‹ Histoire de Paris depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Tom. 2Chapitre 13 sur 46 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Paris au déclin de Charles VI et sous la domination anglaisa

I^es factions qui désolaient le royaume se préoccupèrent moins de la honte d'une défaite et des progrès de l'invasion anglaise que de leurs propres convoitises. Comme la plupart des morts et des prisonniers appartenaient à la ligue des Armagnacs, Jean-sans-Peur, plus Bourguignon et plus Flamand que Français, jugea que les circonstances étaient favorables à sa cause; puis il marcha sur Paris, escorté de dix mille chevaux. En ce moment le duc de Berri venait d'y ramener Charles VI et le Dauphin, duc d'Aquitaine. Le roi, moins consterné du désastre d'Azincourt qu'on n'aurait pu le supposer, s'était hâté de donner au comte d'Armagnac l'épée de connétable et le titre de lieutenant général du royaume. Un corps de six mille aventuriers gascons, à la solde du comte d'Armagnac, renforça la garnison de Paris , et le duc de Bourgogne , prévenu à temps par ses ennemis, ne put dépasser Lagny. Ses menaces impuissantes, ses négociations inutiles, ses longues hésitations le rendirent pour un moment un objet de risée; les Armagnacs lui donnèrent le surnom de Jean de Lagny. Sur ces entrefaites le Dauphin ïxmis, gendre du duc de Bourgogne, mourut épuisé de débauches (18 décembre) et ne laissa d'autre souvenir que celui d'un prince méprisable et méprisé. Son titre passa à son frère Jean, duc de Touraine, quatrième fils

du roi , né en 1 398, et qui n'était point encore âgé de dixhuit ans. Le nouveau Dauphin avait épousé Jacqueline de Bavière, fille du comte de Hainaut et nièce du duc de Bourgogne.

Craignant d'être placé sous la tutelle du comte d'Armagnac, il s'abstint de venir à Paris prendre possession de son titre, et il continua de résider dans le Hainaut, près de son beau-père. La puissance politique était exercée sans partage par le lieutenant général , connétable; bientôt la tyrannie de cet homme ne connut plus de bornes. Secondé par les aventuriers et les condottieri de Gascogne, dont il était entouré; aidé du prévôt de Paris Tanneguy-Duchâtel, l'un des plus implacables ennemis du duc de Bourgogne , il donna de nouveau l'essor aux persécutions, aux vengeances, aux meurtres. Rendons- lui toutefois justice ; au milieu des crimes dont il se souilla aussi bien que ses adversaires, il prit en main la défense du territoire contre les Anglais, il devint le chef du parti national. Or, tandis qu'il cherchait à tenir tête aux Anglais, les aflidés de Jeansans-Peur mettaient à profit son absence et organisaient en secret une conspiration pour livrer Paris au duc de Bourgogne. D'après les révélations qui furent recueillies, les conjurés devaient sans distinction égorger tous les Orléanistes, emprisonner le roi, la reine et le chancelier, mettre aux fers le duc de Berri et le roi de Sicile, les égorger ensuite en face du peuple, et confondre dans un même massacre tous les princes et tous les seigneurs qu'on pourrait atteindre. On ajoutait que le duc de Bourgogne encourageait de si grands attentats' et qu'il avait luimême envoyé aux chefs du complot des ordres revêtus de sa signature. Il est permis de croire à beaucoup d'exa-

gération de la part des révélateurs. Quoi qu'il en soit, on assurait qu'une heure avant le massacre la femme d'un changeur, nommé Lallier, avait surpris les secrets des conspirateurs et les avait dénoncés à Bureau de Dammartin , membre du conseil. Celui-ci se hâta de donner 1 éveil à la reine et aux princes. Tanneguy-Duchâtel ressembla à la hâte des troupes, s'empara des halles, déconcerta les séditieux, mit la main sur leurs chefs, et fit remplir les prisons d'agents bourguignons ou de gens suspects d'attachement au duc de Bourgogne. Averti de ce qui se passait le comte d'Armagnac revint à Paris en toute hâte, fit décapiter en plein jour ou noyer pendant la nuit ceux de ses ennemis qu'on soupçonnait d'avoir pris part au complot , et, poussant plus loin les mesures de prévoyance , il fit enlever aux Parisiens ce qu'il leur restait d'armes et de chaînes, et abolit la plupart des corporations factieuses , entre autres celle des bouchers (i l\ 16).

