VII. Etat civil de Paris
Dans le tableau des événements qui se sont passés pendant la domination de la Ligue, on a vu paraître quelques établissements nouveaux , commandés par la nouveauté des circonstances; ils disparurent dès que Henri IV fut maître de cette capitale. Ce roi y rétablit l'ancien ordre des choses ; et tout le changement qu'il y apporta fut, après la mort du sieur d'O, gouverneur de Paris, de ne point le remplacer, et de se déclarer lui-même gouverneur. Le 25 octobre 1594, il écrivit aux prévôt des marchands et échevins qu'il voulait faire cet honneur à sa bonne ville de Paris, d'en être lui-même gouverneur. « Laquelle résolution, dit TEstoile, fut es- « timée et trouvée bonne de tout le « monde (1). »
Ce roi fil publier un règlement de police, dont je vais donner quelques notions propres à faire connaître certaines parties du régime intérieur.
Peu de temps après que Henri IV eut fait son entrée à Paris, il voulut y être en sûreté : en conséquence, il publia, le 8 mai '1594, une ordonnance dont l'objet était de s'instruire sur le nombre des habitants de cette ville, leurs armes, la qualité et les motifs de ceux qui venaient s'y établir : il établit un ordre plus sévère pour la garde des portes; il piescrivit aux colonels, capitaines, lieutenants, enseignes, de s'y rendre en personne avec les bourgeois, et de ne s'y faire reuiplacer que lorsque leurs fonctions les appelaient ailleurs. « La garde des portes , y est-il « dit, commencera à six heures du ma- « tin, en été, et à sept heures en hiver. « Avant d'en abattre les ponts-le^ is, et a d'ouvrir les barrières, on fera sortir par « les guichets et planchettes un sergent « avec quelques bouigeois pour faire la « découverte au dehors, de peur de sur- « prise... on ne recevra personne sai s « passe-port, etc. » Cet'e ordonnance contii nt plusieurs autres mesures de sûreté commandi es par les circonstances, mais toujours négligemment exécutées.
En 1609, ce rui it-ndit une autre ordonnance relative à la propreté et salubrité de
(1) Journal de Henri IV, t. II, p. 128.
Paris. Cette partie de la police, trop négligée , resta longtemps encore d; ns un état de désordre. Un capitaine, nommé Latleur, entreprit de nettoyer gratuitement pendant un an et demi toutes les rues : mais il employait un moyen adroit pour obtenir l'entreprise lucrative de ce nettoiement; en effet, il se fit bientôt après autoriser à percevoir une taxe sur les propriétaires des maisons : il les imposa arbitrairement ; et cette taxe était prélevée avec une violence et une iniquité qui firent naître de nombreuses réclamations. Avant l'entreprise de Lafleur, les propriétaires ne payaient pour le nettoiement des rues, chaque année, qu'un écu; celui-ci exigeait trois écus, et même plus. Henri IV, instruit de cette exaction, fit restituer les sommes surimposées, et rétablit la taxe suivant l'ancien état : les rues n'en furent pas plus propres.
La plupart n'étaient pavées que d'un côté, ou ne l'étaient pas du tout : on y rencontrait, de loin en loin, des cloaques puants, des amas de gravois et d'immondices. Cette partie de la police ne fut pas mieux administrée sous le règne suivant: on construisait de vastes et magnifiques édifices, et on ne pouvait les aborder qu'à travers les dangers et les souillures. La ville était infestée de voleurs, d'assassins, et surtoutde ces filous que l'Estoile nomme coupe-bourses, tireurs de laine : ils coupaient, môme en plein jour, la bourse aux pasi-ants qui, suivant une vieille habitude d'ostentation , portaient leur bourse pendue à leur ceinture ; les tireurs de laine étaient ceux quiarrachaient les manteaux. « Ce jour (24 janviL'rI604) « dit l'Entoile, un de ces tireurs de laine « de Paris, dont la ville était remplie, fat ■< penduau bout du pont Saint-Michel(l).» Cet écrivain cite un grand nombre d'exemples pareils : on en punissait quelques-uns ; mais ces exemples ne pouvaient contenir dans le bon ordre sept à huit mille bandits, qui ne vivaient quj de vols et de meurtres, et avaientune inlinite de moyens pour échapper aux archers, lesquels, mal payés, devenaient souvent leurs complices. Les bourgeois n'él aient en sûreté quedans leurs maisons, parce qu'ils y avaient des arn.es : encore ne l'etaientils pas toujours. En décembre 1005, des voleuis qu'on nommait barbets, entraient
(l]Journal de Henri /F, au 24 janvier 1604.
ÉTAT
en plein joar dans les maisons sous pn texte d'affaires ; puis. mettant le poignard sous la gorge des maîties, ils les contraignaient a leur livrer sur-le-champ diverses somn es : plusieurs magistrats de Paris furent ainsi dépouillés" de leur argent. L'Estoile qui rapporte ces faits, s'écrie : « Chose étrange ! de dire que dans une « ville de Paris se commettent avec impu- « nité des voleries et hrigandages tout « ainsi que dans une | leine forêt (1). »
Les Parisiens ne trouvaient nulle sûreté dans les rues, surtout pendant la nuit: aussi n'osaient-ils pas s'y hasarder: l'ordonnance de ] olice que j'ai citée, qui prescrit auxcomédiensde finir leurs spectacles en hiver à quatre heures et demie du soir, en est une preuve (2).
En outre, les pages et laquais, les écoliers, tous armés et privilégies, se battaient souvent entre eux. insultaient, maltraitaient et quelquefois tuaient les habitants. Les monuments historiques et le journal de 1 Estoile offrent des preuves nombreuses de cet elat conlÎLuel de trouble et de danger. Je parlerai en détail, sous les règnes suivants, de ces perturbateurs incorrigibles, qui, depuis les temps barbares jusque vers la fin du dix-.-eptième siècle, ont fait de Paris un théâtre de brigai'dage et de meurtre.
La I este, les chiens enragés, les famines, de.-O-èrent plusieurs fois cette ville pendant cette période ; et les mesures que les magistrats opposaient à ces fléaux étaient pi s propres à en accfoître les ravages (]u à les faire cesser, La routine et l'interèi [ersonnel dir geaient seuls les homnics chargés du gouverna.- ment de la ville (3). On ''trouve dans le journal de l'Estoile des preuves trop fréquentes de
{\)Journal de H.nri /F, au 24 décembre
(2) Voyez ci-dessus, article Théâtres de
(3) Presque à chaque anuée de ce règne, il se xnhnifestait une maladie contagieuse qu'on appelait la pesie. Pendaiit quatre ou cinq ans, en 1G02, 1603, 1604, IhOô, 1606, des chiens enragés mordirent les habitants ei causèrent leur mort. On laissait faire la peste et la rage Le 12 août 1595, nn loup s'introduisit dais Paris, par la rivière, et mangea un enfant à la place de Grève. [Journal de Henri IV, par l'Estoile.)
leur imp'ritie ou de leur négligence criminelle.
Et.\t civil des protestants. Au mois de mars 1598, Henri IV, par son edit de Nantes, fixa le sort desprott'-tanls, et leur accorda, sous certaines con'iitions, le libre exercice de leur religion : ceux de Paris furent autorisés à construire un tem\)le et a célébrer leur culte dans Ablon, village situé sur le bord de la Seine, à quatre lieues de cette ville : chaque dimanche, le3 protestants s'y rendaient.
Ce village parut à une trop grande distance de Pans; les protestants, en hiver, ne pouvaient y aller et revenir dans le même jour : Henri IV, par lettres du l^'f août 1606, leur permit d'établir leur culte à Charenton-Saint-Maurice, situé à deux lieues de Paris.
Le dimanche 27 août de cette année, on commença à y célébrer le culte protestant ; le roi y envoya des archers et un exempt des gardes pour contenir le peuple, qui, toujours excite parles prêtres catholiques, ne cessait, par des attaques et des insultes, de troubler les protestants dans l'exercice de leur religion. Ce ne fut pas sans peine, dit rE?toile, qui ajoute que, dans ce jour, l'assemblée des protestants était composée d'environ trois mille personnes.
Les protestants, en se rendant au village d'Ab'oii comme à celui de Charenton, pour remplir leur devoir religieux, étaient à leur départ de Paris, comme à leur retour dans cette ville, insultés, frappés par la populace ou par des écoliers apostés vers la |orte Saint-Antoine. Des plaintes réitérées sur ces fréquentes attaques déterminèrent enfin le gouvernement à les réprimer. Ecoutons à ce sujet un écrivain du tenips.
« Pendant ce mois (octobre 1606) les « rumeurs populaires, insolences, injures « et outrages aboutissantes à sédition, fuit rent gnTn es a Paris contre ceux ui « alloient et venoient au presche à Cha- ' renton, si qu'il ne se passoit dimanche «c ni fête qu'il n'y eût quelque nouveau « remuement ou folie: pour à quoi donner « oidre, du commandement même de sa « majesté, fut advise de dresseï, à la |)orte « SainL-Antoine, une potence | our y atta- « chérie preoi.er, tant d'une religion que « de l'autre, qui seroit si ose lÉalteuter tf aucune chose contre le repos public ; sar « quoi s'émeut une grosse querelle entre
r08 HISTOIRE
« les lieutenants civil et criminel, sur la « potence qu'on y devoit dresser, à savoir € auquel des deux il appartenoit de la faire « planter; mais, comme ils entroieut là- « dessus en grand argus et contestations. « le chevalier du guet les appointa fort « judicieusement et plaisamment..., leur « disant, pour les mettre hors d'intérêt, « qu'il falloit en planter deux, qu'il y en « auroit une pour l'un, et l'autre pour « l'autre (1). »
Cet épouvantail ne produisit qu'un effet momentané : les protestants, à leur retour de Gharenton. furent encore exposés aux attaques d'une vile populace ; et ces mouvements,payés par des perturbateurs intéressés, prirent sous le règne suivant le caractère d'une véritable sédition.
Les protestants avaient deux cimetières à Paris : l'un était le cimetière appelé Saint- Père, derrière Saint-Sulpice, comme dit l'Estoile; et l'autre le cimetière de l'hôpital de la Trinité. Claude Arnauld, secrétaire du roi, trésorier général de France en la généralité de Paris, mort en 1604, fut enterré dans le cimetière de Saint-Père , son tombeau, en marbre noir, chargé d'inscriptions en lettres d'or, fut endommagé par des hommes soudoyés. Pour le préserver d'une entière destruction, on fut obhgé de le revêtir de plâtre (2).
Le peuple ne se portait pas de lui-même à de pareilles violences : ce n'était pas le zèle ni un sentiment de haine contre une religion différente de la sienne qui le dirigeait dans ses insultes contre les protestants revenant de Charenton et contre leurs tombeaux : ce n'était pas même le fanatisme; mais il était stimulé et payé sans doute par des hommes plus intéressés que lui à la destruction du protestantisme. Voici des exemples qui le prouvent :
Un gentilhomme protestant, condamné pour vol à être décapité, fut assisté à son supplice par un ministre de sa religion : le peuple de Paris, loin de s'en irriter, participa à cet acte religieux, en récitant les prières que prononçait le ministre.
« La plupart, dit l'Estoile, se mit à ge- « noux, écoutant attentivement, et les « autres, étonnés , regardant tout cela « sans dire autre chose : cas vraiment « étrange (3) ! »
(1) Journal de Henri IV, 14 mars 1604. [2] Journal de Henri IV, au 14 mars 1604. (3) Journal de Henri IV, t. II, p. 352.
Catherine d'Albret, sœur du roi Henri IV, pendant son séjour à Paris, faisait, au Louvre ou dans son hôtel, célébrer publiquement le prêche ou la cène ; les Parisiens y accouraient en foule; quelques prêtres catholiques en murmuraient; mais le peuple, qu'on n'osait pas exciter contre des assemblées autorisées par cette princesse, restait paisible (1).
Si j'entreprenais de recueillir ici tous les témoignages du vicieux gouvernement des magistrats de Paris, de leur indifférence pour la sûreté et la salubrité des habitants, je ne tarirais pas sur cette matière. Il est certain que la routine, fort respectée alors, avait maintenu dans les administrations tous les vices de la barbarie.
Population de Paris. Dans l'espace de temps écoulé depuis le règne de Charles VII jusqu'à celui de Henri IV, la population ne paraît pas avoir éprouvé beaucoup d'augmentation.
Sous le premier de ces règnes, elle s'élevait à peu près à cent cinquante ou cent soixante mille âmes : voici les notions insuffisantes que j'ai pu recueillir sur le second.
Le prévôt des marchands, d'après un recensement fait en mai 1590, porte le nombre des habitants de Paris à deux cent mille (2). Ce compte rond fait soupçonner des inexactitudes.
On a des données plus certaines sur le nombre des pauvres de cette ville.
Un recensement fait en juin '1590, pendant le siège de Paris, offre pour résultat douze mille trois cents pauvres qui n'avaient ni pain ni argent, et sept mille trois cents habitants qui avaient de l'argent sans avoir du pain.
En mars 1 596, on compta dans le cimetière des Innocents sept mille sept cent soixante-neuf pauvres (3).
Le nombre des pauvres formait à peu près la vingt-sixième partie du nombre des habitants.
Sans parler de l'horrible famine qu'eji 1590, pendant le siège de Paris, souffrirent les Parisiens, il y en eut sous ce règne une autre qui fut presque aussi cruelle.
(1) Journal de Henri IV. t. II, p. 188.
(2) Bref discours et véritable sur le siège de Paris, p. 22. — Journal de Henri IV, t. II, p. 47.
(3) Journal de Henri IV, t. II, p. 265.
TABLEAU
Durant l'hiver de lo96, la disette se lit s.ntir dès le mois de janvier. « Le pain « fut d'une cherté si élevée que le pauvre « peuple , dit l'Estoile , ne mangeait c pas la moitié de son soûl.» Dans les rues une foule de pauvres criait à la faim. L'Hôtel-Dieu en était rempli, et ceux qu'on rapportait, maigres, exténués, mouraient 'aussitôt. Une mère n'ayant pas de quoi nourrir ses deux enfants, les tua : elle fut condamnée à être brûlée au mois de mars de cette année.
Le nombre des pauvres s'élevait à plus de douze mille; on doubla la taxe établie po'ir ces malheureux.
Cette famine fut suivie d'ur.e maladie contagieuse qui enleva beaucoup d'habitants." Dans un jour, le 4 mai, il mourut dix-sept personnes dans la seule paroisse de Saint-Eustache, et, dans un mois, il en ptrit plus de six cents à l'Hôtel-Dieufl).
Mil. Tableau moral de Paris.
Dans la composition de ce tableau, je suivrai ma méthode ordinaire : je commencerai partracerles mœurs des hommes placés au rang le plus élevé, parce qu'elles servent toujours de modèle aux personnes des rangs inférieurs. Cette méthode, justifiée par l'exemple du passé et du présent, la plus sûre, la plus propre à fournir des résultats certains, est de plus nécessitée parce que les mœurs des principaux acteurs sont plus connues que celles des subalternes qui les observent et les imiter^t.
Cette influence des forts sur les faibles doit diminuer en raison des progrès de la civilisation ; et ces progrès, parvenus à un certain degré, affaibliront dans la suite le mérite de ma méthode: mais, pour le temps de Henri IV, où l'on était loin de cet état de perfectionnement, où les imitateurs des mœurs de la puissance se trouvaient encore nombreux et dociles, cette méthode doit conserver toute sa valeur.
Avant de parler delà moralité de ce roi tii supérieur à la p)lupart de ceux qui l'ont précédé et suivi sur le trône, jetons un coup d'œil sur les personnages de la Ligue. On voit, d'une part, les membres d'une famille ambitieuse, qui. pourar-
(11 Jourml de Henri IV, par iTstoîle, t. II, p. 266, 275, 282, 290.
rivei uu suprême degré de la domin.tion, sont résolus à tout sacrifier, à fouler aux pieds toutes les règles sociales, tous les devoirs, et qui dans leur envahissement ne sont arrêtés que par leur impéritie et leur inconcevable imprévoyance. Les chefs de cette famille voulaient paraître zélés pour le catholicisme, et ils étaient livrés à toutes les débauches ; ils pillaient et profanaient les objets les plus sacrés du culte catholique : témoin la conduite scandaleuse du chevalier d'Aumale. Ils voulaient paraître grands aux yeux des hommes, et ils ne procédaient qu'à force de dissimulation, de perfidies et de bassesses : le duc de Guise se prosternait aux pieds de Henri III au moment où il s'occupait a le détrôner. Ils voulaient acquérir de la gloire, et ils n'avaient ni élévation d'àme,"ni talent, ni vertus.
D'autre part, se présentent ces prêtres catholiques qui, oribliant les devoirs de leur religion, les préceptes de l'Evangile, vendus aux cours de Rome et d'Espagne, loin de prêcher l'union, la concorde et la paix, enflammiaient les passions des Français, soulevaient les tempêtes populaires, ne prêchaient que la vengeance, le meurtre et la guerre: chargés d'éclairer le peuple par d'utiles vérités, ils ne lui faisaienf entendre que les accents de la fureur et des paroles mensongères.
Tous les principes religieux et civils étaient méconnus et outragés par ces prêtres catholiques, qui poussèrent le délire de l'esprit de parti jusqu'à profaner les autels dont ils étaient les ministres, en associant aux cérémonies les plus vénérées du christianisme des pratiques magiques, des pratiques sacrilèges, absurdes, mais trèscriminelles, parce qu'elles avaient pour objet de donner la mort au roi.
Au milieu de ces scènes tumultueuses, où l'ambition et l'imposture jouaient le.premiers rôles, les lumières de la raison s'affaiblirent, le fanatisme politique et religieux remplaça la probité: il n'exista de bonne foi que dans les hommes facile.<i à tromper, qui devinrent les victimes de leur crédulité: la morale fut toujours outragée.
Henri IV parut : ces désordres diminuèrent. Il affermit sa puissance: mais rétablit-il la morale? C'est ce que je vais recherche!-.
Ce prince, qui a laissé de grande souvenirs, do.Tt la mémoire, recommandable
-!iO HISTOIRE
par de brillantes qualités, par un noble car;iclère, par la vivacité de son esprit, par sa bravoure, sa franchise, ses bonnes intentions, et surtout par la paix qu'il rendit à la France, après tant d'années de dissensions civiles, acquit une gloire immortelle; maiscette gloire ne fut pas sans tache : il eut des défauts et même des vices qui contribuèrent à maintenir la corruption de- mœurs en France. Sa passion pour les femmes ne s'amortit pas même dans un âge assez avancé. Si dans le choix de ses épouses il se laissa guider par la pol tique, dans celui de ses maîtresses il suivit l'impulsion de l'instinct, il fut entraîné par les qualités extérieures plutôt que par celles de l'ème. On a dit avec raison qu'il futmalheureux en femmes et en maîtresses : les unes et les autres firent le tourment de sa vie.
« Tous les grands personnages ont « quelques faibles en eux qui leur ôtent le « titre de parfait.., dit Bassompierre; le «roi Henri IV avoit celui des femmes à « redireenlui, qui bien qu'il fut tolérable « en ce qu'il n'enlevoit point les filles ni « les femmes à leurs pères, à leurs ma- « ris..., il y avoit néanmoins beaucoup de « mauvais exemples et de scandales.
« Etant dans sa première jeunesse, à « La Rochelle, ildébaucha une bourgeoise « nommée dame Martine, de laquelle il « eut un lils qui mourut; les ministres et « le consistoire lui en firent de vives et « jmbliques réprimandes au presche. »
Il épousa, en 1572, Marguerite de Valois, sœur du roi de France ; ce qui ne l'empêcha pas d'avoir pour maîtresses la Grecque Dayelle et Charlotte de Beaune de Samblançai, épouse de Simon de Fizes, baron de Sauves, toutes deux jolies, filles d'honneur de Catherine de Médicis, et que cette reine, en 4 578, amena en Gascogne pour amuser et séduire ce roi de Navarre.
11 eut aussi plusieurs autres maîtresses de divers états : telles étaient tes demoiselles Tignonville, de Montaigu et l'Ainaudine (garce du veneur Labrosse), liton dans la confession de Sanci; Catherine de Luc, demoiselle d'Agen, qui eut de ce roi un enfant, lequel, suivant d'Aubigné, mourut de faim ; Fleurette, fille du jardinier du château de Nérac ; la tlenioiselle Rebours et Françoise de Monlmorency, dite la belle Fosseuse, tilles d'honueur de la reine son épouse ; il eut même
DE PAHIS
un enfant de cette dernière maîtresse, enfant qui mourut jeune; il eut aussi, pendant qu'il était en Gascogne, une autre demoiselle appelée la Leclain (li.
Laissons Bassompierre continuer la nomenclature des maîtresses de Henri IV.
« Après qu'il fut marié (avec Marg'ierite c de Valois), il devint amoureux de ma-
« dame de Narmoustier Puis ensuite
« étant à Pau, il se piqua de la veuve du « comte deGrammont(DianedeCorisan',lre « d'Andoins), nommée comtesse de La « Guiche (2); et le désir qu'il eut de la « revoir lui fit quitter et perdre tous i ' a avantages qu'il pouvoit tirer du gain « la bataille de Coutras. Durant cette pas- « sion, il vint à la couronne; et ayant vu « en passant la comtesse de LaRocheguyon « (marqui.-e de Guercheville), il en devint « amoureux; et faisoit, pour l'aller voir, « des traites et des équipées auxquelles il « faillit plusieurs fois être pris par ses en- « nemis. »
Cette dame fut une des maîtresses de ce prince qui eurent l'honneur de résister à ses poursuites ; elle lui dit : « Je suis trop pauvre pour être votre femme, etdeirop bonne maison pour être votre maîtresse.
