CHAPITRE II
Paris tous le roi Jean (1350-1364).
Le nouveau roi était encore moins propre que son père à rendre à la France la prospérité et la paix. On ne sait quelles qualités ont pu lui mériter le nom de Bon, qu'il porte dans l'histoire; les actes de son gouvernement ne révèlent en lui qu'un homme intrépide à la guerre, mais doué d'un esprit médiocre, soupçonneux et opiniâtre. Toute sa vie ne fut qu'un tissu de faits con«i tradictoires , les uns marqués au coin de l'injustice, de la cruauté et d'une tyrannie étroite et mesquine, les autres portant, au contraire, l'empreinte de la loyauté et de la grandeur d'âme. C'est lui qui a dit cette belle parole que, si la justice et la bonne foi étaient bannies du reste de la terre, elles devraient encore trouver un asile dans le cœur des rois ; lui qui voulait mourir dans les fers par respect pour sa parole; et ce même homme, an cœur chevaleresque , commença son règne par une sorte d'assassinat que rien ne justifiait, et se déshonora plus d'une fois par des vengeances sanglantes ou brutales. En résumé, roi sans intelligence, sans talents , et dont le souvenir se lie à de grands désastres publics.
Jean, pressé comme son père par d'immenses besoins d'argent, et ne pouvant défendre le pays sans ressources pécuniaires et sans armée, convoqua les états du royaume et leur demanda des subsides (i35i). On ne connaît
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point les actes de cette assemblée, qui se tint à Paris ; mais il est vraisemblable qu'en accordant de nouveaux impôts pour les besoins de la France ils manifestèrent un esprit d'opposition et d'indépendance qui alarma le roi. Ce prince se procura , en outre , des ressources en altérant les monnaies , c'est-à-dire en leur donnant une valeur forcée et fictive supérieure à leur valeur réelle.
En l'année 1 355 les embarras croissants du trésor ne pouvaient plus être conjurés par de pareils expédients; il importait d'avoir recours à des mesures plus décisives, et le roi Jean,7 malgré son antipathie pour l'institution des états généraux, se vit dans la nécessité de faire de nouveau appel à ces assemblées politiques et de convoquer à Paris les députés de la langue d'Oil , autrement dit ceux des provinces qui parlaient le roman wallon.
Jean demanda à l'assemblée de l'argent et des soldats. On ignore les incidents qui signalèrent les états de Paris en i355, mais il est permis de croire que les députés des trois ordres firent un sombre tableau de la misère publique et des fautes du gouvernement, puisque les ordonnances qui datent de cette époque et furent promulguées à la suite de la session des états attestent, de la part de l'assemblée , des défiances et des précautions jalouses : Ils votèrent une imposition assez forte pour un an et arrêtèrent que cette contribution serait à la charge de la noblesse, du clergé et des communes. Or, en faisant ces sacrifices à la sûreté du pays menacé par des armées étrangères , les députés s'enhardirent. Habitués à l'ordre , à l'économie , à la probité dans la gestion des deniers municipaux, ils s'indignèrent de l'affreux gaspillage auquel étaient livrées les finances de l'État et deman-
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dèrent nettement des réformes : rétablissement d'une monnaie invariable, la suppression du droit de prise par les officiers du roi, qui, sous prétexte du service de sa maison, pillaient les fermes dans les voyages de la cour et autour des résidences royales. Les états nommèrent des commissaires choisis dans les trois ordres, qui devaient les représenter après leur séparation et que le roi s'obligea de consulter, soit pour l'exécution des conditions qu'il avait souscrites en réclamant des subsides, soit qu'il fût question de traiter de la paix ou seulement d'une trêve. Les états envoyèrent dans chacune des circonscriptions territoriales, appelées bailliages, trois députés chargés de tenir la main à ce que les promesses du roi ne fussent point éludées et de surveiller le recouvrement des impôts. Enfin l'emploi des deniers publics votés par les états fut soumis au contrôle de neuf commissaires délégués par cette assemblée et résidant à Paris. Ces derniers furent en outre autorisés, en cas de violence ou de voies de fait de la part du roi ou de ses ministres, a repousser la force par la force , et tout Français devait leur prêter son concours.
Le plus redoutable vassal de la couronne était Charles le Mauvais, roi de Navarre et petit-fils , par sa mère, de Louis le Hutin. Souverain d'une partie de la Normandie, ce prince pouvait ouvrir la France aux Anglais. Jean le fit traîtreusement arrêter à Orléans et enfermer à Paris dans la tour du Châtclet. « On lui fit, dit Froissart, endurer moult de malaises et de peurs ; tous les jours et toutes les nuits, cinq ou six fois, on lui donnoit à entendre qu'on le feroit mourir une heure, qu'on lui trancheroit la tête l'autre, qu'on le jetteroit en un sac en Seine . Il lui convenoit tout
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ouïr et prendre en gré, car il ne pou voit là faire le maître . Et parloit si bellement et si doucement à ses gardes, toujours en soi excusant si raisonnablement, que ceux qui ainsi le démenoient et traitoient par le commandement du roi de France en avoient pitié. »
Le prince de Galles, que la couleur de ses armes avait fait surnommer le Prince noir, venait de ravager plusieurs provinces du Midi et du centre et envahissait en ce moment le Poitou. Le roi de France marcha contre lui, et, par sa faute, perdit la trop fameuse bataille de Poitiers. Fait prisonnier par les Anglais , il fut conduit à la Tour de Londres, et le Dauphin Charles son fds, âgé de dix-neuf ans, prit en main la régence sous le titre de lieutenant général du royaume. Son premier acte fut de convoquer à Paris les états généraux de la langue d'Oil. Les députés qui avaient siégé dans la dernière session revinrent au nombre de plus de huit cents, dont quatre cents au moins appartenaient à la bourgeoisie. Le travail de réforme ébauché Tannée précédente fut repris et continué sous l'entraînement des idées populaires. L'assemblée commença par concentrer son action dans un comité d'environ quarante membres, délibérant , à ce qu'il paraît, sans distinction d'ordres. La noblesse n'ayant pu se faire représenter aux états que par un très-petit nombre de délégués, toute la prépondérance appartenait à l'assemblée des communes, présidée par le célèbre Étienne Marcel , député de Paris et prévôt des marchands.
