‹ Histoire de Paris depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 4)Chapitre 3 sur 82 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Paris sous U régne de Philippe III, dît le Hardi ( 1270-1286 )•

Philippe III , surnommé le Hardi , rapporta en France les restes de saint IjOuîs, son père y et ramena en mêmç temps les cercueils de sa femme, Isabelle d'Aragon, et de son frère, Jean-Tristan. p

« Quand le roy, disent les grandes Chroniques de France, fut venu à Paris , qu'il désiroit beaucoup revoir, il fut commandé qu'on ornast les corps qui avoient esté apportés de ces-lointaines terres. Quand ils fièrent prests et ornés, le bon roy Philippe prit son père et le conduisit jusqu'à Nostre-Dame de Paris avec les autres qui estoient trépassés en chemin. Là ij leur chanta les vigiles bien et hautement , et il y avoit grand foison de luminaires autour des bières, et grand compaignie de gens

HfST. DE PARIS. — T. II.

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nobles et autres qui iotile la lunt veillèrent jusques au jour. Le lendemain (^22 mai 1 27 1 ) au matin le roy Philippe prit son père et le troussa sur ses épaules, et se mit en chemin tout à piedpoiu* aljbr droltà Saiact-Denis. Avec lui furent grand nombre de nobles de France. Tous les religieux de Paris sortirent bien et ordonuément^ à grans processions y disans le service des morts et prians pour i'ame du bon roy qui tant les amoit. Les arche vesques^ évesques, abbës, revestus de lears habits, leurs mitres sur la teste, leurs crosses au poing, venoient ensuite en bonne dévotion. Tant allèrent que pas à pas ils vinrent à Sainct-Denis. Mais avant qu'ils entrassent en la ville le couvent leur vint à rencontre ; et estoient tous les moines revestus de leurs chapes de chœur, chacun un cierge ardant eu sa maiuy et receurent humblement le corps de monseigneur sainct Loys. Mais comme Ton vouloit entrer en l'église les portes furent closes , parce que rarchevesque de Sens et révesque de Patis estoient là revestus de leurs insignes pour le corps du sainct roy et de ses compaignons enterrer; ce que les moines de Sainct-Denis ne pouvoient souffrir, car Tarchevesque et Tévesque vouloient ainsi user de leur franchise et avoir juridiction sur l'église de Sainct-Denis, comme ils ont sur les autres de leur diocèse et dépendance , tandis que les moines de Sainct- Denis sont exemps , et ne feroient rien pour archevesque ni pour évesque , si cela ne leur plaîsoit et n'estoit à leur gré.

« Le roy estoit donc devant la porte, son père sur ses épaules, ainsi que les barons et les prélats qui en l'église entrer ne po voient. Alors fut commandé à Tarchevesque et à révesque qu'ils s'allassent dévestir et qu'ils ne fissent

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point empeschement à si haute besogne. Quand ils s'en furent allés les portes furent ouvertes; le roy entra dedans ; puis les barons et les prélats conimencèrent à chanter le service des morts bien et très-dignement, et puis en^ terrèrent les sainctes reliques et les ossements du sainct roy Loys à côté de son père et de son aïeul Philippe, qui tant fut puissant en armes, et y mirent une tombe d^or et d'argent, et de lioble facturé. Les ossemcfns de Pierre le Chambellan furent enterrés aux pieds de sainct Loys , en telle manière et ainsi comme il gisoit à ses pieds quand il estoit en vie. Madame Ysabel fut enterrée d'autre part, assez près du bon roy, etmeswre Jehan*Trîstan , comte de Nevers, à côté de lui. »

Trois ans après, Philippe le Hardi épousa Marie de Braban, « la belle et sage damoiselle, » fille du duc Henri. La cérémonie nuptiale eut lieu d'abord à Vincennes, et peu de temps après elle fut renouvelée à Paris, a li'assemblée grande et belle, disent encore les Chroniques de Saint-Denis, secomposoit de hauts princes, de hauts hommes et de moult grands barons, venus de France et d'Allemagne. L'archevesque de Rlieims chanta la grand'messe, et après niit la couronne sur la teste de la reine Marie et la sacra et bénit , comme c'est k coutume en France. La feste fut moult noble et moult belle, tellement que à peine la pourroit nul raconter. Les chevaliers estoient vestus de draps de couleurs variées, de vair, de gris, de vert ou d'écarlate et de plusieurs autres nobles couleurs ; les fermaux d'or sur la poitrine, et sur les épaules des grosses pierres précieuses, comme émeraudes, saphirs, jacintes, perles, rubis et plusieurs autres de plusieurs manières. Ils avoient aux doigts aniieaux d'or ornés de riches

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diamans et de riches topazes ; et estoient leurs femmes atournées de riches tressoirs et de riches guimpes , toutes tissues à fin or et couvertes de perles et autres pierres. Les bourgeois de Paris firent feste moult grant et moult solempnel et encourtinèrènt la ville de riches draps de diverses couleurs. Les dames et les pucelles s'esbaudissoient en chantant chansons et motés. »

Le royaume s'agrandissait et se fortifiait. Vers Tan 1 27 1 étaient morts Alphonse IX , comte de Poitiers et de Toulouse, et sa femme Jeanne, fille de Raymond VIL La couronne hérita de leurs apanages, et les vastes comtés de Toulouse et d'Auvergne ne cessèrent point, depuis lors, d'appartenir au roi de France.