« Ayant vu Gabrielle d'Estrées, coo- « tinue Bassompierre, il en devint telle- « ment amoureux qu'il oublia la comtesse « de La Rocheguyon. Il eut la jouissance « de l'abbesse de Montmartre f<^iaudine « deBeauvillLrs), très belle femme, à la- « quelle (en 1590) il donna l'abbaye de « Pont-aux-Dames ; de l'abbesse de Ver- X non, et d'une religieuse de Longchamp « qu'il airaoit auparavant. »
Ici Bassompierre doit être repris; d'une maîtresse il en fait deux, parce qu'elle avait eu pendant ses amours avec le roi deux états successifs. Catherine de Verdun, religieuse à Longchamp, avait vingt-deux ans lorsque Henri IV en devint amoureux. Ce roi la récomp3nsa de ses faveur* en lui donnant, en 1590, l'abbaye ou plutôt le prieuré de Saint-Louis de Vernon, et en accordant ensuite à son frère, le sieur de Verdun, président au parlement de Toulouse, une place de président au parlement de Paris (1) ; ainsi la reli-
(1) Anecdotes des reines et régentes de France, par Dreux du Radier, t. V et VI.
(2) On a imprimé un recueil de lettres do Henri IV à cette dame.
(3) Voilà, entre tant d'.vUtves, un csom-
TABLEAU
gieusede Lougchamp et l'abbesse de Ver- | non ne sont qu'une seule maîtresse.
Bassompierre fait ensuite une digression sur Gabrielle d'Estrées, qui doit servir au tableau des mœurs de la cour et de la noblesse de France. En voici la substance :
Cette femme a obtenu plus de célébrité qu'elle n'en méritait. Dès l'âge de seize ans, elle fut, par l'entremise du duc d Epernon, prostituée par sa propre mère au roi Henri III, qui la paya six mille écus. Montigny, chargé de porter cette somme, en garda deux" mille. Cette friponnerie mit Henri fort en colère.
Ce roi se dégoûta bientôt de Gabrielle; alorssa mère la livra à Zamet, riche financier; et à quelques autres partisans; ensuite au cardinal de Guise, qui vécut avec
j elle pendant un an.
La belle Gabrielle passa depuis au duc de Longueville, au duc de Bellegarde et à plusieurs gentilshommes des environs de Cœuvres, tels que Brunet et Stenai; enfin le duc de Bellegarde la produisit au roi Henri IV.
Ce roi n'employa d'abord auprès d'elle que des caresses superficielles, des privautés sans conséquence : sa santé ne lui en permettait pas davantage. L'abbesse de Vernon, Catherine de Verdun, dont il a été parlé, lui avait laissé, dit Bassompierre, un souvenez-vous de moi dont il
i ne pouvait se guérir.
B « Néanmoins, ajoute-t-il, Gabrielle de-
( -vint grosse, et madame de Sourdis (sa tante) fit si bien son jeu, qu'elle fit avouer l'enfant au roi.
Ce prince parut fort étonné lorsque d' Alibourt, son médecin, lui apprit que Gabrielle d'Estrées était enceinte. Que voulez-vous dire, bonhomme? lui dit Henri IV; comment serait-elle grosse? je sais bien que je ne lui ai encore rien fait (!).
Peu de jours après, le 24 juillet 1594, ce médecin imprudent mourut. On accusa Gabrielle d'Estrées de l'avoir fait empoisonner (2).
Elle accoucha d'un garçon qui fut connu
pie des moyens honteux qui ont contribué à faire la fortune des familles d'une certaine classe.
( I ) OEconomies royales de Sully , t. I, chap. 58.
(2) Journal de Henri IV, par l'Esloile, t. II, p. 85, 86, édit.de 1741.
sou? le nom de Monsieur, duc de Vendôme, et que le roi légitima.
Henri IV maria Gabrielle d'Estrées au duc de Liancourt, à condition qu'il ne consommerait point le mariage avec elle. Ce duc eut la bassesse de se prêter à cet arrangement. Il la fit ensuite duchesse de Beaufort. Elle mourut le 8 avril 1599, et sa mort fut considérée comme l'effet du poison.
Ceux qui ont déterminé le gouvernement de la Restauration à ériger une statue à Gabrielle d'Estrées ignoraient sans doute les particularités de la vie de cette femme galante, ou ne la connaissaient que par des comédies et des chansons (1).»
Henri IV ne restait pas inactif ; après la mort de Gabrielle, il faisait chez Zamet des parties de débauche. « 11 couchoit « parfois, dit Bassompierre, avec une belle « garce, nommée la Glandée, dans la « maison de Zamet (2).
Bientôt après la mort de Gabrielle, il eut une autre maîtresse en titre, Henriette de Balzac d'Entragues. Tous les historiens parlent de cette liaison et des chagrins qu'elle causa au roi. Les faveurs de celte dame lui coûtèrent, suivant hs CEconomies royales de Sully, cent mille écus; de plus elle lui arracha une promesse de mariage que Sully eut le courage de déchirer en présence même de Henri IV.
En 1599, ce roi parvint à faire dissoudre son mariage avec Marguerite de Valois, qui consentit au divorce, et, en 1600, il épousa Marie de Médicis. Quoique pourvu de cette nouvelle épouse, il continua ses habitudes avec la demoiselle d'Entragues, qu'il avait créée marquise de Verneuil, jusqu'en l'an 1604, époque où elle fut disgraciée pour avoir participé à une
(1) En 1820, la statue érigéeà Gabrielle d'Estrées a été, dit-on, envoyée dans le département de l'Aisne, pour y tigurer au rang des illustres du pays.
(2) Anciens mémoires de Basiompierre^ ou Journal de ma vie, t. l,p.65.
Sébastien Zamet était de Lncques en Iralie ; il avait fait, dit-on, le métier de cordonnier. Catherine ai Médicis l'attira à Paris: il y fit fortune sous le règne de Henri 111, fut un des principaux intéressés dans les ferme?, et son opulence lui faisait dire qu'il était seigneur de dix-sept cent mille écus. Sa maison était pour le roi un lieu de débauche.
conspiration contre sa personne royale.
Avant celte rupture, Henri IV fut amoureux, mais sans succès, de la duchesse de Nevers ; il fut plus heureux auprès de la demoiselle Là Bourdaisière, qu'il quitta pour s'attachera la femme d'un conseiller appelé Quelin. Il aima ensuite, sans en rien obtenir, la femme du maître des requêtes Boinville. La comtesse de Limoux fut moins sévère.
Ce roi contracta une liaison plus durable avec Jacqueline du Breuil, il la maria à René du Bec, marquis de Vardes. Ce mariage fut conclu avec les mêmes réserves que celui de Gabrielle d'Estrée? et du sieur de Liancourt, à condition qu'il ne serait point consommé. Bientôt après, Henri IV créa la demoiselle du Breuil comtesse de Moret : ce bienfait ne la rendit pas plus fidèle.
Ce roi, pour s'en consoler, prit pour amante la demoiselle desEssarts, qu'il créa comtesse de Romorantin , et dont il eut deux filles légitimées. Cette femme, à l'exemple de la comtesse de Moret, fit quelques infidélités au roi, notamment avec Louis de Lorraine, cardinal et archevêque de Reims.
Henri IV eut aussi pour maîtresse une <iame d'honneur de la reine son épouse, appelée Foiilebon (1).
Enfin, il devint éperdument amoureux de la princesse de Condé, et ce furent ses dernières amours. J'ai parlé de leur violence, et de l'événement qui en arrêta le cours.
Les galanteries multipliées de Henri IV auraient eu des conséquences moins funestes à la morale, si ce roi eût pris soin de les soustraire à la connaissance du public : mais il semblait persuadé que ces désordres étaient un droit de la royauté; ou bien il les considérait comme un juste dédommagement des peines qu'il avait souffertes'pour arriver au trône et rétablir h paix en France. Quoi qu'il en soit, il ne se donnait pas la peine de déguiser ses faiblesses.
Il était si épris de Gabrielle d'Estrées, qu'il ne la quittait pas, même dans les plus importantes aflaires de l'État ; A la menait avec lui dans les assemblées publiques, dans les grandes solennités; elle assistait, à SCS côtes, dans les conseils ; elle figura
(1) Voyez les nouveaux Méivoires Je Bassom- ^ierre, p. 174, 175, et Anecdotes des reines et régentes de France, t. V et VI.
près de ce roi dans l'assemblée des états» tenue à Rouen en 1596. Il la baisait devant tout le monde, ditl'Estoile, et elle lui dans tous les conseils (1).
Cet outrage aux convenances a été pareillement remarqué par Bassompierre :
« Henri IV, dit-il, donnoitdans ses amours « beaucoup de mauvais exemples et de « scandales, en ce qu'il ne s'en cachoit «point, et faisoit connaître au public « les vices que la bienséance ordonne de « cacher (2). »
Malgré ces actions scandaleuses, la cour de Henri IV, si on la compare à celle qui l'a précédée, lui fut très supérieure. La galanterie de ce roi avait un caractère de franchise et de virilité que n'avaient pas les débauches infâmes de Henri III et de ses mignons. Catherine de Médicis, mère de ce dernier roi, conduisait elle-même ses filles d'honneur à la prostitution, et en faisait des instruments de sa politique. Marie de Médicis, épouse de Henri IV, se montrait, au contraire, très sévère sur ce point. L'exemple suivant en offrira la preuve ;
En 1604, le baron de Termes ayant été ■ surpris, dans la chambre des lilles de la reine, couché avec l'une d'elles, appelée la SagonLC, fut obligé de fuir en chemise, et ensuite de quitter la cour. La reine, indignée, pria le roi son époux de lui faire trancher la tète. Henri IV eut beaucoup de peine à la détourner du projet qu'elle avait formé de punir ce délit d'un manière éclatante. Elle maltraita et chassa la demoiselle qui en était complice. Sous Henri III, cet événement n'aurait excité que des risées; sous Henri IV, il causa beaucoup de rumeur.
La sévérité de ce châtiment fit peu d'effet sur la population de Paris; et les causes de la corruption continuèrent d'avoir dans cette ville leur désastreux résultat.
Une autre passion plus ruineuse que la première, peut-être plus funeste à la morale, dominait encore Henri IV : il hasardait et perdait au jeu des sommes qui auraient suffi à soulager les pauvres de Paris, cruellement tourmentés par les fréquentes disettes de ce règne. Le dérangement dans les finances, les exactions des financiers, les édits bursaux, furent les
(1) Journal de Henri /F,novembre 1596.
(2) Nouveaux Mémoires rfe Bassoinpierre , p. 171.
Typ Li^'O n, nie S.nifoi, 18.
tableal- mohal vice dont le r
effets contagieux g donnait l'exemple.
Nous lisons dans le journal de l'Estoile, que le 23 février 1607 Henri IV perdit •>ept cents écus à la foire de Saint-Germain, en jouant à troisdesavecM.de Villars (1); et dans les (Economies royales de Sully setrouve le passage suivant :
« Vous reçûtes... une leltreduroi, que « nous avons bien voulu insérer ici pour
monslrer quelles dépenses excessives sa Majesté faisoit au jeu pour lesquelles il nous fallut, sans répliquer, trouver des fonds.
« Mon ami, j'ai perdu au jeu vingtdeux mille pistoles (plus de six cent mille francs d'aujourd'hui), que je vous prie de faire incontinent mettre es mains de Feydeau, qui vous rendra cette-ci, afin qu'i' les distribue aux par-
y^yr^fi'.-^^
Hôtel de Montbazon.
« ticuliers auxquels je les dois, ainsi qvio « je lui ai commandé. Adieu, mon ami.
« Paris, ce lundi matin 18 janvier (1609). « Signé Henri {%). »
Ce règne était signalé par un autre vice qu'on ne doit point reprochera Henri IV, puisqu'il travailla vigoureusement à le détruire, mais qui provenait des habitudes des anciens Francs: je veux dire desduels
(1) Journal (fefîem-t /F, au 23 février 1607.
(2) OEconomies royales de Sully, t. VI, chap. 27.
^ III DULAURE
que ces étrangers introduisirent dans la Gaule avec la féodalité et la barbarie, que Louis IX et ses successeurs avaient constamment travaillé à détruire , et qui commençaient à tomber en désuétude, lorsque Henri II eut la détestable imprudence d'en faire renaître l'usage. Fortifiés par les principes d'un faux iTonneur, les duels firent parmi la noblesse française, sous le règne de Charles IX et de Henri III, d'effrayants progrès, et dégénérèrent bientôt eu assassinats. Les habitants de Paris étaient journellement témoins de
ces scènes sanglantes. Les nobles se plaçaientainsi au-dessus des lois, se faisaien; un honneur d'inspirer de l'elTroi, un devoir de la vengeance, et une gloire du meurtre. Le derrière des murs des Chartreux, le moulin de Saint-Marceau et le Pré-aux-Clercs étaient les lieux ordinaires de ces barbares expéditions. On se battait, on s'assassinait même dans les rues de Paris en plein jour jusque sous les yeux du roi, et presque toujours impunément.
Louis Comboursier, seigneur du Terrail, le 8 août 1606, assassina, devant le Louvre, à la vue du roi placé à une des fenêtres de sa galerie, un gent.lhomme gascon nommé Mazaussi. puis se retira brusquement sansêlre arrêté. Ce noble « éloit « estimé un brave capitaine, fort résolu et « déterminé,c'est-à-direun homme de sac « et de corde, qu'on qualifioit à la cour « d'hcmme de service [V). »
De pareils assassinats, entre des nobles Ou gentilshommes, se commettaient presque journellement à Paris. L'auteur du Journal de Henri IV en cite de nombreux exemples. « En la semaine der- « nière, dit-il, furent, à Paris seulement, « commisquatre assassinats et trois duels, « sans aucune punition ni recherches (2).» Ces désordres s'accrurent par l'impu- Dité. Henri IV, effrayé de leurs ravages, demanda à Sully un mémoire sur l'origine des duels. Ce ministre lui en présenta un qui se trouve dans sesŒconomies rayales; et on lit, dans le journal de l'Esloile, qu'en mars 1607, « on donna avis au roi « que depuis 1 avènement de sa majesté à « la couronne on faisoit compte au moins « de quatre mille gentilshommes tués en « ces misérables duels (3). »
Unarrêtdu parlement, du 16juin1599, porte : « Pour raison des meuitres et ho- « micides commis et perpétues en duels € tant dans cette ville qu'autres lieux, « et pour obvier à la fréquence desdils « meurtres et homicides, etc., les défend, « sous peine de crime de lèse-majesté, « coiinscation de corps et de biens, tant « contre les vivants que les morts. » Un édit du roi, d'avril l'602, renouvelle ces défenses, et règle les formes de la procé-
(1) Journal de Henri IV, 8 août 1606, \2) Journal de Henri IV, décembre 1606,
(3) Journal de Henri IV, t. III, p. 420.
dure contre les duellistes. Cet arrêt et cet édit firent peu d'effet; mais un nouvel édit, du mois de juin 1609, plus menaçant et portant contre les délinquants de- peines plus rigoureuses , contint pour un temps les effets de cette habitude féodale, qui bientôt, après la mort du roi, reprit son cours, et se manifesta avec plus de fureur que jamais.
La foire Saint-Germain, dont j'ai parlé, était à peu près alors ce qu'est aujourd'hui le Palais Royal, un lieu de commerce, de plaisirs, et de plus un lieu do combats. Cette foire, très profitable aux moines et abbés de Saint-Germaindes-Prés, devenait très funesie à la morale publique. Après avoir été fermée pendant la domination de la Ligue, elle fui rouverte le 7 février 1595. 11 fallut y faire de grandes réparations. « Ceux qui la- « voient vue du vivant du feu roi, dit l'Es- « toil-', ne la j envoient reconnoître pour « la foire Saint-Germain, tant elle étoil « piètre et de;olée. »
« On disoit que le roi s'y trouveroil. « dit le même écrivain; mais il n'y alla « point ;^ le duc de Guise et "Vitry couru- « rent les rues avec dix mille insolences. '
« Le 10 février 1597, le duc de Ne- « meurs et le comte d'Auvergne allèrent « à la foire, où ils commiient dix mille iu- « sciences : un avocat y perdit son ciia- « peau et fut bien battu par les gens du « comte d'Auvergne.
« Le roi s'y rendit quelques joursaprès, « marchanda plusieurs bijoux d'un grand « prix, n'acheta rien, si ce n'est un dra- « geoird'argent miathématicien, oùétoient, « dit l'Esto le, gras es les douze sigr.es du « ciel, que lui vendit un marchand jouail- « lier. » Il le donna à son fils César.
• Pendant la foire de Saint-Germain «de cette année (1605), dit encore l'Es- « toile, où le roi afoit ordinairement se « pourii.ener, se commi;ent à Pans des « meurtres et excès infinis, procédants de- « débauches de la foire, dans laquelle les « pages, laquais, écoliers et soldats des « gardes tirent des insolences non accou - « tumées, se batlant dedans et dehors, « comme en pe:iles batailles rangées , « sans qu'on y put ou voulût donner au- « tremeiit ordie : un laquais coupa les « deux oreilles à un écoliei- et les lui rail « dan^ sa pochette, dont lesécoliers muti- « nés, se ruant sur tous les laquais (|u'ils « rencontroient, en tuèrent el blessèrent
TABLEAU
€ beaucoup. Un soldat des gardes, ayant ! « été attaqué desdits laquais au sortir do i « la foTe, et altéré par eux de coups de ' « bâton sur les fossés de Saint-Germain, j ■ s'était enfin r levé, en tua deux et les ' « jeta tout morts dans les fossés, puis c s'en alla et se sa iva. Vcilà comme les ■ débauches, qui sont assez communes en «matière de foire, furent extraordinai- « res en icelle , laquelle néanmoins on a prolongea jusqu'à carême prenant. »
Les désordres que dans cette foire " commettaient les pages et les laquais étaient autorisés par l'exemple des maîtres, par l'absence presque totale d'une police pt par l'espèce d'immunité dont jouissaient la plupart des hôtels des seigneurs ou princes auxquels ces pages appartenaient; hôtels qui servaient aux naîtres comme aux val-jts d'asile impénétrable à la justice. Ces pages et laquais se multipli rent dans la suile d'une mcinière effrayante. Pendai.t près d'un siècle, les Parisiens furent troublés, insultés, battus, .pillés, et quelquefois tués par cette multitude de valets qui ne servaient qu'à une \ aine représentation. Je parlerai dans la suite de leurs habitudes tumultueuses, et de l'impuissance de la police et du parletneut pour les réprimer.
La foire Saint-Germain renfermait plusieurs académies de je.ix, où le roi, les 'princes , les seigneurs venaient risquer leur fortune, et souvent celle des autres. Un arrêt du parlement, du cO janvier 1608, nous fait connaître les jeux auxquels on s'y livrait: cette cour fait défense déjouer à la foire Saint-Germain aux cartes, deZj quilles et tourquinets.
En 1609, il s'établit rlusieurs académies de jeux à Paris. L'Estoile. ainsi que l'auteur du Mercure Français, 'Cdi^^ovio, qu'au n ois de mais de cette année, un Dommé Jouas loua, dans 'e temps de la foire et dans son voismage, moyennant ^,400 francs, une maison qu'il ne devait occuper que quinze jours (1).
La paix, ayant succédé à de longues guerres, avait depuis quelques années ramené dans Paris l'abondance, et accru sa popuiaiion. Plusieurs négociants , par d'heureux hasards ou des spLCulatiuns bien calculées, s'enrichirent rapidement.
Embarrassés de jouir de ces richesses aux-
(1) Journal de Henri IV, t. 111, p. 505, 606. i^ Mercure de France, t. 1, p. 323.
quelles ils n'étaient point accoutumés, ou poussés par le désir de les accroître, ils se laissèrent entraîner par 1 exemple de la cour, et surtout par celui du roi, qui, co.mme on l'a dit, jouait ordinairement des sommes très considérables.
« On. a Vil, ajoute l'Estoile, le fils d'un « marchand perdre dans une séance « soixante mille écus, n'en ayant hérité « de son père que vingt mille. »
Ce n'étaitpas seulement àla foire Saint- Germain que .se donnùent les jeux de hasard : le jour du cirnaval on dressaitle long du Ponl-au-Change des étaux sur lesquels les amateurs venaient jouer aux des. Cet usage fort ancien fut interrompu en mars 1604. L'Estoile dit que ceux dudit pont, étant interrogés sur cette suspension de jeux, répondirent « qu'ils voua loient être sages doresnavant et bons « ménagers, puisque le roi leur en mon- « troit le premier l'exemple , et que «M. de Rosny leur apprenoit tous les «jours à le devenir (I). »
Si ce n'est pas une ironie, si ce inotif est le véritable, on voit ici une preuve de l'influence puissante qu'exerce l'exemple des chefs sur la conduite des inférieurs.
Le luxe était excessif à la courde Henri IV. Ce n'était point le gôùt de ce roi, qui lui burait sans doute préféré la simplicité, et qui n'avait pas besoin d'un mé rite qui s'achète dans les boutiques; mais il n'en était pas ainsi de ses maîtresses et de ses courtisans.
Bassompierre dit que, pour la cérémonie du baptême des enfants du roi, il fît faire un habillement qui lui coûta quatorze mille écus; il en paya six centspour la façon seulement : il était composé d'étoffes d'or, brodé en perles. îl acheta de plus une épée garnie de diamants, qu'il paya cinq mille écus: il avoue qu'il fit cette dépense extraordinaire avec de l'argent gagné au jeu (2).
Au baptême du fils de madame de Sourdis, qui fut célébré le 6 novembre 1594 , Gabrielle d'Estrées parut vêtue d'une robe de satin noir « tant chargée « de perles et de pierreries, dit l'Estoile, « qu'elle ne se | ouvoit soutenir. » Le même écrivain ajoute peu après ; « Samedi « 12 novembre, on me fit voir un mou-
{!) Mercure de France, t. III, p. 172.
(2) Journal de ma vie, par Bassompierre, t. I,p. 187, 188.
Ik.
« choir qu'un brodeur de Paris venoiL <t d'achever pour madame de Liancourt fc (Gabrielle d'Estrées), laquelle le devoit « porter le lendemain à un ballet, et en « avoit arrêté le prix avec lui à dix-neuf « cents écus qu'elle lui devoit payer comp- « tant(1). »
Ce luxe appauvrissait la classe la plus utile, les cultivateurs, et enrichissait celle qui l'était le moins, les passementiers, les lapidaires, les brodeurs, etc. Il offrait l'exemple d'une abondance mal répartie, mal employée, et qui ne servait qu'à augmenter la corruption morale.