« Les députés du royaume, dit Froissard, voulurent savoir et ordonner comment le royaume seroit gouverné jusques adonc que le roi leur sire seroit délivré ; et voulurent encore savoir plus avant que le grand trésor qu'on
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avoit levé au royaume du temps passé) en dixième, en maltôtes, en subsides et en forges de monnoies, et en toutes autres extorsions, dont leurs gens a voient été formenées et triboulées et les soudoyers mal payés, et le royaume mal gardé et défendu, étoit devenu; mais de ce ne savoit nul à rendre compte. » Ainsi les états, après avoir revendiqué et obtenu le droit d'accorder ou de refuser l'impôt, réclamaient et exerçaient le droit qui consiste à inspecter et à surveiller les dépenses publiques. Ce qui leur paraissait tout naturel, ce qu'on n'osait leur contester, était tout simplement une révolution politique, une de ces conquêtes que font les peuples dans les rares intervalles où la puissance leur appartient. Au quatorzième siècle Étienne Marcel et quelques légistes hardis le comprenaient sans doute; mais la France elle-même ne s'en doutait guère.
Les commissaires nommés par les états pour s'enquérir des abus découvrirent aisément qu'il y avait eu, depuis plus d'un demi-siècle, prodigalité, malversation, concussion. Forts de leur mandat et puisant dans les misères du pays une audace jusqu'alors inconnue aux assemblées nationales de la France , ils demandèrent une entrevue au Dauphin et lui firent connaître qu'ils avaient l'intention de proposer aux états généraux, dans la prochaine séance publique, des résolutions d'un ordre majeur, savoir: la mise en accusation des ministres; la mise en liberté du roi de Navarre, arrêté dans un guet-apens; enfin l'institution d'un conseil permanent, formé de prélats, de chevaliers et de bourgeois, tirés des députés des trois ordres, et qui désormais auraient mission d'assister le prince dans l'administration du royaume. Si jeune que fût le Dauphin il comprit que ces prétentions exorbitantes devaient avoir
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pour résultat, si elles étaient accueillies, défaire passer 1 autorité souveraine aux mains des états généraux et d'avilir le droit monarchique dont il était le légitime dépositaire. N'osant refuser de front et déjà dominé par la réaction populaire, il eut recours à la ruse; il éhnja de répondre ; il prit des mesures pour ajourner la séance publique dont il était menacé; puis il prorogea la session des étals généraux (3 novembre i356).
Cependant le pays était en proie à des agitations, à des misères qui facilitaient l'œuvre des novateurs et hâtaient la crise. Las de servir de jouet aux gens de guerre, d'être pillés par les condottieri et les soldats licenciés, et de consacrer leurs épargnes à payer le luxe insolent ou les lourdes rançons des nobles, les paysans et les serfs se laissèrent aller aux excitations de la faim et du désespoir, et, à l'exemple des pastoureaux du dernier siècle, se soulevèrent dans quelques provinces et commencèrent à faire la guerre aux seigneurs.
Le 5 février j 357 s'ouvrit à Paris la nouvelle session des états généraux de la langue d'Oil. Parmi les chefs populaires qui dominaient l'assemblée on vit reparaître Robert Le Cocq, évêque de Laon, et le fameux Etienne Marcel , prévôt des marchands , l'homme en qui se personnifiait le mouvement révolutionnaire de Paris.
Pour la première fois la capitale du royaume, jusque-là dévouée à ses princes et à ses comtes, cette grande cité qui avait résisté aux Normands et s'était armée pour défendre les droits de saint Louis, la ville de Paris , en ua mot, se montrait animée de sentiments hostiles, de dispositions mauvaises à l'égard du pouvoir royal. Su prospérité s'était développée dans une proportion rapide,
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et son orgueil avait grandi plus promptement encore. On peut évaluer à trois cent mille le nombre de ses citoyens de tout âge et de tout sexe, vers le milieu du quatorzième siècle, et aucune cité d'Europe n'aurait pu rivaliser avec elle en splendeur, en influence, en autorité. Ses puissantes corporations, commandées parleurs syndics, ses marchands et ses bourgeois, représentés par leurs échevins et leur prévôt, sa nombreuse et turbulente Université, qui campait sur la rive gauche du fleuve, étaient autant d'éléments d'agression et de résistance dont les rois commençaient à tenir compte. La Bastille non plus que le fort de Vincennes n'existaient point encore pour dominer la ville et les faubourgs. Les Parisiens avaient déjà fait l'essai de leurs forces; ils se rappelaient le jour où Philippe le Bel , si dur et si opiniâtre, avait été assiégé dans les murs du Temple et s'était vu contraint de renoncer a certaines exactions; ils avaient vu de près avec quelles précautions minutieuses ce même roi, qui faisait trembler l'Europe , s'était cru obligé de procéder, afin de faire accepter à sa capitale l'arrestation imprévue des Templiers. Les idées de liberté et d'indépendance leur étaient plus familières qu'on ne le croit de nos jours lorsque l'on parle dédaigneusement des ténèbres du moyen âge. La démocratie triomphait en Suisse et en Flandre. Les républiques italiennes s'agitaient aux portes de la France, et de la rue des Matllurins-Saint-Jacques à la rue Saint-Denis, du Louvre à la rue Barbette, on parlait de la république romaine et de Rienzi, deux noms dont on exagérait la portée, et la puissance. Pour tout dire le bourgeois et l'artisan de Paris étaient ce qu'on les a vus depuis, toujours prêts à tendre des chaînes dans les rues, toujours
armés pour transformer une querelle en émeute, un attroupement en révolution. Étienne Marcel et les hommes de son parti ne l'ignoraient pas, et c'est ce qui augmentait leurs prétentions et leurs espérances.
