en <c grande abomination de cœur; lors fit mander « li prévôt et bourgeob de Paris et li commanda
« que toutes les rues fussent pavées bien et soi- « gneusement de grès gros et fort *. »
On lit dans quelques descriptions de Paris que Gérard de Poissy , officier des finances royales, contribua pour onze mille marcs d'argent (environ 559,600 francs de notre monnaie) à cette utile amélioration. Mais des historiens plus dignes de foi repoussent cette assertion. L^écrivain que nous venons de citer ne fait, en effet , aucune mention d'une telle participation^ et Ton doit penser que les bourgeois de Paris supportèrent seuls une dépense qui , cette fois , devait profiter non-seulement h leur santé , mais h leurs intérêts. Un hasard fort heureux conduisit à Paris le chariot qui , en remuant la boue infecte de la Cité , excita le dégoût du roi , et lui inspira ^ubsidiairement une bonne pensée... Il y aurait peut-être un peu moins de misère, un peu moins d'abus, un peu moins d'utilités négligées, un peu moins, de vices tolérés , si tout cela pouvait avoir , de temps en temps, quelque retentissement sur le naturel , sur le moi des souverains.
Ce premier pavé se composa de grosses dalles de grès , carrées , et portant environ trois pieds et demi de dimension , sur six pouces d'épaisseur. Dans une fouille dont nous avons parlé pendant la première époque, M. l'abbé Lebœuf vit de ces pavés , découverts à une grande profondeur, rue
* Gesta Philippi-Augusti ; Recueil des Historiens de France , t. XV II y p. 16.
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Saint- Jacques. M. Dulaure pense que de ces pierres^ taillées carrément, rient le nom de la rue du Pelit - Carreau , et l'expression proverbiale de laisser des hommes sur le carreau. Peut-être doiton attacher la même origine à cette formule judiciaire : mettre des meubles sur le carreau^ pour expulser un locataire d'une maison , porter son mobilier dans la rue. Le pavage primitif ne s'étendit point à toutes les rues , bien qu elles fussent encore en petit nombre: il se borna à ce qu'on appelait /a croisée de Paris : c'est-à-dire deux grandes voies, disposées en croix, qui traversaient la ville du midi au nord , et de l'est à l'ouest. Beaucoup d'autres rues furent pavées successivement; mais elles ne l'étaient pas encore toutes sous le règne de Louis XIII. .
A peu près dans le même temps , l'évêque Maurice de Sully , qui tout roturier qu'il était ; et peutêtre parce qu'il était roturier , fut un des bienfaiteurs de Paris, fit reconstruire en pierre le petit pont; il devait encore être emporté par une crue delà Seine, en Tannée 1 196. Nous en reparlerons.
Tout porte à croire que le Louvre (Lupara) ^ commencé sous ce règne , mais k une époque qu'on n'a pu préciser , fut fondé avant la croisade de Philippe II, et probablement dans un temps où l'or des juifs mettait ce souverain à même de satisfaire son goût pour les bâtisses. Cçtte construction paraît s'être bornée primitivement à une forteresse , qu'on appela la* Tour du Loui^re ; elle
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était déjà terminée en 1 204 * ; ce qui donne à présumer qu'elle avait été commencée peu d'années après l'intronisation du roi. Le Louvre se trouvait bâti sur les possessions seigneuriales de Tëvéque j et ^c ce chapitre métropolitain qui s'était montré si intraitable sous le trop débonnaire Louis VU. U est probable que les chanoines eussent parlé moins haut devant le fils de ce prince ; mais il n'attendit pas leur réclamation: ils furent lai*gement dédommagés auj dépens des bourgeois de Paris ^ à qui le prévôt demeura chargé d'imposer une conti*ibutionaéf /roc... C'était ordinairement ainsi que la couronne faisait des acquisitions; les gouverDcmens à'bon marché furent de tous temps des êtres de raison. Tout château du moyen âge était une prison y en même temps qu'un lieu d'habitation et une place de guerre : lé Louvre avait donc été construit pour cette triple destination. Il n'était point encore compris dans l'enceinte tracée par Louis-le-Gros , et n'y fut pas même enserré lorsque, quelques années plus tard» Philippe la fit considérablement agrandir vers le nord , ainsi que nous le verrons bientôt.
Après avoir parlé des édifices que Philippe II fit élever à Paris au commencement de son règne , nous devons signaler une construction importante faite dans le même temps aux portes de cette ca-
* En cette même année, 1204, '^ ^^^ déclara qu'il devait trente sous Parisis a Saint-Denis de la Chastre , à cause de la ^Qur du Louvre j bâtie en partie sur les terres de cette abbaye.
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pitale. Le bois de Vincennes n'avait offert jusqu'alors qu'un lieu désert , ime solitude sauvage. Le roi ordonna qu'une partie de qp bois fût close d'une bonne muraille; « de manière que bétes ni gens, H dit le chroniqueur de Saint-Denis , nç pussent H aller parmi* Quand li jeune fils du roi d'An- « gleterre (sans doute Richard Cœur-de-Lion ) « li sut y il fit cueillir et amasser par les forêts de ce Normandie et d'Aquitaine jeunes faons et bétes a sauvages , cerfs et biches y daims et chevreaux ; « puis les fit mettre en une grande nef où il fit « jeter dedans li viande pour les y faire vivre, et a les fit traîner jusqu'à Paris. On les présenta au <c roi Philippe, son seigneur; li roi qui moult fut <c aise du présent , le reçut moult volontiers , et les. « envoya à Vincennes , au bois qu'il avait novelcc lement fermé* » Ainsi le château royal de Vincennes , qui devait être le berceau d'une foule de rois , commença par être une enceinte de chasse réservée. Ceci nous conduit naturellement à parler des plaisirs de la cour , et celle de Philippe II, surnommé Auguste , pai*ce qu'il était né dans le mois d'août , fut l'une des plus galantes du moyen
âge.
Choisissons le moment de la cour plénière
tenue en juin 1184* Philippe avait à peine vingt ans ; sa taille était haute et bien prise ; son visage peu régulier , mais frais et vermeil ; son œil plein de feu; sa chevelure blonde et flottante. Ce prince avait l'humeur gaie , la joie bruyante ; sa
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voix retentissait au loin. Vif, emporté, il ne souffrait qu'impatiemment la moindre contradiction; tous ses désirs étaient des élans passionnés; toutes ses contrariétés des accès de fureur. Insensible , inexorable , aucune plainte ne pouvait l'attendrir; nulle prière ne désarmait sa vengeance. De plus ce prince était enclin à l'avarice , aux exactions. En un mot , il y avait en lui les qualités qui font quelquefois les grands rois ; il lui manquait celles qui constituent les bons princes. La reine , Isabelle de Hainaut , alors âgée de seize ans , était belle; mais elle avait perdu prématurément sa fraîcheur. Lors de son arrivée à la cour de Paris , les habitans , réunis sur le Petit-Pont pour la voir passer , avaient pourtant admiré sa brillante fraîcheur , sa grâce , la douceur de son sourire : un moine de Saint-Denis avait seulement remarqué que le sein de la jeune princesse ne s'arrondissait point assez. On disait tout bas qu'Isabelle écoutait avec un plaisir trop vif les doux éloges du poète Hélinant; et ces fleurettes pouvaient n'être pas étrangères aux langueurs habituelles de la souveraine. Elle avait permis à ce noble trouvère , aussi beau que spirituel, de lui adresser, comme à sa dame , les inspirations de sa galanterie poétique : sans doute c'était un jeu , mais un jeu imprudent, dont les dames du temps ne calculaient pas toujours froidement les chances dangereuses.