Il fit des progrès rapides parmi les bourgeois de Paris.
<c Pendant qu'on apportoit à tas de « tous les côtés à l'Hôtel-Dieu les pauvres « membres de Jésus-Christ, si secs et si « atténués qu'ils n'étoient pas plus tôten- « très qu'ils rendoient l'esprit, on dansoit « à Paris, on y mommoit ; les festins et « les banquets s'y faisoient à quarante- «t cinq écus le plat, avec les collations ma- « gnifiques à trois services, où les conHtu- « res sèches étoient si peu épargnées que « les dames ou demoiselles étoient con- « traintes de s'en décharger sur les pages « et laquais.
« Quant aux habillements, bagues et « pierreries , la superfluité étoit telle , « qu'elle s'étendoit jusqu'au bout de leurs « souliers et patins, etc.
« La femme d'un simple procureur fit « faire une robe en ce mois, de bquelle « la façon revenoit à cent francs (2). »
Le luxe des habits, une suite nombreuse de pages, de laquais, de gentilshommes, d'écuyers, etc.; le luxe de la table; un ton menaçant, des fanfaronnades, des débauches bruyantes, des créanciers qu'on ne payait pas et qu'on maltraitaitsouvent; Vaffeclation à se montrer joyeux, satisfait, tout-puissant, supérieur aux bienséances et aux lois, étaient les traits du caractère de la noblesse, les honneurs, la gloire qu'ambitionnaient les princes etseigneurs de ce temps. D'Aubigné, dans son Baron de Fœneste, a peint avec autant de gaîté que de cynisme l'ignorance, la superstition stupide, la bassesse et même la lâcheté de certains nobles ou ccuitisans du règne de Henri IV et des commence- Il) JouniaZ de Henri IV, t. Il, p. 132, 133.
(2) Journal de Henri /7, t. II, p. 266, 267,
ments de celui de son successeur : tous ces vices étaient mal couverts par des démonstrations continuelles d'opulence et de pouvoir.
Il est vraisem.bîable que l'auteur satirique, grand-père de la dernière épouse de ' Louis XIV, a chargé les figures du ta- ' bleau : tous les nobles n'habitaient pas la ' cour ; et ceux qui avaient embrassé la j religion réformée étaient généralement ! graves, instruits et supérieurs à leur siècle : tels étaient Lanoue, Duplessis-Mornay, Sully, d'Aubigné lui-même, etc.
Voici comment ce dernier trace les manières et les discours des courtisans qui fréquentaient le Louvre. C'est le baron de Fœnesle qui en fait l'exposé. « Vous « commencez à rire au premier que vous « rencontrez ; vous saluez l'un, vous di- « tes le mot à l'autre : Frère, que tu es « brave, espanoui comme une rose! Tu « es bien traité de ta maîtresse ; cette « cruelle, cette rebelle, rend-elle point le> « armes à ce beau front, a cette moustiv « che bien troussée! et puis cette belle « grève, c'est pour en mourir! Il faut « dire cela en dém.ennnt le bras, bran- « lant la tête. changeant de pied, peignant « d'une main la moustache, et d'aucune « fois les cheveux . . .
« Vous voulez savoir de quoi sont nos « discours; ils sont de duels, oi;i il se faut « bien garder d'admirer la valeur d'au- « cun, mais dire froidement : Il a ou il « avoit quelque peu de courage; et puis, « des bonnes fortunes envers les dames... « Et puis, nous causons de l'avancement « eu cour, de ceux qui ont obtenu pen- « sion ; quand il y aura moyen de voir le « roi, combien de pistoles a perdues Gré- « qui et Saint-Luc ; ou, si vous ne voulez « point discourir sur des choses si hautes, « vous philosophez sur les bas-de-chaus- « ses de la cour... Quelquefois nous en- « trons dans le grand cabinet, avec la « foule de quelques grands ; nous sortons « sous celui de Beringand, descendoiitt par le petit degré, et puis faisons sem- « blant d'avoir vu le roi, contons quelques « nouvelles : et, là, faut chercher quel- « qu'un qui aille dîner (1). »
L'orgueil des seigneurs catholiques, qui
(1) Le baron de Fœneste, cliap. 2, p. 18. Pour rendre ce passage intelligible à tous les lecteurs, j'en ai changé l'orthographe gasconne.
d'ordinaire accompagne l'ignorance; l'opinion de leur supériorité sur tous les humains, l'affection qu'ils montraient pour les habits riches et brillants, pour des titres purement honorifiques, c'est-à-dire purement propres à flatter, à fortifier leur vanité, éclatèrent en plusieurs occasions pendant cette période. Ils traitaient comme des esclaves les personnes attachées à leur maison: ils les faisaient battre de verges, et les cédaient à d'autres comme un meuble. Dans les écrits de ce temps, on trouve fréquemment ces phrases : tel secrétaire, tel musicien, tel joueur de luth, tel chirurgien, tel gentilhomme appartient à tel prince, à tel seigneur, qui le donna à tel autre seigneur. Henri IV fit don à un de ses valets d'écurie d'un homme difforme, qu'on avait arraché à ses travaux, pour le montrer comme une curiosité, et eu tirer profit (1). Marguerite de Valois faisait donner des coup's de bâton à son musicien Choisnin (2). Les seigneurs fouettaient souvent leurs pages.
Mais, ce qui montre mieux les écarts de la féodalité et la haute importance que les seigneurs mettaient à des titres sans fonctions, c'est la noble colère dont fut saisi le duc de Mercœur, lorsque le parlement de Paris, qui avait pour principe de n'accorder le titre de prince qu'aux membres de la famille royale, refusa publiquement de lui donner cette qualification. Voici ce qu'on trouve dans les registres manuscrits du parlement.
Le 2 juillet lb99, le duc de Mercœur, accompagné de vingt à trente hommes armés d'épées, se rendit le soir dans la maison de M. Louis Servin, avocat du roi au parlement. Ce magistrat, en voyant arriver le duc, le salua en lui disant : Bonsoir, monsieur. Alors ce duc lui dit : « Je ne viens point pour vous dire bon- « soir, ni pour vous recommander ma
■ cause, mais pour me plaindre à vous « de ce que vous avez dit dernièrement « en la chambre de l'édit, que je n etois « PAS PRINCE, et quil n'y avoit que les « princes du sang qui fussent reconnus « pour princes en France : en quoi vous
■ avez menti.
« Sur quoi ledit Servin, voyant ledit
(1) Voyez, t, II, Saint-CcmeetSaint-Damien, p. 112 et suiv.
(2) Divorce satirique. — Journal de Henri IIL t. IX, p. 500.
TABLEAU i'ORAL 117
« sieur de Mercœur en colère, se seroit « aussi couvert pour la dignité de sa « charge, et auroit doucement, et sans « s'émouvoir, remontré audit sieur de « Mercœur de regarder qu'il parloit à un « officier du roi. Ledit sieur de Mercœur « auroit répliqué, en jurant et blasphé- « mant le nom de Dieu, et mettant la < main sur son épée comme pour la tirer, « en disant par deux fois : Monsieur Louis « Servin, je vous couperai le cou; et « n'étoit cette qualité d'offiCier du roi, « je le ferois tout à l'heure, et n'y a per- «i sonne qui m'en sut empêcher; ajoutant : « Il n'y a pas deux heures que je suis « averti de ce que vous avez dit, et en- « core que ma femme vous ait répondu « en pleine audience, je suis venu pour « vous dire que je vous montrerai que « JE SUIS prince: je vous tuerai, et il « n'y a personne qui m'en sût garder. »
Servin reprocha au duc l'indécence de son procédé et l'insulte qu'il faisait à un avocat du roi dans sa propre maison, à -ses fonctions et à la justice, et lui remontra qu'il devait porter ses plaintes au roi. A ces mots le duc de Mercœur ordonne à ceux qui l'accompagnent d'entourer le magistrat, et dit que la chose ne valait la plainte; < que lui sieur de Mercœur se « feroit lui-même justice, et donneroit « cent coups d'étrivières audit Louis Ser- « vin, que nul ne l'en pourroit empêcher... « Quoi disant, ledit sieur de Mercœur au- « roit mis derechef la main sur son épée, « pour la tirer, jurant et blasphémant le « nom de Dieu, et disant audit Servin « qu'il le tueroit, finissant ce propos par « plusieurs injures, se mettant en effort « d'offenser ledit avocat du roi, lui répe- ' tant qu'il lui couperoit le cou ; et, re- « mettant une troisième fois la main à « son épée, de laquelle il auroit frappé « ledit avocat du roi, comme il l'en me- « naçoit ; mais il fut contenu par un par- « ticulier qui se mit au devant dudit sieur « de Mercœur, en lui disant ; Monsieur, « que voulez-vous faire ? »
Le duc de Mercœur redoubla ses injures, ses jurements, ses menaces, et se retira.
Le parlement fut bientôt informé de l'insolente agression de ce seigneur : il nomma une commission pour en informer, et envoya deux de ses membres pour s'en plaindre au roi. On ignore le résultat de cette affaire : ce qu'il importe de faire
niSTOlRE DE PARIS
connaître, c'est que, par son orgueil et sa férocité, le duc de Mercœur avait acquis une célébrité égale à celle du n:aréc!ial Biais? de Monlluc, du connétable Anne de Montmorency. On voit qu'il établissait ses droits à la principauté et signalait dignement son caractère par ces parcles dignes de remarque : Je vous montrerai que je suis prince, je vous tuerai.
L'honneur, ou plutôt l'orgueil de la noblesse èlait alors d'une consiilution très robuslc. Les nob'.es pouvaient se livrer aux aclions les plus viles, les plus ignominieuses, les plus criminelles, sans que leur tiei té en soufTrît aucune atteinte, ni leur gloire la moindre tache. Malgré ces accidents, ils transmettaient à leur postérité une noblesse pure. Le métier infâme que plusieurs remplissaient, à la cour, auprès des rois enclins à la débauche, ne les déshonoraient point, et la trahison n'apportait aucune flétrissure à leur honneur invulnérable. Les nobles dérogeaient en exerçant le commerce ou un métier utile; ils ne dérogeaient pas en volant les marchands sur les chemins.
Ils empruntaient, ne payaient pas, et leur nobles.-e leur donnait le privilège de manquer à leur parole sans être déshono rés; de battre, de mutiler, de tuer et de jeter par leurs fenêtres, dans les fossés de leurs petites Ibrleiesses, les malheureux sergents qui venaient, au nom du roi et de la part de leurs créanciers, leur signifier qu Ique sentence, ou exécuter une saisie. On trouve dans les registres criminels du parlement nu grand nombre de ces gentillesses.
Le comte de Belin, le comte de Brissac trahissent leur parli, violent leurs serments pour vendre chèrement la ville de Paris à Henri IV; un grand nombre de gouverneurs les imitent : leur noblesse n'en souffre pas la m.oindre altération ; et leurs descendants s'morgueiUissent de les avoir pour aïeux.
Nicolas duHailay, baron de Sancy, envoyé par le roi pour lever des trouves en Suisse, manquant d'argent pour les payer, apprit, étant à Bâle, que vingt-deux voyag urs,porlantchacun 4,000 ccus cousus dans les selles de leurs chevaux, devraient passer près de cette ville. Il alla, bien accompagné, se rneltreen embuscade sur leur cl emin, les dépouilla de leurs richesses, les attacha ii de-- arbres et se
relira charge de leur or, qui lui servit à payer les Suisses (1).
Lorsque les nobles volaient pour leur compte, les tribunaux en faisaient quelquefois justice; et, sous le règne dv Henri IV, la place de Grève a vu périr, par la main du bourreau, de ha ts ti pui-sant? seigneurs de l'arrondissemeuL du parlement de Paris, condamnés pour leurs exploits sur les grands chemin-.
Voici la notice de quelques-uns de ces
coupables, d'après le journal de l'Etoile.
Le 19 avril LdQT, un gentilhomme fut
décapité pour volerie. L'Estoilene dit pas
son nom (2).
En 1602, Gui Eder de Beaumanoir de Lavardin, baron de Fontenelles, cousin germain du maréchal de Lavardin, appartenant h l'une des plus illustres nuisons de la Bretagne, faisait le métier de voleur sur terre et sur mer. Outre ses brigandages et ses vols, le baron de Foutenelle> était coupable d'actes de cruauté qui font horreur, et conspirait même contre le roi. Le vendredi 27 septembre 1602, il fut rompu vif en place de Grève, ain-i que que ques-uns de ses nobles complices (3;. Un jeune gentilhomme, con\aincu de plusieurs vol-, assassinats et de plusieurs autres actes étranges pour son âge, fut, le 28 avril 1603"^ exécuté en place de Grève. Le journaliste ne donne pas le nom de ce gentilhomme voleur : il dit qu'il lua un pauvre homme, scn créancier, qui venait lui demander de l'argent (i). Dans le même temps, la Granc:c-Sant rre, gentilhomme de grand lieu, dit l'Estode, et insigne voleur, fut, le 30 avril 1603, exécuté en place de Grève. M. de Vitry deaianda sa grâce à Henri IV, qui répondit : « Prouvez-moi qu'il n'a jamais volé sur les grands chemins, et je vous' l'accoide. » La Grange avait toute sa vie exeicéle métier de voleur. « On a remar- « que de lui et de sa maison une chose « notable, ajoute l'Estoile; c'est que son .< graiid-pcre avoit été exécuté pour vole- « ries, et son père étoit en prison pour le « même crime (5). »
(î) Mémoires nouveaux de Bassompierre^ p. 51.
(2) Journal de Henri I''\ ari 19 août 1597.
(3; Journal de Henri ZF, au 27 septembre
(4j Journal de Henri IV, au 28 avril 1603.
(5) Journal de Henri IV, au 30 avril 1603.
TABLEAU MORAL
Le vendredi 2 mai (1G03), les deux frères de La Grange-Santerre furent dér-apités en Grè\e, avec un nommé
un nommé La Rivière, et un autre qui fut pendu : tous ' grands voleurs, et principalement La ' Rivière, qui étoit un gentilhomme du < pays des Gastinois, qui se faisoit appe-
* ler"^ le baron du Plat, vrai a théiste et « scélérat jusqu'au bout. Il y en eut aussi
♦ un de la même faction rbndamré aux ' galères (1). »
Un gentilhomme voleur, que le journaliste ne fait pas connaître, fut exécuté sur la place de Grève ; il jeta du haut en bas de Téchafaud un cordelier qui voulait le confesser; il manqua d'étrangler le bourreau avec ses dents; il fut roué vif (2).
Il y eut à Paris un très grand nombre de iièntiUhommes exécutés peur des crimes plus énormes. Il y en eut dont Ihis- Loire ne parle point : il y en eut qui, coupables de vols sur les grands chemins, ne furent jamais poursuivis par la justxe, ou qui obtinrent des lettres de rémission, que Henri IV ne refusait guère lorsqu'elles étaient sollicitses par des femmes.
Les provinces et chaque canton de province étaient désolés par de nobles voleurs, qui, accoutumés aux brigandages des guerres civiles, les continuaient pendant la paix. Si je ne craignais de dépasser les bornes que je me suis prescrites, je rapporterais la longue liste de leurs noms de famille, noms que les généalogistes placent pour la plupart au rang j stupide a^•éuglement des plas illustres : mais je me borne rets de son parti, de au trait suivant, qui caractérisera une | frère, abbé de Sjint-Martin-de-Randan, grande partie de la noblesse du règne de ! le soutien et même le provocateur des im- Henri IV. | postures de Marthe Brcssier, fille de
Tro's frères, nobles bretons, appelés j Jacques, tisserand de Romorantin. Cet Guilleris, rassemblèrent une troupe d'en- homme, peu fortuné, imagina démettre à viron quatre cents gentilshommes qui, | profit la crédulité publique, en faisant pendant six années consécutives, dé olè- ' passer sa fille Marthe pour démoniaque, rent la Bretagne, le Poiiou, la Sain- î L'ayant exe; cée à fai:e des contrr-ions, tonge, etc. Ils avaient affiché sur les ar- i des grimaces, à prendre des po-tures exbres des grands chem:ns Cls mots : « Paix ! traordinaires, à pousser des huilem.-nts, aux g'ntiUhoames, la mon aux prévôts I il la fit débuter dans les viles a bourgs et aichers, et la bourse aux marchands, » I voisins de la Loire: puis en An ou, où On réunit contre cesbrigands une armée de | son imposture fut démasquée [lar Charles
dans le combat : quatre-vingts furent pris et roués vifs (1).
Si les vices de la barbarie déshonoraient la noblesse de France, le clergé en était aussi fortement entaché. Les prêtres faisaient la guerre, étaient livrés à la débauche , et les [lus sages d'entre eux s'adonnaient à des superstitions absurdes, à des pratiques sacrilèges ou ridicules, qui leur attiraient le mépris de tous les gens probes et raisonnables.
Le haut clergé, sous Henri IV, était aussi scandaleux que dans les temps de la plus épaisse barbarie.
On a vu, pendant la Ligue, presque tous les prêtres et moines de Paris s'armer et faire !e métier de soldat.
Le cardinal d'Autriche remplissait les fonctions de général, et à la tête d'une petite armée il vint faire la guerre à Henri IV pendant que ce roi assiégeait Amiens.
Plusieurs évêques de France commandaient des troupes.
Le cardinal de Guise avait entretenu pendant un an Gabrielle d'Estrées avant qu'elle échût à Henri IV : le cardinal de Reims devint aussi amoureux d'une autre maîtresse de ce roi, Charlotte des Essarts, l'épousa secrètement, et en eut des enfants (2).
Quant au cardinal de La Rochefouc^îuld, si ses mœurs étaient sans reproche, sa raison ne l'était [as. Pendant qu'il occupait le siège de Clermont, il fut, pir un ou pour les intéconcert avec son
quatre raille cinq cents hommes, qui, avec quelques pièces d artillerie, parvint à s'emparer de leur repaire : il en périt plusieurs
(1) Journal de Henri IV, au 3 mai 1603.
(2) Journal de Henri IV. au 25 février
Mil on, évoque d'Angers. Ce prélat, après
(1) Journal de flevri IV, septembre 160o. — Histoire générale des Larrons, liv. 2, p. 1^^.
(2j Nouve us Mémoires de Djssowpisrre ^ p. 176. — Mercure historique et politique, avril 1683, p. 375.
une sévère réprimande, lui ordonna de se retirer dans son pays, et de ne plus abuser le public (1).
Au lieu de se soumettre à l'ordre de ce sage prélat, la prétendue possédée, son diable , Jacques Brossier, père de cette fille, et ses deux sœurs, s'acheminèrent vers un théâtre plus favorable à leurs impostures : ils vinrent à Paris, et, à la fin de mars 1599, se logèrent près de l'abbaye de Sainte-Geneviève.
A la nouvelle de l'arrivée de cette troupe, les capucins se présentèrent les premiers pour lutter bravement contre le diable dont Marthe Brossier était possédée : dans l'excès de leur zèle, ils négligèrent les formalités ordinaires, et se mirent à exorciser cette fille sans l'autorisation des supérieurs.
Le cardinal de Gondi, évêque de Paris, recéda dans cette affaire avec plus de
gularité, et employa les moyens propres
8'éclairer sur la vérité de cette possession. Il fit assembler plusieurs docteurs en théologie et plusieurs docteurs en médecine : parmi ces derniers, se trouvaient les plus célèbres médecins de Paris, Michel Marescot, Nicolas Ellain, Jean Haultin, Jean Riolan et Louis Duret.
Le 30 mars 1599, les épreuves que le diable devait subir, attendues impatiemment, commencèrent avec solennité; la scène s'ouvrit par l'apparition de la prétendue possédée, qui débuta par des sauts, des contorsions, et poussa des hurlements extraordinaires.
C'était alors un principe généralement admis que le diable possédait parfaite
(1) Voici par quelles épreuves l'évêque d'Angers se convainquit de la fouberie de Marthe Brossier. Illa fit manger à sa table, et boire de l'eau bénite, sans l'en prévenir ; elle n'éprouva aucune émotion.
Il lui fit verser de l'eau commune, qu'il disait être de l'eau bénite; alors elle entra dans une grande agitation, et eut des convulsions extraordinaires.
Il demanda tout haut qu'on lui apportât le Rituel des exorcismes. Il se fit apporter un Virgile ; il y lut quelques vers de l'Enéide. La fille, croyant qu'il prononçait des paroles du Rituel, parut aussitôt tourmentée par le diable, et fit d'horribles contorsions. (Histoire de De T/iou, liv. 123, édit. de 1734, vol. 13, p. 392.)
dernes : eu conséquence, pour s'assurer de la présence de cet esprit malin dans le corps de la jeune fille, le docteur Marius l'interrogea en grec, et le médecin Marescot en latin : le diable resta sot et muet; et, dès lors, on décida que la jeune fille n'était point possédée.
Cette décision ne plaisait point à plusieurs prêtres intéressés à prouver la présence du diable, et à démontrer leur pouvoir sur cet esprit invisible et malfaisant.
Le lendemain, nouvelle scène : elle eut lieu dans la chapelle de Sainte-Geneviève: Marthe Brossier, bien endoctrinée, renouvela ses convulsions et ses tours de force : deux médecins lui enfoncèrent, dit-on, une aiguille entre le pouce et l'index; elle supporta cette opération sans donner aucun signe de douleur. Marescot douta de cette épreuve, et déclara qu'il ne l'avait point vu faire.
Le \" avril, Marthe Brossier est soumise k de nouvelles expériences : un capucin ouvre la séance en prononçant l'exorcisme; et lorsqu'il en fut à ces mots: et homo faciles est, cette fille tua la langue, fit des contorsions horribles, et se traîna depuis l'hôtel jusqu'à la porte de la chapelle avec une célérité qui étonna les assistants.
