‹ Histoire de Paris, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 5)Chapitre 15 sur 39 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mœurs et coutumes. — Tableau synoptique ( 1380-1498)*

En dëpit des guerres, des discordes, des calamités de tout ordre qui pesaient sur Paris et sur le reste du royaume, le progrès se manifestait dans les œuvres de l'intelligence et de l'art ; il y avait comme une réaction du mouvement émancipateur de l'Italie.

Nous savons déjà ce qu'étaient les mystères, les sotties, ces préludes de l'art scéniquequi, depuis deux siècles, semblaient suffire à la naïve curiosité des habitants de Paris. Eu ce temps-là il n'y avait point encore de comédiens. Les entrepreneurs dramatiques se bornaient à recruter des histrions 9 et ceux-ci récitaient dans les rues et sur les places publiques des pièces de vers souvent dialoguées , et dont le sujet était ordinairement tiré de l'Ancien ou du Nouveau Testament. Ces artistes ambulants étaient sous la surveillance du prévôt de Paris, qui , en i3g5, leur avait défendu de rien dire , représenter ou chanter qui pût causer quelque scandale, à peine de deux mois de prison, au pain et à Veau. On perfectionna ces jeux, et, comme on l'a vu plus haut, sous le règne de Charles VI une troupe d'acteurs s'établit au bourg de

4l4 HISTOIRE DE PARIS. (1380-1498)

Saint-Maur des Fossés et transforma les mystères chantés en actions mimiques. Le roi, pour accroître les revenus de la Confrérie de la Passion, à qui il avait déjà donné de grands privilèges et des faveurs considérables, et « pour exciter un chacun à s'y associer , lui permit pour toujours de faire représenter et jouer quelque mystère que ce fût, tant de la Passion et Résurrection que tous autres , même de saints et de saintes , soit en présence du roi , soit en public , en quelque lieu que les confrères pourroient trouver, soit à Paris ou dans la prévôté, à condition qu'il assisteroit à leurs représentations quelque officier du roi, au choix des confrères. Du reste, permis à eux d'aller et de venir paisiblement par la ville, habillés selon le personnage qu'ils devroient faire dans le mystère qu'ils auroient entrepris , sans qu'on leur pût apporter aucun empêchement, et, pour les mettre a couvert de toute insulte, le roi les prenoit sous sa protection durant le cours de leurs jeux. »

Lorsque, de nos jours, on étudie les œuvres scéniqucs que représentaient les confrères, on est surpris d'y trouver parfois des vers énergiques et des pensées profondes (i).

(i) Voici la description de l'enfer telle qu'on la trouve dans le 31 y i tère de la Passion :

Au plus bas est le hideux gouffre,

Tout de désespérance teint,

Où sans fin ard ( brûle ) l'éternel soufre

Du feu qui n'est jamais esteint...

Hideux puis, abisrae parfons,

Remplis de pécheurs jusqu'au fons,

Qui là reçoivent leurs souldées ;

Là crient les âmes damnées

En leur Créateur blasphémant...

Leurs regrets sont molt pardurables,

Et leurs ers de piteux hélas ;

(1380-1&98) LIVRE X. CHAPITRE I. l\l 5

On nous a transmis quelques détails assez curieux sur le théâtre et la mise en scène. L'avant-scène était disposée à peu près comme de nos jours, mais le fond était occupé par des estrades , nommées établis , dont l'usage était désigné par de grands écriteaux. Le plus élevé était le Paradis, sur lequel se tenait assis le Père éternel, entouré des saints et des anges. Celui qui se trouvait au-dessous, c'était l'endroit le plus éloigné du lieu où la scène se passait; le troisième , en descendant , représentait la maison de Pilate, etc., suivant la pièce que l'on représentait. Souvent la décoration était plus compliquée. Dans le mystère de l' Incarnation et nativité de Nostre-Seigneur, il y avait, dit une chronique , six établis « qui estoient hors des autres , en diverses places et parties. » C'étaient les places de six prophètes: Balaam, David, Tsaïe, Jérémie, Ézéchiel et Daniel. » On voyait aussi « le limbe des Pères, faict en manière de chartre (prison), et n'estoient veus sinon audessous du faux du corps. » Dans ce limbe étaient « Adam, Eve, Abraham, Jacob et Hély, père de Joseph, mari de Notre-Dame. » U enfer était une énorme gueule de dragon, placée sur le bord du théâtre, d'où sortaient le diable et ses suppôts, personnages qui produisaient toujours sur les spectateurs une vive impression. Sur l'un des côtés était une niche avec des rideaux , formant une petite chambre. Partout des trappes et des machines ? ce qui suppose une

Leurs tourments, peine intolérable, Sans jamais espoir de soûlas...