Parmi les seigneurs qui brillaient à la cour
pléuière de ii84> ^^ remarquait Guillaume aux blanches mains , cardinal de Champagne , arche- ▼êque de Reims et oncle maternel du roi. Prêtre intolérant , il vouait les hérétiques aux bûchers ; prélat magnifique^ il portait une mitre ëtincelante de saphirs , une crosse d'or, couverte de ciselures recherchées , des heures dont la couverture était parsemée d'escarboucles ; enfin , un anneau fait d'une large émeraude , et qui faisait encore res*sortir la blancheur de ses mains. Mais la faveur du cardinal auprès de son neveu n'égalait pas celle de GeofFroi , comte de Bretagne , et de Richard , comte de Poitou. Ces deux fils de Henri II , roi d'Angleterre , s'étaient liés avec Philippe- Auguste ^ en haine de leur père^ sans doute coupable à leurs yeux , d'une trop longue vie. Cependant Richard nourrissait contre le vieux monarque anglais^ un ressentiment plus légitime: promis à la princesse Alix, sœur de Philippe , il voyait Henri II retarder depuis long-temps l'achèvement de ce mariage ; il savait que son père était amoureux de sa fiancée ; peut-être n'ignorait-il pas qu'il Tavait déshonorée.
Après les princes d'Angleterre, venaient Henri , comte de Sancerre, dont on racontait les prouesses et les aventures galantes pendant la seconde croisade; le sire de Valentinois, remarquable par sa taille gigantesque et son haut cimier noir; Robert, comte de Meulan , qui s'était fait une grande renommée par ses entreprises hardies; Raoul, sire
Mais ce que la noblesse réunie à la cour écoutait surtout avec plaisir , c'étaient les chanteurs de la langue-d'oc , et les poètes de Normandie , de Champagne et de Provence. Il y avait encore parmi ces hommes habiles en la gaie science , Lambert^ le-Court et Alexandre de Paris , panégyristes du jeune roi régnant '^. L'amour avait aussi rendu poète Tillustre sire Raoul de Coucy; ses vers étaient mélancoliques comme ses pensées : il voulait porter ses pas au-delà des mers pour servir la croix ; mais auparavant il demandait à Dieu (c de <c tenir entre ses bras nuette ( nue ) celle qu il avait <c en son cœur et son penser.... » Nous rapporte-
dc petits drames , du genre de ceux qu'on a nommes depuis mystères. On y voyait Notre-Seigneur s'égayant avec sa mère dans le Paradis , en mangeant des pommes ) la dccolation de saint Jean-Baptiste. Herode et Caïphe , mitres connue des ëvêqucs^ Pilatc se lavant les mains. Puis venaient des ribauds qui dansaient en chemise^ un loup qui filait; un renard ëvê— que, archevêque, pape. Dans chacune de ces dignités, il croquait des poules et des poulets ; pour figurer les exactions des prélats et du saint-père sur les églises.
* Ces deux poètes avaient composé , de concert , un poème d'Alexandre-le-Grand, où , sous le nom du héros macédonien , ils avaient chanté Philippe-Auguste lui-même. Us supposaient qu'Alexandre , fait chevalier par son père , combattait d'abord des vassaux rebelles , confisquait ensuite les biens Ides Juifs, puis marchait contre Darius; enfin, dans Fentraîne— ment poétique , confondant les époques et les noms , ils affirmaient que les paviUons du vainqueur de l'Asie étaient brodes de la inain d'Isabelle de Hainaut. {Histoire de Philippe^ Auguste , par M. Capefigur.)
rons l'horrible caïasirophe qui , durant la troisième croisade^ dénoua cet amour malheureux.
Les tensons^ les sirventes, les lais et autres poésies des trouvères , les tours ingénieux des jongleurs, les représentations théâtrales ne remplissaient pas toutes les journées solennelles consacrées aux cours plënières; lâchasse, la bonne chère, les tournois y jouaient des rôles principaux; ainsi que les voluptés pécheresses , alors presque générales parmi cette noblesse , qui n'était guère plus fidèle h la décence qu*à la probité. Lorsque le bdronnage de France venait h ces grandes réunions, chaque seigneur était toujours suivi de sa meute , de ses piqueurs ; les barons et les dames portaient leur oiseau sur le poing ; c'était un complément d'élégante parure, un témoignage irrécusable de haute naissance. Souvent pour se procurer des lévriers anglais, dressés à la piste et au courre , des châtelains , peu opulens , avaient aliéné leur fief; un noble > eut été déshonoré s*il se fut montré h son suzerain sans un train de chasse.
Pendant les cours plénières de Paris , la chasse commençait presque toujours les réjouissances , et l'initiative appartenait d'ordinaire à la fauconnerie , plaisir que les dames partageaient. Les oiseaux servant à cet exercice, c'est-à-dire l'épervier et le faucon , étaient dressés , dans l'intérieur des manoirs, par les pages , yew/ie.v va ri ci s quon élevait , dit un écrivain du temps, dans le doux II. 3
servage cTamour *. Lorsque le volatile chasseur ctaii bien façonné h sa destination^ on lui fixait une chaîne d^or à la pâte; et captif dans une tourelle, il attendait qu'il plut au seigneur ,- otdà la noble dame ou damoiselle , de mettre son habileté à l'épreuve. La fauconnerie commençait à l'aube du jour : les châtelaines montées sur Jeur haquenée , les barons sur leur clieval de chasse , s'avançaient vers la forêt. Le rossignol au doux gazouillement , le passereau au ramage plus gai qu'harmonieux, le pivert, travailleur persévérant, faisaient-ils entendre leurs accens à travers la feuillée , soudain l'épervier ou le faucon , lâché dans l'épaisseur du bois , déployait sa large envergure , poursuivait l'hôte fugitif, l'atteignait promplement ; puis revenant prendre sa place sur l'épaule qu'il avait quittée , il laissait tomber sa proie facile aux mains de son maître ou de sa maîtresse.
Le beau sexe suivait rarement la chasse au cerf, au daim ou au sanglier; jeu trop dangereux -pour sa délicatesse. Mais les seigneurs raffolaient de cet exercice sanglant. Lors d'une chasse royale , le cor, sonné au sommet de la tour du sénéchal , prévenait tous les officiers qui devaient suivre le prince : les varlets accouplaient les chiens , préparaient les chevaux. Bientôt paraissaient tous les
* Livre de Gassc de la Ligne ; voyez aussi le roman des Z)éduits de la Chasse ; le Mémoire de M, de Saintc-Palaye sur la Chasse ; enfin le Manuscrit de la Bibliothèque du Roi, n" 7626.
chasseurs , vêtus d'une casaque légère et courte , la taille serrée d'une ceinture de cuir d'Irlande , et chaussés d'un brodequin étroit , laissant voir le haut de la jambe. Leur arme était un large couteau, appelé queniret-, un cornet d'ivoire pendait à leur côté. Quelquefois, dans leur ardeur chasseresse , les barons et chevaliers, s'aventurant trop sous la défense du terrible sanglier , mouillaient de leur sang la pelouse des forêts ; mais il était si glorieux d'apporter au roi la hure du farouche animal, qu'on bravait sa fureur pour le mettre à mort.
