CHAPITRE II
Suite du règne de Charles VI ( 1304 — 1416 ).
On voulait parfois adoucir les souffrances physiques du roi et apporter quelques distiactions à ses ennuis. Il n'était plus question de faire paraître ce triste prince dans les tournois et dans les fêtes, mais on multipliait avec sollicitude en sa faveur les prétextes d'amusement. Aux troubadours et aux trouvères , dont les chants procuraient à la noblesse des délassements intellectuels, la bourgeoisie et Charles VI lui-même préféraient des jeux plus appropriés a l'état de leur esprit. Depuis longtemps on avait vu se succéder les jongleurs, les ménétriers, l'association de la Mère folle, les Enfants sans souci, les Coqueluchiers, les (Jornards, les Moralités jouées par les clercs de la Basoche , la Royauté des fous, par les écoliers; plaisirs grossiers sans doute, enfance de l'art où tout se trouvait confondu, musique, danse, allégorie, comédie, tragédie, mais scènes pleines de mouvement et de vie. Les Enfants sans souci jouaient particulièrement la comédie ; leur chef s'appelait le Prince des sots et portait un capuchon surmonté de deux oreilles d'âne. Ces spectacles ne parurent d'abord que dans les rues, et quelquefois sur des échafauds dressés au milieu des carrefours ; mais sur la fin du quatorzième siècle plusieurs bourgeois de Paris s'associèrent pour donner une forme plus régulière à ces essais grossiers. Ils rompos^rent une espace de drame dont le
sujet était la mort de Jésus-Christ. C'est de là que vinrent les noms de Confrérie de la Passion, donnés à cette société, et de Mystères , aux pièces qu'elle jouait , et qui, au demeurant, étaient de véritables jeux scéniques, représentés en plein chœur et auxquels on associait l'élément grotesque et profane. Par exemple , dans les représentations de la Passion, de la fuite de la sainte Vierge, apparaissaient Barabbas, le Juif errant, et jusqu'à l'ânesse de Balaam, qui venait braire sous la nef; mais à coté du rire , la terreur. Parmi les mystères que nous possédons, celui qui représente l'histoire des Vierges folles est grandiose et saisissant. Quand elles ont reconnu, au réveil, leur faute irréparable : « Malheureuses, chétives! s'écrient-elles dans le désespoir, nous avons trop dormi. » Et onze fois ce cri lamentable et plein d'angoisse retentit. Alors l'enfer s'ouvre, Jésus- Christ apparaît et les y précipite. « Allez, misérables! allez, maudites! A tout jamais vous êtes condamnées à la peine, et l'enfer va vous recevoir. »
1/ établissement de la troupe tles confrères de la Passion fut autorisé par des lettres du roi ; ils élevèrent alors un théâtre dans la grande salle de l'hôpital de la Trinité. « Là, disent les chroniques, là vit-on (on vit) Dieu manger des pommes, dire des pate-nostres avec ses apôtres, ressusciter et juger les morts; là furent entendus les bienheureux chanter en paradis , dans la compagnie d'environ quatrevingt-dix anges, et les damnés pleurer dans un enfer noir et puant, au milieu de plus de cent diables quirioient de leur mésaventure. »
Deux moines augustins, après avoir essayé de guérir le roi par de ridicules pratiques, eurent la coupable idée d'imputer aux prétendus sortilèges du duc d'Orléans la
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maladie de Charles VI ; ils furent condamnés à expier cette odieuse calomnie et conduits en place de Grève. « Ils avoient les mains liées, dit Félibien, des mitres de papier en tête avec leurs noms, et sur le dos un écriteau en parchemin où leurs crimes étoient énoncés. On avoit dressé dans la place un échafaud tendu de draps de laine, pour I evêque de Paris et dix autres évêques, accompagnés de plusieurs ecclésiastiques. Auprès de cet échafaud il y en avoit un autre pour les deux criminels. Ils n'y furent pas plus tôt montés que Giles d'Apremont, docteur en théologie, les prêclia, après avoir reçu la bénédiction de l'évêque; il leur reprocha dans son discours leur apostasie et leurs autres crimes. Le sermon fini, l'évêque se leva et leur dit : « Puisque vous avez profané par vos actions infâmes le plus glorieux caractère de notre religion, nous vous déclarons indignes de la communion des fidèles et de toute fonction ecclésiastique. » Les prêtres de la suite de l'évêque revêtirent aussitôt ces deux malheureux de tous les ornements sacerdotaux qu'ils portoient le jour de leur ordination. Les criminels à l'instant se mirent à genoux devant l'évêque et lui firent l'aveu de leurs crimes, qui furent répétés tout haut. Il leur donna à chacun le calice à tenir, puis le retira aussitôt avec ces paroles : « Nous t'ôtons le calice dans lequel tu avois coutume de consacrer le sang du Seigneur. » Il fit la même chose à l'égard du livre des évangiles et des ornements, qu'il leur ôta, soit par lui-même, soit par ses officiers. 11 commanda aussi qu'on leur raclât les doigts, qui furent lavés d'une liqueur préparée à cet effet. Les cérémonies de la dégradation achevée, l'évêque livra les deux coupables au sergent du prévôt de Paris, qui les promena ignominieusement
par les rues, en s'arrêtant à chaque carrefour pour y faire lecture publique des crimes mentionnés au procès. On les ramena ensuite en Grève, où ils eurent la tête tranchée . Leurs têtes furent mises au bout de deux lances, leurs corps en quartiers, qu'on attacha aux quatre principales portes de Paris, et le tronc fut porté au gibet (i). »
Le 3 juin j4oo l'empereur d'Orient vint à Paris solliciter les secours de la France. Au témoignage des chroniques, il fut reçu, au pont de Charenton par deux mille bourgeois lestes et bien montés. Les annales de Paris ajoutent : «L'empereur (Manuel Paléologue) n'eut pasplustost passé cette première haie de la milice de Paris qu'il trouva le chancelier de France, puis le Parlement en corps, et ensuite trois cardinaux, dont il reçut les compliments. Peu après parut le roi, qui s'avança à la tête des ducs, des trompettes, des clairons et de toutes sortes d'instruments. De si loin que les deux princes purent s'apercevoir ils coururent s'embrasser l'un l'autre, avec mille témoignages réciproques d'estime, d'amitié et de joie. Après les premiers compliments l'empereur monta sur un cheval blanc que le roi lui avoit fait présenter. Il étoit vêtu de son habit impérial de soie blanche , et, quoiqu'il fût d'une taille médiocre, la grâce de son visage, décoré d'une longue barbe, inspiroit du respect et de la vénération. Le roi marchait à coté de lui, et après eux les princes et toute la cour. Us allèrent ainsi jusqu'au palais, qui fut le lieu du festin, et de là au château du Louvre, où l'appartement de l'empereur étoit préparé. Pendant son séjour à Paris
(î) Félibteti, tom. II, p. 720.
on lui fit voir les églises et toutes les curiosités de la ville et des environs. On lui donna souvent le plaisir de la chasse et d'autres divertissements. Il assista avec le roi au mariage de Jean de Bourbon, comte de Clermont, fils de Louis, duc de Bourbon, oncle maternel du roi, avec la comtesse douairière d'Eu, fille du duc de Berri , dont les noces furent célébrées dans le palais, le-jour de Saint- Jean-Baptiste, avec toute la magnificence royale.»
Cependant la maladie du roi s'aggravait; ce malheureux prince eut un accès de folie qui dura six mois , et pendant ce long intervalle il ne voulut permettre à personne de s'approcher de lui et de lui rendre les soins nécessaires. La reine Isabeau, femme orgueilleuse et esclave de ses passions , abandonnait de plus en plus son mari et ses enfants pour ne songer qu'à de honteux plaisirs. Elle ne consentait à s'occuper de Charles VI que pour obtenir de lui, par des ordonnances surprises à sa faiblesse, de nouvelles concessions et de plus grandes prérogatives. Complice des prodigalités et des fautes du duc d'Orléans, son beau-frère, elle affichait, aussi bien que ce prince, un luxe d'autant plus odieux qu'il contrastait avec la misère du peuple et avec la situation du monarque. Dans un des instants de ludicité de Charles VI la gouvernante de ses enfants vint lui dire que bien souvent ils n'avaient pas de quoi manger et se vêtir. « Hélas! répondit-il, je ne suis pas mieux traité. » Les habitants de Paris n'ignoraient pas entièrement les souffrances du roi et leur pitié pour lui redoublait.
Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, étant mort (l4°4), son fils, Jean- sans-Peur, lui succéda et prit possession des duchés et des comtés qui lui revenaient par
droit de naissance. Tandis que le nouveau duc de Bourgogne se trouvait éloigné, le duc d'Orléans mit à profit les circonstances pour s'emparer, à Paris, de l'exercice du pouvoir. L'un de ses premiers soins fut de prendre possession des trésors qui étaient déposés au Louvre, et cet argent, au lieu d'être employé aux besoins de l'Etat, fut consacré à de fastueuses dépenses et a d'inutiles travaux. Pour la défense du gouvernement les fonds manquaient , et le frère de Charles VI proposa au conseil de lever une taille générale sur tout le royaume. Cette mesure souleva les réclamations les plus vives de la part des contribuables et des villes, et partout on se plaignait soit de la dureté des commissaires fiscaux chargés de lever la taxe , soit des perceptions de décimes que l'antipape Benoît XIII, sous le joug duquel était momentanément retombée la France, ne cessait de faire peser sur les ecclésiastiques du royaume. Au milieu de cette désolation toujours croissante un événement préoccupa l'attention publique. Le 1/4 juillet \l\of\ les clercs de l'Université se rendaient en procession à l'église de Sainte-Catherine du Val-des-Écoliers ; ils rencontrèrent sur le chemin les pages de Charles de Savoisy, chambellan du roi, qui menaient leurs chevaux boire à la rivière. Les pages voulurent traverser la tête de la procession et furent repoussés à coups de pierre. Étant retournés à l'hôtel, ils revinrent avec des arcs et une troupe de valets ; mais le nombre des écoliers l'emporta encore. Cette" fois toute la maison du sire de Savoisy sortit en armes avec l'approbation du maître. Les écoliers, arrivés au but de leur procession, y célébraient alors l'office sacré. On se précipita dans l'église } les chantres furent mis en fuite, le diacre et le sous-diacre eurent leurs ornements per-
cés de coups dans le tumulte; le prêtre put à peine achever en toute hâte la messe à voix basse.
Savoisy avait promis aux siens l'impunité quand ils revinrent auprès de lui. Dans son orgueil de chevalier il méprisait peut-être la colère d'une troupe de clercs; mais l'affaire alla devant le Parlement. Jean Gerson plaidait pour l'Université. Le premier président lut en l'hôtel Saint-Paul, en présence de toute la cour, un arrêt qui ordonnait la démolition de l'hôtel' de Savoisy, et le condamnait à payer deux mille livres de dommages et intérêts et à fonder une rente de cent livres pour l'établissement de cinq chapellenies. Trois de ses gens, qui tombèrent entre les mains de la justice royale, firent amende honorable dans les carrefours , puis furent fouettés par la main du bourreau et bannis du royaume. Ce ne fut qu'au bout de cent douze ans que l'Université consentit à la reconstruction de l'hôtel Savoisy, et encore exigea-telle que l'on gravât sur une pierre de la porte le récit des excès dont elle avait eu à se plaindre et du châtiment qui les avait suivis. Trois ans plus tard, deux clercs de l'Université , qui s'étaient faits voleurs de grands chemins, furent pris et pendus par ordre du prévôt royal. L'Université invoqua ses privilèges, suspendit son enseignement, menaça d'abandonner le royaume, et, à la longue, ses réclamations prévalurent. Pour l'apaiser il fallut que le prévôt de Paris, Guillaume de Tignonville, se rendît lui-même au lieu des exécutions, détachât les squelettes des deux clercs suppliciés , les baisât à la bouche et les remît entre les mains du recteur, ce qui ne l'empêcha pas d'être révoqué, lui et son lieutenant.
Cependant Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, portait
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au duc d'Orléans une haine implacable, et par tous les moyens cherchait à lui enlever le pouvoir et l'influence.
La lutte engagée entre les deux princes ne tarda pas à prendre tous les caractères d'une guerre civile. Le duc d'Orléans avait pour lui Isaheau de Bavière, la cour et les grands; Jean-sans-Peur s'appuyait sur les instincts violents de la multitude et représentait les intérêts populaires. On se fatiguerait à relever les mensonges , les violences et les injustices qui déshonoraient les deux causes : les factions de tous les siècles ne se ressemblent que trop et puisent toujours les mêmes armes au même arsenal .
Le clergé n'était point toujours étranger à ces luttes; recruté dans les rangs du peuple, il participait aux prédilections et aux antipathies populaires et leur venait énergiquementen aide. Un moine augustin nommé Jacques Legrand, évidemment rallié au duc de Bourgogne, prêchant devant la reine, le jour de l'Ascension, eut la hardiesse de lui faire entendre des avertissements de cette nature : « Votre salut, grande reine, m'est plus cher que vos bonnes grâces, et, au risque de vous déplaire, je dois vous dénoncer l'empire que la déesse de la mollesse et des voluptés a établi dans votre cour. Elle a pour ses suivantes inséparables la gourmandise et la crapule, qui font le jour de la nuit, que l'on passe en des danses dissolues; et ces deux pestes de la vertu ne corrompent pas seulement les mœurs, elles énervent les forces, elles retiennent dans une honteuse oisiveté les chevaliers et les écuyers, auxquels elles font craindre les combats. » Après avoir ainsi déploré l'empire de « dame Vénus » {domina Venus) à la cour d'isabeau, Jacques Legrand fit une sortie également acerbe contre le luxe, les modes, les nouveautés, et il n'é-
pargna ni les franges démesurées, ni les grandes manches, ni tout ce qui pouvait signaler la cour aux regards du peuple comme le centre permanent des prodigalités et le foyer des vices. Le roi, ayant été instruit de la hardiesse dont le prédicateur avait usé, ne se mit nullement en colère, et voulut, à son tour, entendre un sermon du religieux augustin. Cet ecclésiastique, ignorant ou passionné, ne crut pas devoir tenir compte de la mansuétude et de la faiblesse de Charles VI, et ne craignit pas d'accuser ce prince d'être vétu du sang et des larmes du peuple. Quant au duc d'Orléans, il était moins épargné encore que son frère, et il est aisé de comprendre quelle fermentation de semblables attaques faisaient naître dans la ville et dans les faubourgs.
On était au mois d'août i4o5. Nourrissant en son cœur l'ambition et la vengeance , le duc de Bourgogne s'était dirigé sur Paris, sous prétexte d'y prendre place au conseil, mais, en réalité, avec des troupes et des gens armés destinés à soutenir sa cause. Ni la reine ni le duc d'Orléans ne se firent illusion sur ses dispositions secrètes. A peine eurent-ils appris qu'il arrivait au Louvre que, effrayés, ils prirent en toute hâte la route de Melun et ne s'arrêtèrent qu'au château de Pouilly-le-Fort, près de cette ville. Le roi, malade, était resté à Paris, mais les fugitifs, avant de partir, avaient laissé au duc de Bavière et au maréchal de Boucicault l'ordre de leur amener, dès le lendemain, le Dauphin et ses frères. A cette nouvelle le duc de Bourgogne se jeta à toute bride à la poursuite de l'escorte royale, et, ayant atteint le cortège du Dauphin à Juvisy, entre Villejuif etCorbeil, il fit reconduire à Paris les jeunes princes.
Le lendemain une assemblée générale fut convoquée ;
elle était présidée par le Dauphin, à peine âgé de neuf ans. Le duc de Bourgogne fit exposer sa conduite par Jean de Nielle, fameux orateur du pays d Artois; il voulait montrer qu'il n avait agi que comme vrai et loyal sujet du roi. Le Dauphin déclara qu'en effet le duc ne l'avait ramené à Paris que de son consentement ; puis le duc de Berri fut nommé capitaine et gouverneur de la ville et chargé de la garde des jeunes princes. Le duc de Bourgogne confia aussitôt le commandement du Louvre à Renaud d'Angennes, et celui de la Bastille au seigneur de Saint-Georges; il fortifia son hôtel de Nesle et fit fermer les portes de la ville, à l'exception de celles de Saint-Jacques et de Saint- Honoré, où il mit des corps de garde. De son côté le duc de Berri plaça des postes d'arhalétriers à toutes les avenues de son hôtel d'Artois, et désigna cinq cents hommes pour faire le guet de jour, autant pour le service de nuit.
Le duc d'Orléans, qui s'était retiré à Melun, réunissait des troupes et ne voulait entendre parler d'aucun accommodement. Celui qui a bon droit si le garde, dit-il au duc de Berri qui était venu lui proposer la paix. Dans cette situation, qui chaque jour devenait plus difficile, on devait s'attendre à voir couler le sang, et le Parlement, n'osant se confier ni à un parti ni au parti contraire, consignait dans ses registres qu'à Dieu seul il appartenait de pourvoir aux besoins du royaume , qu'il fallait mettre en lui espoir et confiance, « et non dans les princes et les enfants des hommes, dont on ne devoit pas attendre le salut. » Tandis qu'il hésitait, tout en paraissant céder aux exigences de la situation, le duc d'Orléans marchait sur Paris, pillait les villages sur son passage et faisait déclarer traî-
très le Bourguignon et ses partisans. De son coté Jeansans-Peur introduisait dans la capitale du royaume de nombreux renforts qu'il avait appelés de Flandre et du pays de Liège, et bientôt, par ses ordres, on éleva aux abords du Louvre et aux portes de Paris des ouvrages de défense destinés à les mettre à l'abri d'une attaque. La garde de la ville fut confiée au duc de Berri; le commandement de la Bastille fut donné au sire de Saint-Georges ; on rendit aux bourgeois et au peuple les armes et les chaînes de barricade qu'on leur avait enlevées, en i383, lors du dernier désarmement, et le duc de Bourgogne, en associant ainsi les Parisiens à sa cause, augmenta la popularité de mauvais aloi dont il était déjà en possession depuis qu'on voyait en lui non-seulement le rival du duc d'Orléans et de la reine, mais encore le chef naturel de toute insurrection, l'homme en qui la démagogie pouvait espérer. Tandis que les premiers princes du sang se préparaient ainsi à la guerre civile, beaucoup de magistrats, de prud'hommes et d'illustres clercs cherchaient à pacifier les deux factions et à réconcilier les princes. A force de remontrances et de supplications , peut-être même par l'effet de la disette, on amena le duc d'Orléans et la reine à accepter des arrangements pacifiques. La reine vint à Vincennes, le duc d'Orléans au château de Beauté, le duc de Bourgogne à Corbeil, et, après huit jours donnés aux négociations, la paix fut conclue le 17 octobre. Ainsi qu'on le désirait, les deux princes ennemis, au lieu de s'arracher le pouvoir à main armée, consentirent à le partager entre eux, et, s'étant réconciliés, au moins en apparence, ils firent tous deux leur entrée solennelle dans Paris. Les ducs d'Orléans et de Bourgogne parurent un mo-
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ment disposés à gouverner dans l'intérêt de la France. D'abord on s'occupa du roi, et Ton rougit du honteux abandon où il était laissé; on le leva de son lit fétide, ou lui coupa la barbe, on lui mit des vêtements neufs , et ces premiers soins adoucirent les souffrances de l'infortuné monarque. Quelques jours après on opéra d'utiles réformes dans les finances : on supprima des emplois onéreux et sans objet ; on réduisit les pensions des chambellans et des gens de cour ; on diminua les gages des officiers royaux ; on supprima des offices dans le Parlement, et ces améliorations procurèrent une épargne de six cent mille écus d'or. Le duc de Bourgogne, qui faisait peser sur ses propres États de très-lourds impôts, s'opposait de tout son pouvoir à ce qu'on agît de même en France, et cette hypocrite modération augmentait sans cesse le nombre de ses partisans.