Là sont condamnés et jetés Ceux qui meurent en griefs péchés :

Mal reposent les mal couchés.

Là sont leurs ames^ tourmentées, Abreuvées de l'ire de Dieu, Et très-asprement agitées, etc.

4l6 HISTOIRE DE PARIS. (1380-1408)

certaine perfection dans cette partie de l'art théâtral. Enfin on voyait sur les deux cotés de la scène d'immenses gradins sur lesquels les acteurs se tenaient assis lorsqu'ils ne paraissaient pas. Ils se levaient et montaient sur les estrades lors de leur réplique. Dès qu'un des personnages revenait s'asseoir sur les gradins il était censé absent , le public se prétait alors volontiers à l'illusion. Pendant les changements de machines ou les jeux de théâtre on exécutait des chœurs oii l'orgue jouait des symphonies.

Les Mystères exigeaient un grand nombre e personnages {les Actes des Apôtres en ont 486) ; on faisait un cr y et proclamation, cérémonie solennelle qui remplaçait alors assez avantageusement nos affiches de spectacles. Ce cortège se composait d'abord du trompette ordinaire de la ville et du crieur-juré, suivis de six trompettes aux armes du roi , des sergents et archers du prévôt de Paris, vêtus de leurs hoquetons paillez cV argent et armoriés, des officiers de ville, a robes de couleurs, avec le navire d'argent brodé sur leurs habits ; puis , montés sur deux beaux chevaux , s'avançaient les deux hommes qui devaient faire le crjr et proclamation ; ils avaient une robe de velours noir avec des manches tricolores (jaune, gris et bleu). Venaient ensuite les deux directeurs du mystère, vestus honnestement et bien montés selon leur estât, et les quatre entrepreneurs à pourpoint de velours noir, suivis de quatre commissaires du Châtelet et d'un grand nombre de bourgeois, tous bien montés , suivant leur estât et capacité. Le cortège s'arrêtait à chaque carrefour. Les trompettes sonnaient trois fanfares, le crieur réclamait le silence au nom du roi et du prévôt, et l'on faisait au peuple l'annonce du spectacle :

On fait sçavoir à son et crys publiques Que dans Paris un mystère s'apprête, Représentant Actes apostoliques.

Notre bon roi, que Dieu garde puissant, Bien le consent

Venez, cité, ville, université ; Tout est cité; venez, gens héroïques, Graves censeurs, magistrats, politiques, Exercez-vous au jeu de vérité Représentant Jetés apostoliques.

On avertissait ensuite les assistants que ceux qui voudraient jouer dans la pièce devaient se rendre au jour et au lieu indiqués pour être choisis par les directeurs et les entrepreneurs, qui distribuaient les rôles. Les confrères de la Passion étaient d'ailleurs de bons bourgeois de Paris, des artisans , des marchands , et quelquefois même des nobles et des clercs (t).

L'impulsion étant donnée , ces divertissements se multiplièrent, et les singuliers artistes dont nous parlons finirent par varier les sujets représentés sur la scène. Sous les successeurs de Charles VI les clercs de la Basoche établirent un théâtre sur la table de marbre du Palais de Justice ; les clercs du Châtelet imitèrent ceux du Parlement ; plusieurs collèges de Paris élevèrent aussi des théâtres où figuraient les professeurs et les écoliers. Il en fut établi jusque sous les halles de Paris.

Le théâtre des Enfants Sans-Souci était dirigé par le Prince des Sots.

Les confrères de la Passion ne se bornèrent à pas représenter la Passion de Jésus-Christ; ils varièrent la

(ï) M. de Gaulle. — Voir également les curieuses Recherches de M. Onésime Leroy sur les Mystères.

4ï8 HISTOIRE DE PARIS. (13801&98)

scène en puisant leurs sujets dramatiques dans les Actes des Apôtres, dans la Bible et dans la vie des saints.

Les clercs de la Basoche jouaient des farces, sotties ou moralités, et puisaient les sujets de leurs pièces dans les événements publics, dans les abus, les fautes et les excès des grands personnages de la cour ou dans les ridicules de la société.

Le théâtre des Halles avait pour objet de diriger l'opinion publique dans les intérêts du gouvernement.

Les théâtres temporaires dressés dans les collèges mettaient en scène des événements qu'offre l'histoire ancienne, sans négliger les événements modernes.

La licence des farces et des prétendues moralités était révoltante. Pour amuser le public, que semblait préoccuper trop sérieusement la représentation des mystères religieux, les entrepreneurs de ces fêtes introduisirent des intermèdes qu'ils appelaient entremets, et qui consistaient en farces satiriques, en danses burlesques. C'étaient des Ribauds qui dansoient et chantoient en chemise ; un Roi de la Feue ; un Tournoi d'enfants ; un Homme sauvage; un Loup quifîloit ; un Rossignol et d'autres oiseaux qui chantoient; enfin la vie entière du Renard, d'abord médecin et chirurgien , puis clerc chantant une épître et un évangile, puis évêque , puis archevêque , puis pape, et toujours mangeant poules et poussins.

