‹ Histoire de Paris depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Tom. 2Chapitre 7 sur 46 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Pari, tous Charles V, dit le Sage (1964-1380 ).

Charles V était formé à la dure école de l'adversité; il en mita profit les leçons. Ce fut un prince prudent, habile, ami de la paix, et sachant diriger la guerre du fond de son cabinet.

L'intérieur du royaume était pillé, ravagé, désolé par des bandes de militaires licenciés et d'aventuriers audacieux, qui se donnaient le nom de grandes compagnies ; les coffres de l'État étaient épuisés par la rançon de Jean; l'autorité royale affaiblie par des révoltes , celle des états généraux mal définieet contestée. L'anarchie et le désordre étaient partout.

Par les soins d'Édouard III, roi d'Angleterre, le corps du roi Jean fut ramené à Paris, déposé d'abord à l'abbaye Saint-Antoine des Champs , puis conduit en cérémonie à la cathédrale, et de là à Saint-Denis, ou il fut inhumé le 7 mai. Le cercueil royal était porté, suivant la coutume, par les gens du parlement de Paris, <c pour ce qu'ils représentent, disent les chroniques, la personne du roi au faict de la justice, qui est le principal membre de sa couronne, et par lequel il règne et a seigneurie (i). » Ce pieux devoir n'aurait pu être rendu au prince par les officiers du parlement si le nouveau roi ne les eût , dès le 28 avril

(1) Chron. de Saint- Denis, t. VI, p. a3i.

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précédent , confirmés dans leurs fonctions ; car à cette époque les charges de justice étaient censées vacantes par la mort du roi (i). Aussitôt après la messe des funérailles Charles « alla au préau du cloistre de l'église de Saint- Denis, et là, appuyé à un figuier estant audit préau, reçut l'hommage des Pairs et des grands barons (2) ; » puis il partit pour Reims, où il fut sacré, le 19 mai , avec la reine sa femme, Jeanne de Bourbon, par l'archevêque Jean de Craon.

Au retour de leur sacre le roi et la reine firent leur entrée solennelle à Paris le 24 mai. « Ils allèrent d'abord faire leurs prières à Notre-Dame, et se rendirent ensuite au palais, où il y eut festin et joutes l'après-dînée. Le recteur de l'Université, à la tête des quatre facultés, harangua le roi le même jour sur son avènement à la couronne. Le lendemain il y eut encore au palais un festin où tous les évêques présents à Paris furent invités. Le repas fut suivi, comme la veille , d'une grande joute où le roi de Chypre se distingua (3). »

Charles, justement surnommé le Sage , travaillait à rétablir à Paris la sécurité et l'ordre, à faire rentrer ses vassaux dans l'obéissance et à délivrer la France des Anglais. Il ne nous appartient pas d'aborder le récit de ceux de ces grands événements qui ne se rattachent pas directement aux annales de Paris; il nous suffira de les indiquer.

La guerre avait éclaté de nouveau entre les Anglais et la France. L'Angleterre se mit en devoir de conserver ses conquêtes. Pendant que le prince de Galles marchait vers

(1) Félibien, t. , p. 65a.

(a) Chron. de Saint-Denis, t. VI, p a3a.

(3) Félibico,t.I,p. 65a.

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le Poitou avec une armée et ternissait sa gloire en livrant la malheureuse ville de limoges à la fureur de ses troupes, un chef d'aventuriers, nommé Robert Kuol les, envahissait le nord, à l'instigation d'Édouard III, et poussait ses ravages jusqu'aux portes de Paris. Dans ce double danger du Guesclin, malgré ses refus, se vit contraint d'accepter l'épée et le rang de connétable. Ainsi un pauvre chevalier breton occupait la seconde place du royaume, et le roi plaçait sous ses ordres même les princes du sang. Cette haute confiance ne fut point trompée ; la victoire suivit partout le connétable. Pendant qu'il triomphait sur terre , les flottes française et castillane , sous les ordres d'Yvain de Galles, détruisaient les vaisseaux du roi d'Angleterre en vue de la Rochelle. La campagne suivante produisit des avantages plus considérables (1871); le Poitou, l'A unis, la Saintonge rentrèrent sous la domination de la France. Édouard voyait toutes ses conquêtes lui échapper pièce à pièce, et dans son dépit disait, en parlant de Charles V : « Jamais roi ne s'est moins armé et ne m'a donné tant à faire. »

Vers le même temps ( 1372) une puissante armée an* glaise débarqua à Calais et traversa du nord au midi toute la France. On ne risqua contre elle aucune bataille rangée ; on se contenta de fermer les places et d'affamer les campagnes. Ce système réussit; l'armée anglaise brûla beaucoup de villages et de moissons, mais elle périt presque tout entière par la famine ou les maladies.

Ijcs premières années du règne de Charles V n'avaient pas entièrement été absorbées par la guerre ; les chroniques mentionnent des cérémonies et desfêtes, des améliorations et dos travaux qui réjouirent le peuple de Paris ou

attestèrent le soin que prenait le roi d'assurer le bien -cire et la splendeur de cette ville.

En i366 le duc de Bretagne, Jean IV, était venu à Paris rendre l'hommage féodal à Charles V, son suzerain, et la solennité avait eu lieu en grande pompe, u Et le nouveau vassal , disent les naïfs historiens de l'époque, se partit du roy en bonne grâce et amour, comme il sembloit; et si lui fîst le roy de beaux dons de joyaux et de chevaux (i). » Félibien ajoute que dès l'année i364 le roi Charles avait donné au duc de Bretagne Y hôtel de Bourbon ou de Forests, situé rue de la Harpe, près de la rue Pierre-Sarrazin (2).

Tandis que les Français et les Anglais guerroyaient en Espagne pour ou contre don Pèdre, la courtoisie chevaleresque du roi de France accueillait avec magnificence à Paris l'un des fils d'Edouard. « L'an de grâce i368, le dimanche 16 avril, jour de Quasimodo , messire Lyonnel , duc de Clarence, second fils du roi d'Angleterre, vint à Paris, allant en Italie. Monseigneur Jehan, duc de Berry , et messire Philippe , duc de Bourgogne, frères germains du roi de France, allèrent jusqu'à Saint-Denis à sa rencontre et le menèrent descendre droit au Louvre, où étoit ledit roi, qui le reçut fort honorablement. 11 eut sa chambre bien parée et ornée , et dîna et soupa au Louvre avec le roi. Le lendemain ledit Lyonnel dîna avec la reine en l'hôtel du roi, près de Saint Pol, et l'on y fist une très-grande feste. Et après dîner, quand on eut dansé et joué , ledit Lyonnel et les deux frères du roi , qui l'accompagnoient partout, s'en ' retournèrent au Louvre

(1) Chron. de Saint-Denis, t. VI, p. aA3. (a) Félibien, 1. 1. p. 637.—

IIIRT. DF. PARIS. — T. II. 1 l

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vers le roi et soupèrent avec lui. Et le mardi ensuivant, dix-huitième jour du mois d'avril , lesdits ducs de Berry et de Bourgogne donnèrent à dîner et à souper audit Lyonnel et à ses chevaliers et à d'autres personnes, en l'hôtel d'Artois, puis ils allèrent coucher âu Louvre. Et le mercredi ensuivant ledit Lyonnel dîna et soupa avec le roi , qui lui fit , ainsi qu'à ses gens , de grands dons qu'on estimoit à vingt mille florins et plus (i). »

Bientôt après, le 3 décembre i368, l'enfant royal, qui fut depuis le malheureux Charles VI , naquit en V ostel près Saint-Pol. Le roi, disent les chroniques, alla à Notre-Dame, et fit chanter une belle messe devant l'image de la sainte Vierge, à l'entrée du chœur; après quoi il fit donner aux ordres de Paris grand foison de florins \jusques au nombre de trois mille et plus.

