LIVRE XXI. CHAPITRE I
de garde de la forêt de Rouvray. Cette forêt, qu'il fallait traverser pour se rendre au pèlerinage de Boulogne, en prit insensiblement le nom. Des motifs beaucoup moins innocents y attirèrent plus tard des réunions d'un autre genre.
Le bois fut dévasté en 1 8 1 5 par les Anglais , campés sous les murs de Paris à ia suite de nos désastres. On dut le replanter de nouveau, et il était sillonné de routes droites et couvertes de poussière à travers lesquelles on voyait circuler, aux heures des belles soirées, les carrosses, les équipages et les cavalcades du monde élégant. Ce n'était qu'une triste promenade, fort aride, sans aspects, sans lieux de repos, et complètement indigne d'une grande capitale. L'empereur Napoléon III, durant son exil, avait envié, pour Paris, les magnifiques ombrages de Hyde- Park et de Régent's Park ; il résolut de doter Paris d'une promenade plus splendide encore, et le bois de Boulogne fut transformé à grands frais et au prix de travaux de-/ vaut lesquels l'imagination semblait reculer.
La principale difficulté consistait à amener des eaux sur ce plateau aride et élevé. Pour en venir là , et par ordre de l'empereur, on a d'abord construit une montagne artificielle , appelée la Butte Mortemart^ dont la cime est dominée par un vaste cèdre. Au pied de la butte on a creusé des canaux profonds dans lesquels l'eau de la Seine est envoyée par de très-puissantes machines établies à Paris sur le quai de la Conférence. Attirées par les lois de la statique jusque sur la butte Mortemart • les eaux en jaillissent, abondantes et vives, retombent deux fois en cascades , et forment des lacs, des rivières, des ruisseaux dont les méandres arrosent de toutes parts la forêt ainsi
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vivifiée. On ne se lasse point d'admirer cette œuvre de l'industrie qui affecte d'une manière étonnante les accidents de la nature. On se croirait à une immense distance de Paris au spectacle de ces grands rochers qui portent à leurs flancs une végétation d'arbres vigoureux à travers lesquels serpentent des lianes. On se promène , tout autour, sur des tapis de gazon, dessinant leurs vertes arabesques sur le bord des lacs et de la principale rivière , et tantôt on se plaît à suivre les petits sentiers irréguliers, capricieux, coupés par des grottes de rocailles et des corbeilles de fleurs, qui descendent à travers les pelouses jusqu'à la margelle des eaux. Au n^ilieu des lacs sont des îles, d'inégale grandeur, mais qui rivalisent entre elles de grâces sauvages et de beautés pittoresques. Nulle part la végétation n'est plus luxuriante ni plus belle. L'industrie a dressé ses tentes sous des chalets et sous des kiosques qui servent de rendez- vous aux promeneurs.
La superficie des eaux dans les lacs et dans la rivière est de quatorze hectares. Plusieurs ruisseaux semblent sortir d'un gouffre, au-dessous d'une seconde cascade. Le premier, après mille détours, va se perdre dans la mare de Neuilly ; l'autre va alimenter un petit étang situé près de la porte de Saint-James et qu'on appelle le lac de Madrid; le troisième, qui porte le nom de rivière de Longchamps, passe auprès de la croix Gatelan, dont la base rappelle ,une sanglante légende du moyen âge. Tout auprès de ce vestige du passé on a établi un jardin, un théâtre, des promenades^ dont l'ensemble forme ce qu'on appelle le Pré Catelan. Plus loin, après avoir traversé Vallée de la reine Marguerite^ on remonte la mare aux Biches.
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Cette partie lointaine du Bois, qui eut k bcmheur d'ë* ehapper k la, hache des Prussiens , s'appelle maintenant la Forêt. Nulle part le bois de Boulogne ne nous offre un plus majestueux aspect ; v^ ^^ ^ ^^^ vieux chênes entrelacent leurs bras centenaires; des cépées, qui renaissent de leurs blessures, y groupent en corbeilles leurs troncs divergents, et sous leur verdure épaisse le lierre terrestre pousse et. accroche ses agrafes vagabondes au milieu des chèvrefeuilles embaumés et des digitales élégantes.
La rivière, en sortant de la mare aux Biches, se dirige vers le lac de Longchamps , tout près de la grande avenue de oe nom, dont elle suit la direction; enfin^ non loin du nouvel hippodrome, la rivière perd son nom et ses eaux, et se jette dans un lac semé d*îlots, qui se déverse à son tour dans la Grande Cascade.
