‹ Histoire de Paris, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 5)Chapitre 3 sur 39 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Etat physique et moral de Paris sous le fils et les petits-fils de saint Louis ( 1270-1328 ).

Sous le règne de Philippe III, vers l'an 1284, Marguerite de Provence, veuve de saint Louis, fonda à Paris le couvent des Cordelières Saint- Marcel, qui portaient également le nom de Filles de Sainte-Claire de la pauvreté Notre-Dame. Ce couvent fut établi dans une maison de « messire Pierre Galien de Pise (de Pois, de Pisis), aumônier de la reyne de France, consistant en trois manoirs et leurs dépendances , sises vers l'extrémité du faubourg Saint-Marcel , joignant le chasteau ou maison royale bastie du temps de saint Louis , où demeuFoit ordinairement ladite reyne. » Blanche, fille de saint Louis , fut également leur bienfaitrice. Cette princesse, après la mort de sa mère , fit construire l'un des dortoirs et l'église du couvent, « aux principales vitres de laquelle elle se voit dépeinte en posture de priante , comme tenant en ses mains une figure d'église qu'elle présente à Dieu, où sont aussi figurées, et mesme aux lambris, ses armoiries, avec celles de sondit mary, en un mesme escusson. » Blanche, d'après la tradition conservée chez les religieuses cordelières , avait passé la fin de ses jours dans leur couvent. A l'extrémité du grand dortoir du monastère était une chapelle, la même, à ce que l'on croyait , où saint Louis venait entendre chaque jour la messe quand il demeurait en ces lieux. La sacristie ren-

(1270-1328) LIVRE VIT. CHAPITRE IV. 6e]

fermait un assez grand nombre de reliquaires très-riches, révêtus d'or, d'argent , de rubis, d'émeraudes, de diamants. On y conservait également « le petit habit gris que saint Louis, roy de France ( comme il étoit du tiersordre de Saint-François ), portoit ordinairement sous ses habits royaux, et son manteau royal, fait d'une belle panne, tout parsemé de fleurs de lys d'or en broderie, toutes bordées de petites fines perles. » Au commencement du dix-septième siècle , on fit de ce manteau plusieurs ornements d'église : une chasuble et deux dalmatiques qui servaient seulement le jour de la fête de Saint-Louis. Dans les archives du monastère on gardait des bulles et chartes de Nicolas IV, Honorius IV, Clément V, Pie II , saint Louis , Philippe le Hardi , Philippe le Bel, Philippe le Long et autres rois et papes, qui exemptaient le monastère de la juridiction de l'évêque et lui accordaient divers privilèges.

Le couvent des Grandes Cordelières, aujourd'hui entièrement détruit, a été remplacé par des établissements industriels. La rue Pascal a été ouverte sur le terrain qu'il occupait (i).

Vers l'an 1280 Raoul d'Harcourt, docteur en droit et chanoine de l'Eglise de Paris, fonda sur la rive gauche de la Seine un collège célèbre qui porta son nom. A cet effet il acquit quelques vieilles maisons situées dans la rue Saint-Côme, dite aujourd'hui de La Harpe , et y plaça provisoirement quelques écoliers ; mais la mort vint le surprendre au milieu de ses travaux. Son frère, Robert d'Harcourt, évêque de Coutances et l'un des con-

(1) M. de Gaulle, Hist. de Pairs, t. 2, p. 257 et a58.

seillers de Philippe le Bel, exécuta les dernières intentions de Raoul. Il augmenta les bâtiments par l'acquisition de trois maisons situées vis-à-vis les premières, et qu'il fit rebâtir à neuf, ajoutant à ce don celui de 200 livres tournois de rente amortie, pour l'entretien de vingthuit pauvres écoliers, étudiants aux arts et en philosophie, et à douze théologiens. Il assigna à chacun des premiers trois sous par semaine, et aux seconds cinq sous, depuis le jour de Saint-Michel jusqu'à l'octave de Saint- Pierre. Dans la suite les bourses de ce collège se multiplièrent; aussi devint-il en peu de temps l'un des plus riches de la capitale.

Les anciens historiens s'étendent longuement sur les statuts du collège cl 'Hat court ; mais ces règlements, relatifs aux bourses et à la discipline intérieure, ne méritent point d'attirer l'attention. La Nation de Normandie tenait ses assemblées générales dans ce collège et entendait les offices dans la chapelle aux grandes solennités de l'Université. Le proviseur, Marin de Marigny, avait obtenu, en i3i3, du pape Clément V, la permission d'avoir une chapelle et d'y faire célébrer l'office divin, mesme sans la permission de Vévesque de Paris, si elle leur es toit refusée.

Le collège d'Harcourt obtint bientôt une si grande vogue qu'on songea aux moyens de l'agrandir; on y parvint par l'acquisition des maisons contiguës, qui appartenaient au collège de Bayeux, et de l'hôtel des évèques d'Auxerre, qui tenait aux murs et à la porte d'Enfer (i). De nos jours, et sur l'emplacement de l'ancien

(i) M. de Gaulle, ffist. de Paris, t. i.

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collège rl'Harcourt, si justement renommé, existe un vaste édifice, commencé en 1814, terminé en 1822, et qui, après avoir un moment servi de maison de correction pour les jeunes détenus, est redevenu un édifice universitaire désigné sous le nom de Lycée impérial Saint-Louis.

Mentionnons, en passant, le collège des Ckolets, aujourd'hui entièrement détruit , et dont l'ancien emplacement dépend du lycée impérial de Louis-le-Grand.

Le collège de Navarre, dont nous avons prononcé Je nom , était situé rue de la Montagne-Sainte-Geneviève et

se

avait été fondé, en i3q4, par Jeanne de Navarre, épou de Philippe le Bel. La première pierre de la chapelle fut posée le 2 avril i3og, et dès l'an r3o5 les autres bâtiments furent en état de recevoir les maîtres et les écoliers.

Pendant les guerres et les troubles qui, sous le règne de Charles VI, désolèrent les environs de Paris, ce collège fut ruiné. Rétabli par Louis XI, en il\6l[, il se soutint avec distinction et obtint des privilèges et un accroissement de revenus et de territoire.

Coquille, dans son Histoire du Nivernais , nous apprend sur ce collège une singularité que les annalistes de Paris ne doivent pas omettre ; il dit que le roi en est le premier boursier, et que le revenu de sa bourse est affecté à l'achat des verges destinées à la correction des écoliers. Un prince dur et inflexible comme l'était Philippe le Bel devait introduire de pareilles clauses jusque dans les concessions qu'il faisait à ses sujets. Quoi qu'il en soit, le collège de Navarre avait l'enseignement le plus complet de tous tes collèges de l'Université, et dès le principe on y suivait des cours de théologie, de philosophie et d'humanités. Il avait une société de docteurs établie sur des bases analogues à celles de la Sorbonne, et à plusieurs reprises les rois et les princes y mirent leurs enfants en pension. De ce collège sortirent, à diverses époques, des élèves qui se rendirent célèbres dans les sciences et dans l'Eglise. Nous citerons, entre autres, Nicolas Oresme, d'abord grand-maître de cet établissement et plus tard précepteur de Charles V ; le cardinal d'Ailly et le cardinal Gilles Deschamps, qui professèrent la théologie; l'illustre Jean Gerson , chancelier de l'Université et à son tour grand-maître du collège de Navarre ; Louis Lasserrés, proviseur du collège , auteur de plusieurs ouvrages, qui assista , avec les grands du royaume , aux conseils tenus pendant la captivité de François 1er; Ramus ; Jean de Launoy , surnommé « le Dénicheur de saints » ; César Égasse Duboulay ,

professeur de rhétorique, et deux hommes dont la gloire efface celles que nous venons de rappeler, le cardinal Richelieu et Bossuet. A coup sûr bien peu de collèges, en Europe, seraient en droit de s'enorgueillir de noms semblables.

Dubreuil parle ainsi du trésor et des archives de l'établissement ; a II faut remarquer qu'il y a un grand coffre ou thrésor appelé la capse, ou il y a trois diverses serrures et trois diverses clefs, dont l'une appartient au grand-maistre , l'autre au proviseur, et la troisième au principal des ar tiens. C'est le lieu où se met le résidu de l'argent. Il y a aussi deux autres grands coffres ou se gardent soigneusement les chartes des fondations et privilèges de l'université de Paris. »

Sur le portail du collège se voyaient les statues de Jeanne de Navarre, qui l'avait fondé, et du roi Philippe le Bel, son mari. Les bâtiments du collège de Navarre ont été en partie démolis dans les temps modernes; leur emplacement est actuellement occupé par l'École polytechnique.

Le collège de Bayeux fut fondé, en i3o8, par Guillaume Bonnet, évêque de Bayeux, né dans le diocèse du Mans et élevé dans celui d'Angers. Il était fils de Bertrand Bonnet , seigneur de Beu ville et de la Chapelle. Ce collège n'eut de Normand que le nom; par les lettres de fondation Guillaume Bonnet stipula qu'il y aurait douze boursiers, dont six devaient être du diocèse du Mans , et particulièrement du Désert , à la nomination de l'évêque du Mans et de l'archidiacre de Passaye, et six de l'évêché d'Angers, à la nomination de l'évêque et du trésorier d'Angers. 11 les chargeait de prier non-seulement

pour lui, ses parents et bienfaiteurs, mais encore pour le cardinal Gervais de Clinchamps , des biens duquel Guillaume de la Fosse, son exécuteur testamentaire, avait contribué à cette fondation. Il ordonna aussi que tous les ans les boursiers célébreraient son anniversaire à Saint-Séverin, le jour de son décès. Robert Benoît , chanoine de Bayeux et exécuteur du testament de Guillaume Bonnet, dressa, le 3o novembre i3i5, des statuts pour ce collège, et ajouta quatre nouvelles bourses aux douze anciennes. Le i5 août 1 543 Pierre Matbé et Jean Corbin, conseillers au parlement de Paris , vicaires députés par les évêques du Mans et d'Angers pour visiter et réformer le collège de Bayeux, firent de nouveaux statuts, où il n'est fait mention que de douze boursiers. Plus tard, et par un arrêt du 12 juin i55i , le Parlement réforma quelques articles de ces statuts.

En 1763 le collège de Bayeux fut réuni à l'Université.

Le collège dit Cardinal Lemoine , dont les bâtiments portent aujourd'hui le n° 76 de la rue Saint-Victor, doit son nom et son origine à Jean Lemoine , cardinal, né à Crécy en Ponthieu, légat du saint -siège, envoyé en France par Boniface VIII pour terminer la fameuse querelle qui s'était élevée entre le pontife etPhilippe le Bel. Il profita du temps que lui donna sa négociation infructueuse pour effectuer le projet qu'il avait formé avant son départ, de fonder un collège à Paris, ce qu'il exécuta vers l'an i3oa. « Les bâtiments furent construits sur l'emplacement des maisons, chapelle et cimetière qui avaient appartenu aux religieux augustins, dans le clos du Chardonnet, et sur l'ancien cours de la rivière de Bièvre, qu'on détourna (1). » Dans les

(1) Fplibien, t. t. p. 5ao,

statuts qu'il rédigea le cardinal ordonna qu'il y aurait dans ce collège soixante artiens et quarante théologiens. Ce nombre diminua dans la suite, et en i545 le Parlement le fixa à six artiens et dix-huit théologiens , état où il s'est maintenu jusqu'aux derniers temps. Le fondateur ordonna que l'établissement serait nommé Maison du Cardinal, et le premier, par une sage précaution qui prévint l'appauvrissement du collège malgré les changements dans la valeur des monnaies, comme plusieurs autres institutions semblables, il voulut que le montant des bourses fût réglé sur le poids de l'argent. La bourse de chaque théologien fut fixée à six marcs d'argent pur, poids de Paris; celle d'un artien à quatre marcs. André Lemoine, frère du cardinal, et différents membres de leur famille contribuèrent à diverses époques à la fortune de l'établissement.