« Le mercredi ensuivant ledit fils du roi fut baptisé en l'église de Saint-Pol par la manière qui s'ensuit. Dès le jour de devant avoient été faites des enceintes de bois devant l'église, et dans l'église devant les fonts baptismaux, par crainte qu'il n'y eust trop presse de gens. Premièrement il y avoit devant ledit enfant deux cents valets portant des torches , qui tous demeurèrent dans la rue , à l'exception de vingt-six qui entrèrent dans l'église. Après étoient messire Hue de Châtillon, seigneur de Dampierre, maître des arbalétriers , qui portoit un cierge en sa main , et le comte de Tancarville , qui portoit une coupe en laquelle étoit le sel , et il avoit au cou une toile dont ledit sel étoit couvert. Et après venoit la reine, Jeanne d'Evreux, qui presque portoit ledit enfant surses bras. Monseigneur Char-

(i) Chron, de Saint 'Déni s., t. VI, p. 25i.

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les, seigneur de Montmorency, et monseigneur Charles, comte de Dammartin , étoient à côté d'elle. Ils sortirent ainsi dudit hôtel du roi par la porte qui est au plus près de l'église. Et tantôt après ledit enfant étoient le duc d'Orléans, oncle du roi , le duc de Berry , le duc de Bourbon, frère de la reine, et plusieurs autres grands seigneurs et dames; la reine Jeanne, la duchesse d'Orléans, sa fille, la comtesse d'Harcourt et la dame d'Albret, sœur de la reine, lesquelles étoient bien parées en couronnes et en joyaux; et après plusieurs autres dames et demoiselles bien parées et bien ornées (i). Et ainsi fut apporté l'enfant jusqu'à la porte de l'église de Saint-Pol , à laquelle porte étoient, attendant ledit enfant, le cardinal de Beauvais, qui baptisa l'enfant , et le cardinal de Paris , en sa chape de drap, sans autres ornements, et les archevêques de Lyon , de Sens, et les évêques d'Evreux, de Coutances, deTroye, d'Arras, de Meaux, de Beauvais, de Noyon et de Paris, et les abbés de Saint-Denis, de Saint-Germain des Prés, de Sainte-Geneviève , de Saint- Victor, de Saint-Magloire, tous en mitres et en crosses. Et le tint sur les fonts ledit seigneur de Montmorency, et fut ap. pelé Charles , du nom desdits seigneur de Montmorency et comte de Dammartin. Et après fut reporté ledit enfant à l'hôtel de Saint-Pol , par le cimetière de l'église et par une porte par laquelle on entroit audit hôtel , pour la presse qui estoit devant ladite église. Et celui jour le

(i) « Le tableau de cette procession, fort exact, du moins pour les premiers personnages jusqu'au comte de Dammartin , inclusivement, se reconnaît dans une miniature en manuscrit de Charles V, f° 446, v°. » Bibl. imper., ancien fonds, n" 8395, in-folio. (Chron. de Saint-Denis, t. VI, note de M. Paris.)

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roi fit distribuer, en la couture Sainte-Catherine (du Valdes-Écoliers), huit parisis à tous ceux qui se présentèrent; et il y eut si grant presse que plusieurs femmes y furent mortes (i). »

Vers la même époque on eut à réprimer à Paris une nouvelle secte. « Le dimanche 4e jour de juillet 1372 furent ars en Grève, à Paris, la secte, les abits et les livres des Turlupins, autrement nommés la campaignie de povreté, condamnés de hérésie par messire Mile de Dormans, lors évêque d'Angers et vicaire de l'évêque de Paris, et par l'inquisiteur des hérétiques. Et ce jour en furent deux condamnés : un homme qui étoit mort en la prison de l'évêque de Paris durant son procès , par l'espace de quinze jours ou environ avant ladite condamnation , et une femme appelée Péronne d'Aubenton , autrement de Paris. Et ce dimanche furent ars (brûlés) audit lieu de Grève l'abit et les livres ; et le lendemain , jour de lundi , furent ars , en la place aux Pourceaux, à Paris, ladite Péronne et ledit mort, qui toujours, depuis sa mort , avoit esté gardé en un tonneau plein de chaux (2). »

Charles V, rebuté par le souvenir des troubles qui avaient agité le dernier règne et mis sa vie en péril, se défiait des états généraux et s'abstenait autant que possible de les convoquer. Pour se passer de leur contrôle il établit, sous la dénomination d'aides ordinaires, la permanence de l'impôt, violant du même coup les franchises féodales et les franchises municipales.

Sous le règne de Charles V, et par les soins de ses ha-

(1) Chron. de Saint -Déni s > t. VI, p. 297.

(2) Ibid.

biles ministres, les contributions, bien que fort augmentées, se percevaient avec régularité et étaient employées avec économie, si bien que la charge du peuple semblait moins lourde. L'ordonnance du i(\ janvier 1*373 , sur la vente du sel, avait déjà indiqué un progrès marqué dans le contrôle et la simplicité des perceptions. Les aides, portant sur les objets de consommation, frappaient tout le monde, le noble et le clerc comme le roturier, et c'était un grand soulagement pour le peuple pauvre. Charles V fut le premier à contraindre chaque famille à acheter aux greniers royaux la quantité de sel qu'on supposait lui être nécessaire, sans qu'elle pût se dispenser de faire cette onéreuse acquisition. Il y avait là oppression et violence, mais les besoins de l'État étaient si impérieux qu'on se trouvait forcé de recourir à ce dangereux expédient. Au lieu de payer lui-même le gage des gens de justice Charles V eut l'étrange idée de leur donner pour salaire les amendes qu'ils prononceraient. Cette innovation n'était point heureuse; elle devait tourner contre les contribuables et faire suspecter l'impartialité des juges. Les états convoqués sous le dernier règne avaient institué des commissaires généraux, et au-dessous d'eux des élus pour la répartition et la perception de l'impôt. Charles V conserva ces officiers, qui devinrent des fonctionnaires choisis par la couronne et ne relevèrent plus de l'élection, sinon dans quelques ressorts. Ces officiers, multipliés dans la suite, firent donner aux pays où ils furent établis le nom Sélections et celui de généralités . Les élus veillaient à la perception et à la répartition des impôts, et jugeaient en première instance les questions contentieuses en matière de finances ; les « généraux pour le fait de finances » centralisaient les

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recettes, et les « généraux pour le fait de justice » jugeaient en dernier ressort les procès concernant les impôts. Telle fut l'origine de ce qu'on appela, au quinzième siècle, la cour des Aides. Au commencement de son règne Charles V avait essayé d'établir la liberté de l'industrie, permettant « à tous ceux qui pouvoient faire œuvre bonne d'ouvrer (travailler) en la ville de Paris; » mais les mœurs et les préjugés, plus puissants que la loi , ne permirent pas à cette réforme d'avoir quelque durée, et il fallut attendre quatre siècles pour la réaliser.

