SAINTE-GENEVIÈVE
Jusqu'au vie siècle , les églises de Paris ne furent toutes que des oratoires plus ou moins publics sur lesquels les traditions demeurent incertaines ; mais avec la conversion de Clovis commence l'ère des grandes basiliques. La première fut celle que le cbef franc et sa pieuse épouse Glotilde firent édifier au sommet du mont Lucotitius , en l'honneur des apôtres. « Elle était de construction royale, dit un poëte du ixe siècle , décorée de mosaïques en dedans et en dehors et ornée de peintures. » Cette splendide basilique servit de tombeau à sainte Geneviève , dont le nom ne tarda pas à lui être donné par la vénération des peuples. Elle fut également choisie pour être la sépulture de Clovis et de sa famille. Clovis y fut placé dans un sépulcre formé d'une pierre grossière , vulgari lapide slructum. Glotilde y prit place à son tour, mais après avoir
survécu de longs jours à son mari, jours qu'elle passa pour la plupart dans l'obscurité et la retraite près du tombeau de saint Martin. Les corps de saint Prudence et de saint Céran , tous les deux évèques de Paris , et celui de sainte Aide , compagne de sainte Geneviève, formèrent en outre dès les premiers temps , dans la crypte du mont Lucotitius , un glorieux cortège de reliques à la châsse de la bienheureuse vierge de Nanterre.
La fondation de l'église des Apôtres date de 508 ou de 510. Plusieurs conciles s'assemblèrent bientôt sous ses voûtes. Nous rappellerons particulièrement celui où Prétextât, évêque de Rouen, fut cité à comparaître.
Prétextât avait tenu Mérovée , le fils de Ghilpérik , sur les fonts du baptême , et depuis lors il avait conservé pour lui l'indulgente bonté d'un père. Mérovée s' étant donc présenté un jour à son église avec Brunehaut, la jeune veuve de Sigebert , Prétextât avait consenti à bénir leur mariage. Plus tard, lorsque la colère de Ghilpérik s'appesantit sur son fils, les vœux les plus tendres de l'évêque furent pour Mérovée, et il ne les dissimula pas. Ghilpérik s'irrita de rencontrer chez un étranger des sentiments qu'il ne ressentait plus lui-même, et Prétextât fut traduit devant un concile pour s'entendre condamner comme conspirateur et comme traître.
Le concile s'assembla, nous venons de le dire, dans l'église dédiée depuis à sainte Geneviève. Il fut présidé par Bertram, évêque de Bordeaux, orgueilleux Franc, qui tenait par les liens du sang à Chilpérik et lui ressemblait d'ailleurs autant par ses mœurs débauchées que par ses prétentions poétiques. Les évêques francs suivaient
ET DE SES MONUMENTS. \m
en général ses impulsions et penchaient pour le roi. Les évèques gallo-romains, au contraire (et ils étaient les plus nombreux), eussent volontiers résisté à la tyrannie royale , si les menaces du roi et les cris de ses guerriers à la porte de la basilique n'eussent effrayé leur tremblant courage. Chilpérik reprochait à Prétextât d'avoir marié Mérovée à la veuve de son oncle, et d'avoir conspiré avec lui sa ruine et sa mort. Le fait du mariage était constant ; celui du complot ne reposait que sur des allégations vagues que repoussa facilement l'évèque. Mais Chilpérik et Frédégonde étaient acharnés à sa perte , et les évèques incertains, se défiant les uns des autres, n'osaient ni déclarer au roi ni même se confier les uns aux autres leurs pensées secrètes. Aëtius , archidiacre de Paris , vient alors les trouver : « Prêtres du Seigneur, dit-il , ne laissez pas périr votre frère. » Les évèques se regardent interdits , et ne répondent à l'apostrophe d' Aëtius qu'en mettant leur doigt sur leur bouche. Mais alors se lève Georgius Florentius Gregorius , évêque de Tours , homme d'une admirable éloquence, d'une inaltérable douceur et d'une rare fermeté. « Très-saints prêtres de Dieu , s'écrie- t-il , souvenez-vous des paroles du prophète: « Si la sentinelle voyant venir l'épée ne sonne point la « trompette , et que l'épée vienne et ôte la vie au peuple , « je redemanderai leur sang à la sentinelle ; » ne gardez donc pas le silence , mais parlez haut et mettez devant les yeux du roi ses péchés, de peur qu'il ne lui arrive quelque mal et que vous ne soyez coupables de sa perte. »