L'un des parents du cardinal Lemoine, après avoir augmenté par des bienfaits nouveaux les revenus de ce collège, voulut y établir une singulière fête, nommée la solennité du Cardinal.

Le i3 janvier de chaque année, un familier de ce collège jouait, pendant cette fête, le personnage du cardinal ; vêtu des habits de sa dignité, il le représentait à l'église et à table, et recevait gravement les hommages, les compliments en vers et en prose que venaient humblement lui adresser les écoliers de cette maison. Pendant la messe, célébrée en cette grande solennité, on voyait figurer les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, qui exécutaient des morceaux de musique en l'honneur du cardinal, et s'acquittaient ainsi d'un tribut de reconnaissance pour les bienfaits que leur théâtre avait reçus des personnes de la famille de ce

prélat, qui possédaient dans la salle de ces comédiens une loge longtemps nommée loge du cardinal Lemoine.

Trois hommes célèbres ont professé dans ce collège : Turnèbe, Buchanan et Muret.

En 1 557 on fit des réparations considérables dans les bâtiments, qui sont aujourd'hui occupés par des manufactures et dont le jardin a été converti en chantier de bois à brûler.

Le collège de Laon, situé originairement rue du Clos-Bruneau ou Saint-Jean de Beauvais, fut transféré plus tard rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Ses fondateurs, Guy, chanoine de Laon, historien de la Sainte-Chapelle, et Raoul de Presles , secrétaire de Philippe le Bel, l'instituèrent en 1 3i 3 pour les écoliers pauvres des diocèses de Laon et de Soissons. Des discussions s'étant élevées entre les écoliers des deux diocèses, on fut obligé, en i3s3, de les séparer pour en former deux collèges particuliers ; l'un prit le nom de collège de Presles ou de Soissons, l'autre retint le nom de collège de Laon. Celui-ci occupa les bâtiments qui donnaient sur la rue du Clos-Bruneau, ou fut depuis le collège de Beau vais et plus tard celui de Lisieux. En 133g Gérard de Montaigu, depuis avocat général au Parlement, ayant légué aux écoliers de ce collège son hôtel du Lion d'Or, situé rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, ils y furent transférés en 1 34o . Entre cet hôtel , devenu le collège de Laon, et le couvent des Carmes, était le collège de Dace. Peu fréquenté et pauvre, cet établissement avait emprunté quelques sommes à celui de Laon, qui, en i43o, pour ne point les perdre, se mit en possession de ses bâtiments en donnant ailleurs une maison aux écoliers de Dace. Le nombre

des bourses du collège de Laon, d'abord fixé à seize par les fondateurs, pour seize étudiants, fut dans la suite augmenté d'un grand nombre d'autres bourses, tant pour les arts que pour la théologie et la médecine.

Quand au coll ége de Près les ou de Soissons, détaché, comme on l'a vu, en i3a3, du collège de Laon, pour les écoliers du collège deSoissons, il s'établit dans l'emplacement qui donnait sur la rue Saint-Hilaire ( plus tard rue des Carmes), à la charge d'une rente de il\ livres qu'il devait payer au collège de Laon. Philippe le Long, en confirmant cette séparation, donna au collège de Presles vingt-quatre arpents de bois dans la foret du Loup et de la Muette, avec le droit de gruerie. Le collège de Beauvais, fondé dans la rue voisine, sur un terrain contigu à celui de Presles, ayant eu besoin de locaux pour ses leçons publiques, un accord réunit les deux collèges en 1 597 et partagea les cours entre eux ; chacun eut quatre professeurs et quatre classes. Cet arrangement dura jusqu'en 1699, ou l'exercice entier des collèges fut abandonné au collège de Beau vais. Les bourses du collège de Presles étaient affectées par préférence, dans le diocèse de Soissons, aux lieux de Presles, de Cys, de Ru, de Saint-Marc et de Boves.

Gilles Aicelin, archevêque de Rouen et auparavant de Narbonne, et de l'ancienne maison de Montaigu, en Auvergne, fonda à Paris, vers l'an i3i4, un nouveau collège qui reçut le nom de Montaigu. Cet établissement fut agrandi l'an 1389 par Pierre de Montaigu, évêque de Laon, cardinal et neveu de Gilles Aicelin, lequel, en mourant, le mit sous la direction de Philippe de Montaigu, son cousin, et évêque d'Évreux,

Louis de Montaigu, dit de Listenois, chevalier, prétendit que les maisons que ses parents avaient données pour celte fondation lui appartenaient; mais enfin, pour avoir part à cette bonne œuvre, il consentit qu'elles restassent à ce collège, par acte du 17 janvier 1392, à condition que ce collège s'appellerait à l'avenir de Montaigu. Philippe, ci-devant éveque d'Evreux, et pour lors de Noyon, fit, le 25 juillet 1402, des statuts pour les boursiers, et établit le chapitre de Notre-Dame de Paris visiteur et réformateur de ce collège, et lui donna le pouvoir de nommer le principal et d'installer les boursiers.

Les grands biens que Louis Mallet, sieur de Graville et amiral de France, fit à ce collège, portèrent le chapitre de Notre-Dame à céder son autorité a Jean Standoncht, et ce principal la transporta bientôt après au prieur delà Chartreuse de Paris (1). Jean Standonclit, pendant qu'il fut principal, fit pour la discipline et la

(1) Sous le règne de Louis XII, en i499> ce principal fut accusé auprès du Parlement d'avoir déclamé publiquement contre le procès intenté à Jeanne de France et le nouveau mariage de ce monarque avec Anne de Bretagne, et il fut condamné à un bannissement perpétuel. Mais, quelques années après, Louis ayant été informé que cet homme dur et atrabilaire était foncièrement vertueux et bienfaisant, qu'il consacrait un riche patrimoine et le revenu de ses bénéfices à la subsistance des pauvres étudiants, qu'en le perdant le collège de Montaigu, qui était un asile toujours ouvert aux jeunes gens nés sans fortune et qui montraient des dispositions pour les lettres, avait perdu son unique soutien et était à la veille d'être détruit, il eut honte de se trouver persécuteur d'un homme de bien. Dans une lettre qu'il écrivit au Parlement il fit luimême l'éloge de son ennemi ; il ordonna qu'on abolit l'arrêt rendu contre lui, qu'on le rappelât au plus tôt et qu'on le rétablit avec honneur dans toutes ses places. Hist. de France, par Granier, t. 21, p. 96 et 97.

manière de vivre des boursiers de ce collège, des statuts et des règlements qui portent les caractères de la sainteté et de l'austérité de ses mœurs. Suivant ces statuts, nonseulement les boursiers faisaient toujours maigre, mais même jeûnaient perpétuellement, à l'exception d'un petit morceau de pain qu'on leur donnait le matin à déjeuner; car ils ne goûtaient jamais. Leur principal repas était ainsi composé : pour premier plat ou pour entrée, la trentième partie (F une livre de beurre ; ensuite une soupe aux légumes, sans graisse; un demi-hareng ou un œuf aux jeunes écoliers, un hareng entier ou deux œufs aux théologiens, et pour dessert un peu de fromage ou quelques fruits. Les prêtres seuls pouvaient boire un peu de vin , une pinte partagée en trois, et on ne pouvait le boire pur; chacun devait ajouter en sus à sa portion au moins le quart en eau. Le jeûne était observé, indépendamment du Carême, pendant l'Avent et tous les vendredis. Les écoliers servaient tour a tour, pendant une semaine, à la cuisine et au réfectoire. Quant à leur costume, il consistait en un camail et une cape, ce qui les avait fait appeler les pauvres tapettes de Montai gu. Les prêtres et les théologiens portaient des habits noirs, les autres gris, et d'une étoffe qui ne devait pas dépasser le prix de vingt sous de Paris l'aune. Ces pauvres écoliers avaient pour eux une chapelle haute ; mais ils pouvaient descendre dans l'oratoire qui était au bas, et où on célébrait les offices poulies riches, c'est-à-dire pour les pensionnaires.

L'extrême rigidité du règlement auquel étaient soumis les écoliers pauvres de Montaigu influa sur le traitement des autres ; car de tout temps les écoliers de Montaigu ont passé dans l'Université pour les plus malheureux, et

encore avant la Révolution ce collège avait le surnom dérisoire de collège des Haricots. Au seizième siècle, Erasme, y étant demeuré quelque temps , tomba malade par l'effet de l'insalubrité du logement et de la nourriture. La vermine était appelée Xêpervier de Montaigu , et Rabelais met ces paroles dans la bouche de Pornocrates : « Ne pensez pas que j'aie mis mon fils aucollége de Pouillerie qu'on nomme Montagut ; mieux l'eusse voulu mettre entre les guénaux des Saints-Innocents, pour l'énorme cruauté et vilennie que j'y ai congnue; car trop ( beaucoup ) mieux sont traités les forcés ( forçats ) entre les Maures et les Tartares, les meurtriers en la maison criminelle, voire certes les chiens en vostre maison, que ne sont ces malotrus audit collège; et, si j'étois roi de Paris , le diable m'emporte si je ne mettois le feu dedans, et ferois brusler et principal et régent qui endurent ceste inhumanité devant leurs yeux estre exercée . » Et ailleurs, à propos d'Antoine Tempeste , l'un des successeurs de Standoncht, renommé pour sa brutale sévérité : « Ce Tempeste, dit-il, fut ung grand fouetteur d'escholiers au collège de Montagut. Si par fouetter pauvres petits enfants, escholiers innocents , les pédagogues sont damnés, il est, sur mon honneur, en la roue d'Ixion, fouettant le chien courtaut qui l'esbranle. » Le traitement des écoliers de Montaigu ne fut amélioré qu'en i683 et en 1744* A cette dernière époque , par arrêt du Parlement, les boursiers furent dispensés de certaines veilles pour les offices, et obtinrent de faire gras à dîner et de goûter.

En 1317 Geoffroy Duplessis , notaire du pape Jean XXII et secrétaire de Philippe le Long, fonda un nouveau collège dans son hôtel de la rue Saint-Jacques;

il voulut Tappeler collège de Saint-Martin du Mont, à cause d'un oratoire dédié à ce saint, qui se trouvait déjà dans cette maison; mais on ne l'appela jamais, même dans les chartes faites vers l'époque de sa fondation, que le collège du Plessis. Geoffroy y établit un certain nombre de bourses pour des écoliers des diocèses de Tours , de Saint-Malo, de Reims, de Sens, d'Évreux et de Rouen. Quelques années après, le même personnage fonda le Collège des Marmoutiers à côté de celui de Saint-Martin , et la chapelle que l'on bâtissait alors fut commune aux deux établissements. S'étant ensuite fait religieux dans l'abbaye de Saint-Martin de Tours, il soumit les. deux collèges à l'abbé son supérieur. Plus tard la modicité des revenus du collège du Plessis occasionna une diminution successive de ses boursiers; mais l'établissement se soutenait encore par la réputation que lui avaient acquise sa bonne discipline et le mérite de ses professeurs.