Le Parlement et le clergé finirent par se montrer sévères envers les auteurs et les acteurs de ces indécentes comédies. Par un arrêt du i5 mai 1/176 la cour défendit aux basochiens des deux juridictions « de jouer publiquece ment au Palais, au Châtelet, ou ailleurs,, farces, sotties, « moralités, sous peine de bannissement et de confiscation

(1380-1498) LIVRE X. CHAPITRE I. 4l9

« de leurs biens. » L'arrêt défendait même aux clercs de demander à la cour la permission de jouer ces farces. Les mesures de police que prenait le Parlement étaient alors très-mal exécutées. L'année suivante les basochiens se disposaient à jouer leurs comédies ordinaires, lorsque le Parlement, par arrêt du 19 juillet 1477, défendit aux clercs du palais, et à l'un deux, nommé Jean l'Eveillé, se disant roi de la Basoche, de jouer, sous peine, par les contrevenants, d'être battus de verges par les carrefours de Paris et bannis du royaume. Ces peines rigoureuses ne furent que très-rarement appliquées et le scandale ne diminua guère, tant les diverses classes de la population se montraient avides de spectacles et disposées à l'indulgence envers ceux qui égayaient leurs loisirs.

Depuis deux siècles la poésie du moyen âge allanguissait ; il y avait un affaissement dans le génie littéraire et dans les croyances. Sous les Valois , au milieu des calamités qui pesaient sur la France, la poésie devint pédante ou narquoise. C'est une ère assez triste pour les manifestations intellectuelles. Dès ce moment le Roman de la Rose inaugurait une détestable école de métaphysique galante et d'allégories compassées. La littérature s'emprisonnait dans les formes de la jurisprudence; ce n'étaient plus 0^1 Enquêtes , Arrêts d'amour , Débats, Plaidoyers, Chants royaux. Une rhétorique artificielle et glaciale anéantissait toute inspiration. La poésie alignait machinalement des adages et des lieux communs. Malgré toutes ' les nuances que l'érudition , armée de sa loupe , a cru découvrir dans ces rimeurs monotones , on ne distingue guère l'un de l'autre Crétin de Molinet et Eustache Deschamps de Gringoire. Deux ex-

/j20 HISTOIRE DE PARIS. (1380-1498)

ceptions brillantes ressortent de ce terne ensemble, Charles d'Orléans et Villon , un prince et un truand. Charles d'Orléans est le plus léger des poètes; il voltige à fleur de toutes choses avec insouciance. Son imagination est fraîche et mobile comme celle d'un enfant.

Quant à Villon, en dépit de ses grossièretés gauloises, la critique moderne l'a depuis longtemps remis à son rang. C'est un vrai poète, et toute littérature sachant son passé le rangerait parmi ses ancêtres. La Muse , qui passe où elle veut, alla effleurer de ses ailes ce bohème endormi dans un cabaret ; elle lui laissa son souffle aux lèvres et son rayon sur le front. Quelle finesse et quelle énergie! Que de touches nouvelles ajoutées au clavier gothique ! Il peint d'un mot, il dessine d'un trait ; c'est la phrase colorée de Rabelais versée dans le contour net de la strophe. Ce qui le distingue surtout, c'est la mélancolie qu'il garde au milieu de ses licences; on croit voir couler des larmes sur les joues enfarinées d'un bouffon. Ce vagabond du vieux Paris prend l'attitude et l'accent d'Hamlet lorsqu'il songe à ses amis défunts ou aux dames du temps jadis.

Mais où sont les neiges d'autan?

Quel tableau pathétique, dans les Regrets de la belle HeaulmCere, que celui de ces vieilles qui, accroupies sur leurs talons autour d'un feu maigre, déplorent leur jeunesse flétrie et leurs yeux éteints !

Arrêtons-nous à Villon ; Marot, qui va suivre , ouvrira le seizième siècle.