Henri, successeur de Thibaut II, et comme lui comte .de Champagne et roi de Navarre, était mort sans enfants mâles (1274) et ne laissant qu'une fille âgée de trois ans , appelée Jeanne. Cette jeune reine et sa mère, princesse du sang capétien , furent contraintes par différentes intrigues de quitter la Navarre et de se réfugier à la cour de Philippe le Hardi. Ce roi épousa vivement la cause des deux reines exilées. Son intervention armée eut un heureux effet : Jeanne Tut rétablie sur son trône ; mais, pour resserrer les liens de patronage qui l'unissaient à la famille de France , PhiUppe III la fiança à celui de ses fils qui plus tard régna sous le nom de Philippe le Bel. Par ce mariage la Navarre et la Champagne furent réunies à la couronne des Capétiens.

Si l'on compare d'un coup d'œil la France de Hugues Capet et de Louis le Gros à la France agrandie successivement par Philippe-Auguste, Louis VIII, Louis IX et Philippe III, on verra quel spectacle différent elles pré-

sentent à l'histoire. A la place d'un chétif domaine, contesté et pauvre, s'étendant à peine de la Beauce au Vermandois , et dans lequel le roi ne pouvait faire trois pas sans heurter du pied un seigneur de Montlhéry ou de Corbeil, sans avoir sa route barrée par quelques bourgades ou par quelques vassaux des banlieues de Paris ou de Laoïi, on apercevra tout d'un coup un vaste; royaume borné par la Somme, la Meuse et la Moselle, au nord; par les Pyrénées et le Rhône , au sud ; redouté de l'empire, des rois d'Angleterre, de l'Espagne, chéri de rÉglisè dont ses rois s'honoraient d'être fils j célèbre en Afrique, et respecté même parles Tartares de l'Orient. Trois siècles avaient préparé ou accompli cette révolution considérable. On peut, sans crainte d'être démenti par Thistoire, conclure de cette situation que la grandeur et l'importance de Paris s'étaient développées en proportion autant que la France.

L'organisation de l'Université était toujours la cause ou le prétexte d'agitations et de conflits. Pour remédier à ces désordres on imagina de classer les étudiants de Paris en quatre grandes catégories qui furent appelées les Nations de France , de Picardie, de Normandie et de Germanie. Ces divisions étaient loin d'avoir une exactitude géographique incontestable. Dans la Nation de France on rangeait les étudiants originaires de l'Auvergne, de l'Anjou, du Poitou, du Maine, de la Touraine, du Berri et du Nivernais; la Nation de Picardie comprenait ceux de Flandre, de Bourgogne et de Champagne^ la Nation de Normandie, ceux des provinces neustriennes et de la Bretagne, et en outre les étudiants anglais et écossais ; enfin dans la Nation de Germanie on rangeait les Al-

lemands, les Lombards, les Romains et les Siciliens. Giacune de ces Nations avait ses écoles publicpes^ son procureur et ses officiers particuliers, mais leur ensemble formait l'université de Paris et obéissait aux mêmes règlements et au même chef.

Indépendamment des quatre Nations qui constituaient la faculté des arts et des lettres , trois autres facultés ( théologie, droit et médecine ) dépendaient également de l'université de Paris, et ce vaste corps embrassait ainsi dans son enseignement l'ensemble des connaissances intellectuelles. Au mois de décembre 1270 Etienne, évêque de Paris, avait eu occasion de condamner diverses propositions erronées qui s'étaient produites au sein des écoles. Appréhendant le danger qui pourrait naître si de pareils abus étaient tolérés, il invita le recteur de l'Université et les procureurs de la faculté des arts et des lettres à ne plus permettre que l'on discutât dans les classes les questions exclusivement du domaine de la foi j « car, disait le prélat, il ne faut pas que les esprits encore faibles des jeunes gens s'accoutument à vouloir sonder des mystères que nous devons croire sans les soumettre au raisonnement, d L'université de Paris, s'associantà la pensée de l'évêque, fit des règlements sévères pour empêcher les études et les disputes scolastiques de s'aventurer sur le terrain de la négation, de l'hérésie et du doute.