Le duc de Bourgogne nourrissait contre le duc d'Orléans une animosité implacable. On assure que depuis plusieurs mois d'étranges rapports lui avaient été faits; des amis officieux étaient venus lui révéler, à tort ou à raison, que le duc d'Orléans faisait collection des portraits de ses favorites, et que parmi ces portraits figurait celui de la duchesse de Bourgogne. Que ce bruit fût vrai ou faux il avait suffi pour exalter au plus haut degré les sentiments haineux de Jean-sans Peur. Un attentat sans exemple se préparait donc. Le duc d'Orléans, étant malade à son château de Beauté-sur-Marne, y reçut la visite du duc de Bourgogne, et les deux princes échangèrent entre eux les marques extérieures d'une amitié toute fraternelle. Lorsque le duc d'Orléans fut rétabli , le duc de Berri, pour cimenter leur réconciliation , les mena tous deux entendre
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la messe aux Augustins, dans la matinée du 20 novembre 1407. Les princes communièrent ensemble, ils mangèrent à la même table, et, selon la coutume du moyen âge, en signe de confiance et d'amitié réciproque, ils couchèrent dans le même lit. Or il y avait plus de quatre mois que le duc de Bourgogne, déterminé à se venger, disposait tout en vue d'un meurtre. Il avait acheté dans la ville une maison où il voulait, disait-il, mettre du vin, du blé et d'autres provisions; il y cacha dix-sept spadassins. Cette maison, située rue Yieille-du-Temple, près de la porte Barbette , était sur le chemin que suivait le duc d'Orléans en revenant de la demeure du roi à son hôtel. I>e mercredi 23 novembre, à huit heures du soir, par une nuit fort sombre, le duc sortit de l'hôtel Montaigu, monté sur une mule et n'ayant avec lui que deux écuyers sur un même cheval ; quatre ou cinq valets de pied portaient des torches. Il était vêtu d'une simple robe de damas noir; il chantait et jouait avec son gant. Quoiqu'il ne fût pas tard toutes les boutiques étaient déjà fermées. Le duc se tenait en arrière de ses gens, et il venait de passer devant l'hôtel du maréchal de Rieux lorsque les spadassins, cachés dans l'encoignure d'une maison, s'élancèrent sur lui en criant : « A mort ! à mort ! » 11 s'écria : « Je suis le duc d'Orléans! — C'est ce que nous demandons, » répondirentils en le frappant. Bientôt il fut renversé de sa mule, mais il se releva sur ses genoux. Un page essaya de couvrir le prince de son corps : il fut tué. Une femme du peuple s'était mise a la fenêtre et criait au meurtre; un des assassins lui dit : « Taisez- vous, mauvaise femme ! » D'autres tiraient des flèches aux fenêtres d'où l'on voulait regarder. En un instant tout fut achevé. Alors , à la lueur
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des torches, la même femme vit sortir de la maison achetée par le duc de Bourgogne un grand homme couvert d'un # chapeau rouge descendant sur les yeux , et qui, avec un falot de paille, vint voir si le duc n'était pas manqué, comme précédemment le connétable. Cette fois les meurtriers avaient bien gagné leur salaire , le corps était véritablement haché : le bras droit était tranché à deux places , le poing gauche détaché et lancé au loin , la tete ouverte d'une oreille à Pautre et la cervelle répandue sur le pavé. A cette vue l'homme au chapeau rouge dit aux autres : « Éteignez tout et allons-nous-en ; il est bien mort. » Ils mirent le feu à la maison qu'ils avaient occupée, semèrent après eux des chausse-trapes pour qu'on ne pût les poursuivre, et se retirèrent en tournant par la rue des Blancs-Manteaux et en criant « Au feu ! » pour donner le change aux bourgeois alarmés. Le corps du duc d'Orléans fut transporté dans l'hôtel de Rieux, et, au point du jour, la nouvelle du meurtre ayant circulé dans la ville y répandit une consternation générale.
Le roi était alors dans l'un de ses intervalles lucides. La nouvelle de l'assassinat de son frère faillit le faire retomber dans ses accès dedémence. La reine, qui se trouvait alors malade à la suite d'une de ses couches, ne se crut pas en sûreté à l'hôtel Montaigu, qu'elle habitait, non loin de la porte Barbette , et elle vint chercher un refuge à l 'hôtel Saint-Paul, près deCliarles VI. Dans les premiers moments le duc de Bourgogne usa de dissimulation ; étant venu, avec les autres princes, jeter l'eau bénite sur le corps de sa victime, il dit à haute voix « que jamais, en ce royaume, si traître meurtre n'avoit été commis ni perpétré. » Cependant le prévôt de Paris dressa procès-verbal et commença
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une enquête criminelle ; les portes de la ville furent fermées ; on établit des postes de sûreté, on fit des patrouilles. Les soupçons s'étaient d'abord portés sur le siredeCany, dont le duc d'Orléans avait autrefois séduit la femme : on constata l'innocence de ce seigneur. Le prévôt sollicita ensuite du conseil l'autorisation de faire des recherches dans les hôtels du roi et des princes ; le roi de Sicile, le duc de Berri et de Bourbon y consentirent ; mais le duc de Bourgogne se troubla , et, ayant pris à partie premier de ces princes, il a voua que, tenté par le diable, il avait lui-même ordonné le meurtre; puis, tandis que cette "déclaration frappait de stupeur le conseil , il sortit en toute hâte et alla prendre conseil de ses affidés.
Le lendemain Jean-sans-Peur osa se présenter au conseil que le duc de Berri venait de convoquer à l'hôtel de Nesle. L'entrée de la salle lui fut refusée , et le comte de Saint-Pol reçut Tordre d'arrêter le coupable. Etonné, mais non découragé, le duc de Bourgogne sortit au galop de Paris, suivi de quelques partisans, et arriva en moins de trente-six heures à Bapaume, sa forteresse la plus rapprochée. Quelques jours après il se rendit à Lille, puis à Gand. Cependant la veuve du duc d'Orléans , l'infortunée Valentinede Milan, remplissait de sa douleur et de ses gémissements les palais de Charles VI et des princes. Le roi continuait à jouir d'un peu de raison. Entouré des ducs de Berri et de Bourbon , et des autres membres du conseil , il reçut la duchesse et lui promit bonne et prompte justice, a Qu'il soit notoire , dit-il ensuite, que le fait à nous « exposé, relatif à notre frère , nous touche , et que nous « le réputons être fait à nous-même. » Mais il était plus facile de promettre justice que de la rendre. Rassuré par
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les sophismes de ses juristes et par les adhésions de ses conseillers, le duc de Bourgogne venait de déclarer hautement son intention de se rendre à Paris. Vainement Valentine de Milan supplia-t-elle le conseil de Charles VI de lui en fermer les portes; le roi, épuisé par tant d'émotions, venait de retomber dans son délire, et personue à Paris ne se croyait assez fort pour repousser Jean-sans-Peur, dont la popularité subsistait encore.
