PREDICATION DU CHRISTIANISME. — DOMINATION FRANQUE
Le monde antique se décomposait lentement ; Rome elle-même était à bout de ses forces , et , pendant toute la durée des ive et ve siècles , les idiomes , les lois , les mœurs, les costumes se mêlent, se confondent sur la terre des Gaules , sans qu'on puisse , dans cette anarchie de toute pensée et de toute tradition , prévoir l'avenir. Le citoyen de Paris ou de Tours couvre fièrement de la toge
sénatoriale sa braie gauloise ; vous l'entendrez prêter à l'harmonieux langage du midi le rude accent du nord ; et ^ pendant cette lente fusion de deux nationalités, le druide trouve encore de sombres forêts où cacher le mystère de ses sacrifices; le Romain commande, le Gaulois s'amollit, les barbares accourent. Que soriira-t-il de ce chaos d'idées et de peuples?
Mais au-dessous de ces révolutions politiques s'opérait depuis longtemps une révolution morale ; au-dessous de toutes ces enseignes romaines ou barbares qui passaient et repassaient sur les débris des empires, s'enracinait dans le silence l'arbre inébranlable de la croix.
Saint Denis fut le premier à le planter aux rives de la Seine et à l'y sceller de son sang. 11 fut l'un des plus grands de ces hommes sacrés qui, suivant la sublime expression d'un chroniqueur, « donnèrent à l'Église un accroissement immense et à la France une noblesse avant qu'elle eût un nom. »
Au nord de Paris s'élève une haute colline que les païens appelèrent tantôt le Mont de Mars et tantôt le Mont de Mereure. Les chrétiens l'appelèrent à leur tour le Mont des Martyrs, en souvenir de saint Denis et de ses compagnons , qui y subirent , dit-on , le dernier supplice : et sous ce nom auguste , dont nous avons fait Montmartre, le calvaire parisien plana dès lors comme un signe de saint sur toute la contrée.
A chaque élément de dissolution s'opposera désormais un élément de vie ; en face d'Attila apparaît Geneviève ; à côté de Clovis, Clotilde ; et , au milieu des Brunehault, des Ghilpéric , des Frédégonde , la figure toujours calme ,
toujours sereine de Germain de Paris. En même temps , pendant que la civilisation romaine s'éteint, une nouvelle civilisation prend naissance dans les cloîtres et dans les églises. Les cloîtres et les églises ne sont pas seulement des lieux de prière; ce sont des lieux de refuge, des musées , des écoles , des hôtelleries où tout ce qui reste de liens sociaux dans le monde est placé sous la garde de Dieu.
Pauvre bourgade éparse au milieu des joncs et des marais, Paris n'avait encore, quatre siècles après César, que de petites maisons rondes formées de planches ou de claies d'osier, couvertes de paille, sans étages, sans cheminées et sans fenêtres , et voilà que la religion y édifie , coup sur coup , des monuments splendides , d'abord le temple des Apôtres, aujourd'hui Sainte - Geneviève , puis la grande abbaye de Saint- Vincent , aujourd'hui Saint- Germain-des-Prés .
Glovis avait établi à Paris le siège de l'empire des Francs. Lui-même l'habita peu d'ailleurs, mais ses successeurs y régnèrent tour à tour, les uns campés au palais des Thermes , les autres dans leur riche domaine de Clichy ; un seul , Gharibert , fixa sa résidence dans la ville proprement dite , qui ne s'étendait point encore au delà de l'île de la Seine. Au nord et au sud du fleuve s'élevaient, il est vrai, de nombreuses habitations, des villages même , mais épars parmi les champs et les vignobles. Seule l'île avait sa ceinture de fortes murailles ; ses ponts étaient protégés par de hautes tours ; on remarquait dans son enceinte une forteresse romaine située vraisemblablement à la place qu'occupe aujourd'hui le palais de
justice. Près de cette forteresse s'ouvrait un vaste marché pour le commerce, et, à l'extrémité orientale de l'île, l'église mère, ecclesia mater.
Quelque étroites que fussent ces limites, il est certain néanmoins qu'on rencontrait encore ça et là dans la cité , sous les rois de la première race , des champs et des prairies. Et cependant à son ancienne population était récemment venue se joindre une partie des populations galloromaines des bords de la Seine. 11 est remarquable que les deux grandes invasions dont la Gaule fut la proie, dans l'espace de cinq cents ans , y agirent sur les mœurs et sur le sol dans des sens complètement opposés. Les Romains , accoutumés à la forte organisation municipale et à la splendide civilisation des cités italiques , se groupèrent dans les villes ; et du centre de ces villes , comme d'autant de foyers de lumière , la langue . les arts et les institutions de Rome se répandirent sans obstacle parmi les vaincus. Moins d'un siècle après la conquête, il suffît de douze cents hommes aux empereurs romains pour garder la Gaule. Les Francs, au contraire, adonnés à la vie des champs comme les anciens Gaulois, passèrent à côté des ailles pour aller étendre leur domination sur les campagnes. A Rome et dans les cités romaines, les patriciens s'éloignaient peu du Forum : dans la Gaule franque , au contraire, la noblesse fut aux champs. « Les bois et les champs forment plus la noblesse que les villes, disait-on. Plus rura et nemus conferunt ad consequendam nobilitatem. »
Les villes , devenues ainsi le refuge des vaincus , cessèrent d'occuper le premier rang dans la hiérarchie so-
M HISTOIRE DE PARIS
ciale. Mais si elles perdirent de leur dignité, elles surent garder du moins, malgré les désordres de T anarchie , quelques précieux vestiges de la civilisation romaine ; et ce reste de feu sacré, entretenu par les libertés vivaces de la curie et les immunités naissantes de T Église , devait finir par user le rude joug des vainqueurs. Ainsi, lorsqu'une nouvelle langue se forme, c'est l'élément latin qui y domine, c'est-à-dire l'influence des vaincus; et lorsque , en face de la féodalité triomphante , se lève tout à coup le pouvoir jaloux et fier de la commune, on ne peut s'empêcher d'y voir, jusqu'à un certain point, une revanche de la civilisation gallo-romaine contre la conquête des Francs *.