Le connétable, ayant appris que la reine entretenait de secrètes intelligences avec le duc de Bourgogne, fit résolument arrêter cette princesse et la relégua prisonnière à Tours. Un gentilhomme qui passait pour complice des désordres d'Isabeau de Bavière fut cousu dans un sac et jeté à la Seine. On exécutait ainsi les criminels qu'on n'osait mettre en jugement , de peur de quelque scandale , ou à l'égard desquels il était impossible de produire des preuves judiciaires. Sur ces entrefaites les troupes du duc de Bourgogne et de ses complices parcouraient les provinces voisines de Paris, brûlaient les villages, mettaient à contribution les petites villes et augmentaient dans une progression rapide les souffrances du peuple. Les soldats du connétable leur rendaient guerre pour guerre ;

ils donnaient , de leur côté , la chasse aux Bourguignons, ne faisaient grâce ni aux roturiers , ni aux nobles , et pendaient leurs prisonniers aux arbres de la route.

Le Dauphin Jean , qui avait fait alliance avec le duc de Bourgogne, mourut à Compiègne le 4 avril i4i7- I>e nouveau Dauphin, Charles de Valois, qui n'avait point encore atteint sa quinzième année , était placé sous la protection du connétable d'Armagnac. Celui-ci profita de cette circonstance favorable pour garder en main toute l'autorité et pour prolonger l'exil de la reine Isabeau de Bavière. Le parti bourguignonne se laissa point intimider, et une longue série d'exactions, de meurtres et d'incendies, signala la guerre entre les deux factions ennemies. Pour Jean-sans-Peur, duc de Bourgogne, d'accord avec Isabeau , il se ligua clandestinement avec les étrangers qui occupaient la moitié du royaume.

Le comte d'Armagnac, encore maître de Paris et de quelques cantons de r Ile-de-France , perdait chaque jour du terrain et se trouvait hors d'état de résister à la fois au roi d'Angleterre, à Isabeau et à Jean-sans-Peur; mais plus sa puissance s'amoindrissait, et plus redoublait sa tyrannie, que marquaient chaque jour d'injustes massacres. A la fin ce joug intolérable fut brisé. Ainsi que toujours il arrive en pareil cas , ce fut à la suite d'un incident assez imprévu. Un nommé PérinetLe Clerc, fils d'un marchand de fer quartenier (commissaire d'un quartier), avait été insulté par un domestique au service d'un Armagnac , membre du grand conseil . Il porta plainte au prévôt Tanneguy-Duchâtel ; mais on refusa de lui faire justice, et il promit de tirer vengeance de cette iniquité. Un chef bourguignon , l'Isle-Adam , qui commandait à

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Pontoise , eut connaissance de ce qui venait de se passer, et, ayant appris qu'il était permis de compter sur le courage , la discrétion et l'intelligence de Périnet Le Clerc , il se mit en rapport secret avec ce jeune homme, et organisa avec lui , par l'entremise de certains affidés , une conspiration en faveur du duc de Bourgogne. Le père de Périnet Le Clerc, en sa qualité de quartenier, avait chez lui en dépôt les clefs de la ville de Paris ouvrant les portes voisines du faubourg Saint-Germain ; Périnet s'en saisit pendant la nuit, et réussit à introduire un corps de cavalerie que risle-Adam avait fait avancer à la faveur de l'obscurité du soir , sous le commandement des sires de Chastellux et Guy de Bar. Il était deux heures du matin. Les Bourguignons, qui comptaient dans leurs rangs les seigneurs de Chevreuse, de Vargines , de Bournonville et de Gouy, se portèrent sans retard au Châtelet, y trouvèrent quatre cents hommes des milices bourgeoises qui les attendaient, et, après les avoir admis dans leurs rangs, ainsi que plusieurs gens de bas étage, ils se mirent tous ensemble à donner le signal de l'insurrection aux cris convenus de La paix ! la paix ! et Vive Bourgogne ! (28 mai 1 4 1 8 .)