Pliilippe-Auguste donnait des festins somptueux durant ses cours plénières: il appartient à notre sujet d'offrir une esquisse de ces banquets. La table royale était ronde ; les sièges qui l'entouraient , dans la salle destinée aux repas , étaient des chaises en noyer, treillisées de jonc, au dossier ter-
* La chasse avait aussi ses légendes , que Ton racontait pendant les longs festias ou durant les veillées à\ manoir. Ici une meute s'était arrêtée sans pouvoir passer outre devant une chapelle , dans laquelle un cerf venait de se réfugier. ^- Là un ours, sur lequel un saint ermite avait jeté son froc , était demeuré invulnérable sous cet abri de bure. — Ailleurs saint Hubert , sonnant du cor , suivi d'une meute nombreuse , avait appar}! à des chasseurs. — ;- D'autres avaient vu l'ombre d'un baron de Dagobert , renommé pour ses chasses audacieuses , parcourir les bois , son arbalète sur l'épaule , et l'œil étincelant comme une escarboucle. — Les preux riaient aux éclats en vidant leur large coupe ; les dames se serraient contre leur noble époux, les damoiselles pressaient le bras du beau page ou du brave chevalier.
miné en ogive, et peintes en rouge et en jaune. La table , couverte d'un nappe , n'offrait qu'une vais- ■ selle assez 'grossière, à part quelques vases, quelques plats d'argept, dont la ciselure n'avait plus cette délicatesse remarquée à la cour des rois de la seconde race. Devant chaque convive, était une coupe haute et vaste. Dès que tout le monde avait pris place , on servait seul un potage à la hure de sanglier ou à la volaille; ou bien encore au lard^ à la purée, au eruau. Venaient ensuite la venaison , le poisson d'Étampes ou des viviers de Vincennes , Saint-Maur , Saint-Mandé : ces mets , ordinairement nombreux , apaisaient l'appétit robuste des convives. Durant cette première partie du repas , un chapelain faisait de pieuses lectures : . il avait entonné le bénédicité^ lorsqu'on s'était mis h table, et tous les assistans avaient suivi cette prière.
Au signal donné par un échanson, la lecture cessait , les portes s'ouvraient et les écuyers apportaient, sur un plat de vermeil aux armes royales , le paon rôti qu'on regardait alors comme un mets des plus recherchés. Cet oiseau , artistemcnt revêtu du brillant plumage qui le couvrait durant sa vie, était escorté du héron , du pluvier doré , des cailles ou perdrix rôties à l'eau rose, et du large pâté renfermant des oiseaux encore vivans. Les vins de Clos-Vougeau et de Clugny avaient arrosé largement le premier service; on mouillait celui-ci de boissons plus délicates : le nectar champenois
était connu , et des châtelains gourmets avaient rapporté de l'Orient ce chypre si vanté.
Tandis que des écuyers découpaient les rôts, force bons mots ^ force dits joyeux circulaient; des preux , quelque peu écliauffe's par les fumées du vin , parlaient d'entreprendre mainte prouesse aventureuse. Le paon , héros emplumé du festin , était pris à témoin de ces vaillantises en paroles : on jurait, par ses éclatantes.couleurs , de pourfendre les déloyaux , ou de les amener captifs aux pieds de sa dame , ou d'aller en Palestine , ou de ne pas coucher dans un lit avant d'avoir conquis une épée enchantée et des armes invulnérables *.
Vers la fin du second service, et dans le moment où les ménestrels , placés derrière les convives , entonnaient de joyeuses chansons ou contaient de plaisantes aventures , on levait le couvercle du pâté , et les oiseaux qu'il renfermait , prenant leur volée , se répandaient dans la salle du festin , aux rires brayans de l'assemblée. Alors les damoiselles , en ceci privilégiées , lâchaient leur faucon , qui rapportait dans leurs jolies mains les volatiles tout palpitans.
Le dessert des repas royaux n'en était pas la partie la plus recherchée : il ne se composait guère que de fruits secs, d'avehnes et de gingembre confit. Quelquefois on y joignait des échaudés ou des gaufres, achetés h des marchands qui étalaient à
* Manuscrits de la Bibliothèque du Roi, uo» 7689, 7973,
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la porte des églises. Sous le règne de Philippe- Auguste , l'annexe de Fart culinaire appelée office , avait encore fait peu de progrès; nous verrons cette science portée fort loin vers la fin de Tépoque que nous parcourons.
Les jeux de hasard suivaient ordinairement le repas, même h la cour de Philippe- Auguste, qui les défendait par ses ordonnances. Les dés roulaient sur des tables de noyer ou sur le carreau couvert de nattes. De vieux châtelains aimaient à méditer sur l'échiquier * : les échecs leur offraient l'image des manœuvres guerrières, qu'ils avaient aflFectionnécs. Les cartes no furent connues que sous Charles VI; mais à l'époque où nous sommes parvenus , on avait emprunté aux Maures d'Espagne une série de figures, inventée en Orient, et qiii constituait une sorte de combinaison dont on se récréait à la cour de Philippe IL La jeunesse , plus jalouse de montrer son adresse que de lutter contre les hasards d'une destinée occulte , jouait aux osselets avec une grande dextérité. Alors, comme toujours , le jeu était une passion orageuse, qui renversait les fortunes, les prospérités, l'honneur même. Un dé en roulant emportait , attachés à sa course capricieuse, fiefs, châtellenies , armes , chevaux : les seigneurs perdaient
* Les échecs étaient déjà connus sous le règne de Charlcmagne : la Chronique de Turpin nous montre ce grand homme se délassant à ce jeu du poids des^aflaires pubUques , avec h» vieux Aimon , ou bien ayec Roland , son beau neveu.
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leurs terres , Icnirs vassaux; les clercs leurs presbytères, les abbcs le calice de leur église. Aussi Ie« lois prohibitives se renouvelaient-elles souvent: les ecclésiastiques y étaient menacés de déposition, les laïques d'excomuiunication. Vaines mesures: on arrête le torrent par une di^ue; la mort seule domine la fiireur du jeu. Des rixes sanglantes suivaient souvent ces fatales récréations, parmi cette noblesse bouillante et irascible qui ne savait comprimer aucun de ses penchans: il était rare que le jeu, par lequel se terminaient presque toute&les fcHes de châteaux, ne fut pas suivi de combats sinj^uliers : le sinistre cliquetis des épées résonnait dans les parcs , après le joyeux cliquetis des coupes du festin.
La cour plénière de 1 184 fut close par un brillant tournois : les chroniques sont remplies du récit de ces imitations , souvent trop complètes, des rencontres sanglantes; plusieurs de leurs formules et de leurs traits doivent cependant être recueillis par l'histoire. Dès qu'un tournois était résolu , des chartes de convocation étaient dressées par le clerc du roi. Les hérauts [d'armes , couverts de pelisses fourrées dliermine , portant sur la poitrine Fécu de France, se rendaient dans tous les domaines royaux , et yers tous les prud'hommes en chevalerie pour annoncer la lice prochaine. Partout renvoyé était reçu avec distinction : lorsqu'il avait déclaré sa mission au bas de la poterne , h; nain sonnait du cor , le pont-levis se baissait, les
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arbalétriers détendaient leurs armes en signe de paix. Alors le seigneur et ses daines s'avançaient audevant de Ihomme d'armes royal ; on lui faisait grande chère , et le lendemain on publiait, à son de trompe , dans la contrée, que tel jour , à tel lieu , le roi de France se proposait de Jaire jouter en un tournois , et que tous chevaliers étaient conviés à venir y donner ybrce coups de lance. Aussitôt toute là chevalerie préparait ses armes , adoptait ses devises , si elles ne l'étaient , caparaçonnait richement son palefroi. Les dames soignaient leurs charmes , choisissaient leur» atours , s'étudiaient enfin à paraître , de tout point , dignes des paladins qui avaient adopté leurs couleurs. Au jour dit , on se rendait à la cour qui , dans ces circonstances , offrait un coup-d'œil aussi brillant qu'animé.
Tandis qu'on s'occupait à marquer la lice dans le champ appelé les Champeaux y à l'entourer d'une barrière à hauteur d'appui , à aplanir le sol , à construire des estrades à l'entour , les bannières des chevaliers qui devaient combattre, flottant sur les tours et aux fenêtres du vieux palais de la Cité , présentaient une brillante variété d'emblèmes chevalesques. La veille du tournois , les paladins^ précédés des juges du camp, entraient en corps dans le château , montés sur leurs palefrois, et au sondes trompettes. Pendant cette entrée , les ëcuyers préludaient, autour de la lice , aux combats du lendemain , en simulant uuo
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joule avec des hampes de lance ou simplement des bâlons. Le jour suivant, au lever du soleil y tout le monde ayant pris place ^ le tournois commençait.