La Grande Cascade se déroule sur. des masses énormes, dont quelques-unes . ont 8 mètres de hauteur et qui appartiennent à la formation des grès. On les arracha à la forêt de Fontainebleau, et leur entassement , travail gigantesque , a été combiné de façon à diviser les eaux en trois chutes successives .
Une éclaircie de rochers, ménagée très-habilement, permet à l'œil de percer, la nappe mince et limpide des eaux> épanchées, et, à travers ce rideau mouvant et diaphane, irisé des .mille couleurs prismatiques dont la lumière humide et décomposée se teint en pénétrant les eaux, d'aller chercher au loin, de l'autre côté de cet éblouissant mirage, les collines riantes qui bordent la plaine de Longcliamps.
Disons, pour ceux qui aiment les chiffres, que les trois cjmtes distinctes de la cascade mesurent i4 mètres de
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hauteur et que sa largeur est de 60 ; les rochers qui la composent sont des blocs de grès de 4 à 6 mètres de hauteur.
De la cascade et du carrefour de Longchamps l'œil embrasse un panorama vaste et varié. Quatorze routes y aboutissent, ouvrant des échappées de vues sur autant de directions. Ici c'est le bois tout entier, avec ses masses profondes; là c'est la pelouse de l'hippodrome, avec ses décorations monumentales, ses bouquets d'arbres, ses ruisseaux et ses lacs ; plus loin c'est la Seine, limite naturelle du bois; plus loin encore ce sont les coteaux de Sèvres et de Saint-Gloud, et le profil sévère du mont Valérien.
U avenue de V Impératrice ^ qui relie le bois aux Champs-Elysées par une chaussée réservée aux équipages et des allées à double trottoir, destinées l'une aux cavaliers, l'autre aux piétons, n'est pas seulement une admirable promenade, c'est encore la collection d'arbustes la plus complète et la plus riche qui soit en Europe. Elle a mis à contribution toutes les pépinières de la France, de l'Algérie, delà Belgique et de l'Allemagne, et ses quatre mille sujets différents représentent tous les arbres et tous les arbustes d'agrément qui peuvent, sous nos latitudes , embellir et charmer la demeure de l'homme. Ajoutez que les fleurs éclatantes et groupées en bouquets dans des corbeilles , des pétunias, des géraniums, des basilics et des verveines, relèvent de leurs nuances vives et tranchées la monotonie d'une verdure uniforme sur la pelouse qui se déroule devant les yeux depuis l'arc de triomphe jusqu'à la route des Lacs.
A l'autre extrémité de Paris, et au delà du faubourg
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Saint- Antoine y Napoléon III a voulu doter la capitale d'un autre parc oii la population laborieuse des.quartiers du Nord et de TEst pourra venir chercher des délassements et les bienfaits d'un air pur. Nous voulons parler du Bois de Fincennes.
Le bourg et le château de Vincennes sont situés à rentrée du bois du même nom et à rextrémîlé d'une avenue qui commence à la barrière du Trône.
C'est le bois de Vincennes qui a donné son nom au château; un titre de l'an 847 le désigne sous la dénomination de Filcenna, De Filcenne on a fait Vicenne^ puis Fincennes,
. Le château doit son origine à Philippe- Auguste, qui fit entourer le bois de Vincennes d'épaisses murailles et construisit à son extrémité un hôtel de plaisance, pour se livrer plus commodément aux plaisirs de la chasse. Louis IX visita souvent ce manoir, ce où, dit le naïf Joinville, le bon « saint , après qu'il avoit ouï la messe en esté , se alloit ff esbattre au bois de Vincennes, et se séoit au pied d'un ce dhesne, et nous faisoit asseoir tous auprès de lui. Kt tous a ceulx qui avoient affaire à lui venoient lui parler sans a ce que aulcun huissier ne autre leur donnast empesche- <c ment. » Philippe le Hardi augmenta de plusieurs acquisitions le parc de Vincennes et l'entoura d'une nouvelle clôturé. Jeanne de France, femme de Phihppe le Bel , Louis le Hutin , Charles le Bel moururent à Vincennes. Le manoir bâti par Philippe- Auguste fut rasé en 1337, et Philippe de Valois entreprit la construction du donjon que nous voyons aujourd'hui. Charles habita souvent Vincennes; c'est à lui qu'on doit la Sainte-Cliapelle qu'on admire encore de nos jours, Louis XI^ qui se plaisait
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beaucoup dans ce château, y fit plusieurs augmentations et embellissements; c'est sous son règne que le donjok devint une prison d'État ; il y renfermait ses victimes, qu'il aimait à voir près de lui. Les successeurs de ce tyran abandonnèrent le séjour de Vincennes jusqu'au règne de Charles IX , qui y traîna souvent sa mélancolie et y termina des jours empoisonnés par l'homicide journée de la Saint-^Barthélemy, le 3o mars 1574. Marie de Médicis, qui avait pris Vincennes en affection , joignit aux bâtiments déjà existants la magnifique galerie que Ton voit encore. Louis XIII ajouta aux nouvelles constructions faites par sa mère les deux corps de logis qui sont au midi, lesquels ne furent achevés que sous le règne de Louis XIV. Le château ayant cessé d'être habité par les rois de France, le marquis de Furcy, qui en était gouverneur, y établit, en lyîS, une manufacture de porcelaine qui n'eut pas de succès et fut transférée à Sèvres.