Le commerce de Paris, déjà fortement organisé, trouva dans le roi Charles V un protecteur intelligent et éclairé. Grâce aux efforts de ce prince et de son gouvernement, la juridiction du prévôt des marchands et des échevins forma un corps municipal qui embrassait presque toute la ville dans son ressort. La nécessité où se trouva le gouvernement d'imposer différentes aides sur les Parisiens accrut encore l'autorité de ce corps municipal. Les rois lui attribuèrent la connaissance des contestations entre les collecteurs et les habitants, et jusqu'à la révolution de 1 789 l'imposition de la capitation se fit par le prévôt des marchands et les échevins. Ils furent chargés d'une partie de la police, de présider les assemblées des jurés , etc. , etc. Les affaires concernant le commerce se traitaient en commun. Les marchands se rendaient, pour tenir leurs conférences, dans un lieu appelé de toute ancienneté le Parlouer aux bourgeois. Ces assemblées se tenaient, sous la première race, au lieu occupé dans la suite par les Jacobins de la rue Saint- Jacques. Sous les derniers descendants de Charlemagne, cette partie de la ville ayant été détruite par les ravages des Normands, le Parlouer aux bourgeois fut

transféré dans une maison près du grand Chàtelet , où Ton continua de s'assembler jusqu'aux dernières années du règne du roi Jean. Ce fut pendant la prison de ce priuce que Marcel et les échevins firent l'acquisition d'une maison située sur la place de Grève et appelée la Maison aux Piliers. Ce bâtiment avait anciennement appartenu aux Dauphins de Viennois. Le prix de cet achat fut de deux mille quatre cents florins d'or (environ trente-deux mille cinq cents francs).

Charles V avait renoncé à résider en sa demeure royale du Louvre et avait fait construire l'hôtel Saint-Pol ou Saint-Paul , dans un emplacement qui , de nos jours , se trouve près de l'église Saint-Paul -Saint-Louis; il avait donné à cette résidence le nom solennel d'hôtel des grands esbattements. Dans les lettres patentes par lesquelles il réunissait ce palais irrévocablement au domaine de la couronne, il déclara qu'il le faisait <c pour la singulière affection qu'il portoit audit hôtel, auquel, en plusieurs plaisirs, il avoit acquis et recouvré, à l'aide de Dieu, santé de plusieurs grandes maladies. » Quoique ce palais fût somptueux pour le temps, c'était moins la magnificence des bâtiments que l'aspect riant de ses jardins, étendus le long des bords de la Seine, qui faisait de ce séjour un lieu de délices pour le roi.

Jusques à Charles V, et depuis l'avènement des Valois, nos souverains avaient eu pour résidence tantôt le palais de la Cité, qu'ils allaient abandonner au Parlement, tantôt la forteresse appelée la grosse Tour du Louvre. C'est dans cette tour, comme on l'a vu plus haut, qu'à dater de Philippe-Auguste les hauts barons, les grands feudataires étaient venus , l'un après l'autre , prêter aux rois ser-

ment et hommage. Alors on ne disait pas que telles terres, telles seigneuries étaient soumises à l'autorité du prince, mais, suivant la formule féodale, on d isait qu'elles relevaient delà grosse Tour du Louvre. Charles V répara et accrut ce palais. « Le chastel du Louvre , dit Christine de Pisan , fist édifiera neuf moult notable et bel édifice, a La grosse Tour, nommée Tour Neuve, Tour Ferrand, Tour Philippine, était ronde et entourée d'un fossé large et profond ; ses murs avaient treize pieds d'épaisseur près du sol et douze pieds aux étages supérieurs ; elle communiquait au reste du château par un pont et une galerie de pierre; une porte de fer en interdisait l'entrée. Par quatre autres portes fortifiées, appelées porteaux, on pénétrait dans les bâtiments du Louvre ; mais la principale entrée ( voir la gravure ci-contre) donnait sur le bord de la Seine. L'intérieur du château renfermait une chapelle, un arsenal , des jardins et un grand nombre de cours.

Toujours dominé par le souvenir des épreuves qu'il avait endurées sous sa régence et durant la captivité du roi Jean, Charles Y crut devoir élever, en avant de la porte Saint- Antoine et à l'extrémité de la rue de ce nom, une sorte de forteresse destinée à tenir le peuple en respect et à servir de prison aux criminels d'Etat; nous voulons parler de la trop fameuse Bastille dont la première pierre avait été posée en 1369, et qui fut construite sous la direction de Hugues Aubriot , prévôt des marchands. Charles V fut un grand bâtisseur; il éleva les châteaux de Beauté, de Plaisance et deMelun ; il songea à unir par un canal la Loire à la Seine ; il ne négligea rien pour réparer les désastres de nos flottes. Christine de Pisan, qui a écrit la vie de Charles V, donne sur le caractère et les habitudes

de ce prince des détails pleins d'intérêt, dont nous ne pouvons extraire que ce qui se rattache plus ou moins directement aux souvenirs du vieux Paris et; de la banlieue.

« Aulcunes fois, dit sa Chronique, avenoit, et assez souvent au temps d'esté, que le roy aloit esbaltre en ses villes et chasteauls hors de Paris, lesquelz moult richement a voit fait refaire et réparer de solennelz édifices... Là chaçoit aulcunes foiz et s'esbattoit pour la santé de son corps; mais en toutes ses alées, venues et demeures, estoit tout en ordre et mesure gardée. » Jamais bon prince ne sut mieux se faire porter le respect qu'on lui devait. Homme comme un autre en particulier, il était toujours roi en public. Il montait un beau cheval richement enharnaché ; ses habits étaient magnifiques ; ses gens d'armes marchaient devant et derrière, armés comme pour aller au combat ; ses écuyers portaient devant lui le manteau d'hermine, Tépée et le chapeau royal. 11 marchait seul; ses frères et les princes du sang, qu'on appelait alors les seigneurs du sang, suivaient à quelque distance et ne l'approchaient jamais qu'il ne les appelât. « Après luy, plusieurs groz destriers, moult beauls, en destre estoient menez, aornez de moult riche harnois de parement ; et quant il entroit en bonnes villes, ou à grant joie du peuple estoit receus, ou chevauchoit parmi Paris, où toute ordonnance estoit gardée, biensembloit estât de très-hault, magnifie, trèspuissant et très-ordené prince. »

Pour compléter cette esquisse nous voudrions pouvoir emprunter encore aux chroniques de ce siècle le récit du voyage que l'empereur Charles IV fit en l'an 1377, époque à laquelle ce souverain voulut revoir la France, où il

avaitpassé sa jeunesse, et présenter au roi son filsVenceslas, récemment élu roi des Romains. Contraint de nous renfermer dans un cadre trop étroit peut-être, nous nous bornons à citer quelques passages de ce curieux épisode.