Dans le cours de la lutte y les dames ou damoiselles en l'honneur desquelles on combattait , encourageaient leurs chevaliers en leur jetant h chaque minute une portion de leurs atours. Souvent , à la fin du combat , elles étaient dépourvues des choses les plus impérieusement réclamées par la modestie : l'une, qui avait donné tous les ornemens de sa tête, s^ei\ allait iivcc ses cheveux flottant sur les épaules; une autre, en se défaisant de son ccharpe , venait de livrer son beau sein à l'avidite du regard; une troisième, dans son délire, s'était privée des manches de sa cotte. En un mot , les champions , affublés des dépouilles de leurs belles , avaient placé sur leurs armes , guimpes , chaperons, manteaux, camises, manches, habits. De telle sorte que ces prodigues beautés se. retiraient, au milieu de la foule, dans un déi^estement voisin de la nudité; tandis que les prtux formaient une véritable mascarade *.
Ainsi s'écoulaient les loisirs de Philippe-Auguste , après la courte guerre qu'il avait soutenue contre Philippe de Flandres , ex-régent de France, pour leVermandois, que le roi redemandait. liC Flamand ayant été vaincu , Philippe II revint \ Paris , où il tint la brillante coiu* pléniéic dont nous avons
* Chronique de Pcrcefnrvst ^ t, /, /. i Vk
décrit quelques solennités. Peut-être trouvera-t-on ces détails un peu lotigs; mais ils ne caractérisent pas sealement un règne : ils appartiennent à plusieurs siècles.
Il s'opérait en ce moment , dans le royaume , une réaction violente , qui fut J)eut-étre le premier signe dvi puissance populaire qui se soit manifesté parmi les Francs. Nous sommes revenus souvent sur le brigandage des nobles , sans avoir pu en détailler les funestes résultats : en voici un qui , depuis long-temps , était devenu inévitable. Les malheureux paysans , chassés de leurs habitations par le sac, le viol, Tincendie, s'étaient faits partout errans , vagabonds , et par une conséquence naturelle, pillards. A l'imitation de leurs maîtres , et plus excusables qu'eux , puisque la nécessité était leur loi , ils formèrent bientôt des troupes de brigands , qui infestèrent les campagnes , et s'introduisirent jusque dans les murs de Paris. « On ne pouvait , dit une chronique du <' temps , parcourir la ville , sans être arrêté par « oes robeurs et des mendians ». Ces hordes, connues sous le nom de pastoureaux * , parce qu'elles se composaient , en grande partie , de bergers , devinrent tellement redoutables , que Philippe- Auguste dut marcher contre elles, de 1 185 à I i8G. Les pastoureaux se défendirent longuement et vaillamment.
* On appelait encore ces bandes Routiers , Cottcreaux , Brabançons,
Les seigneurs , ne poiiv.'int clîscoiiveuir que leurs intolérables dércgleniens avaient amené cet armement des classes inférieures , revinrent à ces iiermens, déjà tant de fois violés , par lesquels ils s'étaient engagés à laisser , au moins quelques jours dans chaque semaine, le repos h la terre. Ils jurèrent , entre les mains des évéqucs , de s'abstenir d'hostilités , le jeudi , à cause de l'institution de l'Eticharistie ; le vendredi, en mémoire de la Passion du Sauveur ; le samedi, jour de son repos dans le tombeau , et le dimanche, pour célébrer sa résurrection.... Mais les lundi, mardi et mercredi, ces barons farouches , qui ne croyaient devoir aucun égard à l'humanité , se réservaient, comme par le passé , de mettre tout à feu et h sang.... Et l'on appela cette fois ce pacte sacrilège , non la treize , mais la paix de Dieu.
Les -pastoureaux firent payer cher , à bon nombre d'entre les barons , le mal , sans cesse renaissant , fait aux habitans des campagnes et aux voyageurs par les bandes féodales. Non-seulement ils pillaient et brûlaient les châteaux ; violaient les châtelaines , et faisaient mourir leurs époux dans d'horribles supplices; mais, clierchant le sang de leurs oppresseurs jusque dans le sein des eufans, ils égorgaient ces innocentes victimes, . fit les faisaient rôtir en présence de leurs mères déshonorées.
Dans ce temps , un charpentier du Puy-en- Valais, nommé Durand, prétendit que, pendant
une oraison nocturne . la mère de Dieu lui était apparue , et lui avait ordonné de réprimer les brigandages que commettaient les pastoureaux et les seigneurs. Un chanoine habile exploita cette prétendue révélation : il réunit dans l'église toute la population du Puy , fit répéter à Durand ce qu'il avait vu pendant la nuit , puis se chargea de commenter en chaire la miraculeuse apparition. « La bénite Vierge , dit-il ^ avait obtenu la paix « du monde en se jetant aux genoux de son fils^ « et annoncé qu'elle frapperait de mort subite qui- « conque ne voudrait pas s'unir pour réprimer « les désordres commis au beau pays de France ». Cette prédication fut accueillie avec enthousiasme : la superstition et la nécessité se réunissaient pour rendre la foi crédule.
Pour preuve de sa mission , Durand montrait une petite vierge de plomb , qu'il avait trouvée, assurait-il , dans le tronc d'un arbre , sur Tindication de la mère du Seigneur. Cette image servit de modèle à des milliers d'autres, que le fanatique ou l'imposteur fit fabriquer et vendit. Cependant le chanoine avait médité la fondation d'une confrérie, pour l'accomplissement des ordres de la Vierge : il en lut en public les règlcmens , que Ton adopta avec la même ferveur que \Ê vision du charpentier. Cette confrérie , rapidement organisée , prit le nom de Frères de la paix. Elle portait sur la tcte un chaperon de toile blanche , sur la poitrine la petite effigie de plomb , autour do
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laquelle était écrit : ^gnusDei, qui tollii peccata mundi , dona nohis pacem. Un serment redoutable liait les confrères : ils devaient abjurer le jeu, vivre sobrement, s'abstenir de jurer par le nom'deDieu, ne porter aucun habit de'shonnête, et ne jamais nommer aucune partie du corps audessous du nombril. Tous juraient, en outre, de détruire les ennemis de la paix : nobles , routiers , cottereaux, Brabançons^ pastoureaux *.
Ce fut au moment où cette population se leva elle-même pour rétablir la paix, que Philippe- Auguste mit des troupes en campagne , afin de la seconder , et des chevaliers capables de la diriger. Bientôt ces forces coalisées rencontrèrent les brigands , et en tuèrent vingt-six mille en deux combats; mais ils furent loin d'être détruits.
Cependant la confrérie de la paix , encouragée par cette victoire , se mit en devoir de réprimer les exactions des nobles et les abus du clergé. Malheureusement ces redresseurs de torts ne présentaient pas eux-mêmes de grandes garanties mov^|to : leur troupe, inviolable sous les insignes qui la distinguaient, s était recrutée d'une foule de gens sans aveu, de vagabonds et de filles perdues: la plus révoltante immoralité régnait parmi ces confrères, surnommés les Chaperons. Partout les tavernes , les chaumières , les granges retentissaient de leurs hideux débordemens. Les barons et le clergé cou-
* Voyez la Chronique du Puy sur la vision de Diu-and et Ja foimation de la confrérie de la Paix.
rurentsus: car les frères de la paix portaient la guerre dans tous les coins du royaume. La chaire tonnait contre eux; mais ils opposaient aux sernions des allocutions militaires , qui eussent fait réfléchir profondément une noblesse plus instruite que n'était celle du douzième siècle. « pe quel « droit , disaient-ils , les seigneurs envahissent-ils « les biens qui doivent être communs à tous ? « N'est-ce donc que pour eux que Dieu a créé les « prés, les bois , les terres; le gibier qui court « dans la plaine , le poisson qui peuple les rivières (c et les étangs: ce sont des présens de la Provi- « dence qu'elle destine également à tous. » En sonijeant h la manière dont les biens leur étaient échus, les seigneurs et lesévêques, mieux inspirés par la saine morale , auraient pu trembler ; eux qui jouissaient sans avoir acheté , sans être en état de cultiver. Mais loin de penser à un partage plus éqiûtable des richesses, ils s'armèrent, comme de coutume , de l'argument brutal qui les avait rendus j^MÊSseurs: ils firent une guerre d'extermination Wrt confrères , qui la leur rendirent bien. On vit alors en France , et surtout dans le midi, un horrible échange de tortures, de lubricités infâmes, de massacres et d'incendies : la flamme s'éleva de toutes parts ; le sang ruissela sur la terre. Enfin, exterminés les uns par les autres , brigands, nobles, confrères de la paix et pastoureaux, se gelèrent, ou pour servir le roi ou pour le combattre , dans la guerre qui éclata , en 1 1 86 , entre la France et l'Angleterre.
