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LÉ PALAIS BOURBON

Le palais Bourbon est né d'hier, et déjà son histoire embrasse toute notre histoire. N'est-ce pas là en effet que trône, depuis quarante ans, cette royauté de la parole qui a semé sur notre pays l'éloquence et les révolutions ?

Deux époques, deux styles caractérisent l'architecture de ce palais. La façade du sud date de la première moitié du xvme siècle; elle fut l'œuvre de l'Italien Girardini et successivement de l'Assurance , de Bareau , de Charpentier, etc. La façade du nord, au contraire, n'est qu'un placage théâtral appliqué aux anciens bâtiments depuis qu'ils ont été affectés aux séances de nos divers corps législatifs. Elle fut construite en 1807 par l'ordre de Napoléon et sur les dessins de Poyet.

L'impression que produit le palais Bourbon est donc fort différente, suivant qu'on le considère de la place Bourbon ou de la Madeleine. De la place Bourbon, on

ET DE SES MONUMENTS. 449 reconnaît à première vue une demeure princière : porte majestueuse; riches colonnades, vaste cour, élégants portiques ; c'est bien là l'ancienne habitation des Gondés ; mais de la Madeleine , à voir ces douze colonnes corinthiennes se serrant les unes contre les autres pour mieux soutenir le classique fronton athénien , on ne reconnaît plus qu'un temple, le temple de la loi sans doute.

A droite et à gauche de cette dernière façade , se font remarquer les statues colossales de la Force et de la Prudence, et, plus loin, celles de Sully, Colbert, l' Hôpital et d'Aguesseau.

Ce fut en 1795 que le palais Bourbon, devenu propriété nationale à la suite de l'émigration des Condés , reçut la destination qu'il a toujours conservée depuis. Le conseil des Cinq-Cents est la première assemblée qui y ait tenu ses séances ; puis vinrent le Corps législatif muet de l'Empire, les luttes ardentes de la Restauration, et le 7 Août, et les vainqueurs de Juillet, et, à leur suite, toutes les passions, toutes les clameurs de Février retentissant de banc en banc comme autant d'échos de la rue.

La salle des séances républicaines a disparu avec le 2 Décembre : c'était un édifice de bois et de plâtre , ime salle de carton, comme on l'appelait, qui défigurait assez tristement la cour grandiose du palais. La République n'a jamais pu vivre parmi nous que sous la tente.

L'autre salle, la salle de marbre, date des dernières années de la Restauration. Elle succéda brillamment à l'amphithéâtre mesquin du Corps législatif. La Restauration avait importé en France le gouvernement parle-

mentaire ; aussi , dans le plan qu'elle traça pour la disposition de son palais , se plut-elle à lui prodiguer tout ce qui donne éclat et grandeur : colonnes de marbre , vastes galeries, statues, dorures, médaillons, arabesques. Et , au même moment, le gouvernement parlementaire rétreignait, l'étouffait de ses liens.

Louis -Philippe acheva et inaugura la nouvelle salle. Éclos à la chaleur du souffle parlementaire , son gouvernement tint de plus à honneur d'embellir, (¥ illustrer la demeure du parlement. Au-dessus du fauteuil présidentiel se déroula un vaste tableau de Court représentant le serment du 9 Août , cette inauguration bourgeoise de ce qu'on appelait la royauté citoyenne; puis des statues allégoriques de l'Ordre, de la Liberté, de la Force, de la Justice, de la Vérité, de l'Éloquence furent jetées , comme autant de sentinelles , aux avant-postes de la tribune. On se plaisait à faire de l'allégorie pour le peuple le moins allégorique du monde. La Force cependant se montra un jour toute vive, toute nue. Elle pénétra hardiment dans l'enceinte , et devant elle tout s'évanouit : majorité, minorité, éloquence, ordre public, dynastie de vingt ans, il ne fallut qu'une heure pour que tout cela disparut devant un geste de Ledru- Rollin et une phrase de Lamartine.

Ainsi en arrive -t-il des peuples usés par la parole.

Les diverses salles du palais Bourbon reflètent toutes l'éclat de la souveraineté parlementaire. Vous remarquerez surtout la salle des Conférences avec sa belle statue de Henri IV et ses tableaux du Siège de Calais et de Matthieu Molé; la salle des Pas- Perdus avec ses groupes

de Laocoon et de Virginie; la bibliothèque avec ses 50,000 volumes et ses manuscrits de Fénelon et de Jean- Jacques; la salle d'Attente avec ses graves figures de Mirabeau, de Bailly , de Foy et de Casimir Périer. Que de souvenirs, que de révolutions dans ces quatre statues immobiles ! Le Jeu de Paume ! le 5 Octobre ! le 29 Juillet 1830 ! ne sont -ce pas là en effet les grandes dates de notre vie parlementaire?