Le collège de Cornouailles , situé rue du Plâtre-Saint- Jacques, doit sa première origine à Galeran Nicolas ou Nicolaï , dit de Grève, qui laissa par son testament , en i3i7, le tiers de ses biens aux pauvres écoliers du diocèse de Cornouailles ou Quimper-Corentin faisant leurs études à Paris. Les exécuteurs testamentaires ne purent s'occuper de cette fondation qu'en i32i . Ils créèrent d'abord cinq bourses et placèrent les écoliers, dont ils avaient laissé la nomination à l'évêque de Paris, dans le collège que venait de fonder Geoffroy du Plessis , secrétaire de Philippe le Long. Les choses restèrent en cet état jusqu'en i38o, époque à laquelle Jean deGuistri, maître es arts et en médecine, né dans le diocèsede Cornouailles, acheta dans la rue du Plâtre une maison où il logea les cinq boursiers

80 niSTOIRE DE PARIS. (1270 1328)

ses compatriotes, et qui prit le nom de collège de Cornot/ailleSy d'après le statut d'approbation de l'éveque de Paris, du 3o juillet i38o. 11 avait créé de nouvelles bourses, et plus tard leur nombre fut encore augmenté par les donations de différentes personnes.

Le collège de Narbonne, situé rue de La Harpe , fu t fondé en 1 3 r 7 par Bernard de Farges , archevêque de Narbonne, dans la maison qu'il habitait rue de La Harpe. Le prélat consacra les revenus du prieuré rural de Sainte- Marie-Madeleine, près la Redorte, au diocèse de Narbonne, à entretenir dans cet établissement six écoliers natifs de son diocèse. En même temps un jurisconsulte, nommé Amblard Cerène, y fonda une bourse pour un chapelain. Pierre Rogier, né à Limoges, et qui avait obtenu néanmoins une bourse dans ce collège, étant devenu pape, sous le nom de Clément VI, après avoir été archevêque de Narbonne, y fonda dix bourses nouvelles et donna à cet effet au collège le prieuré de Notre-Dame de Marseille, près de Limoux. Malgré les statuts arrêtés en i3i7, qui consacraient les neuf bourses à des écoliers des facultés des arts et de théologie, on avait admis des étudiants en médecine, en droit civil et en droit canon; mais ceux-ci en furent exclus, en 1 544? Par les règlements du cardinal de Lorraine, archevêque de Narbonne, qui fixa le nombre des boursiers maîtres et élèves à seize, en assignant l\0 livres par an à chaque maître et no aux élèves. En i5q9 l'exercice des basses classes de ce collège fut rendu public.

Le collège de Tr égaler et de Léon, situé place Cambrai, devait son origine à Guillaume de Coatmohan, grand chantre de l'Eglise de Tréguier, docteur en droit de la

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Faculté de Paris, qui, par son testament du 20 avril 13^5, le fonda pour huit boursiers pris dans sa famille ou dans le diocèse de Tréguier. Les statuts que l'on fit pour ce collège, en 141 19 lui donnèrent de la réputation, et déterminèrent Olivier Douj on, docteur en droit, à y fonder, l'année suivante, six bourses nouvelles. Enfin, en r 5y5 , ce collège fut considérablement augmenté par l'adjonction qui lui fut faite du collège de Karembert. Celui-ci, qui portait aussi le nom de Léon , parce qu'il avait été créé pour des élèves de ce diocèse, était situé près de Saint- Hilaire et se trouvait voisin de celui de Tréguier, sans lui être contigu. La pauvreté de ses revenus avait forcé les écoliers à vendre successivement les bâtiments, les matériaux , les biens au collège de Tréguier, à qui l'héritier de Guillaume de Coatmohan donna enfin remplacement. Les acquéreurs firent construire les édifices, et leur collège devint le collège de Tréguier et de Léon. En 1610 Henri IV fit acheter ces deux collèges et celui des Trois-Êyêques ou de Cambrai, pour faire élever sur leur emplacement le collège royal de France .

Enfin le collège dArras\ situé rue d'Arras, fut fondé vers l'an i3a8 par Nicolas LeCandelier ou LeCanderlier, abbé de Saint-Waast d'Arras, avec le produit de legs pieux dont il était l'exécuteur et de ses propres donations, pour donner les moyens de s'instruire à un certain nombre de pauvres écoliers du diocèse d'Arras. 11 fut d'abord établi dans la rue Chartière, vers le Glos-Bruneau ; mais depuis il fut transféré dans la rue d'Arras, alors appelée rue des Murs, vis-à-vis le collège du cardinal Lemoine, près de la rue Saint-Victor. En 176^ ou 1764 il fut réuni au eol-

BIST. l)E PAIUS.

lége de Louis-le-Grand, à cause de la modicité de ses revenus (i).

Nous avons mentionné plus haut le miracle qui eut lieu à Paris, en 1291, lorsqu'un juif (nommé Jonathas) commit un sacrilège envers la sainte hostie. Sur le lieu même où s'était manifestée d'une manière si merveilleuse la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie , un bourgeois, Reinier Flaming, avait fait bâtir, trois ans après, un oratoire qui fut appelé la chapelle ries Miracles. En 1299 Guy de Joinville à qui Philippe le Bel et Reinier Flaming avaient concédé la propriété du juif , y établit un monastère dont les religieux prirent le titre d'Hospitaliers de la Charité de Notre-Dame.

Les lettres patentes par lesquelles Philippe le Bel donna cette maison aux Frères de la Charité de Notre- Dame furent longtemps déposées en original aux archives du couvent des Billet tes et rapportées par Dubreuil dans son Théâtre des antiquités de Paris. Comme cette maison était dans la censive et seigneurie de la Bretonnerie de Paris, que l'on nommait la terre ou le Fief aux Flamands, les Frères de la Charité de Notre-Dame obtinrent de Jean Arrode , seigneur de ce fief, des lettres d'amortissement , datées de l'an i3o2 et du mercredi jour de la fête de Jehan Décolace. Elles sont aussi rapportées dans les Antiquités de Dubreuil. Le fief aux Flamands, dont dépendaient plusieurs hôtels et grandes maisons, subsistait encore avant la révolution de i 789 et appartenait toujours au couvent des Billettes.

Les Frères de la Charité de Notre-Dame s'étaient érigés

(1) Voir Heurtaut, M. de Gaulle et les divers historiens de Pari

en corps de communauté, du chef de Guy de Joinville et du leur, sans l'approbation du Saint-Siège, ce qui était défendu par les canons; le pape Clément VI, par une bulle datée d'Avignon et du 29 août de l'an i3/|6, leur donna l'absolution de toutes les censures qu'ils avaient encourues , et par une autre bulle, datée du même lieu et de l'an i347, leur ordonna de quitter leurs anciens statuts pour prendre la règle de saint Augustin, et l'habit qu'elle prescrit. Le couvent des Billettes devint dès lors un prieuré conventuel de l'ordre de Saint- Augustin, sous l'autorité d'un général qui résidait originairement à Boucheromont. La régularité des mœurs et la piété de ces Frères de la Charité leur acquirent une juste admiration. L'an 1 408 la rue des Jardins avait changé de face ; le couvent et l'église des Billettes étaient comme enterrés ; les religieux qui l'occupaient furent obligés de bâtir nonseulement de nouveaux cloîtres, mais aussi une nouvelle église. L'ancienne devint souterraine et servit de cimetière aux religieux et aux bienfaiteurs du couvent. En dépit de tous ces changements la chapelle du Miracle fut toujours conservée. Les armes de France sculptées aux voûtes du cloître attestèrent la protection que nos rois ont accordée à cette maison. L'université de Paris lui donna aussi des marques de son estime ; car elle lui attribua droit de collège, et par là ses religieux en devinrent membres. Plus tard, il est triste de le dire, les Frères de la Charité de Notre-Dame déchurent tellement de l'estime et de la réputation qu'ils s'étaient acquises qu'au commencement du dix-sej tième siècle on entreprit de les réformer; mais le petit ne libre de religieux, qui n'était que de quarante dans tous les couvents de l'ordre, leur

indocilité, leur division, et la ruine du temporel de leurs maisons, rendirent inutile ce pieux, dessein et firent qu'on prit le seul parti qu'il y eut à prendre, qui étoit de laisser éteindre cet ordre., et de permettre à ses membres infortunés de traiter avec différents ordres religieux pour s'assurer du pain et le nécessaire à la vie (i). Ceux des Billettes traitèrent de leur couvent avec les Pères feuillants, qui avaient dessein d'y établir leur noviciat; mais, comme on donna à ces derniers deux jardins ou emplacements dans la rue d'Enfer, au faubourg Saint-Michel , ils trouvèrent cette situation plus convenable et renoncèrent aux droits qu'ils venaient d'acquérir sur le couvent des Billettes. Les Carmes réformés de l'observance de Rennes, en la province ecclésiastique de Tours, qui cherchaient depuis longtemps à s'établir à Paris, saisirent cette occasion et acquirent, le il\ juillet i63i , le couvent des Billettes, en s'engageant à a loger, nourrir, traiter, chauffer, blanchir et soigner » les anciens religieux du même couvent, et en outre à payer à chacun d'eux pour son vestiaire cent livres , et au prieur deux cents livres par an.

Ainsi les Carmes furent établis dans ce couvent des Billettes. Ce dernier nom leur fut donné pour les distinguer des autres religieux carmes établis à Paris , du nom de la rue où était situé leur monastère ; mais on ignore l'origine de la dénomination de rue des Billettes. Sauvai croit qu'elle vient du péage, qu'on appelait billette, à cause d'un billot de bois qui était à la porte de la maison où il se payait. Sur la grande porte de l'église, au dehors,

(1) Heurtaut.

était peinte, en lettres gothiques noires sur un fond blanc, cette inscription :

Ici est l'église et monastère aux Frères de l'ordre de la Charité de Notre-Dame, fondé en l'honneur et révérence du saint sacrement de l'autel, où le précieux sang miraculeux de la sainte hostie a été répandu.

Au-dessus de l'entrée de la chapelle du Miracle , que Ton conservait toujours et dans laquelle on descendait par un escalier, on lisait encore, en i685, l'inscription suivante :

Ci-dessous le juif fit bouillir la sainte hostie.

Des travaux exécutés à cette chapelle l'ayant fait disparaître , on la remplaça par celle-ci :

Cette chapelle est le lieu où un juif outragea la sainte hostie,

qui subsista après la reconstruction presque totale de l'église, faite en 1754.

Le corps de Papire Masson , historien estimé , et le cœur d'Eu de de Mézerai, historiographe de France, furent déposés dans cette église.

En 1790 le gouvernement supprima ce couvent de Carmes. L'église et les bâtiments monastiques ont, vers l'an 18 12, été concédés aux protestants de la confession d'Augsbourg. L'église a été convertie en un temple luthérien, et dans les autres bâtiments sont deux écoles d'enseignement mutuel pour les jeunes gens de cette confession. Les catholiques eussent désiré qu'un lieu ou s'était accompli, en face de tout un peuple, l'un des miracles les plus étonnants qui aient attesté la sainteté du sacrement de l'Eucharistie, n'eût point été dévolu aux ennemis de leurs dogmes, à ceux qui racontent, le sourire

sur les lèvres, l'abominable profanation dont fut témoin Paris au treizième siècle.