Dès la première séance des états Marcel et Robert Le Cocq présentèrent le cahier des doléances qu'avaient récemment rédigé les hauts commissaires désignés dans la précédente session ; ils demandèrent que chaque député le communiquât à sa province , et cette communication, très- rapide pour ce temps-là, surtout en hiver, se fit en moins d'un mois. Le 3 mars le Dauphin reçut les doléances. L'évêque de Laon, qui portait la parole au nom des états, fit entendre au prince un discours qui tenait à la fois du sermon religieux et de la harangue politique. Il exhorta le Dauphin à craindre Dieu, à honorer les clercs, à garder les commandements du Seigneur, à éloigner de lui les méchants , à ne rien faire par le conseil « des jeunes, des simples et des ignorants, » à priver de tous les offices royaux vingt-deux de ses conseillers et de ses ministres dont l'administration soulevait les plaintes les plus graves, et parmi lesquels figuraient les hommes qu'on avait vainement signalés à sa sévérité dans le cours de la dernière année.
Cette attitude des états força le Dauphin à quelques concessions importantes; il souscrivit au renvoi de ses ministres, promit de convoquer deux fois par an les états, et se soumit à prendre conseil de trente-six députés élus dans leur sein. On ordonna ensuite qu'il ne serait fait aucun changement dans les monnaies .sans l'aveu des états , et plusieurs autres abus graves furent corrigés ou abolis. Citait une révolution politique, et
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il est permis de dire que , si ces établissements avaient été maintenus , la France serait entrée sans autres secousses, et quatre ou cinq siècles plus tôt,. dans les voies où elle marche aujourd'hui. Mais les temps n'étaient point mûrs, et cette tentative devait être vaine.
Le parti populaire ne se contenta pas des concessions qu'il avait obtenues; plein de défiance dans les promesses du Dauphin, lieutenant général du royaume, et appréhendant cet esprit de domination absolue qui paraît en effet avoir été la base du caractère des Valois, il songea ( on peut le supposer du moins ) à transférer la couronne à Charles de Navarre, qui en était privé en vertu de l'interprétation donnée à la loisalique. Cet arrangement, s'il eût réussi, aurait eu pour résultat de réunir les deux royautés de France et de Navarre sur une même tête, et de donner à la France, pour résister aux Anglais, un roi plus capable et plus habile que Jean. Cependant le parti populaire était dans l'erreur en se confiant aux promesses libérales dont Charles le Mauvais se montrait fort prodigue. Il est probable que, si cet ambitieux eût été appelé à régner, il se serait joué de ses serments et aurait étouffé dans le sang des magistrats de Paris le souvenir de ses promesses. La conduite qu'il tint plus tard, la perfidie de son caractère, la scélératesse de ses mœurs permettent de le croire. Toutefois, comme, à l'époque dont nous parlons, ce jeune prince n'avait pu se faire connaître pour ce qu'il devint dans la suite, il était encore possible de se tromper sur son compte et de placer en lui ses espérances. En des temps calmes la conduite de Marcel , de Robert Le Cocq et des états généraux, aurait pu être flétrie du nom de révolte ; mais, dans les circonstances où se trouvait alors le
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pays, la France étant pillée au dedans, menacée au dehors, et exposée à périr sur toutes ses faces, le parti qui appelait à sa tête Charles de Navarre, petit- (ils de Louis le Hutin et prince capétien, pouvait alléguer pour sa défense la nécessité de sauver le royaume et la loyauté de ses intentions.
Le Dauphin venait à peine de subir la volonté des états de la langue d'Oil lorsque l'archevêque de Sens, le comte d'Eu et le comte de Tancarville arrivèrent de Bordeaux, où ils avaient conclu avec le prince de Galles une trêve de deux ans, qui fut publiée à Paris le 5 avril. Rassuré au point de vue delà guerre, n'ayant plus à craindre l'invasion de l'ennemi, le Dauphin jugea que les circonstances lui permettaient de s'affranchir de la surveillance et du contrôle des états généraux. Il déclara qu'il voulait dorénavant gouverner seul et en dehors de la tutelle des hauts commissaires délégués par les états pour l'assister dans la direction des affaires. En ces temps où les questions politiques étaient assez mal posées et plus mal comprises encore, ce que le peuple de Paris entrevit de plus clair dans ces actes, c'est qu'il était dispensé de payer au gouvernement l'aide évidemment très-lourde que les états avaient décrétée pour solder des troupes. Il n'en fallait pas davantage pour que l'opinion se rangeât du coté du prince qui dispensait le pays de cet impôt. Les Parisiens commençaient d'ailleurs à abandonner la cause des états et des hauts commissaires. Us avaient beaucoup espéré de l'intervention de ces députés dans les affaires publiques, et déjà ils s'étonnaient de ne pas jouir d'un plus grand bien-être, d'une sécurité plus grande, et de n'avoir réussi qu'à favoriser de» changements de ministres et des distribution» d'emplois. Le» populations du moyen âge, pas plus q\ie les nations contemporaines, ne savaient
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souffrir dans le présent pour récolter dans l'avenir, et peu à peu le parti de la royauté absolue et indépendante l'emportait dans l'opinion sur le parti de la royauté limitée et responsable, telle que les états généraux l'avaient voulu faire. Vers le mois d'août les trente-six commissaires qui représentaient les états, inquiets de l'abandon dans lequel la bourgeoisie parisienne persistait à les laisser, considérèrent leur mandat comme impossible et se séparèrent pour rentrer dans leurs provinces.
