‹ Histoire de Paris et de ses monumentsChapitre 33 sur 36 · L'HOTEL-DIEU · texte numérisé non relu

L'HOTEL-DIEU

Encore un palais , l'humble palais du pauvre , ou , pour parler le pieux langage de l'Église , V hôtel de Dieu. Julien l'Apostat , cherchant à s'expliquer la force du christianisme, l'attribuait à la charité envers les pauvres, à la gravité des mœurs et au respect pour les sépultures.

Il y avait loin, en effet, bien loin de ces maisons de Dieu, s'ouvrant pour toutes les misères, à ces cellules souterraines de l'ergastule où l'esclave , parqué comme le bétail , était nourri , soigné et enchaîné comme lui : l'esclave , cette autre espèce d'homme , comme dit Florus , secundum hominum genus ; ces pieds liés , ces mains garrottées , ces visages marqués au fer , comme dit Sénèque , impediti pedes , vinclœ manus , inscripli vullus. Une voix d'en haut a dit tout à coup : « Ce que « vous aurez fait au plus petit d'entre vos frères , c'est « à moi que vous l'aurez fait. » Et aussitôt il y a eu des secours, des affections et des dévouements pour toutes les souffrances. Le pauvre est devenu sur la terre comme un vivant souvenir de Dieu.

Aussi y a-t-il ses palais ; nos splendides abbayes , nos vieux cloîtres furent les premiers palais du pauvre ; nos grandes églises, ses chapelles royales. On trouvait en outre , çà et là, près de la maison de l'évêque surtout, des asiles particulièrement ouverts aux pèlerins,

aux infirmes et aux voyageurs. Nous avons parlé d'un de ces asiles qui était attenant à l'église Saint-Julien-le- Pauvre ; il en existait un autre près de Saint-Benoît , sur la pente du coteau des Thermes; et un troisième à la porte de la cathédrale ; la fondation de ce dernier a été longtemps attribuée à saint Landri, évèque de Paris, dans le vu6 siècle. Saint Landri est surtout connu dans l'histoire par le dévouement dont iJ fit preuve durant la calamiteuse année 651, et c'est sans doute à ce pieux souvenir qu'est due la tradition qui lui fait honneur de l'établissement de l'Hôtel-Dieu.

Longtemps avant lui toutefois , on peut même dire de tout temps , la maison de l'évêque était la maison des pauvres. Ils y étaient immatriculés, afin d'y recevoir régulièrement les secours de l'Église. Comment ne pas voir dès lors, dans cette évangélique coutume, l'origine des hôpitaux qui , dans beaucoup de villes , sont demeurés fidèles au voisinage de l'évêché?

L'existence de l'Hôtel-Dieu, comme maison spéciale de pauvres, n'est d'ailleurs prouvée qu'à partir du ixe siècle. Il dépendait de l'évêque et du chapitre, et, à certains jours, les chanoines y lavaient les pieds aux malheureux. Parmi les droits et privilèges qui lui avaient été dès lors ou qui lui furent plus tard concédés , nous remarquons celui de prendre un lit garni dans l'héritage de chaque chanoine \ Ces lits furent d'abord de bois commun , de toile et de serge ; plus tard , la simplicité primitive disparut sous For, l'argent et les riches soieries. Les héritiers prétendirent alors se libérer de l'an-

1 Statut du chapitre de 1168.

tienne redevance par un don de cent livres; mais le parlement maintint fidèlement aux pauvres leur part dans la succession du luxe et de la vanité.

Le nombre des lits croissant ainsi de jour en jour, on finit par admettre à F Hôtel -Dieu, non plus seulement les indigents et les voyageurs , mais encore et surtout les malades et les infirmes. Par des statuts de Tan 1 21 7, l'administration de la maison fut confiée à quatre prêtres , quatre clercs , trente frères lais et vingt-cinq sœurs , sous l'autorité du chapitre de Notre-Dame, et la direction d'un prêtre auquel était conféré le titre de maître de la maison de Dieu, Les membres de cette communauté hospitalière faisaient vœu de pauvreté et de chasteté, et étaient astreints à la vie commune.

L'Hôtel -Dieu fut longtemps désigné par le nom d'Hôpital Saint-Christophe , du titre d'une petite église qu'il possédait à l'entrée du parvis. Il comptait en outre , parmi ses propriétés , deux maisons dans Paris qui lui avaient été données par un clerc du nom d'Adam , à la condition que chaque année, au jour anniversaire de sa mort, on accorderait aux malades tous les mets qu'il leur plairait de manger, pourvu seulement qu'il fût possible de se les procurer : quidquid cibariorum in eorum venir et desiderio, si tamen inveni possit. Douce et miséricordieuse pensée qui malheureusement avait peu consulté les préceptes de la médecine.

Mais c'est surtout à partir du règne de saint Louis que date la prospérité de l'Hôtel-Dieu . Saint Louis en agrandit les bâtiments, qui s'étendirent dès lors jusqu'au Petit- Pont. 11 lui conféra, en outre, le droit royal de prendre

dans les marchés les denrées qui lui étaient nécessaires en en déterminant lui-même le prix. Enfin, l'Hôtel -Dieu fut déclaré exempt de tous impôts et droits d'entrée et de péage.