En 1288 Jean Séquence, chefcier de Saint-Merry, et une dame nommée Constance de Saint-Jacques fondèrent dans la rue Sainte-Avoie une communauté formée de pauvres femmes veuves, âgées au moins de cinquante ans. Les religieuses de cette maison étaient désignées sous le nom de Mères et sœurs de la chapelle Sainte-Avoie. Sans avoir de statuts réglementaires fixes, elles se rattachaient à l'ordre de Saint-Augustin. Vers le même temps on remarquait la chapelle et l'hôpital des Haudriettes, dont les commencements ont donné lieu, de la part des annalistes, à des recherches plus savantes qu'utiles.

Au témoignage de plusieurs chroniques sainte Geneviève fonda le monastère des Haudriettes ; d'autres se bornent à faire remonter l'origine de cette institution au règne de saint Louis. Le premier acte dans lequel il en soit fait mention est une charte de Philipe le Bel, donnée à Milly, au mois d'avril i3o6, par laquelle ce prince permet à Etienne Haudry de bâtir une chapelle sur le terrain qu'il possédait à la Grève, tenant d'un long à V hôpital des pauvres qu'il avoit fondé. On n'est point d'accord sur le rang social qu'occupait Etienne Haudry, dont la famille , selon Dubreuil, était j adis grande et célèbre. Sauvai n'est guère plus explicite. « J'ai vu des chartes , dit-il , où tantôt il prend la qualité de bourgeois, tantôt celle d'échevin de Paris, tantôt les deux ensemble ; tantôt celle de panetier du roi et tantôt de secrétaire de saint Louis. Et, quoique je n'aie manié aucun titre de ceux où il soit qualifié de secrétaire ou officier de saint Louis , ce sont pourtant les seules qualifications qui lui soient données tant par le peuple que

,1270-1328) LIVRE Vil. CHAPITRE IV. 87

par les Haudrieltes. » Une tradition au moins suspecte, selon M. de Gaulle, et que nous citons après lui, rapporte qu'Etienne Haudry, de retour de la première croisade de saint Louis, était parti pour le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Ayant été longtemps sans donner de ses nouvelles, Jeanne la Dalonne, sa femme , qui le crut mort , fit un hôpital de sa maison. Elle s'y renferma avec quelques femmes, et Haudry augmenta plus tard cette fondation. Enfin d'autres prétendent qu'il fit bâtir cet hôpital à son retour de Palestine , en reconnaissance des soins que plusieurs dames veuves auoienteus de sa femme en son absence. Il y a là une question d'érudition assez secondaire que nous ne chercherons pas davantage à éclaircir.

Les femmes qui desservaient cet hôpital embrassèrent plus tard une règle religieuse , et le peuple les désigna sous le nom d'Haudriettes. L'établissement fondé par Etienne Haudry était situé à l'angle de la rue de la Mortellerie et d'une autre rue également appelée rue des Haudriettes. Ce sont là de vieux noms qui disparaissent l'un après l'autre sous le marteau des démolisseurs, et que nous ne regretterons pas beaucoup, parce que le soleil et la vie pénètrent enfin dans les quartiers sombres et humides dont se composait trop souvent le Paris du moyen âge.

Et ici encore qu'on nous permette, pour la clarté de notre récit, de suivre l'histoire de la communauté des Haudriettes, de dire comment elle fut absorbée par un autre établissement religieux, et de rattachera cet incident l'origine d'une église moderne dédiée sous le vocable de l' Assomption.

Les Haudriettes étaient religieuses lorsqu'en 1622 le cardinal de la Rochefoucauld, grand-aumônier de France, les transféra dans une maison fondée à l'angle de la rue Saint-Honoré et de la rue INcuve de Luxembourg. Bientôt après il supprima cette congrégation hospitalière et fit servir l'établissement de la rue Saint-Honoré à une institution nouvelle qu'il fonda sous le nom de couvent des religieuses de V Assomption, et à laquelle il donna la règle de saint Augustin. Cette transformation des Haudriettes en religieuses augustines ne s'accomplit pas , à ce qu'il paraît , sans une certaine résistance dont il fallut venir à bout à l'aide démesures coërcitives.

Le 4 septembre 1622 il fut enjoint à Berger, conseiller au Parlement, et à Hinselin, correcteur en la chambre des comptes, de faire sans retard conduire les Haudriettes à l'Assomption. Le 6 , par les soins de ces deux officiers de justice, quinze Haudriettes furent enlevées de leur couvent et transportées dans celui de la rue Saint-Honoré. « Le 20 novembre suivant, dit Sauvai, une sentence du cardinal de la Rochefoucauld autorisa cette translation, supprima l'hôpital d'Etienne lïaudry et en attribua les revenus au couvent de l'Assomption. Le pape Grégoire XV et le roi approuvèrent la suppression de cet hôpital et la mutation des Haudriettes; mais celles de ces religieuses qui n'avaient pas voulu être transférées au couvent de l'Assomption avec leurs corecluses formèrent un pourvoi au grand conseil et firent opposition à l'enregistrement des bulles du pape et des lettres patentes du roi. Un arrêt du i3 décembre 1624 intervint, qui ordonna que ces filles seraient réintégrées dans leur hôpital et seraient rétablies en tous leurs biens et revenus. Le cardinal de la

Rochefoucauld eut le crédit de faire évoquer l'affaire au conseil privé, lequel fit défense aux Haudriettes de se prévaloir du jugement qu'elles avoient obtenu, et cassa , le 11 juillet IÔ2D, l'arrêt du i3 décembre 1624. A peine le cardinal fut-il mort que les Haudriettes firent intervenir Adam Haudry , l'un des descendants de leur fondateur, et adressèrent requête au Parlement, le 16 juin iôZp, suppliant la cour d'empêcher que la mémoire et les monuments de la charité de leur fondateur fussent abolis, et de vouloir bien rétablir dans son hôpital les veuves qu'il y a voit fondées. » En 1649 enes ^rent intervenir le cardinal Alphonse du Plessis, grand-aumônier de France, et elles obtinrent, le 9 août i65i, un arrêt condamnant les Filles de l'Assomption à rapporter les titres et papiers qui leur constituaient les biens et revenus de l'hôpital des Haudriettes. Les religieuses de l'Assomption formèrent pourvoi par requête civile, et obtinrent du roi des lettres patentes qui portaient approbation de leur conduite et autorisaient les actes du feu cardinal de la Rochefoucauld. Survint un arrêt du 11 décembre qui appointa les parties. Enfin, le 1 5 juin 1659, les administrateurs de l'Hôpital général, étant intervenus au procès, démontrèrent que « le roi leur avait accordé, par lettres du mois de décembre i657, toutes les maisons, revenus, hôpitaux, et tous les autres biens des pauvres de la prévôté de Paris , soit usurpés, délaissés ou détournés pour un usage autre que pour celui destiné par leur fondateur. Les administrateurs de l'Hôpital général durent céder devant le crédit des Filles de l'Assomption, et ils se laissèrent débouter de leur demande. » En 1670 les Filles de l'Assomption firent commencer la construction d'une église, sur les desseins de Charles

Érard, ancien directeur de l'Académie royale de Peinture. Cet édifice fut achevé en 1676; le mardi 14 août de la même année l'archevêque de Bourges y dit la première messe, et il y officia pontificalement le lendemain, jour de l'Assomption.

L'église de l'Assomption est de forme ronde; elle consiste en un dôme décoré de quatre arcs, entre lesquels sont des pilastres corinthiens accouplés qui soutiennent un grand entablement. La circonférence delà voûte sphérique, qui surmonte le dôme, est d'environ 65 mètres dans œuvre. Le comble est terminé par un lanternon soutenu par des consoles. Le portique qui conduit à l'église s'appuie sur huit colonnes corinthiennes, élevées sur huit degrés. Leur profil est assez correct, mais l'entablement et le fronton ne répondent pas aux modules des colonnes, et la corniche n'a pas assez de saillie. On reproche justement à cette église d'être, à l'intérieur, beaucoup trop élevée pour son diamètre. L'effet résultant de ce défaut, qu'exagère encore la nudité des murs, donne à l'intérieur du dôme la désagréable apparence d'un puits profond et nullement la grâce d'une coupole bien proportionnée. Ce qu'il y a de plus remarquable dans la construction, c'est la forêt ou charpente. La voûte est ornée d'un grand morceau de peinture à fresque, représentant V Assomption de la Vierge; cette peinture est de Lafosse. Avant la Révolution on remarquait dans cette église plusieurs bons tableaux des meilleurs maîtres du dix-huitième siècle. Parmi les peintures modernes qu'on y a placées on distingue un tableau de M. Gautherot, représentant saint Louis donnant la sépulture aux pestiférés.

En 1 790 l'Assemblée constituante supprima ce couvent

0*70-1838) LIVRE VII. CHAPITRE IV. gi

et toutes les communautés religieuses, dont les biens furent aliénés au profit de la nation. Le décret fut rendu sur le rapport de M. de la Rochefoucauld, l'un des descendants du cardinal qui avait détruit le couvent des Haudriettes et réuni leurs biens à ceux des religieuses de l'Assomption. Durant la tourmente révolutionnaire l'église de ces religieuses fut transformée en magasin et les archives du couvent furent brûlées. Après le concordat le premier consul décida que l'église de l'Assomption serait à l'avenir la paroisse du premier arrondissement de Paris, en attendant la construction de l'église de la Madeleine. D'après le décret du 26 janvier 1 856 elle doit former une nouvelle paroisse; en attendant, on y célèbre des offices comme dans une chapelle ouverte au public. C'est dans la chaire de l'Assomption que, pour la première fois, à Paris, s'est fait entendre l'illustre Père Ventura, dont on déplore aujourd'hui la perte. Les paroles qu'il prononça alors produisirent une vive impression. « Bons habitants de Paris, dit-il, j'espère que vous ne serez pas moins indulgents que les habitants du Midi pour l'Italien qui a peut-être le plus aimé la France. J'espère que vous voudrez bien lui pardonner le défaut de forme grâce à l'importance du sujet. J'espère que, me trouvant assez zélé pour votre salut , assez chrétien , assez catholique, vous me trouverez, par cela même , assez français. »

Quelques établissements d'un autre ordre furent fondés à Paris durant la même période. En premier lieu nous mentionnerons la boucherie de Saint -Germain des Prés.