Au bruit des hommes et des chevaux la population de Paris s'éveilla , et en quelques instants des attroupements se formèrent qui grossirent dans une proportion rapide la troupe des conjurés. Avant le lever du jour l'hôtel Saint-Paul était cerné, envahi, et les Bourguignons plaçaient violemment à leur tête le roi malade, afin de s'autoriser de sa présence. D'autres détachements occupaient de vive force la maison du chancelier et celle des principaux agents du pouvoir. Cependant Tanneguy- DuchAtel, averti de ce qui se passait, s'était rendu près

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du Dauphin , encore endormi , lavait pris dans ses bras et transporté à demi nu à la Bastille. Les Bourguignons, maîtres de Paris par surprise et avec l'assentiment des bourgeois , cherchaient le comte d'Armagnac, qui s'était enfui dans une maison obscure. Intimidé par les proclamations menaçantes du parti vainqueur, le propriétaire de cette petite habitation livra son hôte, qui fut traîné à la conciergerie du Châtelet. On emprisonna de même les prélats et les seigneurs de la faction proscrite, et, les cachots étant partout remplis de suspects, on convertit en prisons un grand nombre de maisons particulières. Cependant, à la faveur de la crainte qu'inspirait la Bastille, et protégé par une troupe dévouée à ses ordres, Tanneguy- Duchâtel réussit à conduire le Dauphin à Melun. Quelques jours après , ayant mis le prince en sûreté , le prévôt se joignit au maréchal de Rieux. et à Barbasan , et revint brusquement sur Paris pour s'en rendre maître. À peine avait-il passé la porte Sainte-Antoine , en criant Vwe.lt Roi ! Vive le Dauphin ! Vwe Armagnac ! que le sire de l'Isle-Adam se porta à sa rencontre avec une troupe armée, et de part et d'autre on engagea une lutte sanglante et opiniâtre. A la fin les Bourguignons l'emportèrent, et Tanneguy-Duchâtel , cédant au nombre, se replia sur la Bastille, laissant quatre cents des siens étendus morts dans la rue. Les Bourguignons n'avaient perdu que quarante des leurs ; toutefois ils n'étaient point en mesure de s'emparer de la Bastille autrement que par un long siège , et ils s'arrêtèrent aux abords de cette forteresse. Ce fut un temps d'arrêt que les vaincus mirent à profit pour faire rétrograder leurs troupes sur Meaux, sur Corbeil et sur Melun. Le 3 juin, la garnison qu'ib

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avaient laissée à la Bastille ouvrit d'elle-même les portes aux troupes du duc de Bourgogne, et le parti de ce prince devint entièrement maître de Paris. Bientôt les places que les Armagnacs occupaient encore dans l'Ile-de-France et en Picardie demandèrent à capituler et arborèrent la bannière de Jean-sans-Peur.

Cette révolution, qui succédait à une domination tyrannique détestée par le peuple, fut souillée par des massacres et par des attentats tels qu'on pouvait les appréhender de la part des Cabochiens et des écorcheurs. « Et après toutes ces besognes, dit la chronique, le douzième jour de juin en suivant, s'assemblèrent les communes gens de Paris de petit état , jusques à soixante mille en plus , environ quatre heures après midi, et tous armés, doutant, comme ils disoient, que les prisonniers qui étoient détenus ne fussent mis à délivrance, nonobstant le désenhortement du nouvel prévost de Paris , et plusieurs autres seigneurs , embastonnés de vieils maillets, haches , cognées , massues , et moult d'autres bastons dissolus, en faisant grand bruit, criant : Vive le roi et le duc de Bourgogne ! s'en allèrent à toutes les prisons de Paris, c'est à savoir au Palais , à Saint-Magloire, à Saint- Martin des Champs, au grand Châtelet, au Temple, et autres lieux où étoient les prisonniers; rompirent les* dites prisons , tuèrent chepier (geôlier) et chepière (geôlière), et tous ceux qu'ils y trouvèrent, jusques au nombre de seize cents environs ; desquels furent les principaux le comte d'Armagnac , connétable de France ; maître Henri de Marie , chancelier du roi ; les évêques de Coutances, deBayeux, d'Évreux, de Senliset de Saintes; le comte de Grand-Pré, Remonnet de la Guerre , l'abbé de Saint-