On eût dit que l'art cherchait ses voies et ne les avait point encore rencontrées. La peinture à l'huile s'était à peine révélée en France, mais elle commençait à couvrir

l'Italie de chefs-d'œuvre,- que multipliait et répandait en Europe la gravure sur cuivre , récemment inventée à Florence. Les graveurs allemands se rendirent justement célèbres; c'est du quinzième siècle que datent les premiers essais d'Albert Durer. Les arts mécaniques étaient encore dans l'enfance; un chariot branlant moult riche (probablement une voiture suspendue ) ayant été offert en présent au roi Charles VII par des ambassadeurs hongrois, parut une invention merveilleuse à nos pères, qui ne connaissaient encore que les chars portés sur les essieux. La première expérience de l'extraction de la pierre fut faite, sous le règne de Louis XI, sur un criminel condamné au dernier supplice et à qui le roi promit sa grâce. L'opération réussit. Les modes avaient subi quelques changements notables; aux coiffures pyramidales portées par les femmes sous la dernière période on avait substitué des espèces de turbans ou bourrelets larges d'une demi-aune. Les femmes renoncèrent, pour quelque temps du moins, aux robes à longues queues et aux manches traînantes, modes qui n'étaient pas sans une sorte de dignité. Les hommes adoptèrent l 'habit mi-partie, c'est-à-dire moitié d'une couleur, moitié d'une autre. Us substituèrent aux amples robes de petits pourpoints attachés par des aiguillettes à des hauts -déchausses fort étroits. Us portaient les cheveux touffus et relevés en crêtes sur le front, des manches déchiquetées et tailladées, et n'avaient point encore abandonné la coutume ridicule des souliers à la poulaine. Ce fut vers cette époque que les nobles commencèrent à se servir de chapeaux de feutre ou de castor. Les bourgeois conservèrent longtemps encore l'usage du chaperon. Les rois n'avaient poirit voulu se soumettre à ces capricieux changements de la mode et

/j22 HISTOIRE DE PARIS. (I380-1M8)

avaient gardé l'ancien habit long, dont la forme majestueuse était plus digne du trône. Alors, comme toujours, on multipliait les lois et les édits contre le luxe des vêtements et de la table, mais les ordres de l'autorité échouaient contre l'orgueil ou l'intempérance.

L'architecture continuait, d'ailleurs, à élever, pour le service de Dieu ou pour les besoins des hommes, ces cathédrales, ces châteaux, ces édifices municipaux, ces palais et ces forteresses qui font encore l'admiration des peuples. 11 importe toutefois de remarquer qu'une double tendance se manifestait alors dans cet art sujet à des transformations si nombreuses; d'une part, depuis un demi-siècle, l'Italie entrait dans une réaction dont le but était de réhabiliter sous toutes ses faces les traditions de l'art grec, les règles de la statuaire et de l'architecture païennes; d'autre part l'art chrétien, qu'on persiste à désigner si peu exactement sous le nom d'art gothique, s'altérait par l'abus de sa propre puissance, par la recherche excessive des effets, par la prodigieuse accumulation des difficultés, des détails, des ornements et des richesses.

Le style architectonique du quinzième siècle appartient plus que tout autre au genre flamboyant ; sous la main des artistes de cette époque la pierre semble être ductile et molle; elle se plie et se courbe de mille façons, et toujours avec grâce , selon leur fantaisie ; toutefois il est facile de reconnaître, en dépit de ces merveilleux efforts, que le caractère de l'art gothique dégénère et que l'artiste marche vers une période de décadence. Les monuments de cette époque, surchargés de dentelures et de feuillages, avec leurs pinacles découpés à jour, leurs arcades festonnées, leurs niches et leurs aiguilles tourmentées, leurs lignes

brisées et leurs moulures prismatiques, attestent la patience et la fatigue de l'ouvrier, et ne sont plus, au même degré, les symboles d'une pensée exclusivement chrétienne, d'une contemplation uniquement élevée vers Dieu. Sans doute les hommes du métier peuvent dire que le style du quinzième siècle se distingue par l'absence de tore saillant et de colonnes cylindriques, remplacés par des nervures à arêtes tantôt vives, tantôt mousses, pressées les unes contre les autres et séparées par* des rainures, etc. Les artistes peuvent admirer les nervures qui tournent en spirale autour d'une colonne ronde ; ils peuvent s'extasier devant les choux frisés et contournés, les feuilles aiguës et déchiquetées du chardon, les rinceaux de branches de vigne, imités avec une fidélité prodigieuse, formant des guirlandes et ornant les corniches aussi bien que l'archivolte des arcades ; il n'en est pas moins vrai que la statuaire a perdu beaucoup de sa naïveté saintement chrétienne, et que, tandis que la sculpture atteste un progrès vers l'imitation exacte des formes, elle a cessé de mettre sous les yeux du peuple les types religieux et sévères de l'histoire de l'Église. On eût dit que dans toutes les sphères de la pensée les calamités qui pesaient sur le monde catholique exerçaient une réaction fatale, que le protestantisme allait surgir au milieu des peuples chez lesquels la foi s'était affaiblie, et que l'homme, livré aux passions et en proie au doute, ne songeait plus à faire à ses croyances un abri immortel. Désormais on ne bâtit plus de ces gigantesques cathédrales qui s'élevaient par les efforts de tout un peuple d'ouvriers; on bâtit surtout des manoirs et des palais dont les formes disparaissent généralement sous les festons et sous les ornements de pierre. Le style ogival avait