L'impulsion donnée sous saint Louis aux améliorations du régime de Paris se continuait, durant le règne de Philippe III, par les soins et les conseils des sages administrateurs légués à ce prince. A cette époque tout ce qui concernait la voirie urbaine se trouvait dans les attributions d'un magistrat de l'édilité parisienne nommé

voyer^ à raison de sa charge. Au mois de décembre 1370 Jean Sarrazin^ voyer de Paris, résuma les règlements dont il était chargé de surveiller l'application. En principe le roi avait seul à Paris et dans la banlieue droit de voirie ; on ne faisait exception que lorsque les deux côtés d'une rue appartenaient à Tévêque; mais, si une seule maison appartenait au roi, l'éveque perdait son droit, le roi ne partageant avec personne. On ne pouvait sans l'autorisation du voyer ni ouvrir une rue nouvelle, ni fermer une rue déjà ouverte, ni faire aucun changement dans Talignement et la direction des voies municipales; la permission du voyer était également né* cessaire cliaque fois qu'il s'agissait d'exécuter des travaux sous le sol, d'exhausser des maisons, de construire des balcons, d'établir des étaux propres à la vente des denrées, de poser des saillies , enfin d'exécuter tout ouvrage nouveau intéressant la circulation dans les rues aussi bien que la sécurité des personnes. La justice, eu matière de voirie, était indépendante du prévôt de Paris et ne relevait que du roi. Cependant les saisies ordonnées par le voyer étaient, quant aux profits, partagées entre ce fonctionnaire et le prévôt de la ville. Le voyer rendait sesjugementsau Cbâtelet, et les bénéfices de sa charge, reposant sur divers droits et redevances, sur des taxes et sur des impôts de détail, établis en sa faveur, lui assuraient une situation fortement rétribuée et très-enviée.

La mission que le voyer avait à remplir semblait des plus difficiles. Paris était loin alors d'avoir ces rues larges, ces places aérées, ces promenades , ces magasins superbes, ces ateliers immenses et ces puissantes manufactures qui font aujourd'hui la beauté et la richesse de la capitale. Pour

se retracer le Paris du treizième siècle il faut parcourir les rues étroites et tortueuses de la Cité, celles qui descendent de la montagne Sainte-Geneviève vers la Seine. Dans ces vieux quartiers la ville n'a pas entièrement perdu son ancien aspect ; là on rencontre encore de vieilles maisons étroites, pressées les unes contre les autres; des boutiques à peine éclairées y cachent plutôt qu'elles ne laissent voir les denrées et marchandises, et cette boutique est souvent aussi l'atelier, réduit obscur qui rappelle les oiwroirs dont il est si souvent parlé dans les règlements d'arts et métiers. IjC rapprochement des boutiques, le peu de largeur des maisons et de la rue nous expliqueront encore pourquoi ces règlements défendaient souvent aux marchands d'appeler l'acheteur chez eux avant qu'il eût quitté l'étal du voisin Les marchands et artisans d'une même espèce étaient alors installés fort près l'un de l'autre; c'est ainsi que les tisserands demeuraient dans la rue de la Tixeranderie , les maçons dans celle de la Mortellerie, les charrons dans la rue de la Charronnerie, les tanneurs dans trois ou quatre rues qui portaient et portent encore en partie le nom de la Tannerie. Ceux qui, par leurs travaux, avaient besoin de la rivière, tels que les mégissiers et teinturiers, s'étaient réunis sur les bords de la Seine;/ d'autres pétaient groupés autour des halles et y occupaient des rues entières. A la fois amis et rivaux, ces artisans , voisins et membres de la même confrérie , étaient toujours aux aguets de ce qui se passait à côté d'eux; les fripiers, sous les piliers des halles, ont conservé un peu des coutumes des marchands parisiens du treizième siècle (i).

(i) M. Deppiog, le Livre des Arts et Métiers.

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Le commerce avait pris d'ailleurs, depuis Philippe- Auguste et saint Louis, de très-remarquables développements. Nous avons vu ailleurs que, sous les premières races, le négoce par eau était plus important que celui de terre, parce qu'il n'y avait que la Seine et ses affluents qui favorisassent l'arrivage ou le transport des denrées. liC commerce de terre était fort restreint à cause de l'état d'imperfection des chemins et à cause des périls auxquels étaient exposés les marchands. Une seule route, celle d'Orléans, paraît avoir servi à un passage considérable de denrées pour Paris ; aussi avait-on établi àMont- Ihéry un péage dont nous avons encore le tarif.

De nos jours, et depuis que tous les pays de l'Europe sont mis en rapport par les chemins de fer, on voit s'amoindrir l'impqrtance des foires commerciales. Au moyen âge c'étaient autant de rendez-vous industriels donnés aux marchands et aux fabricants^ autant d'époques qu'attendaient les populations pour s'approvisionner, à meilleur compte, de tout ce qui était utile à la vie. Paris avait trois grandes foires dont la plus célèbre était le Landit (en latin Indictum)^ lieu d'assemblée qui se tenait chaque année dans la plaine de Saint-Denis et avait quinze jours de durée. On en faisait remonter rétablissement régulier soit à Dagobert P% soit à Charles le Chauve. La vénération des fidèles pour les reliques déposées dans l'église de Saint-Denis fut, dit-on encore, l'origine de Vindicton landit. La dévotion, puis ensuite l'intérêt commercial, rendirent cette réunion une des plus remarquables par le nombre des individus de tous les pays qui s'y rendaient. L'ouverture de la foire, fixée £tu I** du mois de juin, était précédée d'une procession faite par le clergé de Saint-

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