‹ Histoire de Paris, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 5)Chapitre 2 sur 39 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Paris sous le règne de Philippe le Bel (1285-1314 ).

Philippe FV, surnommé le Bel, était à peine âgé de dix-sept ans lorsqu'il monta sur le trône. Il passa les premières années de son règne dans les tournois et les fêtes, laissant à ses lieutenants le soin de continuer dans le Midi la guerre malheureuse commencée par son père. Ce prince s'entourait de jurisconsultes vieillis dans l'art de faire servir les textes au développement du despotisme royal; il écoutait avidement leurs paroles ; auprès d'eux il s'imprégnait de toutes les maximes du droit monarchique tel que l'entendaient les jurisconsultes de l'empire d'Orient. Philippe ne tarda pas à mettre en pratique les leçons des professeurs parmi lesquels il choisissait ses favoris et ses ministres. Les légistes, la plupart de naissance roturière, s'isolèrent avec égoïsme de la masse populaire au lieu d'employer à l'amélioration de son sort l'immense pouvoir dont ils étaient revêtus; ils se firent souvent les instruments d'une tyrannie plus pesante que n'avait été celle même des seigneurs féodaux.

Le roi rendit plusieurs ordonnances, dont deux sont relatives a la police intérieure de Paris. La première enjoignait au prévôt de Paris de réduire la multitude effrénée (i) de ses sergents à soixante-dix fantassins et trente-

(i) Efjrœnatam midtitudinem.

cinq cavaliers. La seconde défendait qu'aucun Parisien ne portât ni couteau à pointe, ni bouclier, ni épée, ni aucune arme, sous peine de la voir prendre et briser; elle interdisait en outre aux bourgeois toute fête de nuit dans la ville, même pour noce ou pour toute autre cause, sans la permission du roi ou celle du prévôt, sous peine d'amende pécuniaire et de correction corporelle. Disposition, ajoutent les registres du Parlement qui mentionnent ces actes, dont la cour fut remerciée par Philippe du Paon et plusieurs autres citoyens de la ville.

Par une ordonnance rendue au parlement de la Pentecote, en 1287, Philippe le Bel régla « la manière de faire et tenir les bourgeoisies de son royaume » , et, sous prétexte de faire disparaître les fraudes et les malices qui se f aisoient par occasion d'icelles, et dont ses sujets étaient durement grevés et durement plaignants , le pouvoir royal substitua aux confédérations communales, que jusqu'alors il avait souvent favorisées, une organisation légale des habitants des villes qui avaient droit à la protection des magistrats municipaux et devaient être réputés bourgeois. Tout homme en venant habiter une ville, et en y achetant une maison de la valeur de soixante sols parisis, pouvait requérir le prévôt de l'admettre à la bourgeoisie, c'est-àdire aux privilèges de la cité. 11 était alors tenu d'avertir judiciairement le seigneur dont il abdiquait le patronage suzerain ; en outre il s'engageait à supporter pour sa part les charges communes, à habiter constamment la ville, lui ou sa femme, pendant les six mois d'hiver, à s'y trouver à toutes les bonnes fêtes, et à prêter ainsi main-forte, s'il en était requis, aux autres membres de la bourgeoisie. Ainsi la corporation urbaine ne se composait plus seule-

ment des marchands, des industriels ou ouvriers réunis en corps d'état, et qui se groupaient pour la garantie commune ; elle admettait dans ses rangs les propriétaires locaux, tous ceux qui pouvaient faire preuve d'une aisance assez modique, et, par cela même, elle appelait à elle tous les individus de cette catégorie qui voulaient quitter la seigneurie de leurs propres suzerains et entrer, sous la protection du roi, dans la classe des bourgeois. 11 y avait dans cette combinaison politique beaucoup de prévoyance et d'habileté; elle ne tendait à rien moins qu'à développer et à rapidement accroître les éléments de la classe intermédiaire, au détriment de la noblesse, et cela sans insurrection, sans violence, sans aucun de ces actes désordonnés qui accompagnaient autrefois la formation des communes. Une autre innovation, également imaginée par les légistes, eut pour but d'amoindrir l'influence du clergé sous prétexte d'augmenter les immunités de ce corps. lie roi, considérant que, lorsque des juges tirés du clergé viendraient à prévariquer, il n'y aurait aucun moyen de les punir par voie civile, et ne voulant pas, du moins en apparence, attaquer le privilège des clercs., interdit aux ducs, comtes, barons, archevêques, évêques et abbés qui possédaient des justices temporelles, de laisser siéger aucun ecclésiastique dans leurs tribunaux et de leur laisser exercer les professions de procureur et d'avocat. L'année suivante (1288), et encore au parlement de la Pentecôte , fut rendue une ordonnance en faveur des juifs; afin de paraître protéger ces ilotes, ou, pour mieux dire, dans le but de leur vendre une tutelle royale que l'on se réservait d'escompter à beaux deniers, il fut expressément ordonné qu'aucun juif ne serait arrêté, sur Tordre ou à la réquisition d'aucun re-

ligieux, nonobstant l'office dont ce prêtre serait revêtu, sans qu'on eût auparavant informé le sénéchal ou bailli royal dans la juridiction duquel se trouvait ce juif, et avant qu'on eût donné copie au magistrat civil du mandat apostolique en vertu duquel devait avoir lieu l'arrestation.

En 1291 l'institution du Parlement de Paris fut régularisée par les soins de Philippe le Bel, qui, peu après, en i3o2, fixa son organisation définitive. Une ordonnance de cette année décida qu'il serait tenu à Paris deux parlements par an, c'est-à-dire deux sessions, l'une après l'octave de Pâques, l'autre après celle de la Toussaint, et que chacune de ces sessions durerait deux mois. Enfin une autre ordonnance de 1 3o4 ordonna que le Parlement serait composé de deux prélats , l'archevêque de Dreux et l'évêque de Boulogne, de deux laïques, le comte de Narbonne et le comte de Rennes, de treize clercs et de treize laïques, etc. Le Parlement, rendu sédentaire et établi au Palais, devint en peu de temps un pouvoir redoutable et assura le triomphe de la suprématie royale sur la féodalité. En i3o2 Philippe le Bel renonça à résider dans le vieux palais mérovingien que les rois de France occupaient à l'extrémité occidentale de l'île de la Cité, et ce palais, sur les assises duquel on a construit, depuis lors, le Palais de Justice, fut désormais affecté aux séances du parlement de Paris^

Dès les premiers mois du règne de Philippe, le 5 juin 1286, le roi d'Angleterre, Edouard, était venu à Paris rendre, suivant l'usage, à son nouveau suzerain l'hommage qu'il lui devait pour son duché d'Aquitaine. Philippe le Bel accueillit fort bien son puissant vassal ; mais son ambition convoitait ardemment les riches provinces

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qui entouraient ses États, surtout celles de l'Aquitaine, qui se trouvaient entre les mains des Anglais. Edouard Ier, de son côté, était impatient de prendre, au nom de l'Angleterre, une revanche éclatante des confiscations et des conquêtes qu'avait su mener à bonne fin la politique de Philippe- Auguste. De part et d'autre les prétextes de guerre ne manquaient pas.

« Vers ce même temps, disent les historiens de l'Église, c'est-à-dire en l'an 1290, arriva à Paris un miracle célèbre sur l'Eucharistie. Une pauvre femme avait emprunté trente sols à un juif et lui avait donné en gage sa meilleure robe. La fête de Pâques s'approchant, la femme vint trouver le juif et le pria de lui rendre son habit pour ce seul jour, qui, cette année, était le second d'avril. Le juif lui dit : « Si tu m'apportes ce pain que tu recevras à l'église et que vous autres chrétiens vous appelez votre Dieu , je te rendrai ta robe pour toujours et sans argent. » La femme en convint, et, ayant reçu la communion à Saint-Merri, sa paroisse, elle garda la sainte hostie et la porta au juif. Il la mit sur un coffre et la perça à coups de canif; mais il fut bien étonné d'en voir sortir du sang. Il y enfonça un clou à coups de marteau, et elle saigna encore. Il la jeta dans le feu, d'où elle sortit entière, voltigeant par la chambre; enfin il la jeta dans une chaudière d'eau bouillante, qui parut teinte de sang, et, l'hostie s' élevant au-dessus, la femme du juif, qu'il avait appelée, vit à la place Jésus-Christ en croix. La maison où ceci se passait était dans la rue nommée alors des Jardins et plus tard des Billettes, à cause, comme l'on croit, de l'enseigne du juif. Un de ses enfants était à la porte quand on sonna la grand'messeà Sainte-Croix de la Bretonnerie,

qui était tout proche, et, voyant passer quantité de gens, il leur demanda où ils allaient » . Nous allons, dirent-ils, à l'église adorer notre Dieu. — Vous perdez votre peine, dit l'enfant, mon père vient de le tuer. » Les autres méprisèrent le discours de l'enfant; mais une femme, plus curieuse, entra dans la maison du juif, sous prétexte de prendre du feu. Elle trouva l'hostie encore en l'air, la reçut dans ïin petit vase qu'elle portait et la remit au curé de Saint-Jean en Grève, qui était la paroisse de cette rue. Elle lui raconta ce qui s'était passé et il en rendit compte à Simon de Bussi, évêque de Paris, qui fit arrêter le juif et toute sa famille. Le coupable, interrogé, confessa tout , et l'évêque l'ayant exhorté à se repentir et à renoncer au judaïsme il demeura obstiné. C'est pourquoi il fut livré au prévôt de Paris, qui le condamna au feu et le fit exécuter. La femme et les enfants du juif se convertirent et reçurent le Baptême et la Confirmation de la main de l'évêque. L'hostie miraculeuse fut gardée à Saint- Jean en Grève, où on la montrait encore au dix-huitième siècle, et le peuple nomma la maison du juif la maison des miracles. Quatre ans après, un bourgeois de Paris, Régnier Flaming, y fit bâtir à ses dépens une chapelle, donnée ensuite aux Frères hospitaliers de la Charité-Notre-Dame. Ce miracle fut connu dans les pays étrangers, et Jean Villani, auteur du temps, le rapporte dans son Histoire de Florence (i). »

Philippe le Bel n'avait pas à craindre, s'il voulait sévir contre les juifs, de se trouver en désaccord avec le sentiment populaire ; la haine que le nom seul de ces hommes inspi-

(1) Rohrbacher, t. 19. Fleury, I. 99, ri. n. Jean Villani. 1, 7, c. 186. Raynald, 1290.