<t Avint, dit Christine de Pisan, en Tan 1^77, que l'empereur de Romme , Charles le Quart de ce nom , escripst de sa main au roy Charles qu'il le vouloit venir veoir ; de laquelle chose le roy fut moult joyeulx, et en toutes manières se pourpensa comment selon sa digneté le pourroit honnorer et festoyer. Et quant il sceut le temps, tantost envoya à Reims, jusques à Mouson et à l'entrée de son royaume, par où l'empereur debvoit venir, le comte de Salebruche (1), etc.

« Le lundi ensuivant, quart jour dejenvier, pour ce que entrer debvoit à Paris, se fist l'empereur en ladicte esglise de Saint-Denis porter devant les corps saints, et se fist porter tout entour les chaces, et baisa les reliques, le chief, le clou et la couronne. Quant ses dévorions ot faictes, demanda à veoir les sépultures des roys, et par espécial du roy Charles et de la roy ne Jehanne, sa femme, du roy Phelippe et de la royne Jehanne, sa femme, èsquelz cours, ce dit-il , avoit esté nourris en sa jeunece, et que moult de bien lui avoyent fait ; aussi volt veoir le sépulcre du roy Jehan. L'abbé et le couvent pria affectueusement que, en présent, déissent à Dieu recommandacions des ames de ces bons seigneurs et dames, qui là gisoyent; laquelle chose fu faicte. Après, quant en sa chambre fut venus, vint en la court, devant ses fenestres, le seigneur delà Rivière, et Colartde Tanques, escuyer de

1) Saarhrurk.

corps , et, de par le roi, luy présentèrent un bel destrier et un courrier moult richement ensellez et à moult bel ha mois aux armes de France ; dont il mercia le roy grandement, et dist qu'il monteroit dessus à l'entrer à Paris. Se partit de Saint-Denis et vint en littiere jusques à la Chapelle, car grief lui estoit le chevauchier. Au-devant lui alerent le prévost de Paris et celluy des marchans,les eschevins, les bourgeois, tous vestus de livrée, en bel arroy et bien montez, jusques environ, qued'eulx que (tant deux que) des officiers du roy, quatre mille chevaulx. Le prévost de Paris, faisant la révérance, complimenta l'empereur, etc. »

Les Chroniques de Saint-Denis, racontant avec plus de précision encore le même événement, ajoutent ici : « Et alors lesdits prévôts et échevins avec les bourgeois vinrent ensemble jusques à Paris, et étoient bien en la compagnie, tant des officiers du roi que des gens de la ville de Paris, quatre mille chevaux et plus. Ledit empereur ainsi accompagné vint à la Chapelle Saint-Denis, et là se fit descendre de la litière de la reine en un hôtel, et fut mis à cheval sur le destrier que le roi lui avoit envoyé à Saint-Denis, lequel étoit morel (noir); et seinblablement monta le roi des Romains sur celui que le roi lui avoit envoyé, lequel étoit pareillement noir. Et le roi de France les leur donna de cette couleur, parce que, suivant les coutumes de l'empire, les empereurs ont l'habitude d'entrer dans les bonnes villes de leur seigneurie sur un cheval blanc ; et le roi ne voulait pas que ce fût ainsi, afin qu'on n'y pût voir aucun signe de domination.

« Le même jour et à la même heure, le roi de France, monté sur un grand palefroi blanc, richement ensellé aux

armes de France, sortit du palais. Il étoit vêtu d'une cotte d ecarlate vermeille et d'un manteau fourré à fonds de cuve. En sa tête étoit un chapeau à bec, de forme ancienne, très-richement brodé et couvert de perles. En sa compagnie étoient quatre ducs, ceux de Berry, de Bourgogne, de Bourbon et de Bar, les comtes d'Eu , de Boulogne, de Coucy, de Sarebuche, de Tancarville, de Sancerre, de Dammartin, dePorcien, de Grand-Pré, de Siaume et de Braine, et plusieurs grands seigneurs, bannerets, chevaliers, grands gentilshommes, si nombreux qu'on ne pouvoit les compter. Beaucoup de prélats allèrent au dehors de la porte Saint- Denis au-devant de l'empereur ; ils étoient tous en chapes romaines, par l'ordonnance et commandement du roi, et étoient grandement montés et accompagnés de leurs chapelains et autres gens de leurs robes. Les seigneurs et princes dessus dits étoient montés sur grands chevaux, plus hauts que les coursiers, et grandement accompagnés de chevaliers et d'escuiers , portant chacun les livrées de leur seigneur. Et aussi a voit le roi des officiers de tous états, en très-grant quantité, vêtus d'un costume divers ; c'est assavoir : chambellans , de deux paires de robes, les unes de velujrau (velours) et les autres de deux parties escarlates; les maistres d hôtel, de deux velours, inde et tenné ; les chevaliers d honneur , de velours vermeil ; les écuyers du corps et d'écuyerie, de camocas bleu ; les huissiers d armes , de deux camocas partie de bleu et rouge, etc.

« Le roi, à cause de son nombreux cortège, mit à sortir de la cour du palais plus d'une demi-heure, et s'avança droit sur le chemin de Saint- Denis, en passant par la porte et bastille de Saint-Denis. L'ordonnance des

gens du roi étoit si bien faite qu'il y avoit peu de confusion, eu égard à la multitude de gens. Devant marchoient tous les chevaliers et écuiers, les arbalétriers à cheval et les sergens d'armes. Devant le roi étoient le maréchal de Blainville et les écuiers de son corps, qui avoient deux épées à écharpe et les chapeaux de paremens ; puis le fils du roi de Navarre et les comtes d'Harcourt et de Tancarville, et par derrière des huissiers d'armes. Et après les quatre ducs dessus dits et plusieurs autres comtes et barons, les prélats venoient deux à deux, les archevêques et les évêques en premier. Suivoient les grands chevaux et palefrois du roi, très-richement ensellés, que les valets conduisoient en bride, monté sur d'autres chevaux, vêtus tous d'une robe, et portant, en la manière accoutumée, les paremens de France en écharpe. Le palefrenier du roi étoit devant les écuiers de corps, monté sur un grand coursier ; il portoit le parement du roi en velours et brodé, et autour du cou les fleurs de lis pourfilèes de perles en écharpe, suivant la coutume. Avec les sergens d'armes du roi étoient devant les deux trompettes du roi, à trompes d'argent et penonceaux brodés, qui sonnoient de temps en temps pour donner le signal de la marche.

