CHAPITRE PREMIER
Pari, tous Philippe VI (1328-1350).
La race de Hugues Capet avait déjà donné à la France quatorze rois lorsque sa descendance directe s'éteignit avec Charles le Bel. La reine Jeanne, veuve de ce prince, enceinte au moment de sa mort, donna lejour à une fille, et pour la troisième fois le principe de l'exclusion des femmes fut consacré. Le comte de Valois, petit-fils de Philippe le Hardi, fut donc proclamé roi , non saus opposition, et prit le nom de Philippe VI. Il était âgé de trentecinq ans et doué d'une ambition plus grande que ses talents et sa prévoyance. Des soulèvements éclatèrent en Flandre ; Philippe intervint en faveur du comte que les Flamands avaient chassé, et une guerre s'engagea entre les deux pays. Lorsque les Flamands, accablés par la supériorité des forces françaises, eurent de nouveau subi le joug, une autre guerre, bien autrement désastreuse, s'éleva entre Philippe de Valois et Édouard III, roi d'Angleterre, qui prétendait avoir des droits à la couronne de notre pays et protestait contre la décision qui l'avait évincé, par application de la loi salique.
Nous n'entrerons pas dans le détail des événements qui
signalèrent ces guerres et qui couvrirent de ruines les provinces septentrionales du royaume ; les désastreuses batailles de TÉcluse et de Crécy, la prise de Calais par l'armée anglaise firent peser de longues misères sur les peuples soumis à Philippe de Valois, et Paris en eut sa large parf. Ces événements sont suffisamment décrits dans les histoires générales d'Angleterre et de France ; il ne nous appartient en ce moment que de mentionner les incidents qui se rattachèrent plus particulièrement aux annales parisiennes.
Le jeune duc de Normandie, fils aîné de Philippe de Valois, étant tombé dangereusement malade, les médecins désespéraient de son salut. Le roi et la reine mirent leur espérance en Dieu et firent faire un grand nombre de processions et de prières par les gens d'Eglise. Pendant trois jours le couvent de Saint-Denis fut en procession, pieds nus. Le malade était à Taverny, village voisin de la capitale; après leurs trois jours de procession les religieux de Saint-Denis transportèrent à Taverny le clou et la couronne du Seigneur et le doigt du bienheureux saint Denis, et laissèrent ces saintes reliques auprès du lit du prince royal. Pendant ce temps, dit-on , le roi répétait chrétiennement : a J'ai si grand'fiance en la miséricorde de Dieu, aux mérites des saints et aux prières du peuple, que, si mon fils mouroit, il seroit ressuscité par toutes les prières qui en sont faites à Dieu ; c'est pourquoi, s'il meurt, ne l'ensevelissez pas trop tôt. » En effet, bientôt après les processions des reliques, le duc de Normandie revint à la santé. Il fut, au bout de peu de temps, en état de marcher, et aussitôt il se rendit à pied, avec son père, de Taverny jusqu'à l'église de Saint-Denis, où ils passèrent deux nuits
à veiller, rendant grâces à Dieu et à monseigneur saint Denis leur patron.
Philippe de Valois avait marié son fils aîné, Jean , duc de Normandie, à Bonne de Luxembourg, fille du roi de Bohême. Le jour de Saint-Michel i33a il convoqua une grande assemblée solennelle a Paris pour une double cérémonie : pour armer son fils chevalier, et pour célébrer le mariage de sa fille Marie avec le fils du duc de Brabant. La fête fut splendide ; on y vit figurer les rois de Bohême, de Navarre et de Majorque, les ducs de Bourgogne, de Bretagne, de Brabant, de Bourbon , et Pélite de la noblesse de France. Des tournois eurent lieu dans une plaine voisine du Louvre. Les chevaliers bretons se distinguèrent surtout parmi tant de paladins ; ils recueillirent presque toutes les récompenses que , selon l'usage, dispensèrent les mains de la beauté. Une grande partie de cette noblesse bretonne s'était déclarée pendant la guerre pour la comtesse de Montfort, surnommée Jeanne la Flamande, contre le comte de Blois, son compétiteur au duché de Bretagne, ou plutôt contre Jeanne la Boiteuse, femme de celui-ci, qui s'était montrée plus souvent que lui a la tête des armées. Philippe, oncle et allié de cette dernière, n'avait pas pardonné aux Bretons l'appui donné à sa rivale; on a prétendu, et par malheurbeaucoup de témoignages ont rendu ce fait presque authentique, qu'une fête militaire n'avait étécélébréeà Paris que pour y attirer ces gentilshommes. Quoiqu'il en soit, ils se virent brusquement arrêtés, au nombre de douze; sans procès, sans même avoir été interrogés, ils furent conduits aux halles, exposés au pilori et décapités , à une petite distance de la lice dans laquelle ils avaient triomphé la veille. Le plus illustre de ces seigneurs par
sa puissance et son courage était Olivier, sire de Clisson.