Cornille de Compiègne , messire Hector de Chartres , messire Enguerrand de Martinet , Chariot Poupart , argentier du roi ; les seigneurs de la chambre de parlement, des requêtes, du trésor, et généralement tous ceux qui étoient ès dites prisons ; desquels plusieurs y étoient pour débats ou pour dette, mesmement tenant la partie de Bourgogne. Et en cette fureur furent occises plusieurs femmes par la ville , et où elles furent mises à mort furent laissées. Et dura cette cruelle occision jusques au lendemain dix heures devant midi. Et pour tant que les prisonniers du grand Chastelet étoient garnis d'armures et de trait , ils se défendirent moult fort et navrèrent et occirent plusieurs merdailles d'icelles communes ; mais le lendemain, par feu, fumée et autre assaut, furent pris; et en firent les dessusdits saillir plusieurs du haut des tours aval , et les autres les recevoient sur leurs piques et sur les pointes de leurs bastons ferrés , et puis les meurtrissoient paillardement et inhumainement.

« A cette cruelle occision étoient présents le nouvel prévost de Paris, messire Jean de Luxembourg, messire Jacques de Harcourt , le seigneur de Fosseux , le seigneur de l'Isle-Àdam, le vidame d'Amiens, le seigneur de Chevreuse , le seigneur de Chastellus , le seigneur de Cohen, messire Edmond de Bomber, le seigneur d'Auxois, et plusieurs autres, jusques au nombre de mille combattants ou au-dessus, tous armés sur leurs chevaux, pour défendre lesdits occiseurs si besoin étoit. Toutefois moult étoient émerveillés de voir faire telle dérision, mais rien n'osoient dire, fors : Mes enfants , vous faites bien (i). »

(i) MoDstrelet, t. IV, chap. cvcvn.

Une affreuse épidémie se manifesta dans Paris à la suite des attentats du 12 juin, qui avaient coûté la vie à trois mille personnes ; le fléau décima rapidement la population de la ville et des faubourgs. La contagion semblait frapper de préférence ceux qui avaient pris part au massacre; un grand nombre de leurs complices moururent de remords et de désespoir.

Le i/| juillet le duc de Bourgogne fit son entrée à Paris, accompagné de la reine, et le peuple accourut sur son passage , criant « Noël ! Noël ! au duc , qui abolit les tailles et les gabelles! » Les milices bourgeoises formaient une double haie sur le passage de Jean- sans-Peur et d'Isabeau ; les femmes jetaient des fleurs par les fenêtres; on n'osait se montrer que paré du sautoir de Bourgogne, et le roi, toujours en démence, parut retrouver un peu de raison pour s'associer à l'enthousiasme des Parisiens et pour se courber sous une autre tutelle. On tint plusieurs conseils ; puis on se laissa aller à ce que dans les temps modernes on a énergiquement appelé la curée des places. Les créatures de Jean-sans-Peur furent pourvues des premiers postes. Robinet de Mailly fut fait grandpannetier; Eustache de Laître fut confirmé dans ses fonctions de chancelier de France, que la reine lui avait déjà conférées à Troyes; Philippe de Morvilliersfut nommé premier président du Parlement ; le duc de Lorraine , connétable; le duc de Bourgogne, gouverneur de Paris. Le Parlement, la chambre des comptes, la cour des monnaies furent remplis de nouveaux officiers, et bientôt , malgré la guerre qui • se continuait en Normandie et l'épidémie qui désolait la capitale, le gouvernement, dirigé par d'autres mains, reprit ses allures accoutumées.