Chaque siècle a laissé , au reste , son empreinte dans l'histoire et dans les constructions de l'Hôtel- Dieu. Au xve, une nouvelle entrée est ouverte du côté du Petit- Pont ; au xvie, le cardinal Duprat , ministre de François Ier et légat du saint- siège, fait édifier du même côté la salle qui a longtemps porté le nom de salle du Légat. Vers la fin du même siècle , l'Hôtel -Dieu acquiert divers bâtiments sur la rive gauche de la Seine ; Henri IV les met en rapport avec l'hospice par la construction d'un pont. Puis nous voyons la salle Saint -Charles s'élever aux frais de M. de Bellièvre. Un second pont est construit sous le nom de Pont -aux -Doubles. L'hôpital s'accroît encore au xvme siècle ; mais l'incendie vient alors , deux fois dans l'espace de quarante ans , semer la désolation et la ruine parmi ces milliers de malades, et dans ce confus assemblage d'édifices.

Le premier de ces incendies, celui de 1737, dura trois jours. On transporta les malades, au nombre de 2,500, dans la grande salle de l'archevêché et dans les nefs de Notre-Dame. Le second, celui de 1772, fut plus violent encore : plusieurs centaines de malades périrent dans les flammes ou sous les décombres.

Treize ans après , nous trouvons une statistique de l'Hôtel-Dieu, de laquelle il résulte qu'il était devenu complètement insuffisant pour sa destination. Il ne possédait que 733 grands lits, de 1 mètre 44 centimètres

de largeur, destinés chacun à deux malades, et 486 petits lits , d'un mètre seulement de largeur, et destinés à un seul malade, en tout 1,229 lits pouvant contenir 1;952 malades. Or, le nombre des malheureux admis à l'hospice s'élevait rarement à moins de 2,500, et dépassait souvent 3,000. Les malades y étaient donc entassés trois et quatre dans les mêmes lits.

Louis XVÏ , à qui nulle bonne et grande pensée n'était étrangère, ordonna à cet égard de larges réformes. Par des lettres patentes de 1781, l'Hôtel-Dieu dut être disposé de manière à pouvoir contenir au moins 3,000 malades couchés seuls dans leurs lits. Puis une commission de P Académie des sciences reçut mission, en 1 785, de visiter les divers établissements du même genre que possédait la capitale , et de donner son avis sur la création de quatre nouveaux hospices. Le rapport des commissaires constate que la mortalité était alors à l'Hôtel-Dieu de 2 sur 9 , tandis que dans les autres hôpitaux de Paris , et spécialement dans ceux des Frères de la Charité, elle n'était que de 2 sur 15 !. La commission ajoutait à ces calculs les chiffres suivants : pour l'hôpital de Lyon, 2 sur 24; pour l'hôpital de Saint-Denis, 2 sur 30; et pour l'hôpital du Saint-Esprit à Rome , 2 sur 22.

La création des quatre nouveaux hospices fut dès lors et immédiatement décidée. Malheureusement la Révolution vint tout à coup arrêter l'effet des généreuses intentions du roi; elles n'ont pu être réalisées que de nos jours.

L'Hôtel-Dieu ne compte plus actuellement que 1 ,000

1 C'est à peu près aujourd'hui le chiffre de la mortalité à l'Hôtel-Dieu,

lits , dans lesquels chaque malade est couché seul ; 440 de ces lits sont destinés aux hommes, et 560 aux femmes : les salles sont propres , vastes , aérées. L'ouverture d'une rue et d'un quai sur la rive gauche de la Seine a, de ce côté surtout, considérablement amélioré les conditions hygiéniques de l'établissement. Deux jardins et une galerie vitrée élevée sur le vieux pont de Henri IV servent de promenoirs aux malades ; et les filles de Saint- Augustin, que la Révolution avait chassées de l'hospice , leur patrie , y prodiguent de nouveau aux infirmes leurs soins maternels.

En voyant les robes blanches de ces pieuses filles errantes dans les salles , il est un souvenir qui se présente naturellement à l'esprit; c'est celui de Geneviève Bouquet, de cette illustre prieure qui avait pris pour titre de religion le saint nom de Jésus , et qui réforma, qui renouvela la Congrégation hospitalière de l'Hôtel-Dieu, au xvne siècle. Ces lieux qu'ont parcourus tant de générations de malades, la salle Saint- Charles, le pont du Rosaire, etc., ne furent-ils pas les muets témoins de ses œuvres évangéliques ?

L'Hôtel-Dieu s'annonce sur la place du Parvis par un péristyle dorique ; on est allé demander à la Grèce ses colonnes et ses triglyphes pour un genre de monument qu'elle ne connut jamais.

Mieux inspirés, nos pères avaient imprimé au frontispice de l'hôpital le religieux caractère des âges de foi qui donnèrent naissance à ces institutions de l'amour et de la charité. Il y a soixante ans, l' Hôtel-Dieu ne formait pas encore contraste avec la cathédrale. Ses longues

fenêtres ogivales, ses meneaux, ses colonnettes rappelaient Charles V, saint Louis, Philippe- Auguste, et, en pénétrant sous ces voûtes , on pouvait s'imaginer les voir encore , saint Louis surtout , ce pieux gardien de la dignité des pauvres, qui, lorsqu'il s'agissait de PHôtel- Dieu de Paris, donnoit dix fois plus qu'il ne lui estoit demandé, racontent les chroniques. « Quand la maison fut en estât , ajoutent-elles en parlant d'un autre hôpital , saint Louis , assisté du roi Thibaut , son gendre , y mit le premier malade , qu'il porta dans un drap de soie , et il laissa le drap sur le lit du malade. Louis et Philippe, ses deux fils aînés , portèrent de même le second malade ; el , après eux, les barons qui estoient présents portèrent les autres. »

Ceci se passait six cents ans avant la grande révolution qui prétendit inaugurer parmi nous l'ère de V Egaillé ai de la Fraternité.

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