La révolte des serfs désolait alors les plus belles régions de la France et les villes voisines de Paris. Le Dauphin, également menacé par la révolution et l'anarchie, convoqua de nouveau les états généraux, et l'assemblée ouvrit sa session, le 7 novembre i357, dans la grande salle du couvent des Cordeliers. Les députés des communes revenaient à Paris pleins d'une juste défiance à l'égard du Dauphin. Un de leurs premiers actes fut d'exiger la mise en liberté de Charles, roi de Navarre. Ce prince, appuyé sur une faction redoutable, se rendit à Amiens. De cette ville, qui lui servait de camp et de capitale, il demanda au Dauphin, son beau-frère , l'autorisation de se rendre à Paris , et le jeune prince n'osa s'y opposer. Saisi de crainte, mais prenant le parti de dissimuler, il fit expédier un sauf- conduit au roi de Navarre, qui fit son entrée à Paris le 29 novembre. Jean de Meulan, évêque de la ville, et Marcel, prévôt des marchands, se portèrent à sa rencontre et s'entendirent avec lui pour qu'une grande affluence de bourgeois et de peuple se rendît au Pré aux Clercs, autour de l'abbaye Saint-Germain des Prés. Il s'y trouva dix mille personnes, et dans ce nombre le prévôt et les principaux échevins. En même temps on dressa, près
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de la muraille de l'abbaye, une sorte d'estrade qu'entoura la multitude et sur laquelle prit place le roi de Navarre. « Là, dit la chronique, il prêcha et remontra, premièrement en latin, moult courtoisement et moult sagement, en se complaignant des griefs et des villenies qu'on lui a voit faites à tort et sans raison. Et dit que nul ne se Vbulsist de lui doubter, car il vouloit vivre et mourir en défendant le royaume... et donna adonques par ses paroles assez à entendre que, s'il vouloit chalenger la couronne de France, il montreroit bien par droit qu'il en étoit plus prochain que le roi d'Angleterre ne fut. Et sachez que ses sermons et ses langages furent volontiers ouïs et moult recommandés. Ainsi petit à petit entra en l'amour de ceux de Paris, et tant qu'ils avoient plus de faveur et d'amour à lui qu'ils n'avoient au régent ( le Dauphin), duc de Normandie (i). »
Les chroniques attestent que le Dauphin était présent à cette hai'angue. Ce qui est certain , c'est qu'au lieu de parler longtemps en latin Charles le Mauvais se servit promptement de la langue vulgaire , à l'aide de laquelle il réussissait si bien à passionner le peuple. Il avait choisi pour texte, selon l'usage du temps, des paroles de la sainte Écriture (2) , et son discours fut si long <c qu'on avoit soupe dans Paris quand il cessa (3). » De Paris le roi de Navarre se rendit à Rouen, laissant le Dauphin prêcher à son tour le peuple, mais sans beaucoup de succès.
A Paris ce prince était de nouveau retombé sous le
(1) Froissart, livre I , partie II , chap. lxiii.
(a) « Justus Dominus et dilexit justitiam ; vidit xquitatem vultus ejus. » (3) Chroniques de Saint-Denis t fol. 238, verso, col. 2.
joug du parti populaire et d'Étienne Marcel , le principal moteur de l'agitation ; on déclamait publiquement contre son autorité et sa personne ; on lui imputait à crime les misères publiques et les calamités de toutes sortes que causaient l'insurrection des campagnes et le brigandage des routiers et des compagnies ; on invitait les bons citoyens à secouer le joug d'un tel maître et à s'associer pour sauver la France. Chaque jour était marqué par des assemblées séditieuses dont nos clubs modernes ont à peine égalé la violence. Comme il fallait un signe de ralliement aux démocrates du quatorzième siècle, on adopta le chaperon ou capuce rouge et bleu , et bientôt les amis du Dauphin, ses partisans et ses fidèles eux-mêmes , craignant d'être exposés aux fureurs du peuple , se résignèrent à adopter cette coiffure , qui leur parut une sauvegarde. Toutes les révolutions passent par le même chemin.
Paris était en état de tenir tête aux Anglais, aux troupes royales et aux Jacques , et, par les soins d'Étienne Marcel, on l'avait transformé en place de guerre. Doué d'une active énergie, le prévôt des marchands, étendant l'enceinte tracée par Philippe-Auguste, répara les anciennes fortifications, munit les murailles de canons, construisit des bastilles et fit creuser au delà des remparts de larges fossés. Ce fut lui qui imagina , autant par défiance de certains ennemis intérieurs que par mesure de sûreté contre les assaillants anglais et navarrais , de barricader les rues avec des chaînes de fer que l'on tendait pendant la nuit. « La capitale sembloit devenue tout à coup une place de guerre. On y montoit la garde nuit et jour, et on examinoit soigneusement ceux qui y entroient
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ou en sortaient . Les ravages des Navarrais et les pillages des voleurs obligèrent les gens des villages voisins à se retirer dans la ville avec leurs familles. Les religieuses dont les monastères étoient à la campagne se trouvèrent si maltraitées que plusieurs, pour éviter un plus grand danger, abandonnèrent leurs maisons et se réfugièrent dans la ville. Ce fut le parti que prirent entre autres les religieuses de Poissy , de Longchamp , de Maubuisson , de Saint- Antoine, et les Cordelières du faubourg Saint-Marceau ; et, comme Paris se remplissoit ainsi de nouveaux hôtes, les vivresy enchérissoient de jour en jour (i). » Enfin, dans ces tristes circonstances, les Parisiens implorèrent, comme dernier recours, l'appui du Ciel , et remirent en usage les dévotions publiques qu'ils semblaient avoir oubliées depuis le temps de saint Louis. Us firent vœu d'offrir chaque année à Notre-Dame une chandelle de cire d'une longueur égale à celle des murs de la ville. L'offrande eut lieu pour la première fois le i4 août i3d7, où elle fut pompeusement présentée à l'évêque par le corps municipal.
En même temps les insurgés tenaient l'échafaud dressé pour effrayer leurs ennemis. Plus d'un exemple fut fait, entre autres celui-ci que racontent les chroniques de Saint- Denis. « Les gouverneurs de Paris firent décoller et écarteler en Grève le corps de Poret, maître du pont de Paris, et celui du maître charpentier du roi, appelé Henry Metret, le tout à tort et sans cause , si ce n'est, disoit-on, parce qu'ils dévoient avoir traité , avec quelques-uns des gens de monseigneur le duc régent, de mettre gens d'armes dans
(l)Félibien, Lier, p. 637.