Enhardi par la faiblesse du gouvernement , protégé par les sympathies de la multitude , Jean -sans -Peur se détermina à rentrer dans Paris et à y braver ses ennemis et ses juges. A son aspect le peuple témoigna beaucoup d'enthousiasme et fit entendre le vieux cri de joie de nos pères : Noël! Noël ! Jean-sans-Peur voulut néanmoins , ne fut-ce que pour la forme, justifier sa conduite; il chargea de ce soin maître Jean Petit, Cordelier, et le plus célèbre entre les professeurs de théologie , au collège de la Sorbonne. La cour, le conseil royal et les princes du sang , mis en demeure d'entendre cette audacieuse justification, ne purent se refuser à écouter jusqu'au bout la dissertation théologique de Jean Petit. Ce Cordelier prêcha, le 8 mars i4o8, en l'hôtel Saint-Paul , en présence du Dauphin , du roi de Sicile, du cardinal de Bar, des ducs de Berri, de Bretagne et de Lorraine , et d'un grand nombre de comtes et de barons , l'élite de la noblesse et de la chevalerie de France; et alors, prenant parti pour le duc de Bourgogne, il démontra en douze arguments, en l'honneur des douze apôtres , que si le duc d'Orléans avait été tué c'était pour venger Dieu , car il était hérétique; pour sauver le roi, car il voulait usurper; pour défendre la chose publique, car il n'était qu'un tyran. Jean Petitavait
pris pour texte ces paroles de l'apôtre : « La convoitise est la racine de tous les maux. » 11 établissait doctement que le duc d'Orléans, étant tombé dans les quatre genres de convoitise, avait été coupable de lèse-majesté humaine en quatre degrés, savoir : i° l'injure faite directement à la personne du roi ; 2° l'injure dirigée contre la personne de son épouse; 3° l'injure contre* ses enfants; 4° l'attentat contre la chose publique. Ces odieuses et ridicules justifications étaient appuyées par la menace; elles prévalurent , et le malheureux Charles VI , abandonné seul et sans guide, amnistia le meurtrier du duc d'Orléans et souffrit que la régence fut confiée à Jean-sans-Peur. La reine et le Dauphin s'étaient d'ailleurs enfuis à Melun , mais leur parti disposait tout en vue d'un retour offensif dans Paris.
Une occasion favorable ne tarda pas à être offerte à la reine et a la faction d'Orléans, ralliée autour d'elle. Le duc de Bourgogne sévit dans la nécessité de partir de Paris , à la tête d'une armée , pour aller comprimer une révolte du peuple de Liège. Alors Isabeairde Bavière réunit des troupes, se fit escorter d'un corps auxiliaire que lui amena le duc de Bretagne et fit son entrée à Paris (26 août i/jo8). Elle était entourée d'un grand appareil de guerre, traînée dans un chariot doré et couvert, suivie du jeune Dauphin, qui pour la première fois montait à cheval, et de l'élite des princes et des grands vassaux de la couronne, parmi lesquels on remarquait les ducs de Berri, de Bourbon et de Bretagne, le connétable de France et le comte d' Alençon. Elle se rendit au Louvre, et sur son passage les Parisiens, dont l'esprit est mobile autant que le cœur, crièrent encore Noël! et manifestèrent quelque joie. Cet enthou-
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siasme excité par la curiosité et l'imprévu fut de peu de durée. La présence des Bretons mécontentait le peuple de Paris, et, la nuit suivante, on complotait déjà contre eux. Cette émotion s'apaisa devant des concessions et grâce à la conduite prudente de la reine. Deux jours après, le 28 août , la duchesse d'Orléans , suivie de ses enfants en grand deuil , entra à son tour dans Paris. I/e roi était à Melun , malade , et hors d'état d'avoir conscience de ses actes politiques. Le 5 septembre, en l'absence de ce malheureux prince , on tint au Louvre une grande assemblée où se trouvèrent la reine , le Dauphin , les princes du sang royal, les comtes deSaint-Pol, de Mortaing, d'Alençon , de Clermont , de Tancarville et de Dammartin , la duchesse de Guienne et madame de Charolais , le connétable, le chancelier, les présidents du Parlement , un grand nombre d'archevêques, d'évêques et d'abbés, le prévôt de Paris et le prévôt des marchands, et les grands officiers de la couronne. Là maître Juvénal des Ursins, avocat du roi , prit la parole , et au nom de Charles VI, dont ou se servait toujours pour toutes les causes , il proclama et annonça que le gouvernement de l'État était désormais confié à la reine et que cette princesse exercerait tous les pouvoirs de la régence durant la maladie du roi son époux. Immédiatement après, la duchesse d'Orléans, vêtue de noir, fut introduite dans l'assemblée, où, s'étant agenouillée devant le Dauphin, elle demanda, contre le duc de Bourgogne , justice de la mort de son mari et permission de faire défendre sa mémoire.
L'affaire fut de nouveau instruite, et Jean deSerisy, avocat de la maison d'Orléans, réfuta le plaidoyer de Jean Petit, en usant d'ailleurs d'une éloquence semblable.
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Un nouveau jugement fut rendu ; Jean-sans-Peur fut déclaré ennemi de l'État, sans aucun égard aux lettres d'abolition quil avait obtenues du roi. On assembla* des troupes et Paris fut mis en état de défense. Mais les bourgeois refusèrent de payer un léger impôt, nécessité par les frais de la guerre , et les partisans de la maison de Bourgogne ameutèrent le peuple en disant qu'on voulait enlever aux Parisiens les chaînes des rues. Le prévôt de s marchands reçut même des billets si menaçants qu'il ne parut plus dans la ville qu'avec une forte escorte. La reine, effrayée de cet esprit de révolte , se retira à Tours avec le roi et le Dauphin. Quelques jours après, Jean-sans-Peur, vainqueur des Liégeois révoltés, rentrait à Paris à la tête d'une petite armée.
11 y avait donc à Paris deux partis distincts; mais la populace était pour le duc de Bourgogne. Sur ces entrefaites, le jeune duc d'Orléans, Charles, venait d'épouser la fille de Bernard, comte d'Armagnac ; cette union lui donnait, sous un chef actif et hardi , un parti puissant dans la noblesse de Gascogne , et il s'allia les ducs de Bretagne , de Bourbon et de Berri , jaloux de la puissance de Jean-sans-Peur. Ces deux partis de Bourgogne et d'Armagnac ruinèrent et avilirent la France clans leur misérable querelle. Le prévôt des marchands et les principaux bourgeois de Paris parvinrent un moment à les réconcilier, et les deux factions signèrent un traité à Chartres, le 9 mars 1409. Pour cimenter cette union on conclut le mariage du comte de Vertus , frère du duc d'Orléans , avec la fille du duc de Bourgogne ; mais cette paix dura si peu de temps et fut signée avec tant d'hypocrisie qu'on la surnomma la paix fourrée.
L'exercice du pouvoir appartenait de nouveau au duc de Bourgogne; soutenu parla détestable popularité qu'il s'étâit acquise, ce prince ne songeait désormais qu'à assouvir ses vengeances particulières. De retour à Paris il destitua, dépouilla et persécuta les anciens amis de la maison d'Orléans. Le sire de Montaigu, l'un des plus habiles ministres de Chàrles V, qui, depuis vingt ans, gouvernait les finances de la France, fut arrêté par le prévôt Desessarts, examiné par les commissaires du Parlement et mis en jugement comme dilapidateur des finances. Ce chef d'accusation ne pouvait entraîner la peine capitale; Jean-sans-Peur voulut que Montaigu fût incriminé comme complice des prétendus crimes dont Jean Petit avait souillé la mémoire du duc d'Orléans. Soumis à d'affreuses tortures qui disloquaient ses membres et faisaient sortir ses entrailles, Montaigu avoua tout ce qu'on exigeait de lui ; il se reconnut coupable de magie et de sorcellerie ; il déclara que, pour seconder les volontés du duc d'Orléans, il avait fomenté le schisme et l'hérésie et attenté à la vie du roi. L'exécution se fit aux Halles le in octobre. Arrivé sur l'échafaud Montaigu rétracta tous les aveux qu'on lui avait arrachés par la violence des tourments et ne confessa d'autre tort que d'avoir trop légèrement ordonné des dépenses inutiles. Comme l'aspect de ce malheureux agitait le peuple et faisait verser des larmes, on se hâta de lui trancher la tête et de pendre à Montfaucon ses restes sanglants. Tous ses biens furent confisqués. Sa mort fut le signal de nouvelles exactions, et le duc de Bourgogne accrut démesurément ses richesses et celles de ses frères. Pour apaiser les colères de la reine Isabeau de Bavière Jean-sans-Peur se concilia par des dons et des
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promesses cette femme méprisable, et, le 1 1 novembre, il conclut avec elle une nouvelle alliance dont se rendirent garants le duc de Bavière , le roi de Navarre et le comte de Hainaut. Le duc de Bourgogne chercha d'ailleurs à se concilier de plus en plus les Parisiens en leur rendant leurs privilèges, leurs milices, leurs magistratures.
