RESTAURATION. — PROGRÈS RAPIDES DE LA CAPITALE
Le gouvernement qui succéda à l'Empire a laissé , par lui-même , peu de traces dans la capitale. Grevé du lourd fardeau d'une liquidation européenne et de la charge non moins pesante des dettes révolutionnaires , il se contenta, par la sévère justice de son administration, de propager dans toutes les classes l'oubli du passé et la confiance dans l'avenir. Tel fut au reste le résultat de ses efforts à cet égard, que, malgré la détresse de sa position en 1815, le commerce et l'industrie , au dire même de ses plus violents détracteurs , prirent dès lors un développement considérable et « atteignirent au degré de prospérité le plus élevé que nous présente l'histoire !. »
1 Histoire de Paris, par Dulaure; édition de Batissier, p. G13.
Il suffit de parcourir Paris pour en trouver à chaque pas la preuve. La Restauration , économe des deniers publics, bornait son action à un petit nombre d' œuvres d'intérêt général ; elle achevait les Abattoirs , la Bourse , la halle au vin, le canal Saint-Denis ; elle jetait quelques ponts sur la Seine, et entre autres le pont des Invalides, qui inaugura parmi nous Père des ponts suspendus; elle améliora et agrandit quelques prisons ; elle jeta les fondements de quelques églises, de Notre -Dame- de -Lorette spécialement et de Saint -Vincent -de- Paul ; elle perfec- „ tionna le service des égouts et de la voirie ; mais en môme temps la prospérité dont elle était l'âme faisait ouvrir des rues, percer des passages et fonder de nouveaux quartiers dans tous les espaces inhabités de l'enceinte. Aux Champs -Élysées, on reconstruisait pièces par pièces un gracieux rendez- vous de chasse de François Ier près de Moret, et l'on bâtissait alentour la Ville de F?*ançois Ier; à Tivoli , on édifiait la Nouvelle Athènes. Les habitations revêtaient en outre généralement une forme plus monumentale, qui rappelle surtout le style de la Renaissance. Les rues étaient bordées de trottoirs; elles étaient parfois unies entre elles par des galeries couvertes où le marbre, les glaces et For présentaient plutôt l'idée de promenoirs de palais que de voies pu-, bliques. Paris ne comptait que deux passages en 1814, les passages du Caire et Delorme; il en comptait une dizaine en 1830, et, parmi eux, les passages Colbert et Choiseul.
La charité privée créait de son côté de nouveaux hospices; l'hospice d'Enghien, l'hospice Leprince, l'infir-
m HISTOIRE DE PAH1S
merie Marie -Thérèse, l'asile de la Providence, la maison de travail et de refuge de Lourcine.
Enfin les arts, les sciences et les lettres suivaient l'impulsion commune. Quels jours que ceux qui virent Chateaubriand , Lamennais , Lamartine , Victor Hugo , dans toute leur gloire! Et ces jours étaient aussi ceux de l'Ecole des Vieillards de Casimir Delavigne , de Y Henri III de Dumas, du Mariage de Raison de Scribe, de la Muetle d'Auber et de la Dame Blanche de Boïeldieu !
Guizot traçait à un auditoire enthousiaste l'histoire de la civilisation ; Villemain, celle de la littérature; Cousin s'égarait brillamment parmi les ténèbres de la philosophie; Frayssinous faisait resplendir dans la chaire les sublimes clartés de Dieu.
C'était le temps des leçons de Thénard , de Darcet , d'Arago, de Gay-Lussac, des luttes de Cuvier et de Geoffroy Saint- Hilaire ; c'était le temps des succès si populaires d'Horace Vernet et de Charle t. Avec la lithographie le dessin devenait une puissance comme la presse; et, loin de se sentir vaincue , la gravure réalisait au même moment, sous le burin d'Henriquel Dupont, de Calamatta et de Forster, de nouveaux progrès.
Tels sont les noms et la gloire que rappelle le souvenir de la Restauration. Plusieurs des plus belles pages de l'éloquence parlementaire lui appartiennent , et notre dernière conquête lui appartient.
Une opposition envieuse mit un terme à ces grandeurs de la confiance et de la paix , pour nous rejeter dans la carrière des révolutions qui devait la dévorer à son tour. .« Faisons de la charte une tour d'Ugolin, » avait dit un
de ses écrivains les plus habiles ; « ils y mourront de faim. » La royauté voulut forcer la porte ; elle fut vaincue.