Elle dut son origine, selon Sauvai., à l'abbé Gérard de Moret, qui permit, en 127/4, « à la prière des habitants

Cp HISTOIRE DE PARIS. (1270-1328)

d'alentour, » aux bouchers de la rue de Saint-Germain d'établir seize étaux dans la campagne, entre les murs de l'abbaye et ceux de l'Université, sur le chemin qui conduisait au couvent des Frères mineurs ou Cordeliers. Le terrain fut bientôt couvert de maisons, et l'établissement des boucliers donna son nom à la rue des Boucheries Saint- Germain. Les bouchers de Saint-Germain, pour prix de l'autorisation qu'ils recevaient, s'engagèrent à payer une rente de 20 livres tournois à l'abbé , et autant au prévôt du monastère, à ne pas augmenter le nombre des étaux et à n'en louer aucun qu'à des gens originaires du bourg de Saint-Germain. A défaut de payement, dit l'acte dressé à ce sujet, l'abbé pouvait faire saisir les viandes et en disposer sans être obligé à restitution. Dans le livre de la Taille de Paris, de l'an 1292, publié par M. Géraud, figure, parmi l'énumération des rues qui étaienthors des murs, la rue de la Boucherie de la ville de Saint-Germain des Prés, où se trouvaient, entre autreshabitants imposables, cinq bouchers. En 1 374 ^es descendants de ceux qui avaient obtenu la concession de Gérard augmentèrent la rente en s'obligeant à payer 20 livres parisis au lieu de 20 livres tournois ; ils disent dans l'acte que les seize étaux , qui ne pourront être augmentés , « sont et seront dans la rue par ou l'on va de l'église de Saint-Germain à la porte de Paris près des Frères mineurs. » Outre ces seize étaux , il en existait trois autres appartenant en propre aux religieux de l'abbaye de Saint-Germain, qui ne pouvaient les donner qu'à des personnes nées ou mariées dans le bourg. Après la bataille de Poitiers et la prise du roi Jean, lorsque le roi d'Angleterre menaçait d'assiéger Paris du côté de Montlliéry, les boucheries furent transférées

dans l'intérieur de la ville , sur le terrain de l'Université; ensuite, lors des sanglants démêlés des maisons d'Orléans et de Bourgogne, les bouchers furent désarmés, ainsi que ceux de Sainte-Geneviève , et les étaux transférés au bout du pont Saint-Michel , sur le quai, devant l'hôtel de la Couronne ; mais plus tard ils furent rétablis dans le faubourg Saint-Germain, où ils se multiplièrent bientôt, au point que les trois maisons réservées aux religieux, en 13^4? devinrent la petite boucherie jointe au marché Saint-Germain (i).

Ici nous devons rappeler les commencements d'une institution utile; nous voulons parler de la confrérie des Chirurgiens .

Fondée par Jean Pitard, chirurgien de saint Louis, sous l'invocation de saint Corne et de saint Damien , cette confrérie ne fut régulièrement organisée et légalement autorisée que sous le règne de Philippe le Hardi , vers l'an 1278. Tous ses membres se réunissaient dans l'église Saint-Côme et juraient d'observer les règles établies par les statuts , et dont plusieurs sont rappelées dans un arrêté du prévôt de Paris dont la date remonte aux dernières années du treizième siècle. Il y est dit, entre autres choses : « Et corne en Paris soient aucun et aucune qui s'entremètent de cyrurgie qui n'en sunt pas digne, et perilz de mort d'ornes et de méhainsde menbres en aviennent et porroient avenir, li prevoz de Paris, par le conseil de bonnes gens et de preudomes du mestier, a esleu vj des meilleurs et des plus loiaus cyrurgiens de Paris ; liquel ont juré sur sains, devant le prevost, que eus bien et loiaunieut

(i)M. de Gaulle.

en cercheront et examineront ceus qu'il créeront et éluderont qu'il ne soient digne d'ouvrer. Et n'en déporteront ne grèveront , ne por amour ne por haine. Et ceus qui ne seront digne, il nous en bandront les nons en escrit, et nos leur deffendrons le mestier, segont ce que nos verrons que resons soit. Et si nous bandront en escrit les nons de ceus qui seront digne d'ouvrer de cyrurgie pour fère le serment devant dit. Se aucun des vj jurez devanz diz moroit , li v esliroient le plus preudome et le meilleur de cyrurgie qu'ils trouveroient, et le nous bandroient en escrit ou lieu de celui qui mors seroit , et feroit le serment dessus dit. Li vj jurez desus diz, pour services des serjans et por autres coustanges qu'il auront ou mestier desus dit, auront le quart denier des amendes qu'il feront lever du mestier, si corne de ceux qui iroient contre leur serment, et corne de ceux à ;qui nous deffendrons le mestier qui n'en sont digne, se il s'en entremetoient sur nostre deffense. » Par une ordonnance datée du mois de novembre i3n Philippe le Bel défendit « à quelque homme ou femme que ce soit d'exercer l'art de chirurgie, en public ou en particulier,, s'ils n'ont esté auparavant examinez et approuvez par les chirurgiens jurez de Paris, appelez par maistre Jean Pitard , chirurgien juré du roy au Ghastelet de Paris , ou par ses successeurs dans ceste office. »

Les barbiers étaient alors chirurgiens pour la plupart, ce qui fit naître souvent des querelles entre ces deux corporations. Les chirurgiens, protégés par le prévôt, firent signer, en i3oi, à tous les barbiers, au nombre de vingtsix, la déclaration suivante : « L'an de grâce mille trois cens et un, le lundi après la mi-aoust, furent semons tuit

li barbier qui s'entremètent de chirurgie, dont les noms sont cideseuz escriz, et leur fut défendu , suz peine de cors et de avoir, que cil qui se dient cirurgier barbier que ils ne ouvreront de l'art de cirurgie devant ce que il soit examinez des mestres de cirurgie, savoir ou non se il est souffisant audit mestier fère ; item, que nul barbier, se ce n'est en aucun besoin d'estancher le blécié, il ne s'en pourra entremètre dudit mestier; et si tost que il aura estenchié ou afeté, il le fera savoir à joustice, c'est à savoir au prévostde Paris ou à son lieutenant, sus la peine desus dite. » Les barbiers avaient à la tête de leur corporation le premier barbier du roi. En 1^77 leur chef , Jean de Pracontal, obtint de Claude Rousselet, doyen de la faculté de médecine, que les barbiers-chirurgiens, désignés sous le nom de chirurgiens de robes courtes, fussent admis au nombre des écoliers. Cette décision fut la source de soixante années de procès et de querelles entre les chirurgiens de robes courtes et les confrères de Saint-Côme. Enfin ils se réunirent. Quatre ans après, en 1660, un arrêt du Parlement, sollicité par la faculté de médecine et l'Université, défendit aux barbiers-chirurgiens de prendre la qualité de bacheliers, licenciés, docteurs et collège, mais seulement celle d'aspiransy maîtres et communauté (1).

A plusieurs reprisés nous avons parlé de la haute cour de justice qui porte dans notre histoire le nom de Parlement de Paris ; ce fut durant la période dont nous venons d'esquisser le récit, et sous le règne de Philippe le Bel, que cette magistrature devint sédentaire et reçut une organisation régulière. Pour ne point revenir, à chaque règne,

(1) M. de Gaulle.

Cj6 HISTOIRE DE PARIS. (1270-1328)

sur cette institution judiciaire et sur les développements qu'elle reçut avec le temps, nous croyons nécessaire d'anticiper une fois de plus sur les dates, et de grouper ici les divers détails qui se rattachent au parlement de Paris envisagé comme pouvoir et comme tribunal.

Ainsi qu'on l'a vu plus haut, cette cour de justice, comme tous les corps dont les pouvoirs ne reposent que sur des traditions et des précédents, n'avait que des droits imparfaitement définis. Dans l'origine elle avait été instituée pour appliquer et interpréter le droit civil ou les coutumes; alors elle suivait le roi dans ses excursions, elle était ambulatoire, afin qu'il fût bien prouvé que la justice émanait du monarque et ne pouvait être distraite de son autorité. La nécessité des choses, la multiplicité des affaires avaient plus tard modifié cette situation, et le Parlement était devenu sédentaire. On s'était néanmoins efforcé de limiter sa juridiction en créant de pareilles cours de justice dans les grandes provinces, et toutefois, en face de la mobilité des institutions et des offices, le Parlement de Paris ayant conservé un caractère de stabilité et de permanence , l'opinion publique avait tenu compte de lui et les rois eux-mêmes l'avaient pris pour arbitre.

L'organisation du Parlement de Paris se compléta lentement et successivement. Cette compagnie formait un corps unique , mais pour l'expédition des affaires elle était partagée en plusieurs chambres, qui avaient chacune leur compétence particulière.

La grand 'chambre , qui remplaçait en quelque sorte la chambre aux plaids ou des hauts barons du parlement de saint Louis, était composée du premier président de

la compagnie (i), de neuf présidents à mortier, ainsi nommés parce qu'ils portaient le bonnet ou mortier, qui était la marque distinctive de la justie souveraine , de vingt-cinq conseillers laïques et de douze conseillers clercs. Les princes, les ducs et pairs, le chancelier ou le garde des sceaux, les conseillers d'Etat, quatre maîtres des requêtes de l'hôtel désignés par le roi , l'archevêque de Paris et le bailli de Cluny y avaient séance. Les Pairs, en leur qualité de premiers conseillers du Parlement, prenaient rang après les présidents. C'était, à proprement parler, la chambre des plaidoyers. On portait devant elle les causes des Pairs; elle jugeait leurs procès criminels, les crimes de lèse-majesté , les contestations qui intéressaient l'Hôtel-Dieu, les hospices et l'Université, et enfin les causes des grands officiers de la couronne; elle avait la haute direction des affaires de la compagnie.

\js&enquêtes y divisées en cinq chambres (2), jugeaient les appels portés contre toutes sentences rendues par les tribunaux inférieurs en matière civile quand le procès s'instruisait par écrit; elles jugeaient aussi les appels au correctionnel. Chacune de ces chambres avait deux présidents et vingt-cinq conseillers, qui étaient en général de jeunes magistrats ambitieux, ardents, et trop souvent disposés à servir les projets des factieux. II y avait d'ailleurs dans les chambres des enquêtes une espèce de jalousie contre la grand'chambre, qui affectait une suprématie à laquelle les jeunes conseillers avaient peineà se soumettre . Anciennement, lorsque le parlement de Paris ordonnait qu'on

(1) C'est dans le quatorzième siècle que ce titre fut pris par le chef du Parlement; jusque-là il s'était appelé premier maître ou souverain.

(2) Elles furent réduites à trois en 1756.

administrât la preuve de quelques faits , soit par titres, soit par témoins, les pièces qui avaient été représentées, ou le résultat des enquêtes qui avaient eu lieu, étaient apportés au Parlement, qui les renvoyait devant des commissaires pour les examiner. Ces commissaires ou rapporteurs, créés par saint Louis, furent, suivant Pasquier, constitués en chambre du Parlement sous le titre de chambre des enquêtes. Ces chambres n'avaient ni sceau ni greffe particulier ; leurs arrêts étaient portés au greffe delà grand' chambre.

La chambre de la Tournelle jugeait les procès criminels portés par appel au Parlement; elle était prise dans la grand'chambreet dans les chambres des enquêtes. Elle fut ainsi nommée, suivant les uns, parce que les cinq derniers présidents à mortier et dix conseillers de la grand'chambre y faisaient tour à tour le service pendant six mois, et deux conseillers de chacune des chambres des enquêtes pendant trois mois; suivant d'autres, son nom lui vient de ce qu'elle tenait ses audiences dans la tourelle ou tournelle du palais.

Il y avait deux chambres des requêtes du palais, composées chacune de trois présidents et; de quinze conseillers. Elles connaissaient en première instance, concurremment avec le tribunal des requêtes de l'hôtel (i), des causes dont l'examen lui était réservé par le privilège résultant des lettres de committimus et de gardes gardiennes accordées aux parties (2). Les chambres des requêtes étaient

(1) Le tribunal des requêtes de l'hôtel avait été spécialement institué pour juger sur les requêtes présentées par les officiers de la couronne ou de la maison du roi.