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rait aux multitudes chrétiennes lui permettait de tout oser contre eux, et si, d'accord avec ses légistes, il avait cherché à enlever aux officiers de l'Inquisition et à la juridiction ecclésiastique le droit de poursuivre les Israélites, c'était moins peut-être pour diminuer l'influence politique des clercs que pour réserver au fisc royal des occasions de lucre. En d'autres termes, les juifs étaient riches, ils détenaient d'immenses valeurs d'or et d'argent, et en leur faisant appréhender les supplices et les tortures on pouvait obtenir d'eux de grosses sommes, d'énormes rançons qui alimenteraient la cassette du prince. Il est certain que ce fut par de pareilles manœuvres que le roi réussit bien souvent à accroître ses trésors. Dans la nuit du icr mai 129Ï, à la suggestion de Biccio et de Musciatto, deux frères nés à Florence et dont il avait fait ses agents fiscaux, il fît arrêter tous les marchands italiens établis dans le royaume, et ne les rendit à la liberté qu'après avoir arraché d'eux, par la menace des plus cruels tourments, tous les biens, toutes les espèces monnayées dont ces malheureux pouvaient disposer.

D'autres soins préoccupaient encore le roi de France.

A l'occasion d'une querelle survenue entre les matelots des deux nations, des vaisseaux anglais capturèrent des bâtiments français; cette affaire aurait pu se terminer pacifiquement*, mais ce n'était point le compte de Philippe le Bel, qui ne cherchait qu'un prétexte pour enlever la Guienne au roi d'Angleterre. Ce dernier prince fut cité devant la cour des Pairs, et, comme on pouvait s'y attendre, refusa de comparaître; il fut condamné, et la Guienne confisquée par arrêt souverain. Cette justice, d'une sévérité calculée, ne porta pas ses fruits; Edouard Ier,

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roi d'Angleterre, abjura sou hommage de vassal et déclara la guerre à la France. De part et d'autre on se prépara à combat iv.

Les hostilités éclatèrent d'abord en Guienne, où les Français obtinrent quelques avantages (1295); deux ans plus tard, une diversion opérée mal à propos par le comte de Flandre amena la guerre sur ses domaines (1297). I ,e prince Robert, comte d'Artois, battit les Flamands à Furnes. L'année suivante le prince Charles, comte de \ alois, soumit la Flandre presque tout entière. Guy de Dampierre, comte de Flandre, abusé par une promesse perfide de son vainqueur, consentit à se rendre à Paris pour se justifier devant la cour des Pairs; à son arrivée il fut arrêté et jeté dans les prisons du Louvre. Edouard pria le pape de s'interposer entre lui et le roi de France , et Jloniface VIII parvint à rétablir entre les deux rois une paix de courte durée.

Cependant les Flamands, poussés à bout par les exactions de leurs vainqueurs, se soulevèrent sur tous les points contre la domination française ; ce fut une insurrection toute populaire, toute bourgeoise. Les corporations de métiers, bannières entête, les ouvriers, les artisans prirent les armes pour la liberté de leur patrie. Les riches communes de Flandre suivirent l'impulsion ; elles armèrent leurs braves mais grossières milices. Vainement Robert d'Artois parut-il au pied des murs de Courlray à la tête dune brillante armée de cinquante mille hommes et se promettant une facile victoire ; sa noblesse, ses chevaliers, ses écuyers et ses fantassins trouvèrent la mort ou la honte, et lui-même périt, avec l'élite de ses guerriers, dans un fossé bourbeux qui servait de retranchement aux milices

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ennemies. Celles-ci perdirent à peine une centaine de combattants (n juillet i3o2).

Philippe le Bel ne se laissa point abattre par ce revers. Une première expédition qu'il dirigea contre les Flamands fut sans résultat décisif; mais il revint plus tard à la charge (i3o4). Les deux armées se rencontrèrent près de Mons-en-Puelle ; la journée fut vivement disputée ; de part et d'autre on se battit avec un acharnement égal, ceuxci pour l'indépendance , ceux-là pour l'honneur. L'armée française futd'abord repoussée, et, sur quelques points, mise en fuite; mais le roi la rallia, et, donnant l'exemple du courage, parvint, non sans peine , à triompher de l'ennemi. Cependant la victoire lui avait coûté trop cher et il avait trop bien appris à estimer ses adversaires pour ne pas leur accorder une paix très-honorable. Il restitua donc aux Flamands leurs anciens privilèges, se contentant de conserver une portion de leur territoire et deux villes fortes, Lille et Douai.

A Mons-en-Puelle Philippe avait couru un danger si imminent qu'il avait invoqué tout haut la sainte Vierge pour se tirer de péril. De retour à Paris il s'empressa d'aller faire sa prière à Saint-Denis, puis de venir à Notre-Dame rendre ses solennelles actions de grâces. «Quelques auteurs, dit Félibien à cette occasion, veulent qu'il soit entré dans la cathédrale à cheval et armé de toutes pièces ; mais il n'y a pas d'apparence que cela soit. La figure équestre élevée contre un des piliers de la nef du coté méridional, et mise en cet endroit pour conserver la mémoire de cette action, ne représente le roi armé que de son casque et de ses gantelets, sans brassards, tel qu'il se trouva au moment où les Flamands voulurent le sur-

prendre. Le continuateur de la Chronique de Nangis, l'auteur le plus ancien qui ait parlé de cette entrée de Philippe le Bel à Notre-Dame, à son retour de la bataille de Mons-en-Puelle, s'est exprimé d'une manière qui ne tombe pas sous le sens quand il a dit que « le roy, pour acquitter le vœu qu'il avoit fait, se fit armer dans l'église, devant l'image de la Vierge, des mesmes armes qu'il avoit eues à la bataille, et que, portant ensuite ses armes et son cheval, il présenta le tout à l'église. » Quelques jours auparavant, au mois de septembre i3o4? il avait donné cent livres de rente à l'église de Notre-Dame et autant à celle de Saint-Denis. Corrozet, qui pouvait avoir quelque légère idée de ces lettres, les attribue à Philippe de Valois mal à propos, et cela l'a induit dans une erreur que quelques autres ont suivie, qui est d'attribuer à Philippe de Valois la figure équestre qui se voit à Notre-Dame et de dire qu'elle y fut mise après labataillede Cassel, en i32g. Quoi qu'il en soit , le même historien ajoute : « On fait tous les ans, tant à Notre-Dame qu'à Saint-Denis, commémoration de la victoire de Philippe le Bel, le 18 d'aoust, sous le nom de Notre-Dame de la Victoire. »

Jusque-là Philippe le Bel avait été plus heureux que juste dans ses guerres, mais ses prospérités étaient troublées par les graves démêlés qui, depuis quelques années, existaient entre lui et le pape Boniface VIII.

Le roi de France, à la fois orgueilleux et avare , voulait, malgré les injonctions du pape, soumettre à quelques contributions fiscales les ecclésiastiques de son royaume ; le pontife, incapable de plier, ordonnait au clergé de France de refuser tout impôt levé sans son consentement. De part et d'autre la querelle devint grave. Boniface VIII lança

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une bulle contre le roi ; cette bulle fut brûlée par ordre du prince. Le pape réunit un concile pour mettre un frein aux prétentions du roi; celui-ci, voulant chercher, de son côté, un appui assez fort pour le soutenir dans cette lutte, assembla une sorte de parlement national qui rappelait les anciens cbamps de mai et se composait non-seulement de seigneurs et d'évêques, mais encore de députés envoyés par les communes. Ce fut la première fois que furent convoqués par les rois de France ces assemblées qui prirent le nom ôl états du Royaume ou états généraux.

. On tomberait dans une grave erreur si l'on croyait voir dans les états généraux , tels qu'ils furent constitués lorsque Philippe le Bel appela, en i3o2, les communes à y envoyer des représentants, une organisation constitutionnelle toute régulière. Les grands pouvoirs publics ne s'établissent pas ainsi d'un seul coup. Les rois capétiens craignirent de donner une existence politique trop forte à ces assemblées et de créer à côté d'eux un pouvoir jaloux; ils évitèrent donc de les convoquer périodiquement, et ne le firent que lorsque de graves intérêts semblaient exigerune solution plus solennelle.

Les états généraux, comme institution politique, n'entrèrent jamais bien avant dans les mœurs de la France. Le droit que le roi conservait de les convoquer à son gré ne permettait pas à la bourgeoisie d'attendre d'eux aucune résolution sérieusement hostile à la volonté du prince; d'un autre côté la noblesse, autrefois toute-puissante, n'aimait pas ces assemblées, où elle n'avait qu'un tiers du pouvoir ; le clergé, enfin, qui avait ses synodes particuliers ou généraux^ attachait fort peu de prix à ces réunions mixtes ; il leur préférait les conciles, où les intérêts

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de la religion étaient moins mêlés de passions humaines. Les ordres délibéraient séparément, et c'était encore une cause d'impuissance. Pour qu'une résolution fût adoptée il fallait qu'elle eût l'assentiment du clergé, de la noblesse et du tiers ( des communes ) , et l'on sent que, les intérêts de ces grandes classes étant souvent opposés, il n'était point facile d'obtenir leur accord.