L\lL\ HISTOIRE DE PARIS. (1380-1WS)

reçu, jusqu'alors, son principal caractère de sa tendance vers les formes verticales; au quinzième siècle l'ogive s'affaisse comme écrasée sous le poids des pinacles et des frontons ; l'art est dévié de sa voie normale, et ses créations n'offrent aux regards qu'une architecture bâtarde prête à céder la place à l'art païen restauré en Italie. Et cependant toute trace de l'art du moyen âge ne disparaît point encore ; on continue de construire des flèches hardies et ornementées avec élégance ; les tours sont carrées ou polygonales, leurs angles sont solidifiés par des éperons; leurs plates-formes sont décorées de balustrades et de gargouilles. L'intérieur des églises perd de sa régularité, mais une foule de chapelles accessoires, bâties par de riches personnages, se multiplient autour des monuments et sont décorées avec beaucoup de luxe ; les sculptures peintes continuent d'être fort communes, et les murs intérieurs sont rehaussés d'arabesques ou de peintures religieuses.

Au quinzième siècle le sculpteur s'élève au rang d'artiste, et l'on sent à la fois l'empreinte des prétentions de l'atelie dans les poses et les physionomies exagérées et bizarres des figures, aussi bien que dans le jeu de plus en plus tourmenté et amaigri des draperies, et le fruit des études de ce même atelier dans l'habileté à rendre les moindres détails du modelé de la chair vivante et morte et l'expression des passions humaines. C'est surtout dans la représentation en marbre ou en albâtre des têtes et des mains sur les tombeaux, ainsi que dans la composition des petites figures exécutées de même avec des matériaux précieux , que se déploie cette habileté du quinzième siècle à faire vivre et surtout à faire pleurer ses personnages. Quant aux nombreuses statues dont il peupla les portails

(1380-1498) LIVRE X. CHAPITRE I. [\lS

et les piliers buttants de ses églises exécutées à la hâte par des artistes secondaires, elles présentaient, au contraire , peu de relief et de vie.

Les pavés des églises du quinzième siècle sont souvent composés de pierres sépulcrales richement sculptées. Ces pierres se distinguent par une grande finesse dans la gravure des ornements. On rencontre aussi, dans les monuments de cette époque, des terres cuites vernissées et émaillées de diverses couleurs, industrie qui, plus tard, fut portée à une grande perfection. On les employait soit aux pavages soit aux couvertures.

L'architecture civile et l'architecture militaire étaient en progrès dans un siècle où l'art désertait les œuvres de foi pour se mettre au service de l'orgueil ou de la force. Les maisons élégantes, dans les villes, ont toutes, au quinzième siècle, un de leurs pignons tourné du côté de la rue, et percé d'abord de fenêtres ogivales , un peu plus tard de croisées zmenaux prismatiques. Les portes et les fenêtres, en cintre surbaissé ou en accolade, se rapprochent de plus en plus de la forme rectangulaire. On emploie assez fréquemment la brique dans la construction des châteaux ou des maisons considérables ; les étages sont établis en encorbellement les uns au-dessus des autres, de telle sorte que, sur la rue, les pièces du premier étage sont plus grandes que celles du rez-de-chaussée, et que , grâce à cette disposition, les piétons peuvent circuler à l'abri.

L'aspect que présentait alors Paris a été poétiquement résumé par M. Victor Hugo; nos lecteurs nous sauront gré de faire passer devant eux cette succession d'images pittoresques.

« Au quinzième siècle la Seine baignait cinq îles dans

l'enceinte de Paris : l'île Louviers, où il y avait alors des arbres... ; l'île aux Vaches et l'île Notre-Dame, toutes deux désertes, à une masure près, toutes deux fiefs de l'évêque... ; enfin la Cité, et à sa pointe l'îlot du Passeur aux Vaches , qui s'est abimé depuis sous le terre-plein du Pont- Neuf. La Cité avait alors cinq ponts : trois à droite, le Pont-Notre-Dame et le Pont-au-Change, en pierre, le Pont aux Meuniers, en bois ; deux à gauche, le Petit-Pont, en pierre, le Pont-Saint-Michel, en bois, tous chargés de maisons. L'Université avait six portes bâties par Philippe-Auguste; c'était, à partir delà Tournelle, la porte Saint- Victor, la porte Bordelle, la porte Papale, la porte Saint- Jacques, la porte Saint-Michel, la porte Saint-Germain. La Ville avait six portes, bâties par Charles V; c'était, à partir de la tour deBilly,la porte Saint-Antoine, la porte du Temple, la porte Saint-Martin, la porte Saint-Denis , la porte Montmartre, la porte Saint-Honoré. Toutes ces portes étaient fortes, et belles aussi, ce qui ne gâte pas la force. Un fossé large, profond, à courant vif dans les crues d'hiver, lavait le pied des murailles tout autour de Paris ; la Seine fournissait l'eau. La nuit on fermait les portes, on barrait la rivière aux deux bouts de la ville avec de grosses chaînes de fer, et Paris dormait tranquille.