« Et ainsi chevaucha le roi depuis son palais jusqu'à moitié chemin du Moulin à vent et de la Chapelle, où il se rencontra avec l'empereur. 11 fallut du temps pour qu'ils pussent venir l'un à l'autre, tant étoit grande la foule. Ledit empereur ôta sa barrette et son chaperon, et le roi fit de même ; mais le roi ne voulut trop approcher de l'empereur , de peur que son cheval ne touchât à ses jambes, où il avoit la goutte. Ils se prirent les mains l'un et

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l'autre et s'entre-saluèrenf, et le roi dit à l'empereur qu'il étoit le bien-venu et qu'il avoit un grand désir de le voir, 11 alla ensuite saluer le roi des Romains de la même manière, puis retourna devers l'empereur, qu'il fit mettre à sa droite, bien que celui-ci s'en excusât longuement, et le roi des Romains fut mis à gauche. Ainsi chevaucha le roi entre l'empereur et son fils, tout le chemin et tout le long de la ville de Paris jusqu'à son palais , par l'ordonnance et en la manière qui s'ensuit. Premièrement fut ordonné par le roi que les gens de la ville , pour ce qu'ils étoient en trop grande quantité, demeurassent aux champs, sans rentrer dans la ville, jusques à ce que l'empereur, le roi et tous leurs gens fussent entrés et passés en la ville, et ainsi fut fait. Le roi avoit aussi fait crier le jour devant que nul ne fût si hardi d'occuper à pied ou en voiture le chemin de la grande rue qui conduit au palais, ni qu'il bougeât de la place où il s'était mis pour voir passer le cortège.

« Pour garder (pour s'assurer) que ainsi fust faict, furent mis sergens par les rues, qui gardoyeut le peuple d'eulx bougier de leurs places tant qu'ils fussent passez. A l'entrée de Paris descendirent à pié trente sergens d'armes, à tout leurs maces d'argent et leurs espées en escharpes, bien garnies et ouvrées, prisrent le travers de la rue ; et comme l'empereur eus{ fait dire au roy « que, drès qu'il « seroit à Paris, il ne vouloit estre servi ne mes des gens du « roy, en laquel garde il se mectoit, » le roy luy octroya ; el, pour ce, cesdits sergens, pour luy faire honneur et garder de la presse, estoyent environ, luy. Le roy fist convoyer devant, par le seigneur de Coucy, les gens de l'empereur, et mener au pal lais, etc.

}jG HISTOIRE DE PARIS. (15M-1S»)

« A Tentrée dudict pallais furent faictes barrières, et à l'entrée des merceries et de la grantsale, et sergens d'armes pour les garder ; et fu ordonné que, à Tentrée de la porte du pallais, nulz chevaulx ne s'arrestassent, ains passassent tout oultre ceulx qui là arriveroyent , et s'espandissent par les rues, affin que presse ne fust à l'entrer; et ainsi fu fait. Parquoy, quant l'empereur et le roy arriva, il n'entra mie en la court plus de cent chevaulx , et tout à large y entrèrent lesdits princes, et ainsi arrivèrent droit au perron de marbre, environ trois heures après midv; et pour ce que aisiéement, pour cause de sa goutte, ne se povoit l'empereur soustenir, le roy fit estre preste sus ledit perron une chayère couverte de drap d'or; et là fu porté entre bras par les susdits chevaliers qui en avoyent la garde, en ladicte chayère, et assis.

« Si comme l'empereur en la chayère seoit, le roy à lui vint et lui dist « que bien fust-il venus, et que on- « ques prince plus voulentiers n'avoit en son pallais veu. » Adont le baisa, et l'empereur du tout se deffulaet le mercia. Lors fist le roy lever l'empereur à tout sa cheyère, etcontremont les degrez porter en sa chambre. Et aloit le roy d'un costé, et ainsi le convoya en sa chambre de bois d'Irlande, qui regarde sus les jardins et vers la Saincte-Chapelle, qu'il lui avoit fait richement appareillier ; et toutes les autres chambres derrière laissa pour l'empereur et son filz ; et il fu logié ès chambres et galatois que son père le roi Jehan fist faire.

« Lendemain le prévost des marchans et es eschevins, à l'eure que l'empereur disnoit, entrèrent en la chambre, et, de parle roy, luy présentèrent une nef pesant neuf vingt et dis mars d'argent dorez et très- richement ouvrée, et

£136*1380) LIVRE Mil. CHAPITRE f II. J-J-

deux grands flacons d'argent esmailliez et dorez, du poids de soixante -dix mars; et à son filz une fontaine moult bien ouvrée et dorez, du poids de quatre-vingt et treize marcs, avec deux grans poz dorez de trente marcs; dont l'empereur grandement remercia la ville et eulx aussi (i). »

Les chroniques font une longue et minutieuse description du souper, qui eut lieu dans la grande salle du palais de justice. « Le souper, y est-il dit, fut long et servi à si grande profusion de mets qu'il seroit difficile de s'en souvenir. Audict souper, dans ladicte salle, furent, au rapport des hairaus (hérauts), de huit cents à mille chevaliers, tant du royaulme de France que de l'estranger, et une grande multitude de gens d'état. Cependant le service fut fait très-honnêtement et sans désarroi, et tous ceux qui mangèrent audit palais furent servis avec diligence, aussi bien les basses et lointaines tables comme les hautes et plus prochaines. Après souper le roi et le roi des Romains s'en allèrent en la chambre du parlement, accompagnés cfes prélats, princes, seigneurs et chevaliers dessus écrits, tant qu'il put en entrer. Là étoient les ménestrels de bas instrumens, qui jouèrent comme d'ordinaire. Ladite chambre éloit noblement parée à fleurs de lys et noblement éclairée ; aux deux côtés du lit de parade étoient deux grandes chaises, au-dessus desquelles étoit un ciel à bordure de fleurs de lys. Quand on servit le vin et les épices le duc de Berry donna les épices au roi et le duc de Bourgogne donna le vin. Le roi se retira ensuite dans sa chambre, et il fit accompagner le roi des Romains à travers la salle par ses frères, les ducs dessus nommés et plusieurs autres

(i) Christine de Pisan, Histoire de Charles /',

uist. ne PAÎU3. — t. u. 12

I78 HISTOIRE DK PARIS. (15M-15M)

seigneurs et chevaliers. Ainsi finit la journée dudit mardi, qui fut le 5e jour de janvier.