Les évèques restent muets ; ils étaient frappés de stupeur. Deux d'entre eux se hâtent même d'aller dénoncer
Grégoire de Tours. Chilpérik mande aussitôt le courageux évêque; Grégoire se présente, le front calme, et trouve le roi devant une cabane de ramée sous laquelle il avait fait préparer des vivres pour les membres du concile. Dès que Chilpérik l'aperçoit , il l'interpelle vivement : «0 évêque ! lui dit-il , tu dois dispenser la justice à tous, et voilà que je ne puis obtenir la justice de toi! Veux-tu donc que s'accomplisse en toi le proverbe : « Le corbeau n'arrache pas l'œil du corbeau? » L'évèque de Tours répond avec dignité : « Si quelqu'un de nous , ô roi , s'écarte des sentiers de la justice , il peut être corrigé par toi ; mais si tu y manques, qui te reprendra si ce n'est celui qui a déclaré être lui-même la justice? » Chilpérik irrité le menace alors de demander justice contre lui au peuple de Tours : « Si tu excites le peuple contre moi par tes faussetés , reprend Grégoire sans se troubler jamais, elles retomberont sur toi avec tes insultes. Souviens-toi que si tu n'observes pas les lois et les canons , tu es menacé par le jugement de Dieu. » Chilpérik parut s'adoucir, il offrit au saint la nourriture de l'hospitalité. « Notre nourriture doit être de faire la volonté de Dieu, reprit alors Grégoire, et non de nous plaire dans les délices. »
Le lendemain avant le jour, à peine Grégoire avait -il chanté l'office de la nuit que des émissaires de Frédégonde viennent frapper rudement à sa porte. « La reine , lui disent-ils , a la promesse de tous les évêques ; » puis ils lui offrent deux cents livres d'argent 1 pour prix de
1 13,954 fr. valeur réelle; 149,300 fr. valeur relative au urix actuel de l'argent. {Évaluation de M. Guéraud.)
son silence. «Quand vous me donneriez mille livres d'or et d'argent, répondit simplement Grégoire, je ne puis faire autre chose que ce que Dieu ordonne. »
Cependant Prétextât avait été circonvenu par les évèques francs, à la tête desquels étaient Bertram, évêque de Bordeaux, et Raguemode, évèque de Paris. On lui conseilla de ne pas pousser à bout par une défense intempestive la colère de Frédégonde. «Humilie-toi, lui disait- on, dis avoir fait les choses dont on t'accuse; Ghilpérik est bon et facile; il te pardonnera. » Et Prétextât s'humilia; il se présenta à la basilique des Apôtres , se jeta aux genoux de Chilpérik et confessa tout ce qu'on voulut.
Chilpérik triomphait; il demanda que la robe de l'évêque fût déchirée, et qu'on récitât sur lui le psaume des malédictions : « Que ses jours soient en petit nombre... Qu'il n'y ait pour lui ni aide ni pitié... et que son nom périsse... » Mais en face du roi se lève une fois encore Grégoire de Tours, et la demande du roi est rejetée.
Des soldats envahirent alors le sanctuaire ; ils saisirent Prétextât , et le conduisirent à la prison de Glaucin , que remplace aujourd'hui le quai aux Fleurs. La nuit venue , Prétextât chercha à s'évader; mais il fut surpris, et, deux jours après, on le conduisit en exil dans une île voisine des côtes normandes.
Grégoire de Tours , qui soutint si noblement dans cette circonstance la lutte sacrée du droit contre la force , habitait ordinairement, lorsqu'il venait à Paris, près de Saint- Julien-le- Pauvre. Saint- Julien possédait en effet,
dès l'origine , un hospice pour les voyageurs. C'est même par ce trait qu'il est désigné dans la pièce des Moutiers de Paris :
Saint Julien Qui héberge les chrétiens
L'église actuelle de Saint-Julien-le-Pauvre , attenante aux bâtiments de l'Hôtel -Dieu sur la rive gauche de la Seine , paraît dater du xne siècle. Elle remplaça alors celle où avait prié le bienheureux évèque de Tours.