Un vif ressentiment fermentait depuis longtemps dans le cœur de Philippe: sa sœur Alix, fiancée au comte Richard, n'avait point été conduite à l'autel par ce prince, parce que Ilenri-le- Vieux , son père , brûlait pour la jeune princesse d'une flamme coupable, que n'avait point encore amortie la possession. « Plusieurs fois dans les som- « bi-es allées de Windsor, les barons et les che- H valiers avaient surpris leur suzerain , mêlant sa « barbe ^rise aux blonds cheveux de la sœur du « roi de France *. » Philippe cessa de pouvoir dévorer un tel affront; et comme d'autres intérêts étaient litijçieux entre les deux couronnes , h cause des liens de famille , le roi en prit occasion de rompre subitement avec Henri II. Un banc féodal fut publié en France et en Anj^letcrre.
Philippe- Auguste , qui cl ait à Bourges, pénètre sur le territoire de Chàteauroux , appartenant à l'Anglais; Issoudun et Gracay tombent au j)ouvoir du roi de France; le siège est mis devant Chàteauroux, dont les donjons et les murailles commandent toure la contre** euvironnanic. Mais la ville résiste vaillamment; Henri et son lils llicliard ont le temps de lever des troupes pour venir à son secours. Quelques chartes de négociation sont échangées par messagers et hérauts; mais les parlies belligérantes ne peuvent s'entendre; on se prépare h combattre. Tout à coup unj^uerrier pousse
• Histoire de Plùlippc- Auguste , par M. Cape figue ^ tome /, poge 273.
son fougueux coursier vers la tente de Philippe- Auguste; celui-ci a reconnu Richard, qui fut son ami, qui serait son beau-frère si l'obstacle ne venait d'un autre ; il s'avance au-devant de lui. « Je viens « dit le prince d'Angleterre, te faire hommage « de mon fief de Poitou, e-t traiter au nom de mon <c père. — Comment , lui répond le roi , se fier à « la parole de ton père ? N'a-t-il pas enfreint tous « les traités? Cependant reste avec moi jusqu'à <( demain; nous viderons la coupe joyeuse; je « donne ordre à mon connétable de faire suspendre « la bataille *. »
Malgré l'amitié qui régnait entre les deux jeunes princes , un traité de paix eût été sans doute difficile, si des nouvelles déplorables de l'Orient, confirmées pendant les conférences , n'eussent tourné vers ces contrées la sollicitude des deux rois et de leur noblesse. Les croisés avaient été défaits h la sanglante journée de Tibcriade : les valeureux ordres du Temple et des Hospitaliers étaient détruits; la ville sainte avait succombé : la vraiecroix reposait aux mains des Musulmans; de nobles châtelaines étaient livrées aux passions insatiables de Saladin et de ses émirs. Quant au surplus de la population, elle avait dû se racheter moyennant dix pièces d'or par tète d'habitant **. Un cri de désespoir s'éleva en France et dans la Grandé-
* Philipeid, de Guillaume le Breton , chant 11. ** Gitiflaumedc Tyr^ lis-. XXXIIl.
Bretagne: un triple lien de religion, de famille et de chevalerie unissait presque tout le baronnage des deux royaumes aux preux de l'Orient : on n'entendit qu'un cri des deux cotes de la Manche : en Palestine, en Palestine.
Dans cette extrémité , un parlement prochain fut indiqué par Philippe et Henri entre Trie et Gisors , limite des terres de France et du duché de Normandie : là devait se décider la double question de la paix et d'une expédition en Terre-Sainte. Celte réunion eut lieu en février 1 188; on y discutait encoresur des intérêts litigieux, lorsque Henri, cardinal d'Albano, légat du saint siège, l'archevêque de Tyr, et quelques Templiers échappés aux désastres de Jérusalem, parurent dans l'assemblée. L'archevêque de Tyr , témoin oculaire des malheurs de l'Orient, les raconta d'un accent altéré et les larmes aux yeux : il peignit les outrages faits au saint sépulcre de Jérusalem; la captivité du roi ; les damoiselles , les épouses , peuplant les harems des émirs , et dans leur corruption , qui sans doute attirait la colère du ciel, s'abandonnant,
pour 'la plupart volontiers, à ces mécréans
A ce douloureux récit , tous les chevaliers répondirent : la croix , la croix. Et soudain s'élancèrent aux pieds du légat , Henri , roi d'Angleterre; Richard, duc deGuienne, son fils; Philippe, comte de Flandres; Hugues, duc de Bourgogne; Henri, comte de Champagne; Thibaut, comte de Blois; Rotrou, comte de Perche; puis les II. A
5o HISTOIRE
comtes de Soissons , de Nevers , de Bar , de Narbonne; enfin ^ Jousselin et Matthieu de Montmorenci. Les croix que l'on attacha dès-lors sur l'habit, furent rouges pour la chevalerie française^ d'hermine pourcelle d'Angleterre. La croisade était décidée; les deux rois s'embrassèrent; et le lieu où cette sainte expédition venait d'être résolue, prit le nom de Champ sacré.
Le mois suivant, Philippe rassembla à Paris tousles prélats du royaume, tous les princes, tous les barons. Là fut de nouveau proclamé, avec enthousiasme, le vœu de secourir les chrétiens d'Orient; mais ce zèle sacré baissa beaucoup , chez certains évêques , lorsque le roi les requit d'abandonner , comme tous ceux qui ne prendraient pas la croix, le dixième de leurs biens , pour subvenir aux frais de la croisade : contribution qui fut appelée dixme saladine , parce que les conquêtes de Saladin l'avaient nécessitée. Un tel impôt, frappé sur toute la nation , était la plus révoltante des exactions; car le tiers-état n'avait évidemment aucun intérêt à se ruiner pour soudoyer des croisés, allant secourir leurs parens , et qui , après les premières expéditions, n'avaient jamais fait partager au peuple les trésors qu'ils s'étaient procurés en Asie. Ce ne furent pourtant ni les bourgeois, ni les marchands , qu'on entendit réclamer contre la dîme saladine; mais le clergé , qui peut-être eût dû la supporter à peu près seul ; car, en ne lui prenant que le dixième de ses biens , on était sûr de lui en laisser
DE PARIS. 5i.
neuf autres dixièmes^ qui ne lui appartenaient qu^illëgitimement. Les moines de l'ordre des CharireiiXy de Citeauxet de Fontevrault , ainsi que les Léproseries , étaient exempts de la dîme *.
Ces dispositions arbitraires étant faites à la.plus grande gloire de la religion , Philippe-Auguste se disposait à partir pour la Terre-Sainte , lorsqu'un nouveau sujet de rupture survint entre lui et Henri IL Geoffroi de Lusignan , vassal de Raymond , comte de Toulouse , ayant tué un jeune chevalier, ami de Richard, ce prince bouillant et emporté entra brusquement sur l'état de Toulouse , qu'il saccagea. Rayipond accourt à Paris ^ et demande justice contre le duc de Guienne au roi , leur suzerain à tous deux. Philippe envoie un message à Henri II, pour demander réparation ; l'Anglais ne répond point.