Non content de cette cruauté le roi de France « fit prendre en Bretagne maistre Henry de Maies troict, frère dudit Geoffroi de Malestroict (l'un des suppliciés), lequel Henry estoit clerc .et diacre; et, pour ce que l'évesque de Paris le demanda comme clerc, il le fit mener en sa cité, sanschapperon, liédechaisnesde fer, en un tombereau, sur un gros bois mis de travers, afin de le vilipender et que tous le pussent mieux voir à leur aise. Puis après, par commission que ledict roi Philippe impétra du pape de le dégrader de diacre et de tout autre ordre, le fit mettre en une échelle et montrer à tout le peuple de Paris, lequel, à la faveur de leur roi, le lapidèrent; et mourut trois jours après (i). » On donna pour prétexte à ces exécu>tions que les seigneurs mis à mort avaient traîtreusement fait alliance avec le roi d'Angleterre.; mais ce crime ne fut pas prouvé, et aucune forme judiciaire ne permît à la vérité de se faire jour.
Épuisé par les acquisitions territoriales, par les guerres et même par les traités de paix, Philippe de Valois songea à remplir ses coffres demeurés vides. Il rendit à Paris une ordonnance établissant, au profit du trésor royal, le monopole du sel dans tout le royaume. Six commissaires furent préposés à la création de gabelles ou greniers à sel, à la direction de ces établissements, au choix des agents inférieurs, enfin au jugement des questions relatives au nouvel impôt, circonstance qu'il convient de remarquer, parce que les commissaires des gabelles se trouvaient ainsi soustraits à toute autre juridiction, et en particulier à celle de
(i) Pierre Le Baud, Hist. de Bretagne.
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la chambre des comptes et du Parlement, en même temps qu'ils tiraient de leur institution un pouvoir sans limite pour tout ce qui concernait la levée, l'importance, la régie de l'impôt, le prix et la vente du sel. Philippe VI ne se contentant pas de cette combinaison fiscale, qui fut toujours impopulaire f eut la pensée d'introduire en France une contribution déjà établie dans quelques royaumes, c'est-à-dire l'impôt du vingtième de la valeur de chaque marchandise, perçu au moment de chaque vente. Appréhendant toutefois des réclamations et des résistances, il convoqua au mois d'août i343 une assemblée des états généraux du royaume, à laquelle devaient également assister les députés du Languedoc. Cette dernière province obtint de rester exempte du nouvel impôt, moyennant de fortes sommes qu'elle donna pour se racheter. Le reste du royaume subit la taxe très-lourde et très-difficile à percevoir que Philippe voulait introduire. Peu de jours après, ce roi publia une nouvelle ordonnance sur les monuaies, qui durent être réduites , mais peu à peu et graduellement, au cinquième de leur valeur. D'autres édits, en vue de remédier à la disette factice que la dépréciation des monnaies venait de causer, obligèrent les marcliands de grains de vendre les blés et les farines à un prix déterminé, sous peine de confiscation et d'amende. Ces mesures tyran niques ne pouvaient avoir pour résultat de faire naître la confiance; il est évident qu'elles soulevèrent des réclamations et des plaintes ; mais les chroniques se bornent à dire : « De là vint que les Jblés, les vins et autres vivres renchérirent énormément, et le peuple commença à crier et à murmurer (ï). »
(i) Chmniq, de Saint- Denis, t. V, p. 432 v
Une ordonnance royale adressée au prévôt de Paris, le 22 février 1 348, rétablit les peines sévères portées du temps de saint Louis contre les blasphémateurs ; elle les condamnait h un mois de prison, pendant lequel elle leur imposait en outre un jeûne rigoureux. Pour la récidive il était ordonné qu'on couperait la lèvre supérieure au coupable avec un fer chaud, de manière à laisser voir ses dents. A celui qui blasphémait une troisième fois on coupait de même la lèvre inférieure ; enfin à celui qui persévérait encore on coupait la langue, « pour lui ôter tout moyen d'en abuser contre l'honneur de Dieu. » Or déjà , et sous le règne de saint Louis , le souverain Pontife, au lieu d'approuver de pareilles rigueurs, les avait formellement blâmées, et le pieux roi s'était vu contraint d'adoucir la sévérité excessive de ses édits.