La guerre civile n'était que momentanément assoupie ; les d'Orléans et le parti des Armagnacs la recommencèrent l'année suivante (avril i4io). Ils avaient pour soldats des Gascons, des Lorrains et des mercenaires allemands. Ces hordes sans frein promenèrent sur leur passage le meurtre et l'incendie. Les Armagnacs avaient j)our signe de ralliement une croix blanche, à angles droits, et pour enseigne un bâton noueux ; les Bourguignons se reconnaissaient à la croix de Saint- André, oblique et rouge, et un rabot leur servait d'enseigne. Opprimées par les pillards et les gens de guerre des deux partis, les populations laissaient éclater leur volonté de conclure la paix, et cette disposition des esprits ne laissait pas que d'entraver les haines et les conflits des princes. Les bourgeois de Paris eux-mêmes, malgré leurs sympathies ouvertement déclarées en faveur du duc de Bour fatiguaient de servir d'instruments à l'ambition de Jean-sans-Peur et résistaient à ses ordres. Dans toutes les églises on chantait cette prière : « Seigneur Jésus-Christ, prenez en pitié votre « peuple ; ne livrez pas à sa perte le royaume de France, « mais dirigez les princes dâns la voie de la paix. » Au milieu de la misère du peuple et de l'affliction des gens de bien l'Université intervint à son tour et chercha à interposer ses bons offices. Cette démarche, quoique res-
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pectueusement accueillie, n'amena point une suspension d'armes , et les violences continuèrent de part et d'autre. Cependant l'hiver approchait; on ne trouvait plus de vivres dans les campagnes, la pluie avait rompu les chemins, et le conseil du roi réussit à poser et à faire accepter les bases d'un arrangement pacifique. Le 2 novembre i4io un traité en dix articles fut signé à Bicêtre : ce n'était qu'une trêve de courte durée. L'année suivante (juillet 141 1 ) la guerre éclata de nouveau entre les deux factions, et Paris embrassa avec ardeur la cause du duc de Bourgogne. Aux pillards, aux sicaires du parti d'Orléans, qui, répandus autour de la ville, dévastaient les campagnes, désolaient les villes ouvertes, incendiaient les villages et se livraient à tous les excès, on résolut d'opposer des hommes de pareille trempe , que ne feraient reculer ni le crime, ni la pitié, ni la clémence, ni le sang. C'étaient les barbares armés contre les barbares. Disons-le encore, c'étaient les vieilles luttes, les antiques haines de peuples et de races qui se manifestaient dans leurs dernières et terribles convulsions. La lie des provinces d'outre Loire, les meurtriers provençaux, gascons, auvergnats , bretons , allaient se trouver aux prises avec des aventuriers et des assassins recrutés en Picardie, en Brabant , en Flandre, en Lorraine, partout où la Jacquerie avait laissé des continuateurs et des héritiers.
Le comte de Saint-Pol, gouverneur de Paris et partisan dévoué du duc de Bourgogne, lui chercha des alliances dans ce que la population avait de plus grossier et de plus redoutable. Les bouchers formaient alors une corporation puissante ; un petit nombre de familles enrichies parle monopole dont elles jouissaient, lesLegoix, les
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Saint- Yon, les Hubert , composaient une sorte d'aristocratie et avaient à leur suite de nombreux valets, toujours armes de couteaux et dévoués à leurs ordres. Le comte de ^Saint-Pol chargea les trois fils du boucher Legoix, maîtres de la boucherie de Sainte-Geneviève , de former parmi les leurs une compagnie de cinq cents hommes et leur donna des armes. Ils s'associèrent au nommé Simon Caboche , écorcheur de bêtes à la boucherie de l'Hôtel- Dieu; homme remarquable par sa cruelle grossièreté ; ils lui adjoignirent maître Jean de Troyes , chirurgien , qui était un orateur populaire et un discoureur de bornes; à leur suite ils enrôlèrent des pelletiers, des tailleurs et des gens sans aveu disposés à tous les crimes. Cette populace armée entra dans la querelle des princes avec ses passions brutales et féroces. Maîtresse de Paris elle égorgeait sans merci tous les Armagnacs qui lui tombaient sous la main ou tous ceux qu'elle avait intérêt à traiter comme tels; elle imposa même ses volontés au conseil royal . Une ordonnance déclara traîtres et rebelles les princes d'Orléans, dont l'armée exerçait dans l'Artois et la Picardie toutes sortes de cruautés, et appela le duc Jean à la défense du roi. Celui-ci entra aussitôt en France avec toute sa noblesse, cinquante mille Flamands bien armés et un corps auxiliaire qu'il n'avait pas eu honte de demander à l'Angleterre en s'alliant à elle. Les Armagnacs , dont l'armée, composée presque entièrement de noblesse, ne comptait pas moins de trente mille chevaux, s'avancèrent jusque près de Paris , et les environs de cette malheureuse ville devinrent le théâtre des plus odieuses atrocités. Le duc Jean marcha au secours des Parisiens, et son entrée dans la ville excita des transports de joie parmi le peuple. Une
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ordonnance du roi remit entre ses mains tout le gouvernement; puis, aidé des Anglais, il se jeta à la poursuite des Armagnacs ; il leur reprit Saint-Cloud , dont ils s'étaient emparés, et dont la garnison fut tout entière massacrée.-
Neuf cents chevaliers ou écuyers armagnacs périrent dans cette lutte impie ; trois cents autres qui s'étaient réfugiés dans les caves furent découverts après la victoire, et on les égorgea sans pitié (9 novembre). Le duc d'Orléans, qui, de la rive opposée, voyait ce désastre, en fut effrayé et se replia d'abord sur Saint-Denis, puis sur Etampes. Leduc de Bourgogne, suivi du duc d'Aquitaine, son gendre (le Dauphin), attaqua Étampes, Corbeil et la Bretonnière, et se rendit maître de ces villes. Les garnisons qu'y avaient placées les Armagnacs furent obligées démettre bas les armes, et, parmi les soldats dont elles se composaient, les uns furent immédiatement pendus, les autres envoyés à Paris pour réjouir le peuple du spectacle de leurs supplices. La guerre civile fut à peine suspendue parles rigueurs de l'hiver (^ii-iA1^). Le bourreau, d'ailleurs, ne connaissait pas plus de relâche que les gens d'armes , et les plus illustres captifs étaient chaque jour décapités aux Halles. Quant à ceux qui, entassés dans les prisons, attendaient leur mise en jugement, leur sort était encore plus déplorable. « Moult grand' partie d'iceux, dit Monstrelet , très-misérablement mouroient par force de froid, de mésaise et de famine, et, après qu'ils estoient morts, on les portoit dehors la ville en aucunes fosses, et là les laissoit-on manger des chiens, oiseaux et autres bestes. *
On se fatiguerait à énumérer, de part et d'autre , les bourgades prises et pillées , les églises détruites et pro-
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fanées , les monastères d'hommes et de femmes emportés de vive force, et déshonorés par le meurtre et le crime des vainqueurs. Armagnacs ou Cabochiens, aucune faction n'avait le droit de se dire plus pure et plus humaine que l'autre. A la faveur de leurs luttes impies et sans pardon les Anglais entamèrent le royaume et s'établirent victorieux sur plusieurs points de l'Ouest et du Midi. Au lieu de les combattre des deux cotés on rechercha leur appui, et, à vrai dire, dans cette guerre d'extermination qui s'engageait entre la Somme et la Loire, surtout autour de Paris, les Anglais étaient moins odieux aux Français du iNord que les Français du Midi. Chaque faction en vint donc à solliciter l'appui des ennemis du dehors qui envahissaient la France ; chacune d'elles offrit de démembrer le royaume, d'en donner une partie aux étrangers , afin de conquérir et de gouverner l'autre par leur appui. Tout se réunissait pour aggraver les maux du peuple : ambition et jalousie, meurtres et vengeance , famine et pillage. Les princes luttaient pour se disputer quelques lambeaux de pouvoir, les riches et les pauvres pour conserver ou prendre, le Nord et le Midi pour régler ensemble un arriéré de plusieurs siècles d'agressions ou de haines. Au-dessus de cet affreux chaos était un roi insensé , abandonné , trahi par sa femme , et bien souvent dépourvu des soins les plus nécessaires à la vie.
Les deux factions s'alliaient successivement à l'Angleterre, et, quand cette alliance était rompue, elles se renvoyaient le reproche, mérité par l'une et l'autre , d'introduire l'étranger au cœur de la France et de favoriser l'invasion anglaise. La guerre prit de grandes propor->
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lions , et les Bourguignons , traînant le roi à leur suite , assiégèrent Bourges. En 1/412 un nouveau traité de paix intervint , qui fut désigné dans nos annales sous le nom de paix d'Auxerre. Les Anglais ne posèrent pas les armes et continuèrent de désoler nos provinces et d'assiéger nos places fortes. En i^iZ leur roi Henri IV mourut, laissant la couronne à son fils aîné, qui lui succéda sous le nom de Henri V. Quant au gouvernement de Charles VI , il se détermina à convoquer les états généraux , qui siégèrent à Paris.
L'attitude molle et réservée de cette assemblée déplut à l'Université et au peuple. Le i3 février i4i3, dans une audience solennelle où se trouvaient présents les ducs de Bourgogne , de Bavière et de Lorraine , les comtes de Ne vers , de Vertus , de Charolais , et plusieurs grands du royaume, maître Eustache de Pavilly, de l'ordre des Carmes, donna lecture au Dauphin, duc d'Aquitaine et fils aîné de Charles VI, des doléances de la bourgeoisie parisienne et de l'Université, « très-humble et très-dévouée fille du roi » .