La première assemblée des états se tint donc à Paris , le 10 avril i3o2, dans l'église de Notre-Dame, sous la présidence du roi . Le chancelier Pierre de Flotte, assis au-dessous du trône, prit la parole au nom du prince. « L'archidiacre de Narbonne, dit-il, nous a remis une lettre du pape, qui nous annonce que nous devons lui être soumis dans le gouvernement temporel de ce royaume ; que la couronne nous vient , non de Dieu seul , comme on Ta toujours cru, mais du pontife romain. » Après cet étrange exposé de la question, qui renfermait une calomnie à l'adresse du pape et dénaturait ouvertement les intentions du pontife , le chancelier, poursuivant la lecture du discours royal, ajouta : « Le pape opprime l'Eglise des Gaules en conférant à son gré les bénéfices, dont les revenus passent entre les mains des étrangers ; aussi les autels sontils déserts, les pauvres languissants, les dispositions des pieux fondateurs inexécutées , le royaume épuisé ; aussi la source des pieuses munificences se tarit-elle de jour en jour. » Ainsi le gouvernement de Philippe le Bel , trompant la France, ne craignait pas de dénoncer à l'indignation générale les actes d'un pape qui n'avait fait qu'user légitimement des privilèges que le droit public de cette époque attribuait au vicaire de Jésus-Christ. Ce roi persécuteur et avare, maltôtieret faux-monnayeur, gémis-

sait hyprocrilement sur des misères que sa propre tyrannie avait causées, et il affectait de s'indigner de ce que les églises de son royaume se trouvaient hors d'état de subvenir à ses exigences fiscales.

Philippe le Bel , en posant ainsi la question aux états du royaume, voulait moins mettre à l'abri sa conscience que chercher des complaisants ou des complices. 11 était sûr de la noblesse. Les seigneurs féodaux , impatients , pour leur part, de rançonner les églises de leurs domaines, ne demandaient qu'à méconnaître les immunités ecclésiastiques, et rien ne leur était plus odieux qu'un pape dont la résistance déjouait leur cupidité. Les députés des communes, assez éblouis de l'honneur qu'on leur faisait en voulant bien les consulter, et naturellement dominés par la science âpre et subtile des juristes, se préparaient, sans hésiter, à adhérer aux prétentions du roi et à unir leur étroite jalousie à ses propres rancunes. Aussi, lorsque les trois ordres convoqués à Paris se furent retirés dans trois salles séparées, les délégués de la noblesse et des communes s'empressèrent-ils d'écrire au collège des cardinaux dans le sens des protestations de Philippe le Bel.

La délibération des prélats fut plus longue, et il apparut que les représentants de l'ordre ecclésiastique se trouvaient placés dans un grand embarras. Obéir au roi c'était se révolter contre le pape; lui désobéir c'était peut-être attirer de grands malheurs sur les Eglises de France. Ils se rendirent auprès de Philippe le Bel, ils cherchèrent à l'apaiser, ils s'attachèrent à lui faire comprendre que les intentions du pape n'étaient pas de blesser la liberté ni la dignité royale , et que le roi outre-passerait ses pouvoirs en mettant obstacles à leurs rapports avec

le saint-siégé, en les empêchant de se rendreau concile coiu voqué à Rome par Boniface VIII. Philippe interrompit leur harangue, leur prescrivit de répondre catégoriquement aux questions qui leur étaient soumises, et leur fit entendre qu'il traiterait en ennemi quiconque dans ce débat oserait se prononcer en faveur du pape. Les prélats dominés par la crainte répondirent alors qu'ils assisteraient le roi de leurs conseils et de leurs subsides , et ils se bornèrent a le supplier de leur permettre de se rendre au concile, suivant le mandement du souverain pontife et à cause de l'obéissance à laquelle ils étaient tenus. Le roi assisté de ses barons leur en fit la défense formelle.

Nous ne mentionnerons pas autrement les longs démêlés qui existèrent entre Philippe le Bel et le souverain pontife, ni les attentats sacrilèges que les envoyés du roi de France , par ses ordres , accomplirent contre la personne vénérée de Boniface VIII. L'histoire de ces calamités ne rentre pas dans le cadre qui nous a été assigné. Il nous suffira de dire qu'après la mort de Boniface VIII, événement qui fut hâté par les iniques persécutions du roi de France, le saint-siége fut momentanément occupé par Benoît XI. Le pontificat de ce pape fut de courte durée, et Philippe le Bel, continuant à opprimer l'Eglise autant qu'il dépendait de lui , parvint à obtenir que le Français Bertrand de Got fut élu pape par le conclave asssemblé à Pérouse. Le nouveau pontife régna sous le nom de Clément V et consentit à transférer dans Avignon la résidence des vicaires de Jésus-Christ.

Avide, orgueilleux, tourmenté du besoin de remplir ses coffres ou d'amasser l'argent nécessaire aux frais de la guerre, Philippe le Bel faisait peser sur ses peuples des

exactions odieuses et avait recours aux plus honteux expédients. Pour alimenter un pouvoir nécessairement affamé on mettait en œuvre l'impôt, les taxes, les ventes forcées, l'usure et surtout l'altération des monnaies. Ce dernier moyen offrait une ressource dont l'emploi semblait facile, mais il constituait une banqueroute secrète et déguisée , dont les débiteurs sans foi profitaient à l'égard de leurs créanciers aussi bien que la couronne vis-à-vis des peuples.

À la suite de la dernière guerre soutenue contre la Flandre, les récoltes étant venues à manquer, la disette fut très-dure à supporter pendant l'hiver ( f3o4-i3o5) et imposa de très-grandes souffrances au peuple de Paris et des campagnes. Pour conjurer le fléau Philippe le Bel eut recours aux expédients dont s'avisent, en pareille matière, les gouvernements ignorants et présomptueux; il taxa les grains, il prohiba la libre circulation des farines, il ht faire des recherches dans les greniers, et cet ensemble de mesures fausses ou vexatoires n'eut d'autre résultat que d'aggraver le mai.

L'année i'3o5 fut marquée pour Philippe FV par quelques malheurs domestiques. Il perdit sa femme , la reine Jeanne, qui lui avait apporté en dot le royaume de Navarre et la Champagne; dans le même temps moururent, en Autriche, sa sœur Blanche , mariée à Rodolphe , fils d'Albert, roi des Romains. Mais ce qui affecta davantage ce roi ce fut la haine sombre et les révoltes du peuple irrité par la misère , la maltôte , la famine et l'avilissement progressif des valeurs monétaires. Selon sa • coutume Philippe le Bel comprima ces résistances par la rigueur des châtiments ; mais, s'il imposait silence aux

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manifestations publiques, il ne pouvait empêcher la sourde fermentation des inimitiés aggravées par la souffrance.

Un moment la tyrannie recula devant les résistances du peuple, ce fut lorsqu'en i3o6 Philippe le Bel rétablit subitement , « sous peine de corps et d'avoir », le cours des monnaies au tarif de saint Louis, mesure dont le résultat inévitable était que, pour payer, soit au fisc, soit aux créanciers, un denier légal, il fallait trois deniers de la monnaie dont on était réduit à se servir, par suite des altérations successives qu'elle avait subies. Ainsi tous les débiteurs d'un pays, tous les contribuables allaient se voir contraints de donner, pour s'acquitter, trois fois la valeur numérique de leur dette. L'exaspération fut portée au comble. Les habitants de Paris se soulevèrent, menacèrent le roi jusque dans son palais, et livrèrent au pillage la maison d'Etienne Barbet, bourgeois à qui la rumeur publique imputait d'avoir conseillé la fatale ordonnance. Philippe le Bel réussit cependant à rassembler ses archers et à comprimer l'émeute. De nombreuses arrestations furent faites, des centaines d'hommes, jugés sommairement, furent pendus aux arbres qui avoisinaient les portes de Paris; on éleva partout de nouvelles potences, et toutefois le roi modifia son édit dans le sens des réclamations populaires et de la justice.

Le roi craignait la bourgeoisie et le peuple de Paris, mais il prenait sa revanche en sévissant à de fréquentes reprises contre les juifs. En i3o6 il expédia des ordres secrets aux commandants de toutes les provinces pour que, le 22 juillet, jour de Sainte-Madelaine , ils eussent à surprendre tous les juifs dans leurs domiciles et à se saisir de

leurs biens. Pas un seul homme de la nation proscrite n'é-

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chappa aux poursuites du toi; on arracha aux prisonniers, par la crainte des tortures, la révélation de leurs richesses, et leurs immeubles furent vendus au profit du trésor. Après avoir ainsi dépouillé les juifs de son royaume Philippe le Bel porta contre eux un ordre de bannissement contre lequel aucune réclamation ne s'éleva dans les rangs du peuple.

Sous le règne du même prince les annales de Paris présentent encore un petit nombre d'incidents dignes de figurer dans l'histoire ; notre devoir est de les recueillir.

En 129.5 était morte à Paris la reine Marguerite de Provence , veuve de saint Louis; elle fut inhumée à Saint- Denis, près du roi son époux. Longtemps avant sa mort elle s'était retirée dans le monastère des Cordeliers du faubourg Saint-Marceau, dont plusieurs chroniqueurs lui attribuent la fondation. Trois ans plus tard, une bulle du pape ayant prononcé la canonisation de saint Louis, il y eut a Paris, le a5 août 1298, une grande solennité religieuse. Le corps du pieux monarque, que pleurait la France, fut placé dans une magnifique châsse d'argent, porté processionnellement de Saint-Denis à Paris, et déposé à la Sainte-Chapelle.

Sur ces entrefaites la ville de Paris avait accordé au roi cent mille livres parisis pour racheter un droit montant à un dernier par livre que le prince faisait percevoir tant du vendeur que de l'acheteur sur les denrées de toute nature. Les habitants des faubourgs Saint-Germain et Saint-Marcel, prétendant qu'ils ne faisaient point partie de la population parisienne, refusèrent de contribuer au payement de ce rachat. La ville de Paris contesta leur droit, et l'affaire fut soumise au Parlement, qui donna

gain de cause aux faubourgs. Le même arrêt ordonna que, par exception au privilège d'être exemples des taxes publiques, les femmes veuves de Paris contribueraient, dans cette circonstance, et selon leur fortune, au payement des cent mille livres dues au roi.