Alors le capucin exorciste, content de ce succès , dit avec un ton d'assurance : « Si quelqu'un doute de la présence du démon dans le corps de cette fille, et ne craigne pas d'exposer sa vie, qu'il essaie de contenir et d'arrêter ce démon. » Surle-champ se lève et s'avance le médecin Marescot qui saisit Marthe par la tête, la presse, et contient tous ses mouvements ; l'exorciste, confondu, dit que le diable s'était retiré : le médecin répondit : J'ai donc chassé le diable.
Après cette scène, Marescot sortit pour un instant de la chapelle : Marthe, le croyant fort loin, retomba dans ses convulsions ordinaires; Marescot rentre s ^bitement, la saisit, et^usans beaucoup de peine , parvint à la rendre immobile : l'exorciste alors commande à la fille de se lever : elle ne le peut ; et le médecin, qui s'y oppose, dit : Cediable n'apoint de pieds, et ne saurait se tenir debout.
Le résultat de cette expérience chagrina beaucoup les partisans du diable, et ne les découragea point : ils donnèrent encore une fois le spectacle de la possession ; mais ils ne voulurent pas que les
TABLEAU MORAL
y assistassent. Ils en
précédents médecins
appelèrent de nouveaux, qui, plus dociles ou plus crédules, firent, devant l'évêque de Paris, une déclaration par laquelle ils reconnaissaient que Marthe Brossier avait le diable au corps (1).
Cependant la sottise ne triompha point, et cette farce ridicule, qui attirait beaucoup de monde, et devenait l'objet de toutes les conversations, fixa l'attention du
parlement. Le 2 avril, le procureur général du roi remontra à cette cour * que, « depuis quelques jours , il était arrivé « dans cette ville une fille qu'on dit être « possédée du malin esprit; laquelle, étant « en l'église de Sainte-Geneviève, a été « vue et visitée par médecins et autres « personnes qui sont bien informées de « l'imposture, d'où provient beaucoup de « scandale. » Sur son réquisitoire, la cour
Horlogerie au xvi^ siècle.
ordonna que cette fille serait remise au lieutenant criminel, pour que son procès fût fait.
Aussitôt l'évêque de Paris vint déclarer au procureur du roi que, jusqu'au jour d'hier, il avait cru que la possession de Marthe Brossier était une imposture; mais que, depuis, il avait changé d'avis, et le pria de demander au parlement de surseoir de trois ou quatre jours à l'exécution de son arrêt. Ce magistrat demanda
(l) Journal deBenri IV, mars et avril 1599.
le sursis : mais la cour, pour bonnes causes et justes considérations, arrêta que cette exécution ne serait point différée (1).
Marthe Brossier, malgré son diable, fut mise en prison ; et l'on nomma une commission composée de plusieurs médecins chargés d'examiner cette fille, et d'en faire un rapport (2).
(1) Registres manuscrits du parlement, aux2 et 3 avril 1599.
(2) Journal de HenrilV^ au 13 avril 1599,
Des prêtres avaient ourdi cette intrigue pour soutenir la juridiction ecclésiastique, altaquf^r indirectement l'édit de Nanles, et répandre de nouveaux germes de dé>ordre dans l'Etat. Henri IVen fut très bien informé : il employa, pour en dt tourner le succès, tous les moyens que lui inspirèrent sa prudence et' sa forte volonté de maintenir la paix dans son royaume. Il eut de la peine à se faire obéir": tant est dangereuse la puissance ecclésiasiique , lorsqu'elle se voit appuyée par la crédulité publique (1).
Bientôt les chaires des prédicateurs retentirent de plaintes et de vives déclamations contre le parlement. Il n'appartient pasà celte cour de s'immiscer dans les affaires de possession et ce diablerie : le clergé seul a le droit de connaître ces matières. Empêcher d'exorciser les démoniaques, c'est ôter à l'église la gloire d'un miracle qui s'opère ordinairement par le min is! ère des seuls prêtres catholiques; c est lui ravir le moyen de confondre le^ infidèles et les hérétiques, etc., elc C'est ce que déclamaient en chaire plusieurs prédicateurs do l'aris, et notamment André Duval, docteur en Sorbonne, dans l'église de Saint-Benoît, et le P. Arcliange Dupuy, capuciU; dans l'église de son couvent. '
Le parlement manda ces prédicateurs.
André Duval parut devant le tribunal, y reçut une forte réprimande iivec injonction de parler, à l'avenir, avec plus de respect du roi et du parlement. Quant au capucin, il ne comparut point, et même maltraita l'huissier qui lui signifiait l'ordre de cette cour. A la seconde citation, il disparut ; etses frères remirent à l'huissier une déclaration portant qu'il jeur était défendu par une bulle, sous peine d'interdiction, de reponiire devant aucun juge royal: c'ctait se déclarer en révolte contre f autorité souveraine.
Les capucins signataires de cette déclaration, nienacés de peines sévères, comparurent, le 4 mai, au parlement. Là, vertement réprimandés, ils entendirent prononcer un arrêt qui leur interdisait , pendant six mois, la faculté de prêcher : la déclaration qu'ils avaient souscrite fut déchirée devant eux, et l'arrêt prononcé fut lu de nouveau dans leur couvent, eu présence de tous les capucins assemblés.
La commission, composée de médecins, chirgée de faire un rapport sur 1 état dé Marthe Brossier, après un examen de quarante jours, fit ce rapport, duquel il résultait qu'elle n'avait reconnu en cette fille aucun signe de possession, et que tout ce qui paraissait extraordinaire en elle était naturel. D'après ce rap ort, le pailement, le 23 juin 1599, ordonna à Nicolas Rapin, lieutenant de robe courte, de conduire ladite Marthe Brossier, Silvine et Marie , ses sœurs, et Jacques Brossier, leur père, à Romoranlin, lieu de leur domicile, pour y demeurer sous la garde de sondit père, avec défense de la laisser sortir dudit lieu sans la permission du juge, auquel il fut aussi ordonné d'y tenir la main, et d'en donner avis tous les quinze jours à la cour.
Dans un pays'ài les lois seraient également respectées par toutes les classes de la «ïociété^ 1 affaire se serait terminée à l'exccuti.n de cet arrêt mais en France, où Se trouN aient deux rltssos depuis looglemps impatientes du joug des lois, toujours disposées à les enfreindre et à s'éle- "cr au-dess\is d'elles, il en arriva autrement; tt l'on vit des menibres supérieurs du fiergé braver le roi, son parlement et ses arrêts.
François de La Rochefoucauld, évêque de Clermont, depuis cardinal, de concert avec son frère Alexandre de La Rochefoucauld, abbé de Sainl-Martin-de-Randan, forma le projet de tirer Marthe Brossier du lieu où elle était consignée. L'abbé de Saint-Martin se chargea de cette expédition : il vint à Romorantin; et, malgré le juge du lieu, il en retira cette fille, ses' sœurs et son père, les conduisit en Auvergne, les logea à Clermont , dans la maison épiscopale, et leur fit jouer dans cette province, ainsi que dans tous les lieux de leur passage, leurs farces dégoûtantes.
Le parlement, averti par le juge de Romorautinde la conduite des deux trères La Rochefoucauld et de l'enlèvement de Marthe Brossier, les fit ajourner personnellement, par arrêt du 3 décembre '1599: ils n'obéirent pas. Ils furent de nouveau ajournés, par arrêt du 19 lévrier 160O; l'évêque alors fit une réponse à ce dev" nier ajournement, dont on ne connaît pas la teneur ; mais elle contenait évidem? ment un refus d'obéir, puisque le 19 avril suivant, le parlement condamna lui et son
frère à faire reconduire à leurs frai> Marthe Brossier et sa fjmille dans la ville de Romorantin; ordonna que lous les biens temporels et les revenus de l'évêque seraient sai-is, et envoya des commissaires pour metlre la saisie à exécution.
Après cet arrêt, les deux fières La Rohéfoui^auld persisèrent dans leur rébellion. L'abbé de Saiut-Marlin, au lieu de ramener Marihe Brossier dans son rays, prit la résolution de !a conduire a Rome: il arriva, avec le père Brossier, ses filles et le prétendu diable de M nthe, dans la ville d'Avii:non, où cette fille étala toute l'étendue de ses talents en didblerie.
Le parlement, informé de cette nouvelle conlravention, rendit un nouvel arrêt le 3 m;ii 1600, portant qu'Alexandre de La Rrchefoucauld, prieur de Saint-Martin-de-Rnndan, serait pris au corps.
Henii IV se trouvait sans pouvoir contre les intrigues de quelques prêtres rebelles, qui méprisaient, éludaient les décrets de son parlement, menaçaient de répandre le troubla dans s.^s Etats, et d'ameu'er contre lui le parti encore puissant des j suites réfugies à Rome. 11 fut obligé, pour arrêter ce mal, de recourir aux négociations diplomatiques. Il dépêcha des courriers aupr:s du sieur de Sillery, son aml>assadeur à Rome, et auprès du cardiiial d'Ossat. Ces deux diplomates mirent enjeu toutes les ressources de leur
- génie aup es du pape, et même auprès des jésuites rclugics, pour détourner le coup qu'allaient porter con're son autorité le prieur de Saint-Martin et les jongleries de Marthe Brossier. On peut voir, dans l'historien de Thou et dans les lettres du cardinal d 0-sat, les détails de cette longue et pénible négociation.
L'abbéde Saint Martin, se voyant prévenu et ahandonné par le pape et les jésuites , renonça enlin à ses ridicules et I dangereux piojets, fit d> s excuses au cari dinal d'Ossiit, écrivit à Henri IV pour lui 1 «ieraander le pardon de sa faute et de I celle de son frère, l'évêque de Glermont ;
' et, peu de lenij s après, se voyant l'objet du mcj ris et de h raillerie de la cour de Rome, :l mo-:rut de chagrin. Son trèie l'évtque n'en n.o.rut pas, et devint cardinal. « Le pjuvre cardinal de La Roche- « foucauld, dit un éciivjin du temps, « qui, lis;inl son bréviaire d.ms les rues, < fait airêler son carrosse quand il vient « aux ûremus, croyant que U.eu ne peut
« entendre sa prière a cause du bruit 0).»
Marthe Brossier et sa famille furent réduits h visre d'aumônes. Henri IV voulut que les lettres du cardinal d'0-satqui contenaient les détails et le succè- de sa négociation fussent lues avec solennité à la cour du parlement, et rendues publi- (jues, afin d'effacer les fâcheuses impressions que cette diablerie avait faites sur l'esprit du peuple (2^
Le clergé de France manquait généralement de lumières. On y comptait quelques hommes instruits; mais le nombre en était petit : ain.-i les erreurs, le fanatisme et les superstitions trouvaient un accès facile parmi les ignorants qui en composaier.t la grande majorité. L'institution lies séminaires, destinés à l'inslruction des aspirants à la prêtrise, n'existait pas encore; la plupart des prêtres subalternes menaient une vie scandaleuse, s'adonnaient à la magie et même faisaient servir leur ministère aux pratiques de celte fausse science.
La pratique des images de cire que l'on fabriquait pour nuire ou ôter la vie à son ennemi, pratique absurde, criminelle et sacrilège, dont j'ai parle dans les chapitres précédents , se maintint encore pendant cette période. On a vu les prêtres de Paris, entraînés par une aveugle fureur, placer, dans l'intention de faire périr Henri III, de ces images magiques sur les autels de presque toutes les paroisses de cette ville : dans le procès du maréchal de Biron, il est aussi fa i: mention de pareilles images. Suivant les crédules partisans de ces super^itions, elles n'avaient de vertu que lorsqu'elles étaient baptisées en forme, et qu'on leur avait imposé, avec les cérémonies de l'église, le nom de celui que l'on voulait faire peiir.
Le poète Mot n, qui écrivait à Henri IV, prouve que la croyance à la vertu de c€lte pratique absurde était alors générale (3 j :
(1) Lts hypocondriaques delà cour ; Recueil 10, p. 94.
(2) Histoire de De Thou, t. XIII, p. 404, 405, etc. — Lettres du cardinal d'Ossai sous l'année 1600. — Reçjiities manuscils et ci cils du parlement, au 21 mars 1600. — Rejistres manuscrils criminels, au 3 Utui 1600.
(3) Jean-Baptiste Nani, dans son liistoire impriu^ée a Venise (t. VIII, p. 496), parle d une con-p'ratiun tramée eu 1633 contre le pape Urbain VII. Cette conspiration consis-
On dilqne, par luagie, en frappant une imagp, Celui qu'elle figure en reçoit le dommage (l).
L'Estoile rapporte qu'un prêtre fut condamné, par arrêt du parlement, à être pendu, pour avoir, dans le dessein de jeter un sort sur quelqu'un, consacré à la messe un morceau de papier, au lieu de l'hostie ordinaire (2).
Le même écrivain nous cite le fait scandaleux de deux prêtres qui se battirent dans l'église du Saint-Esprit, et dont l'un avait placé sur l'autel une membrane qui couvre quelquefois la tête des nouveaunés. J'en ai parlé ailleurs (3).
Bodin, si expert dans les arts de diablerie, nous atteste l'existence de l'usage sacrilège des images de cire : « Si les sor- « ciers, dit-il, veulent faire quelque mé- « chancelé par les images de cire, ils les • font mettre sous les corporaux pendant « la messe. » Le même écrivain dit que les plus grands sorciers ont été prêtres (4).
Une^ infinité d'abus introduits dans l'église depuis les siècles de la barbarie s'y maintenaient toujours et contribuaient à conserver les idées fausses et la corruption des mœurs. La religion ne consistait encore qu'en pratiques, et restait séparée de la morale. Les évêques, les abbés, les curés même ne résidaient point dans leurs évêchés, dans leurs monastères, dans leurs cures, et ne donnaient aucune instruction au peuple. Les bénéfices étaient distribués de manière qu'un seul titulaire possédait un grand nombre d'abbayes et même d'évêchés. On accordait les revenus de ces évêchés à des laïques, à des domestiques, à des femmes, même à des protestants.
CosmeRuggieri, parfumeur italien, accusé d'athéisme, de magie, accusé d'avoir empoisonné la reine de Navarre, mère de Henri IV, fut récompensé par le don de l'abbaye de Saint-Mahé, en Bretagne, abbaye qu'il conserva jusque sous le règne de Louis XIII (5).
tait en une image de cire qu'avaient fabriquée des prêtres magiciens pour faire périr ce pape.
(1) OEuvres de Motin, stances sur ce qui fut attenté contre le roi Henri IV, le lundi 19 décembre 1(505.
(2) Journal de Henri IV, mars 1604.
(3) Voyez la note, t. II, p. 449, et le Journal de Henri IV, au 21 octobre 1596.
(4) Démonomanie^éd. de 1598, p. 546,547.
(5) Lettres de Pasquier^ liv. 3, lettre lOe.
M. de Bourdeilles, connu par ses mémoires, où il a tant préconisé les vices des cours, possédait l'abbaye de Brantôme, et en porta constamment le nom.
M. de Sully, qui était protestant, possédait les abbayes de Coulombs, du Jard, d'Or de Poitiers et d'Apsie. Ce qui est remarquable, c'est que le pape autorisait cette transgression aux lois canoniques par des bulles qu'il fit même expédier gratis en faveur de M. de Sully, lequel vendit kdifférentsparticuliers ces"^quatre abbayes, dont il tira 230,000 livres (1).
Ces abus, si contraires aux principes de l'Evangile, n'étaient pas les seuls : les idées de la multitude étaient tellement perverties, qu'on donnait le titre de vertu, non à la probité exacte, à une conduite généreuse et pure, à des actes de désintéressement, mais à des pratiques ridicules et superstitieuses. Je pourrais citer une infinité d'exemples particuliers qui attestent cette vérité. Je me bornerai à un exemple plus général.
Sous la domination de la Ligue, les prédicateurs avaient fait croire au peuple de Paris qu'une procession était l'acte le plus agréaljle à la Divinité, le moyen le plus sûr de calmer sa colère, et de se la rendre favorable. Ils ne lui disaient pas . Soyez justes, renoncez à vos habitudes vicieuses, suivez les lumières delà raison, que Dieu vous a données pour diriger votre conduite ; faites à autrui ce que vous voudriez qui vous fût fait ; mais ils lui disaient: Promenez-vous soir et matin dans les rues de Paris, les uns à la suite des autres, sur deux lignes; promenez-vous les pieds nus, promenez-vous en chemise, promenezvous tout nus pendant l'hiver. Ils furent obéis ; car tout ce qui est extraordinaire exerce un puissant empire sur la multitude.
Je ne citerai point le témoignage des écrivains protestants, toujours disposés à verser le ridicule sur les pratiques religieuses qui en sont susceptibles. Je ne citerai pas non plus celui de ces écrivains raisonnables, de ces hommes dont le nombre commençait alors à s'accroître, qui, révoltés des abus que l'on faisait de la religion chrétienne, en suivaient les saines maximos et n'en séparaient ni la raison ni la morale; hommes qu'on nommait po-
(1) OEconomies royales de Sully, édit. de 1663, t. IV, p. 598, 604 et 605.
TABLEAU
litiques, et que les prêtres du dix-huiième siècle auraientnommés philosophes; mais je citerai le témoignage d'un zélé catholique, ligueur de bonne foi et peu disposé à se moquer des pompes religieuses dont il était l'admirateur :
«Le 30 janvier 1389, dit-il, il se fit en la ville plusieurs processions, auxquelles il y a une grande quantité d'enfants, tant fils que filles, hommes que femmes, qui sont tous nudsen chemise, tellement qu'on ne vit jamais si belle chose, Dieu merci... Il y a telles paroisses oùil se voit cinq à' six cents personnes toutes nues. »
« Ledit jour (3 février 1389) se firent, comme aux précédents jours, de fort belles processions, où il v eut grande quantité de tous nuds et portant de très belles croix. »
« Le 1 4 février (I389\ jour de carême prenant, et jour où Ton n'avoit accou- .tume que de voir des mascarades et folies, furent faites, par les églises de c^tte ville, grande quantité de" processions, que y alloient en grande dévotion ^ même de la paroisse'de Saint-Nicolasdes-Champs, où il y avoit plus de mille personnes, tant fils que filles, hommes que femmes, tous nuds. et même tous lesreligi3uxdeSaiut-Martin-des-Champs qui y éfoient tous nuds pieds, et les prêtres de ladite église de Saint-Nicolas aussi pieds nuds, et quelques-uns tous nuds, comme était le cure, nommé maître François Pigenat , duquel ou fait plus d'état que d'aucun autre qui éloit tout nud , et n'avoit qu'une guilbe (guimpe) de toile blanche sur lui, "etc. » « Le 24 février, tout le long du jour, l'on ne cessa de voir aussi les processions, et esquelles il y avoit beaucoup de personnes, tant enfants que femmes et hommes, qui étoient tous nuds, lesquelles portoient et representoient tous les engins et instruments desquels notre Seigneur avoit été affligé ; et entre autres les enfants des jésuites, joints ceux qui y vont à la leçon, lesquels étoient tous nuds,- et étoient plus de trois cents, deux desquels portoient une grosse croix de bois neuf, pesant plus de'cinquante, voire soixante livres ffi. »
(1) Journal des choses aiveoues à Paris depuis le 23 décembre 158B jusqu'au dernier avril 1589.
Tel était l'état d'exaltation et d'égarement où les prédicateurs de la Ligue avaient porté les esprits de la multitude parisienne : elle croyait faire acte de la plus sublime dévotion en bravant le froid de la saison rigoureuse, en bravant les bienséances qu'observent toutes les nations civilisées.
Ces prédicateurs, en faisant exécuter des processions, et surtout des processions composéesde personnes marchant lespieds nus, ou le corps entièrement nu, ne savaient pas, aveuglés qu'ils étaient par la superstition et l'esprit de parti, qu'ils imitaient les païens, et les surpassaient même en indécence: car les païens faisaient des processions où les figurants marchaient les pieds nus, mais n'en faisaient pas où les hommes et les femmes se montrassent en état de pure nature. Ils ne savaient pas que les premiers chrétiens, loin d'imiter ces cérémonies païennes, les blàmaient(l): ils ne savaient pas que l'Evangile, en prohibant l'ostentation dans les actes de piété, en défendant même formellement de prier en public, condamne ces pompes religieuses (2).
Pendant quatre ou cinq mois, les Parisiens ne cessèrent défaire chaque jour une ou plusieurs de ces scandaleuses processions. « Ils étoient si enragés, dit PEstoile,
(1, Dans toutes les religion s les plus connues, les processions étaient en usage. Celles d'Osiris sont décrites par Hérodote, celles d'Isis par Apulée, celles d'Eleusis par divers antres écrivains. Les païens avaient aussi des processions où les dévots marchaient les pieds nus . ou les nommait XudipeJaîia. Tertullien en parle, et les blâme. {Tertulliani 9pfra de Jejuniis, editio 1675; pag. 553. i Ainsi, ces cérémonies sont imitées du paganisme ; mais on ne voit pas, dans ces pompes religieuses, d'exemples où les personnes des dcTix sexes figurassent toutes nues.
Dans nos siècles de barbarie, on voyait souvent des personnes condamnées aux pénitences publiques suivre les processions en chemise ou toutes nues, des dévots ou dévêtes aller, 4aus le même équipage, accomplir un vœu au tombeau de quelque saint ; mais il y a peu d'exemples où les acteurs et actrices de cette espèce de spectacle se soient en si grand nombre montrés publiquement tout nus : c'est aux prêtres Ugaeurs que nous devons ce perfectionnement.
(l) Voyez saint Matthieu, chap. 6.
« pour ces dévotions processionnaires , « qu'ils alloient, pendant la nuit, faire « lever leurs curés et les prêtres de leur tf paroisse, pour les mener en procession.»
Le cnré de Saint-Eustoche Youlut, à ce sujet, leur faire quelques remontrances; on le traita de politique et d'hérétique : il fut forcé de condescendre à la fureur des Parisiens pour ces pieuses et ridiciles promenades, « où , dit le même écri- « vain (I), hommes et femmes, garçons «et filles, marchaient pêle-mêle, et où « tout éloit carême prenant, c'est assez « dire qu'on en vit des fruits. »
En matière d'opinions religieuses, la population de Paris offrait plusieurs divisions •. les bons catholiques, les politiques, les protestants et les athéistes.