« Vus à vol d'oiseau, ces trois bourgs, la Cité, l'Université, la Ville, présentaient chacun à l'œil un tricot inextricable de rues bizarrement brouillées. Cependant, au premier aspect, on reconnaissait que ces trois fragments de cité formaient un seul corps. On voyait tout de suite deux longues rues parallèles, sans rupture, sans perturbation, presque en ligne droite, qui traversaient à la fois trois villes d'un bout à l'autre, du midi au nord, perpendiculairement à la

Seine, les liaient, les mêlaient, infusaient, versaient, transvasaient sans relâche le peuple de l'une clans les murs de l'autre, et des trois n'en faisaient qu'une. La première de ces deux rues allait de la porte Saint- Jacques à la porte Saint-Martin; elle s'appelait rue Saint-Jacques dans l'Université, rue de la Juiverie dans la Cité, rue Saint-Martin dans la Ville ; elle passait deux fois l'eau sous le nom de Petit-Pont et de Pont-Notre-Dame. La seconde, qui s'appelait rue de la Harpe sur la rive gauche, rue de la Barillerie dans l'île, rue Saint-Denis sur la rive droite, Pont- Saint-Michel sur un bras de la Seine, Pont-au-Change sur l'autre bras, allait de la porte Saint-Michel, dans l'Université, à la porte Saint-Denis, dans la Ville. Du reste, sous tant de noms divers, ce n'étaient toujours que deux rues, mais les deux rues mères, les deux rues génératrices, les deux artères de Paris. Toutes les autres veines de la triple ville venaient ou y puiser ou s'y dégorger.

c Indépendamment de ces deux rues principales, diamétrales, perçant Paris de part en part dans sa largeur, communes à la capitale entière, la Ville et l'Université avaient chacune leur grande rue particulière, qui courait dans le sens de leur longueur, parallèlement à la Seine, et en passant coupaient à angle droit les deux rues artérielles. Ainsi, clans la Ville, on descendait en droite ligne de la porte Saint- Antoine à la porte Saint-Honoré ; dans l'Université, de la porte Saint- Victor à la porte Saint-Germain. Ces deux grandes voies, croisées avec les deux premières, formaient le canevas sur lequel reposait , noué et serré en tout sens, le réseau dédaléen des rues de Paris. Dans le dessin inintelligible de ce réseau on distinguait, en outre, en examinant avec attention, comme deux gerbes élargies,

l\2?) HISTOIRE DE PARIS. (1580-1698)

l'une dans l'Université, l'autre dans la Ville, deux, trousseaux de grosses rues qui allaient s'épanouissant des ponts aux portes. »

Le poëte suppose ensuite un observateur placé au faîte du plus haut monument de la Cité et dépeint en ces termes le spectacle qui s'offrait à ses regards :

« C'était d'abord un éblouissement de toits, de cheminées, de rues, de ponts, de places, de flèches, de clochers. Tout vous prenait aux yeux à la fois, le pignon taillé , la toiture aiguë, la tourelle suspendue aux angles des murs, la pyramide de pierre du onzième siècle, l'obélisque d'ardoise du quinzième, la tour ronde et nue du donjon, la tour carrée et brodée de l'église, le grand, le petit, le massif, l'aérien. Le regard se perdait longtemps à toute profondeur dans ce labyrinthe, où il n'y avait rien qui n'eût son originalité, sa raison, son génie, sa beauté, rien qui ne vînt de l'art, depuis la moindre maison à devanture peinte, sculptée, à charpente extérieure, à porte surbaissée, à l'étage en surplomb, jusqu'au royal Louvre qui avait alors une colonnade de tours.

«... La Cité s'offrait d'abord aux yeux avec sa poupe au levant, sa proue au couchant. Tourné vers la proue, on avait devant soi un innombrable troupeau de vieux toits sur lequel s'arrondissait largement le chevet plombé de la Sainte-Chapelle, pareil à une croupe d'éléphant chargée de sa tour. Seulement ici cette tour était la flèche la plus hardie, la plus ouvrée, la plus menuisée, la plus déchiquetée qui ait jamais laissé voir le ciel à travers son cône de dentelles. Devant Notre-Dame, au plus près, trois rues se dégorgeaient dans le parvis, belle place à vieilles maisons. Sur le coté sud de cette place se pen-