Les annales de Paris mentionnent en l'année 1296, et à la date du 20 décembre, une crue subite de la Seine; pendant huit jours les eaux du fleuve inondèrent les bas quartiers delà ville, et la violence du courant fut si grande qu'elle fit tomber les deux ponts de pierre et les maisons qui , selon l'usage de cette époque, étaient construites sur ces mêmes ponts. Leur chute écrasa les moulins qui étaient dessous. Le châtelet du Petit-Pont fut également renversé, et la banlieue de Paris, toute couverte par les eaux, présenta l'aspect d'un immense lac. Partageant la douleur générale, le roi organisa un système de secours en faveur des victimes de l'inondation et fit peu à peu réparer les désastres qu'avait causés la crue du fleuve.

L'auteur de la Chronique de Saint- Magloire, imprimée dans les Fabliaux de Barbasan, raconte ainsi ce terrible événement :

Furent les iaues grans, en décembre,

Si vilainement parcrues

Qu'el alèrent parmi les rues ;

As niesons grant mal eles firent,

Car pons et molins abatirent

De Paris, de Miaux, d'autres villes.

Abati l'iaue mesons et caves, Ne oneques mais, si com je cuit, Tel déluge borne ne vit ;

Ne ne vit-on itel yver,

Ne si félon, ne si dyver (i).

Les ponts furent reconstruits, mi-partie en bois, mipartie en pierre. Mais en i325, après un froid excessif, une débâcle épouvantable les emporta de nouveau (2).

Ces fréquentes inondations de la Seine, dont nous verrons encore plus d'un exemple, firent penser à leur opposer quelques digues. La berge de la rive gaucbe, depuis le couvent des Augustins jusqu'à la tour de Nesle, était plantée de saules et servait de promenade publique ; les eaux !a minaient peu à peu et menaçaient même les maisons. Philippe-le-Bel ordonna donc au prévôt des marchands de détruire cette saussaie et de faire construire aussitôt un quai depuis i'botel de Nesle, qui appartenait alors au roi, jusqu'à la maison de l'évêque de Chartres. Cet ordre, qui est daté du 9 juin i3i2, fut renouvelé par un second plus impératif encore, du a3 mai i3i3, auquel le corps municipal obéit (3). C'est le premier quai de Paris dont il soit fait mention dans les anciens historiens.

L'Université se montrait toujours disposée à protéger fcesj écoliers, et à poursuivre les magistrats qui osaient les réprimer.

En j3o4 un clerc, nommé Pierre le Barbier, convaincu d'assassinat, fut arrêté, jugé et pendu par les ordres du prévôt de Paris*. Cet acte inattendu causa un soulèvement général dans l'Université. Le recteur fit aussitôt cesser

(1) Sauvai, t. I, p. aoi.

(2) Sauvai, ibid.

(3) Félibien , t. I, p. 5a3

(1285-1314) LIVRE Vif. CHAPITRE II. R)

l'exercice des classes; l'official de Paris vit, dans la punition de ce criminel, un attentat contre ses droits, et, par une sentence du 7 septembre de cette année, il ordonna, sous peine d'excommunication, à tous les curés de Paris, archiprétres et chanoines, de se trouver le lendemain à l'église de Saint-Barthélémy.

Là tout le clergé réuni se mit en marche , précédé \ accompagné des croix et des bannières : il se dirigea vers la maison du prévôt, l'investit, et prononça en ces termes la sentence de condamnation : Retire-toi, retire-toi, maudit Satan; fais réparation d honneur à ta mère, la sainte Eglise, que tu as déshonorée et blessée dans ses privilèges. Puisses -tu, si tu ne répares pas ton crime, être englouti tout vivant dans la terre avec Dathan et Abiron ! L'Université réclama, en outre, la mort du prévôt. Le roi se vit obligé de négocier, et il fut convenu que le prévôt serait dépouillé de sa place , qu'il irait à pied à Avignon pour se faire absoudre de son excommunication , qu'il demanderait solennellement pardon à l'Université, qu'il baiserait la bouche de l'écolier pendu , qu'il fonderait deux chapeiîenies à la nomination de ce corps et lui payerait de fortes amendes. A ces conditions l'Université voulut bien consentir à laisser vivre le prévôt et à reprendre l'exercice ordinaire de renseignement. Les écoles furent rouvertes à la fêté de la Toussaint.

Les trois fils de Philippe le Bel , Louis, Philippe et Charles, avaient épousé, le premier la princesse Marguerite de Bourgogne, les deux autres Jeanne el Blanche, filles d'Othes, comte de Franche-Comté. Ces trois jeunes femmes s'abandonnèrent, dit-on, aux plus honteux désordres et attirèrent sur elles et sur leurs amams u\w, punition

ZjO HISTOIRE DK PARIS. (1285-1314)

terrible. C'est à ce scandaleux déshonneur , infligé à la race capétienne, que se rattache la légende populaire, si souvent contestée, de Buridan et de la tour deNesle.

Brantôme (i), en parlant de Jeanne de Bourgogne, s'exprime en ces termes : « Elle se tenoit à l'hostel de Nesle, à Paris, laquelle, faisant le guet aux passants, et ceux qui lui revenoient et agréoient le plus , de quelque sorte de gens que ce fussent, les fesoit appeler et les fesoit précipiter du haut de la tour, qui paroist encore , en bas, en

(i)Le poète Jean Second, dans une pièce de vers qu'il a composée sur l'hôtel de Nesle, appuie l'assertion de Brantôme (Dictionnaire de Bayle, au mot Buridan, note A).

Villon, qui écrivait ses vers au quinzième siècle, dans un temps plus rapproché de l'événement, ajoute son témoignage, donne quelques détails nouveaux, et nous apprend que les malheureuses victimes de la débauche et de la cruauté de cette princesse étaient renfermées dans un sac, puis jetées dans la rivière. Buridan, qui devint célèbre dans les écoles de Paris du quatorzième siècle, échappa au piège on ne sait comment. Voici les vers de Villon :

Semblablement où est la reine Qui commanda que Buridan Fust jeté en un sac en Seine.

(Ballade des Dames du temps jadis, édit. de 1723* p. 24.)

L'historien Gaguin, qui écrivait au quinzième siècle, après avoir parlé des débauches des trois princesses, épouses des trois fils de Philippe le Bel, et de leur châtiment, ajoute que « ces désordres et leur suite épou- « vantable donnèrent naissance aune tradition injurieuse à la mé- « moire de Jeanne de Navarre, épouse de Philippe le Bel. Suivant cette « tradition cette princesse recevait dans sa couche quelques écoliers, « et, pour ne laisser aucune trace de sa débauche, elle les faisait « jeter de la fenêtre de sa chambre dans la rivière. Un seul de ces « écoliers, Jean Buridan, eut le bonheur d'échapper au supplice qu'il « avait encouru; c'est pourquoi il publia ce sophisme : Ne craignez pas « de tuer une reine si cela est nécessaire (reginam interficere nolite timere, «bonumesse). » (Compendium Roberfi Gaguini, lib. 7, fol. 129, édit. i5o7.)

(12851314) LIVRE VII. CHAPITRE II. l\\

l'eau, et les fesoit noyer. Je ne veux pas dire que cela soit vrai ; mais le vulgaire ? au moins la pluspart de Paris, l'affirme, et n'y a si commun qu'en lui montrant la tour seulement et en l'interrogeant que de lui-mesme ne le die. »

Le règne de Philippe-le-Bel fut marqué par l'un des événements les plus graves de notre histoire ; je veux parler de l'abolition de l'ordre religieux et militaire des Templiers.

Cet ordre célèbre avait été institué vers l'an 1 1 1 8 . Baudoin II, roi de Jérusalem, donna à ses fondateurs, pour première habitation, une maison voisine du lieu où Salomon avait autrefois élevé son temple au Seigneur, d'où vient le nom de Templiers. Aux vœux ordinaires de religion ils ajoutaient celui de défendre les pèlerins allant en Terre-Sainte contre les attaques des infidèles. Ils étaient soldats et moines. D'abord voués saintement et courageusement à l'accomplissement de leur mission, ils se rendirent célèbres dans tout le monde chrétien par leurs exploits et leurs services. Leur réputation eut pour résultat d'accroître considérablement leur nombre et leurs richesses; mais les biens immenses qu'ils amassèrent en Europe et en Asie finirent par les corrompre , et par introduire au milieu d'eux l'avarice, l'orgueil et la débauche. Là ne se bornèrent pas leurs égarements; comme l'accomplissement de leur vœu militaire les mettait chaque jour en relation avec les Arabes et les infidèles , ils puisèrent à ces sources empoisonnées de funestes doctrines religieuses. Ils s'affilièrent en secret à ces sectes Ismaéliennes et manichéennes, ennemies de la divinité de Jésus-Christ, qui, sous le voile d'une piété hypocrite,

4^ HISTOFRi: DE PAULS. (12^5-i3Ki)

toléraient ou préconisaient d'infâmes mystères. Ces abominations n'étaient point, sans doute, le fait de l'ordre entier; il est consolant de croire que, dans une si grande réunion d'hommes dont les établissements existaient en France, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre , et sur beaucoup d'autres points encore, il se rencontra en très-grand nombre de Templiers qui ne participèrent ni à l'idolâtrie, ni au manichéisme, ni au crime ; mais, ce que les circonstances donnent à penser, c'est qu'il y avait au milieu d'eux divers degrés d'initiation et de corruption, et qu'on n'admettait à la connaissance des derniers secrets que les chevaliers qui, par la perversité de leur cœur, la violence de leurs passions et l'habitude de la dissimulation, donnaient aux autres des garanties de complicité et de silence.