(2) On donnait ce nom à des lettres dont l'obtention était indispen-

(1270 1528) LIVRE VII. CHAPITRE IV. gt)

considérées comme faisant partie du Parlement, bien que, par la nature de leurs attributions, elles fussent en quelque sorte une juridiction spéciale. Leurs membres sont souvent désignés sous le nom de députés du Parlement aux requêtes du palais; mais ils assistaient à la réunion des chambres et aux réceptions.

La chambre de redit, ainsi appelée parce qu'elle fut créée par suite des différents édits de pacification rendus sous les règnes précédents, jugeait les causes où les réformés étaient parties principales. Elle était composée de conseillers tirés de la grand'chambre et d'un membre protestant

Toutes les chambres se réunissaient pour procéder à l'enregistrement des édits et lorsque le Parlement avait à délibérer comme corps politique; mais il n'y avait rien de réglé sur le mode de réunion. Les enquêtes prétendaient qu'il suffisait que la demande en fût faite par une de leurs chambres pour que cette réunion ne pût être refusée. La grand'chambre soutenait qu'à elle seule appartenait le droit de décider si elle devait avoir lieu, et le premier président se croyait le pouvoir de juger si la question d'opportunité devait être soumise à la grand'chambre.

Les mercuriales n'étaient plus ce qu'elles avaient été lors de leur création L'institution du tribunal de censure créé par Louis XII, et qui s'assemblait deux fois par mois, le mercredi, était depuis longtemps tombée en désuétude ; mais l'usage de signaler publiquement, à différentes

sable, même aux privilégiés de droit, pour plaider devant le tribunal de* requêtes de l'hôtel et y être jugés. Les lettres de gardes gardiennes étaient spécialement celles que l'on délivrait aux ecclésiastiques.

époques de l'année, les abus introduits dans l'administration de la justice s'était conservé. La mercuriale était un discours prononcé à huis clos, dans lequel l'orateur s'attachait à dénoncer ces abus, à rappeler à leurs devoirs publics et privés les magistrats et en général tous les gens de loi. Elle était prononcée soit par le procureur général, soit par l'un des avocats généraux.

Ces derniers magistrats remplissaient au Parlement les fonctions du ministère public.

Le procureur général représentait la personne du roi au Parlement et y agissait en son nom. Il veillait à ce que la discipline établie par les ordonnances et par les règlements fût observée.

Les avocats du roi, appelés avocats généraux depuis le seizième siècle seulement, ont une origine aussi incertaine que l'est celle du procureur général ; ils formaient le conseil de ce magistrat et parlaient aux audiences.

Les gens du roi, dans beaucoup de circonstances, parlaient au Parlement contre les édits qu'ils étaient chargés de présenter au nom du roi ; ils en attaquaient sans ménagement les dispositions ; puis, pour remplir leur charge, ils concluaient à l'enregistrement (i). Il y avait là une contradiction apparente dont il ne faut point chercher la cause dans le désir de se concilier, même aux dépens du roi, au nom duquel on agissait, les avantages flatteurs de la popularité. Le ministère public était alors moins qu'aujourd'hui sous la dépendance du pouvoir central. La vénalité des offices avait rendu les magistrats chargés de ce service en quelque sorte pro-

(i) Mémoires d' Orner Talon, collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France; Notice, sur Orner Talon, par MM. Pelitot et Monmerqué.

(1270-1328) LIVRE VII. CHAPITRE IV. IOf

priétaires inamovibles de leurs charges, et, tout en concluant, pour la forme, selon Tordre royal, ils tâchaient de maintenir l'indépendance de leurs opinions. Au fond il y avait dans cette situation quelque chose d'anormal et d 'irrégulier; mais les esprits n'étaient nullement choqués de voir les gens du roi perdre de vue la pensée du maître pour s'identifier aux compagnies près desquelles ils portaient la parole.

Le parlement de Paris avait de grands privilèges ; tous ses membres étaient exempts de la gabelle du sel, du ban, de l'arrière-ban, du logement des gens de guerre et de divers droits seigneuriaux ; ils jouissaient de la noblesse transmissible au premier degré, et non-seulement ils ne pouvaient être jugés que par les chambres assemblées, mais nulle instruction n'était permise contre eux: devant tout autre juge. Leur principale prérogative était le droit d'induit, c'est-à-dire le droit de se présenter aux bénéfices vacants. Si le président ou le conseiller qui demandait le bénéfice était clerc il pouvait le requérir pour lui-même ; s'il était laïque il pouvait le requérir pour toute autre personne. La charge de premier président n'était point vénale, et pour occuper cette haute dignité il fallait être âgé d'au moins quarante ans. Ce magistrat marchait dans les cérémonies avant le gouverneur de Paris et avait à sa porte une garde d'honneur (i).

(i) Voici la liste des premiers présidents du parlement de Paris jusqu'au 5 novembre 1789 :

Simon de Buci, jusqu'en 1871. Arnauld de Corbie, i388. Guillaume de Séris ou de Sens Ier, Guillaume de Sens II, 1399.

1373. Jean de Popincourt, i4o3.

Pierre d'Orgemont, 1373. Henri de Marie, i4i3.

Le costume de cérémonie du premier président et des présidents à mortier était le manteau d'écarlate fourré d'hermine et le mortier ou toque de velours noir. Le premier président portait deux galons d'or à son mortier; les autres présidents n'en avaient qu'un. Les conseillers, avocats et procureurs généraux avaient la robe d'écarlate et le chaperon rouge fourré d'hermine. Les greffiers en chef portaient la robe rouge avec Yêpitoge (ancien chaperon des présidents à mortier). Le greffier criminel et les quatre secrétaires de la cour avaient la robe rouge, ainsi que le premier huissier, dont le bonnet de drap d'or

Robert Mauger, 1418.

Philippe de Morvilliers, 14 36.

Adam de Cambrai, i456.

Yves de Scepeaux, 14H1 . Elie de Tourette ou Torrette,

Matthieu de Nanterre, i465.

Jean Dauvet, 1471.

Jean de Montigny, surnommé le

Boulanger, 1481 .

Jean de la Vacquerie, J.497.

Pierre Cotardi ou de Courtardi,

Jean de Gannai, 1507.

Antoine Duprat, i5i4- Pierre Mondot de la Marthonie,

Jean de Selves, 1529.

Pierre Lizet, i55o.

Jean Bertrand, i55i.

Gilles Lemaitre, i562.

Christophe de Thou, i582.

Achille de Harlay Ier, 161 1.

Nicolas de Verdun, 1627.

Jérôme de Hacqueville, 1628.

Jean Bochard de Champigny,

Nicolas Le Jay, 1640.

Matthieu Mole, i653.

Pomponne de Bellièvre, 1657.

Guillaume de Lamoignon , 1677.

Nicolas Potier de Novion, 1689.

Achille de Harlay II, 1707.

Louis Lepelletier Ier, 1712.

Jean-Antoine de Mesmes , 1723.

André Potier de Novion, 1724.

Antoine Portail, 1736.

Louis Lepelletier II, 1743.

René-Charles de Maupeou, 1757. Matthieu-François Mole, 1763.

René-Nicolas-Charles-Augustin de

Maupeou, 1768.

Etienne-François d'Aligre Ier, 1771.

Louis-Jean Berthier de Sauvigny,

Etienne-François d'Aligre II, 1788 Louis-François-de-Paule Lefèvre

d'Ormesson, 1789.

Jean -Baptiste-Gaspard Bochard de Saron, 5 novembre 1789.

(12-70-1328) LIVRE VII. CHAPITRE IV. Io3

était fourré d'hermine et enrichi de perles. Le premier président et les autres présidents étaient conduits dans le palais par les huissiers, la baguette à la main, et lorsqu'ils sortaient les huissiers marchaient devant eux jusqu'à la Sainte-Chapelle.

En i 284 Philippe le Hardi ordonna aux avocats des cours et justices de jurer sur le saint Evangile, sous peine d'interdiction, qu'ils ne soutiendraient que des causes justes, qu'ils les défendraient avec autant de zèle que de fidélité, qu'ils les abandonneraient dès qu'ils verraient qu'elles étaient fondées sur des chicanes et sur la méchanceté; que leurs honoraires seraient proportionnés à leur mérite et à la difficulté du procès, sans néanmoins pouvoir excéder la somme de trente livres *, qu'ils engageraient leur foi de ne rien prendre, ni directement ni indirectement ; que, s'ils violaient leur promesse, ils seraient notés de parjure et d'infamie, exclus de leurs fonctions et punis par les juges suivant la qualité du méfait ; enfin ils devaient renouveler ce serment tous les ans. Cette ordonnance, qui est datée de Paris, du mardi avant la fête de Saint-Simon et Saint- Jude, était publiée aux assises trois fois l'année. Le nombre des avocats au parlement de Paris s'éleva dans les derniers temps à plus de six cents.

Mentionnons ici un singulier droit concédé au parlement de Paris ( plus tard à d'autres parlements de France) et qu'on appelait le droit des roses. « Les ducs et pairs, dit Sauvai, soit qu'ils fussent princes ou fils de France, étoient tenus de porter tous les ans des roses au Parlement... Les Pairs de France des derniers temps dévoient et présentoient eux-mêmes des roses au Parlement en avril, mai et juin, lorsqu'on appeloit leurs rôles. Les

Io4 HISTOIRE DE PARIS. (1270-1328)

princes étrangers, les cardinaux, les princes du sang, les enfants de France, même les rois et les reines de Navarre, dont les pairies se trouvoient dans son ressort , en faisoient autant... Il ne serviroit de rien de rapporter les noms des Pairs qui rendoient ce devoir au Parlement; il suffît, en un mot, de savoir qu'il se rendoit par tous ceux qui avoient des pairies dans son ressort. Parmi les princes du sang je trouve, avec les ducs de Vendôme, de Beaumont et de Montpensier, ceux de Château-Thierri, de Saint-Fargeau , d'Angoulême et plusieurs autres. Je trouve même qu'Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et Jeanne d'Albret, sa femme, s'y assujettirent en qualité de ducs de Vendôme , comme les Pairs gentilshommes et princes étrangers, et, de plus, qu'en 1 586 Henri, leur fils, simple roi de Navarre alors, justifia au procureur général que ni lui ni ses prédécesseurs n'avoient jamais manqué de s asservir à cette redevance. Enfin des fils de France, en 1^77, et depuis encore François, duc d'Alençon, fils de Henri II, s'y soumirent ainsi que les autres. Personne en un mot, ni depuis ni auparavant, ne s'en est garanti que nos rois et nos reines (1). Avec tout cela nous ne savons point ni la cause d'une telle sujétion, ni le temps qu'elle commença. Bien davantage nous ne savons pas quand elle a cessé, quoique c'ait été de nos jours ouïe siècle passé vers la fin (2); d'ailleurs nous

( i) Sauvai dit dans un autre endroit : « Le roi paye encore tous les ans un droit de roses au Parlement et à toutes les cours souveraines de Paris. » Rien de plus fréquent chez cet écrivain que de semblables contradictions.

(2) Il y a apparence que c'est sous le ministère du cardinal de Richelieu, Hurtaut, t. III, p. 770.