Sous le nom de bons catholiques on désignait les superstitieux, les ligueurs, les intolérants, les persécuteurs, tous ceux qui croyaient aveuglément les prédicateurs et faisaient consister le christianisme dans le matériel des pratiques et dans de vaines observances.
Les politiques étaient des hommes plus éclairés, et par conséquent plus raisonnables.
Les protestants, qui s-^ rapprochaient beaucoup des politiques, étaient persuadés qu'ils professaieut le christianisme dans sa pureté primitive. Ils ne persécutaient pas : on les persécutait.
Ceux qu'on nommait athéistes n'observaient aucune religion. Cette classe d'hommes, qui suivait l'impulsion d'un caractère audacieux, d'un libertinage d'esprit, n'était- pas assez instruite pour avoir de la moral, té sans religion. Aussi tous ceux que l'histo:;;- Je ce temps nous signale sous la dénommation d'athéistes ou d'athées sont-ils presque tous des hommes souillés de crimes. Cependant on donnait cette qualification à d.s personnes auxquelles on n'avait à reprocher qu'une grande indifférence pour toutes les religions, pour tous les partis politiques, et un penchant pour la vie voluptueuse. Tel était Nicolas, secrétaire et poète du roi Charles IX, secrétaire du duc de Mayenne et secrétaire de Henri IV, et que Brantôme nous dit êtie un gros réjoui, bon compagnon, doué d'un esprit divertissant et fort enclin à la bonne chère. Il mourut à l'âge de
[l] Journal de Henri III, au 14 février 1589.
niSTOIRE DE PARIS
soixante-dix ans, et se fit lui-m^'mo Citte épitaphe :
J'ai vérn sans souci ; je suis mort sans r.-gret. Je ne suis [ilainl (rauciin, n'avaat peur ; i>-rs nne. Do savoir fù jf vais, c'est un trop jirand >en- i : J'en laisse le dlsLOiirs à messieurs de Sorbon !<•.
Je parle de cet homme, parce qu'il était le favori de tous les grands seigneurs de Paris, qui, malgré ses vices, se faisaient une fêle de le recevoir à leur tsble.
Henri IV, dès qu'il eut fait son entrée à Paris, manda Nicolas et le fit assister à son dîner. « Ce bon corrompu et vieux « pécheur, et qui, dit l'Estoile. ne croyoit « en Dieu que par bénéfice d'inventaire -M^ « n'en étoil que mieux venu aux compi- ; « gnies, selon l'humeur corrompue de c ■■ « siècle misérable {\). »
Si j'ajoutais ici quelques traitsde la partialitéet del i corruption de la plupart des magistrats chargés de rendre la justice, et des pillages bien avérés des financiers, pillages tolérés et punis tour à tour, et jamais réprimés (2), je compléterais le tableau moral des hommes qui, par leurs dignités, leurs emplois, leur ministère civil ou religieux, ont, pendant cette période.
(1) Journal de Henri IV, février 1604.
[2\ Toutes les contributions étaient alors réparties et perçues par des fermiers qui cominettaient des vexations énormes ets'enricbissaient aux dépens du peuple. On ce savait alors porter à ces abus que des remèdes impuissants et même iniques. On menaçait de poursuivre rigoureusement ces fermiers, on les traduisait en prison. Alors, pour éviter le châtiment mérité, ils consentaient à restituer des sommes considérables qui rentraient dans les coffres du roi, et le peuple n'était ni vengé ni soulagé.
L'Efttoile parle d'un nommé Rognais, trésorier des guerres, qu'on appelait le Magnifique, parce qu'il vivait en prince et en tenait maison. Il avait un sérail de courtisanes, comme le grand- seigneur. Il acheta une charge de maître des comptes à son frère. « pour faciliter les moyens, par ses répon- « ses, de recouvrer argent à Paris, où il en
« prenoit partout où il pouvoit Ce petit
- trésorier fut empoisonné, selon le bruii « commun , vécut en prince , et moura; « gueux. » {Journal de Henri IV, t. 111. p. 128.)
Le peuple indigné se souleva en 1594 contre les gouverneurs et trésoriers des provinces. Ces insurgés, appelés crocans, fureot
eitçrcé unecranùe influence sur le |).?u; le; mai-- jenoo livrerais à de trop lonssdétails. ir suffira de faire connaître quelques-uns dcô effets que les exemples des hommes puissants ont produits sur la Liasse de ('- IX qui ne le sons pas.
es voleurs subalternes remplissaient ille de Paris de crninteset de dangers; u'o ait point sortir la nuit sans être . accompagné et armé. La police mal uiijaDiïfce, et ses agents mal payés, laissaient beaucoup de"^ facilité aux malfaiteurs.
L'Estoile nous ofiFre ainsi le tableau raccourci des crimes commis à Paris pendant le mois de janvier 1606 : « Force
• meuitres, assassinats, voîeries, excès.
• pailhndi-es et toutes sortes de vices et « impiétés régnèrent en celte saison ex- « traorJinairement. Insolences des la- « quuis à Paris jusqu'aux meurtres, dont « il veut de pendus; faux monnoyeurs « pris et découverts; deux ;^ssossins qui « avoieut voulu assassiner le baron d'Au-
• beterre, roués tout vifs en Grève; un « soldat des gardes pendu pour avoir tué « son hcte afin de lui voler dix francs
• qu'il avoit ; un marchand venant à la « foire, lue d'un coup de couteau qu'on « lui laissa dans la gori^e, trouvé en cet
• état le long des tranchées du faubourg ' Saict-Germain ; sans parler de dix neuf « autres qu'on trouve avoir été tués et « assassinés en ce seul mois par les rues « de Paris, dont on n'a pu découvrir en- « core les meurtriers. Pauvre commence- « ment d'année nous menaçant de piie « fin! »
Voici quel tableau il nous a laissé des désordres et des crimes de la fin de c-ette mèmeannce 1606: « Adultères, puteries, « empo sonneœents, voîeries, meurtres.
« assassinais tt duels si fréquents à Paris, « à la cour et partout, qu'on n'osoit pur-
• 1er d';;utre chose, même au palais, où « l'injustice qui y règne rer.d effacés la ■ beauté et lustre de cet ancien sé- « nat(l). »
Au commencement de rannee !fi07, même tableau : « Débauches et folie-, « ballets, paillardises, duels et autres vices
bientôt dissipés. Henri IV disait à ce sujet : Ventre-saint-gris ! si je n'étais point roi, et si j'en avais le loisir, je me ferais volontiers crocan. {Journal de Henri JV, juin 1594.) (1) Journal de Henri /K, p. 404.
TABLKAl! MORAL 127
« et impiétés étoieut en ce temps pias en • règne que jam:<is (1). »
Je pourrais ajouter plusieurs pas.sages de cette nature, puisés dans d'autres écrivains de ce temps, et notamment dans les registres manuscrits du pa;lement, et composer un tableau hideux des mœurs de cette période. Mais c'en est assez ; et si l'on me reprochait d'avoir, dans les traits que j'ai rassemblés, choisi le mal de préférence au bien, je répondrais que, les monuments historiques ne m'ayant offert que des erreurs, des vices et des crimes, je n'ai pas eu à choisir Cependant du milieu de ce cloaque de corruption s'élèvent quelques actions dignes d'éloges: elles sont particulières, très rares, et n'opposent h la règle générale que de faibles exceptions. Je vais : apporter celles qui soht dignes de remarque.
Au mois de mars 1589. on découvrit dans Paris un ministre protestant appelé Damours : il fut conduit prisonnier à la Bastille. Il aurait, suivant l'usage, tté brûlé vif; mais Bussi-le-CIert, ce fameux et redoutable ligueur, lom de le faire tourmenter, eut pour lui beaucoup d'égards. « Il disoit, en jurant Dieu « comme un bon catholique, que Damours, « tout huguenot qu'd étoit, valoit mieux « que tous ces politiques de présidents et « conseiller^ qui n'étoient que des hypo- « crites, et fit si bien que le ministre « sortit (2). .
Au mois dejuinio89, deux honnêtes dames de Paris, toutes deux protestantes, qui depuis les barricades s'étaient toujours tenues cachées, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre, furent enfin découvertes par le peuple « qui, suivant l'Es- « toile, sans autre figure ni forme de « piocès, les vouloit saccager et traîner à « la rivière. »
Pour être mieux autorisé dans cette exécution violente, le peuple les traîna dcns la maison du curé Wuicestre, « un « des docteurs tirant gage de madame de « Montp?nsier, et des plus sédiieux et « fendints prédicateurs de Paris, qui ne « prèchoit que le sang et le meurtre, « principalement contre tels gens... Ces « deux bonnes dames ne s'attendcient à « guère mieux, attendu la renommée et « qualité du personnage, et le temps et la
(1) Journal de Henri IV, février 1607.
ji) Journal de Henri IV, t. II, p. 186.
42g HISTOIRE DE PARIS
« religion dont elles faisoient profession ; « et toutefois, comme si de loup, en un « instant, cet homme fut transformé en « agneau, et devenu tout autre homme, « elles trouvèrent en lui tant de douceur « et d'humanité, qu'après avoir conféré « amiablement avec elles, remontré et « disputé sur les points de leur religion, « les ayant trouvées fermes et résolues d'y '< persister, et même ayant trouvé à une « desdites dames une méditation de Théo- « dore de Bèze sur le psaume 80, après « la lui avoir rendue, non-seulement les « conduisit lui-même en lieu de sûreté, « les tirant des mains de cette populace « enragée, à laquelle il fit accroire qu'elles « étoient toutes réduites et converties à « retourner à la messe, encore qu'elles « n'eussent rien promis, mais aussi leur « donna moyen d'évader et sortir de la « ville, et leur aida en ce qu'il put, Dieu « les retirant dii gouffre de la mort par « les mains de cet homme, leur capital « ennemi, et se servant de lui en cette « œuvre pour les conserver et mettre en « liberté (1). »
Les circonstances font ressortir le mérite ée ces deux bonnes actions.
En voici une autre que je ne dois pas omettre, et qui eut lieu à Paris sous le règne de Henri IV, pendant la famine et la contagion, qui, en 1595, désolaient cette ville. Laissons parler l'Estoile, qui décrit cette bonne action, et qui dit en avoir été lui-même témoin :
« Une fille des bonnes maisons de Pa- « ris, laquelle ayant été en ce temps ac- « cordée, et son accordé lui ayant donné, « comme on a de coutume, cinquante écus « dans une bourse, pour être employés en « ses menus négoces et affiquets, au lieu « de les y employer, les donna aux pau- « vres et les distribua elle-même de sa « main, là où elle vit la nécessité (2). »
On cherche en vain, dans les actions des hommes les plus renommés de ce rèiine, des traits dignes des éloges de l'histoire. On trouve du courage chez plusieurs, quelques traits d'une rigide probité, notamment chez les protestants; mais, il faut l'avouer, Henri IV est le seul de son temps qui soit digne de fixer les regards de la postérité. Ce prince, par ses habitudes vicieuses, son mépris pour les règles
(1) Journal de Henri IV, t. II, p. 195, 196,
(2) Journal de Henri IV, t, II, p. 290.
de la bienséance, était au niveau de son siècle ; mais il s'élevait fort au-dessus par ses saillies spirituelles et par sa loyauté.
Une nation sans garantie, sans bases fondamentales, gouvernée par la volonté de ses maîtres, régie ou plutôt opprimée par une infinité de lois immorales, telles que celles qui concernaient les finances, lois qui ouvraient la carrière à tous les vices : une nation autorisée dans son antiquecorruption par la vénalité des magistratures, l'iniquité, la partialité des juges, par une religion défigurée et toujours séparée delà morale, enfin par les nombreux exemples de perversité que lui donnaient les hommes éminents en pouvoir, etc., ne pouvait qu'être vicieuse. Ces causes agissaient sous le règne de Henri IV, comme elles agirent sous les règnes suivants ; mais leurs désastreux effets furent tempérés par les progrèsde la civilisation, qui, malgré les fureurs du fanatisme et les excès de l'ambition, allaient toujours en croissant.
Les commentateurs facilitèrent l'étude de l'antiquité; les satires de d'Aubigné, la satire Ménippée furent des modèles et offrirent un genre de plaisanterie, un art de manier le ridicule qui n'est plus guère en usage dans notre littérature.
De thou, au milieu de l'orage des fac- . tions, produisit une histoire universelle, . remarquable par son impartialité; l'Estoile écrivit son curieux journal plein de principes excellents, et où brillent de temps en temps des aperçus fins et des traits originaux et spirituels; Mornay s'exerçait sur la politique et la théologie; Sully préparait les matériaux de ses Mémoires, et Michel de Montaigne imitait en se jouant la profondeur de Sénèque et la précision de Tacite.
Les arts de luxe et d'agrément se maintinrent, mais ne firent guère de progrès. Les arts utiles furent plus heureux. On commença sous Henri IV à cultiver les vers à soie, à fabriquer des tapisseries de haute lice, des miroirs ou glaces, à , l'instar de celles de Venise, etc.
Des lunettes d'approche furent, pour la première fois, introduites à Paris, en avril 1 609 ; le premier particulier qui en vendit était établi sur le pont Marchand. •
Usages. Pendant cette période , on commença à répandre sur les cheveux de la poudre blanche; et l'Estoile nous apprend que l'on vit, en 1593, trois reli
Paris. — Typ. Lacour, rue Soufflot, IC.
gieuses se promener dans les rues de Paris les cheveux frisés et poudiés.
L'usage des montres, qu'on appelait montres-horloges , s'établit à Paris sous ce règne; elle? étaient volumineuses , et j on les portait sur sa poitrine, pendues au j rou.
François 1er avait rétabli la mode de porter la barbe longue; les parlements et ' les chapitres-cathédrales avaient longtemps '
resisti- à cette mode: mais ces corps: se .relâchèrent bientôt de leurs pnncipe«^ rigoureux. Sous Henri IV, tous les homme.^, sans distinction, laissaient croître leur barbe. On employait de la cire pour donner aux poils une" direction éiéi^ante. Le costume des hommes et des femmes de la cour, par la richesse dont il était chargé, par ses formes raides. ses lignes droites qui défiguraient eotièreraen't le
Intérieur de Sain:-Etienne-du Mont.
nu conservait encore le caractère de la barbarie. Les hommes comme les femmes portaient des espèces de corps de baleines eu forme de cuirasse.
Dans le chapitre précédent, j'ai parle ae 1 usage adopté par les femmes de la cour de se couvrir le visage d'un masque; (^i usage fut encore en vogue pendant la présente période, et devint général.
j^.Su°""P^^^^e dit que lorsqu'en août ^o«2 Henri HI força sa sœur Marouerite tie\alois de quitter Paris et d'aller joinare le roi son mari en Gascogne, il U ht
III DULALT.E
poursuivre par .«soixante archers de sa garde, qui l'arrêtèrent et fouillèrent ses bagages à Palaiseau: que Larchant, qui commandait cette troupe, se permit plusieurs outrages, et fit même démasquer la reme pour la mieux reconnaître (1 ).
L'auteur du Divorce satirique , en peignant le désordre qui ré-nait lorsque cette même reine luvait A^en pour se réfugier dans les montagnes "d'Auverane au
' (I) Nouveaux Mcmoi p. 10.
es de Bassompierre,
château du Cariât, dit « qu'à peii:e se « put-il trouver un cheval de croupe pour « l'emporter, ni des chevaux de louat^e ni « de poste pour la moitié de ses filles, « dont plusieurs la suivaient à la file, qui « sans masque , qui sans devantier, et « telles sans tous les deux, avec un dét ?arroi si pitoyable, qu'elles ressemblaient « mieux à des"^ garces de lansquenets à la « route d'un camp, qu'à des filles de « bonne maison (i). » Ainsi voyager sans masque était, pour une femme de qualité, unec!;ose honteuse et extraordinaire.
Ces masques étaient ordinairement de
niSTOIRE DE PARIS
velours noir, se ployaient facilement, et se I
nommaient loups. Dans les chapitres sui- j vants, je parlerai encore de cet usage et de ses motifs.
Nous verrons, sous le règne suivant, ces vices, ces abus, ces mœurs, ces usages se maintenir par l'habitude, et marcher en sens inverse de la civilisation ; puis s'affaiblir, se modifier, se restreindre, ou recevoir une direction nouvelle , lorsque le gouvernement, un peu débarrassé de l'aristocratie féodale, eut acquis la force redoutable du despotisme absolu.
PÉRIODE XIÏ
Lorsqu'à la tête d'un gouvernement dépourvu de bases solides se trouve placé un roi enfant, un prince faible, l'autorité suprême est aussitôt envahie par le plus audaileux ou le plus adroit des sujets; cet aui-iacieux ne règne pas, mais il exploita le ioyaume au nom du roi : c'est ce qui arriva sous Louis XIIL
Cet envahisseur, exerçant l'autorité royale, excite bientôt la jalousie et le mécontentement de ses pareils. La rivalité s'établit, les guerres civiles s'allument; et chaque parti, prétextant l'autorité du roi et le bonheur public, attente ouvertement à cette autorité, travaille au malheur du peuple j et cause d'affreux déchirements : c'est encorece qui arriva sous Louis XIIL
Peu d'heures après la mort tragique de Henri IV, le duc d'Epernon, celui qui, étant dans le carrosse du roi, l'avait vu assassiiier, vint , accompagné de gardesfrançaises ( t de gardes-suisses, à la coui du parlement, qui siégeait alors dans le couvent des Grands-Augustins (2). Il y demianda avec un ton menaçant la régence du royaume pour la reine, et dit à
(1) Divorce satirique. — Journal de Henri III, [. IV, p. 598.
(2) Le Palais de Justice ayant été destiné aux festins et aux cérémonies du couronnement de la reine, le parleœent fut obligé d'en déguerpir, et de transporter, le 17 avril précédent, ses séances aux Augustins, dans le réfectoire de ce couvent, ainsi que cela s'était pratiqué autrefois.
cette cour en mettant la main à son épée: « Elle est encore dans le fourreau ; mais il faudra qu'elle en sorte si dans l'instant on n'accorde pas à la reine un titre qui lui est du selon l'ordre de la nature et de la justice. » Le parlement, sans délibérer, consentit à cette demande. C'était la première fois que cette cour conférait la régence, et, depuis, cette prérogative lui est restée.
Ainsi le gouvernement de la France, que Henri IV avait péniblement garanti des atteintes multipliées de la féodalité, fut livré à une femme étrangère, à un enLiit de neuf ans, et à une foule de courtisans sans moralité, sans patrie, avides de pouvoir et de richesses.
La régente, dévotesans être pieuse, dépourvue de lumières et de jugement, re se distinguait que par son opiniâtreté, par son dévoûment aux jésuites et à la cour de Rome ; elle fit tout ce que voulurent ses conseillers, ses directeurs perfides, et consentit à ce que tout l'ouvrage de Henri IV fût détruit pièce à pièce ; elle prit une route tout opposée à celle que ce roi avait suivie pour établir la prospérité et la tranquillité publiques. Tous ceux qui avaient conspiré contre son époux, ceux que l'opinion publique désignait comme les auteurs ou les complices de son assassinat, furent comblés de faveurs. Le comte d'Auvergne, qui pour crime de trahison était condamné à mort, et dont Henri IV avait par clémence commué la peine en celle d'une prison perpétuelle, fat aussitôt mis en liberté et pourvu de fonctions
sous
éminentes. D'Epernon, les jésuites et autres, violemmeut soupçonnés du meurtre du roi, devinrent l'âme du gouvernement.
Sully , le vénérable Sully, éloigné de la cour, fut dépouillé de ses fonctions. Des Yveteaux, que Henri IV avait donné à son 61s pour être son précepteur, fut renvoyé. Les millions que ce roi avait entassés dans la Bastille devinrent la proie de misérables et avides courtisans. La conduite que tint alors Marie de Médicis fonda les soupçons, peut-être injustes, de sa complicité avec les auteurs secrets de la mort de son royal époux. Elle fortifia ces soupçons en se refusant, malgré de nombreuses invitations, à faire rechercher et poursuiyre les instigateurs du crime de Ravaillac.
Cette reine, après avoir composé un conseil de régence de tous ceux qui y prétendaient, conseil qui n'était que pour les apparences, et où l'on ne s'occupait que d'objets secondaires, forma un conseil secret où figuraient au premier rang les ennemis naturels de la prospérité française : un jésuite, le P. Cotton ; le nonce du pape; Concini, natif de Florence, espèce de domestique, qu'elle éleva au grade de maréchal de France, quoiqu'il n'eût jamais fait la guerre; le duc d'Epemon,etc.; tous ou presque tous accusés, surtout ce dernier, d'être les provocateurs ou les complices de l'horrible assassinat du roi son époux.
Ils avaient besoin sans doute d'une grande autorité pour étouffer les cris de l'indignation publique, pour imposer silence à l'histoire, pour faire disparaître les témoignages de leurs crimes; mais ils ne purent complètement y réussir : il en est resté des traces assez profondes pour établir, sinon des preuves évidentes, au moins des conjectures très vraisemblables (1).
Il) Les jésuites, le duc d'Epemon, la marquise deVerneuil, paraissent s'être concertés pour opérer cet assassinat.
Ravaillac déclara que, quelques jours avant son crime, il avait eu des conférences avec le P. d'Aubigné, jésuite, dans l'église delà rue Saint- Antoine, et qu'il lui avait montré le couteau dont il se proposait de faire un si atroce usasre. (L'Estoile, Journal de Henri IV, t. IV, p. 80.)
Le jésuite Cotton alla voir Ravaillac dans sa prison, lui dit de prendre garde à ses parol.ei, et voulut lui faire croire qu'il était
LOUIS Xiii ^31
Tout atteste l'existence d'un complot.
On publia en même temps, ou l'on répandit avec profusion des ouvrages déjà publiés, où l'on soutenait la maxime jé-
huguenot. {Jourruxl de Henri IV, p. 81, 82.)
Le dimanche 23, le P. Portugais cordelier, et quelques curés de Paris, entre autres ceux de Saint-Barthélemi et de Saint-Paul, taxèrent les jésuites en paroles couvertes, mais intelligibles à plusieurs, d'être fauteurs et complices des l'assassinat du feu roi. [Journal de Henri IV, p. 84.)