l44 HISTOIRE DE PARIS. (10601*54)
Paris pour ledit régent. Ils firent pendre les quartiers des deux suppliciés aux entrées de la ville. Quelques-uns virent que quand le bourreau Raoulet, appelé, voulut couper la tete au premier maître , il tomba et fut tourmenté d'une cruelle passion , tant qu'il rendoit l'écume par la bouche , dont plusieurs de Paris disoient que c'était un miracle , et qu'il déplaisoit à Dieu qu'on les fit mourir sans cause. Alors un avocat du Châtelet, appelé maître Jehan Godard, lequel étoit aux fenêtres de l'hôtel , dit hautement au peuple : Bonnes gens, ne vous veuillez émouvoir si Raoulet est ainsi tombé de mauvaise maladie , car il en est entaché et il en choit souvent (i). »
Réduit a tolérer les manifestations du roi de Navarre, à lui restituer des châteaux et des places fortes , à le subir comme protecteur ou allié , le Dauphin Charles ne cédait pas volontiers le terrain à ses ennemis et cherchait parfois à rallier à lui le peuple parisien. Tantôt il convoquait des assemblées où il cherchait à justifier ses actes calom* niés par les factieux; tantôt il se concertait avec des seigneurs et des gentilshommes non moins menacés que la royauté elle-même , et alors il donnait des ordres ou publiait des édits destinés à jeter l'alarme dans le camp de ses ennemis. Dans ces jours de réaction ou de hardiesse il ne craignit pas de rendre des ordonnances sur la monnaie et d'en altérer de nouveau la valeur, afin de se procurer des ressources. Ces dangereux expédients soulevaient une irritation de plus en plus vive dans la population parisienne.
Un changeur, nommé Perrin Macé, ayant vendu deux
(i) Cotlrclion Michaild, lre série, f. II, p. io3.
chevaux au Dauphin, et n'étant pas payé , insulta et tua, dans la rue Neuve-Saint -Mer ry, le trésorier des finances. Poursuivi, il se réfugia dans l'église Saint Jacques la Boucherie. Alors les gens du Dauphin, Robert de Clermont, maréchal de France, Jean de Châlons et Guillaume Staise , prévôt de Paris , forcèrent l'asile , traînèrent Perrin au Châtelet , lui coupèrent le poing et le firent pendre. L'évêque de Paris réclama [hautement contre cette violation des immunités ecclésiastiques ; il se fit livrer le corps de Perrin Macé et lui fît décerner une sépulture honorable. Marcel assista au service, et le Dauphin suivit l'enterrement de Baillet. Une collision était imminente. Parmi ceux qui cherchaient à exaspérer la multitude et à fomenter des soulèvements démagogiques on remarqua un bourgeois nommé Rouissac, homme accrédité dans la ville et l'un des plus dévoués partisans d'Étienne Marcel. Un autre acolyte du prévôt des marchands et du roi de Navarre était Simon de Langres, religieux jacobin , qui , dans une allocution insolente adressée au Dauphin , lui signifia d'avoir à donner satisfaction au peuple s'il ne voulait pas être déposé. Le Dauphin promit de faire à cet égard tout ce qui dépendrait de lui.
Le s3 février, date qui reparaîtra dans nos annales révolutionnaires, le prévôt des marchands assembla en armes, à Saint-ÉIoi, tous les corps de métiers, et les invita aie suivre pour aller avec lui forcer le Dauphin de rendre justice au peuple. lies séditions invoquent toujours le même prétexte. Suivi de cette multitude, que ses excitations poussaient à la révolte, Marcel se dirigea vers le palais du Dauphin, monta jusqu'à sa chambre et lui de-
l/|6 HISTOIRE DE PARIS. («50-15»)
manda de s'occuper enfin delà défense du royaume dont il devait hériter et de protéger le peuple qui était abandonné aux brigandages des soldats. « Si le ferois-je volontiers sij'avois de quoi le faire, répondit Charles ; mais c'est à celui qui a les droits et profits à avoir aussi la garde du royaume (i). » D'autres paroles plus aigres furent encore échangées; enfin Marcel dit au prince : « Sire, ne vous esbahissez de chose que vous voyiez; il faut qu'il en soit ainsi. » Puis, se tournant vers quelques-uns de ceux qui l'avaient suivi : « Allons , dit-il , faites en bref ce pour quoi vous êtes venus ici (2). » Ils se jetèrent sur les maréchaux de Champagne et de Normandie, principaux conseillers du Dauphin , et les égorgèrent si près de lui que sa robe en fut ensanglantée. Charles, effrayé, priait Marcel de l'épargner ; le prévôt l'assura qu'il ne courait aucun danger. Cependant il lui mit sur la tête son chaperon bleu et rouge, aux couleurs de Paris, et prit le sien, qu'il porta toute la journée. Il vint ensuite rendre compte, du haut de l'hôtel de ville (3) , au peuple assemblé sur la place de Grève , dece qui avait été fait contre les deux maréchaux, deux mauvais traîtres, disait-il; et tous de crier : « Nous avouons le fait et vous soutiendrons. » De retour au palais il trouva le Dauphin frappé de saisissement et de douleur, et lui dit : « Monseigneur, ne vous affligez; ce qui s'est fait s'est fait de la volonté du peuple (4). »
(1) Froissart, livre i, partie II, chap. lxiï.
(2) Continuateur de Guillaume deNangis, p. 117.
(3) Marcel avait acheté sur la place de Grève un hôtel appelé la Maison aux Piliers, c'est là que , depuis ce temps , les magistrats de Paris délibérèrent.
(4) Chroniques rie Saint -Denis , I. Il, fol. 244.
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Les générations modernes, qui ont assisté à tant de secousses révolutionnaires, se feront aisément une idée de I émotion à laquelle Paris était alors en proie. Elles pourront rapprocher les souvenirs dont nous venons d'esquisser le récit avec les attentats dont Paris fut le théâtre vers le déclin du règne de l'infortuné Louis XVI, le 20 juin 1792. Ce jour- là aussi l'héritier de la race capétienne, le petit-fils de saint Louis et de Henri IV, vit des hordes envahir son palais, et il eut à subir l'humiliation déporter le bonnet rouge, signe de • ralliement de la populace. Quoi qu'il en soit, le Dauphin Charles fut réduit à tout approuver, et, quelques heures après, le prévôt lui envoya deux pièces de drap, Tune rouge et l'autre bleue, pour faire tailler des chaperons parisiens qui furent distribués à tous les gens de la maison royale. Vers le soir Marcel envoya relever les deux cadavres gisants sur la place du palais et les fit transporter à l'église de Sainte-Catherine du Val-des-Ecoliers, où on les devait enterrer. Mais l'évêque de Paris défendit l'inhumation de Robert de Clermont, qu'il avait excommunié pour avoir violé les franchises de l'Église en arrachant Perrin Macé à la protection de Saint- Jacques.