Quoi qu'il en soit, le mystère de ces désordres fut publiquement révélé. Deux Templiers commencèrent à faire désaveux; les preuves qu'ils donnèrent parurent plausibles; d'autres Templiers furent interrogés, et leurs aveux, plus ou moins volontaires, plus ou moins exigés par la terreur ouïes tortures, vinrent en aide à l'opinion de ceux qui proclamaient la criminalité de l'ordre.

Philippe le Bel réclamait de Clément Y l'abolition immédiate de l'ordre du Temple; mais le pape, ne jugeant pas suffisantes les preuves tirées des dénonciations ou dés aveux dont nous venons de parler, refusait de se prononcer d'une manière si prompte et demandait qu'une si grave affaire fût soumise à l'examen d'un concile. Ces retardements, commandés par la justice et la conscience, ne plaisaient nullement à un roi dont la volonté n'admettait ni hésitation , ni attermoiement. En conséquence Philippe

(«B5-13tt) LIVRE VU. CHAPITRE II. 4 3

prit le parti d'agir directement et de porter les premiers coups. Dans l'année i3o7, du 12 au 20 septembre, des courriers royaux, expédiés dans toutes les directions, portèrent à tous les baillis et sénéchaux de France des lettres closes, enjoignant de tout disposer en vue d'arrestations dont il fallait garder le secret et qui devaient s'opérer simultanément le i3 octobre. Les personnages qu'il s'agissait de surprendre étant illustres, riches et armés, on prescrivit de réunir un nombre suffisant d'hommes énergiques et fidèles. Des dépêches cachetées et plus confidentielles encore accompagnaient cet envoi ; elles renfermaient les noms des individus qu'il s'agissait de mettre sous la main de la justice, et on ne devait en prendre connaissance que le 12 octobre, veille du jour désigné pour les arrestations. Philippe le Bel savait se faire obéir ; la confiscation et la mort menaçaient ceux qui enfreindraient ses ordres, et rien 116* transpira d'une mesure préparée et concertée en même temps sur toute la surface du royaume. En conséquence, le vendredi i3 octobre 1 '07, on arrêta le grand-maître del'ordre, Jacques Molai, et un grand nombre de chevaliers du Temple, désignés comme les plus coupables ou les plus dangereux , et dont on avait d'avance marqué le sort. Beaucoup de leurs compagnons , également menacés , échappèrent aux agents du roi ; mais leurs armes,, leurs maisons, leurs richesses furent saisies et placées sous le séquestre royal. Les hommes arrêtés étaient si nombreux ( quelques historiens le portent à deux mille ) que les prisons publiques ne suffirent pas pour les contenir et qu'il fallut mettre en réquisition des habitations privées. Nulle part mieux qu'à Paris l'opération ne fut exécutée habilement et se-;

crètement. Le grand-maître et les autres chefs de l'ordre se doutaient si peu du sort qui les attendait que la veille encore ils avaient figuré à la cour dans une cérémonie. Le Temple, avec ses murs élevés, ses fossés profonds , ses grosses tours au nombre de sept, ses vastes espaces intérieurs, ses jardins, ses champs , l'accumulation de ses édifices religieux et guerriers, occupait un tiers de la ville de Paris et représentait, à coté de la grande cité, une cité distincte et rivale. Une armée nombreuse, dit un historien du temps, pouvait s'y loger tout entière. C'est dans cette enceinte sombre, mystérieuse, d'ordinaire inaccessible , où peu d'années auparavant il avait cherché et trouvé un refuge contre une émeute des Parisiens, que le roi se transporta en personne, dès le matin du 1 3 octobre , avec des hommes d'armes et une foule d'hommes de lois. Là , ainsi que nous venons de le dire , il fit saisir le grand-maître , le grand-prieur de Normandie , le grand-prieur de France , le grand- prieur d'Aquitaine et de Poitou, d'autres chefs de l'ordre alors réunis à Paris pour le conseil, la multitude présente des chevaliers et des frères servants. Philippe déclara son intention d'établir sa demeure dans le Temple , et les gens du roi commencèrent à inventorier tous les objets, toutes les choses précieuses , vases sacrés , reliques , attirail de guerre, les dénombrements de propriétés, les sommes déposées, les chartes de prêts, les contrats de transmissions et de change, les titres divers d'immenses opérations financières, et cette masse d'or et d'argent, le trésor de l'ordre, sous le poids duquel, une année auparavant, lors de l'arrivée du grand-maître à Paris, on avait vu fléchir une longue escorte de chevaux. Pendant cet inventaire,

qui paraissait devoir être interminable, le roi, Farrestationaccomplie, s'occupait d'un autre soin. Pourempêcher, comme dit le chanoine de Saint-Victor, que le peuple ne fût scandalisé de la subite arrestation des frères du Temple, ne populus scandalizaretur de eorum subita captione, il fit résolument à l'opinion publique un appel plein d'audace; il convoqua tour à tour, et, pour mieux dire, simultanément, dans trois assemblées différentes, le peuple, le clergé, l'Université.

Le \f\ octobre, samedi, le lendemain de l'arrestation, les ecclésiastiques de Paris se réunirent, sur l'invitation du roi, dans le chapitre de Notre-Dame. Le même jour l'Université, ses maîtres et ses suppôts furent ensemble appelés dans la maison du Temple. Le i 5, dimanche, une convocation générale fit accourir dans le jardin du roi les bourgeois notables, les possesseurs de fiefs, les jurés des corporations de métiers, les syndics des communautés de marchands, les personnes de toutes les classes dont se composait la population de Paris. Enfin, à ces assemblées successives, les gens du roi firent des communications, sinon différentes, du moins diversement appropriées à chaque catégorie d'assistants (i).

S'adressant à l'Université, les agents de Philippe le P>el firent appel aux instincts de jalousie qui poussaient cette corporation savante à amoindrir l'influence et l'autorité des ordres ecclésiastiques, de ce qu'on appelait la clergie ; ils affirmèrent que, les crimes des Templiers étant manifestes, il appartenait au roi de France, défenseur de la chrétienté, de faire servir le glaive à protéger FË-

(i)M. Rapetti, les Frères du Temple.

glise contre d'aussi dangereux ennemis. Cette argumentation prévalut. Quant au clergé, il était plus difficile d'imposer silence à ses réclamations. Le clergé n'aimait pas la milice du Temple, mais, en principe , il se sentait atteint par la mesure qui frappait cet ordre, contre lequel la main de l'Eglise avait seul le droit de sévir. Les gens du roi, pour se tirer d'embarras, déclarèrent à l'assemblée des clercs alors réunie à Notre-Dame que dans cette circonstance Philippe le Bel agissait contre le Temple de concert avec le pape. Cette assertion était fausse; mais le clergé , alors placé sous l'oppression du glaive temporel, ne tint nullement pour suspecte l'affirmation qui lui était faite au nom du prince. Les gens du roi ajoutèrent d'ailleurs que le Temple, qui relevait immédiatement du souverain pontife, allait être jugé, du consentement du pape7 parles juges ecclésiastiques, par les évéques, et cette déclararation calma les scrupules. L'Université et les clercs ayant ainsi été amenés à adhérer aux actes prescrits par le roi, il importait d'obtenir l'assentiment delà bourgeoisie, dans les rangs de laquelle circulaient des murmures, et qui, selon les habitudes malveillantes de la population parisienne, était disposée à imputer la sévérité de Philippe le Bel moins à la justice qu'à un calcul avare. Pour faire taire toutes les dispositions favorables à la milice du Temple on donna adroitement publicité à la plupart des accusations dirigées contre elle, aux révélations vraies ou fausses des premiers dénonciateurs, aux aveux plus ou moins contestables de quelques individus qui , à divers titres, avaient été initiés aux secrets de l'ordre ou associés à ses infamies.

Philippe le Bel, bien que procédant sans l'autorisation

(1285 131£i) LIVRE Vil. CHAPITRE II. 47

du pape contre un ordre religieux placé sous l'autorité immédiate du souverain pontife , voulut donner à cette étrange information les caractères d'une procédure ecclésiastique : il chargea son propre confesseur, Guillaume Humbert , de Paris, grand-inquisiteur du royaume , d'instruire criminellement contre les Templiers. Alors le pape Clément V se plaignit de F indépendance que Philippe affectait à l'égard du saint-siége et envoya deux cardinaux à Paris avec mission de témoigner au roi son profond mécontentement, déclarant qu'il suspendait le pouvoir des archevêques, évêques et inquisiteurs de France , et qu'il évoquait lui-même l'affaire des Templiers. Philippe répondit avec l'accent de la colère, et Clément. "V , se laissant de nouveau intimider par le roi , leva la suspension des juges ordinaires, se réservant seulement le jugement dès chefs de l'ordre. Durant ces négociations ou ces conflits le procès avait fait un pas et on avait obtenu d'effroyables aveux à l'aide des tortures. Alors le roi envoya à Poitiers, ou se trouvait Clément Y, quelques-uns des principaux Templiers, afin que le pape, éclairé par leurs révélations, pût apprendre de leur propre bouche l'étendue des crimes de l'ordre. Le pape interrogea lui-même ces accusés, au nombre de soixante-douze , et fut grandement étonné de les entendre confesser la vérité des crimes et des infamies dont on les chargeait et que, jusqu'alors, le chef de l'Eglise avait refusé de croire. Le pape, en présence des aveux qu'il recevait en plein consistoire, crut à la vérité des accusations, à la nécessité d'un châtiment immédiat, et il se hâta de donner son approbation aux poursuites. Dans sa bulle, datée de Poitiers, le 5 juillet i3o8, il permit; «à chaque évêque, dans son diocèse, et à cha-

/|8 HISTOIRE DK PARIS. (1285-1314)

cun des inquisiteurs d'examiner les Templiers du ressort, et toutefois il réserva leur jugement canonique aux conciles provinciaux que tiendraient les métropolitains. »