Le mardi 25, une querelle étant survenue entre le P. Cotton et le sieur de Loménie, celui-ci, en plein conseil, dit au jésuite que c'était lui et ceux de sa société qui avaient tué le roi. (Journal de Henri IV, p. 84.)
Ces citations ne tendent qu'à prouver Popinion du temps sur les auteurs de l'assassinat de Henri IV ; mais dans d'autres pièce» historiques on trouve des notions plus positives.
Dans la pièce intitulée Rencontre de M. U duc d'Epemon et de François de Ravaillac, ce duc et le P. Cotton sont principalement accusés. On y lit que ce jésuite promit à troif assassins, du nombre desquels était Ravaillac, de leur faire obtenir du pape l'absolution de tous letu-s péchés, et de leur faire dire des messes pour leur âme, dans le cas qu'ils \-in3sent à périr dans leur expédition. Le duc d'Epemon leur donna 200 écus.
La pièce intitulée la Chemise sanglants de Henri le Grand offre une violente déclamatiou adressée par ce roi à son fils. On y parle do Dollé, de BuUion et du duc d'Epernon, qui, dit-il, « tient encore sur la France le poi- « gnard avec lequel Ravaillac m'a mis dans u le tombeau. Ce sont mes assassins et mes '< bourreaux, dit-il à Louis XIII ; et vous « les souffrez près de votre personne. »
Dans le Faclum et dans le Manifeste de Pierre du Jardin, sieur de La Garde, imprimés à la suite du Journal de Henri IV, on voit qu'un certain La Bruyère, ligueur, émigré àNapIes, conduisit le capitaine lu Jardin chez le jésuite Alagon, oncle du duc d^î Lerme, espagnol; lequel jésuite, après s'êtr(.| assuré de se» dispositions, lui proposa d'as-f sassiner Henri IV, avec promesse, s'il réussissait, de lui donner 50,000 écus, et de lui faire obtenir le titre de grand d'Espagne : que, pendant son séjour à Naples, î' dîna avec ledit La Bruyère, Alagon et autres personnes, du nombre desquelles se trouva RavaiQac, qui leur annonça qu'il tuerait le
suitique qui permet de tuer les rois tyrans : tel était l'ouvrage d'un augustin d'Orléans, appelé frère Léonard Cogneau; celui du jésuite François Suarez, etc. Ces
roi, ou qu'il mourrait en la peine ; que Ra- Yaillac avait été dépêché à Naples par le duc d'Epernon, pour porter des lettres de sa part au vice-roi de Naples ; que quelque» jours après, du Jardin fut conduit chez le jésuite Alagon, qui lui proposa d'entreprendre l'exécution dont s'était chargé Ravaillac, l'estimant plus digne d'une telle entreprise.
Dans la pièce intitulée Interrogation et déclaration de mademoiselle de Coman, la marquise deVerneuilet le duc d'Epernon sont dénoncés comme complices de la conspiration, et tous les deux instigateurs de Ravaillac, qu'ils protégeaient'et entretenaient.
La pièce qui paraît aussi authentique que ces dernières, et qui contient des faits plus détaillés sur le même sujet, est l'extrait d'un manuscrit trouvé à la mort de M. d'Aumale, en son cabinet, approuvé, signé de sa main et cacheté de ses armes. En parlant du duc d'Epernon, il y est dit : •< Il est l'auteur de ** la mort du roi, ayant suscité plusieurs dét sespérés gueux et misérables qu'il faisoit
• traiter par gens attitrés ; mais poursuivant « leurs desseins, et prêts de l'exécuter. Dieu m empêchoit ses coups malheureux, et voyant ** (étant vu) par d'Epernon, que les jours « assignés et les occasions manifestées (dé- M couvertes) refroidissoient ces pauvres gens, « il les faisoit empoisonner, de crainte que, « frappés au cœur d'une juste repentance, *t ils ie fussent rendus dénonciateurs de cette m entreprise abominable; mais, néanmoins, « il a tant poursuivi, qu'enfin il a trouvé le « méchant Ravaillac qui étoit d'Angoulême, et ville de ses gouvernements... m Puis il Tient aux jésuites : Y a-t-il une nation plus pernicieuse pour la France que ces pères, qui, u sous prétexte de leur prédication, chatouil-
• lent tellement les oreilles des auditeurs, m que l'on les tient pour uniques entre les « gens de bien? Ces bons pères, qui, sous
• leurs confessions, font couler mille et mille »* appas, à cent Chastels et plus de Ravail- M lacs, se sont à la tin vengés du plus pur M sang que jamais la France ait eu en par- « tage. »
Il parle ensuite de la composition du conseil secret de la régente, dont il traite les membres de grands voleurs, qui ont pillé les â^ers royaux dd la Bastille, etc. 1
livres, ainsi que ceux du cardinal deBel- .'^ larmin et de Santarelle, furent désavoués par la Sorboune, et brûlés par la main du bourreau en la cour du Palais. L'avocatdu roi, Louis Servin, demanda que le parlement fît brûler celui de Suarez devant la porte des jésuites (1).
Le meurtre commis sur la personne de Henri IV n'était, à ce qu'il paraît, que le prélude de l'exécution d'un plan plus vaste. Un gentilhomme, voyant les filles de la reine pleurer la mort de ce roi, s'en moqua, leur dit : Vous en verrez bien d'autres, et les avertit de garder leurs larmes pour une autre occasion qui se présenterait bientôt (2).
La veuve du capitaine Saint-Matthieu conseilla à une Parisienne de quitter Paris. Pourquoi cela? lui demanda-t-elle.
« C'est parcequ'avant qu'il soit huit jours
L'éditeur finit ainsi : «« Le surplus c<m- « tenu audit extrait, je le mettrai sous si- « lence, comme étant des choses siabomina- " blés que, venant à la vérification, il fau- •< droit ériger des bourreaux en titre d'ofu fice. »
Presque toutes ces pièces et plusieurs autres, qu'il serait trop long de citer, «'accordent en ce point, que d'Epernon et les jésuites furent les principaux instigateurs de Ravaillac.
Ce dernier criminel, dans ses interrogatoires imprimés, n'accuse personne que luimême de son crime. [Voyez Mémoires de Condé, t. VI, la préface et les pièces placéee i à la fin de ce volume. ) Mais il ne faut pas croire que cette pièce, telle qu'elle est imprimée, soit l'entier et véritable interrogatoire de Ravaillac. L'auteur del'iri de xéri^er lu dates (t. I, p. 668, 3e édit.) dit, d'après Griflfet : « On n'a ni l'original de son prou ces, qui a disparu des registres du parleu ment, si jamais il y a été, ni la clef de ton u testament de mort, que le greffier écri- « vit de manière qu'il est impossible de la M déchififrer. »
Si Ravaillac n'eût dénoncé que des gens de son espèce, on aurait publié jusqu'aux moindres circonstances de son procès. Le mystère de la procédure de cet assassin, la soustraetion des principales pièces, prouvent que ces complices ou instigateurs étaient de» gens puissants ou fort en crédit.
(1) Begistres manuscrits du parlement, au 20 juin 1614.
(2) Journal de Henri IV, t. IV, p. 72.
il arrivera de grands malheurs dans cette \ille (1). •
Le bruit sinistre d'une prochaine Saint- Barthélemi se répandit. Sully se renferma dans l'Arsenal et le mit en état de défense. Les protestants alarmés se barricadèrent dans leurs maisons. Le 17 juillet 1610, on entendit crier pendant la nuit dans les rues : Aux armes ! On voulait produire un mouvement; mais les crieurs turent battus et mis en fuite par la milice parisienne. L'exécution de ce projet sanguinaire fut manquée. « Le peuple, dit « l'Estoile, étoit las et recru des trompe- « ries des grands ; étant fait sage par les « exemples'passés, il n'étoit plus possible « de le faire mordre à cet appât (2). »
Louis XIII, placé fort jeune sur le trône, et dans des circonstances si orageuses, n'était pas, même lorsqu'il eut atteint l'âge de la virilité, doué d'un caractère propre à commander le calme. Il différait beaucoup de son père, ou plutôt ne liH" rassemblait en rien : il n'avait point son affabilité conciliante, ces saillies spirituelles, ces manières affectueuses qui caractérisaient éminemment Henri IV, et qui lui valurent l'amitié même de ses ennemis. Son fils, au contraire, dur, brusque, mélancolique, ombrageux, timide, insensible autant que faible et incapable, ne pouvait ni concevoir un projet ni l'exécuter. Il n'eut jamais d'autre volonté que celle des personnes qui le dominaient. On a dit de lui : « Il ne dit pas tout ce qu'il « pense ; il ne fait pas tout ce qu'il veut ; « il ne veut pas tout ce qu'il peut. > 11 connaissait, dit-on , son incapacité; et cette connaissance l'obligea à se soumettre aveuglément aux volontés de ses ministres en faveur.
^ Sans avoir la généreuse audace de ^on père, il ne manquait pas de bravoure.
(1) Journal de Henri 77, t. IV, p. 72.
(2) Journal de Henri IV, t. IV, p. 162, 163, 171, 172, etc.
L'Estoile ajoute que le peuple, loin de ▼ouloir servir d'instrument aux projets ambitieux des hommes puissants, chantait tout haut, dans les rues de Paris, le vaudeville suivant :
ViTent le pape et le roi catholique. Vive Bourbou avec sa sainte Ligue, Vivent le roi, la reine et son conseil. Virent les bons et vaillants huguenots, Vive Sully avec tous ses suppôu, vive le djâble. pourvu qu'ayons repo«.
SOUS LOUIS XIIl 133
Aucun roi avant lui n'avait tenu de si fréquents lits de justice; et dans c«s actes solennels de despotisme, il prononçait fidèlement cette même phrase qu'il adressait au parlement : « Je suis venu en ce lieu sur les occasions qui se présentent; ", le garde-des-sceaux de qui est de mon inten-
j'ai chargé M vous dire ce tion (1). .
Il eut des favoris et ne pouvait s'eu passer; il les choisissait sans discernement, et les perdait sans regret : il eut même des favorites; mais ses liaisons avec les demoiselles de La Fayette et de Hautefort n'étaient point de l'amour. Soit vice de constitution, soit timidité de caractère ou principe religieux, on n'a aucune galanterie à lui "reprocher ; sur ce point, comme en plusieurs autres, il différait entièrement du roi son père (2).
(1) La nature se montra très avare pour Louis XIII : elle lui avait refusé une faculté très nécessaire à un chef de nation, celle de parler avec facilité. Son bégaiement, très sensible, dut influer fortement sur son caractère et accroître sa timidité naturelle. Un écrivain de son temps, parlant du passage de ce roi dans le Limosin, dit : " Je lui fis une '< harangue en pleine campagne. Nous le tron- '< vâmes dans un petit carrosse ayant le fouet •« à la main et le menoit tout seul. Il n> ^ avoit que lui dans ledit carrosse, et quand '< il fut près de Damac, il monta à cheval, « et avoit un manteau d'écarlate. Mon ha- " rangue finie, il eut grand'peine à nou3 « dire : Tenez-moi cela et je vous serai bon « roi ; car il ne pouvait pas parler qu'avec '« une grande peine : mais il avait un fort " bon jugement et étoit très adroit à toutes « sortes d'exercices. « (Descriptions des monuments observés dans la Haute-Vienne, par M. Allou, ingénieur, p. 23.)
(2) Mademoiselle de Hautefort, favorite de Louis XIII, n'aimait point le cardinal de Richelieu à qui elle était suspecte. Ce cardinal, dans les brouilleries qui survenaient entre le roi et la favorite, servait quelquefois de médiateur ; mais il ne jouait ce rôle que poiur la perdre dans l'esprit du roi. Un jour il s'éleva entreeux une grande querelle : Louis Xm menaçait mademoiselle de Hautefort de la vengeance du cardinal, comme d'un homme bien plua puissant que lui; il sortit pour lui faire part, dans une lettre, du mécontentement qu'il avait d'elle. Bientôt après, il rentra tenant une lettre à la main, et lui dit;
Louis XIII régna, mais ue gouverua jamais. Trois hommes, pendant la durée de ce règne, exercèrent successivement le pouvoir suprême, Concini, de Luynes et Richelieu.
Marie de Médicis eut l'imprudence de laisser prendre au Florentin Concini les rênes de l'État. Pendant sept ans que dura sa régence, elle combla cet étranger de richesses et de titres d'honneur ; les finances du royaume devinrent sa proie; il excita contre lui la jalousie des princes et seigneurs, et les murmures du peuple. Pour taire cesser ces murmures, il fit élever des potences dans presque toutes les rues et places de Paris : il en existait deux ou trois au bas du Pont-Neuf.
Pendant cet intervalle de temps, l'on ■vit des intrigues nombreuses pour des objets misérables, des emprisonnements de princes, des états-généraux, des guerres civiles, des duels, des assassinats commis par les premiers seigneurs de la cour ; on vit surtout, dans les classes supérieures de la société, régner l'anarchie et un épouvantable désordre.
Voilà votre sauce que je fais à M. le cardinal. Aussitôt mademoiselle de Hautefort arracha cette lettre des mains du roi et voulut s'enfuir. >* Ce prince la retint par le bras M pour la lui ôter; elle résista, et la fourra H 80US son mouchoir de cou, pour la mettre « en sûreté, et ouvrant les bras, lui dit : Preét nez-la tant que vous voudrez à cette heure ; M car elle le connoissoit trop bien pour croire 44 qu'il voulût toucher en ce lieu-là. Elle M ne se trompa point : car il retira ses mains u comme du feu; et, rencontrant le duc M d'Angoulême, il lui conta, tout en colère, u ce qui s'étoit passé. Sur quoi le duc lui M donna le conseil qu'il auroit pris pour lui, I* en disant qu'il avoit tort de n'avoir pas « mis la main dans son sein pour reprendre M la lettre; mais iln'étoitpas capable de re- « cevoir une pareille instruction. » (Jfemoires di Montglat, t. I, p. 287, 288.)
Cette scène se passa en 1639jetLouis XIII avait alors trente-huit ans.
Etant à dîner dans la ville de Dijon, il aperçut une dame dont la gorge était découverte ; pour ne pas la voir, il baissa un coté de son chapeau, puis, ayant retenu dans sa bouche une gorgée de vin, U la lança sur le sein de cette dame. {Anecdotes des reines et régentes de France^ par du Radier, t. VI,
Dli PARIS
Quant à l'éducation du jeune roi, on lui apprenait la musique, la peinture et des jeux d'enfant, on l'instruisait h former de petites forteresses dans le jardin des Tuileries, à donner du cor et à battra du tambour : on ne lui enseigna jamais ji devoir des rois.
Il avait alors pour favori un courtisai, nommé Albert de Luynes, homme plein d'ambition, qui pour la satisfaire conçut le projet de renverser tous ceux qui gouvernaient et de se mettre à leur place. Voici comment il l'exécuta.
Il irrita le roi contre sa mère, lui fit sentir son état de nullité, lui persuada qu'il ne parviendrait jamais à exercer l'autorité royale tant que cette femme et Concini seraient à la tête des affaires. Le roi approuva son projet, et chargea Vitry, capitaine de ses gardes, de jouer le principal rôle dans son exécution. Le 24 avril 1617, pendant que Concini, pour se rendre chez la reine, passait sur le pontdormant qui précédait le pont-levis du Louvre, Vitry, à la tête des gardes du roi, l'attaque et le tue. Le roi, transporté de joie, dit à l'assassin : Grand merci à vous, à cette heure je suis roi ! Il le fit aussitôt maréchal de France.
Le corps de Concini, qu'on avait furtivement enterré dans l'église de Saint- Germain-l'Auxerrois, fut, par une troupe de laquais, déterré le lendemain matin, traîné dans les rues de Paris, divisé en lambeaux que l'on brûla, ou que l'on pendit aux potences qu'il avait fait dresser. On pilla l'hôtel qu'il occupait près du Louvre.
Quelques mois auparavant., la populace et les laquais, à l'instigation de la mère du prince de Gondé, avaient pillé et dévasté pendant deux jours l'hôtel que ce malheureux possédait rue de Tournon, depuis appelé hôtel des Ambassadeurs, et aujourd'hui hôtel de Nivernais. La femme de Concini, nourrice et confidente de la reine, fut décapitée par arrêt du parlement (1).
La reine, par ordre de son fils, fut consignée dans son appartement. On fit aus-
(1) Au parlement, on eut la sottise de l'interroger sur l'espèce de sortilège qu'elle avait employé pour se rendre maîtresse de l'esprit de la reine. Je n'en ai point employé d'autre, répondit-elle, que l'ascendant qu'ont les âmes fortes sur les âmes faibles.
sous LOUIS XIII
\ tôt abattre le pont qai condui.-ait de son ^ ibinet au jardin du Louvre. Elle ne sor-
t de cette espèce de prison que pour être
dlée au château de Blois (1).
L'auteur de cette révolution succéda au
Duvoir suprême qu'avait exercé Concini.
eut plusieurs complices, le colonel d'Or-
ino, Modène, Déageant, Tronçon, Du-
y, Marsillac, etc. ; « mais le plus détestable de tous, dit Bassompierre, ôt le plus âpre boute-feu de celte méchanceté, fut un prêtre nommé Travail, dauphinois, suggéré et mis en avant par Déageant. Cet homme avoit été vingt-cinq ans capucin, sous le nom de P. Hilaire, etc. (2). »
(1) Les conspirateurs, lorsqu'il s'agit du 5part de la reine pour Blois, com-inrent lele roi et sa mère se verraient avant leur
' :paration, et firent mettre par écrit lesphra- !8 qu'ils s'adresseraient réciproquement, 760 recommandation de ne rien dire de plus, a reine, conformément à son rôle, ouvrit le .alogue, en disant à son fils qu'elle était ichée de n'avoir pas, pendant sa régence, buvemé son royaume à son gré ; qu'elle y vait apporté tous les soins qu'il lui avait :é possible, et finit par lui dire qu'elle était i très humble et très obéissante mère et îr vante. Le roi, à son tour , récita une phrase ar laquelle il remerciait sa mère du soin u'elle avait pris de radministration dans 3n royaume, lui dit qu'il en était satisfait, t qu'il serait toujours son très humble fils. Là se bornait le dialogue prescrit ; mais i reine passa outre, et demanda à son fils \xâ avait alors seize ans) une seule grâce, elle d'emmener avec elle Bardin, son intenant. Le roi, qui n'avait point dans son rôle i réponse à cette demande, regarda sa mère 1 bouche ouverte sans lui dire un mot. Elle enouvela cette demande, et le roi continua e la regarder sans répondre. Elle revint à i charge une troisième fois, et n'obtint pas ne parole. Impatientée, elle donna un baier au roi qui lui fit la révérence et lui tourna î dos. {Journal de ma vie, par Bassompierre. . Il, p. 15. — Nouveaux Mémoires de B<ujmpxerre, p. 312 et suiv.)
On voit ici que ce qu'à la cour on nomme tiquette, cérémonial, etc., insulte à la rai- •'^n, et de plus étouffe, dans le cœur de ceux ui ont le malheur d'y être assujettis, tous eatiments naturels.
(2) Nouveaux Mémoires de Bassompierre, >. 303, 304.
Luynes, sous le nom du roi, gouverna les Français avec uu despotisme révollant, surpassa son prédécesseur en abus d'autorité, et surtout en déprédation i.!e finances. Jamais chef d'Etat n'avait excité plus de mécontentement ; jamais la haine publique n'avait encore parlé si haut, ne s'était exhalée par un aussi grand nombre de pamphlets, de satires, de malédictions et de plaintes de toute espèce. Depuis on ne connaît que le cardinal Mazarin qui ait, à cet égard, obtenu sur Luynes une triste supériorité.
Le titre de connétable de France, qu'il se fit donner, ne fut pas capable de préserver sa mémoire d'une infamie éternelle. Le 15 décembre 1621, il mourut delà fièvre, comblé de richesses, de dignités et de témoignages de la haine publique.
Pendant les onze années que durèrent ces deux tyrannies, la digue que Henri IV avait opposée à l'ambition turbulente de la noblesse fut ronipue ; le torrent féodal recommença ses ravages : les duels, les assassinats, les brigandages, les guerres civiles et toutes les calamités qu'elles entraînent vinrent accabler le peuple français. Les princes, les seigneurs, considérant le gouvernement comme leur patrimoine, et les honneurs, les pensions qui en émanaient comme leur proie, se disputèrent et s'arrachèrent l'autorité et les finances de l'Etat. Ils firent souvent la guerre à la cour qui résistait quelquefois à leurs demandes exorbitantes.
La régente refuse au prince de Condé le gouvernement du château Trompette :
ce prince quitte la cour, se retire dans son gouvernement, visite ses amis, et forme contre l'Etat un parti de mécontents. Toutes les factions qui ont troublé la France sous Louis XIII et sous la minorité de Louis XIV furent calquées sur ce modèle. Se retirer dans son gouvernement, c'était menacer la cour d'une prochaine révolte. Pourquoi, dans un même Etat, y avait-il des gouvernements, et pourquoi les gouvernements étaient-ils constitués comme autant d'Etats séparés? Pourquoi, toujours esclaves de la routine, les rois ne profitaient- ils jamais des leçons de l'histoire, ne faisaient-il- que des lois de circonstance, ne s'occupaient-ils que de corriger les effets sans détourner les causes? Pourquoi ne changeaient- ils pas un ordre de choses qui avait depuis longtemps ' été si funeste ai frône et à la tranquillité
HÎ3T0IRS DE PAPIS
publique? Les réponses h ce=, questions sont faciles.
Depuis la mort de Henri IV jusqu'à celle de Luynes, le gouvernement n'offrit que basses" intri.sues, trames perfides et mouvements séditieux, dont les chefs étaient ramenés à la paix par des concessions d'autoritéoudes sommes d'argent.
Tels princes, tels seigneurs, tels magistrats, suivant leurs intérêts personnels, servaient, abandonnaient ou trahissaient ensuite, et retiraient toujours un prix de chaque trahison. C'est une honte, disait un député aux états-généraux tenus à Paris en 1614, c'est une honte qu'il faille que le roi achète la fidélité de ses sujets à prix d'argent.