Le massacre des prisons, les emportements furieux de la démagogie ne portèrent pas bonheur à l'autorité du duc de Bourgogne , et déjà fermentaient , dans les couches inférieures de la société , des passions et des vengeances dont la noblesse, la riche bourgeoisie et les gens modérés avaient tout à craindre. Jean-sans-Peur, bien qu'il parût encore l'idole de la multitude , était hors d'état de contenir ses violences. Le 21 août 1418 l'un des chefs des niveleurs, le bourreau Capeluche, souleva de nouveau le peuple contre les classes nobles , sous prétexte d'exterminer jusqu'au bout la faction des Armagnacs; à la tête de r insurrection marchaient encore les maîtres bouchers et écorcheurs, les Legoix, les Saint-Yon , les Caboche et les orateurs à leur solde, que les chroniques du quinzième siècle appellent « les faux sermonneurs et les prêcheurs de l'Université. » Les uns et les autres accusaient les princes d'épargner les coupables et de sauver la vie aux riches Armagnacs pour en obtenir de grosses rançons. Les attroupements populaires, guidés par les chefs , se portèrent d'abord sur la prison du grand Châtelet. On leuren refusa l'entrée et les détenus se défendirent eux-mêmes. A la fin la forteresse tomba au pouvoir du peuple, qui mit à mort ceux qui s'y trouvaient renfermés. Quelques heures après, les prisonniers détenus au petit Châtelet eurent le même sort. Les vainqueurs se dirigèrent ensuite sur la Bastille et en firent le siège. Le duc de Bourgogne accourut sur le théâtre de l'insurrection et chercha à calmer l'effervescence des masses ; il poussa la faiblesse et le déshonneur jusqu'à toucher la main de l'infâme Capeluche; mais cet abaissement ne désarma point l'émeute, et il fallut confier à la bonne foi des insurgés un grand nombre de prison-

niera qui furent inhumainement mis à mort. Entre ceux qui périrent, et qu'on évalue à près de quatre cents, figurèrent « messire Jacques de Montmor et messire Louis de Corail , chambellan du roi , avec moult d'autres notables gentilshommes et gens d'Eglise (1). »

Paris était en proie à des sicaires et à des bandits que dévorait la soif du sang; pour donner le change à leurs fureurs le duc de Bourgogne eut ridée de proposer une expédition contre Montlhéri et Marcoussis , positions importantes alors occupées par les Armagnacs, et d'où Ton empêchait les arrivages de grains et de denrées destinées à la capitale. Les égorgeurs se laissèrent enrégimenter et sortirent dé Paris. A peine eurent-ils franchi les portes de la ville qu'on ferma derrière eux les barrières et qu'on leur interdit le retour. Jean-sans-Peur mit à profit l'absence de ces hommes dangereux pour faire arrêter et supplicier les principaux complices qu'ils avaient laissés à Paris, et le bourreau Capeluche fut décapité par son propre valet. En même temps, pour donner satisfaction aux instincts sanguinaires des démagogues , on fit trancher la tête à plusieurs magistrats accusés d'avoir appartenu à la faction des Armagnacs.

Au milieu des horreurs qui épouvantaient la France Henri V envahit la Normandie, s'empara de Rouen et s'y fit dônuer le titre de roi de France. Bientôt après, en 1 4 1 9, des conférences eurent lieu entre le duc de Bourgogne et le Dauphin, au pont de Montereau, sur la Seine. Dans l'une de ces conférences Jean-sans-Peur fut assassiné, sous les yeux du Dauphin , de la main de Tanneguy Duchâtel .

(1) Monstrelet, chap. cciv.

A la nouvelle de l'assassinat du duc de Bourgogne le peuple de Paris fut saisi dune sorte de fureur frénétique, et déjà il allait faire main basse sur tous les partisans du Dauphin lorsque « les bourgeois les plus notables , s'étant réunis en armes , firent proclamer, au nom du roi , dans tous les carrefours de la ville , la défense expresse, sous peine de mort , de porter une épée ou un poignard , ou d attenter à la vie de qui que ce fût sans autorité de juslice. H fut aussi enjoint à tous, par ordonnance royale et à son de trompe , qu'ils eussent à porter sur leurs tuniques ou leurs chaperons la croix de saint André , comme du vivant du feu duc. 11 fut défendu, sous peine de mort, à ses gens de guerre de passer dans le parti des Armagnacs... Ils s'accordaient tous à témoigner leur horreur pour le crime affreux dont le duc avait été victime et vouaient les infâmes assassins au supplice du traître Judas. Afin de mieux témoigner leurs profonds regrets ils prirent tous le deuil , comme pour la perte d'un père, et firent célébrer dévotement, avec grande pompe, dans les principales églises, des services funèbres pour le repos de l'âme du feu duc. » De son coté le Dauphin, voulant donner une autre direction aux manifestations de l'opinion publique, écrivit à la ville de Paris et aux autres bonnes villes du royaume pour leur annoncer ce qui venait de se passer.