Le 8 août ]3og les inquisiteurs commencèrent à procéder, à Paris, contre les Templiers, et le samedi, 22 novembre de la même année, le haut tribunal tint séance dans la salle du palais épiscopal. L'espace nous manque pour introduire ici les détails de ce procès, qui fut long et compliqué d'incidents d'un grand intérêt dramatique. Les juges commissaires désignés par le pape déroulèrent durant plusieurs séances la longue série d'aveux, de preuves et de témoignages desquels résultaient, selon eux, la criminalité des accusés et leur participation aux sacrilèges et aux infamies imputés à l'ordre du Temple. Le 7 mai i'3ioj après la déposition de Jean Langlois, les quatre Templiers qui s'étaient portés défenseurs de Tordre comparurent dans la chapelle où étaient les juges et leur présentèrent un nouveau Mémoire destiné à la justification des chevaliers du Temple. Ce plaidoyer contenait en substance les arguments déjà invoqués dans les premiers écrits de ce genre, mais il renfermait en outre des récriminations violentes sur les formes inusitées suivies dans toute cette procédure, sur ce qu'ils appelaient le mépris absolu du droit des accusés ; ds affirmaient « qu'on les avait tous pris en France , jetés dans les fers à l'improviste, menés à la boucherie comme des brebis , tourmentés de manière que les uns étaient morts, d'autres avaient perdu la force et la santé pour toujours, d'autres obligés par les tortures de déposer mensongèiement contre l'ordre et contre eux-mêmes; qu'on leur avait enlevé jusqu'au plus précieux des biens, qui est

le libre arbitre , de sorte que les confessions des frères ne prouvaient rien contre la dignité de Tordre et leur propre innocence ; que les témoins chevaliers n'étaient pas plus croyables que les autres en témoignant contre eux-mêmes, parce qu'on leur montrait des lettres du roi leur faisant espérer la liberté, la vie et des revenus considérables , en les avertissant, du reste, que l'ordre entier était proscrit » . Les défenseurs des accusés protestaient donc contre la vérité des dépositions qu'on leur opposait; ils offraient de prouver la certitude de leurs plaintes, ils ajoutaient que la présomption était tout en faveur de l'ordre. « Quelle vraisemblance , disaient-ils encore , qu'aucun fût assez insensé pour entrer ou persévérer, au préjudice de son salut, dans un corps aussi corrompu? Comment admettre que tant de personnes nobles et réputées vertueuses n'eussent pas élevé la voix contre les horreurs qui servaient de base aux procédures, si elles en eussent une seule fois été témoins ! » Cette justification était hardie et concluante , et les commissaires chargés d'instruire la cause devaient être fort embarrassés pour répondre.

Or la justice et la vengeance du roi ne se laissaient point retarder par de semblables réclamations. Le procès continua. Un concile provincial fut assemblé à Paris par l'archevêque de Sens, Philippe deMarigni, et dura jusqu'au 26 mai, c'est-à-dire quinze jours. Les actes en sont perdus, mais on sait par les auteurs du temps qu'on y examina et jugea les causes particulières de chaque Templier dont quelques-uns furent dégagés de leurs vœux, d'autres renvoyés après une pénitence canonique, plusieurs condamnés à une prison perpétuelle, quelques-uns livrés au bras séculier comme relaps et contumaces. On dégrada les prêtres

EIIST. hK PrthIS.

5o HISTOIRE DE PARIS. (1285-1314)

et cinquante-neuf Templiers furent brûlés à Paris dans la campagne, derrière l'abbaye Saint-Antoine. Peu après on déterra les ossements d'un certain Jean de Thur, Templier, et on les jeta au feu comme on aurait fait pour le corps d'un hérétique notoire. Au milieu du bûcher, et déjà atteints par les flammes, les Templiers rétractèrent énergiquement leurs aveux, en disant qu'on les condamnait injustement, et que, s'ils avaient déposé contre eux-mêmes, c'était par crainte des tourments et vaincus par la torture. Le peuple les entendit avec stupeur, et, témoin de leurs protestations en présence de la mort , il les déclara innocents et ne voulut voir en eux que des victimes.

Le supplice de ces malheureux ne ralentit pas la pro cédure ; et ici mentionnons encore les actes officiels qui sont venus jusqu'à nous : « Le mardi i3 mai i3io , pardevant les commissaires (la commission pontificale) fut amené frère Aimeri de Villars-le-Duc , barbe rase , sans manteau ni habit du Temple, âgé, disait-il, de cinquante ans, ayant été environ huit ans dans l'ordre comme frère servant et vingt comme chevalier. Les seigneurs commissaires lui expliquèrent les articles sur lesquels il devait être interrogé. Or le témoin, pâle et plein d'effroi (jnaltum exterritus), déposant sous serment et au péril de son âme, demandant, s'il mentait, à être frappé de mort subite, et à être, corps et âme, en présence des seigneurs commissaires, précipité en enfer, se frappant la poitrine à coups de poings, élevant les mains vers l'autel pour donner plus de poids à ses réponses (ad majorent assertionern) , fléchissant les genoux, dit que les crimes imputés à l'ordre étaient faux, quoiqu'il en eût confessé quelques-uns dans la douleur des tortures... Mais qu'ayant vu emmener sur des charrettes

(1285-1314) LIVRE VII. CHAPITRE II. 5l

cinquante-quatre frères de l'ordre pour être brûlés, et ayant entendu dire qu'ils avaient été brûlés , lui qui craignait, s'il était brûlé, de n'avoir pas assez de force et de patience, il était prêt à jurer, par crainte de la mort, toutes les fautes imputées à l'ordre et à dire même, si on l'exigeait,

quil avait tué Notre- Seigneur » Les commissaires,

voyant le péril qui menaçait les déposants , s'ils étaient entendus sous l'empire d'une semblable terreur, résolurent de surseoir à l'audition de ce témoin. Cependant, la crainte gagnant peu à peu toutes les âmes, la plupart de ceux qui avaient accepté la défense de l'ordre renoncèrent à cette mission ou prirent la fuite ; de ce nombre fut Pierre de Boulogne. Peu de jours après, neuf clievaliers du Temple, condamnés par le concile de Senlis, périrent également par le supplice du feu.

Des ajournements eurent lieu, des retards se produisirent, et le pape décida que l'affaire serait portée au concile qui devait se réunir, vers la fin de l'an 1 3 1 1 , à Vienne en Daupbiné. L'année suivante, en ce même concile, le pape Clément V prononça l'abolition de l'ordre des Templiers.

Quant aux grands dignitaires de l'ordre le pape s'était spécialement réservé de décider de leur sort. Ils étaient quatre qui languissaient depuis le commencement dans les prisons de Philippe le Bel : le grand-maître, Jacques Molay; Guy, commandeur de Normandie, frère du dauphin d'Auvergne; le commandeur d'Aquitaine, Hugues de Peraldo, et le visiteur de France. « Ils comparurent pardevant l'archevêque de Sens et une assemblée d'autres prélats et docteurs en droit divin et en droit canon, convoqués spécialement dans ce but à Paris, sur l'ordre du

.32 HISTOIRE DE PARIS. (1285 131a)

pape, par Pévêque d'Albano et deux autres cardinaux légats. Comme tous quatre avouaient les crimes dont ils étaient chargés, et qu'ils persévéraient dans cet aveu et paraissaient vouloir y persévérer jusqu'à la fin, ils furent, après mûre délibération du conseil, condamnés à être emprisonnés pour toujours. Les deux cardinaux firent dresser un échafaud sur le parvis devant le portail de Notre-Dame, y montèrent avec les coupables , et là, en présence de tout le peuple, firent la lecture des aveux des quatre Templiers et de la sentence de la condamnation. Ils croyaient avoir ainsi mis fin à l'affaire lorsque tout à coup deux des condamnés, le grand-maître et le maître de Normandie , se défendant opiniâtrement contre le cardinal qui venait de parler et contre l'archevêque de Sens, en revinrent à renier leur précédente confession, au grand étonnement de tous. Les cardinaux les remirent au prévôt de Paris qui se trouvait présent, poulies garder jusqu'à ce qu'ils en eussent délibéré.

On approchait du dernier acte de cette longue tragédie qui durait depuis cinq ans. Philippe le Bel, informé de l'incident qui venait de se produire , et trouvant trop lente et trop timide la justice des évêques, résolut de s'en passer. Sans donc attendre au lendemain, il ordonna de sa propre autorité que Jacques Molay et le commandeur de Normandie lui seraient livrés*, puis, après les avoir luimême déclarés relaps, il les fit brûler tous les deux le soir même, à l'heure de vêpres, dans l'île aux Juifs, aujourd'hui réunie à l'île de la Cité, entre le Jardin royal et l'église des Frères ermites. Les deux Templiers, résignés à leur sort, endurèrent jusqu'au bout le supplice avec courage, et tant qu'il leur resta un souffle de vie au milieu de

[12851314) LIVRE VII. CHAPITRE II. r>3

flammes, ils continuèrent à protester de leur innocence. La foule qui environnait leur bûcher demeura saisie de stupeur et de pitié et n'hésita pas à voir en eux de nouvelles victimes sacrifiées aux vengeances du roi (i3i3).

Ainsi se termina l'existence de cet ordre célèbre qui a laissé dans l'histoire un si lugubre souvenir. De nos jours encore, nonobstant les études et les recherches patientes auxquelles se sont livrés tant d'érudits, avides de découvrir la vérité, le nom des Templiers soulève également le problème le plus redoutable qui puisse être proposé à la conscience de l'historien, et le grand Bossuet ne l'a pas rendu d'une solution plus aisée en disant des chevaliers du Temple : Ils avouèrent dans les tortures et se rétractèrent dans les supplices .

En cette même année 1 3 1 3 Philippe le Bel, devenu depuis quelque temps le beau-père du roi d'Angleterre , Edouard, et son allié, le secourut contre les barons anglais qu'il amena à un accommodement, à la grande satisfaction de son gendre. Après la conclusion du traité Edouard et sa femme Isabelle vinrent en France pour assister aux pompeuses cérémonies que préparaient les Parisiens.