Le lendemain les membres des états généraux se réunirent dans leur salle des Augustins. Robert de Corbie, l'un des échevins de Paris, prit la parole au nom du prévôt des marchands, qui se trouvait présent, à la tête d'une escorte de gens armés, et pria les députés des bonnes villes de sanctionner par leur approbation les événements de la veille. Ceux-ci adhérèrent à tout ce qui s'était passé, mais la plupart le firent plutôt par peur que par conviction.
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La bourgeoisie et la démocratie parisiennes , se prêtant un appui mutuel , dominèrent durant quelques jours le Dauphin et la capitale. A la fin la noblesse reprit courage; Charles sortit de Paris et se rendit dans les provinces voisines pour y chercher de l'appui et y réveiller des sympathies. Prenant une résolution hardie , il résolut de soustraire les états généraux à l'influence des révolutionnaires de Paris, et il les convoqua à Compiègne pour le Ier mai j 358. Sur ces entrefaites le roi de Navarre était revenu à Paris, suivi d'une grosse escorte , et était descendu à l'hôtel de Nesle, résidence princière. Le prévôt des marchands vint l'y trouver et le supplia de prendre Paris sous sa protection. Charles le Mauvais, cachant adroitement ses projets et ses espérances , se borna à répondre en termes généraux, exhortant le prévôt à maintenir Tordre et à veiller au bien-être de l'Etat. Cette modération déplut à Marcel; elle lui fit reconnaître que les rois étaient solidaires dans toutes les questions où il allait de leur prérogative, et que Charles de Navarre le punirait tôt ou tard d'avoir souillé le palais du Dauphin par des exécutions sanglantes. Bien convaincu qu'il fallait songer à s'appuyer sur la démocratie plutôt que sur un prince, Etienne Marcel travailla à former une confédération des villes et des communes, à la tête desquelles il placerait Paris, et dont le signe de ralliement serait le chaperon aux couleurs parisiennes. C'était, en quelque sorte, organiser une ré* publique. La tentative de Marcel échoua, et les provinces demeurèrent fidèles à la cause royale. Trompé dans son attente le prévôt des marchands se rallia de nou* veau au roi de Navarre.
Cependant, au grand déplaisir de Marcel et des Pari-
siens, une partie des députés du clergé , de la noblesse et des communes, obéissant à l'appel du régent, se rendirent à Compiègne pour y tenir l'assemblée des états. Il y vint im grand nombre de prélats et de seigneurs, dont la vanité souffrait trop des abus du pouvoir anarchique pour qu'ils eussent la générosité d'imiter les barons d'Angleterre, auteurs de la grande charte , et l'habile prévoyance d'affermir leur fortune en faisant de justes concessions et en conciliant les intérêts des divers ordres. L'heure des transactions sociales n'était point encore venue.
L'assemblée de Compiègne se montra énergiquement disposée à rétablir le pouvoir royal et à en finir avec les factieux de Paris. Ceux-ci se montrèrent intimidés. Marcel, leur chef, engagea lui-même l'Université à envoyer une députation au régent pour implorer sa clémence et lui offrir une réparation telle qu'elle pût se concilier avec la sécurité et l'honneur des magistrats de la ville. Le Dauphin répondit qu'il était prêt à pardonner à Paris pourvu qu'on lui livrât les dix ou douze coupables qui soulevaient le peuple et le poussaient au meurtre; ensuite il déclara qu'il se contenterait de cinq ou six et que leur vie serait épargnée. Marcel savait bien que, si ces conditions étaient acceptées, il serait le premier de ceux qu'atteindrait la vengeance de la noblesse et du prince, et il résolut de montrer qu'au lieu d'être réduit à se rendre à discrétion il était encore assez fort pour faire la guerre. Dans ce but il attaqua le château du Louvre , alors situé en dehors de la ville, et, après s'en être emparé de vive force , il le mit en état de défense et fit réparer avec soin les fortifications de Paris. Des deux cotés on se disposa à la guerre (mai i358).
I30 HISÏOIJUS DE PARIS. (UW-UM)
Pour le moment les hostilités ne furent pas menées avec beaucoup d'ardeur; un troisième parti semblait, sinon s'interposer entre la noblesse et le peuple , entre Charles le Mauvais et Charles de Valois , du moins les avertir qu'un autre péril plus redoutable et plus pressant menaçait Tordre social. Les soulèvements des paysans et des Jacques, dont nous avons déjà mentionné les premiers symptômes, venaient de prendre un redoutable développement. La famine et la guerre avaient supprimé toute les ressources du peuple des campagnes, et des multitudes de misérables se réfugiaient dans le crime. Le Beau voi sis et la Brie furent les premiers théâtres de leurs fureurs; les autres provinces voisines de Paris ne tardèrent pas à subir le même sort ; de toutes parts la jacquerie assiégeait les châteaux, forçait les nobles, égorgeait les chevaliers, outrageait et déshonorait les châtelaines, se parait de leurs dépouilles sanglantes et triomphait sur des ruines. Leur chef principal était un paysan qui s'appelait Guillaume Caillet, et plusieurs lui donnaient le titre de roi. L'histoire ne saurait redire leurs excès sans horreur; aucune expressiou ne pourrait retracer leurs vengeances hideuses; il n'y avait de grâce ni pour l'âge ni pour le sexe ; ils torturaient leurs prisonniers, brûlaient jusqu'aux petits enfants, et ne laissaient que cendres et sang là où ils avaient passé.