GOUVERNEMENT DE JUILLET. — VASTES TRAVAUX d'eMRLLUSSEMENT A PARIS
Né de la Révolution , le gouvernement de Louis- Philippe avait trop de clairvoyance pour ne pas se placer immédiatement en dehors d'elle : il le tenta du moins avec habileté , persévérance , énergie; mais la fatalité de son origine brisait ses forces. A ceux en effet qui lui avaient donné la couronne, il fallait donner toujours. Et le matérialisme envahissait la société. Les uns jouissaient avec enivrement, les autres enviaient avec amertume. C'est ce qui explique le caractère particulier que prit alors la littérature.
Les années qui suivirent 1830 ne produisirent ni dans les lettres, ni dans les arts, aucun génie nouveau ; car les plus belles œuvres de Thierry lui-même , de Mignet , de Thiers, d'Horace Vernet , de Scheffer, d'Ingres, datent de la Restauration; mais elles produisirent cette littérature sans pudeur et sans frein qui, s'associant à la passion de jouissances du moment , circula par les journaux dans les veines sociales comme un poison et comme un excitant de toutes les heures. Elles produisirent le roman-feuilleton; elles firent plus, elles le payèrent au poids de l'or.
A la tribune du moins et dans la chaire , le génie et la dignité de la France se retrouvaient encore. Lacordaire et Ravignan ouvraient de nouvelles voies à l'éloquence sacrée. Berryer, Guizot, Thiers, Lamartine etMontalembert répandaient sur la discussion des affaires publiques une grandeur et un éclat qui de longtemps ne seront dépassés. La position, toutefois, était plus forte que les hommes mêmes qui l'avaient faite. Elle les dominait , elle les entraînait malgré toute leur bonne volonté et tout leur talent. C'est qu'en effet, avec des traditions révolutionnaires, on ne fait jamais que de la révolution.
On comprend d'ailleurs que, s'attachant surtout aux intérêts matériels , cherchant en eux son principal point d'appui , le gouvernement de Louis -Philippe dut contribuer pour une large part aux. embellissements de la capitale. Tous les monuments commencés aux époques antérieures , la Madeleine entre autres , le palais du quai d'Orsay et le palais des Beaux- Arts, furent achevés avec dépense et avec luxe. La plupart des autres monuments, et parmi eux le Luxembourg, le Palais de Justice , l'Observatoire , l' Hôtel-Dieu, le Jardin des Plantes , la Chambre des Députés et surtout l'Hôtel-de-Ville , furent agrandis ou restaurés. Un travail général de nivellement fut entrepris sur les quais ; les trottoirs dont la Restauration avait donné le modèle, et l'éclairage au gaz qu'elle avait introduit dans quelques rues, devinrent communs à la plupart des voies publiques. En même temps, chaque borne devint une fontaine , chaque maison neuve fut ornée de glaces et de sculptures comme un palais; l'essor de la confiance et de l'industrie était sans limites. C'est par là surtout que
cette période d'années se distinguera dans l'histoire. Jamais plus d'activité, jamais plus d'imagination ne furent mises en œuvres pour embellir matériellement la vie ; mais comme l'enthousiasme manquait à ce mouvement, comme nulle foi ne lui prêtait ses ailes, il ne s'est point élevé jusqu'au génie: les œuvres de tout genre atteignent alors à une remarquable perfection technique ; mais au point de vue de la pensée , ce ne sont pour la plupart que des combinaisons plus ou moins ingénieuses , des calculs plus ou moins habiles, des copies plus ou moins fidèles , mais où rien ne dénote ce feu sacré de l'inspiration qui caractérise les grandes œuvres. Chaque âge célèbre a sa pensée, qui se révèle par un style particulier ; tout le monde connaît le style du moyen âge, le style de la Renaissance, le style de Louis XIV. Notre âge seul n'en a pas; il reproduit pèle -mêle tous les styles , sans attacher à aucun un cachet qui lui soit propre. Il fait du xme, du xve, du xvie, voire même du xviii6 siècle ; étrange confusion , vivant symbole du pêlemêle d'idées et de croyances qui est la grande maladie de notre temps. Nous calculons , nous mesurons , c'est là notre trait distinctif ; on dirait que l'art se réduit pour nous à un calque ou à la solution d'un problème de géométrie.