- « Le lendemain, jour de l'Epiphanie, l'empereur fit prier le roi de lui montrer les saintes reliques, et il ajouta qu'il vouloit celui jour aller à la messe et dîner aupalaisavec lui. Le roiet l'empereur se lovèrent donc bien matin, et on fit garder les portes du palais plus étroitement qu'auparavant par les chevaliers et écuyers de l'hôtel, parce que la veille les sergens d'armes et sergens du Ghâtelet y avoienttrop laissé passer de gens. Elles furent si bien gardées que nul n'y entra que che valiers et écuyers ou autres gens 'd'état. L'empereur et le roi allèrent donc paisiblement et sans trop grande presse en la Sainte-Chapelle. CommeJ'empereur vouloit monter devant la châsse et voir les saintes reliques, quoique l'esea lier fût étroit et difficile, il ne put être transporté dans sa chaise, mais il se fit tirer par les bras et jambes le long de l'escalier, et arriva jusqu'en haut à grande peine et travail de son corps, pour la grande dévotion qu'il avoit à voir de près les saintes reliques. Quand il fut auprès, le roi ouvrit la sainte châsse, et ledit empereur ôta son chapeau, joignit les mains, et comme en larmes fit là son oraison longuement en trèsgrande dévotion ; puis il se fit soutenir et apporter les saintes reliques à baiser , et le roi lui montra une à une les pièces qui sont en ladite chasse. Lorsque les princes eurent embrassé la châsse, le roi la tourna vers la chapelle et la fit garder par les évêques de Beau vais et de Paris, revêtus de leurs habits pontificaux, portant leurs mitres et leurs crosses. Quand l'empereur fut descendu, il ne voulut pas entrer dans l'oratoire que le roi lui avoit fait préparer, mais voulut être dans la chaise où le trésorier

(1364-1380) LIVRE Vin. CHAPITRE III. 1 79

de la Sainte-Chapelle a coutume de s'asseoir, pour voir mieux et plus longuement lesdites saintes reliques et être mieux à l'opposite du tronc de ladite châsse. Et là on lui couvrit bien honnêtement son siège d'un drap d'or. Le roi se mit en son oratoire, qui étoit près de la porte du vestiaire, et, comme l'empereur n'avoil point de courtines (rideaux), il fit plier les siennes. Au commencement de la messe, et à l'Évangile, il lui envoya présenter avant lui l'eau bénite par l'archevêque de Reims, quoique l'empereur s en défendît beaucoup ; mais le roi le voulut ainsi, parce qu'il vouloit honorer l'hôte qui étoit venu le visiter dans son royaume et qui demeuroit dans son palais. Quand vint l'offrande, le roi; qui avoit fait préparer trois paires d'offrandes, d'or, d'encens et de myrrhe, suivant la coutume, fit demander à l'empereur s'il rioffriroit point'; celui-ci s'excusa en disant qu'il ne pou voit s'agenouiller, à cause de la goutte, et pria le roi d'offrir et de faire selon sa coutume. Belle fut l'offrande du roi. Trois chevaliers, ses chambellans, portoient trois belles coupes dorées et émaillées; en l'une étoit l'or, en l'autre l'encens et en la troisième la myrrhe. Ils s'avancèrent tous trois devant le roi, et, s' agenouillant devant l'archevêque, le premier chevalier fit successivement les trois offrandes, en baisant

chaque fois la main dudit archevêque

« La messe terminée, le roy monta à la sainte châsse et fit baiser les reliques aux princes et gens de l'empereur qui n'y a voient pas encore été; pendant cette cérémonie, qui fut longue, l'empereur se retira dans une chambre de la Sainte-Chapelle, qui avoit été très-bien et honorablement disposée et qui est occupée par les clercs-marguilliers et les gardes de l'église. Quand la châsse fut fermée le roi.

î8o HISTOIRE DE PARIS. (1564 13»)

s'en alla par la chapelle en sa chambre. Alors il envoya vers l'empereur le dauphin de Viennois, son fils aîné, qu'il avoit envoyé chercher en son hôtel de Saint-Pol, avec les ducs de Berry et de Bourgogne, le duc de Bourbon, frère delà reine, le duc de Bar et plusieurs autres seigneurs et chevaliers de grand état. Lorsque l'empereur sut que le Dauphin venoit vers lui il se fit lever de sa chaise, ôtason chaperon et accola le prince; celui-ci s'inclina devant lui sans s'agenouiller. Le roi descendit ensuite de sa chambre et vint chercher l'empereur pour aller manger en la grande salle du palais. On transporta l'empereur sur une chaise; à côté de lui étoit le roi, qui avoit à sa main gauche le roi des Romains; le Dauphin alloit devant, porté sur le cou de ses chevaliers, lisse rendirent ainsi paisiblement par les merceries ( galerie des marchands ) et par la grande salle jusqu'au haut dais de la table de marbre. »

Les chroniques décrivent ainsi l'espèce de drame qui fut représenté devant la noble assemblée : « Au bout delà salle, qui étoit fermée de manière à ce qu'on ne pût voir de dehors, étoit un vaisseau bien garni de voiles et de mâts et très-richement et plaisamment peint et orné. Dans ce vaisseau étoient douze chevaliers, dont les cottes d'armes, les écus et bannières ressembloient à celles des nobles preux qui avoient été a la conquête de Jérusalem avec ledit Godefroy. Sur le devant du vaisseau se teuoit Pierre l'Hcrmite, dans le costume dépeint par l'histoire. Levaisseau fut mis en mouvement par des gens cachés dedans, et il fut mené du côté gauche de la salle jusqu'au grand dais, avec tant de légèreté qu'on eût dit un vaisseau flottant sur l'eau. Alors parut dans le fond, à la place qu'il venoit de quitter, un décor représentant la cité de Jérusalem. U

(1364-1380) LIVHE VJI1. ClIAlMTlU: III. 1 8 f

temple étoit aussi bien dessiné que le permettait l'espace ; on y voyoit la grande tour d'où les Sarrasins ont coutume de crier leur loi. Un homme, vêtu très-proprement en Sarrasin, y crioit la loi en langue arabique. La tour étoit si haute que cet homme touchoit presque le plafond de la salle, et la ville étoit entourée de fortifications défendues par des Sarrasins qui portaient bannières et pennons et étaient armésà leur manière. Ce décor fut également amené jusque devant le grand dais par des gens qui étoient cachés dedans. Les personnages descendirent du vaisseau en bon ordre et vinrent donner l'assaut à la ville; après un combat long et violent, ils s'en emparèrent et jetèrent dehors ceux qui étoient en habit de Sarrasins, après avoir arboré sur les remparts les bannières de Godefroy.