Vers la fin de l'année i3/|5 les états généraux de la langue d'Oil furent convoqués à Paris par Philippe de Valois , tandis que son fils Jean convoquait à Toulouse ceux de la langue d'Oc. La double session des états eut lieu dans les premiers jours de février i346. On y régla des questions de finances, et l'assemblée de Paris fit entendre des réclamations contre la gabelle. Le roi , pour donner satisfaction à ces plaintes, consentit à modifier son ordonnance et à introduire quelques réformes fiscales. C'est ce qui résulte d'une ordonnance rendue par le roi, le i5 février, après la session des états de langue d'Oil, et par laquelle Philippe VI nous apprend que <c cette assemblée de prélats , barons, chapitres et bonnes villes de son royaume lui avoit témoigné que la gabelle du sel et les impositions des quatre deniers par livre estoient moult déplaisantes au peuple, et que, tant par icelles
comme pour les prévosts, fermiers , et les excessifs nombres des sergens , et les commissaires envoyés dans le royaume sur plusieurs cas , ledit peuple se trouvoit moult aggravé. » En conséquence , pour y porter remède , le roi interdisait les emprunts forcés opérés en son nom , ainsi que les réquisitions de chevaux, de vivres et de fourrages faites sans payement préalable; il supprimait beaucoup de places inutiles, beaucoup d'usages vexatoires, et, s'il maintenait la gabelle, ce n'était, disait-il, qu'à regret et comme taxe temporaire.
En i346 les Anglais ravagaient une partie de nos provinces et avaient remonté la rive gauche de la Seine. Rien ne put émouvoir le calme de Philippe de Valois; il laissa piller Mantes, Poissy, insulter les faubourgs de Paris, brûler Saint-Germain, Saint-Cloud et Bourg-la- Reine ; il laissa murmurer les Parisiens, se contenta de sauver sa capitale, mais ne put empêcher l'ennemi de trouver enfin un pont et d'occuper Pontoise. Alors il proposa une bataille dans la plaine de Vaugirard, ou bien entre Pontoise et Franconville. « Je suis dans mes domaines, répondit l'Anglais; il n'appartient à personne de me fixer l'heure ni le lieu d'une bataille. » Cependant il était obligé de quiter Pontoise; il se vengeait en ravageant Beauvais et la ville de Poix; mais il remontait vers le nord , et la bataille de Crécy, si désastreuse pour la France, et l'héroïque résistance des habitants de Calais furent les événements de cette campagne.
Bientôt après l'Europe fut désolée par la peste noire (i348-i 3^9), et la France ne fut pas épargnée, non plus que Paris. Un tiers de la population succomba au fléau. «Eu cette année 1 348, disent les chroniques, et danslasui-
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vante, il y eut à Paris et dans le royaume de France une telle mortalité parmi les hommes et les femmes, et plus parmi les jeunes gens que parmi les vieillards, qu'on pouvait à peine les ensevelir. Leur maladie durait rarement plus de deux ou trois jours; le plus souvent ils mouraient subitement, tandis qu'on les croyait encore sains et saufs... On n'avait jamais entendu, jamais vu, jamais lu que, dans les temps anciens, une telle multitude de gens fût morte. Le mal semblait provenir et de l'imagination et de la contagion... Dans plusieurs villes et villages les prêtres s'éloignaient pour ne pas administrer les mourants ; dans beaucoup de lieux sur vingt hommes il n'en restait pas deux en vie. Dans l'Hôtel -Dieu de Paris la mortalité fut si grande que, pendant longtemps, on emporta chaque jour cinq cents morts dans des chars, au cimetière des Innocents. » Bientôt, le terrain manquant pour inhumer ces cadavres, et l'infection qu'ils causaient commençant à se répandre, on ferma ce cimetière et Ton en fit bénir un autre hors de la ville, pour servir aux mêmes usages. La charité des religieuses qui desservaient le grand hôpital a été honorablement mentionnée dans les chroniques. « Ces saintes filles, y est-il dit, ne craignaient pas de s'expo9er à une mort certaine en soulageant les pauvres; elles les assistaient avec unepatience et une humilité admirables. 11 fallut renouveler leur communauté à plusieurs reprises, à cause des ravages qu'y fit la contagion (i). »
A Paris, en i349, 'a Peste enleva Jeanne de Bourgogne,
(i) Le continuateur de Nangis. Tout le monde sait qu'à Avignon la célèbre Laure de Noves, chantée par Pétrarque, mourut de la peste noire.