Les fréquents séjours que firent les rois au château de Vincennes n'ôtèrent point au donjon son odieuse célébrité. Depuis Louis XI il n'avait point cessé d'être prison d'État. Parmi les personnages qui y furent enfermés nous citerons 'le prince de Condé, qui y entra en 16^7, et dont l'épouse eut la générosité de rester près de lui pendant les trois années qu'il y resta ; le maréchal Ornano , qui y mourut en 1721 ; le duc de Vendôme; le célèbre Mirabeau, qui y resta depuis 1777 jusqu'en 1780; Diderot, qui y gémit pendant six mois. Sous le règne de Louis XVI cette prison devint à peu près inutile; le baron de Breteuil en ordonna l'ouverture, et il fat permis d'en visiter l'intérieur. £n 1 791 , les prisons de Paris étant encombrées, le gouvernement y fit faire des réparations propres à lui
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rendre son aiKHenne déstitifttion ; mais le peuple, qui ve^ naît de renverser la Bastille , alarmé d'un tel projet , se porta à Vincennes et manifestait Tinteiltion de démolir là forteresse 'lorsqu'il en fut empêché par Tinterventicm du général Làfayette. Sous l'Empire le château de Vincennes redevint'prfeon d^État ; le duc de Polignac y fut enfermé une première fois ; le <hjc d'Ënghien^ arrêté à Ettenheim, le i5 mars 1804^ y arriva le 20 à cinq heures, fut con^damné à mort dans là nuit suivante par une commission inilitaire, et fusillé le lendemain, à quatre heures et demie du matin , dans la jpartie des fossés du château qui sont au nord de la forêt. En i83o les ministres de Charles X y furent enfermés après leur condamnation et y restèrent jusqu'à l'époque de leur translation dans le fott de &am.
Lorsque les armées des puissances coaflisées envahirent !a France en i8]p3 le château de Vincennes fut fortifié de manière à devenir place dé guerre. Apk*ès la prise de Paris cette forteresse fut sommée dé se rendre; mais le Brave Daumesnil, qui en avait le commandement, refusa de la remettre aux étrangers et ne la rendit que le i â avril i8i4y au gouvernement français. A la seconde invasion de la France, en 181 5, le cliâteau de Vincennes élait devenu un arsenal où des munitions et des armes de gueri*e dé toute espèce étaient amoncelées. Daumèsnil,. qui en était de nouveau gouverneur, y tint la même conduite qu'en 1814.
La tour du donjon est carrée et flanquée de quatre tourelles ; elle a cinq étages , auxquels on monte par un escalier d'une construction hardie. Chaque étage est composé d'une vaste salle carrée, dont là voûte en pierre est soutenue par un gros pilier, et dans laquelle est une
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immense cheminée. Chaque tourelle forme aux angles de la grande salle une chambre de quatre mètres trente centimètres de diamètre, avec une cheminéq. A la hauteur du quatrième étage on fait extérieurement le tour de TédiGce sur une galerie qui règne en saillie. Le comble qui termine le cinquième étage est voûté en pierres^ d'une coupe très-curieuse, et forme une terrasse d'où Ton jouit de la vue la plus magnifique. A l'un des angles de cette terrasse s'élève une guérite en pierre , dont l'exécution est de la plus grande délicatesse. Les fnurs de ce donjon, qui ont cinq mètres d'épaisseur, ont été construits d'une manière si solide qu'ils ne portent aucun signe de vétusté. Les neuf autres tours carrées servaient de prison ; celle dite la tour de la Surintendance contient quatre cachots de deux mètres en carré, où les lits sont en pierre, et un grand caveau où l'on ne peut descendre que par un trou pratiqué dans la voûte; c'est un véritable tombeau.