On ralluma les torches du fanatisme, en violant les traités faits avec les protestants. Les jésuites obtinrent la permission de rouvrir leur collège à Paris.
Le prince de Condé, qui au nom du roi, sous Goncini, avait été renfermé à la Bastille, fut au nom du roi, sous de Luynes. rais en liberté. La reine se sauva de Blois, et son fils se raccommoda avec elle. Un an après, la reine, conseillée par Richelieu, évèque de Luçon, fit la guerre à son fils, et le roi prit les armes contre sa mère.
Leduc de Lesdiguièrespromet de se faire catholique, et le prince de Condé menace d'embrasser la religion protestante. « Si « l'on vouloit rapporter toutes les particu- « larités de ces guerres, dit un contempo- « rain, on Tenoit en la poursuite d'icel- « les, non les intentions du roi exécutées, « ains (mais) des perfidies, desloyautés et « trahisons, tant du côté des persécutés « que des persécuteurs (1). »
Au milieu de ces désordres, effets des vices inhérents à ce gouvernement, au milieu de ces bacchanales politiques, il est remarquable de voir les chefs de tous les partis, quoiqu'ils n'eussent pour motif que leur intérêt personnel, ne pas manquer, dans les très nombreux écrits qu'ils faisaient alors répandre, de populariser leur cause, de lui donner le prétexte de l'intérêt national ; et de reconnaître le tribunal de l'opinion publique, puissance enfantée par des lumières naissantes, et que l'on respectait alors (2).
(Ij ŒcoTioiyxies royales de Sully, t. VIII, édit.'de 1662, p. 176.
(2) Voici le tableau burlesque qu'un ri-
Après la mort de Luynes, un troisièmepersonnage, plus audacieux encore, s'yvance sur la scène politique, et maîtrise toutes les ambitions : sa tyrannie fait oublier et même regretter celle de ses prédécesseurs. Ce personnage est le fameux Armand-Duplessis de Richelieu, évèque de Luçon, qui, ayant commencé sa fortune à la cour sous Concini, eut assez de souplesse pour la continuer sous Luynes. Serviteur dévoué de la reine, il avait partagé ses revers et ses succès, et i cependant s'était ménagé des intelligences j avec les ennemis de cette princesse.
Il méritait d'être cardinal : Marie de Médicis parvint à lui en faire obtenir le < titre ; et, lorsqu'il reçut la confirmation de cette dignité ecclésiastique, il déposa son chapeau rouge aux pieds delà régente, lui disant: « Madame, cette pourpre, dont je suis redevable à votre majesté, me fera souvenir du vœu que j'ai fait de répandre mon sang pour son service. » Paroles de courtisan! ïl devint dans la suite le plu-; ardent persécuteur de cette reine.
Admis, en avril 1 62 i, au conseil d'État, il le domina; et, pendant plus de dixhuit années, il fut le fléau des Français et le perturbateur de l'Europe.
Son ardeur pour la domination fut puissamment secondée par son talent, sa subtilité, son audace et son mépris pour toutes les règles de l'équité et de la morale. 11 n'en respectait aucune; il en faisait lui-même l'aveu : « Quand une fois j'ai pris ma résolution, disait-il, je vais au but : je renverse tout; je fauche tout; ensuite, je couvre tout de ma soutana rouge. »
La plupart des poètes et prosateurs de son temps, prosternés aux pieds de sa toute-puissance, lui ont, par intérêt ou
meurfit du gouvernement sous la domination du duc de Luynes :
Le roi, tron simple, donne tout; Monsieur de Luynes ruine lout, El ses deiiX frères ràûent tùul :
Tons leurs parenis emportent lout, El leurs agienls degasient tout.
Le (hmcelier excuse tout; Les iiilend-nts retranchent tout ; Le garde des sceaux scelle tout.
La KûcliL-foucauld purge lout; Le père Arnoux déguise tout, El la reine »e plaint de L)Ui.
Monsieur le prince f .. partoni .
île ■parlement véii6e toul.
Les pauvr-'s Français souffrent tout; Mais à la lin ils perdront It.ut ; El, si Dieu uf pourvoit à lout.
L" gianJ diable emporiera lOii.
sors LOUIS xm
par frayeur, prodigué des éloges que des bouches modernes répètent encore par ignorance ou par une servile imitation.
îl s'environna d'apologistes; il dirigea les trompettes de la renommée; il fit violence au burin de l'histoire : mais tant de soins pour dérober ses actes tyranniques à la postérité n'ont fait qu'ajouter «ne nouvelle tache à sa mémoire.
Lancé dans la carrière du pouvoir, il
cor.-imit plusieurs crimes pour s'y avancer, et en commit un plus grand nombre pour s'y maintenir.
Il fut ingrat envers ceux qui contribuèrent h sa fortune : il la devait à Marie de Médicis; il la persécuta d'une manière scandaleuse. Au nom du roi son fils, il l'obligea de sortir du royaume: et cette veuve de Henri IV, qui avait fait bâtir Te palais du Luxembourg, n'eut pour se Ic-
Monn.'iie de la 3^ race.
ger, à C"logne, qu'un galetas où elle mourut misérablement.
Le surintendant La Vieuville, qui avait puissamment aidé le cardinal, qui lui avait ouvert la carrière de la fortune, fut une de ses premières victimes.
Il fut cruel. Je ne parlerai pas de ces exécutions mystérieuses qui avaient lieu, dit-on, dans ses châteaux de Bagneux et de Rueil; mais je ne puis passer sous silence les motifs secrets de ses meurtres politiques.
Il fit décapiter De Thou, parce qu'il
avait refasé de devenir le délateur de ses ennemis, et parce que son père, le célèbre historien, avait parlé peu favorablement de la famille de Richelieu (II.
Il fit périr Saint-Preuil, parce qu'il avail
(1) De Thon, dans son Histoire, avait dit d'Antoine-Duplessis Richelieu, un des grandsoncles du cardinal : Moine apostat et sonillé de toutes sortes de vices. A ce sujet notre prélat disait : De Thou le père a mis mon nom dans son histoire, je mettrai celui de son fils dans la mienne.
manqué d'égards à ceux de la famille du ■:ardinal ; le comte de Chalais (l), le comte de Montmorency, pour avoir servi les complots du frère du roi ; le jeune Cinq- Mars, favori du roi, qui, en cette qualité, portait ombrage au cardinal, et qui, de plus, était l'amant de Marion Delorme, dont le cardinal voulait faire sa maîtresse; Marillac, dont la procédure est un tissu d'iniquités révoltantes (2), et dont la condammation parut si étrange que le cardinal en rejeta l'odieux sur ses juges, leur reprochant une injustice qa'il avait luimême ordonnée.
Tous périrent sur l'échafaud. Je ne parle pas d'un grand nombre d'autres qui, par leurs mécontentements ou par la séduction, entraînés dans les conspirations que tramèrent la mère, l'épouse et le frère du roi, et abandonnés ensuite par ces personnages illustres, éprouvèrent le sort des premiers, périrent par la main du bourreau, ou bien dans l'exil et dans les prisons.
Sans doute les princes, les seigneurs accoutumés à partager les faveurs do la cour, à partager les revenus du fisc et l'autorité royale, virent avec mécontentement et jalousie Richelieu abuser de son ascendant sur le faible esprit de Louis XIII et les priver de leur part à l'autorité.
Ils durent donc conspirer contre lui.
Ils y étaient, en outre, amenés par les préjugés de leur naissance, par les principes de la féodalité encore en vigueur ; ils y étaient, de plus, autorisés, parce qu'à la tète de leur parti se trouvaient la mère et le frère du roi ; tandis que, dans le parti contraire, ils ne voyaient qu'un homme étranger à la dynastie, qu'un fourbe audacieux, qu'un séducteur du prince, qu'un prêtre envahisseur de tous les pouvoirs.
Le cardinal mettait ses actes tyranniques, ses usurpations, ses excès, ses crimes, sur le compte de Louis XIII, comme si ce roi eût été capable d'avoir une volonté.
Il faisait considérer et punir la moindre résistance à ses ordres comme des atteintes à l'autorité royale : il se considérait
(1) Mémoires de l'abbé d'Àttigny, t. VI, p. 203.
(2) Relation véritable de ce qui s'est passé au procès du maréchul de Marillac; Recueil A, B, C, etc., volume 0, page ire.
et se faisait considérer comme la royauté.
Si Richelieu cherchait à cacher, sous le prétexte banal du salut de l'Etat, l'odieux des actes sanguinaires qu'il exerçait contre les personnes puissantes, sous quel voile pouvait -il couvrir ses révoltantes persécutions, sa tyrannie contre des particuliers obscurs et sans influence?
Comment ses apologistes excuseront-ils sa vengeance, sa cruauté froidement calculée contre le curé de Loudon, Urbain Grandier ? Ce prêtre avait eu avec Richelieu, pendant que celui-ci était évêque de Luçon, quelques discussions de préséance, qui, quoique légères, avaient profondément blessé l'amour-propre de ce jeune prélat : de plus, il l'accusait d'être l'auteur d'un pamphlet dirigé contre lui, intitulé : Lettres de la cordonnière de la relne-uere à M. de Barrad^as.
Dès qu'il fut parvenu au suprême pouvoir, il s'occupa de sa vengeance : elle fut terrible. Laubardemont, un des plus méprisables instruments de sa tyrannie, en fut chargé. Par suite d'une procédure longue et ridicule, si elle n'excitait pas la plus douloureuse indignation, Grandier, accusé d'avoir plusieurs diables à sa disposition, et, en sa qualité de magicien, de les avoir envoyés dans le corps de plusieurs religieuses du couvent des Ursulines de Loudon, fut brûlé vif. A mon avis, ce seul crime, qui en comprenait plusieuis autres, suffit pour mériter à la mémoire de Richelieu l'exécration de la postérité.
Les orateurs ou écrivains qui ne connaissent point le règne de Richelieu lo proclament encore un grand politique.
Quelle grandeur que celle qui ne consiste qu'à envahir et conserver le pouvoir en taisant de grands maux, en commettant de grands crimes! Richelieu ne fut qu'un audacieux intrigant, qu'un ambitieux, qui ne parut habileque par l'inhabileté de ses adversaires, qui n'obtint des succès que par l'extrême incapacité du roi et la corruptibilité des hommes en place. De quelle utilité fut-il à la France? A-t-il changé le régime féodal? Il a tué quelques hommes de ce régime, et a laissé subsister la chose. Aussi, après sa mort, les troubles, qu'il avait contenus par la terreur, éclatèrent de nouveau : il ne fit rien pour l'avenir ; il ne travailla que pour son temps, que pour lui : il avait l'audace, l'énergie d'uu ambitieux, l'adresse d'un
sous LOUIS XIll 139
fourbe exercé: ilfutun scélérat fortuné;, lut l'étendre; il renversa les faibleà limiil ne fut point un grand politique. | tes qui distinguaient ce pouvoir du des-
Rempli d'orgueil, son faste effaçait celui potisme absolu, de tous les potentats : il pouvait le satis- ! Le parlement, par son refus d'enregistrer faire, ayant à sa disposition toutes les les édits, par son droit de remontrances, finances du royaume. On dit que sa dé- opposait quelques digues au débordement pense s'élevait, chaque jour, à la somme continuel du despotisme; le cardinal voude trois mille livres; il avait une garde lut les renverser. Il parvint, par des brillante et nombreuse, qui effaçait celle moyens de corruption et de terreur, à du roi. Il portait le luxe jusque sur les imposer silence à ce corps politique; le autels : on a vu, au Garde-Meuble, sa premier président, qui lui était dévoué, chapelle composée de vases, ostensoirs, fut l'instrument dont il se servit : en ornements et ustensiles du culte, tous en agrandissant l'autorité royale, il agraaor massif, ornés de diamants. î dissait la sienne.
Contre les préceptes de l'Eglise, ce car- i Le 13 août 1631, dinal voulut faire le métier de guerrier,
et, par sou exemple, il autorisa le cardinal de La Valette et autres prélats à l'imiter.
Au dix-septième siècle, on vit se continuer cet abus monstrueux que les temps de barbarie avaient fait naître : on vit ces deux cardinaux, vêtus en militaires, marcher à la tète de l'armée qui allait secourir Casai.
Richelieu, qui, le 21 novembre 1629, s'était fait nommer généralissime des armées, représentant le roi, figurait au milieu de la troupe, monté sur un superbe
il fit tenir par Louis III un lit de justice au parlement: ce fut là que le premier président, pour complaire à Richelieu, exalta jusqu'au cieux le pouvoir des rois. Jamais, au parlement, le despotisme n'avait reçu tant d'hommages. « Sire , dit ce président « à Louis XIII, les rois sont les dieux « visibles des hommes, comme Dieu est « le roi invisible des hommes ; Dieu est « assis en lieu haut pour protéger ceux « qui sont en bas, aussi bien que pour « leur commander; ainsi en est-il des « rois de la terre. »
Ainsi entre Dieu et les rois il n'existait,
heval, ayant un plumet au chapeau, ' suivant ce président, que cette seule difl'épée au coté, couvert d'un habit séculier ' férence : Dieu est invisible aux hommes, brodé en or et d'une cuirasse: devant lui et les rois ne le sont pas. marchaient deux pages, dont l'un portait ' ' • ^•. son casque, et l'autre son gantelet.
Après cette expédition militaire, le cardinal, apprenant que Louis XIII, malade à Lyon, avait promis à sa mère et à son frère de le dépouiller de toutes ses fonctions et de son autorité suprême, vole auprèsdu roi qui se trouvait à Versailles, le décide sans peine à renoncer à sa promesse , et à lui livrer ses ennemis. Ce jour, le 1 1 novembre 1630, fut appelé la journée des dupes.
Richelieu, après ce succès, manifesta le despotisme le plus effréné, se vengea sur la mère et le frère du roi, sur leurs adhérents, avec une rigueur excessive. Un grand nombre de personnes du plus haut rang furent emprisonnées, bannies ou décapitées.
Tous les attentats de ce cardinal se commettaient sous l'égide de la majesté royale et sous le nom de Louis XIII ; il en avait le profit, et en laissait le blâme à ce roi. Bientôt cette ambition toujours croissante trouva le pouvoir monarchique trop circonscrit pour elle : Richelieu vou- 13'août 1631
Après avoir dit que Louis XIII était le premier monarque des Français qui se fût occupé aussi soigneusement du gouvernement de l'Etat, et avoir insulté à la mémoire des rois ses prédécesseurs, il continue :
« Les rois ont un grand avantage sur « les autres hommes pour s'aquitter di- « gnement de la fonction de leur charge : « Dieu les ins|Dire et les appelle, etc. (1).»
Ah! que de rois mal inspirés! Voyez l'histoire.
Par ce discours, dont évidemment Richelieu avait fourni le texte, ce cardinal voulait faire croire que son gouvernement était supérieur à tous ceux des rois précédents; que le pouvoir qu'il exerçait sous le nom de Louis Xlll était sans bornes comme celui de Dieu ; que ceux qui gouvernent sont des dieux visibles , qu'ils sont puissants et infaillibles comme la Divinité ; qu'on leur doit une pareille sou-
(1) Registres manuscrits du paTletnent, au
mission, un pareil respect; enfin que, dans la conception de leurs entreprises, ils sont inspirés par la Divinité. Ainsi, lorsque le parlement refusait d'enregistrer les édits, il jittentait évidemment a la volonté de Dieu.
C'est ainsi que, pour arriver à la puissance absolue, il cherchait à pervertir l'opinion publique.
Redouté dans l'intérieur de la France, il ne le fut pas moins au dehors ; avec «on argent et ses armées, il dictait des lois à tous les potentats.
Si Richelieu fut sanguinaire, il fut aussi galant. Il eut plusieurs maîtresses : Marion Delorme, la duchesse de Comballet, sa propre nièce, etc. Il composa des livres de théologie et des pièces de théâtre : il ne réussit qu'à se donner du ridicule.
Il eut pour conseillers intimes le fameux P. Joseph, capucin ; La Valette, cardinal; Bullion, surintendant : pour bouffons, l'abbé Bois-Robert, Beautru, Raconis , docteur en Sorbonne, depuis évêque de Lavaur.
Le cardinal fit cependant du bien, parce que son ambition insatiable et son ardeur pour la vaine gloire se trouvaient quelquefois d'accord avec l'intérêt général. Il accrut momentanément l'autorité royale en frappant rudement les chefs de la féodalité, toujours disposés à l'attaquer; il fit respecter la France et lui acquit un grand ascendant sur les autres puissances de l'Europe.
Il établit l'imprimerie royale ; mais il contraignit violemment la liberté de la
Î)resse et l'essor de la pensée ; il fit taire a vérité, et n'accorda la parole qu'à ses panégyristes. L'imprimerie royale fut alors un faible dédommagement à cet état de contrainte; mais dans la suite elle produisit d'heureux effets.
Il fonda l'Académie française; mais n'entrait-il pas dans son projet de faire prononcer son éloge par chaçiue récipiendaire, éloge auquel chacun d'eux fut constamment condamné ? N'avait-'il pas aussi pour objet, en créant cette compagnie de littérateurs, de les obliger à faire la critique du Cid de Pierre Corneille, tragédie dont les succès blessaient son amourpropre, excitaient sa jalousie?
Il fonda le Jardin des Plantes; mais il y fut déterminé par les instances du médecin du roi, Labrosse.
Il fit rebâtir l'église et le collège de Sorbonne, afin que sa sépulture y fut honorablement placée.
Il fit bâtir le Palais-Royal pour s'y loger avec magnificence.
Tous ces bienfaits eurent un motif personnels ; mais la plupart furent d'une grande utilité et servirent aux progrès de la civilisation.
Ce qui fut moins utile, c'est l'espionnage que Richelieu porta à un degré de perfection auquel ce scandaleux moyen de gouvernement n'avait jamais atteint.
Après avoir abattu les têtes de plusieurs seigneurs, accablé le peuple d'impôts, soutenu des guerres continuelles, ruiné les finances du royaume, dont le déficit commença sous son administration et depuis fut toujours croissant (1 ) ; après avoir été l'effroi des Français et des étrangers, le 4 décembre 1642, il termina sa turbulente carrière dans la cinquante-huitième année de son âge.
A sa mort les prisons s'ouvrirent devant ses nombreuses victimes; les bannis furent rappelés; les lâches et misérables satellites de sa tyrannie furent livrés à l'opprobre public; et l'indignation, longtemps contenue par la peur, se répandit par torrents en prose et en vers, en langue latine et française, sur le maître et ses valets. Parmi les exagérations de la haine, on entendit les accents de la vérité et de la raison, accents qui vengent et consolent les opprimés.
Le roi, qui n'aimait point Richelieu ef le craignait, apprit sa mort avec l'indifférence qu'il montra lorsqu'il vit sa mère chassée du Louvre et de la France, sa favorite La Fayette jetée dans un couvent, et son favori Cinq-Mars décapité ; car ce roi était aussi dépourvu d'énergie que de sensibilité. Bientôt après, il mourut à Saint- Germain, le 14 mai 1643, âgé de quarante-deux ans (2).
Outre son extrême faiblesse et son in-
(1) Richelieu laissa le roi endetté de 40millions de rente, et à sa mort le revenu de ' trois années était consommé d'avance. Ces 40 millions feraient aujourd'hui plus de 80 millions de francs.
(2) On lui fit cette épitaphe :
Ci-gist le bon roi notre maître, Louis treizième de ce nom.
Qui fut Yingt ans wlet d'un prêtre, Et pourlani acquit grand reiîom :
Oui cb(.z aulrui ; uui« chez lui, QOB.
sous LOUIS XllI
sensibilité, Louis Xlll manquait de l'instruction la plus nécessaire. Jamais les Français n'avaient encore adressé à leur roi un aussi grand nombre d'écrits sur les intérêts publics. Ces écrits étaient pour la plupart dictés par la sagesse et la bonne foi, et pleins de conseils salutaires.
Louis XIII n'enlisait aucun ; il ne lisait aucun livre: il avait un grand éloignement pour la lecture. Il en fut, ditGomberville. dégoûté par X Histoire de France de Fauchet, qu'on lui donna dans sa jeunesse. Ainsi, aveugle au milieu des lumières, il ne connut ni le passé ni le présent, et ne profita des leçons ni d'un temps ni de l'autre.
Ce roi, outre les exploits qu'on lui fit faire, est l'auteur d'un vœu à la Vierge, sous la protection de laquelle il mit son royaume, et promit de faire reconstruire le grand autel de l'église Notre-Dame, vœu qu'il n'accomplit .point. Son fils, Louis XIV, s'en acquitta avec magnificence.
Son incapacité le réduisit à un rôle très subalterne. Pour obtenir des faveurs ou des grâces, on ne s'adressait jamais à lui. Bussi-Rabutin dit que sous Richelieu le roi n'était compté pour rien (1).
Lui seul fonda ou plutôt laissa fonder è Paris plus de maisons religieuses des deux sexes, que n'en avaient établi tous ses prédécesseurs depuis le commencement de la monarchie. Je vais en donner la notice.
II, Commnnautés reb'gieuses d'hommes.
Noviciat des Jésuites, maison située faubourg Saint-Germain, rue Pot-de-Fer , nos 12 et 14. Madeleine Lhuillier, veuve de Saint-Beuve, le 3 avril 1610, donna aux jésuites son hôtel de Mézières, pour y placer le noviciat de leur société. L'acte de fondation est du 13 avril 1612. Ainsi ces pères, profitant du zèle de cette dévote, obtinrent un troisième étaWissement dans Paris (2).
Dans cette maison, nommée d'abord maison deprobation, les jeunes aspirants à la gloire et à la fortune jésuitiques étaient soumis à des épreuves et à un enseigccnient qui pouvaient les leur faire mériter.
(1) Mémoires de Bussi-Rabutin, t. I, p. 88.
\2) Ils avaient detix autres maisons, l'ime «ituée rue Saint- Jacques, etl'autre rue Saint- Aûtoine. Voyez Jésuites.