Les ombres se pressent du reste au palais Bourbon. Tenez , voilà Laine , cet homme d'une sensibilité si harmonieuse et qui devenait parfois si énergique , cette corde d'une lyre qui se tendait à l'orage : le voilà en présence de Napoléon , lui rappelant avec dignité que la France est à bout de sang et d'argent.

Ne vous semble-t-il pas , en parcourant ces grandes salles , entendre , en même temps , quelque écho lointain de l'esprit de Benjamin Constant, du flegme irritant de Manuel, ou de cette rhétorique de Foy, dont les élans eux-mêmes s'encadraient dans une forme qu'on eût dit renouvelée de l'antique? Voyez -vous l'ardent général en face de de Serre , de cet homme dont la figure maigre et osseuse est si dominante , dont le regard profond est à la fois si passionné et si puissant ? De Serre , désabusé de ces faiblesses qui n'aident qu'à mourir, s'est porté tout à coup à la défense du pouvoir contre ses amis de la veille. Foy se lève alors avec la pose académique qui est dans sa nature : « Pour toute vengeance, dit-il, pour toute « punition , je ne vous condamne, Monsieur, qu'à tourner « les yeux , lorsque vous sortirez de cette enceinte , sur « les statues de l'Hôpital et de cl'Aguesseau. » De Serre

AM HISTOIRE DE PARIS

bondit comme un lion ; il commande , il entraîne ; les expressions les plus colorées sortent à flots de sa bouche. « La démocratie , s'écrie -t-il , coule à pleins bords ; » et fixant la gauche , la tenant pour ainsi dire immobile sous son regard : « Je vous ai vus , je vous ai pénétrés , je vous « ai démasqués. »

C'étaient alors les beaux jours de la tribune; c'étaient les jours de Martignac, cette musique parlée qui aurait pu faire croire à la fable de la Sirène ; c'étaient les jours de Peyronnet si pompeux et si grave , de Corbière si spirituel et si instruit, de la Bourdonnaye si éloquent dans les entraînements de sa foi monarchique , de Castelbajac et de Salaberry , si vifs à l'attaque , si prompts à la rescousse !

C'étaient les jours des oracles de Royer-Collard, de ce patriarche de la doctrine dont la voix platonique évoquait avec tant de gravité, du sein des nuages, cette souveraineté de la raison si habilement taillée à la mesure de ceux qui ne veulent ni de la souveraineté de droit divin , ni de la souveraineté du peuple , mais qui s'accommoderaient facilement de la leur.

Il y a quelques mots de Royer-Collard qui sont restés. J'en citerai un seul : « Deux choses nous manquent : dans « l'ordre intellectuel , Y attention; dans l'ordre moral, le « respect. » N'est-ce pas en deux lignes le secret de toutes nos catastrophes?

La tribune de la Restauration vit enfin une lutte sans égale peut-être dans l'histoire , lutte de toutes les forces réunies d'une opposition d'élite, souplesse de Benjamin Constant , apostrophes de Casimir Périer, prosopopées de

Foy , élans capricieux de la Bourdonnaye , contre un petit homme nazillard et grêle , qui n'était ni Cicéron ni Mirabeau , mais qui causait de guerre , de diplomatie , de finances presque aussi bien que Thiers, et qui n'était pas si étourdi; qu'on aurait pu prendre pour un avocat, mais qui était un homme politique.

La lutte dura cinq ans , et si M. de Villèle succomba dans des scrutins de village , à la tribune du moins il ne fut pas vaincu.

La révolution de Juillet éclate , et avec elle retentit le fameux adage de Dupin : Chacun pour soi, chacun chez soi. Avec elle les apostrophes de Casimir Périer se transforment en accès de commandement superbe. Les députés hésitent -ils : « Allons, allons donc, Messieurs, debout, debout ! » leur crie l'impatient ministre , et ils se lèvent sous l'impulsion de cette ardente volonté qui était devenue du génie.

Puis viennent les grandes luttes entre Guizot et Thiers : Thiers si fin sous son enveloppe de prétentieuse bonhomie, si prompt d'intelligence, si inépuisable et si précis de détails , merveilleux causeur en un mot, mais qui n'a pu échapper au défaut habituel des causeurs, celui de laisser tomber des mots qui rendent impossible; et Guizot, si fier, si dominant, n'envisageant les questions que de haut ou de loin , ce qui offre le grand avantage d'en rendre les aspérités moins sensibles; puis les résumant d'un mot, les saisissant d'un trait dans sa vaste synthèse. Les clameurs, les trépignements s' efforcent -ils de Finterrompre, il ne recule pas, comme Thiers, pour porter un coup plus sûr . On dirait un roc , tant il est inébranlable .