La Sainte- Chapelle, fondée par Charles V en ï379 et rebâtie en grande partie sous les règnes de François P*" et de Henri II, est un bel édifice gothique , svelte et gracieux, dont les différentes parties présentent le style de ce genre de décoration à l'époque du retour du bon goût , c'est-à-dire qu'elles sont de la plus grande richesse. L'intérieur, très-simplement orné, n'est remarquable que .par les restes de ses riches vitraux, peints par Jean Cousin, sur les dessins de Raphaël, La Sainte-Chapelle a été restaurée récemment; l'autel, construit dans un style analogue au reste de l'édifice, est surmonté d'un baldaquin.
La troisième cour, dite Cour royale^ dans laquelle on parvient en traversant des portiques qui ne manquent
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pas de beauté, est formée par deux grantds bâtiments commeacës par Marie de Médicis et terminés sous Louis XIV. Ces deux bâtiments renferment de vastes ap^ parlements richement décorés et embellis de peintures assez bien conservées, ainsi qu'une salle d'armes magnifique. Les façades sont décorées d'une ordonnance do* rique en pilastres, qui embrasse deux étages.
Le bois de Vincennes, à l'extrémité duquel le donjon s'élève , n'est pas moins riche en souvenirs.
Avant l'ère chrétienne ce bois servait déjà de promenade aux habitants de Lutèce. Plus tard les Romains y fondèrent un collège sacerdotal consacré au dieu Sylvain. Lors de l'établissement du christianisme dans la Gaule septentrionale cette communauté païenne fut supprimée et les bâtiments furent affectés, un peu plus tard, aux rois mérovingiens, qui se plaisaient à prendre l'exercice de la chasse dans les forets voisines de Paris.
De l'ancien parc des Minimes , qui faisait partie intégrante des grands bois de Vincennes, il ne restait plus, en 1867, qu'un grand terrain de dix-huit hectares, entouré de murs. L'empereur Napoléon III, désireux dé créer, à l'orient de Paris , une promenade digne de rivaliser avec le bois de Boulogne , fit choix de l'enclos des Minimes pour rétablissement d'un lac. De nombreux ouvriers furent employés à ce travail, qui consistait à extraire du parc deux cent mille mètres qabes de terre. Trois cents journées suffirent pour creuser un bassin de plus huit hectares de superficie, coupé par des îles verdoyantes, dont l'étendue atteint six hectares. En peu de temps des chaussées macadamisées furent substituées au pavé des routes impériales et départemeptales qui traversent le bois. De
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larges trottoir avec borflures dé cliaque edté , des pe* lotises vallonnées remplacèrent les fdurrës, et les planta*^ lîbns régulières fiirent transformées en groupes d'arbiws échelonnés, qui distrayent la vue îet charment la pers" pective. Enfin d'importants travaux ont été exécutés pour Tarrosement du bois , dont on connaît l'ancienne aridité.
Dès à présent les grandes routes sont pourvues de conduites d'eau , avec bouches de sortie , qui permettent d'arroser à la lance , ainsi qu'on le fait au bois de Boulogne. En dehors des grandes routes, plus de 4o kilomètres d'allées tracées à l'anglaise, de 4^8 mètres de largeur, ont été ouverts pour les voitures et les cavaliers. La nature sablonneuse du sol a dispensé de les empierrer. Près de i5 kilomètres de sentiers de q mètres, à l'usage des piétons, ont été établis sous bois de manière à favoriser la circulation le long des routes principales ou à établir des raccourcis. Des groupes d'arbres d'un effet pittoresque animent les abords des quelques routes droites qui n'ont pas été supprimées. De Vincennesà Joinville, en passant par Fontenay et Nogent, le promeneur peut admirer de grandes pelouses qui, avec celles des abords des Minimes, du nouveau l:ic de Saint-Mandé et du réservoir deGravelle, couvrent une superficie qui n'est pas moitié re de 60 hectares.
Pour obtenir l'eau nécessaire au bois de Vincennes on a eu recours à la portion de force motrice non! utilisée par MM. Darblay dans leur usine de Saint-Maur, à la chute de 3 mètres 5o centimètres du canal créé par Napoléon V. Cette portion de force met eh mouvement deux turbines à double effet, du système dit ffé-