Le 3 juin i3i3, jour de la Pentecôte, le roi Philippe conféra l'ordre de chevalerie a ses trois fils, ainsi qu'à Hugues, duc de Bourgogne, Guy, comte de Blois, et à beaucoup d'autres jeunes nobles du royaume, en présence des grands barons de France et d'Angleterre, dans la Mère-Eglise Notre-Dame de Paris. « Le mercredi suivant, les deux rois et leur famille furent en l'île Notre- Dame, au prêche du cardinal , à ce député, et prirent la croixde Notre-Seigneur. Et pour l'honneur de ladite chevalerie, fui Paris encourtiné solennellement et noblement.

54 HISTOIRE DE PARIS. (1285131a)

et fut faite la plus belle fête qui de longtemps eût été vue. Car le lendemain jeudi tous les bourgeois et métiers de la ville de Paris, au nombre de vingt mille à cheval environ et trente mille à pied , les uns en riches et nobles parements , les autres en robes neuves, vinrent à l'île Notre-Dame avec trompes, tabours, buisines, timbres et nacaires, se démenant en grande joie et jouant de beaux jeux. Pendant les jours du lundi et du mardi avait été dressé un pont de bateaux long de cent soixante pieds et large de quarante. Les métiers quittèrent l'île en passant l'un après l'autre sur ce pont et vinrent vers le roi, par-devant son palais qu'il avait fait orner nouvellement parEnguerran de Marigny, son coadjuteur et ministre principal, et où tous les princes étaient assemblés pour voir la fête des métiers et bourgeois, qui gentiment venaient pour le roi et ses enfants honorer. Etlesdits bourgeois , par leurs costumes et feintises , représentaient le paradis, l'enfer et la procession du renard, où maintes gens feignoient d'exercer leurs métiers sous le déguisement de divers animaux. Et aussitôt après dîner, dans le même ordre revinrent à Saint-Germain des Prés, au Pré-aux-Clercs, où étoit la reine Isabelle, montée en une tourelle avec le roy Edouart et plusieurs dames et dainoiselles, et moult ils leur plurent; et cette fête tourna à trèsgrand honneur au roy de France et aussi aux gens de Paris (i). » Cette fête dura huit jours; mais on ne manqua pas de lever la taille que le roi avait à cette occasion le droit d'exiger de ses sujets.

La Chronique de Saint- Victor ajoute que le roi passa

(i)Chroniq. de Saint'Drnis.

une revue de tous les Parisiens en état de porter les armes, et elle fait monter leur nombre à cinquante-deux mille. Godefroy de Paris, racontant, dans sa Chronique métrique, tous les détails des cérémonies et des divertissements qui eurent lieu en i3i3, parle de l'étonnement des Anglais, qui n'auraient jamais cru qu'une ville put fournir tant de riches et nobles gens :

. . . Esbahis si grandement Furent Anglois plus qu'onques mes ; Car ils ne éludassent jamès Que tant de gent riche et nobile Povist saillir de une ville.

Aussi en furent merveillex Tous celz qui les virent aux ex.

Et deux et deux ensemble aloient, Et trestous les mestiers mangeoient Si comme estoit chascun par soi

Et toute nuit feste estoit feste De celz de Paris, sans retraite.

A chvval bien furent vingt mille Et à pie furent trente mile ; Tant ou plus ainsi les trouvèrent Gels de là qui les extimèrent.

Le dernier acte du gouvernement de Philippe le Bel fut encore l'imposition d'une taille extraordinaire qui mécontenta fort les Parisiens. Le ier août i3i4 il réunit à Paris une assemblée de barons et d'évêques, à laquelle il avait appelé plusieurs bourgeois de chaque cité du royaume. L'assemblée se tint au Palais. À l'une des extrémités de la salle était dressé un échafaud richement décoré sur lequel étaient assis le roi et sa cour. Ces prétendus états généraux, à la demande du surintendant des finances, Enguerrand de

Marigny, ne servirent qu'à donner les apparences de la légalité aux exigences du fisc royal.

Ainsi s'éteignait le règne de Philippe le Bel, et, à Paris, la haine augmentait contre ce gouvernement fauxmonnayeur qui défendait, « sous peine de corps et d'avoir », d'importer des espèces étrangères, par crainte de la comparaison, ou Ressayer les monnaies du roi, pour qu'on ne pût savoir au juste, en reconnaissant l'alliage, ce qu'elles valaient. Et comme ces mutations de monnaies ne suffisaient pas, il levait des dîmes sur le clergé sous prétexte d'une croisade, des aides sur ses vassaux pour la réception de ses fils comme chevaliers et pour le mariage de sa fille avec le roi d'Angleterre; enfin des impôts non consentis, ou maltôtes, mis arbitrairement sur tout le monde. L'irritation publique se traduisait en murmures et les murmures amenaient des supplices. Au dehors commençaient à se montrer les plus hardis et à parler d'une revanche à prendre contre le roi. Il n'y avait pas jusqu'à la féodalité elle-même qui, amoindrie et déchue, mais toujours fière de ses souvenirs, commençait à s'indigner d'être mise sous le joug.

S'il faut ajouter foi à une légende populaire, lorsque Jacques Molay, grand-maître des Templiers, condamné au supplice du feu, monta sur le bûcher avec l'air inspiré d'un homme qui n'est plus de ce monde, mais qui voit et vit dans l'avenir, il en appela du jugement des hommes au Dieu vivant et véritable, qui est dans les cieux , et cita à son tribunal Clément et Philippe, pour répondre, au bout d'un an et un jour, à ses accusations. Ce fait est rapporté non-seulement par Ferreto (i), mais encore

(i) S. R. I. T., t. IX., col. 1017-1018.

par Godefroy de Paris, témoin oculaire (i). La constance avec laquelle cet homme supporta la mort, sa prière à mains jointes , la demande qu'il fit de lui tourner la face vers la Vierge Marie (2), de laquelle est né Jésus-Christ, c'est-à-dire vers l'église Notre-Dame, et ce formidable appel durent certainement , eu égard au siècle où ces événements se passaient, exciter un long frémissement de terreur dans l'âme des spectateurs (3).

Quoi qu'il en soit, quarante jours après le supplice des Templiers Clément V passa de cette vie à l'autre. Pour Philippe le Bel, en proie aux excitations de l'orgueil et de l'avarice, troublé de remords, poursuivi par les fantômes de ses victimes, détesté de son peuple et oppresseur de l'Eglise, il ne tarda pas, quoiqu'il fût encore dans la vigueur de l'âge, à se voir miné par un mal sourd, lent et dont la cause était ignorée. Sous l'atteinte de cette fièvre invisible, qui atteignait le corps par l'âme, il dépérit lentement, mystérieusement, et comme condamné par le Ciel, jusqu'au 29 novembre de l'année 1 3 1 4 ? la trentième de son règne et la quarante-sixième de sa vie.

(1) Chron. de Godefroy de Paris, publiée par M. Buehon, 1827.

(2) Id.

Et je vous prie

Que devers la Vierge Marie

Dont nostre Seignor Christ fust nez,

Mon visage vous me toriiez.

(3) Contin. Guill, ]\«ngii, p. 67.

Paris sous les fils de Philippe le Bel (1314-1328).

Le successeur de Philippe IV, Louis le Hutin , dont le surnom, emprunté à la langue naïve de nos pères, signifie étourdi et querelleur, était à peine âgé de vingt-cinq ans. Il avait épousé la trop célèbre Marguerite de Bourgogne, qui fut convaincue d'adultère et enfermée dans une tour du Château-Gaillard. Comme elle tardait à mourir et que le roi voulait contracter un nouveau mariage, cette misérable princesse fut, dit-on, étranglée avec une serviette. Louis X, devenu veuf, épousa Clémence de Hongrie. A l'avènement de ce prince la féodalité essaya de secouer le joug sous lequel le dernier roi l'avait mise. Plusieurs légistes furent sacrifiés par Louis le Hutin aux rancunes des grands. D'un autre coté le peuple réclamait aussi une victime. Son animad version s'était tournée contre le ministre Enguerrand de Marigny, auquel on attribuait une grande part dans les exactions et dépréciations de Philippe le Bel. Ce personnage, qui, selon toute apparence, était innocent, eût peut-être été épargné; mais il offensa mortellement, par un reproche sévère, mais juste, le comte Charles de Valois, oncle du roi. C'en fut assez pour le perdre ; une intrigue de cour et la haine du peuple ne lui permettaient point d'espérer grâce. Il fut livré à la justice, accusé du crime de dilapidation, mais condamné à mort comme sorcier et magicien. Cet arrêt,

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dont l'iniquité a révolté tous les siècles, reçut son exécution, et le malheureux Marigny fut pendu aux fourches de Mon l faucon, lieu réservé au supplice des criminels vulgaires. Voici dans quels termes les Chroniques de France racontent ce drame, dont Paris fut le théâtre :

« Enguerran fut amené au Temple, serré fermement en hons liens et anneaux de fer, et gardé très-diligemment

