CHAPITRE IV
Suite de la domination anglaise* — Régne de Henri VI et régence du
duo de Bedford. — Première période du règne de Charles VII (1415-1438).
Au moment où les funérailles du malheureux Charles VI furent accomplies un héraut d'armes cria : Le roi est mort ; vive Henri de Lancastre, roi de France et d ' Angleterre ! Les Anglais qui formaient le cortège accueillirent cette proclamation avec transport , et le duc de Bedford, frère de Henri V, oncle du jeune Henri VI, fit porter devant lui l'épée royale, comme régent du royaume. Les seigneurs bourguignons et les magistrats vendus à l'étranger s'en réjouirent, mais le peuple murmura.
Cependant la plus grande partie du royaume était conquise; la capitale reconnaissait un roi anglais; les actes publics et la justice étaient rendus au nom de Henri VI. Un parlement sanctionnait toutes ces hontes , et le roi légitime , le successeur de Philippe-Auguste et de saint Louis, déclaré traître et rebelle, errait dans les provinces, mendiant quelques sympathies pour sa couronne proscrite. C'était un faible jeune homme âgé de dix-neuf ans, livré aux plaisirs, dépourvu d'expérience, et incapable de triom- ' pher par lui-même de tant d'obstacles.
Nous renonçons à dire les calamités que trente ans de guerres civiles ou d'invasions étrangères avaient accumulées sur la France septentrionale. Les villages avaient été incendiés, les fermes dévastées, les maisons détruites. Des
bandes de brigands féroces se répandaient dans les campagnes et y commettaient mille horreurs. Les populations entières, chassées au hasard, ne demandaient des ressources qu'à la mendicité, à la débauche et au crime. D'un autre côté la guerre continuait avec un acharnement sans rfgal. Chaque ville assiégée par les Anglais n'ouvrait ses portes qu'après une résistance longue, désespérée, souvent héroïque. Pour prix de tant de courage les vaincus étaient quelquefois traités comme rebelles et livrés au supplice au nom de Henri VI, encore au berceau. Les généreux citoyensjqui conspiraient à Paris pour le rétablissement du roi capétien étaient cousus dans des sacs et jetés à la Seine.
Paris demeura pendant seize ans sous le joug des Anglais, tandis que Charles VII, avec l'aide de Dieu et de quelques Français fidèles, cherchait à reconquérir pièce à pièce son royaume. Le duc de Bedford n'épargnait aucun soin pour comprimer le peuple de Paris, au besoin pour lui faire accepter sans trop de murmures la domination étrangère. Peu de mois après l'avènement de Henri VI le régent anglais convoqua au Parlement les présidents et les conseillers de la cour, l'évêque de Paris, les maîtres des requêtes de l'hôtel, les maîtres des comptes, le recteur et les députés de l'Université, les chefs et les députés des chapitres, des monastères et des collèges, les deux prévôts, les échevins, les avocats et les procureurs du Parlementât du Châtelet, les quarteniers, cinquanteniers, dizainiers et autres notables, et leur fit jurer l'observation du traité déplorable qui soumettait la France à la dynastie de Lancastre. Non content d'avoir pris ses précautions contre l'élite de la population et des magistrats, il exigea, au mois de février i4a3, un nouveau serment de labour-
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geoisie et des classes ouvrières. Tandis qu'il inaugurait ainsi l'autorité de Henri VI, les armées anglaises continuaient à désoler le royaume, et les environs de Paris étaient particulièrement en proie à l'incendie et au pillage.
Le 8 septembre i4a4 le duc de Bedford voulut faire une entrée solennelle à Paris avec la sœur du duc de Bourgogne qu'il venait d'épouser. La municipalité et le clergé des églises se rendirent au-devant d'eux jusqu'à la Chapelle Saint-Denis, vêtus de vermeil et chantant le Te Deum. Toutes les rues étaient ornées et décorées, et l'on y représenta des mystères et des jeux. Le duc se rendit ensuite à Notre-Dame, ou il fut reçu comme si c'eût été Dieu. « Bref, ajoute le Journal d'un Bourgeois de Paris, on ne fit oncques plus d'honneur faire quand les Romains faisoient leur triomphe qu'on lui fit en cette journée et à sa femme, qui alloit toujours avec lui , quelque part qu'il allast (i). » La même année, le 21 avril, jour du vendredi saint, il était venu loger au Palais (a), et avait montré, suivant l'usage, la sainte croix au peuple, prérogative qui n'appartenait qu'au roi de France.
Paris, gouverné par les Anglais, devait encore souffrir beaucoup de misères avant d'abjurer ses passions bourguignonnes et ses entraînements anarchiqu es. Le régent cherchait d'ailleurs à amuser les bourgeois et le menu peuple par des divertissements dont le détail révèle les penchants
(1) Journal d'un Bourgeois de Paris sous Charles Vit* Collection de MM. Michaud et Poujoulat, ire série, t. IU, p. 243.