Le successeur de Jean-sans-Peur, Philippe le Bon, s'allia à Henri V, et, pour venger son père, livra la France - aux Anglais. La reine Isabeau de Bavière se joignit à ce prince coupable. Cette marâtre, foulant aux pieds les droits de son fils et l'honneur de la France , consentit à reconnaître Henri d'Angleterre pour héritier de Charles VI, à la condition d'épouser Catherine, l'une de ses

filles. Le fantôme de parlement que le duc de Bourgogne avait installé à Paris sanctionna ces honteuses stipulations et déclara le Dauphin Charles déchu de la couronne et coupable du crime de lèse-majesté. Isabeau de^ Bavière fit son entrée à Paris au milieu d'une pompe inouïe, qui in* sultait encore aux misères de la France. Pour le Dauphin, loin de désespérer du salut de la monarchie , il entreprit de lutter encore et se retira derrière la Loire avec une petite armée de seigneurs et de partisans fidèles. Le parlement royal et l'Université furent transférés à Poitiers , et le maréchal de la Fayette vainquit l'armée anglaise à Beaugé. La patrie tout entière se concentrait sur la Loire, Cependant Henri V s'empara de vive force de Sens , de Melun et de Montereau.

Paris, gouverné par la faction du duc de Bourgogne, avait naturellement passé sous le joug anglais, préférant d'ailleurs, tant les haines politiques sont délirantes, l'autorité de la maison de Lancastre au triomphe des Armagnacs. Or la population parisienne n'avait guère à se réjouir de la domination étrangère et de l'administration militaire du duc de Clarence, frère de Henri V. La malheureuse capitale était en proie à la disette; le pain devenait chaque jour plus cher; pour s'en procurer il fallait passer la nuit aux portes des boulangers, et encore il n'y en avait pas pour tout le monde. Les riches s'en procuraient à prix d'or ; mais les bourgeois, les petits marchands, les ouvriers étaient victimes de la famine et périssaient misé*rablement dans les rues. Dans ce triste état le peuplées pérait encore que l'établissement de la souveraineté anglaise amènerait enfin une paix durable et la fin des souffrances matérielles du pays. Cette croyance entra pour beaucoup

dans les dispositions des esprits au moment où, après la soumission de Melun, Henri V vint faire à Paris une entrée triomphale. Ce jour-là donc, 1er décembre 1420, le roi Charles VI, Henri V, régent du royaume, le duc de Bourgogne, les princes et les princesses de leurs familles, moins le Dauphin, toujours en guerre et proscrit, entrèrent à Paris, par la porte Saint-Denis, au milieu d'une foule empressée sur leurs pas et qui criait « Noël ! » Au-devant des rois marchait processionnellement le clergé , en chantant le Te Deum ; derrière eux venaient les gentilshommes, vêtus de robes rouges, en l'honneur de l'Angleterre. Une espèce de théâtre était dressé dans la rue de la Calandre, et on y représentait, en signe de fête, le mystère delà Passion. Les deux rois, à cheval, traversèrent la ville et ne s'arrêtèrent qu'à l'église Notre-Dame, pour y rendre grâces à Dieu de leurs récentes victoires. Derrière eux on remarqnait les ducs de Clarence et de Bedfort, frères de Henri V , et le duc de Bourgogne, par qui la France subissait la honte du joug étranger. A la suite de la cérémonie religieuse Charles VI se rendit à Phôtel Saint-Paul, Henri V au Louvre et le duc de Bourgogne à l'hôtel d'Artois. Le lendemain fut réservé à l'entrée des deux reines. Ces pompes désastreuses pour la France furent tout ce qu'obtint le peuple de Paris pour prix de ses clameurs officielles. Le pain n'en devint que plus cher, l'épidémie n'en continua que mieux ses ravages, et le froid , augmentant chaque jour d'intensité, multiplia le nombre des victimes.

