PARIS AVANT ET PENDANT LA DOMINATION ROMAINE
Sur les confins de la Gaule Celtique et de la Gaule Belgique s'élevait, au temps de César, un pauvre oppidum gaulois dont les huttes, couvertes de chaume, occupaient la moins petite d'un groupe de petites îles formées par le cours de la Seine. A voir la forme étroite et allongée de cette île, on l'eût prise pour un navire à l'ancre. L'oppidum qui y avait pris naissance est nommé Luletia par César et Loucotetia par Ptolémée ; il était habité par les Parisii, faible peuplade qui s'était mise sous la protection des Senonais, peu de jours avant l'invasion romaine.
Quelle avait été F origine de cette peuplade? Essaierons-nous d'en suivre la trace jusqu'à Samothès, fils de Japhet, ce vieil ancêtre des peuplades des Gaules, au dire de nos premiers historiens? Le nom de Parisii vient-
il du Troyen Paris, ainsi que le prétend Nicole. Gilles; du roi Isus , comme le veut Belleforest ; ou de la déesse Isis , dont on a cru reconnaître la statue dans une antique effigie placée jadis près de Saint-Germain-des-Prés , et que Corrozet nous représente « maigre, haute, droite, « noire par son antiquité , et nue , sinon avec quelques « figures de linges enlacés en tous ses membres? » Ou plutôt ne faudrait-il pas voir dans la racine celtique Par ou Bar y qui se retrouve souvent aux noms de bourgades placées sur les confins de divers territoires, l'indication toute simple de la position frontière de l'île de la Seine? Questions obscures dont la solution jusqu'ici, ou follement prétentieuse ou incertaine , laissera longtemps encore la lice ouverte aux conjectures de la science.
L'époque de la fondation de Lutèce n'est guère mieux connue. Une seule chose est certaine , c'est qu'à l'époque de l'arrivée des Romains, les Parisiine figuraient encore qu'au second rang parmi les peuplades gauloises. Le choix que César fit de leur île pour y transférer l'assemblée générale du pays , lors de la révolte d' Accon , et le séjour parmi eux de plusieurs gouverneurs romains , de Julien surtout , furent les premières et véritables causes de leur puissance.
Mais avant de suivre Lutèce sous cette brillante domination romaine qui, suivant l'énergique prophétie de l'Arverne Critognat, fera perdre à la Gaule son droit, ses lois, et V accablera d'une perpétuelle servitude, tâchons de nous représenter l'aspect primitif du sol sacré que nous foulons.
César nous peint ordinairement les habitations gau-
loises éparses dans les forêts ou sur le bord des fleuves dans la crainte des chaleurs de l'été, œstus causa. Tacite nous trace le même tableau de celles de la Germanie . « Il est suffisamment reconnu, dit-il, que les Germains n'ont point de villes; ils ne pourraient jamais habiter des maisons jointes entre elles; mais les leurs sont éparses et situées dans un champ , dans un bois , ou près d'une fontaine. Chacun laisse un espace autour de la sienne, soit pour prévenir les incendies , soit qu'ils ignorent Part de construire autrement. »
Mais alors qu'était-ce donc que ces cités (civitates) et ces forteresses (oppida) qui couvraient le sol des Gaules? Le mot de cité , civitas , est employé dans deux sens fort divers par César. Lorsqu'il est appliqué à la Gaule romaine , qui avait pris dès lors les habitudes de Rome , il n'a d'autre signification que celui de ville. Appliqué au contraire à la Gaule barbare , il signifie nationalité, société. C'est ainsi , par exemple , que César nous parle de toute la cité des Eduens pour exprimer l'ensemble de ce peuple , tota civitate JEduornm.
La raison de cette différence se trouve dans les mœurs diverses des deux pays. Les villes de la Gaule romaine étaient en effet le centre d'une administration à laquelle se rattachaient tous les liens sociaux qui constituent la cité ; tandis que , dans la Gaule barbare , ces liens n'avaient d'autre centre que les assemblées délibérantes et temporaires qui se formaient chaque printemps à l'ombre des grands bois, autour du dolmen sanglant des druides.
Ainsi, chez les Romains, l' administration commune qui fait le citoyen et la cité est concentrée dans les murs
tue le mieux les peuples , ce n'est pas la famine du corps , mais la famine de Fàme lorsqu'elle n'a plus ni foi ni respect.
Dulaure passa sa vie à trier les documents. Ce n'est pas ainsi qu'on peut écrire un livre vrai.
Quant aux ouvrages d'érudition proprement dits, ils ont pour la masse des lecteurs le défaut trop habituel de disséquer au lieu d'animer. Nos villes, nos monuments sont cependant autre chose que des amas de pierres et des dépôts d'archives. Ils ont eu , à toutes les époques , une vie agitée et bruyante , une physionomie caractéristique et mobile. Pourquoi ne pas chercher à leur rendre cette physionomie et cette vie ? Je l'ai tenté du moins pour notre vieille Lutèce , comme je le tentais , il y a dix ans , pour Rome 1 . J'ai suivi , du point élevé des siècles, le panorama mouvant de son existence; puis j'ai interrogé à part chacun de ses monuments ; j'ai voulu entendre la voix qu'il y a dans ces pierres.
Au lieu de me borner à décrire les palais et les églises , j'ai tenu en outre à savoir quels étaient les saints et les grands hommes qui avaient prié dans ces églises , quels étaient les vertus ou les crimes qui avaient illustré ou souillé ces palais.
Mon livre sera peut-être un peu court pour des érudits , un peu long pour des touristes : je l'offre aux esprits studieux et jeunes comme je l'étais lorsque j'arrivai à Paris; je l'offre à tous ceux qui, dans l'art comme dans l'histoire, cherchent surtout des impressions et des souvenirs.