CHAPITRE VII
Paris sous Charles VIII ( 1483—1498 ).
Charles VIII n'avait pas treize ans accomplis quand il monta sur le trône. Louis XI, se flattant, comme font tous les mourants, que ses dispositions pour le gouvernement, pendant le bas âge de son fils , seraient respectées, en avait confié les rênes à Anne de France, sa fille aînée, sœur du jeune roi, de treize ans plus âgée que lui. Elle était mariée à Pierre de Bourbon , cadet de sa maison et sire de Beaujeu.
Tous les historiens reconnaissent à cette princesse un génie profond, de la sagacité, du courage, les grâces de son sexe et les qualités des grands hommes. Elle se mit en possession de l'autorité , secondée par son mari, homme d'esprit, mais qui fut éclipsé par sa femme.
Malgré la volonté de Louis XI bien signifiée et l'obéissance promise et jurée entre ses mains, plusieurs concurrents aspirèrent à la tutelle du jeune prince et à la régence du royaume. La reine douairière, Charlotte de Savoie , toujours éloignée des affaires par son mari , se mit la première sur les rangs; mais l'obstacle qu'elle présenta à sa fille ne fut ni embarrassant ni long, parce qu'elle avait peu de partisans, qu'elle était languissante, et que sa mort ne tarda pas à suivre celle de son mari. Le duc de Bourbon, frère aîné du sire de Beaujeu, montra du mécontentement de voir son cadet préféré et muni de toute
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l 'autorité. On l'apaisa en lui envoyant clans son lit , où la goutte le retenait, l'épée de connétable, qu'il désirait depuis longtemps, et le diplôme de lieutenant général du royaume. Mais le plus difficile à satisfaire fut Louis, duc d'Orléans, premier prince du sang, beau -frère de la princesse Anne et du jeune roi , dont il avait épousé la sœur.
Le duc était beau, bien fait, adroit à tous les exercices, affable, généreux; son titre d'héritier présomptif de la couronne, sous un roi encore enfant et d'une santé délicate, réunissait autour de lui presque tous les autres princes et les seigneurs empressés de faire passer la souveraine puissance entre les mains de celui qui, leur en ayant obligation , ne pourrait guère se dispenser de la partager avec eux. Anne de Beaujeu résolut de lui tenir tête et de faire prévaloir ses droits de régente, contestés par les princes. De part et d'autre on convint de s'en remettre à la décision des états généraux. Cette assemblée nationale, convoquée à Tours en i484> confirma le testament de Louis XI et maintint à madame de Beaujeu l'administration du royaume. Ce fut pendant la tenue de ces états justement célèbres que le seigneur de la Roche , député de la noblesse de Bourgogne, prononça ces paroles : « S'il s'élève quelques contestations relatives à la succession royale ou à la régence, à qui appartient-il de les décider, sinon à ce même peuple qui a d'abord élu ses rois, qui leur a conféré toute l'autorité dont ils se trouvent revêtus, et en qui réside foncièremeut la souveraine puissance? Car un Etat ou un gouvernement quelconque est la chose publique, et la chose publique est la chose du peuple. » Quand de nos jours on lit ce discours, prononcé au quinzième siècle, on est
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bien obligé de reconnaître que ce qu'on appelle aujourd'hui la souveraineté nationale n'est point une invention moderne, et que la liberté, même sous l'ancienne monarchie, était souvent reconnue en principe.
Les états demandèrent le rétablissement de la pragmatique sanction et la réforme d'un grand nombre d'abus. Ils ne voulurent voter l'impôt que pour deux ans, réclamant la convocation périodique et bisannuelle de leur assemblée. C'était introduire une révolution dans l'ordre politique du royaume. Fidèle aux traditions de Louis XI , madame de Beaujeu ne tint en aucune façon compte du vœu des états, leva des impôts sans leur assentiment et évita de les réunir à des intervalles périodiques. Ce fut là une violence qui prévalut contre le droit. La France ne put l'empêcher; elle se composait de forces diverses qui, une fois isolées, étaient impuissantes.
Mécontent de la décision des états généraux, le duc d'Orléans prit les armes ; le roi marcha contre lui à Beaugency et l'obligea à se soumettre (i/[85). L'année suivante ce compétiteur ambitieux leva de nouveau le drapeau de la révolte, et une partie des seigneurs suivirent son exemple. Le duc d'Orléans se retira en Bretagne ; le comte d'Angoulême et Dunois soulevèrent quelques villes de Guienne. L'archiduc Maximilien favorisait ces rebelles.
Cependant le roi et madame de Beaujeu partirent de Tours à la tête d'une armée pour contraindre ces vassaux à l'obéissance. Ils pacifièrent d'abord la Guienne, puis l'Anjou. La même année Charles se porta en Picardie et repoussa l'archiduc Maximilien, qui déjà s'était rendu maître de Térouanne (i486).