Forcé de combattre encore , le roi pénètre une seconde fois en Berry , surprend la ville de Chàteauroux , et court mettre le siège devant Montfichard, forteresse importante , dont le Cher rapide baignait les murs. Philippe - Auguste employa beaucoup de temps avant d'avoir pu soumettre cette place , située dans un étroit défilé ,
* La dîme était perçue sur tous les biens meubles et immeubles des clercs, comme des laïques : les uns et les autres y forent astreints sous peine d'excommunication. Celui qui devait donner la dîme , s'y refusant , pouvait être saisi par son seigneur, qmenfesait ce qu'il voulait» {Rigord^ Histoire de PAiiippe'jéugiiste , année 1188.)
et ceinte d'une muraille formidable y que surmontait un donjon bâti sur un roc élevé. Une valeureuse bourgeoisie défendait d'ailleurs ses remparts avec intrépidité. Ainsi le salut du royaume de Jérusalem j retardé par cette guerre inattendue , pouvait tenir au siège prolongé d'une petite ville de la Touraine. Les habitans de M ontrichard y excellens catholiques assurément, ne se doutent peutêtre pas maintenant que leurs aïeux compromirept quelques mois, en Tannée 1 1 88, les trop chanceuses destinées de la tombe du Christ^ et de l'honneur des dames captives du mécréant Saladin. Enlin , le roi pénétra dans ces murs obstinément défendus par une brèche pratiquée au couchant de la citadelle, fît pi^isonniers quarantedeux chevaliers, avec trois cents autres combattans, et détruisit une partie des fortifications *.
Ayant ensuite soumis l'Auvergne en poursuivant les Anglais , qui fuyaient toujours , le roi se rabattit sur Vendôme, que Henri s'efibrçait de défendre avec une forte garnison et une nom-
* Philipcidc de GuiUaume-le'^^ton , chant 111, On pouvait reconnaître , il y a u*entc ans , la brèche pratiquée au mur d*enccinte , vers le pied du donjon, appelé vulgairement la Tour- Carrée, Cette forteresse, qui ne fut point abattue de fond en comble par Philippe-Auguste , ainsi que le dit Guillaumc-le-Breton , montre encore sa vieille masse noirâtre sur un coteau couvert de vignes : c'est une construc^ tion des premières années du onzièii^e siècle. On peut se faire Tidco de la solidité des monumens de cette époque par le f.iit suivant : Vers raiin«*e 1798, et lorsque la France républi-
breuse populalion , rcrirécs derrière la triple enceiote de cette ville. Elle fut prise, comme Montrichard , malgré la plus intrépide résistance. Alors le monarque anglais sollicita un nouveau Pcuiement à Gisors , pour traiter de la paix : Philippe-Auguste accéda à sa demande. La bonne intelligence allait être rétablie entre les deux cours , lorsque les négociations entamées furent encore rompues : il n'est pas inutile à l'histoire des mœurs de dire queicette rupture survint à cause de l'ombrage d'un chêne , dont les barons anglais jouissaient en se moquant de la noblesse française, exposée, au milieu d'une plaine , à toute l'ardeur du soleil... Ce frivole motif coûta, ce jour même, aux deux royaumes plusieurs centaines d'intrépides guerriers.... Enfin, de nouvelles doléances venues d'Orient , puis les brûlantes intercessions de Foulques , curé de Neuilly , en faveur des dirétiens soumis à Saladin , firent renouer les conférences.
Une troisième entrevue ^ qui eut lieu à l'octave de la saint. Martin il88, aurait sans doute amené définitivement la paix , désirée par tout le
caîne aTait à combattre l'Europe entière , tout homme devait èîtt soldat , toute pierre se faire salpêtre. On s'imagina alors de démolir le mur d'enceinte de Montrichard , dans la moitié de son épaissem*. L'indestructible construction n'en fut point ëbranlée. Depuis lors , un maire , plus ami de l'économie publique que de l'archéologie , a fait abattre cette muraille ^ pour (aire place à un champ de foire.
baronnage anglais et français: une circonstance singulière ajouta encore aux difficultés. Les deux rois étaient assis dans le conseil : Philippe- Auguste avait à sa droite Guillaume , archevêque de Reims ; à la droite de Henri II se tenait son fils Richard. Tout à coup , ce prince se lève et dit h son père : « Roi , assure moi la succession de ton royaume. » Le vieux souverain garda le silence...«Compagnons, « reprit alors le duc de Guienne, vous allez voir a quelque chose à quoi vook ne vous attendiez « pas certainement. » Et tirant son épée, Richard s'avance vers Philippe, lui fait hommage de toutes ses terres , et invoque son appui pour s'assurer la couronne dont on songe à le priver. Furieux , Henri se lève et sort de l'assemblée , suivi d'un petit nombre de barons.
Dans un quatrième parlement, tenu à la Ferté- Bernard, d'après les fevventes sollicitations des évoques, les questions à discuter se représentèrent, compliquées des nouvelles prétentions émises par Richard. Cet Anglais siégeait à la droite du roi 'de France; tandis que Jean , son frère , était assis à celle de Henri. « Je consens, dit Philippe-Au- « guste , h. rendre au roi Henri tout ce que j'ai « conquis sur lui par les armes , pourvu qu'il « fasse célébrer immédiatement le mariage de ma « sœur, Alix, avec Richard; et qu'il assure dès, « ce moment h celui-ci la succession de sa cou- « ronnc. — Je ne puis consentir à ce que tu de- « mandes , répondit le vieux roi , peu disposé j^
H envoyer la jeune princesse régner en Guienne; ^ que ta sœur épouse Jean ^ et je disposerai de M mon royaume. — Je n'adhère point à ces con- « ditions , répliqua Philippe en se levant ; les trêves « sont rompues '^^ »
£n ce moment 9 le légat du pape, présent à l'assemblée, se lève et menace Philippe d'excommunication. « Je me moque de tes foudres, lui a répond le roi; il n'appartient point à Rome u d'agir par sentence ni en aucune autre manière « contre mon royaume, lorsque je juge à propos « de mettre à la raison des vassaux rebelles.... Ta « menace sent les sterlings d'Angleterre. — Eh 4€ bien! s'écria le prêtre , pourpre de colère , j'ex- « communie toi et ton complice Richard , et je <c mets ton royaume en interdit. » Le fougueux duc de Guienne allait faire voler la tète sacrée, du revers de cette épée qui lui avait mérité le surnom de prince des batailles et des prouesses; on le retint. L'assemblée se sépare tumultueusement; tandis que le légat , qui a rejoint sa mule , se sauve en toute hâte, peu jak)ux d'ajouter son nom au Martyrologe.
Les hostilités, qui recommencèrent immédiatement, furent vives et courtes. Henri, abandonné pai*son fils , le plus solide appui de sa puissance; Henri battu partout et dépossédé d'une partie de ses terres continentales, dut subir la loi du vain-
* Le Chroniqueur Génois , année 1 188, /?. ï544 J voyez aussi Mffger de Hoveden, annales anglaises y p. 65^.
queur; il reçut la paix , telle que Philippe-Auguste voulut l'imposer ; se soumettant en outre ^ lui payer vingt mille marcs d'argent. Le vieux roi survécut peu à cette humiliation ; il moiiFut dévore de chagrin , et brûla ot encore d'une flamme coupable pour Alix de France*. Ce prince laissait la couronne d'Angleterre imposante : il y avait ajouté l'Irlande; et ses possessions de terre ferme étaient la.Guienne , le Poitou , la Saintongc , l'Auvergne , le Limousin , le Périgord , l'Angoumois, l'Anjou, le Maine, la Touraine, la Nor- ■ mandie; enfin la Bretagne, apportée à un prince anglais par l'héritière de ce duché.