Ici apparaissent encore, sous une forme tantôt rude, tantôt adoucie, les franchises populaires et municipales dont les villes et les corporations étaient investies au quinzième siècle , et qui sont comme autant de traces des anciennes origines de la liberté constitutionnelle , sous la monarchie. Le premier article se rapportait à « l'entretennement » ( la durée) de la paix entre les princes. On se plaignait de ce que cette paix n'était pas sincèrement observée; on s'étonnait de ce que, la paix ayant été jurée par ceux des bonnes villes et autres , elle ne l'eût pas encore été par les seigneurs et par les principaux servi-
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leurs du roi ; on se plaignait a du trop petit remède » qui était mis aux ravages et aux incursions des Anglais dans le royaume, et de ce que le comte d'Armagnac, sujet du roi , n'avait point eu c cure de la paix » et avait, au contraire, maintenu la guerre dans le Midi. On demandait que des ordres formels et impératifs fussent sans retard adressés aux officiers du roi pour remédier a d'aussi graves abus. Le second article avait pour objet d'exposer au roi, par l'entremise du Dauphin, les plaintes du peuple en matière de finances et de taxes. Après avoir fait connaître quel emploi légitime les fonds de l'État devaient recevoir, la fille du roi et les réclamants ne craignaient pas de dire : « II appert clairement comment lesdites finances ne sont point employées ès choses dessusdites ; laquelle chose est à la charge de vos trésoriers, par lesquels vos finances dessusdites sont distribuées... pourquoi les églises chéent en ruines, et est délaissé le service divin à estre fait, au préjudice des aines de vos prédécesseurs et à la charge de votre conscience. » Partant de là, les bourgeois et clercs s'étonnaient de l'accroissement prodigieux des dépenses personnelles du roi et du Dauphin. « On lève, disaient-ils, tant sur le domaine que comme sur les aides quatre cent mille francs , et pour icelle dépense n'étoit levé au temps passé que quatrevingt-treize mille francs , et adonc (cependant) vos prédécesseurs menoient un bel état, et les marchands et les autres gens estoient payés de leurs denrées; mais maintenant, nonobstant ladite somme, les marchands dessusdits ne sont point payés.... Quant au salaire des serviteurs de votre hostel , ils se plaignent beaucoup des gens de votre chambre aux deniers; souvent ils ne
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peuvent avoir nouvelle de leurs gages, et vivent ainsi dans la gene et dans la pauvreté... Vos édifices, hostels, chasteaux, moulins et fours, vos chaussées, ponts, ports , bacs et passages ne sont pas réparés et tombent en raine... » Les auteurs des doléances se plaignaient ensuite des gaspillages auxquels donnait lieu l'emploi des fonds alloués pour le service de la reine et pour le bien de l'État ; « et il faut savoir, ajoutaient-ils , où est cette finance, car outre et sur la somme on prend certaine quantité d'argent par forme de mandement extraordinaire. j> Un peu plus loin ils disaient encore : « Il faut nécessairement reconnoistre que le gouvernement de présent a eu cours depuis trente ans en çà , et paravant a été dévoré par plusieurs officiers qui n'ont point eu regard au bien de vous et de votre royaume , mais seulement à leur singulier profit. » Venait ensuite l'exposé d'un grand nombre d'abus de détail , de malversations et de concussions dont les pétitionnaires ne craignaient pas de désigner les auteurs ; puis ils ajoutaient : oc Est à démontrer comment vous , la reine et le duc d'Aquitaine estes mangés et dérobés ; c'est à savoir que, quand vous avez affaire de promptes finances pour la cause de votre guerre ou pour autres grandes vos besognes , il faut aller à certaines personnes, marchandes d'argent, qui, par usures et rapines illicites, trouvent et font finances de monnoie... Et tant faut que vous en perdez par an en telles usures... Il est nécessaire que vous sachiez où est l'argent de votre royaume de deux ou trois ans en çà dessus , et, outre le domaine et les aides , auquel temps ont été levées plusieurs tailles, dixièmes, demi-dixièmes, impositions, maltostes , réformations, et autres plusieurs
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manières d'avoir finance ; desquelles choses le prévôt de Paris s'est entremis , comme il est notoire , et s'est fait appeler souverain maître des finances et gouverneur général... N'est pas à oublier comment aucuns grands officiers, comme le prévôt de Paris et autres, qui ensemble ont tenu grand nombre d'offices , et vendu et reçu les deniers, ont mis iceuxen leur sac en votre préjudice, et contre vos ordonnances royaux, et aussi delà chose publique, dont il s'ensuit maintes fois que gens inutiles et non sachant , et de mauvais gouvernement , sont mis èsdits offices. »
Ce long exposé des réclamations populaires se terminait ainsi :
tr
a Et jà soit-ce que votre fille et vosdits sujets vous aient en bref exposé les défauts et coulpes des devantdits, toutefois il ne suffit pas ; car plusieurs jours ne suffiroient pas à vous exposer le mauvais régime des dessusdits et de leurs semblables. Et pour ce que plusieurs autres personnes en sont coupables, desquelles personnes et de plusieurs autres choses votredite fille et vosdits sujets s'en passent pour le présent, en espérance de le vous déclarer autrefois plus clairement pour le bien de vous et de votre royaume.
« Et pour venir, notre très-souverain seigneur, aux dessusdits aide , confort et conseil que vous avez requis de vos dessusdits nobles et bourgeois, que vous pour le présent avez mandés, votre fille et vos sujets devantdits voudraient bien qu'il plust a Dieu de eux donner grâce de vous bien conseiller et conforter ; car à ce faire sont prests de , pour vous, exposer leur corps et leur avoir de bon et loyal cœur, et ils y sont tenus. »
Or, après avoir ainsi énuméré les abus et les désordres,
3l2 HISTOIRE DE PARIS. fl&ft-lft»)
dénonce les coupables, provoqué la juste sévérité du roi contre les dilapidateurs et les parasites officiels, la bourgeoisie parisienne et la fille du roi (l'Université) proposaient de suspendre les agents et fonctionnaires de Tordre fiscal jusqu'à ce qu'ils eussent rendu leurs comptes, de s'assurer de leurs biens, de révoquer tous les dons royaux, toutes les pensions imméritées, et de s'enquérir, auprès des députés des provinces, de l'existence des méfaits et injustices dont ils avaient connaissance, afin d'y remédier sans retard. La lecture de ce cahier de doléances fut à peine terminée que des sentiments très-divers se manifestèrent. Les députés, les clercs, les bourgeois, et, parmi les seigneurs, beaucoup de ceux qui déploraient les abus, loin d'y prendre part, adhérèrent énergiquement aux plaintes de l'Université et du peuple ; mais ceux qui tiraient profit du gaspillage et du désordre, et ils étaient hauts placés, n'hésitèrent pas à paraître indignés. Il y eut des débats assez vifs jusque dans le sein du conseil du roi, et, à la tournure que prirent les choses, on comprit, on devina que l'influence du duc de Bourgogne fléchissait, et que le duc d'Aquitaine, gendre de ce prince, commençait, ou, pour mieux dire, continuait à s'isoler de lui et à lui refuser son concours. Héritier du trône, exerçant de fait ou de droit, pendant la maladie de son père, la régence du royaume, le Dauphin affectait de braver Jean-sans-Peur, de le contrarier dans le conseil , de mortifier ses créatures, de les éloigner. Le duc de Bourgogne, par prudence et par dissimulation, évitait de se plaindre et de laisser paraître au dehors son mécontentement ; mais il attendait une occasion favorable, et, sûr de sa force, il se tenait prêt à frapper de grands coups. Pierre des Essarts, longtemps affidé ou complice du duc
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de Bourgogne, avait cessé de lui être fidèle, et, menacé d'une enquête sur sa gestion financière, hautement dénoncé par l'Université de Paris comme un malversateur, il s'était réfugié à Cherbourg. Pour complaire au peuple le duc de Bourgogne forma le projet de l'y poursuivre et de le traiter en ennemi. Sur ces entrefaites il apprit que des Ëssarts venait de rentrer à Paris, et quele Dauphin, en signe de confiance et d'honneur, lui avait donné le commandement de la Bastille (28 avril). Jean- sans- Peur se hâta de relever le gant que lui jetait ainsi le duc d'Aquitaine. Usant d'une ressource extrême, il en appela à ces démagogues de bas étage dont il avait su flatter les passions et que, depuis plusieurs mois, il retenait à grand'peine dans l'inaction. Ayant donc fait répandre en secret les rumeurs les plus alarmantes, et particulièrement celle d'une alliance clandestine entre le Dauphin et les Armagnacs , il \it éclater une sédition dont il feignit de s'étonner et que lui seul avait préparée. Les frères Legoix, Denis de Chaumonf, Hubert et Jean de Troyes, ces factieux qu'on était toujours sûr de rencontrer dans la voie du crime, soulevèrent les bouchers, les écorcheurs, les Cabochiens de toutes sortes, et des attroupements se portèrent vers l'Hôtel-de- Ville , sommant le prévôt des marchands de déployer la bannière du peuple, invitant à grands cris les dizainiers^t les çinquanteniers à armer leurs hommes et à les suivre. Ce soulèvement n'eut pas d'autres suites le premier jour de la sédition, mais le lendemain la situation prit un caractère plus grave ; ce jour-là le prévôt des marchands, les échevins, les çinquanteniers firent des efforts inutiles pour calmer l'irritation populaire; les masses attroupées et en armes se plaignaient du roi et surtout du Dauphin,
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qui dédaignaient les doléances des magistrats de Paris, ne tenaient nul compte des remontrances et des conseils des hommes sages, et précipitaient le royaume dans l'abîme. Ces dispositions hostiles étaient soigneusement entretenues par les agents du duc de Bourgogne , et, entre autres, par les sires de Jacqueville et de Mailly, À la fin, l'émeute ayant pris des proportions considérables, le peuple se porta contre la Bastille et en fit le siège. Le sire des Essarts, qui commandait cette forteresse imprenable, ne se crut pas en mesure de résister aux séditieux et chercha à parlementer. Le duc de Bourgogne l'invita à se rendre auprès de lui et garantit que sous sa sauve-garde il ne lui serait fait aucun mal; en attendant il le fit conduire au Louvre. Cependant la multitude armée se rua sur l'hôtel du Dauphin, duc d'Aquitaine. On avait habilement désaffection né les esprits, et le peuple, oubliant qu'il s'agissait de l'héritier du trône, proférait contre lui les clameurs les plus injurieuses, lui reprochait sa légèreté, son faste, ses plaisir s, ses débauches, et l'accusait d'être la cause des maHieurs publics. Le duc de Bourgogne n'eut garde de se mêler aux agitateurs qui menaçaient ainsi le fils de Charles VI, son propre gendre, et, s'étant rendu auprès de ce jeune prince, il lui conseilla d'ouvrir la fenêtre, de se montrer au peuple et de lui parler avec douceur.