Revenons cependant à la basilique des Apôtres. Incendiée par les Normands en 856, elle demeura, pendant plus de trois siècles , dans un état plus ou moins complet d'abandon. Un sombre désespoir avait fini par s'emparer des peuples. On regardait tristement les murs noircis , les sanctuaires dévastés, les ruines pantelantes; mais nul ne se sentait la force d'y porter la main, dans la crainte de se livrer à un labeur inutile. « Les murailles de notre église menacent chaque jour de s'affaisser sous le poids de la corruption et de la vieillesse , écrivait douloureusement un religieux de Sainte -Geneviève ; ils semblent demander en soupirant qu'on leur donne quelque soutien et un toit pour les couvrir. »
Cette église sans toit n'en continuait cependant pas moins d'être desservie par une nombreuse congrégation de chanoines, et, comme Notre-Dame , comme Saint- Germain-PAuxerrois et Saint-Germain-des-Prés , elle avait ses écoles qui n'étaient pas les moins florissantes de la ville. Ces écoles étaient placées sous l'inspection du chancelier du chapitre , et c'était lui qui, debout au pied
de l'autel de Notre -Dame -de -Miséricorde, dans l'intérieur du cloître, avait coutume de décerner le bonnet de maître ès arts.
Dulaure raconte avec complaisance une scène de violence et de scandale qui se passa à Sainte-Geneviève lors d'une visite du pape Eugène III , entre les familiers du pape et ceux de l'abbaye. Il s'agissait de la possession du tapis sur lequel le pontife avait prié. On se querella . on se battit, l'autorité du roi fut méconnue 7 et l'église fut soumise en quelque sorte à un siège en règle. Cet événement donna lieu à une réforme du chapitre.
Dans une société où la licence était partout , comment s'étonner de la retrouver parfois dans le lieu saint? Mais ce qu'on y trouvait aussi et ce qu'on ne trouvait que là, c'était avec la prière un peu de liberté , un peu d'étude, un peu de sentiment de cette beauté des arts dont le souvenir était presque perdu. Historiens, poètes, sculpteurs sortent tous à cette époque des monastères , ou vont y finir leurs jours comme dans les seuls asiles ouverts à l'intelligence. Voyez Eginhard, ce îninistre de la civilisation sous le gouvernement de Gharlemagne , pour parler comme M. Guizot : devenu vieux , il se retire au couvent de Selingstadt pour écrire la vie du grand empereur. Angilbert, l'Homère du ixe siècle, commence par les armes et finit par le cloître; Thegan, qui racontâtes faits et gestes de Louis le Débonnaire , était évèque ; Ermold le Noir, qui essaya de les chanter sur la lyre héroïque, fut , dit-on, abbé d'Aniane. N'était-ce pas dans des monastères et par des plumes ignorées du monde qu'avaient été écrites les annales de Saint -Berlin , les
annales de Metz , et cette chronique même de Saint -Gall qui semble parfois être un pamphlet contre les évêques et contre les moines? Enfin, que les Normands tiennent assiéger Paris, le premier obstacle qu'ils rencontreront sera un évèque , et le seul poëte qui se sentira assez de verve pour chanter leur défaite sera Abbon , un pauvre moine simple et sans culture comme Ermold le Noir, ignorant comme lui les secrets des Muses , mais qui est fier des gloires de sa patrie et qui a lu Virgile, Maronis proscindebam eclogas.
Depuis le ixe siècle, la basilique des Apôtres n'était plus connue que parle vocable de Sainte -Geneviève. Nous avons décrit sa ruine ; elle ne fut réparée que vers l'an 1 190 , par l'abbé Etienne. Le triple portique de sa façade et la plupart des autres parties de son architecture indiquaient même nettement le style du xme siècle. La tour du clocher, qui existe encore, rappelle à la fois deux âges, les premiers temps des Capétiens et le règne de Charles VIII.
C'était vers cette église , assez peu remarquable comme monument de l'art, que se dirigeaient la plupart des pèlerinages. C'était au pied de la châsse de sainte Geneviève que le peuple de Paris venait prier de préférence dans les jours de malheurs publics. Cette châsse fut d'abord d'argent ; elle était, dit-on, l'œuvre de saint Éloi: plus tard, vers 1240, elle fut remplacée par une châsse de vermeil parsemé de pierres précieuses , due au talent d'un orfèvre du nom de Bonard. Quatre Vierges plus grandes que nature , reposant sur des colonnes de marbre antique, lui servaient de supports , et un bouquet de diamants brillait à son faîte comme une couronne.
Lorsqu'on devait descendre cette châsse pour l'exposer à la vénération des fidèles , dès la veille , Vêpres , Compiles , Matines et Laudes étaient chantées pontificalement dans la basilique . A onze heures une petite cloche commençait à sonner, et elle ne cessait de se faire entendre qu'à minuit ; c'était le dernier signal. Les religieux , pieds nus, entraient alors au chœur; ils récitaient les sept psaumes pénitentiaux , et l'abbé prononçait l'absolution comme le jour des Cendres. Aussitôt après, toutes les cloches étaient mises en branle, le chœur chantait un répons en l'honneur de la sainte , et la châsse, portée par quatre religieux, était déposée dans la chapelle Sainte- Clotilde. La messe était ensuite chantée solennellement ; tous les religieux y communiaient, puis ils allaient tour à tour psalmodier près des reliques , et restaient ainsi à jeun et les pieds nus , tant qu1 elles demeuraient exposées.