Henri II étant mort, Richard courut se faire
* Plusieurs circonstances précipitèrent la fin de ce prince : d'abord le traité de paix portait que la princesse Alix, alors âgée de dix-sept à dix-huit ans , serait rctii'ée de la garde du ' roi Henri, qui avait étiangement abusé de ce dépôt, et confiée , par le choix de Richard , a rarchevcque de Cantorbérj', auprès duquel on la laisserait jusqu'au retour de la croisade projetée... Henri éprouva ensuite uiic vive affliction dont voici le motif : L'n matin , à Chinon , ayant demandé à voir la liste des barons qui s'étaient mis avec Richard pour combattre Uiir droit suzerain , il vit le nom de Jean , son fils chéri , parmi ceux des rebelles. « Mon fils Jean aussi î s'écria-t-il comme César... » A sa douleur succéda bientôt la colère j il maudit ses deux cnfiuis , et appela sur 1cm' tète tous k*s anathèmes du ciel et de la t(.'rre. Les religieux de Cantorbéry qui Tenlouraient voulurent le calmer, en insinuant que Dieu le punissait du meurtre de Thomas , 1cm' ancien archevêque... Ce reproche porta la fureur du roi à son comble^ il allait frapper un moine h coups de poignai'd 3 on parvint à le calmer. Mais sa
couronner roi d'Angleterre, eu septembre 11 89; puis il revint en France faire hommage à Philippe pour le duchë de Normandie. Les deux rois se jurèrent une amitié éternelle ; et l'on s'occupa exclusivement de la croisade, depuis si long- temps entravée.
Cependant la dlme saladine se percevait lentement ; le nombre des exemptions s'était singulièrement accru : d'abord on ne devait exempter que quelques monastères et les pèlerins de Jérusalem; mais selon l'usage, l'abus ayant remplacé la légalité , tout ce qui avait du crédit en cour était parvenu à faire élendre sur soi le manteau d'immunité des couvens privilégiés; ou à s'affubler, sans déplacement, des attributs du pèlerinage. Ces lenteurs donnèrent le temps à Philippe-Auguste
constitution^ ébranlée par les infortunes des dernières années de sa vie , par les passions , peut-être par le reinord , ne put supporter les crises redoublées qu'elle avait éprouvées coup sur coup. Henri II mourut peu dejours après cette scène. A peine avait-il rendu le dernier soupir, dit Hoveden, que ses serviteurs ne songèrent plus qu'à piller ses meubles. Ils dépotiillèrent même son corps , et le laissèrent im , gisant sur une table. Un page fidèle jeta dessus son manteau, et ce fut enveloppé dans ce yétement , qu'on le transporta à Taljbaye de Fontevrault, où il fut euten'é. Richard, <u*rîvé au moment où Ton ensevelissait son père , contemplait tristement ses traits
défigurés tout à coup le cadavre jeta du sang par le nez :
ce que la foule superstitieuse regai^da comme mi reproche adressé au nouveau roi d'Angleterre , sur sa conduite envers I anteur de ses jours. (Roger de Hoi*eden , Annal, ang. , /;. G/^'i el 65i ; Maih, , Paris ^ ann, 1189.)
d'assurer quelques dispositions de gouvernement : il ordonna d*abord aux bourgeois de Paris de faire pousser avec activité les travaux , dès long-temps entrepris , du mur d'enceinte de leur ville. Alors commença à s'élever une forte muraille , garnie de créneaux , renforcée de tours distantes de vingt toises au plus les unes des autres , et percées de portes , assez nombreuses , qui furent elles-mêmes autant de petites citadelles. Nous en avons donné la désignation sous le règne de Louis-le-Gros , en considérant comme achevées , dans cette première mention^ des constructions qui ne le furent qu'au temps de Philippe-Auguste. Mais dans les narrations « il faut, par esprit d'ordre, user quelquefois de ces anticipations chronologiques; l'origine des monumens offrant d'ailleurs leur principale importance historique. En Tannée 1189, à laquelle nous sommes parvenus , l'enceinte nord de Paris , beaucoup plus soignée que celle du midi , à cause du voisinage prochain des comtes de Champagne et de Flandres , fut agrandie de beaucdup ,. et renferma des bourgs qui n'y avaient point été compris primitivement. Cet agrandissement nécessita quelques nouvelles portes qui , selon leur importance , se révéleront successivement dans cette histoire.
L'enceinte de Philippe-Auguste fit peu de progrès , sous son règne , sur la rive gauche de la Seine: les rois y après avoir soumis ces vassaux rebèles qui les avaient long-temps inquiétés , de ce
côté ^ jusqu'aux portes de leur palais^ n'eu craignaient plus rien, et les terres royales avaient pour limites , au sud , le grand fleuve de la Loire. La muraille méridionale resta donc seulement commencée jusqu'en l'année 10.08; époque h laquelle celle du nord était cômplèlenient achevée, selon le rapport de l'historien Rigord *.
Toutes ces constructions, fort onéreuses pour les habitans de Paris , coûtèrent peu d'argent au prince qui les avait ordonnées, et pourtant il qualifia , dans ses chartes , cette enceinte de Murs du RoL Bien plus, il accrut son fisc du produit des portes , où l'on perçut un droit, exorbitant pour certains ai^Hes, sur tout ce qu'on apportait dans Paris à l'usage de la population. Cette perception au profit du trésor royal , qui n'avait point contribué h la dépense, était une exaction révoltante: car elle équivalait, pour les habitans, aux prétentions d'un homme qui , après avoir reçu de l'argent, s'en ferait payer Tintèrent par le donateur.
Voici d'autres exactions: quelques juifs étaient rentrés furtivement en France depuis Vcdit qui les avait bannis ; le solitaire du bois de Vincennes,
* De Geslis Philippi; Recueil des Historiens de France , tomM XVU^p. 3i.
Voyez, pour retendue du terrain compris dans Tenccinte de Philippe-Augustc , la seconde feuille de notre Atlas , où sont comprises toutes les indications qui ne feraient quembfDrrasier le texte.
Go HISTOIRE
ennemi ardent de tout religionnaire vivant hors de l'église catholique, prévint Philippe- Auguste du retour clandestin des Israélites. Soudain le roi, catholique, sinon aussi fervent , du moins aussi financier que Bernard, fit confisquer les biens des intrus, et ne s'occupa point de les chasser, espérant peut-ôlre que, plus tard, ils lui fourniraient une nouvelle moisson d'or. Dans le même tehips les églises , assujétics à une contribution frappée arbitrairement, furent tenues de l'acquitter sans retard : le clergé dut , sur plusieurs points , vendre les vases sacrés pour satisfaire aux exigences royales.
Philippe-Auguste , après c^k^ispositions , se rendit à Rouen , où le roi d'Angleterre devait venir s'entendre avec lui sur divers points de discipline pour l'armée expéditionnaire. Là sans doute fut arrêtée l'ordonnance dont voici le résumé. « U est défendu de mener en Palestine d'autres femmes que les lavandières. Quiconque tuera pendant l'expédition sera, selon le lieu du délit, jeté à la mer ou enterré vivant, lié avec le cadavre de l'homme assassiné. Celui qui blessera aura le poing coupé; pour des coups ne laissant point de marques , le coupable sera plongé trois fois dans la mer. Tel qui injurirason compagnon, ou blasphémera le nom de Dieu , devra donner autant d'onces d'argent qu'il aura prononcé de paroles. Le voleur sera d'abord tondu comme un champignon-, on lui versera ensuite de la poix fondue
DE PARIS. Gi
sur la tête, pour y implanter des plumes, puis on l'abandonnera sur la première terre où l'on abordera*. »
Richard , qui avait imaginé ce code singulier , n'était pas , apparemment y exempt lui-même de censure ; car Foulques , nouveau Pierre-l'Hcrmite de la nouvelle croisade^ lui fit entendre à Rouen celte réprimande asse^ crue. « O prince ! tu as trois « filles dangereuses qui te conduisent au précipice. « — Homine de Dieu tu te trompes , interrompit « le monarque apostrophé, je n'ai point d'enfans. « —Hélas! reprit le prêtre d'un accent animé , tu « les méconnais: tes filles sont rorgueil, l'avarice « et l'impureté: il faut t'en défaire , si tu ne veux « te perdre. — Eh bien ! répliqua Richard en « comprimant avec effort sa colère , je donne mon « orgueil aux Templiers, mon avarice aux moines « de Citeaux , et mon goût pour les femmes aux <f prélats de mon royaume. » Et l'on entendit un gros rire éclater sous la visière des soldats pèlerins.