« Renommée courut que, à l'instance de la dame de Marigny et de sa sœur, la dame de Chantelou, avoient été faites images de cire pour ensorceler le roi et messire Charles et autres barons, par une maudite et mauvaise boiteuse qui faisoit de l'or et un mauvais garçon nommé Paviot. Et ces images de cire étoient élaborées de telle manière que, si elles eussent longuement duré, les devant dits roi et comte n'eussent fait chaque jour que amenuisier, défrir et séchier. Mais par la volonté de Dieu cela fut su et annoncé à Charles de Valois, qui, moult ébahi, le raconta à son neveu. Le roi chaque jour traitoit avec le comte de la délivrance d'Enguerran, et tant avoit déjà fait qu'Enguerran devoit passer par mer et aller en Chypre, et y rester en exil jusqu'à ce que le comte Charles voulût bien le rappeler. Mais, quand le roi eut appris les diaboliques forfaits de la femme d'Enguerran, il dit à son oncle : « Je retire de lui ma main et ma protection ; .faites de lui ce que vous voudrez. » Le comte Charles, qui autre chose ne demandoit, avoit fait mettre au Louvre les dames de Marigny et de Chantelou, et au Chastelet Paviot et la boiteuse maudite avec leurs images. Aussitôt, sans se reposer, il fit assembler au bois de Vincennes plusieurs chevaliers, barons et pairs de France,

qui par jugement condamnèrent Enguerrand à être pendu. Quelques jours après, le condamné fut amené de très-bon matin du Temple au Châtelet en une charrette et tout ferré de ses ferrures, criant le peuple en s'éjouissant : « Augibet, au gibet « soit mené! Le lendemain, jour de mercredi, veille de l'Ascension, le dernier du mois d'avril 1 3 1 S, le chevalier Enguerran de Marigny, au milieu d'une multitude de gens à pied et à cheval venans de toutes parts et courans en grande joie, sortit du Châtelet dans une charrette, criant au peuple : « Bonnes gens , pour Dieu priez pour moi » . Il fut mené de cette manière au gibet de Paris et y fut pendu au plus haut, au-dessus des autres larrons. La semaine suivante, Paviot fut pendu sous son seigneur Enguerran, et la maudite boiteuse, avec ses images qu'on montra au peuple, accouru pour voir le supplice, fut brûlée en un feu très-ardent. »

La punition de Dieu s'étendit sur les auteurs de cet attentat judiciaire : Charles de Valois se vit atteint d'une affreuse maladie et reconnut la main qui vengeait sa victime. Dans l'excès de ses souffrances et de ses remords il fît distribuer d'abondantes aumônes, et les gens chargés de cet office dirent aux pauvres : « Priez Dieu pour monseigneur Enguerrand de Marigny et pour monseigneur Charles. » Ce repentir tardif ne sauva pas les jours du prince, La mémoire de Marigny fut plus tard réhabilitée.

Louis le Hutin, qui méditait une campagne contre les Flamands, avisa, pour remplir ses coffres, de vendre la liberté aux serfs du royaume. Le 3 juillet i3i5 il publia les lettres fameuses où il est dit que, selon le droit de nature, chacun doit naître franc, et que, dans le royaume des Francs, la chose doit en vérité s'accorder au

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nom. Les serfs payaient au roi une redevance annuelle; il leur permit de devenir libres tout d'un coup moyennant une somme assez forte. Soit que ce bienfait fût illusoire et placé à un prix exorbitant, soit que le peuple d'alors ne fût pas même à la hauteur de la pensée libératrice, quoique fiscale, de son roi, très-peu de serfs songèrent à acheter leur indépendance. Ce n'était pas le compte de Louis X, qui, par de nouvelles lettres, imposa de fortes amendes à ceux qui ne se souciaient pas de la liberté.

Paris eut sa part de ces concessions. Les marchands parisiens, vexinois et normands, qui exploitaient la navigation de la Seine, envoyèrent leurs députés vers le roi, conduits par le prévôt des marchands de Paris. Ces députés obtinrent la mainlevée des péages abusifs établis par les agents de Philippe le Bel, et le transit franc, comme autrefois, sur tout le fleuve, depuis Paris jusqu'à la mer. De son coté l'Université fit renouveler le privilège qu'elle avait de juger seule ses écoliers.

Louis le Hutin vendit très-chèrement aux juifs le droit de subsister à Paris et d'y exercer leur industrie usuraire en même temps que leur religion. Après avoir échoué clans son expédition contre la Flandre, Louis le Hutin ramena avec peine en France les débris de son armée, à moitié détruite par les pluies et les boues, et privée de ses bagages. L'année d'après ce jeune roi mourut par suite d'une imprudence, ayant bu de l'eau glacée un moment après s'être échauffé à la paume. Clémence de Hongrie, sa veuve, était enceinte de quelques mois. En attendant ses couches, Philippe, l'aîné des frères du roi, du consentement des Pairs, administra le royaume comme régent. La reine ayant mis au monde un fils qui ne

vécut que huit jours, et porte dans quelques histoires le nom de Jean Ier, le prince Philippe se mit en possession de la couronne (i 3 16).

Sous le règne de Philippe le Long recommencèrent les ravages des pastoureaux, dont les excès avaient un moment troublé la régence de Blanche de Castille. Ces misérables en voulaient surtout aux juifs, qu'ils égorgeaient sans pitié. Après avoir répandu la terreur dans une partie considérable de la France ils furent exterminés. De pareils attentats, commis par des masses considérables de paysans et de pauvres, étaient d'effrayants symptômes des misères publiques .

On ne sait ce qu'il faut penser des accusations qui furent alors portées contre les juifs et les lépreux; on les convainquit, dit-on, de s'être rendus les instruments des princes musulmans, contre lesquels Philippe le Long préparait une croisade, et d'avoir empoisonné les sources et les fontaines afin de faire périr le roi et l'armée. Il est certain qu'une mortalité effrayante, attribuée à ces causes, ravagea la France, et particulièrement l'Aquitaine. Ce fut le signal de massacres, et aussi de condamnations capitales prononcées contre beaucoup de juifs ou de lépreux ; un grand nombre périrent judiciairement par le supplice du feu. Lorsqu'on songe de nos jours aux égarements où les désastres publics, tels que les contagions ou la peste, peuvent pousser des peuples qu'on appelle civilisés, on a peine à ne pas croire à l'innocence des misérables qu'on sacrifia alors aux vengeances de la multitude.

Durant les états généraux de i3i 7 les communes demandèrent à Philippe le Long de leur donner une organisation militaire, afin qu'elles fussent en mesure de dé-

fendre plus facilement leurs droits et ceux de la royauté. Il est vraisemblable que les agents du roi leur suggérèrent eux-mêmes cette idée, que le gouvernement s'empressa d'accueillir, parce que sa réalisation pouvait contribuer à neutraliser la réaction féodale accomplie sous le dernier règne .

Diverses ordonnances de Philippe le Long organisèrent le personnel, le travail et la compétence de la chambre des comptes , l'administration des eaux et forêts , les audiences, les travaux, les honoraires du Parlement, et substituèrent l'ordre lé^al à la confusion ou à l'arbitraire. Ici encore on sentait l'influence des légistes et on pouvait y applaudir. Aux termes de l'édit qui réglementait les fonctions et les attributions de la cour de justice du roi, les juges devaient se rendre au palais du Parlement à l'heure où l'on chantait la première messe dans la chapelle basse et devaient y demeurer jusqu'à midi. Ils devaient se garder d'interrompre la séance par des nouvelles et autres esbattemenis. Le nombre et les fonctions des conseillers étaient déterminés. Les prélats n'assisteraient pas aux séances, pour n'être point distraits des affaires spirituelles, et ici encore on reconnaissait que, à l'exemple des légistes de Philippe le BjI , ceux de Philippe V cherchaient à écarter le clergé des cours de justice, à lui enlever ses privilèges politiques pour le reléguer dans ses temples.

Les chroniques de cette époque nous apprennent que le prévôt de Paris, Henri Capetal ou Chappcrel, s'étant laissé gagner à prix d'argent, épargna la vie d'un homme riche et fit pendre à sa place un innocent qui était pauvre. Il y a peu de vraisemblance à ce qu'un acte aussi abomi-

nable ait pu avoir lieu réellement. Toutefois le prévôt, dénoncé sans cloute par la voix publique, fut condamné par Philippe le Long à mourir sur un gibet, et ses biens confisqués furent donnés à la famille de la victime. On peut croire que ce fut là un acte de réparation et de justice; mais, à la distance où nous sommes de cet événement, il n'est pas facile d'affirmer.

Tels furent les principaux événements du règne de Philippe le Long. Ce prince fut attaqué d'une dyssenterie qui le retint cinq mois sur son lit de douleurs. Quelques-uns doutent, dit la chronique, « si ce ne furent pas les malédictions du peuple soumis à son gouvernement, à cause des exactions et extorsions inouïes jusqu'alors dont il l'accabloit, qui le firent tomber malade. » Quoi qu'il en soit , on eut recours à la magie pour obtenir sa guérison ; mais ce fut en vain , et le roi mourut chargé de remords (i322).

Philippe y était mort sans enfants mâles ; en vertu de la loi salique, interprétée par les états géréraux, Charles IV, son frère, dit Charles le Bel, monta sur le trône vacant. Sous lui les juifs et les lépreux respirèrent; mais la noblesse reçut une grande leçon en la personne de Jourdain de Lille, sire de Casaubon et parent du pape. Ce seigneur était accusé de rapt, de vol et de meurtre. Cité en justice, il affecta, pour braver lesjuges du roi,, de comparaître accompagné de la principale noblesse de sa province; malgré cet appareil menaçant il fut condamné à mort.

La première femme de Charles le Bel, Blanche de Bourgogne, avait été enfermée au Château-Gaillard pour cause d'adultère; la seconde, Marie de Luxembourg, mourut

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après avoir donné le jour à deux fils qui ne vécurent pas; la troisième, Jeanne d'Evreux, était enceinte lorsque Charles le Bel mourut lui-même, après six ans de règne, prince sans vices et sans vertus, et qui n'a point laissé par ses actes des traces durables de son passage (i328).

Nécessiteux comme la plupart de ses prédécesseurs , Char les IV, de son vivant, s'était emparé sans scrupule des biens des lombards ; bientôt après, enrichi des dépouilles de ces usuriers et de ces prêteurs sur gage, il les chassa de France, agissant à leur égard sans plus de façon qu'envers les juifs. Charles le Bel, pour avoir également altéré la valeur des espèces métalliques en circulation dans le royaume, reçut de la haine des Parisiens le surnom de Faux- Monnayeur .

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