Les jésuites achetèrent plusieurs mai- .sons voisines de l'hôtel de Mézières ; de sorte que cette propriété agrandie ne fut confinée que par des rues, par celles du Pot-de-Fer, Mézières, Cassette et Honoré- Chevalier.
Us firent bâtir, en 1630, aux dépens de François Sublet Desnoyers, secrétaire d'état, à l'extrémité du 'jardin de l'hôtel de Mézières, une église, achevée en 1 642, et dont le grand autel fut, en 1709, construit parla munificence de Louis XIV.
Lorsque les jésuites furent, en 1763, chassés de Paris et de toute la France, on vendit cotte maison et son enclos à divers particuliers.
La loge des francs-maçons, dite du Grand-Orient, a, pendant plusieurs années, occupé quelques parties des bâtiments de cette maison, et, sur la rue Pot-de-Fer, on a construit un vaste bâtiment destiné à un dépôt de farines.
Carmes déch.\ussés, maison religieuse situé rue de Vaugirard, quartier du Luxembourg, n» 70. Déjà il existait, à Paris, deux maisons de carmes : celle de la place Maubert et celle de la rue des Billettes. Le pape Paul V jugea ce nombre insuftisant: et, pour renforcer sa milice à Paris, il envoya une nouvelle colonie de carmes déchaussés, qui arrivèrent dans cette ville peu de temps après la mort de Henri IV.
Nicolas Vivien, maître des comptes, leur fit, le 11 mai 1611, don d'un vaste emplacement, composé de bâtiments et de jardins, situe rue de Vaugirard.
Les nouveaux carmes firent à la hâte, dans C€t emplacement, bâtir les logements les plus nécessaires; ils établirent leur chapelle dans une salle qui avait servi de prêche aux protestants, salle que le nonce du pape eut la précaution de purifier et de bénir avant de la mettre en usage.
Bientôt après, les carmes déchaussés, avec les amples ressources qu'ils trouvèrent dans le zèle des âmes dévoles, firent construire, en 1613, un grand et solide bâtiment, et successivenient une vaste église, qui, en 1620, fut entièrement terminée.
Ces moines, qui ne portaient point de bas, qui n'avaient que des sandales aux pieds, excitèrent l'enthousiasme des riches dévots et dévotes de Paris. Les bourses s'ouvrirei:it en leur faveur. Les dons furect si abondants qu'ils purent, outre leur
HISTOIUfi î>ii i^AiliS
eouvent et leur église, faire élever dans leur enclos et sur les rues voisines plusieurs grandes maisons dont le prix de location produisait plus de cent mille francs par an. « Ces richesses, dit M. de Saint- « Foix, ne les enorgueillissent pas; ils « continuent toujours d'envoyer des frères « quêteurs dans les maisons (1). »
La dévotion des fidèles ne fut pas la seule mine qu'exploitèrent les carmes déchaussés; ils possédaient le secret de deux compositions dont ils firent un commerce lucratif : le blanc des carmes, blanc qui donnait aux surfaces des murs qui en étaient enduits le brillant d'un marbre poli, et l'eau de mélisse, dite eau des carmes. Il n'était point à Paris de petite-
(1) Pour ranimer le zèle et se mettre en évidence^ ces earmes firent à grands frais et avec beaucoup d'éclat, en 1()32, célébrer la canonisation de sainte Thérèse. Cette solennité, ou plutôt ce spectacle, attira beaucoup de curieux : le soir, il fut tiré une quantité innombrable de fusées et un feu d'artifice des plus brillants. Il résulta de cette fête nocturne plusieurs désordres. « J'y fus entiè- « rement brûlée, dit une femme dans une « pièce publiée à cette époque ; c'est la rai- « son pourquoi je n'ai pas ôté mon masque « en entrant, car je ne suis pas encore gué- « rie... Je ne vis jamais tel désordre, dit « une autre ; un de mes frères a eu toute la « face emportée. Je n'ouïs jamais, dit une « troisième, parler de canoniser les saints de « la façon ; c'est plutôt les canonner que les « canoniser... On y a plus offensé Dieu « mille fois qu'on ne lui a fait honneur, dit " une autre. Je vous promets, pour moi, " que je n'approuve aucunement ces choses. « Combien pensez-vous qu'il y ait eu de filles " enlevées ? Tous les blés des environs étaient " renversés ou brûlés... Une autre femme " ajoute : Tout l'air voisin et les champs « des environs ont été embrasés de leurs fu- « sées. J'ai encore un collet monté, à cinq " étages, qui est entièrement gâté. Encore « si on eût allumé le feu à huit heures, on « n'y eût pas perdu tant de manteaux ; tous " les écoliers y étaient en armes. " (La seconde Après-dinée du caquet de l'Accouchée, p. 5.)
Jamais, dit un poète du temps,
U ne s'est \o lanl de f.isèes, Qu'il en fut jelé la soii>êe De la sainte mère Thérèse.
maîtresse qui ne portât un flacon plein d'eau des carmes (1).
Ce couvent, supprimé en 1790, fut vendu. L'acquéreur en conserva tous les bâtiments. Vers l'an 1808, une société de femmes dévotes, à la tète desquelles était madame de Soïecourt, se rendirent propriétaires de l'église et de quelques bâtiments, et y firent célébrer l'office divin. Depuis quelques années, dans ce couvent, on a fait succéder aux anciens carmes des carmélites, dont quelques-unes gardent la clôture plus rigoureusement que d'autres; elles ont établi une grille qui du chœur communique au sanctuaire de l'église.
Cette église, régulièrement construite, est surmontée par un dôme, le premier de cette dimension que l'on construisit à Paris, et dont la calotte fut, par Bertholet Flamael, ornée d'une peinture représen- i tant le prophète Elie enlevé dans le ciel sur un char de feu, et jetant son manteau h son disciple Elisée. J'ai dit ailleurs que les carmes faisaient remonter très haut leur généalogie, et qu'ils considéraient les prophètes Elie et Elisée comme des moi-" nés de leur ordre.
L'intérieur de cette église était orné; de quelques monuments sépulcraux. On ' admirait dans la chapelle de la Vierge, située à gauche du sanctuaire, une Vierge en albâtre, sculptée à Rome par Antoine Raggi, d'après le modèle du cavalier Ber-^ nin. Cette belle production de la sculp- i ture fut, pendant la révolution, transférées au Musée des monuments français; on l'en tira pour la placer dans la chapelle de l la Vierge à l'église métropolitaine de No-ij tre-Dame. Dans celle des Carmes, ou des. Carmélites, on a remplacé la Vierge d'al- i bâtre par un plâtre moulé sur l'original.
Minimes de la place Royale, situés, quartier du Marais, rue de la Chausséedes-Minimes, no 6. C'était un projet résolu, à ce qu'il paraît, quand on ne trouvait pas moyen d'établir un nouvel ordre de religieux dans cette ville, d'y doubler et tripler les couvents du même ordre. Il existait déjà deux couvents de minimes près de Paris, un à Chaillot, l'autre à Vincennes ; on en établit un troisième dans cette capitale, qui eut ses premiers com-
(1) La vente de cette eau se continue Itte Taranne, n» 14.
àouà LOUIS xm
mais n'acquit de la consistance que sous celui de son successeur.
Ces moines, à leur arrivée, occupèrent un bâtiment et une chapelle contigus à celle de Sainte-Suzanne, situés sur l'emplacement de l'église de Saint-Roch ; puis, avec les sommes que leur fournit un chanoine de Notre-Dame, nommé Olivier Chaillou, ils achetèrent, en octobre 1609, une partie du jardin que Louis et Nicolas de Vitry possédaient dans l'emplacement de l'ancien hôtel des Tournelles. En janvier 1610, Henri IV confirma leur acquisition. Alors ils s'occupèrent à y faire construire une chapelle, où, pour la première fois, le 25 mars 1610, la messe fut célébrée par François Humblaud. co-recteur et provincial des minimes de France. L'emplacement que ces religieux avaient acheté, avant d'appartenir à MM. de Vitry, avait autrefois été momentanément occupé par deshiéronymitef:, que Henri III y avait placés.
«^es minimes trouvèrent bientôt leur église et leur couvent trop simples, trop modestes, et résolurent d'en faire construire de plus somptueux. Marie de Médicis seconda leur dessein, et leur prodigua ses bienfaits, afin d'acquérir le titre glorieux de fondatrice de ce monastère.
Le couvent et l'église, projetés sur un plan vaste et magnifique, furent commencés en 1611. CctTe princesse en fit poser la première pierre, en son nom, par le candinel Henri de Gondy, le 18 septembre de cette année ; mais les événements politiques qui agitèrent la France, et dont cette reine fut la victime, retardèrent la C'Dntinua'ion de ces travaux. La première pierre du grand autel ne fut posée que le 4 mai 1630, et l'église dédiée que le 29 août 1679.
La structure et la décoration de cette église œntiaslaient fortement avec l'humilité prescrite à ces moines, qui, en prenant la déDonrination de minimes, s'étaient déclarés les moindres, les derniers des hommes. Ils renoncèrent sans efforts à cette humilité originelle, et virent avec satisfaction, la magnificence de cet édifice rivaliser avec celle des plus fastueuses églises de Paris (1).
I(l)On a qi:elquefoi3 abusé du-vTai sens de ce mot minime. Des moines de cet ordre ont prétendu que Jésus avait désigné les mluimes, lorsqu'il dit : qu'il comptera comme
Le portail, formé de deux ordres, le dorique et le composite, était l'ouvrage du célèbre François Mansard. Dans le tympan du fronton, on voyait un bas-relief représentant Sixte IV et ses cardinaux, ordonnant à François de Paule de se rendre aux désirs du superstitieux Louis XI, roi de France.
Le grand autel, décoré de six colonnes corinthiennes de marbre de Dînant, avait pour tableau une descente de croix, copiée d'après Crlle de Daniel Volterre, qui se voit dans l'église de Rome.
Les diverses chapelles qui entouraient la nef étaient ornées de tableaux de grandi maîtres, tels que Vouet, La Hire, Coypel, L'Argillière, etc. La plupart d'elles renfermaient des monuments funèbres, plus ou m.oins magnifiques, de personnes distinguées : celui d'Edouard Colbert, un des plus beaux ouvrages de Coustou l'aîné; ceux du duc de La Vieuville, du président Le Jai, de Charles Le Jai, du docteur et savant Jean Delaunoy, surnommé le dénicheur de saints (1) ; d'Abel de Sainte-Marthe, garde de la bibliothèque de Fontainebleau.
Une chapelle contenait les monuments en marbre de deux bâtards royaux, de Diane, duche-se d'Angonlême, fille de Henri II, et de Charles de Valois, d'abord comte d'Auvergne, puis duc d'Angoulème
fait à lui-même le bien que l'on fera au plus petit des siens, q^Âod uni ex mijumis meù fecistis , c'est-à-dire, suivant ces pères, les dons que l'on fera à mes minimes.
On raconte qu'un jésuite, passant en carrosse devant un minime à pied, l'apostropha par cet impromptu :
Minime, minime, semper minimut erit.
Le minime lui rappela que son faste étaii opposé aux principes de l'Evangile, en lu' disant : f:
Jesuita,jesuita, non Jésus ibat ita.
(\) Jean Deiauaoy disait à ceux qui ]-■ qualifiaient de dénicheur de saints : Je n^ chasse point du paradis les saints que Dieu y a placés, mai» bien ceux que l'ignorance et la superstition y ont introduits. M. le président de Laraoignon i'intercédait en faveur de saint Yon, patron d'un de ses villages. Quel mal pourrais-je lui faire? répondit le doctpur ; je n'ai pas l'honneur de le connaître.
J^ii HISTOIRE DE PARIS
fameux dans son temps par ses débauches, sa légèreté, ses lâches conspirations contre Henri IV, son bienfaiteur, et par sa longue détention à la Bastille.
Ces tombeaux, plus intéressants par les travaux des artistes qui les ont exécutés que par les personnages dont ils attestent l'existence passée, furent transférés au Musée des monuments français.
La suppression de ce couvent s'opéra ep 1790 ; l'église fut démolie en 1798 ; et sur son emplacement on a prolongé la rue de la Chaussée-des Minimes, et transformé les autres bâtiments du couvent en caserne de gendarmerie-infanterie.
Jacobins de la rue Saint-Honoré, cou^ent situé sur l'emplacement du marché qui porte ce nom. Quoiqu'il existât déjà un ancien couvent de cet ordre à Paris, on le crut insuffisant; on en fonda deux autres.
Sébastien Michaelis^ général des jacobin-?, présidant le chapitre général de l'ordre de. Saint-Dominique qui, en 1611, se tint à Paris, dit qu'il voyait avec douleur le relâchement et le desordre introduits dans la plupart des maisons des jacobins de France. Il proposa, pour y remédier, l'établissement d'un nouveau couvent de ces moine^ à Paris, couvent qui serait assujetti à la réforme. Cet établissement était préparé de longue main, et le général avait amené d'Italie cinq frères iacobins qui devaient former le noyau de la communauté projetée. Il demanda au roi et à la régente la permission de faire cet établissement : la cour de France ne :-avait rien refuser aux moines. Celte permission fat accordée par les lettres patentes de septembre 1611, enregistrées le 23 mars 1613. L'évêque de Paris donna 50,000, livres pour les frais de construction du couvent et de l'église, et ce fut sur un enclos contenant environ dix arpents qu'on éleva ces édifices.
L'église, comme toutes les autres, était ornée de peintures et de tombeaux ; on y remarquait quelques ouvrages des peintres Porbus, Rigaud, Houasse; et, parmi les monuments sépulcraux, on distinguait ce- \\\\ du maréchal de Créqui, exécuté par Coustou l'aîne et Job, d'après les dessins de Lebrun; celui de Pierre Mignard, dit Je Romain, peintre célèbre, mor^en 1695, âgé de (juatre-vingl-cinq ans. La comtesse Feuquieres, sa fille, y était repré.sentée à ï^enoux, priant Dieu pour son père; elle
avait quatre-vingt-deux ans lorsque l'artiste dessina son buste pour ce tombeau, et conservait encore à cet âge les traits de la beauté. Ce tombeau, ouvrage de Lemoine et Desjardins, a été, ainsi que celui du duc de Crequi, transféré âu Musée des monuments français.
La bibliothèque de ce couvent fut d'abord peu considérable. Pour déterminer la cour à la rendre plus complète, les jacobins s'avisèrent de la dédier au dauphin Louis, fils de Louis XIII, au moment de sa naissance, et firent, en conséquence, placer au-dessus de l'entrée de cette bibliothèque l'inscription suivante : Hœc p-rincipi Delphine bibliotheca dicata fuit, die nativitatis ejus, 5 septembris \&^S. Moyen nouveau, ruse monacale et adulatrice, qui n'eut aucun succès. Cette bibliothèque fut accrue par le don qu'en 1689 fit à ce couvent un docteur de Sorbonne, appelé Piques. Elle se trouvait, dans les derniers temps, composée d'environ trente mille volumes.
La salle de cette bibliothèque servit aux séances de la fameuse société des Amis de' la Constitution, qui, à cause du couvent, reçut le nom de Société des Jacobins. Il en sera parlé en son lieu.
Ce couvent fut supprimé en 1790 ; dans la suite, les bâtiments furent démolis, et, sur leur emplacement, ainsi que sur celui de leur jardin, on a, en 1810, établi un marché, depuis longtemps désiré en ce quartier, appelé d'abord Marché des Jacobins, puis Marché de Saint-Honoré. La rue qui y conduit porte ce dernier nom.
Jacobins du faubourg Saint-Germain, couvent situé entre les rues du Bac et de Saint-Dominique, dont l'église est aujourd'hui l'église paroissiale du dixième arrondissement, sous le vocable de Saint- Thomas-d'Aquin.
Nicolas Radulphi, général des jacobins, muni d'un bref du pape, du 20 août 1629, vint à Paris, accompagné de quatre religieux de son ordre, pour solliciter auprès de Louis XIII la permission d'établir un troisième couvent de jacobins dans cette ville. Ce roi, toujours disposé à faire la volonté du pape et des moines, consentit, par ses lettres patentes de juillet 1632, à cet établissement, qui devait porter le titre de Noviciat général de l'ordre de Saint-Dominique en France.
Le parlement, qui commençait à craindre le résultat d'un accroissement incoD-
l'ABis. — Typ. Lacovr, rue Soulfloi, 18
sidéré de monastères dans une ville qm en était déjà surchargée, opposa quelque résistance a l'ét iblissement de celui-ci; cependant, en 1632, il vérifia les lettres
cette décision, ni même l'ex-^édition de« leîtr.'sdu roi; ils vin-ent. dès 163f, malgré le parlement, occuper un local déi.\
patentes mai. rannée-:uiva;.^if;rï;;m; i^rE,^!:^^ '^i:^lJ^^!i ^
que ces lettres seraient communiquées à viron neuf arpents contenait en-
1 archevêque de Paris, au prieur du grand Le parlement dut s^ faire «ur la ron-
ccuY-ntdelarueSamt-Jacquespourdon- du.te illégale de ces mn nés i s étaient
ner leur avis sur cet elabhs^ment. protèges par le cardi-al de Rich ieu ou
Le. nouveaux jacobinsn atten, iront pas avaiisi souvent humilieetasserv.ee teco^
Tour de la rue Pavée- S^iint-
Cet établissement fut d'abord simple et modeste : ces moines se contentèrent de bâtiments nécessaires, d'une chapelle con- Jorme a 1 humilité des premiers chrétiensmais bientôt, enorgueillis par la protection du fameux cardinal, enrichis de ses dons etdeceuxdeplusieursfideles croyants lis ambitionnèrent des bâtiments plus fas-
^Th ^^ ^^^ P^^^^^ chapelle ils firent Recéder un magnifique bâtiment, élevé «wles dessms de Pierre Bulet, dont la première pierre fut posée le 3 mars 4682 «qui ne fut achevée qu'en 1740. Peo-
lll DULAURE
^auv. iir.
dant cet intervalle de cinquante-huit ant les jacobins se virent obligés, pour fournir aux trais de cette construction, d'intéresser la générosité des dévots, de faire des quêtes et même des emprunts.
Cet édifice est digne de l'artiste babil© q^i en a donné les dessins. Une ordonnance de colonnes doriques, surmontée dune autre de colonnes ioniques, caractérise sa taçade.
A linteneur de cet édifice, qui a dans œuvre vingt-deux toises de longueur, règne 1 ordre coriûtliieû. Cet intérieur était
autrefois, suivant l'usage, orné de tableaux et de monuments sépuicroux, qui disparurent après 1790, époque où le couvent ' fut supprimé. Les plus remarquables (u- - reat transférés au Musée des monuments français.
Cette église des Jacobins, par l'effet du concordat du 9 avril 1802, fut érigée en église paroissiale du dixième arrondissement, sous le vocable de Saint-T'homasd'Aquin. Eile conserve encore l'intégrité de sou architecture et même de ses principaux ornements, tels que la gloire, placée au-dessus de l'autel principal, autrefois dorée, aujourdhui colorée en grisaille, et les peintures du plafond du sanctuaire, qui représentent la transfiguration de Jésus, grand ouvrage de Lemoine, etc.
A droite de la croisée est une chapelle dédiée à saint Vincent de Paul ; au-dessus de l'autel, on voit, dans une niche, la figure de cet homme bienfaisant recueillant les enfants nouveau-nés qui sont à ses pieds.
Plusieurs tableaux sont placés dans cette église : quelques-uns ont du mente. Le plus remarquable est de l'école mo erne ; on !e voit à gauche en entrant dans l'égiise : il représente Jésus descendu de la croix, entouré des maintes femmes. C'est un ouvrage de M. Guillemot.^
Les bâtiments du monastère des Jacobins ont, depuis le temps de la Convention, été destinés au Musée d'artillerie, dont je pririerai.
. BÉNÉDICTINS ANGLAIS, couvent situé
rue fcaint- Jacques, n^ 269, entre le Val-
de-Gràce et l'impasse des Feuillantines.
Par suite du schisme que Henri VIII fit
naître en Angleterre, des religieux béné-
diclirjs de ce royaume vinrent se réfugier
en France. Marie de Lorraine, abbesst^ de
Chelles, en fit venir six à Paris, qu'elle
établit en 1615 au collège de Montaigu ;
puis elle les en tira pour les placer dans
.aine maison du faubourg Saint-Jacques.
•iElle voulut ensuite les transférer ailburs;
-mais ces bénédictins, ennuyés de ces
^.<:hangements, résistèrent aux caprices de
ceite'abbesse, qui, irritée, leur retira sa
t. protection et discontinua ses libéralités.
-Ces religieux n'eurent pas un son plus
astable ; t'oujours livrés à la merci de leurs
^f>rotecteurs, ils furent encore condamnés à
de nouveaux déplacements.
' Le chef de la congrégation des bénédic* «tines anglaises vint à leur secours. Il les ilofi;ea'dons une maison de la rue de Vau-
girard ; puis il les transféra rue d'Enfer, dans une autre maison qu'ils occupèrent en 1632, où avant eux avaient demeuré des religieuses feuillantines. Enfin la P. Gifford, devenu archevêque de Reims, leur acheta, en 1640, trois maisons, situées rue Saint-Jacques, où ils purent invariablement se fixer. Ils commencèrent par y construire une chapelle, et par s'y procurer les logements les plus nécessaires. En 1674, le prieur de cette communauté, le P. Joseph Shiiburne, eut le moyen de procurer à ses religieux des logements plus commodes ; il fit démolir les ancienbâtiments, et élever à leur place un édifice régulier et somptueux, ainsi qu'une église analogue, qui fut entièrement construite en 1677.
Cette église contenait le corps du malheureux Jacques II, roi de la Grande- Bretagne, mort à Saint-Germain-en-Laye, le 6 septembre 1701, et celui de Marie Stuart, sa fille, morte le 18 avril 1712. Ce roi, détrôné pour les crimes que lui firent commettre les jésuites, et sans doute éclairé par le malheur, apprit à mépriser les vanités mondaines ; il voulut qu'aucun faste n'accompagnât ses funérailles, et que son tombeau ne fut distingué -que par cette simple épi taphe :