Les merveilles de ce temps , ce sont les fortifications , les chemins de fer, les égouts , les ponts , tout ce qui touche, en un mot, à la partie mathématique et matérielle de l'art. Hors de là, nous imitons, nous reproduisons avec luxe, avec dépense, mais nous ne créons pas. La ceinture de forts et de bastions qui depuis 1840 entoure
Paris rèstera certainement comme le plus gigantesque et le plus mâle chef-d'œuvre de l'architecture militaire. Les chemins de fer avec leurs gares monumentales deviennent en n ême temps l'indice d'une ère toute nouvelle d'activité et de commerce; on dirait le génie de la paix et le génie de la guerre se prêtant un mutuel appui.
Les rives de la Seine , qui , jusqu'au xvme siècle , n'étaient reliées entre elles que par quatre lignes de ponts, l'étaient par neuf en 1 830. Trois nouveaux ponts, le pont Louis -Philippe, le pont de Bercy et le pont du Carrousel vinrent encore multiplier entre elles les communications. De larges rues, telles que la rue Rambuteau , la rue François- Miron , le prolongement de la rue Soufîlot , et les rues d'Arcole et de Constantine, faisaient pénétrer Pair dans des quartiers populeux. Quelques autres, telles que la rue Tronchet et celles qui Pavoisinent, ouvraient à la spéculation les chantiers et les jardins du quartier de la Madeleine.
Enfin plusieurs places étaient richement ou pittoresquement décorées: la place Saint -Sulpice était transformée en un square anglais avec ses plantations, ses bancs de pierre et l'éternel murmure de sa riche fontaine ; la place delà Bastille voyait s'élever au faîte de la colonne de Juillet le génie de la Révolution planant sur le monde armé d'une torche qui ne devait pas s'éteindre ; la place Louvôis , dépouillée du monument expiatoire consacré à la mémoire du duc de Berri , s'embellissait d'une fontaine dont l'eau, débordant de deux vasques autour des statues des principaux fleuves de la France, ne devait
jamais effacer ni le sang du crime ni la tache de l'ingratitude. L'archevêché détruit dans un accès de délire populaire faisait place à un jardin public et à une fontaine gracieuse qui portait du moins le nom et la statue de la Vierge. Une autre fontaine ornée de la statue de Molière était érigée dans la rue Richelieu , en face de la maison où mourut l'auteur du Misanthrope. Enfin la place de la Concorde , cette place qui porta successivement le nom de Louis XV , le nom de Louis XVI, et à laquelle la Révolution a donné celui de la Concorde, sans prendre garde qu'il rappellerait à jamais les dernières paroles de pardon et d'oubli du roi martyr, cette place , vaste désert jeté entre les plus riches perspectives de la capitale , se peuplait de candélabres, debalustres, de statues, de jets d'eau que dominait l'obélisque de Louqsor. Élégant débris du passé , glorieux souvenir de la mystérieuse Egypte , ne dirait- on pas que cet obélisque est là. sur la terre du régicide et au centre de toutes les merveilles du jour, comme le muet témoin de la grandeur des vieux siècles et le vivant symbole des mystères d'expiation que porte en lui le sang du juste ?
Ici se termine notre course à travers les siècles. Nous avons pris Lutèce cachée derrière les roseaux de l'île de la Seine, et nous la laissons couvrant de ses monuments et de ses richesses plus de 34,000,000 mètres carrés de vallons et de coteaux. Nous l'avons prise vaincue par les armes romaines , et nous la laissons dominant le monde par la puissance de génie et d'expansion dont elle est le centre. « Dieu en chasse loin nos divisions , dirai -je enfin
comme Montaigne. Entière et unie , je la treuve deffendue de toute autre violence... et ne crains pour elle qu'ellemesme \ »
1 Au moment où nous publions cette seconde édition , d'immenses travaux sont entrepris sur tous les points de la capitale, et tendent à en modifier considérablement l'aspect. Le Louvre s'achève, la solitude du Carrousel se peuple de monuments, et la vieille tour de Saint- Jacques-de-la-Boucherie , perdue naguère au milieu d'un marché de fripiers, apparaîtra bientôt noblement, avec ses statues d'apôtres, au point de jonction de deux immenses voies, dont l'une, reliant la Cité et les hauteurs du quartier Saint- Martin, aboutira à la gare de Strasbourg, tandis que l'autre, prolongeant la rue de Rivoli, met déjà en communication directe les Tuileries et l'Hôtel-de-Ville.