Le roi d'Angleterre apportait d'outre-mer l'habitude de faire ratifier les décisions du prince par les grands corps de l'État. On se hâta de convoquer à Paris une assemblée politique, une sorte de conseil des notables, que l'on dé-

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cora du titre d'états du royaume, et dont la plupart des membres n'avaient évidemment reçu aucun mandat régulier. Les prétendus représentants des trois ordres reconnurent le traité de Troyes, déclarèrent y donner leur adhésion, prêtèrent serment au roi Henri et rétablirent les aides et les gabelles afin de mettre le gouvernement en mesure de faire face à la guerre. On fit un règlement qui, sous prétexte de refonte des espèces, devait avoir pour résultat une nouvelle altération de la monnaie. L'Université réclama et fit valoir les exemptions ecclésiastiques, mais le roi d'Angleterre repoussa durement cette requête. De sou côté le duc de Bourgogne s'occupa d'avoir justice de la mort de son père. 11 obtint de Henri V une déclaration qui ordonnait à tous les officiers royaux de procéder contre les auteurs du crime. Saisi de l'affaire, le Parlement instruisit une procédure à la suite de laquelle il rendit un arrêt qui déclarait le Dauphin convaincu d'homicide sur la personne de Jean-sans-Peur, et, à raison de ce crime, le bannissait à perpétuité du royaume et dégageait tous ses vassaux, gens et sujets, de tout serment de féauté, de toute promesse ou obligation de service envers lui et ses successeurs (3 janvier 142 1). Cette sentence était en harmonie avec tous les actes du gouvernement de Heuri V, domination dure et tyrannique, exercée par un maître étranger, pour la seule satisfaction des intérêts anglais , et contre laquelle ne pouvait protester l'infortuné Charles VI, alors malade et délaissé dans les froides murailles de l'hôtel Saint-Paul.

L'usurpateur anglais le précéda dans la tombe; il mourut à Yincennes le 3i août 1^22. On lui décerna de pompeuses obsèques. Sur le char funèbre et sous une riche

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tenture de soie était placé un lit cramoisi, brodé d'or, où reposait l'effigie du roi dans ses vêtements , la couronne d'or en tête, le sceptre dans la main droite, et le globe, surmonté d'une croix, dans la main gauche. Cinq cents chevaliers et écuyers, en armures noires, leurs lances renversées, le précédaient et le suivaient; autour du corps marchaient trois cents porteurs de torches, confondus avec des gens qui tenaient des armoiries, des bannières et des pennons. Le clergé, dans tous les lieux que traversait le cortège, se plaçait sur deux lignes de chaque côté , et derrière enfin «chevauchaient la noblesse, les princes du sang et le roi d'Écosse, comme chef du deuil. Après eux venait la reine Catherine avec une suite nombreuse. Ainsi l'on conduisit le corps du roi de Paris à Rouen où on le plaça sur un lit de parade; de Rouen, on le transporta à Calais à petites journées, et une flotte l'y reçut pour remmener en Angleterre (i).

Quelquessemainesaprès, le 2 1 octobre 1 422, Charles VI, à son tour, mourut, pleuré et regretté de ces populations compatissantes auxquelles son règne avait été pourtant si funeste, mais qui l'avaient vu souffrir comme elles-mêmes. « Tout le peuple qui estoit dans les rues et aux fenestres pleuroit et crioit, comme si chacun eust vu mourir ce qu'il aimoit le plus. Ah! très-cher prince, jamais nous n'en aurons un si bon ! Jamais nous ne te verrons! Maudite soit la mort ! Nous n'aurons jamais plus que guerre, puisque tu nous as laissés. Tu vas en repos; nous demeurons en tribulation et douleur (2). »

(1) John Lingard.

(a) Journal d'un Bourgeois de Paris,

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