(1270-1328) LIVRE VIT. CHAPITRE IV. ro5

savons aussi peu comment elle s'observoit à Paris. Si c'étoit de même qu'à Toulouse, voici en peu de mots comment la chose se passoit. On choisissoit un jour qu'il v avoit audience en la grand'chambre ; ce jour-là le Pair qui présentoit les roses faisoit joncher de roses, de fleurs et d'herbes odoriférantes, toutes les chambres du Parlement avant l'audience. Il donnoit à déjeuner splendidement aux présidents et aux conseillers , même aux greffiers et huissiers de la cour ; ensuite il venoit dans chaque chambre, faisant porter devant lui un grand bassin d'argent, non-seulement plein d'autant de bouquets d'œillets, de roses et autres fleurs de soie et naturelles qu'il y avoit d'officiers , mais aussi d'autant de couronnes de même, rehaussées de ses armes. Après on lui donnoit audience à la grand'chambre , puis on disoit la messe. Cependant les hautbois jouoient incessamment, hormis pendant l'audience, et même alloient jouer chez les présidents durant leur dînée. A cela je puis ajouter trois choses pratiquées à Paris : que celui qui écrivoit sous le greffier avoit son droit de roses; que le Parlement avoit son faiseur de roses, appelé le rosier de la cour, et que les Pairs achetaient de lui celles dont ils faisoient leur présent. Je ne m'amuserai pas à dire qu'ils présentoient des roses, des boutons et des chapeaux de roses, au lieu des couronnes du parlement de Toulouse, puisque nous ne mettons point de différence, ou bien peu, entre chapeau et couronnes de roses. »

Le haut et souverain empire de Galilée était une communauté formée par les clercs des procureurs de la chambre des comptes, pour juger en dernier ressort les contestations qui s'élevaient entre eux. Par un esprit de vanterie assez

J06 HISTOIRE DK PARIS. (1270-1328)

commun aux associations d'hommes de loi à cette époque, les clercs donnèrent à leur corporation le titre pompeux d'empire, et, comme ils tenaient leurs assemblées dans lapetite rue de Galilée, plus tard rue de Nazareth, située dans l'enclos du Palais de Justice et voisine de la chambre des comptes , ils la décorèrent du nom de haut et puissant empire de Galilée .

Le chef de cette juridiction prenait le titre à' empereur de Galilée ; son chancelier était le second officier; mais Henri III ayant défendu qu'aucun de ses sujets prît le titre de roi, comme le faisaient le président de la Basoche et les chefs de plusieurs autres communautés, le titre et les fonctions d'empereur n'existèrent plus dans la juridiction des clercs des procureurs de la chambre des comptes. Elle conserva néanmoins toujours le titre d'empire, sous la présidence du chancelier, qui devint ainsi le premier officier. — L'empire de Galilée avait un protecteur au sein de la chambre des comptes; c'était le doyen des conseillers-maîtres, qui avait en même temps autorité sur le chancelier et les clercs, et qui pouvait, quand il le jugeait nécessaire, faire tels règlements qu'il lui convenait pour la discipline de l'empire; ces règlements était ainsi adressés : A nos amés et féaux chanceliers et officiers de /' empire, etc. Les édits des empereurs portaient ces protocoles : « A tous présents et à venir, salut, etc.. IN ous avons, par ces présentes signées de notre main, dit, déclaré et ordonné, déclarons et ordonnons, voulons et nous plaît... Si mandons à nos amés et féaux chancelier et officiers dudit empire que ces présents articles du règlement , en forme d'édit , ils fassent lire, publier et enregistrer, etc. » L'autorité de ces em-

pereurs ne les rendait ni plus puissants ni plus respectables aux. yeux de la chambre , et l'un d'eux, ayant fait enlever le manteau à l'un de ses sujets qui refusait de paver une amende, fut, sur la plainte du clerc, saisi et emprisonné sans façon, le 5 février idoo. Chaque année, la veille et le jour de la fête des Rois , les sujets de Y empire de Galilée allaient, en pompe et accompagnés de musiciens, porter les gâteaux des Rois à tous les membres de la chambre et leur donner des aubades.

Une corporation analogue, bien autrement puissante, était la Basoche, association désignée sous le titre de royaume et dont Philippe le Bel régularisa l'existence. Elle se composait de tous les clercs du Parlement, et son chef portait le titre de roi de la Basoche.

Ce singulier monarque avait droit de battre monnaie, mais cette monnaie n'avait cours que parmi les clercs ou basochiens. Le même roi avait sous ses ordres un grand nombre d'officiers , dont le plus important était le chancelier. « L'élection, dit Félibien, s'en fait tous les ans, huit jours après la Saint-Martin, par l'ancien conseil; il est reçu dans l'assemblée des procureurs et fait le serment entre les mains du président chancelier, qui n'est plus après cela que vice-chancelier, et livre au nouveau chancelier les sceaux d'argent oîi sont les armes de la Basoche, composées d'une escritoire sur un champ fleurdelisé, le tout surmonté de casque et de morion, en signe de royauté. Le chancelier juge souverainement toutes les causes de son ressort, avec douze maistres des requestes ordinaires, ou du moins avec sept d'entre eux. Outre ces douze il y en a trois autres extraordinaires qui sont deux ans en charge, et puis peuvent

Io8 HISTOIRE DE PARIS. (1270-1328)

monter au rang des ordinaires. Ces trois sont le grandréférendaire, qui fait le rapport des lettres, le grand-audiencieret le grand -aumosnier, chargé de distribuer aux pauvres les amendes qu'il a esté ordonné d'emploier aux œuvres pieuses , ce qu'il ne peut faire cependant qu'en présence du chancelier et du procureur générai. Celui-ci est perpétuel et nommé par le conseil, et ne peut estre destitué, sinon en cas de mariage ou de promotion à Testât de procureur. INi lui, ni l'avocat du roy, ni le procureur de la communauté ne prennent jamais aucunes espèces pour la Visitation des procès qui leur sont mis entre les mains. Les trésoriers s'élisent deux ou trois jours avant le chancelier. Leur charge est de faire assembler le conseil tous les samedis à onze heures et de faire crier aux arrests, par trois fois, par un des huissiers du

royaume Ils reçoivent tous les bé/ aunes des nouveaux

venus, qui sont d'un teston pour le commun et, de deux pour ceux qui sont gentilshommes. Ils reçoivent aussi les amendes qui sont adjugées à la Basoche par les cours supérieures et par leur propre justice, et, quand ils ont fini leurs charges, ils peuvent monter à celles de conseillers et maistres des requestes ordinaires. Les quatre notairessecrétaires du royaume font et signent toutes les lettres de provisions des officiers et suppléent en l'absence du greffier. Le premier huissier assiste aux plaidoiries avec son mortier et appelle toutes les causes qui lui sont données. Les autres huissiers assistent aux audiences avec leur bonnet et leur baguette, etc. »

La monstre ou revue des clercs de la Basoche, qui avait lieu tous les ans, faisait courir tout Paris Ces jeunes gens, tous à cheval, se divisaient en plusieurs bandes,

et chaque capitaine faisait dessiner des costumes différents.

Henri II accorda aux basochiens plusieurs privilèges. Il leur donna le droit de faire couper dans la forêt de Bondy trois chênes, dont l'un devait servir de mai et les autres étaient vendus au profit de la Basoche. Il leur fut aussi accordé, chaque année, une certaine partie des amendes adjugées au roi, au Parlement et à la cour des aides. Enfin le roi leur concéda l'affranchissement de tout droit pour l'expédition de leurs arrêts, et permit qu'ils prissent dans leurs armoiries le timbre, casque et morion, comme marque de souveraineté. Sous le règne de Henri III le nombre des sujets du roi de la Basoche, dans Paris et dans les juridictions, se montait à près de dix mille. Le prince, effrayé de la puissance de cette corporation, fit défense a son chef de prendre le titre de roi, et dès lors l'autorité fut entre les mains du chancelier.

Chaque année, le jeudi de la dernière semaine du carnaval, on plaidait, à l'audience de la Basoche, une cause nommée cause grasse, parce que la matière en était burlesque ou scandaleuse. Cette plaidoirie d'un nouveau genre égayait fort les bourgeois de Paris.

Indépendamment de Y empire de Galilée et du royaume de la Basoche, nous mentionnerons encore la basoche du Châtelet, composée de tous les clercs travaillant chez les notaires, les commissaires, les procureurs et les greffiers. Cette basoche était moins importante que celle du Parlement. Son tribunal se composait d'un prévôt et de quatre trésoriers, qui jugeaient les différends des clercs, toutes les semaines, en la chambre de police ; l'appel de ses jugements se relevait au présidial. Les clercs du Châ-

telet étaient taxés, pour leur bienvenue et entrée, à la somme de dix sous parisis ; s'ils s'y refusaient ils étaient condamnés à huit sous, et, en cas de nouveau refus, on était en droit de vendre leurs effets. La basoche du Châtelet, qui, d'après une ordonnance, se qualifiait de basoche régnante en titre et triomphe (F honneur, faisait célébrer, le jour de Saint-Nicolas, une messe solennelle, et donnait à cette occasion un dîner et des fêtes auxquels assistaient les magistrats du CM telet.

Les basochiens de Paris furent les premiers acteurs dramatiques de la France du moyen âge; ils jouaient publiquement, dans la grand'salle du Palais, des pièces de théâtre de leur composition, qu'ils appelaient farces, soties ou moralités. "Ni la décence, ni les convenances n'étaient respectées par ces Aristophanes du prétoire ou du greffe.

En 1628 un des capitaines de la Basoche voulut, dans la cérémonie de la montre, se singulariser ; il composa sa compagnie de femmes et de jeunes clercs déguisés en femmes. Cette compagnie féminine figura en public. L' officiai de Paris s'en formalisa et fit citer devant lui le capitaine des femmes , et un clerc de cette compagnie refusa d'assister à la montre dans ce déguisement. Ces deux actes révoltèrent le roi de la Basoche, alors trèspuissant; il appela comme d'abus de la citation de l'official, qui fut obligé de s'en désister, et fit condamner le clerc qui avait refusé de paraître à la montre vêtu en femme à demander pardon ; et dans la formule de ce pardon on lit que : « Pour ses défenses , qui, petita delicti venia, il proteste de ne dire chose dérogeante à la majesté royale du très-illustre roi de la Basoche. »

Ainsi qu'on la vu plus haut Philippe le Bel autorisa

le parlement de Paris à tenir ses séances dans le palais mérovingien situé à l'extrémité occidentale de la cité, et qui avait servi de résidence à nos rois de la première et delà troisième race. L'un deux, le Capétien Robert, l'avait fait rebâtir, et plusieurs de ses successeurs, saint Louis entre autres, l'avaient notablement agrandi ; Philippe le Bel acheva leur œuvre. De Philippe le Bel à Charles V et à Charles VII les rois et le Parlement n'eurent pas d'autre résidence. Celle-ci était fort vaste, et , indépenpendamment de l'enceinte qu'occupent aujourd'hui le Palais de Justice, la Conciergerie et la préfecture de Police, le palais du roi et du Parlement, au quatorzième siècle , couvrait de ses édifices et de ses jardins une superficie équivalente à plus d'un tiers de l'étendue totale de la cité, notamment la rue de Harlay, la place Dauphine, le quai des Orfèvres et le quai de l'Horloge. On attribue à saint Louis la construction des salles basses situées au-dessous de la grande salle du Palais, et dont l'une porte encore le nom de cuisines de saint Louis. A l'étage supérieur, la grand chambre, qui de nos jours a été attribuée à la Cour de Cassation , fut longtemps appelée chambre de saint Louis.