L'année suivante trois armées entrèrent en Bretagne
et y obtinrent des succès mêlés de revers. En 1488 La T rémouille, que Guickardin appelle le plus grand capitaine du monde, s'empara d'Ancenis, enleva Fougères, et tailla en pièces l'armée des confédérés à la bataille de Saint-Aubin du Cormier. Le duc d'Orléans, le prince d'Orange et d'autres vassaux puissants furent faits prisonniers, et le duc de Bretagne mourut en sollicitant la paix. Il ne laissait pour héritière de son duché qu'une fille , la célèbre Anne de Bretagne. Cette princesse épousa, en \l\^i le jeune roi de France et lui porta en dot son riche patrimoine. Ce fut seulement à cette époque que Charles VIII se saisit du pouvoir. Le premier usage qu'il en fit fut de rendre à la liberté le duc d'Orléans ; puis il restitua dans leurs biens et dans leurs honneurs ses cousins Jean et Louis d'Armagnac, fils de Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, décapité sous Louis XL Le duc d'Orléans avait beaucoup contribué à favoriser le mariage de Charles VIII et de l'héritière du duché de Bretagne. Cependant Anne était fiancée à Maximilien d'Autriche, et Charles VIII devait épouser la princesse Marguerite, fille de ce prince. Son mariage avec la duchesse de Bretagne fit donc éprouver à l'archiduc un double affront. La guerre allait éclater; mais Charles la conjura en rendant à la maison d'Autriche la Franche-Comté et l'Artois ( i/içjS). La même année, pour capter l'amitié du roi d'Aragon, il lui rendit le Roussillon et la Cerdagne. C'était se montrer follement prodigue du sol et des conquêtes de la France, et défaire sans honneur et sans nécessité le puissant édifice si laborieusement élevé sous Louis XL
Nous n'avons pas à raconter ici la brillante et merveilleuse conquête du royaume de Naples; ce fut un voyage
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triomphal par toute l'Italie. Mais au bout de trois mois les Napolitains étaient las des Français, les Français étaient las de Naples. En même temps le pape, les Vénitiens , les Milanais, soutenus par les grandes puissances ennemies de la France, formèrent une ligue contre Charles VIII et tentèrent de l'enfermer dans le royaume qu'il venait de conquérir. En redescendant les Apennins il rencontra à Fornovo l'armée des confédérés , forte de quarante mille hommes; les Français n'étaient que neuf mille. Après avoir demandé inutilement le passage ils le forcèrent , et l'armée ennemie, qui essaya de les arrêter, fut mise en fuite par quelques charges de cavalerie (dimanche 5 juillet i495). Ainsi le roi rentra glorieusement en France, ayant justifié toutes ses imprudences par une victoire.
Si les conquêtes de Charles VIII s'étaient faites sans difficulté, elles furent perdues en aussi peu de temps. Il songeait cependant à renouveler son entreprise sur Naples; il avait fait même demander à la ville de Paris un vaisseau de guerre , et les bourgeois avaient prêté cent mille écus pour cette expédition, lorsque le roi mourut, âgé de vingt-huit ans, au château d'Amboise, le 7 avril 1498? des suites d'un coup qu'il s'était donné à la tête en visitant ce château , qu'il faisait reconstruire dans le goût italien. Il fut enseveli à Saint-Denis.
L'histoire de Paris présente peu d'événements remarquables sous ce règne. En janvier i497 la Seine déborda et inonda Paris et la banlieue ; à la Grève elle allait jusqu'au Saint-Esprit ; à la place Maubert elle approchait de la croix des Carmes, et au pont Saint-Michel elle envahissait la rue Saint-André des Arcs. Suivant l'usage il y eut à cette occasion de nombreuses et solennelles pro-
cessions. Eu commémoration de cet événement on éleva au coin de la vallée de Misère une image de la sainte Vierge.
Aucun des fds que Charles VIII avait eus de son mariage avec Anne de Bretagne ne lui ayant survécu, Louis, duc d'Orléans, dont les révoltes avaient troublé les premières années de son règne, plaça sans contestation la couronne sur sa tête (1498).
Avec Charles VIII s'éteignit la première branche des Valois. Ce prince, presque difforme de corps, esprit faible, roi sans portée, n'avait jamais cessé de se croire appelé à de hautes destinées ; troublé par un enthousiasme guerrier puisé dans les romans de chevalerie, il ambitionnait la gloire de Charlemagne •, il aimait à être comparé à ce grand empereur, et jamais il n'y eut intelligences et renommées plus inégales. Il ne s'était proposé rien moins que de chasser les Turcs d'Europe et de délivrer l'empire grec, but vaste et digne d'éloges que son génie étroit ne pouvait atteindre. Charles VIII n'était point sans vertus ; parfois il avait des vues utiles, des idées sages, mêlées à des projets imprudents ou dangereux. Bien que Louis XI eût, dit-on, borné son éducation à cette seule maxime : Celui qui ne sait pas dissimuler ne sait point régner, il fut loyal, affable, bienveillant, et, dit Comines, il était si bon quil n était point possible de voir meilleure créature. Cette phrase résume son caractère ; les fautes de son règne ne permettent pas de lui donner d'autres éloges.
Sous ce même règne un Génois se présenta à la cour de Charles VIII et lui offrit de découvrir, au delà de l'Océan occidental, une route nouvelle pour arriver à un
monde inconnu, sinon aux Grandes-Indes. Cet étranger fut traité de rêveur; on le renvoya avec des paroles stériles, et quelques années ne s'étaient pas encore écoulées que cet homme , nommé Christophe Colomb, avait jeté l'ancre en Amérique et doté la Castille de tout un continent. Le quinzième siècle ne pouvait s'éteindre sous de plus grands auspices.