Dans l'entrevue de Rouen , il fut encore décidé, sous la foi du serment , qu'au besoin les deux suzerains défendraient respectivement les terres l'un de l'autre ; que pendant leur absence les vassaux restés en occident ne se feraient point la guerre , et que la paix ne pourrait être troublée que quarante jours après le retour des deux souverains. On convint en outre que si l'un ou l'autre roi mourait durant le pèlerinage , le survivant héri-
* Bimer. Diplom, , collée t, , t, I,
6i HISTOIRE
terait de son trésor , de son cheval et de ses armes. ' Selon Tusage du temps , les évêques et ardievêxjues , renversant les cierges qu'ils tenaient , fulminèrent une excommunication portant interdit contre les contractans , rois ou barons , q:ii manqueraient à leur promesse jurée.
Revenu à Paris, Philippe trouva sa' femme ^ Isabelle de Hainaut , dangereusement malade. Cette princesse, à peine âgëe de vingt-un ans, pouvait succomber à une affection de poitrine, déterminée par les efforts d'une nature hâtivement excitée ; mal contre lequel la médecine du temps n'avait pas même de palliatifs. La reine expira entre les bras d'un époux qu'elle aimait, et qui lui donna des larmes sincères. Elle fut enterrée à Notre-Dame. Isabelle avait donné un fils au roi; il se nommait Louis.
Après les honneurs lîinèbres rendus à la reine, Philippe alla à Poissy , où , dans une dernière cour plénière , il laissa des règles de gouvernement, pour le temps de son absence. Il déclara d'abord aux barons et prélats qu'il déférait la régence du royaume à sa chère mère Alix de Champagne , etk son cher oncle Guillaume , cardinalr-archevéque de Reims. Puis il fit lire et proclamer par son roi d'armes l'ordonnance que voici : a Philippe , roi des « Français ; le devoir des sou verains est de pourvoir (c de toutes les manière au bien-être des sujets, et de « préférer le bonheur général à leur propre satis- \c faction.Comme nous desirons avidement accom-
<c plir notre saint pèlerioage^ nous allons ordonner
ce comment les affaires de noti^e royaume seront
(c traitées quand nous en serons partis :
« Nos baillis désigneront^ dans chaque prévôté , a quatre hommes sages ^ pris parmi les bourgeois. « Rien ne se fera sans leur conseil : à Paris ^ le « nombre sera de six. Nous ordonnons à tous nos ce justiciers d'assigner un jour par chaque semaine^ ce qui sera nommé jour da^^^i^^ ^ et durant lequel « tous nos sujets recevront leurs droits selon la « loi écrite. Nous voulons et commandons que a notre chère mèi;e et Guillaume , archevêque de u Reims , indiquent un jour , tous les quatre mois , « pour entendre les plaintes et clameurs de notre « royaume , et qu'ils prononcent en l'honneur de ce notre Seigneur Jésuis - Christ , et au profit, de « la couronne de France, ce jour -là tous les « baillis du royaume seront présens pour répon- « dre sur le fait de leur justice *. Toutes les ance nées notre mère et l'archevêque de R,cims re- <c cevronl les complaintes qui seront portéescontre ce nos baillis^ et ils nous feront savoir les méfaits ce qu'on leur impute. Les baillis, à leur tour^ nous « feront connaître ïes méfaits des prévôts Lès « régens ne pourront remuer ni ôter un bailli , « for le cas de meurtre , d'homicide , de rapt ou « de trahison. Nous voulons qu'ils nous instruisent
^Si les baillis, dans ces grandes réunions, ont répandu qu'ik avaient prononcé au profit de leur haifUagc , on ne voit pas ce que les régens auront pu répondre.
« trois fois par ah de Tétat de notre royaume.
« S'il advenait vacance de pasteur dans une ca-
c( thédr^Ie ou line abbaye^ les chanoines ou les re-
« ligieux se présenteront devant la reine et Far-
« chevêque , et leur demanderont congé pour
M procéder à Télection, de la même manière que
« si nous étions présens ; et nous voulons que
« cela leur soit accordé sans contradiction. Tou-
« tefois nous exhortons le^ chanoines et les reli-
« gieux à choisir, dans les élections, des hommes
« qui plaisent à Dieu; la reine et l'archevêque
(c tiendront la régale* pour nous, pendant la va-
« cance des sièges. Dans de telles affaires , les ré-
« gens devront se diriger par les conseils de frère
« Bernard , le solitaire de Vincennes. Nous com-
« mandons à tous nos barons ou prélats qu'ils ue
« puissent mettre taille sur nos sujets , tant que
« nous serons au service de Dieu. Si la mort ad-
« venait avant le terme de notre voyage , nous
a défendons expressément h tous no*i fidèles d'im-
« poser des tailles, jusqu'à ce que notre fils soit
« parvenu à tel âge qu'il puisse et sache gouver-
« ner ; et , si quelqu'un voulait mouvoir guerre ,
« contre lui , et que les revenus ne pussent lui
« suffire , tous r>os hommes l'aideraient de leur
« corps et de leur avoir ; et les cités lui feraient
« l'aide qu'elles ont coutume de nous faire
* Droit qu'avait le souverain de jouir du revenu des évêchës vacans, et de pourvoir, pendant cette vacance, aux bénéfices qui étaient à la collation de l'cveque.
« voulons que toutes nos rentes et revenus soient « apportés à Paris en trois saisons ; d'abord en la « fête de Saint-Remi, ensuite en la Chandeleur , ic et la dernière à TAscension. Ils seront délivrés « aux échevins de Paris et à Pierre, le Maréchal*; « Adam 9 notre clerc , sera présent aux paiemens « faits en notre trésor , et en tiendra écrit. L'ar- « gent sera déposé au Temple. Chacun des hom- « mes aura une clef; une autre sera confiée aux a Templiers. S'il arrivait que Dieu fit sa volonté « de notre vie , nous ordonnons que la reine et ce l'archevêque de Reims , Tévêque de Paris , l'abbé a de Saint - Victor , et frère Bernard , de Vin- « cennes , divisent en deux parts notre trésor : a Tune sera consacrée a la réparation des églises « détruites par la guerre , l'autre appliquée aux « besoins de notre royaume , et à la dépense de « notre fils **. >>
Nous avons rapporté en entier cette ordonnance , parce qu'elle donne la mesure des facultés morales de Philippe- Auguste , et peut-être de celles du solitaire Bernard, qu'on soupçonna d'en •être le rédacteur. De quelque jugement qu'elle émane ^ on ne saurait disconvenir qu'elle ne soit dictée par des vues bienveillantes. Mais de toutes
* Le maréchal était un officier attaché seulement au paLiis du roi, Uparaît qu'il y en avait plusieurs à cette époque; car Tordonnance de Pliilippc-Auguste est contresignée par un Raoul, maréchal.
** Rlgonly de Gestis Philip, ' A itg. , ad anii, 1 189.