« Après ce spectacle, qui fut mieux exécuté qu'on ne peut le dire, le dîner fut terminé. On ôta les nappes et l'on donna l'eau à l'empereur et au roi des Romains pour laver leurs mains. Malgré les gardes et les barrières, l'empereur craignit d'être trop pressé à l'entrée du parlement, et sur sa demande le roi fit apporter à table les épices et le vin. 'Le Dauphin fut mis debout sur la table, vis-à-vis le roi et l'empereur ; le duc de Bourbon le soutenait. Les ducs de Berry et de Bourgogne servirent les épices, les ducs de Brabant et de Bourbon donnèrent le vin ; un peu après le roi et l'empereur, le roi des Romains fut servi par le comte d'Eu et l'un de ses chevaliers. Ensuite on quitta la table, et l'empereur fut porté à sa chambre, sur une chaise, par le milieu de la grande salle, par la porte des merceries et par les grandes allées. Le roi envoya ses frères et plusieurs autres seigneurs lui tenir compagnie, et se rendit, en tenant le roi des Romains par ht main,

en la chambre du Parlement, où il reçut nombreuse compagnie. Ils se retirèrent ensuite dans leurs chambres par les grandes allées. »

Un peu plus loin les Grandes Chroniques de France disent encore :

a Le lendemain après dîner, dimanche, l'empereur, son fils et le roi montèrent, vis-à-vis le Louvre , dans le bateau dont il a déjà été fait mention, et se rendirent à l'hôtel Saint-Pol, oùétoient la reine et ses enfants. Quand ils furent arrivés dans l'hôtel jusqu'au milieu de la cour, le Dauphin et monseigneur Louis, comte de Valois, s'agenoiiillèrent devant le roi leur père, puis allèrent saluer l'empereur, quiôtason chapeau et les embrassa. Ils furent ensuite portés devant nosdits seigneurs, qui montèrent à la grande chambre, et là l'empereur dit qu'il vouloit voir la reine. Il y a voit si grande foule qu'à peine pouvoit-on passer aux portes; cependant ils purent pénétrer dans la vieille chambre de la reine, qui est près de la salle où est l'histoire de Thésée. Là étoit la reine,, qui avoit un trèsriche cercle sur sa tête, et qui étoit accompagnée de nobles dames : la duchesse d'Orléans, fille du roi de France, la duchesse de Bourbon, mère de Iareine,lacomtessed'Arrois, la fille du duc de Berry , la fille du seigneur de Coucy , la dame de Préaux et plusieurs autres comtesses, baronesses, dames et demoiselles en très-grand nombre. L'empereur ôta son chapeau et se fit lever devant la reine, qui le baisa, lui et son fils ; toutes les daines du sang de France le baisèrent également. L'empereur demanda plusieurs fois la duchesse de Bourbon, mère de la reine ; elle lui fut amenée, et, quand il la vit, il se prit si fort à pleurer, et elle aussi, que c'étoit piteuse chose à regarder, La cause en étoit que

(13641580) LIVRE Vf II. CHAPITRE III. l83

la duchesse étoit sœur de la première femme de l'empereur et amie de jeunesse de la reine, mère du roi Charles et de ses frères. Pour ces raisons l'empereur voulut, après dîner, causer longtemps avec elle ; il demeura là quelque temps, puis se retira et fut porté dans la chambre du Dauphin. Le roi alla dîner avec le roi des Romains dans la salle dudit hôtel nommée la salle de Sens, et pendant ce temps l'empereur s' étoit fait mettre dormir. Après le dîner, lorsqu'on eut pris le vin et les épices, le roi se retira dans sa chambre, et le roi des Romains dans celle de monseigneur Louis de Valois. Le prince voulut voir les lions du roi ; il y alla en compagnie des ducs. L'empereur setant éveillé causa longtemps avec la duchesse de Bourbon ; puis il reçut la visite de la reine et de ses deux

fils, ce qui lui causa beaucoup de joie »

« Le vendredi, jour de la fête de Saint-Maur, l'empereur alla de nouveau en pèlerinage à Saint-Maur, où 1 evêquede Paris chanta pontificalement la messe ; puis il revint dîner à Beauté. Après dîner il remercia beaucoup de ses présents le roi qui l'étoit venu voir, et que c'était avoir trop fait pour lui , pour son fds et pour les siens, et que jamais il ne pourroit dignement reconnoître ce procédé. Ils demeurèrent longtemps ensemble en grand conseil, puis le roi revint à sa résidence de Vincennes. »

Christine de Pisan ajoute :

« Le seizième jour de jenvier, que l'empereur partir devoit pour s'en aler en son pays, et ala le roy a Beaulté, et derechief parlèrent ensemble; et par grantamistié et doulces parolles prist un rubis et un dyament l'empereur en son doy et au roy les donna ; et le roy lui redonna un

J 84 HISTOIRE DE PAKli>. (13tt-13St;

gros dyameut; et là, devant tous, s entrai collèrent et baisièrent à grans remerciemens ; aussi à son f Iz. L'empereur monta en sa litière, et le roy à cheval, et chevaucha le roy à costé de lui, tousjours devisant, et tous les seigneurs, prélas et barons, et grant multitude des gens avecques eulx; et le convoya le roy assez près de h maison de plaisance ; ce que l'empereur ne vouloit que tant venist avant. Et là prisdrent congié l'un de l'autre, mais si fort plourèrent qu'à peine povoyent parler ; et le roy au bois s'en retourna, et une pièce le convoya le roy des Romains, puis prist congié ; et nos seigneurs les ducs convoyèrent l'empereur, qui vint celle nuit à Laigni-sus- Marne, et lendemain ala augisteà Meaulx, et jusquespar delà le convoyèrent nosdits seigneurs; puis congié prisdrent, et s'en retournèrent.

« Et ainssi le roy lefist convoyer par ses princes, barons et chevaliers, tant qu'il fu hors du royaume, et en toutes les villes où il passa, pareillement, par l'ordonnance du roy, àfeste, à solemnitéet présens fu reçues, ainssi comme au venir avoit esté.

« Et est assavoir que, depuis le jour qu'il entra au royaume de France jusques au jour qu'il en sailly, tout Testât de la despence de luy et de ses gens fu au despens du roy, de laquel chose, les choses dictes et les dons considérées, monta une très-grant somme d'or; mais, Dieu mercis, et le grant sens du sage roy, tout fu bel et bien fourni, et largement, tout au despens du roy, sans quelconques grief à créature. »

On nous pardonnera, nous l'espérons , la longueur de ces citations. Aucune analyse ne saurait remplacer de pareils lexteset donner comme eux une idée vraie, une image

U3ô4-i3€0) LIVIiE VIII. CHAPITRE III. 1 85

vivante de ce qu'étaient la cour, la noblesse , la société et les habitudes parisiennes vers le déclin du quatorzième siècle et sous la domination des premiers Valois. Ce luxe, cessplendeurs et ce faste n'allaient que trop tôt disparaître devant les progrès de la misère publique et sous l'autre règne.