chait la face ridée et rechignée de l'Hôtel-Dieu... Puis, à droite, à gauche, à l'orient, à l'occident, dans cette enceinte pourtant si étroite de la Cité, se dressaient les clochers de ses vingt et une églises, de toute date, de toute forme, de toute grandeur, depuis le bas et vermoulu campanile roman de Saint-Denis du Pas jusqu'aux fines aiguilles de Saint-Pierre aux Bœufs et de Saint-Landry. Derrière Notre-Dame se déroulaient, au nord, le cloître avec ses galeries gothiques; au sud, le palais demi-roman

de l'évéque Un peu plus loin les baraques goudronnées

du marché Palus; ailleurs l'abside neuve de Saint-Germain-le-Vieux, rallongée en 1 458 avec un bout de la rue aux Fèves... Enfin, adroite delà Sainte-Chapelle, vers le couchant, le Palais de Justice asseyait au bord de l'eau son groupe de tours, tandis que les futaies du jardin du roi, qui couvraient la pointe occidentale de la Cité, marquaient Tîlotdu Passeur... Si le regard se dirigeait à gauche, vers l'Université, le premier édifice qui le frappait, c'était une grosse et basse gerbe de tours, le Petit-Châtelet, dont le porche béant dévorait le bout du Petit-Pont; puis, si votre vue parcourait la rive du levant au couchant, de la ïournelle à la tour de Nesle, c'était un long cordon de maisons à solives sculptées, à vitres de couleur, surplombant d'étage en étage sur le pavé, un interminable zigzag de pignons bourgeois, coupé fréquemment par la bouche d'une rue, et de temps en temps aussi par la face ou par le coude d'un grand hôtel de pierre, se carrant à son aise, cours et jardins, ailes et corps de logis, parmi cette populace de maisons serrées et étriquées... Il n'y avait à proprement parler de quai que du pont Saint-Michel à la tour de Nesle. Le reste du bord de la Seine était tantôt

/|3o HISTOIRE DE PARIS. (1380-1498)

une grève nue, comme au delà des Bernardins, tantôt un entassement de maisons qui avaient le pied dans l'eau, comme entre les deux ponts... L'Université faisait un bloc à l'œil ; d'un bout à l'autre c'était un tout homogène et compacte... Quarante-deux collèges y étaient disséminés d'une manière assez égale, et il y en avait partout... Quelques beaux hôtels faisaient ça et là de magnifiques saillies sur les greniers pittoresques de la rive gauche : le logis de Nevers, le logis de Rome, le logis de Reims, qui ont disparu ; l'hôtel de Cluny, qui subsiste encore pour la consolation de l'artiste... Il y avait aussi force abbayes d'une beauté plus dévote, d'une grandeur plus grave que les hôtels, mais non moins belles, non moins grandes... Les églises ( et elles étaient nombreuses et splendides dans l'Université, et elles s'échelonnaient là aussi dans tous les âges de l'architecture, depuis les pleins cintres de Saint- Julien jusqu'aux ogives de Saint-Séverin ), les églises dominaient le tout, et, comme une harmonie de plus dans cette masse d'harmonies, elles perçaient à chaque instant la découpure multiple des pignons de flèches tailladées, de clochers à jour, d'aiguilles déliées... Quand, après avoir longtemps considéré l'Université, vous vous tourniez vers la rive droite, vers la Ville, le spectacle changeait brusquement de caractère. La Ville, en effet, beaucoup plus grande que l'Université, était aussi moins une. Au premier aspect on la voyait se diviser en plusieurs masses singulièrement dictinctes. D'abord, au levant..., quatre hôtels presque adhérents, Jouy, Sens, Barbeau , le logis de la reine, miraient dans la Seine leurs combles d'ardoise coupés de sveltes tourelles; ces quatre édifices emplissaient l'espace dans la rue des Nonains d'Hyères à l'abbaye