reine de France, et sa bru, la duchesse de Normandie. On cita en outre parmi les morts Eudes IV, duc de Bourgogne, et Jeanne de France , reine de Navarre. Boccace, témoin du fléau en Italie, nous en a laissé un effrayant tableau. « Tous les liens^ dit-il, étaient rompus... Ce n'étaient plus les amis qui portaient les morts à l'église indiquée par le mourant , c'étaient de pauvres compagnons, des misérables salariés pour cet office... Beaucoup mouraient dans la rue; d'autres, abandonnés, périssaient dans leurs demeures; mais l'odeur infecte qui s'exhalait de leurs corps avertissait le peuple... Souvent on plaçait sur la même civière la femme et le mari, le fils et le père... On creusait de grandes fosses où l'on entassait les morts par centaines, comme les marchandises dans un vaisseau... Chacun portait à la main des herbes dont l'odeur forte pouvait , disait-on, préserver de la contagion ; mais partout on respirait un air infecté de miasmes , de remèdes, et surtout de la puanteur des malades et des morts... Oh ! que de belles maisons restèrent vides ! Que de fortunes sans héritiers ! Que de belles dames , d'aimables jeunes gens dînèrent le matin avec leurs amis, qui, le soir venant (i), s'en allèrent souper avéc leurs aïeux! Les plus prudents, disaient que la fuite était le seul remède possible , et alors, ne s'inquiétant plus que d'euxmêmes, ils laissaient là leur pays , leur demeure, leur famille, et s'en allaient à la campagne , où la colère de Dieu savait bien les précéder.-.. De leur coté les paysans attendaient la mort. . . Les bœufs, les ânes, les chèvres, les chiens même, abandonnés de leurs maîtres, s'en allaient
(i) ■ Che poî, la sera vegnente, appresso nelP altro mondo cenarono colli oro passât i . » G. Booeneio, Giorn. orim.
aux champs, dévoraient les fruits de la terre , et le soir, quand ils étaient repus, rentraient au gîte sans berger, et comme des créatures douées de raison... À la ville Tépouvante était si forte parmi les hommes que les pa- ' rents eux-mêmes ne se visitaient plus. »
Cette grande calamité, qui, en quelques années, enleva le tiers du genre humain, ne passa point sur l'Asie et l'Europe sans exalter les fureurs ignorantes des multitudes. Les vieilles haines que Ton portait aux juifs se ravivèrent ; on attribua aux malheureux descendants d'Israël tous les malheurs qu'entraînait la contagion ; ou les accusa d'avoir empesté l'air et les eaux; on les poursuivit dans presque toutes les contrées occidentales et on en fit périr un grand nombre. Le pape Clément YI essaya d'arrêter cette coupable persécution; par une bulle datée du 8 juillet 1 344 ^ défendit expressément à tout chrétien de forcer les juifs à se faire baptiser, de leur imputer des crimes imaginaires, d'attenter à leur vie ou à leurs biens, d'exercer contre eux des actes de rigueur sans l'ordre ou la sentence des juges légitimes. Ce premier décret n'ayant point suffisamment épouvanté les persécuteurs des juifs, le pape revint à la charge, et, par une bulle du 26 septembre , il enjoignit aux évêques de veiller à ce que les juifs fussent mis à l'abri de tous sévices et de toute violence.
Le 19 janvier i35o Philippe de Valois épousa Blanche de Navarre; le 9 février, son fils aîné, Jean, duc de Normandie , épousa la princesse Jeanne, héritière des comtés de Boulogne et d'Auvergne, et qui, déjà veuve de Philippe de Bourgogne, administrait, au nom de son fils » encore en bas âge, les comtés de Bourgogne et d'Artois.
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Ce prince survécut peu de temps aux guerres, aux calamités, aux alliances dont nous avons esquissé le souvenir. Parvenu à l'âge de cinquante-huit ans Philippe VI mourut à Nogent-le-Roi, le 22 août i35o, laissant la France humiliée par l'Angleterre, décimée par la peste et ruinée à la fois par le fisc, par l'usure et par la guerre. Ce prince n'avait d'ailleurs manqué ni de volonté ni de courage, mais les circonstances dépassèrent de beaucoup ses forces. Au milieu des désastres qui l'accablaient il essaya de protéger les études; il fonda des collèges et fit prospérer l'université de Paris.
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