Nous parlerons ailleurs des processions solennelles dans lesquelles elle était portée au milieu d'un immense' concours de clergé et de peuple 1 .
Vers le milieu du dernier siècle , l'église Sainte- Geneviève menaçant ruine , un nouveau monument fut construit à l'ouest de l'ancien, sur les dessins de Soufflot. Soufïïot venait d'achever ses études à Rome, et son imagination toute jeune encore , toute pleine des merveilles de l'art antique , rêva un temple où s'unît le portique du Panthéon à la coupole de Saint-Pierre. 11 chercha même, par les dimensions et la disposition de ses ordres, à donner à ces types célèbres plus d'élégance et de légèreté. S'il ne réussit pas complètement, s'il n'évita pas surtout le
1 Voir Notre-Dame,
reproche d'un peu de maigreur soit dans les entre-colonnements du portique, soit dans le dessin des colonnes du dôme , il n'en demeure pas moins incontestable que peu de monuments classiques offrent un plus remarquable ensemble de grâce et de majesté. La coupole de Sainte- Geneviève n'a pas sans doute l'ampleur des coupoles de l'Orient; mais peut-être aussi rappelle -t- elle mieux, par cela même , cet élan de la prière dont la coupole doit être l'expression. Ce qu'il y a de certain , c'est que rien n'égale, dans les différentes vues de nos récents édifices , l'aspect de ce dôme élancé reposant sur une élégante colonnade , et dominant toute la ville comme pôur porter plus haut et plus loin la gloire et le souvenir de la bienheureuse patronne de Paris.
Les reliques de sainte Geneviève devaient être placées sous ce dôme, au centre de la croix, et au-dessus d'elles aurait été suspendue comme une couronne la glorieuse épopée de l'histoire de France , telle que l'a représentée le génie de Gros, se développant majestueusement autour de la vierge de Nanterre. Mais , non contente de s'emparer du temple , la Révolution s'est emparée des reliques \
L'église commencée en 1757 n'était pas encore terminée en 1789. Dès lors cependant on avait pu apprécier dans son ensemble l'œuvre de Soufïlot ; et l'admiration
1 Les reliques qui ont été solennellement transférées à Sainte-Geneviève , le 3 janvier dernier, proviennent du trésor de Sainte-Geneviève-des-Bois, ancien prieuré de Génovéfains au diocèse de Sens. La châsse de vermeil dans laquelle elles se trouvent, et qui rappelle par sa forme celle que la Révolution; a détruite, n'a pas été placée toutefois au centre de l'église, comme il paraît qu'on en avait eu jadis la pensée; on l'a déposée dans la chapelle dédiée à sainte Geneviève, à l'extrémité droite du transsept. Quatre vierges dorées la supportent comme autrefois.
des Parisiens , lorsqu'ils pénétrèrent sous ces Toutes éviclées et parmi ces rangs de colonnes entre lesquelles se jouait si facilement la lumière, revêtit toutes les formes de l'enthousiasme. On eût dit que Rome et Athènes étaient dépassées. Jamais au reste les lois de la pesanteur ne semblèrent plus merveilleusement vaincues ; telle était même la légèreté des piliers du dôme qu'à peine distinguait- on leurs massifs dans la longue perspective des nefs. Malheureusement des fractures nombreuses ne tardèrent pas à se manifester dans ces piliers ; on fut obligé de les reconstruire en leur donnant plus d'empattement et de volume ; or, pendant le cours de ces travaux, la Révolution était venue. Au lieu des reliques de sainte Geneviève, on vit accourir les reliques de Mirabeau , les reliques de Rousseau, les reliques de Voltaire , les reliques d^ Marat î l'église catholique était transformée en panthéon païen, et pour quels dieux! Au même moment , cela se conçoit, la châsse d'or de sainte Geneviève était pillée, et les ossements de la vierge qui sauva Paris étaient traînés par la boue des rues , puis brûlés sur un bûcher par la main du bourreau. A la lueur rougeâtre qui s'éleva alors de la place des supplices on eût pu lire sur le front découronné du temple dédié hier encore à l'illustre patronne de la capitale y cet te inscription toute neuve :