En cette même année 137*7, * l'avènement de Richard II , roi d'Angleterre, les hostilités éclatèrent de nouveau entre les Anglais et les Français. Cinq armées françaises combattirent l'ennemi sur tous les points. L'amiral Jean de Vienne fit une descente dans le comté de Kent ; du Guesclin envahit les domaines que Charles le Mauvais possédait en Normandie; Olivier Cl isson, compatriote de du Guesclin , se signala en Bretagne, et le duc d'Anjou conquit la Guienne , à l'exception de Bordeaux. Sur ces entrefaites les villes de Cherbourg et de Brest furent livrées à l'Angleterre, la première par le roi de Navarre, l'autre par Montfort , de sorte que l'ennemi se trouva encore maître de quatre ports sur l'Océan, et put entrer en France à la fois par Calais, Cherbourg, Brest et Bordeaux ; mais c'était un faible avantage auprès des vastes et riches provinces qu'il avait perdues.

Charles V poursuivait avec persévérance ses projets d'agrandissement et de conquête. Il porta ses vues sur la Bretagne , et comme Jean de Montfort, prince de ce pays, avait été chassé par ses peuples, l'occasion parut favorable au roi de France, qui déclara la Bretagne confisquée et réunie à la couronne. Mais la fière population de l'Armorique refusa de souscrire à cette décision ; Jean de Montfort, exilé pour cause de tyrannie, lui redevint cher dès lors qu'il était proscrit par l'étranger. Ce prince fut

l86 HISTOIRE DK PARIS. (136t-13M)

rappelé par ses sujets, et la politique de Charles V subit une défaite.

La guerre continuait encore dans le Gévaudan, où des aventuriers, la plupart anglais, occupaient plusieurs places ou châteaux forts et troublaient la sécurité du pays. Du Guesclin fut envoyé pour les réduire. Comme il faisait le siège de Château-Randon il tomba malade et mourut, après avoir fait de touchants adieux à ses compagnons d'armes On lui fit de magnifiques funérailles, et Charles V ordonna qu'il fût enseveli à Saint-Denis, lieu réservé pour la sépulture des rois (i38o).

Depuis deux ans un autre deuil avait éprouvé la familleroyale. La reine de France, Jeanne de Bourbon, était morte (6 février 1378), peu de jours après avoir mis au monde une fille. « Ce malheur, dit Christine de Pisan, affligea beaucoup le roi, et, quoique la constance fût une vertu plus grande en lui qu'elle n'est communément chez les autres hommes, cette perte lui causa une douleur si profonde et de si longue durée qu'en aucune circonstance on ue lui vit jamais témoigner un pareil deuil, car tous deux s'aimoient d'un grand amour. Elle fut pleurée et regrettée par son frère, le duc de Bourbon, et par beaucoup d'autres. Le roi, qui a voit aimé la personne, songea au soulagement de l'àme; il fit dire continuellement un grand nombre de saintes oraisons, de psaumes, de vigiles et de messes, et fit d'abondantes aumônes. La dépouille de la reine fut apportée en grande pompe, vêtue avec richesse, parée et couronnée, sur un lit couvert de drap d'or et surmonté d'un ciel. On la porta en procession à l'église de Notre-Dame ; le ciel, soutenu par quatre lances, étoi( porté parle prévôt des marchands et les éche vins; le poêle

par les seigneurs du Parlement. Il y avoit quatre cents torches, chacune de six livres de cire. Toutes les communautés religieuses précédoient le corps; nos seigneurs

veuoient après, vêtus de noir »

La reine qui venait de mourir était une femme de hautes vertus et d'une grande sagesse, et qui avait eu part à la gloire du gouvernement de Charles V ; le roi fut inconsolable de sa perte.

DuGuesclin était mort; Charles V, au lieu de combattre les Anglais, essaya contre eux d'un système de temporisation qui leur permit d'exercer d'affreux ravages dans nos diverses provinces. Charles V était convaincujque les ennemis seraient les premiers à porter la peine de leurs entreprises. Or ce système ne paraissait plus de saison depuis que la France, au lieu d'être appauvrie, ruinée, sans forces armées, avait repris une prépondérance mililaire dont elle semblait ne pouvoir être déshéritée, même par une défaite isolée.

Charles V mourut au mois de septembre i38o. Ce prince, le jour de# sa mort, supprima une partie des impôts qu'il avait établis , mais ces réparations tardives ne sont guère respectées par les héritiers des rois. Jamais prince ne se plut tant à demander conseil et ne se laissa moins gouverner que lui. Vainement les écrivains qui jugent les rois des autres siècles d'après des principes modernes, et sous l'empire d'idées autrefois inconnues, reprochent-ils à ce prince son aversion pour les envahissements du pouvoir populaire, manifestée par sa froideur à ! encontre des états généraux ; ceux qui se placent sur le terrain des hommes historique* qu'il s'agit d'apprécier, et * transportent par la pensée an temps où ils ont vécu,

1 88 HISTOIRE DE PARIS. (iWi-li»)

reconnaîtront sans peine qu'au quinzième siècle les états généraux ne réunissaient ni assez de lumières ni assez de vertus pour gouverner la France. Un despotisme sage et éclairé pouvait seul , en concentrant les forces du pays et en leur donnant une direction utile ,, accomplir les merveilles que l'administration de Charles V parvint à opérer.

Charles V était instruit et ami des lettres; son père ne lui avait laisséqu'une bibliothèque de vingt volumes; il parvint, à force de soins et de sacrifices, à en réunir neuf cents, nombre très-considérable pour cette époque. Il disait souvent : Les clercs ou la sapience on ne sçauroit trop honorer; et tant que sapience sera honorée en ce royaume, il continuera à prospérité; mais, quand débout tée jr sera, il descherra.

Charles V était mort le dimanche 16 septembre, en son château de Beauté-sur-Marne. « Le lundi, disent les chroniques, au point du jour, son corps fut apporté à Saint- Antoine, où il demeura jusqu'au vingt-quatrième jour dudit mois, auquel jour on l'apporta à Notre-Dame avec la pompe ordinaire en ces solennités. Les ducs, frères du défunt, alloient à pied derrière le corps. Sur le chemin de Saint-Antoine il y eut une grande lutte et querelle entre les écoliers de l'Université et Hugues Aubriot, prévôt de Paris, et les sergents du Chatelet. Plusieurs écoliers furent menés en prison, puis rendus à l'Université. Les deux fils de Charles étoient à Melun ; il leur fut conseillé de ne point sortir jusqu'à l'enterrement, tant pour ce qu'ils étoient jeunes et pouvoient être blessés dans la foule, que pour la contagion qui étoit encore à Paris et dans les environs. Le lundi les vigiles furent

(isea-isêo) livre vin. chapitre m. 189

c hantées à Notre-Dame, puis le lendemain la messe. Le corps du roi fut ensuiteapporté à Saint-Denis en la chapelle qu'il a voit fondée et dans laquelle étoit déjà le corps de la reine sa femme. Le cœur fut porté à l'église cathédrale de Rouen, et ensuite les entrailles furent ensevelies en Pcglise de Maubuisson, près de la sépulture de sa mère, ainsi qu'il Ta voit ordonné. »

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