des Célestins , dont l'aiguille relevait gracieusement leur ligne de pignons et de créneaux... Derrière ces palais courait dans toutes les directions, tantôt refendue, palissadée et crénelée comme une citadelle, tantôt voilée de grands arbres comme une chartreuse, l'enceinte immense et multiforme de ce miraculeux hôtel de Saint-Pol où le roi de France avait de quoi loger superbement vingt-deux princes de la qualité du Dauphin et du duc de Bourgogne, sans compter les grands seigneurs et l'empereur, quand il venait voir Paris, et les lions qui avaient leur hôtel à part dans l'hôtel royal... Après avoir franchi un ravin profond, creusé dans les toits de la Ville, lequel marquait le passage de la rue Saint-Antoine, l'œil arrivait au logis d'Angoulême, vaste construction de plusieurs époques... Derrière s'élevait la forêt d'aiguilles du palais des Tournelles : pas de coup d'œil au monde, ni à Chambord, ni à l'Alhambra, plus magique, plus aérien, plus prestigieux que cette futaie de flèches, de clochetons, de cheminées, de girouettes, de spirales de vis , de lanternes trouées par le jour, qui semblaient frappées à l'emporte-pièce, de pavillons, de tourelles en fuseaux, toutes diverses de forme, de hauteur et d'attitude. On eût dit un gigantesque échiquier de pierre... A droite des Tournelles..., ce donjon beaucoup plus percé de meurtrières que de fenêtres, c'était la Bastille... Au pied du formidable édifice la porte Saint- Antoine, enfouie entre ses deux tours... Le centre de la Ville était occupé par un monceau de maisons à peuple... Cet amas d'habitations bourgeoises, pressées comme les alvéoles dans la ruche, avait sa beauté ; il en est des toits d'une capitale comme des vagues d'une mer : cela est grand... Il y avait là aussi de beaux édifices... c'é-

tait le Châtelet, tour féodale du treizième siècle... c'était le riche clocher carré de Saint-Jacques de la Boucherie, avec ses angles tout émoussés de sculptures , déjà admirable au quinzième siècle quoiqu'il ne fut pas achevé... C'était la Maison-aux-Piliers, ouverte sur la place de Grève; c'était Saint-Gervais..., Saint-Méry, dont les vieilles ogives étaient presque encore des pleins cintres; Saint- Jean, dont la magnifique aiguille était proverbiale ; c'était vingt autres monuments qui ne dédaignaient pas d'enfouir leurs merveilles dans ce chaos de rues noires et profondes... Avec ces deux quartiers, l'un d'hôtels, l'autre de maisons, le troisième élément de l'aspect qu'offrait la Ville, c'était une longue zone d'abbayes qui la bordait, dans presque tout son pourtour, du levant au couchant, et, en arrière de l'enceinte de fortifications qui fermait Paris, lui faisait une seconde enceinte intérieure de couvents et de chapelles. A côté du parc des Tournelles, entre la rue Saint-Antoine et la rue Vieille-du-Temple, il y avait Sainte-Catherine, avec son immense culture; entre la vieille et la nouvelle rue du Temple il y avait le Temple, sinistre faisceau de tours, haut , debout et isolé au milieu d'un vaste enclos crénelé... C'était l'abbaye Saint-Martin, au milieu de ses jardins, superbe église fortifiée... C'était l'enclos de la Trinité, les Filles-Dieu... Enfin le quatrième compartiment se dessinait de lui-même dans l'agglomération des toits de la rive droite ; c'était un nouveau nœud de palais serrés au pied du Louvre, le vieux Louvre de Philippe-Auguste. Cet édifice démesuré, dont la grosse tour ralliait vingt-trois maîtresses tours autour d'elle, sans compter les tourelles, semblait de loin enchâssé dans les comblée gothiques de l'hôtel d'Alençon et du Petit-Bour-

bon. Cette hydre de tours, gardienne géante de Paris, avec ses vingt- quatre têtes toujours dressées, avec ses croupes monstrueuses, plombées ou écaillées d'ardoises, et toutes ruisselantes de reflets métalliques, terminait d'une manière surprenante la configuration de la Ville au couchant. »

Rien n'a comme la poésie la puissance de faire revivre le passé dans le souvenir; rien ne jette mieux que les poètes un manteau de pourpre et d'or sur les nudités chétives et sur les corps souffreteux. Le remarquable coloriste à qui nous avons emprunté quelques traits d'un splendide tableau, présent à la pensée de tous nos lecteurs, aurait pu compléter cette image en faisant passer sous nos yeux les aspects regrettables de ce Paris du quinzième siècle qu'il voit si merveilleux à vol d'oiseau. Dans ce dédale de rues étroites et boueuses on ne pouvait se frayer une route qu'à travers la fange et les immondices; le soleil, qui ruisselait sur les toits aigus, sur les pignons travaillés, sur les clochers dentelés, sur les coupoles métalliques, ne pouvait pénétrer jusqu'au fond de ces ruelles infectes et noires dont l'humidité et la puanteur étaient repoussantes, et où toutes les épidémies, depuis la consomption jusqu'à la lèpre, tenaient leurs assises permanentes. Pas d'éclairage municipal, aucune police de voirie, aucun système de balayage, aucune surveillance active et énergique ne correspondaient aux besoins de sécurité et d'ordre qui tourmentaient la grande agglomération humaine renfermée dans l'enceinte de Paris ; il y avait partout défaut de garanties et de protection ; on s'y traînait dans les privations et dans l'incurie; la vie de l'homme y était courte et mauvaise.

UIST DE PARIS. — T. H. 28

43/j HISTOIRE DE PARIS. (1380-1*98)

Page 1