AU HISTOIRE DE PARIS

« Quelle que soit, répondra- 1— il , la fureur redoublée « de vos cris , ils n'ébranleront pas mon courage. Vous « avez beau faire, vous n'élèverez jamais vos injures à « la hauteur de mes dédains. »

Rappellerons - nous maintenant la verve d'Odilon Barrot , cette verve retentissante qui allait devoir ses plus belles inspirations à la République? Rappelleronsnous cette distinction de forme et de langage qui devenait une puissance avec Molé, et cette logique des affaires qui allait jusqu'à l'éloquence avec Dufaure ? Oublierons -nous la poésie de Lamartine, cette harpe d'or sur laquelle les sentiments vibraient comme des idées, et les entraînements d'une riche et mobile imagination comme autant de convictions ardentes !

Mais surtout . qui ne voit , qui n'entend Berryer approfondissant , agrandissant toutes les questions : Berryer dont l'assemblée aspire chaque idée , chaque syllabe , et qui la tient palpitante comme la sibylle sous la pression du dieu?

Place maintenant à la République ! place aux Colberls et aux Sullys ignorés qui restaient condamnés avant elle au dossier ou à la glèbe? Les voyez -vous qui accourent des quatre vents? Ils entrent au palais Bourbon aux sons harmonieux de la harpe de Lamartine ; on dirait une lyre éolienne au premier souffle de l'orage , mais elle vibre encore que ses sons impuissants se perdent dans le bruit. La République trouva cependant son homme , elle produisit un caractère , le général Cavaignac; puis elle le brisa d'un coup. Et alors vous n'apercevez plus dans la phalange républicaine que des

ET DE SES MONUMENTS. 455 interrupteurs, des vociférateurs , et un essai de tribun.

La parole cependant reste aux vieux maîtres : Thiers reparaît plus fécond et plus habile ; Berryer plus magnifique ; Odilon Barrot plus nerveux et plus fort ; Montaiembert , un exilé du Luxembourg , plus incisif et plus dominant. Près d'eux vous retrouverez Vatimesnil dans toute la force de ses beaux jours; vous y retrouverez aussi un homme , jeune encore , peu connu naguère , mais qui s'est révélé au péril, cette pierre de touche des grandes âmes. Lorsqu'il paraît à la tribune, il se fait un silence gros d'orages. C'est qu'en effet il y a trop de sérénité sur son front et trop de bienveillance clans sa parole, il commande trop la confiance et l'estime, pour n'être pas haï. Aussi bientôt la tempête éclate : prêtez l'oreille, si vous le pouvez , à ces clameurs qui s'entre-croisent. Celui-ci traite de folie sa politique :

« H y a, répond-il, une folie bien autrement redou- « table, c'est celle de la passion. »

Celui-là lui montre un nouveau 10 août suspendu sur sa tête :

« Le 10 août, reprend-il avec calme, a été suivi du « 2 septembre , du 3 1 mai , clu 9 thermidor ; il a été « suivi du 18 brumaire. Toutes ces dates se tiennent ; « ce sont les étapes logiques et inévitables des passions « que vous évoquez contre nous aujourd'hui , et qui « se tourneront contre vous demain. Non, le peuple ne « veut pas d'un 10 août, parce qu'il sait trop bien où « cela le conduirait. Le peuple ne veut pas des trem- « bleurs ; mais il ne veut pas davantage de ceux qui « font trembler , sachez -le bien. »

— « La France ne veut pas de vous! » hurle alors la montagne.

— « La France accepte, répond-il aussitôt, la France « veut le concours de toutes les bonnes fois et de toutes « les bonnes volontés. La France sait parfaitement « qu'on n'improvise pas l'avenir, que l'avenir se fait « avec du passé, et le progrès avec de Y expérience. La « France ne veut ni des hommes qui ne sont capables « de rien, ni des hommes qui sont capables de tout. »

Et alors vous eussiez vu la salle frémir au tonnerre des applaudissements : c'était Falloux.

Oui , le palais Bourbon nous rappellera longtemps de grands caractères et de grands triomphes. Il nous rappellera le 15 Mai et sa glorieuse victoire ; il nous rappellera la longue lutte de 1848, cette lutte du bon sens et du courage contre tous les sophismes et toutes les émeutes de la Révolution. Et cependant, lorsqu'on parcourt la plupart des dates de son histoire, que trouvet-on , je le répète? Des dates révolutionnaires : la tribune soulevant les pavés des rues, et les pavés des rues opprimant la tribune. Ne semble-t-il pas alors que toutes les voix se taisent , et qu'on n'entend plus dans le lointain que le cri sauvage de Danton: « De l'audace, de l'audace, toujours de Faudace! »

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