Jusques au dix-septième siècle on remarquait dans ce palais du roi et de la justice une vaste salle qui servait à la réception des hommages des vassaux, aux audiences des ambassadeurs, aux festins publics et aux noces des enfants des rois. Cette salle, simple dans sa construction et seulement couverte en charpente, était ornée des effigies des rois de France, depuis Pharamond jusqu'à François Ier. Audessous de chacune d'elles se lisait une inscription indicative de l'avènement de chacun d'eux au troue et de sa

mort. On voyait, vers une des extrémités de cette salle, la fameuse table de marbre dont la grandeur devait être considérable.

Sur cette table, dans les grandes solennités, se faisaient les festins royaux ; autour d'elle s'asseyaient alors les personnages à tête couronnée ; les princes et seigneurs mangeaient sur des tables particulières.

Autour de cette table siégeaient aussi trois tribunaux, la Connétablie, Y Amirauté, les Eaux et Forets de France, tribunaux qui, malgré la destruction de la table, lors d'un événement dont je vais parler, ont conservé jusqu'en 1 790 la dénomination de Table de Marbre.

Dans la nuit du 5 au 6 mars 16 18 le feu prit à cette salle ; favorisé par un violent vent du midi, il la consuma, ainsi que plusieurs autres parties du palais. Les statues des rois et la table de marbre furent brisées et anéanties pour jamais.

« Le feu, ditFélibien, prit d'abord à la charpente de la grande salle, et, comme il faisoit beaucoup de vent, tout le lambris, qui estoit d'un bois sec et vernissé, s'embrasa en peu de temps. Les solives et les poutres qui soustenoient le comble tombèrent par grosses pièces sur les boutiques des marchands sur les bancs des procureurs et sur la chapelle, remplie alors de cierges et de torches qui s'enflammèrent à l'instant et augmentèrent l'incendie. Les marchands, accourus au bruit du feu, ne purent presque rien sauver de leurs marchandises. On sauva seulement les registres de quelques greffes qui n'estoient pas dans la grande salle. L'embrasement, augmentant par un vent de midi fort violent, consuma en moins d'une demi-heure les requestes de l'hostel, le greffe du trésor, la première

(1270-1328) LIVRE VII. CHAPITRE IV. ri3

chambre des enquestes et le parquet des huissiers. Le feu prit incontinent à une tourelle près de la Conciergerie, et en des greffes dont les papiers furent bruslés. Alors s'éleva une clameur des prisonniers, qui crièrent que la fumée les estouffoit. Plusieurs se sauvèrent malgré le geôlier; mais le procureur général fit conduire les principaux au Chasteletet dans les autres prisons de Paris. Le vent devint si violent qu'il porta des ardoises jusque vers Saint-Eustache. Lorsque le reste du comble de la grand'chambre vint à tomber, un brandon enflammé, emporté par le vent, alla mettre le feu à un nid d'oiseau au haut de la tour de l'Horloge, qui eust couru grand risque si onn'eust descouvert promptement la tour pour couper le cours du feu. Le premier président, le procureur-général, le lieutenant civil et le prévost des marchands donnèrent de si bons ordres que l'on fut redevable à leur prudence , aussi bien qu'à la hardiesse età l'adresse des ouvriers, de la conservation de la grand'chambre, delà cour desaydes, de la galerie aux merciers et des autres appartements du Palais, qui furent garantis de l'incendie. Pour avoir de l'eau en abondance, le prévost des marchands ordonna aux habitants des ponts les plus voisins et à ceux des rues de la Cité aux environs du Palais de tirer de l'eau de la Seine et des puits, et de la répandre dans le ruisseau, pour la faire couler de là dans la cour du Palais , où il se forma en moins de rien un lac qui fournit abondamment toute l'eau dont on eut besoin. On se servit aussi de quantité de foin mouillé et de fumier. Mais tout cela ne put empescher que les murailles ne fussent fort endommagées. La table de Marbre fut réduite en pièces, et toutes les statues des roys, élevées contre les murs, brisées et perdues. Le len-

IMST. DE PARIS. — T. îf

Il/j HISTOIRE DE PARIS. (1270-1328)

demain de l'incendie le Parlement rendit un arrest pour obliger tous ceux qui avoient pris ou trouvé des sacs de procès, pièces, titres, registres ou autres papiers, de les remettre entre les mains de Jean du Tillet , greffier de la cour, avec deffense aux: apoticaires, merciers, papetiers, épiciers et autres , de les acheter , sous peine de punition exemplaire. »

Il fallut réparer tant de ravages et construire une salle nouvelle. En 1620 le roi ordonna la vente des places vagues qui se trouvaient au long de fossés de Saint-Germain des Prés , et le prix de leur vente fut affecté aux frais de cette reconstruction . Jacques de Brosses fut chargé de ce travail ; il le termina en 1622.

11 n'existe point en France de salle plus vaste ; sa longueur est de soixante-douze mètres et sa largeur de vingthuit. Son intérieur est, par un rang de piliers et d'arcades, divisé en deux nefs égales. Ces piliers et ces arcades contribuent à supporter les deux voûtes à pleins cintres et en pierres de taille qui la couvrent. L'architecture ya employé l'ordre dorique, qui donne à cet édifice un caractère mâle, solide et convenable à sa destination. Quelques irrégularités de détail n'empêchent pas d'admirer l'ensemble imposant et majestueux de cette construction. Dans l'état actuel des choses la plus grande partie du rez-de-chaussée du Palais appartient encore au style ogival des règnes de saint Louis et de Philippe- Auguste.

Nous avons à plusieurs reprises, notamment en esquissant le règne de Louis-le-Gros, fait mention de la forteresse qui existait à l'extrémité septentrionale du Pont-au- Change et qu'on appelait le Chdtelet. Dès que Paris eut vu agrandir considérablement son enceinte, sous Philippe-

(12-0-1328) LIVRE VTI. CHAPITRE IV. Il5

Auguste, cette forteresse, devenue inutile à la défense de la ville, fut bientôt destinée au siège des juridictions de la prévôté et vicomte de Paris. On ne connaît point l'époque précise de l'établissement de ces juridictions dans cet édifice; mais l'on sait qu'en i3o2 Pbilippe le Bel rendit une ordonnance portant règlement pour les officiers du Châtelet, par laquelle il y établit quatre-vingts sergents à cheval, quatre-vingts sergents à pied, tous suffisamment armés, et des juges, nommés auditeurs, chargés d'entendre les témoins ; ces juges ne pouvaient juger qu'en première instance.

Cette ordonnance ne créa point une juridiction, elle la régularisa, et on voit, par quelques-uns de ses articles, qu'elle existait bien avant Philippe IV. Un mandat de ce roi, de l'an r3oo, mentionne le Châtelet comme le siège d'une juridiction préexistante, et réduit le nombre des notaires de Paris, qui en dépendaient, à soixante.

La cour du Châtelet, avant la Révolution, était présidée par le prévôt, le lieutenant général de police et deux lieutenants particuliers; elle se composait en outre de cinquante-cinq conseillers et de dix conseillers honoraires, et se divisait en quatre sections : Y audience du Parc civil, celle du Présidial, la chambre du Conseil et la Chambre criminelle,

La justice se rendait au Châtelet au nom du prévôt de Paris, et c'était une justice d'épée. Elle comprenait la ville, la prévôté et la vicomte de Paris.

Les compilateurs Hurtaut et Magny disent a ce sujet : « Le prévôt de Paris est chef du Châtelet et y représente !<• roi au fait de la justice, suivant l'expression du Grand Coutumier, ce qui fait qu'il y a un dais toujours subsistant,

I l6 HISTOIRE DE PARIS. (1270-1328)

distinction aussi ancienne que son office de prévôt. Il est chef de la noblesse et la commande a l'arrière-ban, sans être sujet aux gouverneurs, au lieu que les baillis et les sénéchaux y sont assujettis. II a douze gardes de toute ancienneté, qui, selon un arrêt de 1 566, doivent avoir hoquetons et hallebardes, en le suivant a l'audience et par la ville. Ces gardes sont huissiers exploitans par tout le royaume et journellement dans Paris. Avant la création des huissiers audienciers ces gardes avoient fonctions d'audienciers et faisoient bailler les audiences.

« Le prévôt de Paris a une séance marquée, aux lits de justice, au-dessous du grand -chambellan. Il a la garde du parquet, et le droit d'assister aux états généraux comme premier juge ordinaire et politique de la capitale du royaume. Son habillement est semblable à celui des ducs et pairs, et il porte un bâton de commandant couvert d'une toile d'argent ou de velours blanc.

« Le prévôt de Paris, et non autre, connoît du privilège des bourgeois de Paris pour arrêter leurs débiteurs forains. Ce privilège fut accordé par Louis le Gros en 1 134-

« La charge de prévôt de Paris est toujours remplie; car dès qu'elle vaque, ou par la mort, ou par la démission du prévôt, elle passe au procureur général du Parlement. Le roi reprend, pour ainsi dire, par les mains de son procureur général, l'office vacant, jusqu'à ce qu'il y ait pourvu.

a Le prévôt de Paris est le conservateur des privilèges de l'Université ; c'est pour cette conservation quePhilippe- Auguste ordonna, par ses lettres de Tan 1200, que le prévôt de Paris prêtât serment entre les mains du rec-

leur de l'Université et qu'à jamais il fit personnellement ce serment. Les prévôts de Paris ont régulièrement prêté ce serment aux recteurs de l'Université jusqu'au commencement du dix-septième siècle, que le prévôt de Paris commença à être troublé dans l'exercice de sa juridiction par son lieutenant civil. »

Les officiers du Chatelet célébraient chaque année, le lundi après le dimanche de la Trinité, une fête ou cavalcade appelée la montre. Sa marche était ouverte par une musique guerrière, composée de timbales, trompettes, hautbois, et par les attributs d'une justice militaire, tels que le casque, la cuirasse, les gantelets, le bâton de commandement et la main de justice, emblèmes dont chacun était porté par un individu ; puis suivaient quatre-vingts huissiers ou sergents à cheval, cent quatre-vingts sergents à verge, précédés de leurs trompettes et timbales, et portant leurs signes d'honneur.

Ceux qui figuraient dans cette partie de la cavalcade étaient tous vêtus en habits courts et de diverses couleurs. Venaient ensuite cent vingt huissiers priseurs, vingt huissiers audienciers, couverts de leurs robes de Palais, douze commissaires au Chatelet, en robe de soie noire ; un des avocats du roi, un des lieutenants particuliers et le lieutenant civil : ces derniers se faisaient remarquer par leur robe rouge ; puis des greffiers du Chatelet et quelques huissiers fermaient la marche.

Cette cavalcade se portait successivement chez le chancelier, le premier président, le procureur général, et chez le prévôt de Paris.

Elle avait sans doute la même origine, le même motif que les marches pompeuses que célébraient les clercs de la

*ltf HISTOIttE DE PAKIS. (1210-1328)

chambre des comptes et ceux du Parlement ; mais elle s'est maintenue plus longtemps, et la montre du Châtelet n'a cessé qu'à l'époque de la révolution de 1789, qui amis fin à des coutumes et à des institutions bien autrement dignes de respect.

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