Durant cette guerre sauvage, à laquelle les nobles mirent fin par de terribles représailles, Paris était demeuré au pouvoir de Marcel et des chefs du parti populaire. On ignore par quels efforts inouïs le prévôt des marchands trouvait le moyen de faire entrer des vivres dans la capitale et de nourrir le peuple affamé ; on sait seulement que le
(135I4M) LIVRE VIII. CHAPITRE II. l5l
Dauphin, qui occupait militairement la campagne aux abords de cette grande ville, interceptait les convois et empêchait les arrivages. Insensiblement les souffrances de la population deviprent intolérables , et Marcel „ hors d'état de faire face à des circonstances si difficiles , cherchait tour à tour à s'allier aux Jacques , puis au roi de Navarre, qui les combattait et hâtait leur destruction;. Les démagogues de Paris, travaillés en tous sens par des forcenés, prenaient ouvertement parti pour la jacquerie , et reprochaient à Charles le Mauvais, comme un acte de trahison envers le peuple, de faire la guerre aux brigands. Arrivée sur cette pente la révolution accomplissait la destinée de toute révolte antisociale, de toute idée fausse. Ce n'était plus d'institutions modérées et libres qu'il s'agissait de doter le peuple ; qu'importait désormais un simple changement de dynastie? Une organisation républicaine et fédérative, analogue aux constitutions des villes italiennes et des cantons suisses, ne pouvait plus suffire aux appétits des multitudes; le dernier mot du mouvement était la jacquerie, idée terrible et impitoyable que, depuis les anabap-* tistes clu seizième siècle jusqu'aux communistes des temps modernes, les peuples ont exhumée à plusieurs reprises, sous d'autres noms.
Charles de Valois et Charles le Mauvais , représentant l'un et l'autre une dynastie, ne voulaient s'appuyer ni sur les démagogues ni sur les Jacques. Ils soutinrent l'un contre l'autre une guerre qui désola les villes et les èampagnes voisines de Paris, et à laquelle mit fin un traité de paix aux termes duquel le roi de Navarre renonçait à ses prétentions sur la capitale. A peine eut-il signé cette trêve qu'il essaya de la violer et qu'il renoua d'activés intelligen-
ces avec Etienne Marcel. Le prévôt des marchands, réduit à toute extrémité , prit la résolution d'ouvrir en secret au Navarrais et à ses troupes une des barrières fortifiées de Paris, connue sous le nom de bastille de Saint-Denis. Dans la nuit du 3i juillet au Ier août il essaya de changer la garde qui occupait ce poste et de la remplacer par des hommes à sa dévotion, qui ne mettraient aucun obstacle à l'entrée de Charles le Mauvais. Or, cette nuit-là même , s'il faut en croire le récit de Froissart, l'un des échevins du parti modéré , Jean Maillard , qui jusqu'alors avait agi de concert avec Marcel, se détermina à déjouer ses projets et à livrer Paris au Dauphin. Ayant donc surpris le prévôt des marchands au moment (i) où Ton allait changer la garde de la bastille de Saint-Denis , il le tua d'un coup de hache et fit également massacrer ses acolytes.
A la suite de ces événements , le Dauphin-régent rentra
(1) On Ht dans Froissart : ■ Et trouvèrent ledit prévôt des marchands les clefs de la porte en ses mains. Le premier parler que Jean Maillart lui dit , ce fut qu'il lui demanda par son uom : « Étienne, Étienne ! que « faites-vous ci à cette heure? « Le prévôt répondit : « Jean, je suis ici « pour prendre garde de la ville dont j*ai le gouvernement. — Par Dieu!
• répondit Jean Maillart , il ne va mie ainsi ; mais n'estes ci à cette heure
■ pour nul bien. Et je vous le montre , diUil à ceux qui estoient delez
■ lui , comment il tient les clefs des portes en ses mains pour trahir la
• ville. » Le prévôt des marchands s'avança et dit : • Vous mentez. — « Par Dieu ! répondit Jean Maillart, traistre, mais vous mentez. » Et tantost férit à lui et dit à ses gens : « A la mort ! à la mort tout homme de
• son costé ! car ils sont trais très. ■ Là eut grand butin et dur, et s'en fust volontiers le prévost des marchands fui s'il eust pu ; mais il fut si hasté qu'il ne put ; car Jean Maillart le férit d'une hache sur la teste et l'abattit à terre, quoique ce fust son compère, ni se partit de lui jusqu'à ce qu'il fust occis, et six de ceux qui là estoient. et le demeurant pris et envoyé en prison
dans Paris , à la satisfaction du plus grand nombre. « Comme il passoit par une rue, un garnement, traistre outrecuidé par trop grand présomption, va dire si haut qu'il le put ouïr : a Par Dieu ! Sire , si j'en fus cm vous « n y fussiez jà entré. » Et comme le comte de Tancar ville voulut aller tuer le vilain, le prince le retint et lui répondit en souriant : « On ne vous en croira pas, bieau sire (i). » Du reste ce n'était qu'une ville reconquise , et la guerre qui s'agitait tout à l'entour arrêtait indéfiniment la réparation du mal. Ainsi, pour venger la mort de Marcel, « commencèrent le roi de Navarre et ses gens , qu'on appeloit Navarrois , à guerroyer fortement et durement le royaume de France, et par espécial la noble cité de Paris (2). »
Tandis que cette guerre civile désolait le royaume , le régent , redevenu maître de Paris , travaillait à y rétablir l'autorité royale et consolidait son pouvoir par le supplice de quelques démagogues. Les chroniques oublieuses ne nous disent pas si le peuple se soumit promptement ou s'il regretta ses chefs ; tout semble indiquer que sa résignation, commandée par la force, ne lui fit pas perdre le souvenir d'une période féconde en agitations et en crimes , mais aussi durant laquelle la France entrevit d'autres institutions politiques, d'autres formes sociales.
On en était là de l'histoire de Paris lorsque le roi Jean, qui , au début de sa captivité , avait répondu aux propositions du roi d'Angleterre : « Plutôt mourir que de rentrer déshonoré dans mon royaume , » finit par se lasser d'ha-
(1) Christine de Pisau.
(a) Froissart, livre I, partie 11, chap. lxxiv.
i 54 HISTOIRE DE PAHIS. (U50-11M»)
biter la Tour de Londres. Il conclut avec Edouard m un traité déplorable par lequel, en échange de sa liberté, il cédait à nos ennemis la moitié de la France. Les états généraux, surexcités par l'exemple du roi de Navarre , refusèrent d adhérer à ces honteuses stipulations.