Vingt mille insurgés cernaient l'hôtel Saint-Paul, et les bouchers, qui déployaient à leur tête la bannière municipale de Paris, appelaient eux-mêmes le Dauphin en poussant de grands gris. Ce prince se montra à eux. pâle et tremblant. <t Mes chers amis, leur dit-il, je suis prêt à vous entendre, et je ferai tout ce que vous me conseillerez. » Alors la foule appela le chirurgien Jean de Troyes, l'un de
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ceux qui conduisaient Y insurrection et le plus liabile orateur des carrefours. Jean de Troyes prit la parole et demanda, avec une hypocrite modération, que les conseillers du Dauphin fussent livrés aux vengeances populaires. On essaya d'éluder ces sanguinaires réclamations; le chancelier désira connaître les noms des traîtres qu'il fallait sacrifier. Alors celui qui portait la parole lui présenta un papier conte* nant une liste d'environ cinquante des principaux chevaliers et écuyersde la maison du Dauphin, en tête de laquelle se trouvait le chancelier lui-même ; il l'invita même plusieurs fois à lire cette liste à haute et intelligible voix. Le prince éprouva une vive indignation en s'entendant sommer par cette troupe de misérables de livrer les prétendus traîtres qui lui étaient désignés. « Tout confus d'un tel affront, dit mi chroniqueur contemporain, il se retira dans la chambre du roi ; mais, pendant qu'il réfléchissoit avec amertume et douleur à l'outrage qu'il venoit d'essuyer et au danger de ses serviteurs , ces forcenés brisèrent les portes avec fureur et entrèrent de force clans la chambre. Us parcoururent aussitôt le palais dans tous les sens, ainsi qu'ils en étoient convenus, en fouillèrent les réduits les plus secrets, et y arrêtèrent monseigneur le duc de Bar, cousin du roi , le chancelier du duc, Jean de Vailly, Jacques de la Rivière, son chambellan, messire Jean d'Angennes et messire Jean de Boissay, les frères Gilles et Michel de Vitry, ses valets de chambre, Jean du Mesnil, son écuyer tranchant, et sept autres dont je ne me rappelle pas les noms ; ils leur ordonnèrent, au nom du roi, de se rendre en prison. Us poussèrent même la violence jusqu'à fouler aux pieds tous les égards dus au rang suprême, et osèrent, avec une brutalité qui eut fait horreur aux hommes les plus sauvages, arracher
3l6 HISTOIRE DE PARIS, (1SM-IMJ)
des bras de madame la duchesse de Guieune Michel de Vitry, qu'elle vouloit sauver. Puis ils les emmenèrent tous à cheval , en la compagnie du duc de Bourgogne et de plusieurs autres seigneurs, jusqu'à l'hôtel dudit duc (i). »
Un certain nombre de ceux que la populace emmenait captifs au Louvre furent brutalement assaillis et massacres par les écorcheurs. Bientôt on chassa delà ville les favoris et les gens de cour ; on donna les offices royaux aux hommes de la plus basse condition. Simon Caboche fut nommé commandant de Saint-Cloud et de Charenton; Jean de Troyes devint gouverneur du palais , et son (ils gouverneur de la Bastille. Maîtres du pouvoir, les bouchers et leurs principaux adhérents se crurent en droit de se présenter chaque jour à l'hôtel Saint-Paul pour y faire parade de force et d'autorité. Bien souvent ils se plaisaient a humilier le Dauphin , à lui faire sentir le poids de leur tutelle et entendre de dures et de grossières remontrances sur les désordres de sa vie privée. Le Dauphin n'était point en mesure d'opposer une attitude fière et digne à ces insolentes requêtes; il promettait tout ce qu'on réclamait de lui , il écoutait avec douceur et patience les discours des factieux, et se bornait à leur recommander d'user d'indulgence et de compassion envers ceux qui, tombés entre leurs mains, attendaient justice. Sur ces entrefaites, les Gantois ayant envoyé à Paris des députés chargés de demander au duc de Bourgogne qu'il envoyât dans leur ville, pour les administrer, le duc de Gharolais, son fils aîné, les Parisiens accueillirent ces délégués de la bourgeoisie flamande avec de grandes démonstrations de joie et fraternisèrent avec eux.
(i) Chronique du religieux de Saint-Denis.
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En signe de communauté et d'alliance politique les citoyens de Paris et leurs hôtes adoptèrent le chaperon blanc , symbole de la liberté gantoise , et jurèrent de se prêter un mutuel appui. Les révolutionnaires parisiens ne se bornèrent pas à se mettre en rapport avec un seul peuple; ils envoyèrent immédiatement dans les bonnes villes de France des émissaires chargés de cimenter le pacte d'union et de faire prendre le même signe de ralliement. Bientôt le chaperon blanc devint, tant à Paris que dans les provinces, l'emblème du parti populaire. Les bouchers de Paris allèrent en corps l'offrir au duc de Bourgogne, au duc de Berri et aux membres du conseil, « et obtinrent, dit la chronique , qu'ils les portassent en témoignage de l'affection qu'ils avoient pour la ville et le peuple (villam et habitantes) Paris». Le Dauphin, pour sa part, se résigna à se parer de cet insigne révolutionnaire, mais sa condescendance ne désarma pas l'audace des séditieux. Le Dauphin eut l'imprudence d'écrire aux princes de venir le délivrer ; les bouchers interceptèrent ses lettres , et redoublèrent de surveillance, faisant jour et nuit des rondes, autour de l'hôtel Saint-Paul , « pour la sûreté du roi et de monseigneur le duc de Guienne. » Le 18 mai le roi rentra pour un moment dans son bon sens, et , selon l'usage établi depuis le commencement de sa maladie , il sanctionna et revêtit de sa signature tous les actes dont ceux qui le gardaient avaient pris l'initiative. Il reçut le chaperon blanc des mains de Jean de Troyes , son geôlier; il entendit docilement une harangue débitée par maître Eustache de Pavilly, docteur en Sorbonne, et dans laquelle on prouvait que les arrestations , les meurtres et les actes de sédition accomplis depuis un an par les écor-
3î8 * HISTOIRE DE PARIS. (ÎMW-MW)
cheurs avaient eii lieu pour le plus grand bien du roi et de son peuple. Cependant de nouveaux attroupements se formèrent sur le passage de Charles VI et autour de son hôtel ; des arrestations eurent lieu jusque dans l'enceinte du palais , et parmi ceux qui furent conduits en prison on remarqua Ix>uis de Bavière , frère de la reine , Jean de Nyelle, nouveau chancelier du Dauphin, cinq officiers de ce prince , l'archevêque de Bordeaux et quinze dames du service de la reine (23 mai). Le lendemain parut une ordonnance royale qui avait pour but de justifier et de légitimer, pour la forme, ces arrestations dont s'effrayaient la bourgeoisie et les gens riches. Le surlendemain, a5 mai, on publia une ordonnance, ou pour mieux dire un code, en deux cent cinquante-huit articles, rassemblés en dix chapitres généraux , et qui, faisant droit aux réclamations multipliées de la commune, de l'Université et du peuple, réformait les abus dont on s'était plaint si souvent et opérait, au moins en principe et en théorie, la réforme de l'administration et du royaume. Or, trois ou quatre mois après la promulgation de cette charte , on la déclara nulle et de nul effet , et on l'abolit , comme ayant été obtenue par la crainte.
En attendant Paris avait vu s'accomplir de nouvelles réactions. Les douze commissaires qui avaient reçu mission de juger les prisonniers poursuivis par la vindicte des révolutionnaires firent trancher la tête à messire Jacques de la Rivière, et Hélyon de Jacqueville , l'un des affolés du duc de Bourgogne, qui avait essayé de le tuer d'un coup de marteau, publia qu'il s'était suicidé. Le même supplice fut infligé à un jeune gentilhomme attaché au service du Dauphin et qu'on appelait Jean du Mesnil.