(a) « Lorsque le duc de Bedford n'habitait pas l'hôtel des Touroelles, sa résidence ordinaire, il logeait à l'hôtel de la Rivière, ainsi nommé de Bureau de la Rivière, qui possédait deux maisons, rue de Paradis et rue du Chaume; l'une était appelée V hôtel de la Grande -Rivière et l'autre Yhétel de la Petite-Rivière. » Félibien, t II, p. 806.
grossièrement naïfs de nos pères. On représenta, pendant plusieurs mois, au cimetière des Innocents , le singulier spectacle connu sous le nom de Danse macabre. Quelque temps après, le dernier dimanche d'août 14^5, dans l'hôtel d'Armagnac, on enferma, en champ clos, quatre aveugles couverts chacun d'une armure et munis de gros bâtons; un fort pourcely renfermé avec eux, devait être le prix de celui d'entre eux qui parviendrait à tuer cet animal. Les aveugles frappaient au hasard, et le plus souvent, au lieu d'assommer le pourcel, se blessaient assez grièvement, à la grande joie de la populace. « S'ils eussent été armés pour vrai ils se fussent tués l'un l'autre. » La veille de cette bataille si estrange « les aveugles avoient esté conduits dans les rues de Paris, couverts de leurs armures et précédés d'un homme qui jouoit du bedon (tambour). Le Ier septembre delà même année, dans la rue aux Ours, en face de la rue Quincampoix, on planta un mât qui avoit trente-six pieds de haut. A la cime estoit placé un panier contenant une oie grasse et six blancs de monnoie (deux soux six deniers). On oignit le mât et on promit à celui qui monterait jusqu'au haut le mât le panier et ce qu'il contenoit. Pendant le cours de la journée on essaya, à diverses reprises, de grimper jusqu'au bout du mât ; mais nul ne put y atteindre. Les directeurs de ce nouvel esbat' tentent donnèrent seulement l'oie à un jeune varlet qui estoit monté le plus haut (i). »
Ces spectacles, qui charmaient la foule par moments, n'avaient pas la puissance de faire oublier aux Parisiens la longue série des calamités qui pesaient sur eux. La popu-
(i) Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 24 5.
lation gémissait d'ailleurs sous le fardeau des taxes de guerre et subissait des exactions de toute nature. « Pour surcroît d'infortune , la Seine crut tellement au mois de juin 1427 que l'île de Notre-Dame fut inondée; l'eau niontoit aux environs de l'église Saint-Paul jusqu'au premier étage des maisons, et quelques jours après elle couvrit tout entière la croix de la Grève. On fit une procession solennelle à Saint-Germain TAuxerrois. L'année suivante, nouvelle inondation et nouvelle procession. L'eau, quiétoit plus haute de deux pieds que l'année précédente, envahit jusqu'à la rue de la Vannerie. Quelques jours après, le 1 1 juin, les habitants de Villejuif et de quelques autres villages des environs se rendirent en procession à Notre- Dame pour implorer du Ciel la fin de tous leurs maux ( i). » Mais leur délivrance devait encore se faire attendre.
Un concile provincial fut convoqué à Paris et se tint au collège Saint-Bernard ; cette assemblée chercha à rétablir un peu de discipline dans le clergé et à réprimer les abus scandaleux qui affligeaient les fidèles. Elle fit « défense de s'occuper d'aucune œuvre servile les dimanches et fêtes, et nommément aux maréchaux et aux barbiers d'exercer leur métier. » Tandis que les prélats voulaient établir la réforme dans le clergé , un Cordelier, nommé frère Richard, qui arrivait, disait-il, de Jérusalem, venait prêcher au peuple. Il se fit construire dans l'église des Innocents un échafaud de huit à neuf pieds de haut, du haut duquel il prêcha tous les jours, pendant le mois d'avril, depuis cinq heures du matin jusqu'après dix heures. Son auditoire se composait toujours de cinq à six mille per-
(1) Fêlibien, t. II, p. 808.
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sonnes. Au retour d'un sermon qu'il prononça à Notre- Dame de Boulogne il s'alluma dans Paris plus de cent feux dans lesquels les hommes jetèrent les dez, les cartes, les boules et autres jeux; les femmes, animées dur même zèle , brûlèrent les ornements de leurs coiffures, que l'on nommait bourreaux et truffes, et les pièces de cuir ou de baleine qu'elles portaient à leurs chaperons. Elles quittèrent leurs cornes {hennins en Flandre), raccourcirent les queues de leurs robes, et renoncèrent pour quelque temps aux vains ornements de la toile ttte. Le prédicateur réussit également à faire brûler plusieurs manda* gaires, mandragores ou. mains de gloire que certaines gens conservaient précieusement dans de$ linges ou des sachets de soie, et qui, suivant l'opinion populaire, empêchaient leurs possesseurs de tomber dans la détresse. Frère Richard devait prononcer son dernier sermon, un dimanche, à Montmartre. Dès le samedi soir une multitude immense se dirigea vers l'endroit désigné et coucha dans les champs en attendant le célèbre prédicateur ; mais celuici ne put venir, et il sortit de Paris , prêchant dans les villes et villages en faveur de son souverain légitime. Dès qu'il fat parti les Parisiens oublièrent ses conseils et leur propre enthousiasme ; les femmes reprirent les bourreaux et les truffes, les longues queues, les cornes; on jeta les médailles d'étain sur lesquelles était gravé le nom de Jésus, et l'on y substitua la croix de saint André (i).
Vers le même temps une ordonnance promulguée au nom de Henri VI par le duc de Bedford transféra à Paris la chambre des comptes que Henri V avait établie à Caen,
(i)FéUbien, HisU de Paris, %. II, p. 811.