On a remarqué que les noms des villages du territoire parisien étaient la plupart d'origine franque. 11 faut en conclure que la population gallo-romaine se réfugia soit dans la ville , soit autour de la ville , soit clans les provinces moins ravagées. A la porte de Paris, vous trouverez Romainville (la ville des Romains); et, un peu plus loin , Franconville (la ville des Francs).
De cette séparation des races résulta une séparation plus ou moins marquée dans les pouvoirs. A Paris, le pouvoir le plus influent est celui de l'évêque , qui, maîtrisant l'autorité franque par la crainte du sanctuaire, place en quelque sorte la liberté de la cité sous la sauvegarde des libertés de l'Église. Son siège est au centre
1 C'est l'idée de Thierry, idée vraie, tant qu'on ne la prend pas dans un sens absolu, et qu'on fait entrer en ligne de compte, d'une part, le travail de fusion qui s'était plus ou moins opéré entre les races, au sein de l'aristocratie comme au sein du peuple, et, d'autre part, l'action puissante de l'Église.
même de la ville, dans l'île de la Seine. Au dehors, au contraire , la puissance qui domine est la puissance franque; elle surveille la cité du haut des Thermes. Nous l'avons dit, en effet, un seul des successeurs de Clovis, moins Franc que Romain, Charibert, fixa sa résidence dans l'intérieur des murs, où il trouvait mieux à satisfaire ses goûts de jurisconsulte et de poëte : mais les autres, préférant les bois et les vallons, trônèrent aux Thermes ou à Clichy. La vue de leur capitale leur suffisait ; et encore n'en approchaient-ils qu'à de rares intervalles , lorsque l'amour de la chasse , cette passion d'enfance du Germain, ne les retenait pas dans leurs logis des champs , àBraines, à Nogent , à Chelles, vastes domaines avec granges et garennes , que Fortunat nous représente ornés de portiques sculptés , et dont l'ensemble ne manquait pas d'une certaine majesté rustique.
Autour de ces chefs se presse une foule nombreuse de leudes fidèles et d'ouvriers en tous arts, armuriers, brodeurs, tisserands, orfèvres, etc. C'est ce qu'on appelle la truste , quelque chose de plus vaste que ce qu'on appellera un jour la cour. Les leudes sont presque tous Francs; ce sont de vieux chefs de bandes qui portent encore l'angon et la francisque. Si parmi eux on en rencontre parfois quelques-uns vêtus de chausses de lin, de brodequins dorés, de chlamydes étincelantes de rubis et de perles, il est aisé de reconnaître en eux les débris épars de l'ancienne aristocratie gallo-romaine. Les ouvriers sont surtout Gallo-Romains. Race vaincue, elle se fait lentement sa place par le travail et par le génie. Quant au Franc, ce qui le distingue dès l'abord, ce sont les traits qu'in-
dique son nom dans Fidiome germanique : fierté hautaine, courage indompté, ambition féroce. Il n'y a pas chez cet homme inculte deux idées ensemble. Il est tour à tour dévot et sanguinaire , rusé et violent. Toutes ses passions sont effrénées, passion de F amour surtout, et passion de For. Avec For il croit tout possible, même d'apaiser la colère de Dieu. Aussi jettera-t-il For à pleines mains en temples, en abbayes, en fondations charitables et religieuses. Ce sera autant de gagné pour la civilisation. Tel était le peuple qui se trouvait tout à coup en face des mœurs romaines. Le monde romain était usé; livré à lui-même, il allait s'éteindre dans Fimpuissance ; mais aujourd'hui ravivé par F élément chrétien, il va lentement agir comme un émollient civilisateur sur des Irempes plus fortes. A lui les souvenirs puissants toujours du passé ; aux jeunes sauvages du nord la séve de l'avenir.
Ce travail de fusion, d'où devait sortir la France moderne, ne se fit pas toutefois sans intermittences. A peine les Francs se furent-ils amollis au contact de la civilisation romaine, que de nouvelles invasions des Germains vinrent parmi nous renouveler leur barbarie. Les Francs- Germains ne tardèrent même pas à être plus forts que les Francs-Romains. Leur puissance se manifesta et par l'élévation de leur chef au rang de maire du palais, et par Fautorité sans limites qu'ils lui constituèrent. Devenus alors de vains fantômes, les rois s'énervèrent dans l'oisiveté , pour bientôt céder le trône sans combats à la race toute germaine des Pépin et des Karl.