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« Lorsqu'on le conduisit à la mort, dit la chronique, les signes qu'il donna de son repentir et de sa dévotion excitèrent partout la pitié et firent répandre des larmes (i). » Bientôt on mit à mort Pierre des Essarts, cet ancien agent du duc de Bourgogne , disgracié par son maître , qui s'était vendu au Dauphin , et dont le peuple réclamait le supplice après l'avoir longtemps adulé. Après de longues épreuves , et avec l'adhésion du duc de Bourgogne, qui s'effrayait lui-même des crimes de ses partisans, un nouveau traité fut signé à Pontoise, le 8 août i4i3. On y interdisait, sous peine de mort, l'usage des couleurs et des signes de ralliement adoptés par les factions, et on ordonna le licenciement des gens de guerre. Avant de ratifier les clauses delà capitulation Charles VI en envoya une copie au Parlement, à l'Université et à la Ville, qui l'approuvèrent. L'un des échevins, Robert de Belloy, revenu à de meilleurs sentiments, déclara que ceux qui s'y opposeraient devaient passer pour des traîtres. A ces mots Henri de Troyes, fils de Jean de Troyes, se leva et interpella l'orateur avec insolence. « La paix de Pontoise, ajouta-t-il, est une paix fourrée de peau de renard. Du reste, il y en a ici qui ont trop de sang; ils ont besoin qu'on leur en tire ; il en faudra venir aux couteaux. » Quelques Bourguignons proposèrent alors de remettre l'assemblée au samedi suivant; mais la multitude demanda la délibération par quartiers. En vain deux partisans desLegoix et des Saint-Yon, qui étaient armés, voulurent s'y opposer ; l'un des quarteniers, Guillaume Cirace, charpentier du cimetière Saint-Jean, leur répondit qu'il
(i) Chronicorum Karoli Serti f. 34- (Le Religieux de Saint-Denis.)
fallait s'en tenir à la pluralité des voix, a Eh bien! répondirent les Bourguignons, la chose se décidera malgré vous en place de Grève. — Elle se décidera par quartiers, repartit Cirace, et, si vous voulez y faire opposition, souvenez-vous qu'il y a à Paris autant de frappeurs de cognée que d'assommeurs de bœufs. » A l'instant la multitude s'écria : Par les quartiers ! par les quartiers ! et cliassa les bouchers.
Ils ne désespérèrent pas cependant. Jean de Troyes, qui demeurait au palais, dont il était concierge, assembla le lendemain de bonne heure les quarteniers de la Cité au cloître Saint-Benoît. Il commençait à leur lire un Mémoire contre les Orléanistes , lorsque Juvénal des Ursins arriva et annonça au peuple que le roi voulait apaiser les troubles et pardonner en même temps toutes les fautes et délits commis pendant la guerre civile. La paix! la paix! s'écria la foule, qui se précipita sur Jean de Troyes et lui arracha son Mémoire. Les autres quartiers imitèrent cet exemple d'obéissance, à l'exception de ceux des Halles et de l'hôtel d'Artois. Juvénal des Ursins se présenta aussitôt après chez le roi pour lui rendre compte de ces événements. Le Dauphin promit de faire observer la paix; il permit aux bourgeois de s'assembler, le lendemain, dans la cour de l'hôtel Saint-Paul , pour l'accompagner par la ville ; il fit demander sur-le-champ au duc de Bourgogne les clefs de la Bastille, qu'il donna à Renaud d'Angennes, et il ôta à Jean de Troyes celles de la Conciergerie. Les bourgeois allumèrent des feux dans les carrefours et restèrent en armes toute la nuit, mais ils ne purent empêcher les Cabochiens de s'emparer, au nombre de quatre cents, de l'Hôtel-de-Ville. Dès le matin le duc de Bourgogne,
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aveiti de ce qui se passait, monta à cheval et courut au quartier de Saint-Germain l'Auxerrois , où les bourgeois avaient pris les premiers les armes sous la conduite d'un nommé Pierre Augier, homme de réputation, disent les historiens. Il les exhorta à rentrer chez eux. L'agitation ne s'apaisa point si aisément, mais à la longue on réussit à la calmer, et la paix fut imposée à tous les partis.
Un changement politique s'accomplit alors. Le Dauphin revint à Paris avec l'appui des milices bourgeoises. Le duc de Berri et le duc de Bourgogne montèrent à cheval et escortèrent le jeune prince , bien que Jean-sans-Peur, en subissant les ordres du Dauphin, ne se fût pas dissimulé qu'il allait travailler lui-même à détruire l'œuvre de ses partisans. Le cortège se porta d'abord au Louvre et délivra les prisonniers que le peuple avait faits dans les jours d'émeute; le duc de Bavière fut préposé à la garde du Louvre, le duc de Bar au gouvernement de la Bastille , et la capitainerie de Paris fut rendue au duc de Berri, Vaincus avant d'avoir pu combattre, Caboche et ses principaux complices se dispersèrent au hasard et sortirent de la ville. H est superflu de dire que les jours suivants furent marqués par des exécutions et des supplices , surtout par la destitution de tous les fonctionnaires que le parti populaire avait naguère installés au pouvoir. Toutes les réactions se ressemblent.
Le duc de Bourgogne, dépouillé de son prestige, témoin de la ruine de ses espérances, se lassa d'assister aux châtiments qui frappaient ses partisans et ses complices. Tandis qu'il se retirait en Flandre sans être inquiété, les princes de la ligue d'Armagnac entrèrent dans Paris au bruit des acclamations populaires et précédés par des
hérauts qui jetaient de l'argent h la multitude en criant : « Largesse ! » Le roi, dans la salle verte du palais, leur fit jurer sur la vraie croix paix, amitié et union avec le duc de Bourgogne et les autres princes du sang royal, et en peu de jours toute l'autorité passa en leurs mains. Charles VI déclara solennellement, en lit de justice, que tout ce qu'il avait ordonné contre eux avait été « tortionnairement et subrepticement impétré par séditieux, troubleurs de paix et coupables de lèze-majesté. » Les Cabochiens continuèrent d'être destitués, bannis, emprisonnés, et , par suite du même système, on mit dans tous les offices publics « des gens haineux du commun, et il fut ordonné que nul ne se meslast de choses que les seigneurs fissent, et que nul ne fust armé. » C'était décréter la déchéance politique de la bourgeoisie et du peuple. Jeansans-Peur vit se succéder, l'un après l'autre, ces actes de haine ou d'offense , et , sûr que l'occasion de prendre sa revanche lui serait bientôt donnée , il attendit silencieusement des circonstances meilleures.
Cependant, tandis qu'il se bornait à écrire au roi et à lui demander satisfaction ou justice, les princes d'Orléans, les Armagnacs et la reine, qui s'était jointe à leur (action, précipitaient les choses à ce point que déjà l'on entrevoyait l'heure où leur faction succomberait sous le fardeau des récriminations et des haines. Bientôt. ils pesèrent sur le Dauphin lui-même autant que sur le peuple. Alors le duc de Bourgogne, a la tête d'une armée levée dans ses provinces, marcha sur Paris, et annonça à toute la France qu'il n'avait d'autre but que de soustraire le roi et son héritier à l'oppression des Armagnacs.
A peine venait-il d'entrer à Pammartin et d'y établir
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son quartier que l'alarme se répandit dans Paris et que les Armagnacs envoyèrent à sa rencontre un corps de onze mille hommes. Les deux armées se rencontrèrent à Saint- Denis ; celle du duc de Bourgogne comptait à peine quatre ou cinq mille combattants; mais, quoique inférieure en nombre, elle avait l'avantage des positions, et les Arma* gnacs se replièrent sur Paris. Peu de jours après, le 1 1 février i4ï4> l'armée de Jean-sans-Peur se déploya entre Montmartre et Chaillot , et son avant-garde , aux ordres d'Enguerrand de Bournonville , occupa la butte des Moulins. Les Armagnacs, cette fois, étaient à couvert, protégés par des murailles , maîtres d'une grande ville, et fortement garantis par l'avantage de la position et du nombre. Le duc de Bourgogne les somma d'ouvrir les portes et de lui rendre dans les conseils du roi la place à laquelle l'appelait sa naissance. On ne daigna pas lui répondre et l'on attendit. Ce système eut un plein succès. Hors d'état de se frayer un chemin et de prendre de force une capitale bien gardée, le Bourguignon se retira, fit piller et dévaster quelques villages , et reprit la route de ses provinces flamandes. Des troupes royales , commandées par le roi et ayant en tête l'oriflamme, furent dirigées contre lui.
Il n'entre pas dans le cadre qui nous est assigné de raconter les sanglantes péripéties de cette campagne entreprise par des Français contre des Français. Elle durait encore lorsque le roi d'Angleterre, Henri V, saisit l'occasion qui s'offrait à lui pour porter un dernier coup à la France. En i4i5 il débarqua à Harfleur, à la tête d'une armée. Les deux factions rivales trouvèrent un reste d'énergie pour
s'opposer à ce dangereux adversaire. L'armée française
marcha contre lui et l'atteignit en Artois, auprès du village d'Azincourt (2S octobre i4i5). Une bataille générale s'engagea, et elle fut aussi désastreuse pour la France que les journées à jamais funestes de Crécy et de Poitiers : l'expérience n'avait point appris aux Français à se défier de leur fougue impétueuse. Au lieu de profiter de leur grand nombre et de prendre les dispositions que la prudence réclamait, ils se laissèrent aller à un courage aveugle et indiscipliné. La leçon fut terrible, la journée sanglante; sept princes y périrent, et le duc d'Orléans fut fait prisonnier. Cependant Henri V, au lieu de profiter de sa victoire, commit la faute de retourner en Angleterre pour y chercher des renforts.