Édouard III, déçu dans son attente , recommença la guerre et vint oamper sous les murs de Paris, à Bourg la-Reine (i35<)). Le Dauphin ne disposait d'aucune force militaire qui pût tenir tête à la grande armée anglaise, et le petit nombre de troupes encore placées sous sa main réussissait à peine à contenir la population de Paris. S'exposer à un désastre inévitable en livrant un combat inégal, c'était livrer la capitale du royaume aux factions et même aux Jacques, et laisser détruire, s^ns utilité, des ressources dont on pourrait se servir plus tard: Ne valait-il pas mieux attendre de la mauvaise saison , des maladies contagieuses et des fatigues , un appui sérieux et certain , qui ne manqua pas aux Français? Pous- N sant jusqu'aux extrêmes limites ce système de temporisation , le Dauphin fit livrer aux flammes les faubourgs de la rive gauche , que menaçait l'armée d'Edouard et où elle aurait pu s'établir. Le roi d'Angleterre parut un moment renoncer à se rendre maître de Paris ; mais il reprit le cours de ses dévastations. « Ainsi tournoyant tout le pays cheminoient le roi d'Angleterre et ses gens, qui détruisoienl tout devant eux. Ainsi étoit guerroyé le noble royaume de France de toutes parts qu'on ne savoit auquel entendre. » (Froissart.)
Édouard ne tarda pas à menacer de nouveau Paris. Ce prince s'empara de Montlhéry, d'Arpajon, et ruina villages et châteaux. Son armée s'étendait jusqu'à Mont-
(ittO-i**) LIVRE VIII. CHAPITRE 11. l55
rouge, Issy, Vaugirard et Vanves, c'est-à-dire jusqu'aux portes de la capitale. Celait un spectacle digue de compassion de voir affluer à Paris tous les habitants des villages d'alentour, hommes, femmes et enfants tout éplorés, pour y trouver asile.
« Le jour de Pâques, 5 avril i36o, on vit, dans la seule église des Carmes , dix paroisses de la campagne faire leur communion pascale. Le lendemain il y eut ordre de mettre le feu aux faubourgs de Saint-Germain des Prés, de Notre-Dame des Champs, ou de Saint- Jacques, et de Saint-Marceau , avec permission à tout le monde d'en enlever ce qu'on pounoit, pour empêcher l'ennemi d'en profiter. Il resta pourtant après cet incendie plusieurs maisons entières. L'armée anglaise demeura toute la semaine de Pâques devant Paris , ou s'étoit renfermé le régent avec une forte garnison et bien muni de provisions. Le roi Edouard l'envoya défier au combat; mais, sur son refus, il ne crut pas être en mesure de le forcer dans la capitale (i). »
Bientôt Edouard III se vit hors d'état de maintenir son armée dans un pays dévasté, dépourvu d'abri et de ressources, et où l'on ne pouvait se procurer des vivres qu'en occupant au loin la campagne et en faisant la guerre à des ennemis invisibles et présents partout, cest-ci-dire aux paysans de la banlieue de Paris, qui attaquaient les convois et massacraient les hommes isolés. Alors il se replia sur la Beauce. Or, comme l'armée anglaise approchait de Chartres, un épouvantable ouragan éclata sur le pays; le vent, la pluie, la grêle, le tonnerre mêlaient leurs ravages et leur
(1) Félibien.
fureur; les hommes et les chevaux périssaient. Alors l'intrépide Édouard reconnut l'intervention miraculeuse du Ciel; il se jeta à genoux, et, les yeux tournés vers les hautes tours de la cathédrale , qu'on peut apercevoir à la distance de plusieurs lieues, il implora l'intercession de Notre- Dame de Chartres et fit vœu d'accorder la paix à la France. L'orage ayant cessé, le roi d'Angleterre n'oublia point ses engagements et la paix fut signée à Brétigny ; elle coûta à la France une partie considérable des États de la langue d'Oc , entre autres le Poitou , le Limousin et l'Aquitaine ; mais Édouard rendit toutes ses conquêtes du Nord, à l'exception de Calais et de Guines (i36o). On convint en même temps que la rançon du roi Jeau serait de trois millions d'écus d'or.
Jean revint en France; mais, le duc d'Anjou, son fils, l'un des otages qu'il avait laissés pour sa rançon, s'étant évadé d'Angleterre, le malheureux roi retrouva toute sa loyauté chevaleresque et retourna à Londres prendre ses fers. Ce fut deux mois après qu'il mourut dans cette ville (i364).
Le roi Jean, peu de temps après son avènement au trône, avait rendu une ordonnance pour assurer la tranquillité des bourgeois et améliorer la police intérieure de la ville. Cette ordonnance commençait par proscrire les mendiants valides , les truands, comme on les appelait , gens de vagabondage et d'oisiveté , toujours à charge et souvent redoutables aux bourgeois paisibles. Il leur fut ordonné de vider la ville sous trois jours après la promulgation de l'ordonnance, sous peine d'être mis en prison, au pain et à l'eau, pendant quatre jours, la première fois, exposés au pilori, la seconde et la troisième marqués d'un
fer chaud. Défense aux fidèles de faire la charité à ces mendiants indignes; défense aux gouverneurs des hôpitaux de donner retraite dans leurs maisons à personne si ce n'est aux malades , ou pour une nuit seulement aux pauvres passants, et surtout défense d'y recevoir les truands sains de corps et de membres. Défense aux taverniers de garder chez eux des joueurs de dés ou autres personnes diffamées, sous peine de soixantesous d'amende, et de donner à boire après le couvre-feu sonné à Notre-Dame, sous la même peine. L'ordonnance réglait fort au long la police relative à chaque corps de métiers : boulangers, marchands de vin, bouchers, chandeliers, poulaillers, marchands de draps, corroyeurs, et atteignait jusqu'aux revendeurs, auxquels elle défendait de vendre aucune marchandise en prélevant plus de deux sous par livre au-dessus du prix coûtant. Elle contenait jusqu'aux dispositions les plus minutieuses , telles que la défense de balayer les rues pendant la pluie pour ne pas trop salir la rivière.
]58 HISTOIRE DE PARIS. (tSM-1580)